Il était important toutefois, pour que ces mouvements réussissent,

qu'ils restassent ignorés des Flamands. Il n'était peut-être pas moins

habile de retenir dans leur pénible immobilité les bourgeois de

Flandre qui, peu habitués aux fatigues de la guerre, se trouvaient,

depuis les premières heures de la journée, privés de vivres et exposés

aux rayons d'un soleil brûlant. Leur zèle belliqueux s'était déjà

calmé, et lorsque des hérauts du roi traversèrent la plaine pour leur

offrir la paix, ils accueillirent imprudemment leurs propositions et

consentirent à suspendre le combat: ils ne s'aperçurent que trop tard

de la ruse des Français, et prirent aussitôt les armes. Philippe le

Bel espérait toutefois encore les tromper par de nouvelles

négociations, jusqu'à ce que son armée eût terminé son mouvement. Un

chevalier, couvert d'armes éclatantes sur lesquelles brillait

l'écusson de la maison de Savoie, accourut vers eux en criant à haute

voix: «Paix! paix!» Mais, sans l'écouter, ils percèrent de leurs

traits celui qui avait pris l'armure du comte de Savoie, d'autant plus

empressés à le frapper qu'ils croyaient punir un prince allié à la

maison des comtes de Flandre, qui n'avait soutenu d'abord Gui de

Dampierre que pour être le premier à le trahir.

Déjà un corps de cavalerie française, qui s'était dirigé du hameau de

Bouvincour vers la forêt de Thumeries, cherchait à pénétrer entre les

Brugeois et l'enceinte de leurs chariots, afin de les obliger à s'en

éloigner; mais le combat le plus sérieux était engagé à l'aile gauche,

où un autre corps de cavalerie non moins nombreux, soutenu par des

hommes d'armes et par tous les mercenaires étrangers, se précipitait

par la route de Douay sur les milices de Gand. Les assaillants y

renouvelaient sans cesse leurs forces, et, à chaque tentative,

d'autres chevaliers venaient remplacer ceux qui avaient déjà succombé,

tandis que les Gantois se voyaient exposés à tous les périls et ne

pouvaient même point profiter de leurs succès, de peur qu'en se

portant en avant ils ne laissassent quelque _bataille_ ennemie

s'introduire derrière eux. Les milices d'Ypres et de Courtray

partageaient toutes leurs fatigues. Ici les Français s'efforçaient de

renverser les chariots défendus par des sergents armés de lances, afin

d'ouvrir un passage aux chevaliers; plus loin, ils gravissaient le

Mont-en-Pévèle, où ils arrachaient, des mains des valets tremblants ou

fugitifs, les destriers et les trésors des chevaliers flamands. Jean

de Namur, épuisé de lassitude, avait fait connaître à ses frères le

danger de sa position. Les milices de Gand, d'Ypres et de Courtray,

ébranlées par une lutte incessante et troublées par les cris qui

s'élevaient du Mont-en-Pévèle, ne résistaient plus. Tout à coup elles

rompirent leurs rangs, et regagnant Pont-à-Marque, elles continuèrent

à fuir jusqu'aux portes de Lille.

Le comte de Thiette, plus robuste et peut-être aussi plus vaillant que

Jean de Namur, avait repoussé à l'aile droite tous les efforts des

Français. Les chevaliers qu'il avait combattus avaient poursuivi leur

course vers le Mont-en-Pévèle, où la retraite de Jean de Namur

entraînait la plus grande partie de l'armée ennemie; les autres

galopaient au hasard, se croyant déjà assurés de la victoire. A peine

apercevait-on, au delà d'un ruisseau, aux extrémités de la plaine,

l'arrière-garde que le roi n'avait point quittée, séparée des deux

ailes de l'armée que l'attaque avait conduites jusqu'aux bords de la

Marque.

Le jour touchait à sa fin quand le comte de Thiette résolut de

profiter de la confusion qui régnait de toutes parts pour rétablir les

chances du combat. Divisant les milices de Bruges et du Franc en trois

corps dont il devait partager le commandement avec Guillaume de

Juliers et Robert de Cassel, il abandonne sa position et se porte en

avant, rejetant en désordre devant lui un grand nombre de chevaliers

français qui se noient dans le ruisseau de Beuvry, comme leurs frères

s'étaient noyés deux ans auparavant dans le ruisseau de Groeninghe.

Les Flamands le traversent sur leurs cadavres et attaquent

l'arrière-garde en poussant de grands cris: leurs bataillons serrés

s'avancent avec une force irrésistible. En vain quinze cents

chevaliers se précipitent-ils vers eux pour les arrêter: ils

succombent sous leurs coups; le roi lui-même est entouré. Ses

serviteurs se sont hâtés d'arracher sa tunique fleurdelisée, afin

qu'on ne le reconnaisse point; au même moment, son cheval est tué et

il est renversé au milieu des morts. Cependant deux merciers de la rue

Saint-Denis, les frères Gentien, le relèvent et le placent sur un

autre cheval. Mais le roi de France, troublé par les périls qui le

menacent, ne sait point le diriger, et son nouveau coursier, presque

aussitôt blessé au poitrail d'un coup de _goedendag_, refuse d'obéir

au frein et emporte le roi d'une course rapide au milieu des chevaux

que les fuyards pressaient de l'éperon. Dans cette troupe vouée à une

honte éternelle se trouvent le comte de Valois qui s'est jeté sans

haubert et sans casque sur un cheval à peine harnaché, le comte Aimé

de Savoie que les Flamands croyaient mort, le comte de Saint-Pol qui

tremble comme il tremblait à Courtray. Plus intrépide, le vieux sire

de Chevreuse tenait dans ses bras l'oriflamme, et loin de songer à

fuir, il appelait les chevaliers épars pour qu'ils se ralliassent

autour de la bannière royale. Là périrent le comte d'Auxerre, Jean,

frère du duc de Bourgogne, Hugues de Boville, secrétaire du roi.

Anselme de Chevreuse tomba lui-même percé de coups, sans quitter la

hampe de l'oriflamme déchirée par les communes flamandes.

Au bruit de la fuite de Philippe le Bel, tous les chevaliers français

qui avaient envahi les tentes du Mont-en-Pévèle se replièrent

précipitamment vers le camp du roi. Guillaume de Juliers y avait déjà

pénétré, suivi de quatre-vingts des siens; il était même entré dans la

tente royale, et s'était désaltéré en buvant dans la coupe de Philippe

le Bel les vins réservés pour son banquet; mais il paya cette témérité

de sa vie: entouré presque aussitôt d'ennemis, il succomba sous les

coups du comte de Dammartin, en pressant sur les lèvres la croix

sanglante de son épée.

Le comte de Thiette, voyant le roi fugitif et toute l'armée française

rejetée vers les positions qu'elle occupait avant la bataille, ne

jugea pas prudent d'imiter le malheureux exemple donné par Guillaume

de Juliers, en attaquant à la chute du jour, avec des troupes épuisées

de soif et de lassitude, les retranchements du camp français; il

ordonna la retraite vers le Mont-en-Pévèle où il espérait retrouver

ses approvisionnements. Les pertes des deux armées étaient à peu près

égales, mais chez les Français elles avaient été plus nombreuses parmi

les chevaliers qui défendirent le roi que dans les rangs des hommes

d'armes, qui avaient passé une partie de la journée à piller le camp

flamand (mardi 18 août 1304).

Tandis que les Français, à la lueur des torches, cherchaient à

reconnaître parmi les morts les plus illustres des chevaliers dont ils

regrettaient le trépas, les Flamands faisaient retentir leurs

trompettes du haut du Mont-en-Pévèle pour rallier leurs compagnons

égarés. Leur indignation avait été grande lorsqu'en rentrant dans

leurs tentes ils n'y virent plus leurs belles étoffes de saies de

Bruges ou de draps pers d'Ypres, leurs vins de la Rochelle, leurs

bières de Cambray, leurs fromages de Béthune. Tout avait été pillé et

enlevé. Aussi, dès la pointe du jour, leurs murmures devinrent de plus

en plus forts, et quelles que fussent les remontrances de leurs chefs,

ils déclarèrent qu'ils voulaient retourner dans leurs foyers, et il

fut impossible de les en dissuader. Le comte de Thiette se vit réduit

à s'enfermer à Lille, où il y avait une forte garnison et de nombreux

approvisionnements.

Philippe le Bel s'était lui-même retiré à Arras. Quinze jours se

passèrent avant qu'il rejoignît ses troupes qui assiégeaient Lille;

son premier soin fut de défendre qu'on donnât la sépulture aux restes

des ennemis morts à Mont-en-Pévèle; puis il fit publier de toutes

parts des lettres où il annonçait que les Flamands étaient vaincus et

que tous ceux qui voulaient s'enrichir devaient se hâter de le suivre

en Flandre. On sait quelle était à cette époque l'admiration et

l'envie que faisait naître au loin la prospérité commerciale de la

Flandre; aussi cet appel fut-il entendu. On accourait de toutes les

provinces voisines; chacun venait réclamer sa part dans le butin.

«J'ai longtemps fait la guerre avec le roi Philippe, avec le roi son

père et le roi Louis son aïeul, disait le vieux chevalier flamand

Gérard de Moor, mais je ne crois pas que jamais aucun roi de France

ait réuni une si nombreuse armée.» Ce vaste armement sema la terreur

parmi les bourgeois de Lille, et sans consulter le comte de Thiette,

ils s'engagèrent à ouvrir leurs portes au roi, vers les fêtes de la

Saint-Michel, s'ils n'étaient secourus avant cette époque.

Le tableau des dangers qui menaçaient la cité de Lille effaça les

tristes souvenirs de la retraite de Mont-en-Pévèle. Toute la Flandre

courut aux armes. Les travaux des ateliers comme ceux des champs

étaient partout suspendus. Les femmes gardaient les villes, et,

spectacle unique dans l'histoire, on traversait les campagnes sans

rencontrer un seul homme: ils étaient tous au camp de Courtray, au

nombre, dit-on, de douze cent mille, préférant mourir en combattant

que vivre dans la servitude. Jean de Namur et Robert de Cassel firent

aussitôt défier le roi de France, et se dirigèrent vers Warneton pour

attaquer son camp, qui était placé sur la route de Lille à Ypres. A

peine avaient-ils passé la Lys qu'ils apprirent que Philippe le Bel

avait quitté ses positions avec toute son armée pour se retirer vers

Wasquehal entre Lille et Tournay, comme s'il songeait déjà à se

réfugier dans cette dernière ville. Ils le suivirent aussitôt et

s'établirent au Pont-de-Marque, à la jonction de la Marque et de la

Deule, à trois cents pas du camp français, que Philippe le Bel avait

fait ceindre d'un large fossé et de remparts garnis de palissades.

Lorsque le roi de France aperçut si près de lui les riches pavillons

des bourgeois de Flandre, et un nombre immense de cabanes de feuillage

qu'avaient élevées les milices communales pour la nuit suivante, la

seule qu'elles voulussent passer dans le repos pour se préparer au

combat, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Je croyais les Flamands

détruits, mais il me semble qu'ils tombent du ciel!» On lui racontait

qu'ils avaient résolu, ou de marcher droit à lui, comme le comte de

Thiette l'avait fait avec les seules milices de Bruges et du Franc à

Mont-en-Pévèle, ou bien de l'attaquer pendant la nuit pour lui enlever

l'avantage de sa cavalerie. Son effroi s'accrut quand il les vit dès

l'aurore accourir devant son camp et commencer à en combler les

fossés, malgré tous les traits qu'on leur lançait. Dans toute l'armée,

dit Villani, il n'y avait point de baron qui ne conseillât au roi

d'éviter toute lutte avec des hommes auxquels le désespoir inspirait

tant de courage. Philippe le Bel les crut aisément, et ses hérauts

d'armes allèrent aussitôt proposer aux Flamands de nouvelles

négociations, qui s'ouvrirent immédiatement, quoique l'expérience eût

dû leur apprendre qu'au siége de Tournay, comme à la bataille de

Mont-en-Pévèle, toutes les propositions du roi, réelles ou feintes,

avaient toujours été désastreuses pour eux.

La veuve du roi Philippe le Hardi, Marie de Brabant, avait adressé les

instances les plus vives à son neveu, le duc de Brabant, Jean II, pour

qu'il consentît à partager le rôle de médiateur avec le comte de

Savoie, devenu également son neveu par son alliance avec une princesse

brabançonne. Le comte de Namur accueillit ces ouvertures avec trop

d'empressement. Une suspension d'armes avait été conclue le 24

septembre. Il fut presque aussitôt convenu que la Flandre conserverait

ses lois, ses libertés et ses frontières; que tous les prisonniers

seraient délivrés de part et d'autre, et que la fixation de l'amende,

qui ne pouvait excéder huit cent mille livres, serait déterminée par

huit arbitres, dont quatre appartiendraient à la Flandre. Lille et

Douay devaient être remis en gage aux Français jusqu'à l'époque du

payement. C'est à ces conditions que les hostilités cessèrent, et les

communes de Flandre en montrèrent une grande joie: elles étaient

impatientes de relever leur commerce presque ruiné par les guerres qui

les entouraient sur toutes leurs frontières. En vain maître Gérard de

Ferlin, porte-scel du comté de Flandre, refusa-t-il d'apposer son

sceau sur ces conventions, Jean de Namur le prit et les scella

lui-même; tandis que le comte de Thiette, enfermé à Lille, apprenait

qu'il ne lui restait plus qu'à livrer aux ennemis les remparts d'où,

la veille encore, il espérait pouvoir assister à leur défaite.

Les arbitres envoyés par la Flandre à Paris étaient Jean de Cuyk, Jean

d'Escornay, Gérard de Moor et Gérard de Sotteghem. Soit qu'ils

cédassent aux menaces de Philippe le Bel, soit qu'ils se laissassent

tromper par ses ruses, ils consentirent à tout ce qu'il exigeait, et

vers le mois de février, le bruit se répandit en Flandre que la paix

ne tarderait point à être proclamée. Les arbitres désignés par le roi

avaient fait connaître que, dès que le traité serait signé, toutes les

relations commerciales seraient rétablies aussitôt entre la Flandre et

la France, et Philippe le Bel avait déclaré en même temps qu'il

approuverait tout ce que ses plénipotentiaires arrêteraient d'un

commun accord avec les arbitres flamands. C'est dans ce moment, où

toute la Flandre se laisse séduire par ces brillantes promesses, que

le roi de France charge Hugues de Celles de se rendre à Gand pour y

exposer ses intentions pacifiques et ses vœux pour une réconciliation

sincère. Hugues de Celles ajoute, dans l'assemblée des bourgeois de

Gand, qu'il convient qu'on renouvelle les anciennes formules des

traités accordés par les rois de France, c'est-à-dire qu'ils doivent

promettre d'exécuter ce que leurs arbitres décideront, de ne pas

soutenir le comte s'il voulait s'y opposer, et d'obliger même par la

force tous leurs concitoyens à s'y conformer. Godefroi Parys et

d'autres échevins prêtèrent aussitôt ce serment devant les halles, et

un acte public en fut dressé, au nom du roi, par un clerc de

Quimper-Corentin.

Cependant toutes ces protestations, ces simulacres de respect pour la

souveraineté de la décision des arbitres, n'étaient que d'astucieux

mensonges: un traité avait été secrètement scellé, dès le 16 janvier,

tel que Philippe le Bel l'avait dicté. Les ambassadeurs du roi

attendaient, pour le publier, que les députés des bonnes villes de

Flandre fussent arrivés en France pour y apposer leurs sceaux,

lorsqu'on apprit que le vieux comte de Flandre était mort à Compiègne

le 7 mars 1304 (v. st.), avant que la conclusion définitive de la paix

lui eût rendu la liberté.

Gui de Dampierre avait légué par son testament huit mille livres au

chevalier qui se rendrait en terre sainte pour s'y acquitter de son

vœu de pèlerinage et y porter sa croix, s'il ne lui était pas donné

d'aller lui-même combattre les infidèles. Trente-quatre années

s'étaient écoulées depuis l'expédition de Tunis, lorsque les derniers

souvenirs des croisades de saint Louis s'éteignirent sur les lèvres

d'un vieillard octogénaire dans les prisons de Philippe le Bel.

LIVRE ONZIÈME.

1304-1322.

Robert de Béthune. Traités d'Athies, de Paris, de Pontoise,

d'Arras. Confédération des alliés. Complots de Louis de Nevers et

de Robert de Cassel.

«Maudite sois-tu, antique louve, qui entraînes dans ta faim insatiable

plus de victimes que tous les autres monstres! O avarice! que peux-tu

faire de plus? Je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni. Dans la

personne de son vicaire, je vois le Christ prisonnier. Je vois un

nouveau Pilate si cruel que ceci ne le rassasie point, et qu'il porte

dans le temple ses désirs cupides. Ah! si Douay, Gand, Lille et Bruges

en avaient le pouvoir, il serait bientôt puni!»

Ainsi disait Dante dans la sublime épopée où son génie s'était placé

au-dessus du soleil pour juger tout son siècle, et tandis qu'il

chantait, Villani, né à Florence comme lui, étudiait, en parcourant

nos champs de bataille encore fumants de sang, le théâtre des grandes

luttes dont il devait raconter les péripéties.

Les communes flamandes, qui fixent le regard des poètes et des

historiens, ont traversé, en moins de trois années, la période la plus

brillante de leur gloire militaire, et leurs franchises ont reçu de

nouveaux développements. C'est ainsi qu'une charte du 12 avril 1304

(v. st.) établit que si le comte de Flandre a quelque différend, à

l'avenir, avec l'une des cinq bonnes villes, les quatre autres seront

appelées à le juger, et que toute contestation entre les bonnes villes

sera également soumise à l'arbitrage des autres cités de Flandre. La

ville de Bruges a surtout accru sa puissance en se plaçant à la tête

de la Flandre à la journée de Courtray. Philippe de Thiette lui a

octroyé des priviléges de plus en plus étendus, que chaque comte à son

avénement jurera de respecter, et ses magistrats viennent de faire

graver un nouveau sceau, où l'antique symbole du pont de la Reye a

fait place au lion de Flandre portant la couronne sur le front et la

croix sur le cœur, _Rugiit leo, vincula fregit_.

C'est au moment où la Flandre conserve à l'abri de tout péril la

position la plus énergique et la plus indépendante que Robert de

Béthune sort, avec ses frères Guillaume et Gui, des prisons de

Philippe le Bel, pour approuver le traité du 16 janvier qui vient

d'être solennellement confirmé à Athies-sur-Orge, en présence du comte

d'Évreux, du duc de Bourgogne et des comtes de Savoie et de Dreux,

plénipotentiaires de Philippe le Bel.

Par ce traité, Robert s'engage à remettre au roi vingt mille livrées

en terres dans le comté de Réthel et quatre cent mille livrées en

deniers, payables dans un délai de quatre années. Six cents hommes

d'armes flamands le serviront pendant une année, à leurs frais, en

quelque lieu que ce soit. Le roi se réserve le droit de punir trois

mille personnes de la ville de Bruges, en leur imposant des

pèlerinages comme expiation de leurs méfaits. Toutes les

fortifications des cinq bonnes villes de Flandre sont détruites, sans

qu'on puisse jamais les rétablir. Robert et ses frères, les nobles et

les bonnes villes de Flandre, jureront sur les saints Evangiles d'être

fidèles au roi de France et de ne jamais s'allier à ses ennemis; et

s'il arrive que Robert ou ses successeurs se rendent coupables de

rébellion envers le roi, toutes leurs terres seront considérées comme

forfaites, forjugées et acquises dès ce moment au roi. Les échevins,

les bourgmestres, les gentilshommes, châtelains, bannerets et autres

jureront d'observer ce traité, et ce serment sera réitéré toutes les

fois qu'il sera créé de nouveaux bourgmestres et échevins, et dans le

délai de quarante jours après l'hommage de tous châtelains, bannerets

et autres gentilshommes, qui seront tenus de prêter ce serment à

Amiens, en s'engageant à aider le roi contre le comte de Flandre si

celui-ci n'observe point la paix, et ce serment sera renouvelé de cinq

en cinq ans. Outre les châteaux et les châtellenies de Lille, de Douay

et de Béthune, déjà occupés par le roi, le comte de Flandre lui

remettra les châteaux de Cassel et de Courtray pour que le roi les

garde, tous frais prélevés sur les revenus de ces châtellenies,

jusqu'à ce que le comte ait fait exécuter les conventions relatives

aux vingt mille livres de rente à asseoir dans le comté de Réthel, à

la destruction des forteresses, au pèlerinage des Brugeois et aux

autres obligations ci-dessus mentionnées. Les châtelains et tous les

hommes des châtellenies de Cassel et de Courtray seront tenus de

prêter serment de fidélité au roi pour tout ce qui se rapportera à la

garde de ces châtellenies. De plus, le comte de Flandre et ses frères

feront en sorte que les nobles et les bonnes villes de Flandre se

soumettront à toutes sentences d'excommunication s'ils n'accomplissent

point ce traité, et supplieront également le pape de confirmer ces

sentences dont ils ne pourront être absous, si ce n'est à la requête

du roi. Il est entendu que, lors même que les forfaitures auraient été

commises avant la publication des sentences, le roi pourra ajourner,

«par cri fait publiquement en son palais à Paris,» le comte de Flandre

à comparaître dans le délai de trois mois devant la cour du roi, et

s'il est déclaré coupable, les sentences seront publiées et la

forfaiture sera établie. Les nobles, les bonnes villes et les gens de

Flandre renonceront à toutes les alliances qu'ils ont pu faire pour se

soutenir mutuellement contre le roi, et ils jureront de ne plus faire

à l'avenir de semblables alliances. Enfin, s'il se trouve dans ce

traité quelque point obscur ou douteux, les quatre plénipotentiaires

du roi se réuniront avec le duc de Brabant et Guillaume de Mortagne

pour l'éclaircir et l'interpréter.

Par une déclaration séparée, Robert promet de rentrer avec ses frères

au château de Pontoise avant les fêtes de la Toussaint, si les

communes flamandes reprennent les armes. En ce cas, il ordonnera à ses

sujets d'obéir aux ordres du roi, les dégagera de leurs serments de

foi et d'hommage, et se soumettra aux censures ecclésiastiques. Le

comte de Joigny, les sires de Fiennes, de Châteauvilain, de Mareuil et

de Pecquigny se portèrent ses cautions, et Robert, qui jusqu'à ce

moment se faisait appeler seulement Robert, fils aîné de feu le comte

Gui, prit le titre de Robert, par la grâce de Dieu, comte de Flandre.

Cependant le traité d'Athies soulève en Flandre une indignation

unanime; les communes accusent leurs députés d'avoir dénaturé les

conditions de la paix, telles qu'elles ont été fixées sous les

remparts de Lille. A peine osèrent-ils rentrer en Flandre, où leur vie

eût été en péril, s'ils eussent proposé l'exécution des conventions

qu'ils avaient acceptées. «Mieux valait mourir, répétait-on de toutes

parts, qu'accepter un joug si odieux. Était-ce donc un si grand crime

d'avoir sauvé la patrie, qu'il fallût l'expier par les rigueurs de

l'exil? D'autres peuples avaient pu se soumettre à la honte d'un

tribut, mais il n'était en Flandre personne qui consentît à renoncer à

sa liberté. Et dans quel moment voulait-on opprimer à ce point les

communes flamandes? Après la défense la plus héroïque, après les

triomphes les plus éclatants.» Ces discours ralliaient tous les

esprits dans une résistance de plus en plus vive.

Robert de Béthune lui-même n'osa pas s'opposer à ce mouvement. D'une

part, il confirme les priviléges accordés aux Brugeois par Philippe de

Thiette, en rappelant le dévouement qu'ils ont montré en bravant les

plus grands dangers pour délivrer Gui de Dampierre; et dans une autre

non moins mémorable, il déclare que sa volonté expresse est que «tous

bourgeois demeurant dedans l'eskevinage de Bruges, soient gens de

mestiers ou autres, soient également francs aussi avant li uns que li

autres.» Cependant des négociations secrètes se poursuivent entre le

roi de France et le comte de Flandre. Robert de Béthune, dont la vie

n'a été qu'une suite non interrompue d'épreuves et de revers, a senti

s'affaiblir, pendant une captivité de cinq années, les forces de l'âme

et du corps. Il se sépare de ses frères Philippe, Gui et Henri, et

accepte le joug qu'on lui impose pour assurer quelques jours

tranquilles à sa vieillesse. C'est à ce prix que Philippe le Bel le

protége contre les réclamations du comte de Hainaut et de la comtesse

d'Artois, et le réconcilie avec Edouard Ier, qui, l'année précédente,

a envoyé une flotte de vingt navires inquiéter les rivages de la

Flandre. Des motifs graves, et de même nature que ceux qui en 1296

avaient amené un rapprochement entre le roi de France et Gui de

Dampierre, l'engageaient à se créer un instrument docile dans le comte

de Flandre, loin de s'en faire un ennemi.

Philippe le Bel était plus avide que jamais. C'était en vain qu'il

avait altéré de nouveau les monnaies; c'était en vain qu'il avait fait

dépouiller de leurs biens les juifs dont il avait été longtemps le

protecteur et le complice, leurs dépouilles ne pouvaient satisfaire

son avarice: en les passant au crouset, il y retrouvait toujours

_l'argent noir_ (_argentum nigrum_) du pauvre peuple, et sa politique

le portait à affaiblir surtout ceux qu'il croyait devoir craindre. Les

grands vassaux étaient domptés par la force, les communes appauvries

par l'impôt; et dans la hiérarchie religieuse, l'ordre de Cîteaux, le

plus riche et le plus puissant de la France, était déjà si près de sa

ruine, que la voix des prêtres s'éteignait dans cette fameuse abbaye

de Clairvaux, toute pleine des souvenirs de saint Bernard; mais il

existait une milice soumise à la même règle, à la fois monastique et

féodale, qui portait fièrement la croix à côté de l'épée. Philippe le

Bel avait résolu de l'anéantir, et ce projet était d'autant plus

profondément gravé dans son esprit qu'il s'associait à des rêves de

spoliation.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 4 / 30 段