manifestation stérile. Le pape se contenta d'adresser à Nicolas
Caignet, confesseur du roi de France, qu'il avait récemment délégué
pour inviter les princes chrétiens à se croiser, de longues lettres où
il se plaignait des projets belliqueux de Louis de Nevers et des
communes de Flandre, et exprimait ses vœux pour le rétablissement de
la paix, lors même qu'il dût être nécessaire de modifier les traités
imposés aux Flamands, ou les serments que l'on avait exigés d'eux à
cet égard. Quant à l'empereur, il était retenu en Italie par les
dissensions des Guelfes et des Gibelins, et la protestation du 14
avril 1313 lui avait à peine été remise lorsqu'il expira, empoisonné,
le 24 août. Peut-être Henri de Luxembourg eût-il répondu à cette voix
qui lui rappelait que l'empereur est supérieur à tous les princes
temporels. Henri de Luxembourg devait beaucoup à la maison de Flandre
à laquelle il n'était lui-même point étranger. Philippe de Thiette
était mort à Naples, après avoir vaillamment servi la cause des
Gibelins. Son frère, Gui de Namur, «homme d'un grand courage et d'une
haute renommée,» selon le témoignage de Villani, avait également rendu
le dernier soupir, emporté par une épidémie au moment où il venait de
contribuer à la prise de Brescia. Enfin, Henri de Flandre remplissait
dans son armée les fonctions de maréchal: aussi intrépide que Gui et
que Philippe, il avait reçu de l'empereur le comté de Lodi, et peu
après les Pisans lui avaient offert la seigneurie de leur république.
Un grand nombre de chevaliers flamands combattaient avec lui en
Italie, ils pleurèrent amèrement la perte d'un empereur dont ils
chérissaient les vertus, et bientôt après, d'un commun accord, ils
résolurent, dit-on, d'opposer au roi de France un nouvel adversaire,
celui dont il pouvait le plus redouter la haine: il ne s'agissait de
rien moins que d'élire empereur Louis de Nevers, et d'appeler tout
l'empire à soutenir la querelle de la Flandre, mais la faiblesse du
parti des Gibelins en Italie fit échouer leur dessein.
Cependant l'influence de Louis de Nevers semblait dominer en Flandre.
Robert de Béthune avait été invité à se trouver à Paris aux fêtes de
la Pentecôte pour assister à une assemblée solennelle où tous les
barons devaient prendre la croix: comme le duc de Bretagne, il
craignit que le roi, par une nouvelle ruse, ne cherchât dans la
sainteté d'un vœu religieux un prétexte pour l'éloigner de ses Etats,
et lorsque, cédant enfin aux instances des légats du pape, il se
rendit à Arras, il se plaignit vivement d'avoir été trompé par
Enguerrand de Marigny, en livrant au roi les châtellenies de Lille, de
Douay et de Béthune. Sommé bientôt après par Philippe le Bel de
renouveler l'hommage qu'il lui devait, il répliqua que le serment de
fidélité qu'avaient prêté ses aïeux avait toujours embrassé tout le
comté de Flandre dont dépendaient ces trois châtellenies, et qu'il ne
pouvait prendre d'autre engagement. Le roi exigeait aussi qu'il fît
abattre ses forteresses, et lui remît cinq cents hommes d'armes: il
avait déclaré que le comte de Flandre «tant avoit meffait que jà paix
n'en seroit s'il ne l'amendoit à sa volonté.» Robert de Béthune ne
céda point: on rapporte même qu'il osa répondre, en présence
d'Enguerrand de Marigny, «que le roi estoit mal conseillé, qui telle
demande luy faisoit.»
Philippe le Bel se prépara dès ce moment à la guerre. Parmi les
ressources qu'il employa pour remplir son trésor, sans cesse épuisé
par ses intrigues ou ses crimes secrets, se trouve la taille imposée à
la commune de Paris. Un grand nombre de marchands flamands qui
s'étaient fixés sur les bords de la Seine y sont cités; tels sont:
Thibaut le Flamand, qui donna peut-être son nom à la rue
Thibaut-aux-dés; Renier le Flamand, de la rue des Bourdonnais;
Guillaume le Flamand, du porche Saint-Jacques; Guillaume le Gantois,
Jean le changeur, de la rue Perrin Gosselin; il semble même que
Philippe le Bel les ait rançonnés avec une odieuse partialité, car
Wasselin de Gand, drapier en gros dans la rue au Cerf, fut le plus
imposé de tous les bourgeois de Paris: il paya deux fois plus que la
paroisse des Saints-Innocents et la paroisse de Saint-Sauveur, et
quatre fois plus que toute la paroisse de Saint-Laurent.
Le roi de France employa des moyens plus énergiques pour faire
accepter la paix aux communes de Flandre: il avait résolu de les
frapper dans les relations les plus importantes de leur commerce, et
ce fut à sa prière que le roi Edouard II ordonna tout à coup, le 19
juin 1313, qu'on arrêtât dans tous les ports d'Angleterre les
marchands flamands, excepté ceux d'Ypres que Philippe le Bel croyait
plus favorables à ses intérêts. Cette nouvelle répandit dans toute la
Flandre une consternation profonde. Si l'agriculture avait été ruinée
par les guerres, l'industrie avait du moins maintenu la prospérité des
communes flamandes; les vengeances de Philippe le Bel allaient enfin
l'atteindre, et telle était la terreur dont les communes furent
saisies, qu'elles envoyèrent leurs députés au parlement convoqué à
Courtray, moins pour discuter les prétentions du roi de France que
pour se hâter de s'y soumettre. Ces prétentions n'avaient jamais été
plus exorbitantes: il fallait que les Flamands payassent toutes les
sommes stipulées par le traité d'Athies, et qu'ils s'engageassent à
démolir les fortifications de toutes leurs villes, en commençant par
celles de Gand et de Bruges; ils devaient de plus donner comme gage de
l'accomplissement de ces promesses le château de Courtray, et remettre
un grand nombre d'otages, parmi lesquels on avait désigné Robert de
Cassel, fils du comte.
Un traité qui reproduisait toutes ces dispositions fut signé à Arras
le 31 juillet. Le comte de Flandre prêta sur les saints Evangiles, en
présence du cardinal Nicolas Caignet, confesseur du roi, le serment de
les exécuter. Immédiatement après, Robert de Cassel se constitua
prisonnier et fut conduit d'abord à Pontoise, puis à Verneuil: le
château de Courtray avait déjà été livré aux Français.
Cette paix avait duré neuf mois, quand vers les premiers jours de juin
1314, le roi, qui craignait de plus en plus l'influence de Louis de
Nevers sur les communes flamandes, envoya en Flandre des sergents
d'armes pour l'arrêter: ce fut le signal de l'insurrection. Louis de
Nevers, protégé par ses amis, fit publier le 26 juin, par son
procureur Nicolas de Marchiennes, une nouvelle protestation, réponse
violente aux persécutions de Philippe le Bel; et les communes,
s'empressant de prendre les armes, chassèrent aussitôt le bailli du
roi du château de Courtray, afin que, si le sort de la Flandre devait
une seconde fois se décider dans les mêmes plaines, elles n'eussent du
moins plus à redouter d'attaques semblables à celles du châtelain de
Lens en 1302.
Le 1er août 1314, une grande assemblée, composée principalement des
députés des bonnes villes du royaume, fut tenue au palais de Paris.
Philippe le Bel se montra au peuple sur un échafaud avec ses
conseillers, parmi lesquels siégeait au premier rang Enguerrand de
Marigny, que les chroniques de Saint-Denis appellent à la fois
coadjuteur du roi et gouverneur de tout le royaume, et celui-ci exposa
les motifs qui avaient donné lieu à la convocation de cette assemblée.
Il rappela successivement la rébellion de Ferdinand de Portugal,
coupable d'avoir oublié qu'il ne tenait le comté de Flandre que comme
gardien et en sujétion de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et celle
du comte Gui qui avait été une cause de dépenses incalculables. Puis
il raconta que Robert de Béthune et les échevins de Flandre se
montraient disposés à ne pas observer la paix qu'ils avaient acceptée.
Tous ces beaux discours se terminèrent par une nouvelle demande de
subsides pour soutenir une guerre qui devenait de plus en plus
probable.
Par des lettres qui portent la date du 11 août, Philippe le Bel avait
cité le comte de Flandre à comparaître, dans le délai de trente jours,
devant son parlement, sinon tous les Flamands devaient être
excommuniés, et ceux d'entre eux qui tomberaient au pouvoir du roi mis
à mort sans forme de justice. Robert de Béthune envoya des députés à
Paris, mais on refusa de les recevoir, et Guillaume de Nogaret déclara
au nom du roi que toutes les terres tenues en fief par le comte de
Flandre étaient confisquées au profit du roi, et qu'elles seraient
réunies à ses domaines par la force des armes. En exécution de cette
sentence, l'archevêque de Reims et l'abbé de Saint-Denis se rendirent
à Tournay et y proclamèrent solennellement, aux portes de l'église de
Notre-Dame, l'excommunication des Flamands. Cependant la commune de
cette ville se montrait peu favorable au roi; ce qui accroissait les
murmures, c'était la merveilleuse aventure du sire de Vierzon, à
laquelle un grand nombre de bourgeois refusaient d'ajouter foi. Un
mouvement d'insurrection éclata contre le châtelain. On le saisit et
on le força d'avouer qu'il n'était qu'un pauvre paysan, nommé Jacques
Ghestel, que de brillantes promesses avaient engagé à jouer le rôle
qu'il avait rempli. Le peuple, dans sa colère, l'ensevelit vivant.
Déjà les communes flamandes avaient commencé la guerre. Elles
s'étaient emparées du château d'Helchin et assiégeaient Lille, lorsque
les hommes d'armes, convoqués à Paris par le roi de France, parurent
sur toutes les frontières de la Flandre. Quatre armées allaient les
attaquer à la fois: celle du roi de Navarre, fils aîné du roi,
occupait Douay; celle du comte d'Evreux marchait au secours de Lille,
et le comte de Valois entrait à Tournay, tandis que Philippe de
Poitiers se dirigeait vers Saint-Omer.
Les milices flamandes ne reculaient point; elles étaient prêtes à
combattre, quand on apprit tout à coup qu'Enguerrand de Marigny avait
proposé une trêve, ratifiée aussitôt à Orchies, le 13 septembre, par
le roi de Navarre: la première condition qui s'y trouvait tracée était
la délivrance immédiate de Robert de Cassel et de tous les otages
retenus en France. On accusa depuis Enguerrand de Marigny de s'être
laissé corrompre par l'or des communes de Flandre; il eût été plus
juste de voir dans sa crainte de la guerre l'image de la pusillanimité
du roi. «La grande armée du roi de France, écrit le continuateur de
Guillaume de Nangis, rentra honteusement dans ses foyers.»
Pour suffire aux frais de cette expédition, le roi de France avait
demandé aux bourgeois le cinquième de leurs biens, aux nobles le
cinquième de leurs revenus. Tant d'exactions devaient enfin soulever
une résistance universelle. La France avait eu son roi Jean: elle eut
comme l'Angleterre sa confédération des nobles et des communes. Les
sires de Fiennes en furent les chefs en Artois, et des associations
semblables se formèrent aussitôt parmi les nobles et les bourgeois du
Vermandois, du Ponthieu, de la Champagne et de la Bourgogne, afin de
mettre un terme aux impôts illégaux et à la falsification des
monnaies, «laquelle chose, disaient-ils, nous ne pouvons soufrir, ne
soutenir en bonne conscience; car ainsi perdrions nos honneurs,
franchises et libertez, et nous et cils qui après nous venront.» Tous
avaient juré de maintenir la liberté de la France en s'opposant
vaillamment aux usurpations du pouvoir royal.
Les _alliés_ (tel était le nom que l'on donnait aux barons et aux
bourgeois des communes) se réunirent et résolurent d'aller exposer
leurs plaintes au roi. «Sire, lui dirent-ils, de toutes parts l'on
court aux armes, et si vous ne nous écoutez, nous sommes aussi prêts à
vous combattre. Nous voulons être tous francs en France, et il est
temps de réparer nos griefs; car vous n'avez cessé de piller votre
peuple: vous êtes le premier de nos rois qui ait osé le soumettre à
des tailles. Vous avez violé le serment que vous avez prêté à Reims,
puisque vous étiez tenu de gouverner loyalement et selon droiture...
Souvenez-vous plutôt de vos ancêtres, souvenez-vous du roi Louis,
votre aïeul. De son temps, on ne connaissait ni les dixièmes, ni les
cinquièmes. Combien on devait aimer un tel roi!» Un vieillard, presque
centenaire, exprimait ainsi ses naïfs regrets pour une époque à la
gloire de laquelle il n'était point étranger: c'était Jean de
Joinville, l'ami et l'historien du saint roi, qui venait protester, au
nom des vertus de Louis IX, contre la déloyauté de Philippe le Bel.
Philippe le Bel se vit réduit à céder et à s'incliner devant cette
puissante manifestation en supprimant les maltôtes et les tailles.
Triste spectacle que celui de tant de faiblesse après tant de
violences et tant d'orgueil!
Le dernier acte de l'autorité du roi de France avait été l'odieuse
immolation de Jacques de Molay, et l'on assurait que le grand maître
de l'ordre du Temple avait ajourné au tribunal de Dieu, du haut de son
bûcher, le pape, le roi et ses juges; quarante jours après, Clément V
rendait le dernier soupir près d'Avignon, à peine entouré de quelques
domestiques gascons qui pillèrent son trésor et l'abandonnèrent sans
sépulture; six mois plus tard, le jour de la fête des Morts, le
confesseur du roi, qui a été l'un des principaux accusateurs des
Templiers, tombe de cheval et expire aussitôt.
Huit jours seulement s'étaient écoulés, lorsque Philippe le Bel, qui
était allé chasser sur les bords de l'Oise pour se consoler de son
humiliation, fut ramené blessé au château de Poissy: selon les uns, il
s'était froissé la jambe en traversant le pont Saint-Maxence; selon
d'autres, il avait été renversé par un sanglier, «d'un coup de
couenne,» dit Dante. Dès qu'il sentit que sa vie touchait à son
terme, il se fit transporter à Fontainebleau où il était né; là, on
le déposa dans une salle basse et sombre comme celle qu'habita Louis
XI au Plessis-lez-Tours. Ses fils s'étaient rendus près de lui. Ils
lui demandèrent, raconte Godefroi de Paris, comment il se portait.
«Mal de corps et d'âme,» répondit avec effroi le beau roi de France,
frappé à la force de l'âge: «Je sens que je vais mourir, et peut-être
dès cette nuit. Dieu ne me pardonnera jamais; j'ai fait peser trop de
maltôtes et de tailles sur mes peuples: leurs malédictions me
condamnent.» Le 29 novembre, Philippe le Bel rendit le dernier soupir.
La paix était rétablie entre la Flandre et la France. Les communes
d'Arras et d'Amiens qui avaient partagé sous Philippe le Bel
l'oppression des communes flamandes, se relevaient et reconstituaient
leur ancienne organisation municipale. N'oublions point que la maison
des sires de Fiennes qui dirigent la confédération d'Artois est alliée
à la dynastie de Gui de Dampierre et dévouée à la cause flamande;
Isabelle de Flandre, un instant fiancée au roi d'Angleterre, avait
épousé, par amour, assure-t-on, Jean de Fiennes, châtelain de
Bourbourg. La confédération des communes d'Artois et de Flandre contre
le système de Philippe le Bel est un fait historique dont on ne peut
méconnaître l'importance. «Le comte de Flandres, dit une ancienne
chronique, soustint les aliés en ce qui fut de son pouvoir.»
La France allait redevenir le royaume des Francs. Louis X, successeur
de Philippe le Bel, avait fait annoncer publiquement que toutes les
choses seraient rétablies comme au temps «de monseigneur saint Loys.»
Vers les premiers jours d'avril les griefs populaires furent réparés,
et voici en quels termes cette mémorable ordonnance fut proclamée dans
les provinces du nord de la France, plus voisines des communes
flamandes et plus profondément attachées aussi à toutes les traditions
de la liberté.
Il ne pourra plus être procédé contre les nobles par enquête. On ne
pourra saisir leurs châteaux que s'ils s'opposent à l'emploi régulier
des moyens légaux.
Les nobles conserveront vis-à-vis de leurs vassaux l'autorité que le
roi lui-même possède à l'égard des siens dans ses domaines, mais ils
seront tenus de le servir dans les guerres qui importeront aux
intérêts de toute la nation.
Toutes les monnaies devront être du même aloi que sous le règne de
Louis IX, et l'on supprimera toutes les subventions illégales
destinées à soutenir la guerre contre la Flandre.
Le roi respectera la justice ecclésiastique, la juridiction des nobles
et leur droit de n'être jugés que par leurs pairs, ainsi que la
juridiction des bourgeois dans les communes et dans les châtellenies.
Telles étaient les garanties de la nation: passons aux prérogatives de
la royauté.
Le roi conserve l'exercice de son autorité supérieure et répressive
déléguée à ses baillis et à ses prévôts; mais s'ils se rendent
coupables de quelque abus, il les punira sévèrement.
Des commissaires désignés par le roi parcourront toutes les provinces,
examineront leur situation et leurs besoins, surveilleront tous les
officiers royaux, écouteront toutes les plaintes: ce sont les _missi
dominici_ des institutions de Karl le Grand transformées et
appropriées aux besoins d'une civilisation plus avancée par le pieux
génie de Louis IX.
Lorsque quatre siècles se seront écoulés, Fénelon, effrayé des suites
désastreuses du despotisme de Louis XIV, rappellera au duc de
Bourgogne le grand mouvement qui, après la mort de Philippe le Bel,
agita toute la France. «Enfant de saint Louis, imitez votre père...
Longtemps après sa mort, on se souvenoit encore avec attendrissement
de son règne, comme de celui qui devoit servir de modèle aux autres
pour tous les siècles à venir. On ne parloit que des poids, des
mesures, des monnoies, des coutumes, des lois, de la police du règne
du bon roi saint Louis. On croyoit ne pouvoir mieux faire que ramener
tout à cette règle.»
Ces tentatives persévérantes, ces constants efforts pour rétablir
l'ordre et la paix par la puissance des institutions devaient se
reproduire pendant longtemps; mais leurs succès furent peu durables à
chaque époque, parce que l'ambition qui animait quelques hommes était
plus vive, plus énergique que ce vague sentiment du droit national
disséminé dans les villes et dans les campagnes, chez des bourgeois
timides ou chez de pauvres laboureurs.
En vain avait-on enfermé Enguerrand de Marigny au Temple, «hostel des
templiers jadis,» avant de le conduire au gibet de Montfaucon;
d'autres courtisans, que son supplice n'instruisait point, aspiraient
à son autorité. Louis le Hutin est d'ailleurs le digne fils de
Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre. Il temporise, il attend la
désorganisation du parti des _alliés_ pour rétablir le pouvoir absolu
de son père. Il réussit déjà à intervenir comme médiateur dans les
discussions soulevées entre la veuve de Philippe Hurepel, Mahaut,
comtesse d'Artois, et les nobles qui s'étaient réunis à Béthune pour
demander que le prévôt d'Aire, Thierri de Berruchon, fût pendu comme
le sire de Marigny. Du reste, les _alliés_ ne s'entendaient guère. Les
barons étaient jaloux les uns des autres, et la plupart semblaient ne
pas avoir été sincères dans leur pacte d'union avec les communes.
«Comment qu'ils fussent tous jurés ensemble, dit la _Chronique de
Flandre_, si n'estoient-ils mus tous d'une volonté; car aucuns
tendoient à ce que les mauvaises coustumes fussent ostées, et les
autres tendoient à mettre les bonnes villes et le plat pays tout au
bas, si qu'ils peussent estre maistres d'eux.» Guillaume de Fiennes
lui-même manqua à tous ses serments pour épouser la comtesse d'Artois,
dont le gouvernement avait fait naître tant de plaintes.
Il est triste de raconter le rôle que remplit dans ces circonstances
Louis de Nevers. Impatient de recouvrer ses comtés de Nevers et de
Réthel, il se rend dans les premiers jours de mai à Paris et s'y
réconcilie, au grand étonnement de tous, avec le roi de France dont il
ne quitte plus la cour. Un traité secret est signé au mois de mai
1315. Il porte que, lors même que Louis de Nevers décéderait avant son
père, ses fils recueilleront l'héritage du comte de Flandre, quels que
soient les droits de Robert de Cassel, et Louis de Nevers s'engage
vis-à-vis du roi à observer et à faire exécuter, autant que cela
dépendra de lui, tous les traités imposés à la Flandre depuis dix
années.
Ce fut en ce moment que Robert de Cassel, ignorant les intrigues
dirigées contre lui, arriva à Paris, chargé par son père de rendre
hommage au nouveau roi; mais Louis X exigea, comme première condition,
qu'il fût reconnu que l'hommage du comté de Flandre ne s'étendait plus
aux châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, et Robert de Cassel
se retira. Le roi avait ordonné que Robert de Béthune serait tenu de
se présenter lui-même à Paris pour y relever son fief; en vain
Baudouin de Zonnebeke fut-il chargé d'exposer au roi que le comte de
Flandre était retenu dans ses Etats par ses infirmités et sa
vieillesse: Louis X poursuivait contre la Flandre les vengeances de
Philippe le Bel.
La cour des pairs s'assembla le 30 juin; les ducs de Bretagne et de
Bourgogne ne crurent pas devoir y assister. L'évêque de Châlons se
trouvait en prison. Des douze pairs de l'ancienne monarchie, un seul
siégeait: c'était l'archevêque de Rouen, Gilles Ascelin. On y eût
plutôt reconnu le parlement de Philippe le Bel, car les deux frères du
roi y eurent pour collègues Gauthier de Châtillon, Béraud de Mareuil
et Miles de Noyers, selon la disposition du traité d'Athies, qui
permettait au roi de remplacer les pairs absents par «de grans et haus
hommes de son conseil.» Ils donnèrent défaut contre le comte de
Flandre, et décidèrent qu'il s'était notoirement rendu coupable d'une
rébellion qui entraînait l'excommunication et la forfaiture de tous
ses biens.
L'arrêt de Louis X fut publié le 13 juillet; après un exposé des
désobéissances des Flamands, il portait que s'ils ne se soumettaient
point à la volonté du roi avant l'octave de sainte Marie Madeleine,
ils encourraient toutes les clauses pénales stipulées par le traité
d'Athies, et déclarait «toutes personnes qui, par faict, par parole,
par conseil, par faveur et autre manière, sont et ont esté aydans et
consentans des meffaicts et rébellions, excommuniés et despartis de la
sainte Eglise, rebelles, traistres, parjures, ennemis et coupables de
lèse-majesté.» Il confisquait «leurs autorités, dignités, honneurs,
libertés, immunités, franchises, priviléges, chasteaux, terres,
villes, vassaux, fiefs, hommages, jurisdictions perpétuelles et à
temps, ainsi que tous autres droits et biens qu'ils peuvent avoir.»
Tous les Flamands étaient proscrits du royaume; ceux que l'on
arrêterait immédiatement étaient condamnés «à estre serfs et
esclaves;» quant à ceux que l'on trouverait en France après l'octave
de la Madeleine, on devait les mettre à mort «sans attendre aucun
jugement, et en quelque lieu qu'ils fussent prins.» Il était défendu
aux marchands de poursuivre leurs relations commerciales avec les
Flamands, ou de leur payer les sommes qui leur étaient dues; quiconque
recèlerait leurs biens devait être puni de mort; leurs dénonciateurs
étaient admis à partager les bénéfices des confiscations avec les
trésoriers royaux; «mais qu'ils nous rendent, ajoute l'ordonnance de
Louis X, les corps vifs ou morts.»