d'avoir été les complices des victoires de Salah-Eddin et des revers
de saint Louis, mais bientôt, comme si ces bruits n'agissaient point
assez fortement sur le peuple, on ajouta qu'ils égorgeaient les
enfants nouveau-nés pour mêler leurs cendres à leur breuvage, et
qu'ils adoraient solennellement une idole dont la tête avait trois
faces et portait une longue barbe d'or.
Clément V avait pris possession du trône pontifical qu'il devait au
roi de France. Il venait de confirmer le traité d'Athies, en faisant
un grand éloge du zèle et de l'affection que le comte de Flandre
montrait à l'égard du roi; et en maintenant à l'archevêque de Reims et
à l'abbé de Saint-Denis le droit d'excommunier les Flamands, il avait
approuvé cette clause spéciale et exceptionnelle que les censures
ecclésiastiques ne pourraient être levées qu'à la requête du roi. Ce
fut à Clément V que Philippe le Bel s'adressa pour obtenir l'abolition
de l'ordre des Templiers, c'est-à-dire pour s'efforcer de lui imposer
un jugement inique après la plus scandaleuse de toutes les procédures.
Le pape promit d'interroger le grand-maître de l'ordre du Temple et le
grand-maître des hospitaliers, qui résidaient alors l'un dans l'île de
Chypre, l'autre à Rhodes; il se trompait en espérant calmer ainsi
l'impatience du roi.
Le grand-maître de l'ordre du Temple, Jacques de Molay, avait quitté
l'Orient pour répondre à l'appel du pape: il se rendit aussitôt à
Poitiers, et il lui fut aisé de se justifier: c'était au douzième
siècle, au temps de Salah-Eddin, que les évêques et les historiens
avaient rendu le plus pompeux témoignage de l'héroïsme et de la piété
des Templiers; à la bataille de Mansourah, ils avaient combattu à
l'avant-garde, et quelques années à peine s'étaient écoulées depuis
que le grand-maître Guillaume de Beaujeu s'était enseveli avec tous
ses compagnons sous les ruines de Ptolémaïde. Jacques de Molay
lui-même avait naguère proposé de prêcher une nouvelle croisade;
cependant s'il s'excusa devant Clément V, il devint de plus en plus
coupable aux yeux du roi; car il revenait d'outre-mer avec cent
cinquante mille florins d'or et dix charges d'argent telles qu'en
pouvaient porter des bêtes de somme.
La tentation était trop forte: Philippe le Bel n'y résista pas.
Mécontent de la modération du pape, il résolut de commencer lui-même
violemment la procédure pour le forcer ensuite à la poursuivre: des
lettres secrètes furent adressées à tous les baillis et sénéchaux du
roi, afin que le même jour et à la même heure les Templiers fassent
arrêtés dans toute l'étendue du royaume. Il leur était expressément
recommandé de saisir tous leurs biens meubles et immeubles, et de les
conserver fidèlement pour les remettre en la main du roi.
On prétend que, dès l'année précédente, le roi de France avait
instruit le comte de Flandre de ses desseins secrets. Si Philippe le
Bel trouvait parmi les hommes du midi ses ministres les plus dociles,
l'ordre du Temple s'appuyait au contraire sur la France
septentrionale, et ses chevaliers étaient d'autant plus respectés dans
les Etats de Robert de Béthune qu'ils s'étaient ralliés aux communes à
la journée de Courtray. C'était d'ailleurs dans la patrie des premiers
croisés que l'ordre du Temple retrouvait les souvenirs de son origine.
Geoffroy de Saint-Omer et plusieurs autres de ceux qui le fondèrent
appartenaient par leur naissance à la Flandre. Geoffroy de Saint-Omer
possédait à Ypres un vaste enclos qu'il donna aux «pauvres frères de
la milice du temple de Salomon.» Ce fut le berceau de l'ordre du
Temple en Europe. En 1225, Jeanne de Flandre reconnut que tous ceux
qui relevaient de la maison du Temple à Ypres étaient étrangers à sa
juridiction. Une autre charte de la même année porte que les Templiers
ne pouvaient être soumis à aucun impôt, que deux échevins de la ville
d'Ypres seraient spécialement chargés de s'occuper des griefs qu'ils
auraient à exposer, et que toutes les amendes seraient partagées en
quatre parts dont trois seraient dévolues aux Templiers. Leur
puissance dans nos provinces était si vaste qu'ils avaient reçu
pendant quelque temps la garde du comté de Namur. Tandis que le duc
Godefroi de Brabant leur accordait la moitié, le tiers ou le quart du
droit de relief que lui payaient ses vassaux, Philippe d'Alsace
disposait des dîmes de Slype, de Leffinghe et des villages voisins en
faveur du maître de Flandre, Baudouin de Lidenghem. Gui de Dampierre
avait fait d'autres dons à frère Pierre Uutenzacke, «commandeur de
Flandre del ordene de le chevalerie dou Temple.»
Le 12 octobre, Jacques de Molay avait été chargé par le roi de porter
le poêle de sa belle-sœur l'impératrice de Constantinople. Le
lendemain, c'est-à-dire le vendredi 13 octobre 1307, à l'aube du jour,
il est arrêté et conduit à Corbeil; et le même ordre est exécuté dans
toute la France, partout où domine l'autorité de Philippe le Bel, à
Ypres comme à Paris. D'anciennes traditions populaires racontent qu'en
Flandre on vint au milieu de la nuit frapper à la porte des nombreux
châteaux habités par les Templiers, et qu'ils furent impitoyablement
égorgés. La légende s'est trop hâtée de les faire périr: c'est à
l'histoire qu'il appartient de rappeler d'abord leur longue et cruelle
captivité.
L'étonnement du pape fut extrême en apprenant que le roi avait osé
usurper les attributions de l'autorité ecclésiastique, et porter une
main sacrilége sur les biens d'un ordre religieux: il suspendit les
juges ordinaires; mais le roi protesta qu'il n'avait pas l'intention
d'agir comme accusateur, mais seulement comme champion de la foi et
comme défenseur de l'Eglise: il avait résolu de faire intervenir le
peuple contre les Templiers, de même qu'il l'avait excité à le
soutenir en 1303 contre Boniface VIII, et il convoqua sans délai «les
nobles et non nobles» pour recevoir leur conseil sur ce qu'il
convenait de faire des Templiers.
Le 26 mars 1307 (v. st.), le roi annonça à Robert de Béthune qu'une
assemblée se tiendrait à Tours trois semaines après les fêtes de
Pâques pour s'occuper des mesures à prendre contre l'abominable
hérésie des Templiers. Le même jour, le roi de France adressa à toutes
les villes du royaume une autre lettre, où, en les invitant également
à y envoyer leurs députés, il s'étendait sur les blasphèmes et les
infamies des Templiers, souffle maudit qui ébranlait et le ciel et la
terre, et contre lequel se soulevaient à la fois non-seulement les
armes et les lois, mais les animaux eux-mêmes et jusqu'aux éléments de
la nature troublés dans leur cours.
Robert de Béthune avait chargé l'aîné de ses fils, Louis, qui avait
déjà hérité de sa mère le comté de Nevers, de le représenter à
l'assemblée de Tours. Le jeune prince fut l'un de ceux qui se
portèrent accusateurs des Templiers; il assista à ces délibérations
violentes, non moins menaçantes pour le pape que pour Jacques de
Molay, où le roi se faisait dire par ses ministres «que Moïse avait
tiré le glaive contre les adorateurs du veau d'or, sans consulter le
grand prêtre Aaron, et que le roi très-chrétien possédait le même
droit, même vis-à-vis du clergé, si le clergé soutenait les
hérétiques.» Philippe le Bel, aisément persuadé par ces discours, se
dirigea vers Poitiers, suivi de toute une armée. Douze jours après,
Clément V publia un manifeste dans lequel, à la prière du roi, il
vantait pompeusement sa générosité et son désintéressement. Il avait
déjà levé la suspension des juges ordinaires, et alla même jusqu'à
décider que leur enquête aurait lieu dans le diocèse de Sens:
l'archevêque de Sens était frère d'Enguerrand de Marigny et l'un des
courtisans les plus dévoués du roi.
Au milieu de cette agitation, les députés des communes flamandes
réitéraient près du roi leurs protestations contre le traité d'Athies.
Il y avait eu des conférences à Beauvais; il y en eut d'autres à
Paris; enfin les ambassadeurs flamands (l'un d'eux était Jean Breydel)
suivirent le roi à Poitiers: le 28 mars 1307 (v. st.), c'est-à-dire
deux jours après les lettres de convocation de l'assemblée de Tours,
Philippe le Bel avait déclaré que ses notaires s'étaient trompés,
comme le prétendaient les Flamands, dans la désignation des livres
tournois mentionnées dans les derniers traités, et qu'au lieu de
«monnaie peu forte,» il fallait lire «monnaie faible;» différence
importante à une époque où la falsification des monnaies comptait tant
de degrés. Il avait voulu par cette concession faciliter en Flandre
l'adoption des mesures qu'il préparait contre les Templiers. Mais
lorsqu'il eut vu le succès de ses ruses assuré à Poitiers comme à
Tours, il se montra de nouveau plus sévère. On disait qu'il avait
gagné à ses intérêts Jean de Gavre et Gérard de Sotteghem. Jean de
Cuyk ne vivait plus, et Gérard de Moor avait quitté la France, parce
qu'il prévoyait que toutes les négociations seraient funestes à sa
patrie.
Vers le mois d'août 1308, Robert de Béthune invita toutes les communes
à choisir des députés, afin qu'il pût se rendre lui-même avec eux près
du roi. Il espérait réussir ainsi dans ses efforts pour arriver à la
conclusion de la paix, et oubliait que les prières adressées à la
puissance et à l'orgueil sont le plus souvent des vœux stériles. Dès
le premier jour, les conseillers de Philippe le Bel demandèrent que
les députés flamands se remissent, tant de haute que de basse justice,
à la sentence du roi: mais ceux-ci, fidèles au mandat qu'ils avaient
reçu des communes, répondirent qu'ils n'y pouvaient consentir qu'en
faisant des réserves pour leur liberté, leur honneur et leurs vies, et
ils présentèrent le traité conclu près de Lille, où l'on avait
déterminé quelles seraient les conditions de la paix: ils faisaient
remarquer que le roi y avait apposé son sceau, mais les ministres de
Philippe le Bel répliquaient que le traité d'Athies portait aussi le
sceau de Robert de Béthune et en réclamaient l'exécution: les députés
des communes ne cédèrent point.
Cependant une profonde inquiétude régnait en Flandre. On accusait
Robert de Béthune de ne chercher qu'à faire triompher les intérêts du
roi de France. L'un de ses frères, Jean de Namur, qui avait conseillé
la paix sous les murs de Lille, venait d'épouser une cousine de
Philippe le Bel: son influence favorisait de plus en plus le parti des
_Leliaerts_. Une vaste ligue se formait contre les communes, et
bientôt les baillis du comte et leurs amis parcoururent la Flandre,
immolant tous ceux qui étaient signalés comme rebelles et ennemis du
roi. Dans le pays de Waes, ils arrêtèrent vingt-cinq des plus notables
habitants, dont les uns furent mis en croix et les autres condamnés à
l'exil. Guillaume de Saeftinghen, assiégé dans la tour de Lisseweghe,
eût péri si Jean Breydel et Pierre Coning, réunissant quelques
bourgeois, ne fussent accourus pour le délivrer; ils rentrèrent avec
lui triomphants à Bruges. Toute la commune, pleine de zèle pour la
défense de ses franchises, y avait pris les armes, et l'une des
victimes de sa fureur fut Gilles Declerck, homme de naissance obscure,
qui jouissait d'un si grand crédit auprès de Robert de Béthune que,
pendant son absence, il partageait les soins du gouvernement avec
Guillaume de Nesle et Philippe de Maldeghem. Tout le peuple craignait
qu'à l'exemple des autres pays où la liberté est inconnue, on voulût
le réduire à la condition des serfs.
Robert de Béthune n'avait pu rallier à son autorité que les magistrats
dont il avait intimidé le zèle ou flatté l'ambition. Il espérait que
leur appui lui permettrait de faire accepter aux communes le traité
d'Athies, et vers le mois de février 1308 (v. st.), il les conduisit
avec lui à Paris, où ils ratifièrent le traité d'Athies tant en leur
propre nom que «pour tous ceus et chascun de ceus dont ils étaient
procureurs,» s'engageant solennellement à se soumettre à
l'excommunication de l'évêque de Tournay et à celle du pape, de telle
manière que «ne eus, ne leurs successeurs, leurs terres, leurs villes,
ne leurs appartenances ne puissent estre, ne ne soient absols, fors à
la requeste de nostre seigneur le roy ou de son commandement.» La
commune de Bruges était la seule qui ne fût pas représentée à Paris.
Robert de Béthune n'avait point quitté la France, mais il avait chargé
le plus jeune de ses fils, qui portait le même nom que lui, Robert de
Cassel, d'aller annoncer aux communes la ratification du traité
d'Athies, qu'on appelait communément le pacte d'iniquité. Le jeune
prince se rendit aussitôt en Flandre; il y supplia tous les bourgeois
de vouloir bien confirmer ce qui avait été fait en leur nom, et leur
exposa que leur adhésion devait être le seul moyen d'éviter la
vengeance du roi. A Gand, à Ypres et dans d'autres villes moins
importantes, les bourgeois les plus riches, qui redoutaient la guerre
comme le plus terrible des désastres, y semblaient disposés; mais les
communes, dont les corps de métiers formaient le principal élément,
avaient gardé le silence: elles attendaient que l'exemple de la
résistance leur fût donné par la cité d'où était parti, en 1302, le
signal de la lutte.
Robert de Cassel avait cru devoir s'adresser aux habitants de toutes
les villes de Flandre avant de se présenter au milieu des Brugeois.
Ils entendirent avec calme son discours et demandèrent un délai pour
répondre. Enfin, ils se réunirent le jour du mercredi-saint 26 mars
1308 (v. st.). Tous les _Leliaerts_ qui s'étaient réfugiés en France
pendant la guerre étaient rentrés à Bruges pour seconder les
propositions de Robert de Cassel; les courtiers, dont le commerce
devait tout à la paix, les pêcheurs, menacés pendant plusieurs années
par les flottes d'Angleterre et de France, partagèrent le même avis;
mais les autres corporations n'écoutaient que la voix de Pierre Coning
et de Jean Breydel. Elles rappelaient tous les sacrifices et toutes
les humiliations qu'imposait le traité d'Athies, et ne redoutaient pas
moins les projets secrets du roi, quand il verrait les villes de la
Flandre démantelées et toutes ses frontières ouvertes aux invasions;
la plaine même de Courtray, où tout retraçait encore l'éclat de leur
triomphe, ne devait-elle pas être livrée aux hommes d'armes français?
Le roi ne voulait-il pas choisir tous ceux qu'il condamnait à ces
pèlerinages lointains, long et périlleux exil? Ne s'attribuait-il
point le pouvoir de lever seul les sentences d'excommunication
prononcées par les évêques ou le pape? Ne se réservait-il pas enfin le
droit d'exiger, pour l'exécution du traité, toutes les garanties qu'il
jugerait convenables, réserve d'autant plus menaçante qu'elle était
obscure, et qu'il pouvait en faire usage à son gré, soit pour faire
enlever aux communes les armes qui les protégeaient, soit pour
réclamer comme otages leurs chefs et leurs magistrats?
Déjà, les corps de métiers se préparaient à se combattre les uns les
autres, et une lutte sanglante allait succéder aux discussions des
_Leliaerts_ et des _Clauwaerts_, lorsque des hommes sages
s'interposèrent comme médiateurs: ils parvinrent à obtenir que l'on
désignerait huit hommes probes et honorables, afin qu'ils se
rendissent à Paris et y demandassent que le traité d'Athies fût
modifié. Philippe le Bel se vit réduit à fléchir devant une opposition
si persévérante et si énergique. Le 10 mai, il déclara qu'à la prière
du comte de Flandre et du duc de Brabant, il consentait à modérer les
conditions du traité d'Athies. Il pardonnait toutes les offenses
antérieures ou postérieures à ce traité, permettait de racheter la
moitié de la rente de vingt mille livres, et ajournait à deux ans le
moment où l'autre moitié serait «assise» dans le comté de Réthel. Les
fortifications des bonnes villes ne devaient pas être démolies, et le
roi se désistait de toute prétention de percevoir des tailles en
Flandre. Il abandonnait tous ses droits d'occupation provisoire sur
les châtellenies de Courtray et de Cassel, et déclarait se contenter
des garanties qu'il possédait déjà, sans pouvoir en réclamer d'autres.
Quinze jours après, Philippe le Bel chargea Guillaume de Plasian
d'aller recevoir le serment des communes de Flandre, et nous apprenons
par un procès-verbal du notaire apostolique Jacques de Vitry, que
cette cérémonie s'accomplit à Bruges, dans le verger des frères
prêcheurs, le 8 juillet 1309.
La clause spéciale qui constituait le roi de France arbitre de toutes
les excommunications prononcées contre les Flamands subsistait dans le
nouveau traité; mais au moment où il fallut le soumettre à
l'approbation pontificale, Clément V avait fui de Poitiers pour
chercher un asile dans la cité d'Avignon. Dans une lettre qu'il
adressa le 23 août au roi, afin de lui exposer les scrupules de sa
conscience, il déclarait que si à Poitiers il avait inséré cette
clause dans une bulle dirigée contre les Flamands, il l'avait fait
plutôt par préoccupation ou par négligence qu'après un examen
approfondi, et demandait qu'on lui fît parvenir cette bulle pour qu'il
la corrigeât. «Cependant, ajoutait-il, quoique nous soyons tenus de
réparer les fautes de nos prédécesseurs, nous cherchons tellement à
vous plaire que si l'un deux a fait usage de cette clause, nous
consentirons à la reproduire.» Il ajoutait que les Flamands ignoraient
complètement sa pensée à cet égard, et que s'ils violaient la paix, il
était prêt à les excommunier en toute circonstance, nonobstant leurs
protestations.
Guillaume de Nogaret reçut du roi l'ordre d'aller convaincre le pape
que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient déjà fait usage de cette
formule, et il obtint que Clément V la confirmât. Nogaret avait une
seconde mission à remplir: il venait avec Supino de Ferentino, son
collègue dans sa trop célèbre expédition d'Anagni, exiger que l'on
commençât le procès dirigé contre la mémoire de Boniface VIII, et même
qu'on lui livrât ses ossements pour qu'il les réduisît en cendres.
Accusateur et témoin à charge, il lui faisait un crime d'avoir été
trahi et d'avoir flétri les traîtres. Dans la longue énumération de
ses griefs, il lui reprochait l'affection qu'il portait à la Flandre:
«Ce même Boniface, disait-il, a montré une grande joie lors du
désastre causé par les Flamands aux Français, qui était le résultat de
leurs ruses perfides et de leur mauvaise foi, et non celui de leur
courage: il s'est réjoui de la mort des princes français qui y ont
succombé; on l'a entendu prononcer des paroles injurieuses pour les
Français.» Clément V n'évita cette terrible procédure qu'en consentant
à la suppression de l'ordre du Temple: on sait que le concile de
Vienne siégea entre deux bûchers, entre celui des cinquante-quatre
Templiers de la porte Saint-Antoine et celui de Jacques de Molay.
Parmi les membres de l'ordre qui osèrent défendre leurs frères sous
les verrous des cachots et jusqu'au milieu des flammes, il faut nommer
Goswin de Bruges, commandeur de Flandre, Jean de Furnes, Jean de Slype
et Gobert de Male.
L'influence de Philippe le Bel triomphait de toutes parts. Une de ses
filles épousa le jeune roi d'Angleterre, Edouard II. La Navarre,
l'Aragon le respectaient également. Le duc de Brabant lui obéissait
comme le comte de Flandre ou le comte du Hainaut; il avait même conclu
une alliance avec le roi de Norwége. En France, son autorité dominait
sans frein et sans limites. Quelques femmes, quelques orphelins au
berceau, occupaient ces vastes domaines et ces tours crénelées de la
Picardie et de l'Artois, où les barons conspiraient contre
Philippe-Auguste au temps de la bataille de Bouvines. Il avait suffi
au roi de montrer à la noblesse la gloire aux frontières de Flandre
pour qu'elle se précipitât aveuglément dans l'abîme; il ne lui restait
plus qu'à s'emparer habilement et sans bruit de ces châteaux que
gardait une quenouille à défaut de lance. C'était une coutume, parmi
les châtelaines que la bataille de Courtray avait condamnées au
veuvage, de se réunir fréquemment afin de trouver quelques
consolations à leurs malheurs. Leurs larmes ne s'étaient point taries,
quand des pèlerins, revêtus d'un costume religieux, se présentèrent au
milieu d'elles. «Louez Dieu, leur disaient-ils, vous ne tarderez point
à revoir vos époux.» Ils ajoutaient que tous ces chevaliers dont on
déplorait la mort n'avaient point péri à Courtray, mais qu'attribuant
leur défaite à leur orgueil, ils avaient résolu de faire pénitence
pendant plusieurs années; ils allaient enfin reparaître, et devaient
s'assembler à Boulogne pour y renoncer à leur vie retirée et rentrer
dans leurs foyers. Ces récits se répandaient de toutes parts; plus ils
étaient merveilleux, plus ils trouvaient créance dans l'esprit du
vulgaire: les nobles veuves semblaient elles-mêmes disposées à y
ajouter foi.
Les «Loés-Dieu» s'étaient éloignés lorsque le comte d'Evreux, frère du
roi de France, arriva à Tournay le 23 février 1307 (v. st.), et avec
lui Enguerrand de Marigny, courtisan placé si haut dans la faveur de
Philippe le Bel qu'il avait effacé Plasian et Nogaret. Le seigneur de
Marigny était un Normand de basse extraction, nommé Leportier: l'un de
ses frères était cet archevêque de Sens qui avait dirigé le procès des
Templiers; l'autre devint plus tard évêque de Beauvais. Il avait osé
prendre lui-même le titre de coadjuteur du royaume de France, et avait
fait ériger au palais de Paris sa statue à côté de celle du roi. Tant
d'audace étonnait ses contemporains: ils croyaient ne pouvoir
l'expliquer que par la magie, et racontaient qu'il avait enchanté la
rose d'or que le pape Clément V lui avait donnée dans l'une des
solennités du carême.
Le frère du roi et le coadjuteur du royaume étaient venus, en grande
pompe, à Tournay, pour y réinstaller l'un des chevaliers annoncés par
les «Loés-Dieu,» Jean de Vierzon, qui avait épousé autrefois la dame
de Mortagne, héritière de la châtellenie de Tournay. Les uns croyaient
le reconnaître et soutenaient le récit des «Loés-Dieu,» mais il y en
avait d'autres dont les doutes étaient plus obstinés. Cependant la
dame de Mortagne le reçut comme son époux et il exerça de nouveau
l'autorité de châtelain; les monastères et les villes, les nobles et
les communes lui renouvelèrent leur hommage et il reparut
solennellement dans ses seigneuries de Leuze, de Condé et de Brueil,
et vendit au roi celle de Mortagne qui était peut-être la plus
importante par sa position sur la Scarpe et sur l'Escaut; puis il se
rendit à Bruxelles, où on lui avait élevé un magnifique tombeau et
reprit son écu qui y était suspendu.
L'intérêt que mettait Philippe le Bel à maintenir son influence à
Tournay l'engageait à se mêler à toutes les querelles de la Flandre et
du Hainaut. Les trêves conclues entre Guillaume d'Avesnes et Robert de
Béthune avaient été fréquemment renouvelées, mais jamais on n'avait
réussi à les convertir en une paix stable: il était même arrivé en
1309 que leurs armées s'étaient rencontrées aux bords de l'Escaut, et
un combat eût été inévitable sans l'intervention de quelques hommes
sages. L'un des motifs de ces dissensions était l'hommage de certains
fiefs que réclamait le comte de Flandre; quoique des arbitres eussent
prononcé en sa faveur, le comte de Hainaut refusait de se conformer à
leur décision: le roi de France ne tarda point toutefois à faire
proclamer de nouvelles trêves, moins par zèle pour la paix qu'afin de
pouvoir, selon les besoins de sa politique, apaiser ou réveiller les
éternelles rivalités des héritiers de Bouchard d'Avesnes et des fils
de Gui de Dampierre.