médiation du roi; il ose même se plaindre des alliances qu'il a
conclues en 1297 avec le comte de Hainaut; mais Enguerrand de Marigny,
qui a reçu la mission de rappeler à Robert de Béthune ses promesses et
ses serments, se rend aussitôt à Tournay, où il paraît en roi et
investi de la puissance royale, _tanquam rex, habens omnimodam
potestatem ab eodem_. Les échevins accourent au devant de lui; des
sergents d'armes le précèdent; le grand maître des arbalétriers et un
maréchal de France marchent à ses côtés; tour à tour il menace et il
pardonne: exerçant le droit de grâce comme celui de justice, il absout
quelques pauvres bannis et cite le comte de Flandre devant son
tribunal.
La résistance imprévue de Robert de Béthune, après tant de symptômes
d'ignominie et de faiblesse, semblerait inexplicable si nous n'y
reconnaissions l'influence de l'aîné de ses fils, Louis de Nevers.
Celui-ci, né ambitieux, de mœurs dissolues et d'un caractère violent,
haïssait vivement Philippe le Bel depuis que ce prince prétextant
l'inexécution des traités de 1305 et de 1309, s'était emparé de tous
les revenus des comtés de Nevers et de Réthel. Il accompagna son père
à Tournay et ne craignit point de lutter contre Marigny.
Le comte de Flandre prétendait que, puisque les terres du Hainaut
dépendaient du roi d'Allemagne, le roi de France ne pouvait régler les
contestations qui y étaient relatives; il invoquait d'ailleurs la
décision des arbitres qui avaient déjà prononcé leur sentence: il
était évident qu'il ne croyait point à l'impartialité du roi.
Enguerrand de Marigny lui demanda s'il était vrai qu'il eût dit qu'il
s'étonnait fort que le roi de France se fût allié contre le comte de
Flandre avec le comte de Hainaut, et que si la chose était vraie, elle
était «moult laide.»--«Sire comte de Flandre, ajoutait-il, vous ne
devez point vous étonner des alliances faites entre le roi et le comte
de Hainaut contre votre père. Gui de Dampierre, tenu de foi et
d'hommage vis-à-vis du roi de France, ne s'allia-t-il point au roi
d'Angleterre contre le roi son seigneur? N'envoya-t-il même pas au roi
des lettres revêtues de son sceau, par lesquelles il se déclarait
dégagé de tous ses serments? Ce fut ce qui l'obligea à s'allier au
comte de Hainaut contre votre père qui était rebelle, et contre vous
et contre vos frères qui le souteniez dans sa rébellion. Ne vous
émerveillez donc point, sire comte, des alliances que fit le roi, car
elles étaient justes et raisonnables.» C'était un mauvais moyen de
consolider la paix que de rappeler ces tristes souvenirs; mais
Enguerrand de Marigny, d'une voix de plus en plus menaçante,
poursuivit en ces mots: «Ni vous, sire comte, ni votre fils le comte
de Nevers, vous ne devriez blâmer les actes du roi de France, ni
donner occasion au peuple de le faire; de même que toute autre
personne, vous ne pouvez parler du roi qu'avec respect et gratitude.
Il vous a fait tant de grâces que vous devriez mieux les reconnaître
et moins vous défier de lui; car il vous a tenus, vous, votre père et
vos frères, dans sa prison et pleinement à sa volonté, comme forfaits
de corps et d'avoir. La voie de justice vous condamnait à perdre la
vie ou à subir telle autre vengeance qu'il eût plu au roi, surtout
s'il voulait considérer vos grands méfaits et ceux de vos frères et de
vos gens pendant le temps que vous vous trouviez en prison; mais il a
renoncé à la voie de justice et de rigueur: n'ayant devant les yeux
que le miroir de miséricorde et d'équité, et loin de convoiter le
comté de Flandre que peu d'hommes puissants eussent laissé sortir de
leur main, s'ils y eussent eu le moindre droit, il vous délivra de
prison, il reçut votre hommage et vous rétablit dans votre pairie et
seigneurie de Flandre; et vous vous défiez du roi auquel vous devez
votre vie, votre rang et votre comté!--Je ne puis croire, interrompit
impétueusement le comte de Nevers, que ce soit le roi qui vous ait
ordonné de tenir ce langage, et si le respect que nous lui devons ne
me retenait, je vous répondrais autrement.» Les conseillers du comte
de Flandre ajoutèrent qu'ils observeraient la paix bien qu'elle leur
semblât dure, et la conférence fut rompue.
Peu de jours après, Enguerrand de Marigny invitait le comte de Flandre
à comparaître de nouveau à Tournay le 14 octobre. Cependant Robert de
Béthune croyait trouver, dans des allusions trop répétées à la
captivité de son père, l'indice de quelque projet sinistre, et ses
craintes redoublèrent lorsqu'il apprit que l'exécuteur des ordres
secrets du roi, Guillaume de Nogaret, venait d'entrer à Tournay; il
jugea qu'il était prudent de ne pas quitter la Flandre, et s'excusa de
son absence en alléguant qu'il n'avait point reçu de sauf-conduit.
Marigny lui en fit proposer un et lui envoya deux sergents d'armes
pour le conduire jusqu'à la ville de Tournay, à peine éloignée de
quatre ou cinq lieues de ses frontières.
Les ambassadeurs du roi attendirent quatre jours à Tournay: ils y
virent arriver les députés des communes flamandes, mais Robert de
Béthune ne parut point. Enfin, le 15 octobre 1311, Enguerrand de
Marigny rompt le silence. Il raconte toutes ses négociations avec le
comte de Flandre, insiste sur les mauvais conseils que lui donne Louis
de Nevers, et déclare que les discordes domestiques du comte et de son
fils, dont on fait grand bruit, n'existent point et ne sont qu'une
ruse pour exciter le peuple contre le roi. Puis il fait donner lecture
des lettres de Philippe le Bel, scellées à Creil le 6 octobre 1311,
par lesquelles le comte est cité à se présenter devant le parlement de
Paris, le lendemain de la fête de la Purification, pour s'y expliquer
sur ses griefs relativement à l'alliance de la France et du Hainaut,
et il en offre copie à tous les députés des villes de Flandre «pour
aviser les bonnes gens dou païs que ne sont point fausses paroles.»
Ce n'était point assez: le roi de France voulait séparer les communes
flamandes du comte au moment même où elles semblaient se réconcilier
avec lui, et il espérait atteindre son but en leur persuadant que ce
n'était point au roi de France, mais à leurs princes qu'elles devaient
tous leurs malheurs. Ce système lui avait réussi en 1287, sous
l'influence des nobles souvenirs de la royauté de Louis IX. En 1311,
l'intervention du roi prend une forme perfidement doucereuse vis-à-vis
des communes, parce qu'elle a beaucoup à leur faire oublier.
S'adressant à la fois à leur intérêt et à leur affection, il décide
d'abord que tous ceux qui se prononceront en sa faveur seront exempts
des impôts levés en exécution des traités conclus avec lui; puis, dans
l'ardeur de son zèle inopiné pour leur cause, il leur adresse quelques
conseils, par l'organe de Marigny, dans cette même assemblée de
Tournay: «Comme l'on a fait connaître au roi la bonne volonté que ceux
des villes de Flandre témoignent à son égard, ses conseillers présents
à Tournay, considérant l'affection que le roi leur portera tant qu'ils
persisteront dans leur bonne volonté, leur ont exposé, afin qu'ils
puissent eux-mêmes le répéter aux bonnes gens de leur pays:
premièrement qu'ils ne doivent pas oublier que le roi est leur droit
seigneur souverain, de telle manière que si un pauvre homme de Flandre
se plaignait au roi que le comte veut lui faire tort, le roi pourrait
obliger le comte à lui faire justice et droiture, et s'il ne voulait
obéir, le roi l'y contraindrait par la force des armes comme il y
contraindrait son fils, s'il en était besoin. Que personne ne pense
donc que ce soit à cause des méfaits des bonnes gens de Flandre que
le roi poursuit le comte Robert et son fils; que l'on ne pense point
que le roi puisse manquer de bonne foi et revenir sur la rémission des
injures qu'il a pardonnées. Les bonnes gens de Flandre ont toujours
voulu la paix; le comte seul ne l'a point observée loyalement comme il
y était tenu. Secondement, il faut que les bonnes gens de Flandre
sachent bien comment ont été punis les vassaux rebelles à leur
seigneur, entre autres le duc de Normandie qui était bien plus
puissant que le comte de Flandre, et le comte de Toulouse qui a perdu
ses Etats. Le comte de Flandre et ses devanciers ont mérité le même
châtiment, et les bonnes gens du pays doivent bien se souvenir qu'ils
ont payé leurs folies, puisque les princes ne cherchent qu'à récupérer
leurs terres et leurs honneurs; ce sont les bourgeois qui y ont perdu
leurs biens et qui ont payé les deniers, et le reste du peuple est
justicié, pendu, traîné sur la claie et torturé, comme on en voit un
exemple dans la paix actuelle, qui fera sortir de leurs foyers trois
mille personnes de Bruges, si le roi ne leur fait grâce.» Jamais
l'éloquence d'Enguerrand de Marigny ne fut plus habile: il prêchait
l'insurrection en offrant l'appui du roi.
Ni le comte de Flandre, ni son fils ne comparurent devant le parlement
de Paris le 3 février 1311 (v. st.). Une rupture prochaine semblait
imminente: déjà le roi avait défendu de laisser sortir des armes du
royaume, et l'héritier du comté de Flandre avait donné l'ordre qu'on
cherchât ses enfants dans le comté de Nevers où il ne les croyait
point en sûreté, pour qu'on les conduisît près de lui: il voulait,
disait-il, leur apprendre le flamand, cette langue nationale, la seule
que parlât Pierre Coning; mais leur père les attendit inutilement: des
émissaires de Philippe le Bel les arrêtèrent dès qu'ils eurent franchi
la frontière du Nivernais.
Louis de Nevers se décida alors à partir pour Paris: il alla
redemander ses fils, victimes d'une odieuse trahison accomplie sans
provocation et sans défi, ajoutant que si l'on avait quelque reproche
à lui adresser, il lui serait aisé de le repousser. Les conseillers du
roi saisirent avec empressement cette occasion de dresser un nouvel
acte d'accusation: il était démesurément long et comprenait les crimes
de lèse-majesté, d'infraction de la paix, de violation de serments, de
séditions, de confédération insurrectionnelle, de tentatives coupables
tendant à faire naître des émeutes parmi les communes de Flandre.
Louis de Nevers, consterné, exprima le désir de pouvoir réclamer
l'avis de ses amis pour préparer sa défense, mais ils ne voulurent
point le permettre et menacèrent de la colère du roi quiconque oserait
prendre la parole en sa faveur. Louis reparut le lendemain devant le
parlement de Philippe le Bel, seul comme la veille et abandonné de
tous ceux dont il avait invoqué le secours. Réduit à se justifier
lui-même, il se contenta de dire qu'il ne pouvait point réfuter dans
leur propre langage les chevaliers ès lois du roi de France, mais
qu'il lui suffisait d'offrir son serment qu'il était innocent de tous
les griefs qu'on lui imputait. «Je consens aussi, disait-il, à ce que
l'on désigne un accusateur: le duel décidera entre nous, car c'est la
coutume des hommes nobles d'un rang semblable au mien de répondre
ainsi à leurs ennemis.» Marigny et Nogaret ne touchèrent point à leurs
épées; mais ils déclarèrent que puisque le fils du comte de Flandre
n'était pas prêt à se disculper sur tous les points de leur
accusation, ils lui accordaient, jusqu'aux premiers jours d'octobre,
un délai pendant lequel il devait habiter le château de Moret en
Gâtinois. Cette fois, Louis de Nevers avait réussi à obtenir de
quelques-uns de ses amis, par ses promesses et ses instances, qu'ils
quittassent la Flandre pour venir le défendre; mais on refusa de les
écouter, et les juges remirent de nouveau la suite de la procédure aux
fêtes de Noël.
Louis de Nevers espérait qu'on le reconduirait au château de Moret,
mais les ordres de Philippe le Bel étaient plus sévères: on l'enferma
à Montlhéry dans un cachot fétide et immonde. Ce qui l'effrayait
surtout, c'est que l'on racontait que le roi y avait fait périr
secrètement plusieurs Templiers; Louis de Nevers se souvenait qu'il
avait été l'un de ceux qui à Tours avaient aidé Philippe le Bel dans
ses projets cruels et avides, et se reprochait d'autant plus le sort
des Templiers qu'il craignait de le partager. Son orgueil céda à la
terreur qui l'agitait. Il adressa les prières les plus humbles aux
conseillers du roi pour qu'ils lui assignassent une autre résidence;
il promit à Nogaret d'obéir en toutes choses aux ordres du roi, quels
qu'ils fussent; on repoussa longtemps ses supplications, et le roi ne
consentit à paraître plus clément vis-à-vis de lui que lorsqu'il n'eut
plus à le craindre.
Enguerrand de Marigny avait profité de la captivité de Louis de Nevers
pour forcer le vieux comte de Flandre à se soumettre de nouveau à
l'influence française. Il ne restait à Robert de Béthune qu'à expier
la tentative de résistance qui lui avait si mal réussi, et les
conditions de sa réconciliation avec Philippe le Bel sont indiquées
dans le traité conclu à Pontoise le 11 juillet 1312, où le roi,
considérant qu'il s'était rendu coupable de négligence plutôt que de
malice, ratifie le rachat de dix mille livres de rente, moyennant six
cent mille livres tournois, et accepte, pour le second payement de dix
mille livres, la possession des villes et des châtellenies de Lille,
de Douay et de Béthune, quoique, disait-il, elles ne valussent pas
cette somme. Le comte de Flandre conservait le droit de réclamer de
ses communes les dix mille livres de rente pour lesquelles il cédait
de si beaux domaines; mais le roi de France, voulant trouver dans ces
conventions une nouvelle occasion d'intervenir dans les affaires de
Flandre, exigea que cette rente fût assimilée à un octroi volontaire
du roi et devînt un fief pécuniaire pour lequel le comte lui devrait
hommage.
Enguerrand de Marigny avait su persuader au comte de Flandre que cette
cession des trois châtellenies que nous avons nommées n'était qu'une
formalité prescrite par la dignité royale, _pro honore regis_, et
qu'immédiatement après Philippe le Bel les lui restituerait par une
donation particulière, _de gratia speciali_. Il lui avait même promis
que sa ratification du traité de Pontoise ne serait point remise tant
que des lettres royales ne l'auraient point rétabli dans la jouissance
de ces riches et fertiles territoires. Le chancelier de Flandre se
méfia des protestations de Philippe le Bel exprimées par la voix
d'Enguerrand de Marigny; il déclara que le comte de Flandre ne pouvait
renoncer à ses domaines héréditaires, et refusa de sceller le traité
du 11 juillet, laissant à un courtisan plus complaisant le soin de
relever le sceau qu'il avait jeté à terre et la honte de l'apposer sur
la charte du démembrement de la Flandre.
Selon une autre convention, le roi devait restituer aux Brugeois les
chartes de leurs anciens priviléges confisqués en 1301, qui avaient
été déposées à cette époque au monastère de Saint-Vaast à Arras; mais
cette restitution, qui n'avait été offerte aux Brugeois que pour les
rendre plus favorables à la paix, plaisait peu à Philippe le Bel: elle
eût été un témoignage de son impuissance et de sa faiblesse, en
rappelant aux communes tous les souvenirs de leurs antiques libertés,
et l'on ne tarda point à apprendre que le roi avait autorisé le grand
maître des arbalétriers, Pierre de Galard, à se faire remettre toutes
les chartes relatives à la ville de Bruges. A ce bruit, deux députés
de la commune, Jean Balkaert et Jacques d'Aire, partirent pour Arras
et ils firent si grande diligence qu'ils y arrivèrent en même temps
que le gouverneur de Douay, Baudouin de Longwez, envoyé par Pierre de
Galard. Une longue discussion s'engagea. Jean Balkaert et Jacques
d'Aire alléguaient non-seulement les droits de la ville, mais aussi
une promesse solennelle du roi; Baudouin de Longwez invoquait la
mission expresse dont il avait été chargé. L'abbé de Saint-Vaast, ne
sachant quelle résolution adopter, confia les deux coffrets, dans
lesquels étaient enfermés les priviléges, aux députés brugeois pour
qu'ils les portassent à Paris à la cour du roi, arbitre suprême de
cette contestation. Là ils réclamèrent vivement les vieux diplômes qui
contenaient le texte de leurs institutions et de leurs lois; mais
Philippe le Bel se contenta de leur répondre qu'il statuerait sur
leurs prières dans quelque autre réunion du parlement, et qu'il
voulait que, jusqu'à ce moment, ces chartes fussent de nouveau
déposées au monastère de Saint-Vaast. C'était par ces ruses grossières
qu'on était parvenu à persuader aux bourgeois de contribuer au
payement des six cent mille livres tournois exigées par le roi, somme
énorme qui, jointe à celles qui lui avaient déjà été payées, portait
les tributs levés en Flandre à huit cent mille livres.
Il ne restait plus à Philippe le Bel qu'à tracer à Robert de Béthune
les règles auxquelles il devait se conformer dans son administration.
Trois chevaliers furent chargés de lui porter les conseils du roi; ils
étaient conçus en ces termes:
Le comte observera la paix comme il y est tenu, et il fera détruire et
raser sans délai les forteresses de Flandre.
Il veillera à ce que l'on ne choisisse désormais pour échevins, pour
prévôts et pour baillis, que des personnes favorables à la paix, et il
fera jurer à ses conseillers de ne point lui en proposer d'autres.
Si l'un de ses conseillers se montrait contraire à la paix ou
soutenait ceux qui lui sont contraires, le comte le chassera de son
conseil et en fera telle punition que les autres y prennent exemple.
Le comte punira aussi tous ceux qui aideront, exciteront ou
encourageront les rebelles et les ennemis du roi.
Il punira également quiconque, dans les villes et dans le pays,
détournera le peuple de la paix ou dira «vilaine parole» du roi et de
ses partisans.
Il fera jurer aux receveurs des tailles et des assises de Flandre
qu'ils ne bailleront nul denier à personne, tant que l'on n'aura point
payé les sommes dues au roi et les créances produites contre certaines
villes.
Enfin, il fera punir sans délai les rebelles et les ennemis du roi, et
tous ceux qui violeraient la paix.
D'autres ambassadeurs de Philippe le Bel se rendirent bientôt près de
Robert de Béthune pour l'inviter à s'acquitter de l'acte d'hommage
prescrit par le traité de Pontoise, et ils étaient en même temps
chargés de prêcher une croisade. Philippe le Bel conseillait au comte
d'envoyer les communes flamandes lutter avec les Sarrasins, et
peut-être y eût-il réussi si un événement imprévu n'eût dérangé tous
ses projets.
Louis de Nevers avait obtenu de pouvoir être conduit à Paris, sous la
garde de deux chevaliers et de deux sergents d'armes, pour y habiter
un hôtel qui appartenait à son père, soit que ce fût celui que
Marguerite de Flandre avait acheté, en 1275, de Pierre Coquillier,
dans une rue voisine de la porte Saint-Eustache, qu'on nomma depuis la
rue Coquillière, soit qu'on eût préféré le manoir que l'évêque de
Paris, Simon de Bussy, avait donné, en 1293, à Robert de Béthune.
Bientôt il osa réclamer sa liberté et se plaindre au roi de la
sévérité de Guillaume de Nogaret. Une ambassade flamande, composée
d'abbés et de chevaliers, était venue intercéder en sa faveur; mais le
roi ne songeait point à délivrer l'héritier du comté de Flandre. Il
repoussa ses prières et s'étonna de ce que l'on eût l'audace de blâmer
un de ses conseillers les plus dévoués; cependant les geôliers se
montrèrent moins rigoureux, et on accorda quelque liberté au captif
pour célébrer la fête de l'Epiphanie; il en profita aussitôt pour
s'échapper de Paris pendant la nuit et parvint à gagner la cité de
Gand, où il se tint sur la rive droite de l'Escaut qui relevait de
l'empire.
Dès que Philippe le Bel eut appris l'évasion de Louis de Nevers, il
fit publier un ajournement où il le sommait de comparaître devant son
parlement dans le délai de six semaines, à peine d'être considéré
comme coupable de haute trahison. Soit que Louis de Nevers n'eût
point connaissance de cette citation que les sergents du roi ne
pouvaient lui signifier hors des frontières du royaume, soit qu'il
n'osât point se présenter sans sauf-conduit, il ne comparut point, et
le parlement, composé d'Enguerrand de Marigny, de Guillaume de
Nogaret, de Pierre d'Issy et de quelques autres conseillers royaux, le
déclara déchu de tous ses droits au comté de Nevers et à l'héritage du
comté de Flandre.
Louis de Nevers répondit à cette sentence par un acte solennel d'appel
au pape et à l'empereur qui fut lu le jour de Pâques 1313, dans
l'église des Frères prêcheurs de Gand, en présence de l'abbé de
Tronchiennes et d'un grand nombre de chevaliers et de bourgeois
dévoués à sa cause, parmi lesquels il faut nommer Rasse de Gavre,
Gérard de Masmines, Robert de Saemslacht, Gérard de Rasseghem,
Gauthier d'Harlebeke, Paul de Langhemarck, Philippe Uutendale, Lannot
Damman, Guillaume Bette, Guillaume Wenemare, Guillaume de Vaernewyck.
Dans cette protestation contre le système tyrannique du roi de France,
le jeune prince rappelait tout ce qui s'était passé depuis neuf ans.
S'élevant d'abord contre le traité d'Athies, où son sceau n'avait été
apposé, disait-il, que par le duc de Brabant, il se plaignait vivement
des attentats dirigés contre sa propre liberté et celle de ses
enfants, «ce qui a fait croire, ajoutait-il, que le roi agit ainsi
pour anéantir la race et la dynastie des comtes de Flandre, afin de
pouvoir réunir plus aisément à ses domaines la Flandre qu'il convoite
depuis longtemps.» Plus loin, il examinait la légalité de la sentence
prononcée contre lui: «Ceux qui m'ont jugé, disait-il, sont des
personnes non nobles et de naissance obscure, qui ne peuvent décider,
ni par droit, ni par coutume, du sang, du rang et des honneurs des
nobles; cela serait contre Dieu, contre la raison, contre la nature et
les bonnes mœurs, et l'on ne peut souffrir que quelques hommes du
peuple foulent aux pieds notre gloire et notre puissance. La plupart
d'entre eux n'espéraient-ils pas d'ailleurs recevoir une part
considérable des biens qu'ils m'enlevaient? Le droit et la coutume de
la cour de France ordonnent notoirement que le rang, l'honneur, la
puissance et la vie des nobles soient soumis au jugement de leurs
pairs, et non point à celui de la chambre du roi.» Puis il répétait
toutes les accusations que les rumeurs populaires dirigeaient contre
les ministres de Philippe le Bel. «Est-il permis de reconnaître le
pouvoir de juger qui que ce soit à des hommes fameux par leur origine
ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes? Je citerai, entre
autres, Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret: ne
considère-t-on point universellement Enguerrand de Marigny comme un
magicien si habile qu'il entraîne le roi à son gré vers tout ce qui
lui plaît, sans qu'il écoute les conseils des personnes les plus
respectables par leur position et leur dignité? N'est-il point connu
de tous que Guillaume de Nogaret a osé attenter d'une main sacrilége à
la vie et à l'autorité du très-saint pape Boniface VIII, de bonne
mémoire? Ne savons-nous pas que les ancêtres de ce Guillaume de
Nogaret ont été condamnés pour hérésie et ont péri dans les flammes
qu'ils avaient méritées? Il est donc évident que ce Guillaume de
Nogaret est un homme pervers et hérétique, car les fils ne ressemblent
que trop souvent à leurs pères, et cependant ce sont ces deux hommes
qui, n'écoutant que leurs haines, ont excité le roi contre moi!»