Les princes flamands, se rendant à la prière des bourgeois de Lille

dont les biens étaient fréquemment pillés, venaient de mettre le siége

devant Tournay, lorsqu'on apprit que le roi de France réunissait une

nombreuse armée à Péronne; mais au lieu de la conduire aux bords de

l'Escaut, il chargea le comte de Savoie de proposer une suspension

d'armes jusqu'au 1er mai. L'intérêt des Flamands était de la refuser,

de s'emparer de Tournay, ou de forcer le roi à livrer bataille; mais

le comte de Savoie avait promis aux fils de Gui de Dampierre que leur

vieux père serait rendu à la liberté, pourvu qu'ils se portassent

garants de son engagement de retourner en France dès que la trêve

serait expirée. Leur piété filiale les engagea à l'accepter, et

Tournay resta alors, comme depuis, la forteresse la plus menaçante

pour la Flandre.

Le roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, était rentré en

France, pour la seconde fois couvert de honte. Peut-être ses trésors,

épuisés par les frais de la malheureuse expédition du connétable, ne

suffisaient-ils plus pour prolonger la guerre. D'autres préoccupations

non moins importantes, non moins vives, tenaient d'ailleurs son

habileté en suspens. On lui avait annoncé que le pape Boniface VIII,

indigné de le voir tour à tour dédaigner ses conseils, outrager ses

légats et méconnaître son autorité, avait résolu de le frapper

d'excommunication, et que sa sentence devait être publiée le 7

septembre à Anagni, où il se trouvait à cette époque. Quel eût été

l'effet de cette dernière protestation de l'autorité religieuse, au

milieu des nobles qui méprisaient le roi et des bourgeois

qu'accablaient ses impôts? Si la sentence devait être portée en

France, n'était-il pas plus prudent qu'il l'attendît dans son palais

de Paris, plutôt que dans un camp entouré d'ennemis, et peut-être le

lendemain d'une défaite?

Cependant Philippe le Bel, qui redoute cette excommunication,

s'efforce de la prévenir. Guillaume de Nogaret est parti pour l'Italie

avec l'ordre de faire tout ce qu'il jugera à propos pour atteindre le

but qui lui est indiqué, quels que soient les moyens. Un capitaine de

Ferentino, nommé Supino, a reçu dix mille florins pour servir le roi

contre Boniface, _tam in vita quam in morte Bonifacii_. Au jour marqué

pour la promulgation de la sentence d'interdit, Supino et Nogaret

entrent dans Anagni suivis de trois cents cavaliers qui répètent leur

cri: «Meure le pape! Vive le roi de France!» Les cardinaux investis de

la pourpre par Boniface VIII, ses parents, ses amis l'abandonnent.

«C'est aussi par trahison, s'écrie-t-il, que Jésus-Christ voulut être

saisi et conduit à la mort, et je suis prêt à mourir comme son

vicaire.» Revêtu du manteau de saint Pierre, portant sur son front la

couronne de Constantin, les clefs et la croix à la main, il se place

sur le trône pontifical et voit arriver avec résignation ses ennemis

qui le soufflettent et l'outragent. Il dit seulement à Nogaret: «Tu es

d'une race de _patarins_, c'est de toi que j'attends le martyre.»

Enfin délivré par le peuple d'Anagni, il se retire à Rome et y meurt

presque aussitôt (11 octobre 1303).

Le successeur de Boniface VIII fut l'évêque d'Ostie, Benoît XI.

Philippe le Bel s'était fait adresser un long mémoire, aussi bizarre

que violent, qui portait le titre de: _Supplication du peuple de

France au roy_. Il l'envoya au nouveau pape, et les ambassadeurs qu'il

chargea de le lui remettre furent précisément Plasian et Nogaret. Ce

choix était la plus énergique de toutes les insultes, et peut-être

aussi la plus terrible de toutes les menaces; mais Benoît XI ne

s'intimida point, et leur répondit en prononçant l'excommunication de

tous ceux qui, par leurs conseils ou leur appui, avaient été les

complices de l'attentat d'Anagni. Un mois ne s'était point écoulé,

lorsque le nouveau pape mourut empoisonné à Pérouse.

La part que prend Philippe le Bel aux affaires d'Italie ne lui fait

point négliger celles de Flandre. Le 7 octobre 1303, c'est-à-dire dès

le commencement de la trêve, il ordonne la levée d'un gentilhomme armé

par cent livres de rente, et celle de six sergents à pied par cent

feux. Enfin, il s'adresse aux barons pour les prier d'entretenir des

troupes à leurs frais, en leur promettant de rétablir le cours des

monnaies comme il existait sous le roi Louis IX.

Ce fut au milieu de ces préparatifs belliqueux que Gui de Dampierre

sortit de la tour du Louvre pour négocier la paix. Les habitants de la

Flandre avaient oublié les années de sa puissance pour ne se souvenir

que de celles de sa captivité; il le conduisirent, en versant des

larmes de joie, jusqu'au domaine de Winendale, dont les verdoyantes

forêts ne devaient point abriter sa tombe.

Celui des fils du comte de Flandre qui prenait le titre de comte de

Zélande voulut profiter des trêves qui avaient été conclues avec la

France, pour rompre celles qui existaient en Hollande. Il avait à

peine quitté la Flandre, qu'il apprit une victoire. Florent de

Borssele, instruit que l'évêque d'Utrecht, frère du comte de Hainaut,

avait débarqué avec une armée dans l'île de Duveland qu'il mettait à

feu et à sang, y était accouru aussitôt pour le combattre. Trois mille

Hollandais avaient péri, et l'évêque d'Utrecht lui-même avait été fait

prisonnier et envoyé au château de Winendale. Le comte de Zélande ne

tarda point à mettre le siége devant Zierikzee, la plus redoutable de

toutes les forteresses du comte de Zélande, où s'étaient enfermées un

grand nombre de milices de la Frise et du Kennemarsland. Cependant,

prévoyant un siége sanglant et opiniâtre, il ne s'arrêta que trois

jours devant Zierikzee: il espérait que la terreur répandue par la

défaite de l'évêque d'Utrecht lui livrerait toute la Hollande. Delft,

Leyde, Gouda, Schiedam lui ouvrirent leurs portes, tandis que le duc

de Brabant s'avançait vers Dordrecht pour appuyer le mouvement des

Flamands. Utrecht a reconnu également l'autorité du jeune prince,

quand une insurrection générale, que dirige Witte de Hamstede,

l'oblige à retourner en Flandre pour y chercher de nouveaux renforts.

Une flotte nombreuse le ramène en Zélande, et cette fois il a résolu

de ne point s'éloigner des remparts de Zierikzee, tant que cette

forteresse, constant asile de ses ennemis, n'aura point cédé à ses

armes comme toutes les autres villes de la Zélande. Ce siége sera long

toutefois, et les messagers du comte de Hainaut se sont rendus à Paris

pour supplier Philippe le Bel de le secourir dans cette lutte extrême.

Les derniers jours du mois d'avril étaient arrivés. Le roi de France,

qui n'avait vu dans la trêve qu'un moyen de gagner du temps et de

sauver Tournay, n'avait fait aucune proposition qui pût conduire à la

paix. Le vieux comte de Flandre fut le Regulus du moyen-âge: il avait

promis de rentrer dans sa prison; et quels que fussent les mauvais

traitements qui l'y attendaient, il fut fidèle à son serment. «Je suis

si vieux, disait-il à ses amis, que je suis prêt à mourir lorsqu'il

plaira à Dieu.»

Cependant Philippe le Bel fait demander aux Flamands que la trêve qui

vient de finir soit renouvelée jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean; il a

changé de langage et proteste de ses intentions pacifiques: les

négociations deviennent plus suivies et semblent près de se terminer

par un traité. La Flandre oublie que la fin des trêves approche pour

goûter d'avance ce repos de la paix que rien ne lui assure. Au milieu

de ces espérances, de cette joie, de ces illusions, un cri de guerre

retentit tout à coup. A Gand, un vieillard dont personne ne sait le

nom, se présente devant un pêcheur agenouillé sur la rive de l'Escaut.

«Ne sais-tu donc pas, s'écrie-t-il, que le roi réunit toutes ses

armées? Il est temps que les Gantois renoncent à leur inertie: le lion

de Flandre ne doit plus sommeiller.» Le lion de Flandre avait dormi

trop longtemps. Philippe le Bel n'avait poursuivi les négociations

qu'autant qu'il le fallait pour achever ses préparatifs et tromper la

confiance des Flamands. Maître de l'Italie, réconcilié avec le roi

d'Angleterre, il pouvait enfin diriger contre la Flandre désarmée

toutes les forces de son royaume.

Dès les premiers jours de mars, le roi de France avait établi un impôt

extraordinaire qui était de vingt livres parisis par cent livres

tournois de revenu en immeubles; et, par une seconde ordonnance du 19

mai, il avait confirmé ce qu'il avait réglé précédemment pour la

levée des hommes d'armes. Le ban et l'arrière-ban avaient été

convoqués à Arras. Là se rendirent Charles de Valois et Louis

d'Évreux, frères du roi, le duc de Lorraine, les comtes de Foix, de

Comminges, d'Armagnac, d'Esterac, de Périgord, de Boulogne, de

Sancerre, de Dreux, de Dammartin, de Rhodez, d'Eu, de Brienne, de

Joigny, de Nevers, de Forez, de Montbéliard, d'Aumale, d'Auxerre, de

Soissons, de Savoie, de Saint-Pol, les vicomtes de Tartas, de Turenne,

de Ventadour, de Polignac, de Thouars, de Limoges, de Rohan, le

dauphin de Vienne, les sires de Béarn, de Noailles, de Narbonne, de

Mercœur, de Choiseul, de Montmorency, de Mirepoix, de Vendôme, de

Sully, d'Harcourt, de Lusignan, de Rochechouart, de Beaufremont, de

Montfort, de Beaumanoir, de Rieux, de Chateaubriand, de Beaujeu, de

Laval, de Vergy, de Coucy, et deux chevaliers de la maison de

Dampierre, dont l'un portait le prénom de Gui comme l'infortuné comte

de Flandre. Des documents officiels font connaître que la levée de la

province de Languedoc comprit seize cents chevaliers et dix-sept mille

trois cent cinquante écuyers et sergents. Si l'on remarque qu'à cette

époque le Languedoc ne formait que la dixième partie du royaume, et

que Philippe le Bel avait de plus autour de lui de nombreux

mercenaires appelés d'Espagne ou d'Italie, on peut évaluer cette armée

à deux cent mille hommes; et toutefois le roi se croyait si peu assuré

du succès, qu'il avait, par une ruse dont l'histoire n'offrait pas

d'exemple, fait faire une fausse oriflamme, de peur qu'elle ne tombât

au pouvoir des Flamands.

Le 19 juillet, tandis que le comte de Thiette réunissait

précipitamment à Courtray les milices de Gand et de Bruges, l'un des

fils de Robert de Béthune, le jeune Robert de Cassel, renvoya au roi

l'hommage du fief de Brogny qu'il avait reçu de lui en Champagne. Dans

ces lettres de défi, après avoir exprimé sa douleur de voir son père

captif depuis quatre années, il ajoutait: «Et tout soit ensi que je

sois tenus à vous pour la raison du fief que je tiens de vous, si

suis-je plus tenus de garder l'estat et l'onneur de mon seigneur mon

père, si que je me tray avec cheaux qui, par leur bonté, veuillent

garder l'onneur de li et de son héritage.»

Déjà l'avant-garde de l'armée française avait quitté Arras. Un

chevalier, gagné par les _Leliaerts_, lui avait livré _passages_ (tel

est le nom que l'on donnait aux marais qui séparent la Flandre de

l'Artois); de là elle s'était portée à Pont-à-Wendin dont tous les

habitants avaient péri. Le comte de Thiette, longtemps retenu à

Courtray par les rivalités des Brugeois et des Gantois qui voulaient

tous marcher au premier rang, arriva trop tard pour sauver

Pont-à-Wendin; mais il en chassa du moins les Français, et les força à

se retirer au delà des _passages_. La rivalité des milices de Bruges

et de Gand ne devait plus être qu'une lutte de courage et de gloire.

Si les Brugeois obtiennent sur les chevaliers français un éclatant

succès dans lequel périt le sire de Joinville, les Gantois prennent

aussitôt les armes par une noble émulation, et, précédés de leurs

arbalétriers, ils franchissent les _passages_, rejettent l'avant-garde

française vers les portes d'Arras, détruisent tous les retranchements

qu'elle a élevés pour défendre l'entrée de l'Artois, et brûlent les

faubourgs de Lens.

Ces combats sauvèrent la Flandre. Ils permirent à toutes les milices

communales de se rallier sous les bannières du comte de Thiette; d'un

autre côté le roi de France, qui voulait traverser les _passages_ pour

assiéger Lille, se trouva dans la nécessité de renoncer à son projet:

il s'avança jusqu'aux portes de Douay où s'était enfermé Henri de

Flandre, le plus jeune des fils de Gui de Dampierre, et tenta un

assaut qui ne réussit point, puis il continua lentement sa marche en

suivant la rive droite de la Scarpe et de l'Escaut jusqu'à Tournay où

il s'arrêta; l'armée flamande avait fait le même mouvement, et gardait

la rive gauche de la Marque, jusqu'à ce qu'arrivée près du pont de

Bouvines elle y fit halte, prête à livrer bataille: Guillaume de

Juliers était venu la rejoindre, ainsi que Jean de Namur qui avait

quitté la Zélande pour combattre dans ses rangs.

Le roi était entré à Tournay le 9 août, il y passa l'Escaut et se

dirigea par le faubourg Saint-Martin vers Orchies; de là, par un

mouvement de flanc, il alla le 11 août s'établir sur la route de Lille

à Douay sur le Mont-en-Pévèle, vis-à-vis de l'armée flamande qui

s'était avancée jusqu'à Pont-à-Marque. Le 13 août, les deux armées se

trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre, et déjà les arbalétriers

flamands se préparaient à donner le signal de la lutte, lorsque des

envoyés du roi annoncèrent qu'ils venaient porter des propositions de

paix. Les communes de Flandre, dont la guerre ruinait la prospérité,

désiraient ardemment en voir la fin: aussi les ouvertures qui leur

étaient adressées furent-elles accueillies avec empressement, et une

suspension d'armes fut immédiatement proclamée. Les chefs de l'armée

flamande exigeaient comme première condition de tout traité que le roi

reconnût les libertés de la Flandre, et se contentât d'une amende

comme réparation des outrages faits à sa suzeraineté. Les ambassadeurs

français semblaient assez disposés à y consentir, mais ils réclamaient

une indemnité pécuniaire si élevée qu'on ne pouvait la leur accorder:

ils observaient du, reste, qu'il était impossible de terminer des

négociations si importantes avec une précipitation semblable, et

proposaient une trêve de trois jours qui devait durer depuis le 13

août jusqu'au 15 au soir. «Le roi ne désire rien plus que de voir

conclure la paix, disaient-ils hypocritement, et nous pouvons compter

sur l'intercession de la Sainte-Vierge dont nous allons célébrer les

fêtes.» En effet, de longues conférences eurent lieu le jour de la

fête de l'Assomption près de l'église de Mont-en-Pévèle. Les Français

y étaient représentés par les ducs de Bourgogne et de Bretagne et le

comte de Savoie; les Flamands par Gérard de Moor, les sires

d'Escornay, de Roubaix, de Sotteghem et douze notables bourgeois; mais

elles n'amenèrent aucun résultat. Philippe le Bel cherchait de nouveau

à gagner du temps: il attendait des nouvelles de Zélande.

Dès le moment où le roi de France avait reçu les messages du comte de

Hainaut, il avait résolu d'attaquer les Flamands en Zélande, en même

temps que sur les frontières d'Artois. Le plus célèbre des amiraux

italiens, Regnier Grimaldi, qui, après s'être à plusieurs reprises

signalé par son courage en servant la cause des Gibelins, s'était

engagé à soutenir celle du roi de France, avait conduit pour la

première fois une flotte génoise dans l'Océan. Il était arrivé près de

Calais, quand Jean Pedogre le rejoignit avec tous les navires qui y

avaient été équipés pour cette expédition par l'ordre du roi: huit

étaient venus d'Espagne, les autres appartenaient au port de Calais ou

aux ports de Normandie.

Le jeune comte de Zélande ne possédait au contraire qu'une multitude

de petites barques, avec lesquelles il eût été imprudent de combattre,

non-seulement la flotte de Grimaldi, mais même celle du comte de

Hainaut. Son armée était d'ailleurs si nombreuse qu'il n'avait aucun

débarquement à craindre, et tant que sa flotte resterait à l'ancre,

elle devait se trouver également à l'abri de tout danger. Jean de

Namur, en quittant son frère, lui avait donné ce conseil, et depuis,

Jean de Renesse, qui occupait la cité d'Utrecht, lui avait adressé

les lettres les plus pressantes pour l'engager à le suivre. Ce fut

dans ces circonstances que la flotte génoise, d'abord conduite à

Geervliet pour y rallier la flotte hollandaise, puis retenue pendant

quatorze jours dans les eaux de la Meuse, tantôt par un calme plat,

tantôt par des vents contraires, pénétra dans le canal qui sépare

l'île de Schouwen du Duveland. Elle n'avait plus de vivres, et les

approvisionnements qu'on lui envoyait de Hollande lui parvenaient

difficilement. A ces privations venait se joindre la difficulté de

naviguer dans des cours d'eau peu profonds, où les lourdes galères de

Gênes et de Calais s'enfonçaient à chaque instant dans le sable.

Gui de Flandre oublia trop promptement les sages avis de son frère et

ceux de Guillaume de Renesse. Il lui semblait que rien ne pouvait être

plus glorieux que de vaincre le plus illustre amiral de l'Italie, et

lorsque, vers le soir, la marée commença à monter, ne remarquant point

que c'était l'heure la plus favorable pour la flotte de Grimaldi, dont

le flux de la mer relevait successivement les vaisseaux échoués, il

ordonna que quatre-vingts navires, chacun monté par cent hommes et

tous attachés par des chaînes les uns aux autres, se portassent en

avant. Le choc fut terrible: les arbalétriers remplissaient l'air de

leurs traits; les machines de guerre, réunies pour le siége de

Zierikzee, faisaient voler des pierres énormes qui rencontraient

celles qu'on lançait de la flotte ennemie. Les navires se heurtaient

et se brisaient; la fureur des hommes d'armes était extrême et

personne ne faisait de quartier. Cette mêlée dura jusqu'à minuit; les

deux flottes ne cessèrent de lutter que lorsque la mer se retira;

quoique les Flamands n'eussent obtenu aucun succès décisif, ils

semblaient posséder l'avantage: car ils s'étaient emparés de quatre

grands navires (10 août 1304).

Lorsque l'aurore parut et que la marée s'éleva, la flotte flamande

était vaincue sans combat: quelques traîtres zélandais avaient profité

des ténèbres pour rompre les liens qui unissaient ses vaisseaux entre

eux, de sorte que les flots les avaient séparés et dispersés au

hasard. C'était le signal qu'attendaient les Zélandais gagnés par le

comte de Hainaut pour se réunir à la flotte de Grimaldi. A l'aspect de

cette déroute confuse, les barques les plus légères que Gui avait

placées en arrière cherchèrent leur salut dans une fuite rapide, et la

plupart de ceux qui se trouvaient sur les grandes galères employèrent

les derniers moments que leur laissait la marée pour rejoindre leurs

compagnons au siége de Zierikzee. Le vieux sire d'Axel engageait le

comte de Zélande à suivre leur exemple. «Dieu nous garde, répondit le

jeune prince, comme Macchabée, Dieu nous garde de fuir devant nos

ennemis, et que cette honte ne ternisse jamais notre gloire!» Gui de

Flandre n'avait conservé que cinq galères; il résista longtemps à

toute la flotte ennemie; enfin, cédant à la force du nombre, il tomba

au pouvoir de Regnier Grimaldi; sa captivité entraîna la perte de

toute la Zélande.

Philippe le Bel espérait qu'au premier bruit de ce revers, toutes les

milices communales assemblées sur les bords de la Marque

abandonneraient leur camp pour rentrer tumultueusement dans leurs

foyers. La nouvelle de la bataille de Zierikzee paraît s'être répandue

dans les deux camps le 16 août; les conférences pour la paix cessèrent

immédiatement. Le roi de France n'avait plus aucun motif de

dissimuler; cependant, en ce moment même où il semble devoir saisir

l'occasion qu'il attend depuis si longtemps pour attaquer les Flamands

consternés, le courage lui manque, il aime mieux apprendre que les

Flamands se sont éloignés, que détruire à jamais leur armée livrée à

la désolation. Il s'effraye même d'avoir vu cesser les trêves, et le

lundi 17 août, toute l'armée française quitte, par ses ordres, sa

position presque inaccessible sur le Mont-en-Pévèle pour se retirer

vers le sud; mais les Flamands, loin de se laisser abattre par le

malheur de leurs frères, n'écoutaient que leur désir de les venger; le

mouvement rétrograde des Français encourageait leur audace, et se

portant aussitôt en avant, ils occupèrent vers le soir le

Mont-en-Pévèle, bien résolus à combattre le lendemain.

Deux heures avant le lever du soleil, les Flamands s'armèrent; puis,

après avoir entendu la messe et pris quelque nourriture, ils

renversèrent leurs tentes afin de s'assurer qu'aucun d'eux n'était

resté en arrière, et descendirent le Mont-en-Pévèle, tous à pied comme

à Courtray, et suivis de leurs nombreux chariots. Parvenus devant le

camp français, ils se rangèrent en ordre de bataille, à droite ceux de

la ville et de la châtellenie de Bruges, conduits par le comte de

Thiette, à gauche les Gantois, commandés par Jean de Namur et Henri de

Flandre; au centre, les milices d'Ypres, de Lille et de Courtray

placées sous les ordres de Juliers et de Robert de Cassel. Les valets

dételèrent aussitôt les chevaux et les ramenèrent au Mont-en-Pévèle.

Trois rangs de chariots, dont on avait enlevé les roues, formaient une

barrière immense qui empêchait la chevalerie française d'attaquer les

Flamands par derrière, dans cette plaine où rien ne les protégeait.

Vis-à-vis de l'armée flamande, les chevaliers français se déployaient

sur une ligne non moins étendue, entre les bois de Raches et la forêt

de Thumeries.

Comme dans toutes les batailles, le combat s'engagea entre les

arbalétriers et les archers, et il avait déjà duré quelque temps quand

les arbalétriers français entr'ouvrirent leurs rangs pour laisser

passer un corps considérable de cavalerie française qui arrivait par

la route de Douay à Lille. Les arbalétriers gantois surpris par cette

charge, se réfugièrent dans les rangs de l'armée flamande. Les

chevaliers français n'étaient plus qu'à quelques pas de cette masse

immobile de combattants qui les attendaient, pressés les uns contre

les autres, lorsque tout à coup ils s'arrêtèrent; ils s'étaient

souvenus de la journée de Courtray, et ce fut au milieu des flèches

que leur décochaient les archers brugeois qu'ils tournèrent bride pour

se placer à quelque distance, à la droite de l'armée flamande.

Dès ce moment, les Français firent tous leurs efforts pour rompre le

front menaçant que leur présentaient nos communes. Des frondeurs

espagnols et provençaux vinrent les harceler en les accablant d'une

grêle de pierres; puis on amena devant le centre de l'armée flamande

une grande machine qui ne cessait de lancer des projectiles; mais les

Yprois, quittant un instant leurs rangs, l'assaillirent, s'en

emparèrent et revinrent, aussitôt après l'avoir brisée, reprendre la

place qu'ils occupaient. On voyait parfois seulement des troupes de

vingt, trente ou quarante hommes s'avancer, combattre et se retirer:

stériles escarmouches qui coûtaient beaucoup de sang et ne

produisaient point de résultats. Philippe le Bel se vit réduit à

modifier son plan de bataille: il résolut de faire entourer la

position des Flamands, en faisant exécuter sur leurs flancs des

mouvements circulaires qui permissent d'attaquer l'enceinte formée par

leurs chariots sur laquelle ils s'appuyaient.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 3 / 30 段