tout débarquement qu'y pourraient tenter les Français. En effet, les
vaisseaux flamands qui se trouvaient au port de Lammensvliet, déjà
plus connu sous le nom de l'Ecluse, ne tardèrent point à voir la mer
se couvrir d'une flotte qu'un historien contemporain évalue à neuf
mille navires. Elles apportait d'immenses approvisionnements à l'armée
du comte d'Artois dont elle ignorait la mort. Après un combat, qui ne
paraît pas avoir été sanglant, tout ce butin tomba au pouvoir des
Flamands. Une autre tentative d'une flotte hollandaise fut également
repoussée.
Tandis que Gui de Namur et Guillaume de Juliers s'arrêtaient à Bruges
pour y donner quelque repos à leurs compagnons d'armes, en même temps
qu'ils se tenaient prêts à seconder la défense de Sohier de Gand, Jean
de Namur se plaçait à la tête des Yprois et des Gantois pour aller
assiéger Lille. L'attaque fut si vive que la garnison française,
qu'effrayaient les sympathies des habitants pour les assiégeants,
offrit immédiatement de capituler, si elle n'était secourue par le roi
de France dans le délai de quinze jours (6 août 1302). Les chevaliers
français qui occupaient Douay proposèrent les mêmes conditions, et
elles furent aussi acceptées. Jean de Namur savait fort bien que
Philippe le Bel ne pouvait point faire lever le siége; et, au jour
fixé, la bannière de Flandre remplaça celle des lis dans ces deux
riches cités. Béthune suivit leur exemple, et toute la Flandre était
délivrée, lorsque Jean de Namur, qu'avaient rejoint son frère Gui et
Guillaume de Juliers, établit son camp à Évin, à deux milles environ
de Douay, près du Neuf-Fossé qui sépare la Flandre de l'Artois.
Quoique son dessein fût de ne point franchir les frontières de
Flandre, il ne put empêcher les milices des communes d'aller piller
les villages d'Artois, notamment le bourg de Hennin-Liétard. La
plupart se soumettaient avec peine aux règles sévères de la discipline
des camps; et pour éviter de semblables désordres, Jean de Namur jugea
utile d'en renvoyer la plus grande partie dans leurs foyers. Les
hommes d'armes et les bourgeois qu'il gardait avec lui étaient assez
nombreux pour assurer la défense de la ville de Douay et de tout le
pays.
Lorsque Philippe le Bel apprit que toute la chevalerie française avait
péri avec le comte d'Artois, le connétable et le chancelier, dans un
ruisseau inconnu, sous les coups de quelques hommes dont, la veille
encore, il méprisait les efforts, sa fureur fut extrême: il manda le
vieux comte de Flandre devant lui et l'accabla de reproches; puis il
ordonna que Robert de Béthune, qu'il considérait comme le premier
auteur de l'opposition des Flamands, fût conduit dans l'un des plus
sombres cachots du château de Chinon, où il resta pendant six
semaines. Le roi de France n'avait plus d'armée; de plus son trésor
était vide. Pour subvenir aux frais de l'expédition, il avait, par le
conseil de deux usuriers florentins, Biccio Borno et Musciato
Franzesi, fait falsifier les monnaies, de sorte qu'elles ne
représentaient plus que les deux tiers de leur valeur précédente, qui
était déjà beaucoup au-dessous de leur cours légal. Pour en réparer
les désastres, il étend sa falsification des monnaies d'argent aux
monnaies d'or et de cuivre.
Si, dans ces calamités, quelque chose a pu consoler l'esprit jaloux de
Philippe le Bel, c'est que parmi les comtes et les barons qui ont
succombé sous les murailles de Courtray, il en était qui ne semblaient
pas avoir été étrangers aux alliances de la noblesse de Bourgogne avec
Edouard Ier. Hostile à la chevalerie dont il redoutait la puissance,
il aurait vu son affaiblissement avec joie si ses revers ne lui
eussent été communs. Lorsque, dans les derniers jours de juillet 1302,
il convoqua le ban et l'arrière-ban du royaume, la levée des hommes
d'armes, dont les bannerets avaient toujours été chargés, fut confiée
aux baillis et aux sénéchaux du roi. L'expédition du comte d'Artois
comprenait tous les noms illustres de la noblesse française: l'armée
qui doit la venger ne se compose que des milices des communes.
Le roi de France arriva le 29 août à Arras et se porta immédiatement
jusqu'à Vitry, à deux lieues de Douay. Il avait avec lui vingt mille
chevaux et un nombre si considérable de sergents à pied qu'un
historien anglais le compare à celui des grains de sable qui couvrent
le rivage de la mer, de la Propontide à l'Océan, mais il n'osa pas
s'avancer plus loin et eut recours aux négociations, soit qu'il
craignît que l'armée flamande ne quittât Évin pour l'assaillir en
flanc dans les terrains bas et humides qui rappelaient la plaine de
Groeninghe, soit qu'il eût peu de confiance dans les milices
communales, que le souvenir récent de la bataille de Courtray livrait
à un profond sentiment de terreur. Les plénipotentiaires du roi,
Gauthier de Châtillon, créé depuis peu connétable, et Jean de Châlons
se réunirent, dans une église ruinée, aux députés flamands, qui
étaient Jean de Renesse, Jean d'Escornay et Baudouin de Poperode.
Ceux-ci, se préoccupant avant tout de la délivrance de Gui de
Dampierre, proposèrent un pèlerinage outre-mer que les fils du comte
feraient pendant un an avec cinq cents chevaliers et mille bourgeois,
et la fondation d'un monastère sur le champ de bataille de Courtray.
Jean de Châlons demandait davantage: il exigeait que le roi fût
rétabli dans tous ses domaines et reconnu comme seigneur par toute la
Flandre; de plus, qu'il lui fût permis de punir l'insurrection de
Bruges, promettant toutefois vie sauve à tous ceux qui y avaient pris
part. «Quoi! interrompit Baudouin de Poperode, on nous laisserait la
vie, mais ce ne serait qu'après avoir pillé nos biens et livré nos
membres à toutes les tortures!--Sire châtelain, répliqua Jean de
Châlons, pourquoi parlez-vous ainsi? Il faut choisir, car le roi est
résolu à perdre sa couronne, plutôt que de ne point se venger.» Jean
de Renesse, appuyé sur l'autel, avait gardé jusqu'à ce moment le
silence. «Puisqu'il en est ainsi, s'écria-t-il, que l'on réponde au
roi que nous sommes venus ici pour le combattre, et non pour lui
livrer nos concitoyens.» Et il se retira avec les sires d'Escornay et
de Poperode.
Le roi de France n'avait jamais songé sérieusement à traiter: il
espérait qu'en multipliant les délais qui retenaient les bourgeois
flamands dans leur camp, il lasserait leur ardeur jusqu'à ce qu'ils
lui abandonnassent leurs frontières sans défense pour rentrer dans
leurs foyers. Cependant l'armée flamande, se portant de l'autre côté
de Douay, à l'abbaye de Flines, d'où elle n'était pas plus éloignée
des ennemis, y avait trouvé des fourrages et des approvisionnements
plus abondants. Philippe le Bel souffrait seul de cette inertie, où il
n'avait vu qu'une ruse. Sa nombreuse cavalerie avait épuisé toutes les
ressources que lui offrait la contrée voisine, et tout annonçait qu'il
allait être réduit à choisir entre un combat qu'il redoutait et une
retraite aussi honteuse qu'une défaite même.
Guillaume de Juliers était d'avis d'aller attaquer les Français dans
leur camp de Vitry, puisqu'ils n'osaient point en sortir. Il avait
malgré l'opposition de Jean et de Gui de Namur, fait construire un
pont de bateaux pour traverser la Scarpe, lorsque le 20 septembre, on
apprit avec étonnement que le roi de France, abandonnant dans son camp
d'immenses approvisionnements en vins et en vivres, se retirait vers
Arras avec une précipitation extrême. Quelques historiens ne voient
dans sa fuite que le résultat d'une terreur panique; d'autres assurent
que Philippe le Bel avait été instruit qu'une armée flamande se
préparait à surprendre Arras pour l'entourer de toutes parts; enfin,
selon un autre récit, le roi Edouard avait feint de confier un vaste
complot ourdi par les barons français à la reine d'Angleterre, sœur
de Philippe le Bel, et celle-ci, trompée par cet aveu mensonger,
s'était hâtée d'avertir son frère des périls qu'elle craignait pour
lui. C'est ce que les chroniques de Saint-Denis appellent «la
tricherie angloisienne.» Quoi qu'il en soit, il est certain que des
négociations suivies avaient lieu à cette époque entre le roi
d'Angleterre et les villes de Flandre, dont l'envoyé à Londres était
Gérard de Sotteghem. Le duc de Brabant se déclarait également en
faveur de la Flandre, et venait de conclure un traité avec Jean
Breydel.
L'armée flamande avait brûlé, le 1er octobre, la ville de Saint-Amand
en Pévèle, et elle ne se sépara qu'après avoir tenté une attaque
contre la cité de Tournay. Dès ce moment, il y eut un gouvernement
régulier en Flandre. Jean de Namur, l'aîné des fils issus du second
mariage de Gui de Dampierre, exerça l'autorité suprême, et son frère
Gui fut élu capitaine de Bruges. Cependant Guillaume de Juliers
n'avait point oublié le dissentiment qui s'était élevé lorsqu'il avait
voulu assaillir le camp de Vitry; les communes semblaient s'éloigner
de lui, et il se montrait moins digne de leur confiance. Il
s'abandonnait à de coupables désordres: toutes ses études étaient
consacrées à la nécromancie, et les exactions les plus accablantes
suffisaient à peine aux dépenses les plus frivoles. Dans les derniers
jours de novembre, il s'était retiré dans le pays de Waes et s'y
fortifiait dans le château de Rupelmonde, d'où il allait piller les
campagnes environnantes. On prétendait que, par haine contre les
Brugeois, qui lui avaient préféré Gui de Namur, il était entré dans le
complot pour favoriser le parti des _Leliaerts_. Une lettre écrite par
le châtelain de Beveren, Gauthier de Vinckt, pour réclamer le secours
de Jean de Namur et de la commune de Bruges, nous apprend que dans les
premiers jours du mois de décembre, il se préparait à assiéger le
château de Beveren. Néanmoins Guillaume de Juliers se réconcilia peu à
peu avec les fils de Gui de Dampierre. Il jura de rester toujours
fidèle à leur cause, et observa ce serment avec plus de loyauté que de
prudence.
Tandis que le roi de France laissait de nombreuses garnisons dans les
forteresses situées sur les frontières de Flandre, une expédition
flamande était dirigée contre le comte de Hainaut, qui depuis
longtemps secondait Philippe le Bel dans toutes ses entreprises
contre la Flandre. On assiégea le château de Lessines, dont la
garnison allemande s'était rendue redoutable par ses pillages. Moins
de vingt jours suffirent pour s'emparer de ce donjon que l'on
considérait comme imprenable. Ses portes et ses murailles furent
démolies, puis on livra ses ruines à l'incendie, sans que Jean sans
Merci, possesseur de deux vastes comtés et soutenu par le roi de
France, osât s'y opposer.
Les fils de Gui de Dampierre ne se contentaient point d'avoir ravagé
les Etats héréditaires du comte de Hainaut: ils avaient résolu d'aller
le combattre dans ces provinces, dont il ne devait, assurait-on, la
possession qu'à un crime. Les îles de la Zélande avaient toujours été
un fief relevant du comté de Flandre; il est vrai qu'elles avaient
formé la dot de Béatrice de Dampierre; mais, par suite de l'extinction
de la postérité de Florent V, elles avaient fait retour à la Flandre,
et Gui de Namur en avait reçu l'investiture de son père avant que
celui-ci se fût rendu à Paris avec Charles de Valois. Gui et Jean de
Namur, laissant à Guillaume de Juliers le soin de défendre la Flandre,
réunirent une nombreuse armée, à laquelle se joignirent ces intrépides
chevaliers zélandais qui avaient pris une part si glorieuse à la
bataille de Courtray. Leur flotte quitta le port de Bruges le 22 avril
1303, et trois jours après, malgré les efforts de deux flottes
ennemies, elle abordait à Ten Vere, dans l'île de Walcheren. Le
domaine de Ten Vere avait appartenu à Wulfart de Borssele, et ses
fils, qui accompagnaient les princes flamands, y furent accueillis
avec de grandes démonstrations de joie. Le jour même de leur
débarquement, on annonça aux Flamands que deux armées s'approchaient
pour les combattre. Gui de Namur vainquit la plus considérable;
l'autre, qui comptait deux mille hommes, fut mise en déroute, sur une
digue étroite, par une troupe de Zélandais qui s'étaient ralliés à
vingt-cinq Brugeois. On forma aussitôt le siége de Middelbourg, où
Guillaume de Hainaut, fils aîné de Jean sans Merci, s'était enfermé
avec les débris de son armée: dix jours s'étaient à peine écoulés,
lorsqu'il demanda à pouvoir se retirer en Hollande et livra les portes
de Middelbourg. L'île de Schouwen fut également soumise, à l'exception
de la ville de Zierikzee. Les amis de Florent de Borssele et de Jean
de Renesse étaient rentrés dans toutes leurs possessions, et bientôt
après, le comte de Hainaut proposa une trêve qui assurait à Gui,
premier comte de Zélande de la maison de Dampierre, la jouissance
paisible de sa conquête.
On ne saurait trop le remarquer, la Flandre avait entrepris l'invasion
du Hainaut et de la Hollande, au moment où Philippe le Bel sacrifiait
la Guyenne aux Anglais, afin d'envoyer tous ses hommes d'armes vers
les frontières flamandes. Il avait choisi pour venger Robert d'Artois
le comte Othon de Bourgogne, qui avait épousé sa fille; mais avant que
cette armée l'eût reçu pour chef, il trouva la mort dans les mêmes
luttes. Sorti de Saint-Omer pour attaquer l'église fortifiée de
Buyschuere, il avait surpris un corps de troupes flamandes sur les
hauteurs de Ballemberghe, et les poursuivait vers Watten, lorsqu'il
fut atteint d'une blessure mortelle.
Guillaume de Juliers, qui se tenait à Ypres pendant l'expédition de
Zélande, s'empressa de réunir une nombreuse armée. Il était arrivé à
Cassel, quand, le 4 avril, jour de la solennité du jeudi-saint, il
résolut de se porter vers Saint-Omer et d'enlever le bourg d'Arques
qui avait été fortifié avec soin. Les Yprois de la gilde de
Sainte-Barbe, qui composaient l'avant-garde, s'élancèrent sur les
retranchements défendus par les Français avec une impétuosité si
grande qu'ils les forcèrent à les leur abandonner. Cependant il
advint, par une négligence coupable des chefs de l'armée, que le corps
de bataille, qui marchait en désordre, fut attaqué tout à coup, près
des viviers de Schauwbrouk, par huit cents chevaliers français qui
s'étaient cachés dans la forêt de Ruholt. Mille hommes avaient déjà
péri, lorsque Guillaume de Juliers, suivi d'un grand nombre de
chevaliers et d'hommes d'armes, arriva en toute hâte à leur secours.
Tous avaient mis pied à terre, et, s'enlaçant les uns aux autres en
croisant les bras, ils formaient un triangle hérissé de fers de lances
et de _goedendags_. En vain les chevaliers français essayaient-ils de
provoquer à des combats singuliers leurs ennemis rangés en bon ordre,
ils ne pouvaient résister à cette formidable phalange qui s'avançait
lentement avec une force irrésistible. Les Yprois avaient aussi quitté
le bourg d'Arques pour attaquer par derrière les chevaliers français.
Guillaume de Juliers, soutenu par leur troupe victorieuse, poursuivit
les Français jusqu'aux portes de Saint-Omer, et ne se retira que le
lendemain.
Les désastres de Ballemberghe et de Schauwbrouk, et un autre échec
près de Tournay, où Sohier de Courtray fut fait prisonnier, furent
réparés presque immédiatement. Les sires de Beaujeu, de Beaufremont,
de Walcourt et d'autres chevaliers français se dirigeaient vers
l'église de la Bassée occupée par les Flamands, lorsque, parvenus près
de Pont-à-Wendin, ils se virent entourés de toutes parts: il y en eut
peu qui échappèrent.
Quoique l'été approchât, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa
grande préoccupation était de réunir beaucoup d'or pour payer des
mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impôts levés à cause des
guerres de Flandre avaient été augmentés. Aux fêtes de l'Annonciation
(25 mars 1302) (v. st.), on les élève de nouveau, et le roi écrit aux
évêques «pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces
paroles et desmontrer les grands désobéissances, rébellions et domages
des Flamands.» Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service
militaire à tous ceux qui possèdent vingt livres de revenu, ou une
valeur de cinquante livres en meubles, «pour écraser l'orgueilleuse
rébellion des Flamands dont l'audace croît constamment.»
Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si
fréquentes, il fallait renoncer un instant à cette usurpation de tous
les droits et de toutes les coutumes qu'avait tentée Philippe le Bel.
Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en même
temps qu'il étendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses
prévôts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les
principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX
les avait sanctionnés. Ce fut l'objet de la célèbre ordonnance du 23
mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilité et la réformation du
royaume, où Philippe le Bel s'engagea solennellement à rétablir toutes
les libertés et toutes les franchises qui existaient sous le règne de
son aïeul.
Si le roi de France s'efforçait de donner à son administration une
apparence de loyauté et de magnanimité, c'est qu'il redoutait l'effet
produit par une bulle récente de Boniface VIII, la bulle _Unam
sanctam_, où le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs,
la royauté, quoique placée dans l'ordre temporel par les intérêts
qu'elle embrassait, était toutefois soumise aux règles éternelles de
justice que Dieu a tracées, et que le pouvoir spirituel doit
maintenir. Or, Philippe le Bel méconnaissait tous les devoirs de la
royauté en accablant le clergé de vexations, en persécutant les pairs
et les barons, en opprimant les communes et le peuple.
A peu près vers l'époque où la bulle _Unam sanctam_ fut promulguée, un
jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface
VIII. C'était Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre
et de Mathilde de Béthune. Après avoir pris une part active aux
guerres de l'Italie et avoir même été longtemps retenu dans les
prisons de Jacques d'Aragon, il avait cédé au roi de Naples, Charles
d'Anjou, les comtés de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les
Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour
recruter en Italie des _condottieri_, qu'il voulait opposer à ceux que
Musciatto Franzesi avait levés pour le roi de France dans la
Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux,
dit Villani, être un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa
patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en
Pouille.
Le comte de Thiette fut reçu à Bruges par les acclamations les plus
vives, au bruit des cloches et des chansons des ménestrels. Dans les
derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frères et
Guillaume de Juliers, à Cassel où se réunirent toutes les milices des
communes. La chronique de Flandre, dont le récit est évidemment
exagéré, porte leur nombre à douze cents hommes d'armes et deux cent
mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne
l'évalue qu'à cinquante mille combattants. Le connétable Gauthier de
Châtillon était accouru à la défense de Saint-Omer avec une nombreuse
armée; deux cordeliers ne tardèrent point à lui remettre des lettres
de défi ainsi conçues: «En cognoissance de vérité qu'il soit ainsi que
vous venez en nostre païs pour ardoir les pauvres gens, en tant que
nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes
acourcir brièvement, que vous venez en nostre terre et nous vous
livrerons place: ou nous viendrons en la vostre.» Le connétable fit
bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour
toute réponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de
Dieu. Trois jours après les Flamands franchirent le Neuf-Fossé, et la
commune de Gand poursuivit quelques chevaliers français jusqu'à la
Maladrerie de Saint-Omer. Ce succès avait donné aux Gantois une
confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir
rien à craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot
sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les
assaillirent impétueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite
vers le pont d'Arques, et comme il était fort étroit, la plupart se
précipitèrent dans les eaux de l'Aa, où les uns périrent entraînés par
le courant, les autres sous les traits des arbalétriers ennemis. Le
nombre de ceux qui y trouvèrent la mort fut si considérable que les
cadavres formèrent, dit-on, une digue qui arrêta le cours de l'Aa,
dont les eaux furent rougies de sang jusqu'à une grande distance du
pont. Pierre de Courtisot s'était déjà avancé sur la route de Cassel;
mais, presque aussitôt entouré par les Flamands qui se ralliaient, il
succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier.
Le lendemain, toute l'armée flamande traversa l'Aa et se rangea en
ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le connétable quitta aussi
Saint-Omer avec ses troupes divisées en six corps principaux, qui
comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied;
on voyait également, sous les mêmes bannières, les _condottieri_
lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le
chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances étaient, assure-t-on,
longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands
qui étaient frappés de loin sans pouvoir se défendre.
Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour
livrer une bataille décisive; mais Gauthier de Châtillon ne voulut
point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Français
n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant à pied et en rangs
serrés; craignant d'être assiégé à Saint-Omer et se méfiant des
dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir établir son camp
hors de la ville, afin qu'on en laissât sortir ses bagages; puis tout
à coup, il se retira précipitamment avec toute sa cavalerie vers
Térouane, comme s'il avait été vaincu. Indignés de tant de
pusillanimité, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et
d'Haveskerke rentrèrent dans les remparts de Saint-Omer et se
placèrent aux barrières avec leurs hommes d'armes. Leur courage se
soutint dans toutes les escarmouches, et après neuf jours de siége,
les Flamands, ayant mis le feu à leurs logements, se dirigèrent à la
poursuite de l'armée française, tandis que leur arrière-garde
s'arrêtait sur la montagne d'Helfaut pour protéger leur marche.
Les débris de la grande armée du connétable, qui s'était dispersée
sans combat, s'étaient réfugiés à Térouane. Castruccio y avait fait
élever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent
emparés des portes et du fossé, ils trouvèrent une autre enceinte
palissadée; l'assaut se prolongea jusqu'à la fin du jour, et les
Lombards profitèrent de la nuit pour s'échapper par le faubourg de la
Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de châteaux partagèrent
le sort de Térouane, livrée aux flammes; les Flamands détruisaient les
maisons, arrachaient les blés, renversaient les arbres: c'est ainsi
qu'ils voulaient venger les ravages des Français dans la vallée de
Cassel.
Il existe une lettre écrite, le 19 août 1303, par le roi de France à
l'évêque d'Alby, où il lui expose dans quels périls la prise de
Térouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De
semblables lettres furent adressées à l'archevêque de Reims et à
l'évêque d'Amiens. L'abbé de Saint-Vaast fut aussi invité à prêter les
sommes nécessaires pour assurer la défense des retranchements d'Arras.
Dès le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohibé toute relation avec
la Flandre, «attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se
fortifier de jour en jour la rébellion abominable des Flamands
insurgés, leur cruauté détestable, leur rage digne des bêtes
sauvages.» Pendant toute cette année, le parlement ne siégea point, à
cause de la guerre de Flandre.