Sohier de Gand s'était rendu sur le rivage de la mer pour s'opposer à

tout débarquement qu'y pourraient tenter les Français. En effet, les

vaisseaux flamands qui se trouvaient au port de Lammensvliet, déjà

plus connu sous le nom de l'Ecluse, ne tardèrent point à voir la mer

se couvrir d'une flotte qu'un historien contemporain évalue à neuf

mille navires. Elles apportait d'immenses approvisionnements à l'armée

du comte d'Artois dont elle ignorait la mort. Après un combat, qui ne

paraît pas avoir été sanglant, tout ce butin tomba au pouvoir des

Flamands. Une autre tentative d'une flotte hollandaise fut également

repoussée.

Tandis que Gui de Namur et Guillaume de Juliers s'arrêtaient à Bruges

pour y donner quelque repos à leurs compagnons d'armes, en même temps

qu'ils se tenaient prêts à seconder la défense de Sohier de Gand, Jean

de Namur se plaçait à la tête des Yprois et des Gantois pour aller

assiéger Lille. L'attaque fut si vive que la garnison française,

qu'effrayaient les sympathies des habitants pour les assiégeants,

offrit immédiatement de capituler, si elle n'était secourue par le roi

de France dans le délai de quinze jours (6 août 1302). Les chevaliers

français qui occupaient Douay proposèrent les mêmes conditions, et

elles furent aussi acceptées. Jean de Namur savait fort bien que

Philippe le Bel ne pouvait point faire lever le siége; et, au jour

fixé, la bannière de Flandre remplaça celle des lis dans ces deux

riches cités. Béthune suivit leur exemple, et toute la Flandre était

délivrée, lorsque Jean de Namur, qu'avaient rejoint son frère Gui et

Guillaume de Juliers, établit son camp à Évin, à deux milles environ

de Douay, près du Neuf-Fossé qui sépare la Flandre de l'Artois.

Quoique son dessein fût de ne point franchir les frontières de

Flandre, il ne put empêcher les milices des communes d'aller piller

les villages d'Artois, notamment le bourg de Hennin-Liétard. La

plupart se soumettaient avec peine aux règles sévères de la discipline

des camps; et pour éviter de semblables désordres, Jean de Namur jugea

utile d'en renvoyer la plus grande partie dans leurs foyers. Les

hommes d'armes et les bourgeois qu'il gardait avec lui étaient assez

nombreux pour assurer la défense de la ville de Douay et de tout le

pays.

Lorsque Philippe le Bel apprit que toute la chevalerie française avait

péri avec le comte d'Artois, le connétable et le chancelier, dans un

ruisseau inconnu, sous les coups de quelques hommes dont, la veille

encore, il méprisait les efforts, sa fureur fut extrême: il manda le

vieux comte de Flandre devant lui et l'accabla de reproches; puis il

ordonna que Robert de Béthune, qu'il considérait comme le premier

auteur de l'opposition des Flamands, fût conduit dans l'un des plus

sombres cachots du château de Chinon, où il resta pendant six

semaines. Le roi de France n'avait plus d'armée; de plus son trésor

était vide. Pour subvenir aux frais de l'expédition, il avait, par le

conseil de deux usuriers florentins, Biccio Borno et Musciato

Franzesi, fait falsifier les monnaies, de sorte qu'elles ne

représentaient plus que les deux tiers de leur valeur précédente, qui

était déjà beaucoup au-dessous de leur cours légal. Pour en réparer

les désastres, il étend sa falsification des monnaies d'argent aux

monnaies d'or et de cuivre.

Si, dans ces calamités, quelque chose a pu consoler l'esprit jaloux de

Philippe le Bel, c'est que parmi les comtes et les barons qui ont

succombé sous les murailles de Courtray, il en était qui ne semblaient

pas avoir été étrangers aux alliances de la noblesse de Bourgogne avec

Edouard Ier. Hostile à la chevalerie dont il redoutait la puissance,

il aurait vu son affaiblissement avec joie si ses revers ne lui

eussent été communs. Lorsque, dans les derniers jours de juillet 1302,

il convoqua le ban et l'arrière-ban du royaume, la levée des hommes

d'armes, dont les bannerets avaient toujours été chargés, fut confiée

aux baillis et aux sénéchaux du roi. L'expédition du comte d'Artois

comprenait tous les noms illustres de la noblesse française: l'armée

qui doit la venger ne se compose que des milices des communes.

Le roi de France arriva le 29 août à Arras et se porta immédiatement

jusqu'à Vitry, à deux lieues de Douay. Il avait avec lui vingt mille

chevaux et un nombre si considérable de sergents à pied qu'un

historien anglais le compare à celui des grains de sable qui couvrent

le rivage de la mer, de la Propontide à l'Océan, mais il n'osa pas

s'avancer plus loin et eut recours aux négociations, soit qu'il

craignît que l'armée flamande ne quittât Évin pour l'assaillir en

flanc dans les terrains bas et humides qui rappelaient la plaine de

Groeninghe, soit qu'il eût peu de confiance dans les milices

communales, que le souvenir récent de la bataille de Courtray livrait

à un profond sentiment de terreur. Les plénipotentiaires du roi,

Gauthier de Châtillon, créé depuis peu connétable, et Jean de Châlons

se réunirent, dans une église ruinée, aux députés flamands, qui

étaient Jean de Renesse, Jean d'Escornay et Baudouin de Poperode.

Ceux-ci, se préoccupant avant tout de la délivrance de Gui de

Dampierre, proposèrent un pèlerinage outre-mer que les fils du comte

feraient pendant un an avec cinq cents chevaliers et mille bourgeois,

et la fondation d'un monastère sur le champ de bataille de Courtray.

Jean de Châlons demandait davantage: il exigeait que le roi fût

rétabli dans tous ses domaines et reconnu comme seigneur par toute la

Flandre; de plus, qu'il lui fût permis de punir l'insurrection de

Bruges, promettant toutefois vie sauve à tous ceux qui y avaient pris

part. «Quoi! interrompit Baudouin de Poperode, on nous laisserait la

vie, mais ce ne serait qu'après avoir pillé nos biens et livré nos

membres à toutes les tortures!--Sire châtelain, répliqua Jean de

Châlons, pourquoi parlez-vous ainsi? Il faut choisir, car le roi est

résolu à perdre sa couronne, plutôt que de ne point se venger.» Jean

de Renesse, appuyé sur l'autel, avait gardé jusqu'à ce moment le

silence. «Puisqu'il en est ainsi, s'écria-t-il, que l'on réponde au

roi que nous sommes venus ici pour le combattre, et non pour lui

livrer nos concitoyens.» Et il se retira avec les sires d'Escornay et

de Poperode.

Le roi de France n'avait jamais songé sérieusement à traiter: il

espérait qu'en multipliant les délais qui retenaient les bourgeois

flamands dans leur camp, il lasserait leur ardeur jusqu'à ce qu'ils

lui abandonnassent leurs frontières sans défense pour rentrer dans

leurs foyers. Cependant l'armée flamande, se portant de l'autre côté

de Douay, à l'abbaye de Flines, d'où elle n'était pas plus éloignée

des ennemis, y avait trouvé des fourrages et des approvisionnements

plus abondants. Philippe le Bel souffrait seul de cette inertie, où il

n'avait vu qu'une ruse. Sa nombreuse cavalerie avait épuisé toutes les

ressources que lui offrait la contrée voisine, et tout annonçait qu'il

allait être réduit à choisir entre un combat qu'il redoutait et une

retraite aussi honteuse qu'une défaite même.

Guillaume de Juliers était d'avis d'aller attaquer les Français dans

leur camp de Vitry, puisqu'ils n'osaient point en sortir. Il avait

malgré l'opposition de Jean et de Gui de Namur, fait construire un

pont de bateaux pour traverser la Scarpe, lorsque le 20 septembre, on

apprit avec étonnement que le roi de France, abandonnant dans son camp

d'immenses approvisionnements en vins et en vivres, se retirait vers

Arras avec une précipitation extrême. Quelques historiens ne voient

dans sa fuite que le résultat d'une terreur panique; d'autres assurent

que Philippe le Bel avait été instruit qu'une armée flamande se

préparait à surprendre Arras pour l'entourer de toutes parts; enfin,

selon un autre récit, le roi Edouard avait feint de confier un vaste

complot ourdi par les barons français à la reine d'Angleterre, sœur

de Philippe le Bel, et celle-ci, trompée par cet aveu mensonger,

s'était hâtée d'avertir son frère des périls qu'elle craignait pour

lui. C'est ce que les chroniques de Saint-Denis appellent «la

tricherie angloisienne.» Quoi qu'il en soit, il est certain que des

négociations suivies avaient lieu à cette époque entre le roi

d'Angleterre et les villes de Flandre, dont l'envoyé à Londres était

Gérard de Sotteghem. Le duc de Brabant se déclarait également en

faveur de la Flandre, et venait de conclure un traité avec Jean

Breydel.

L'armée flamande avait brûlé, le 1er octobre, la ville de Saint-Amand

en Pévèle, et elle ne se sépara qu'après avoir tenté une attaque

contre la cité de Tournay. Dès ce moment, il y eut un gouvernement

régulier en Flandre. Jean de Namur, l'aîné des fils issus du second

mariage de Gui de Dampierre, exerça l'autorité suprême, et son frère

Gui fut élu capitaine de Bruges. Cependant Guillaume de Juliers

n'avait point oublié le dissentiment qui s'était élevé lorsqu'il avait

voulu assaillir le camp de Vitry; les communes semblaient s'éloigner

de lui, et il se montrait moins digne de leur confiance. Il

s'abandonnait à de coupables désordres: toutes ses études étaient

consacrées à la nécromancie, et les exactions les plus accablantes

suffisaient à peine aux dépenses les plus frivoles. Dans les derniers

jours de novembre, il s'était retiré dans le pays de Waes et s'y

fortifiait dans le château de Rupelmonde, d'où il allait piller les

campagnes environnantes. On prétendait que, par haine contre les

Brugeois, qui lui avaient préféré Gui de Namur, il était entré dans le

complot pour favoriser le parti des _Leliaerts_. Une lettre écrite par

le châtelain de Beveren, Gauthier de Vinckt, pour réclamer le secours

de Jean de Namur et de la commune de Bruges, nous apprend que dans les

premiers jours du mois de décembre, il se préparait à assiéger le

château de Beveren. Néanmoins Guillaume de Juliers se réconcilia peu à

peu avec les fils de Gui de Dampierre. Il jura de rester toujours

fidèle à leur cause, et observa ce serment avec plus de loyauté que de

prudence.

Tandis que le roi de France laissait de nombreuses garnisons dans les

forteresses situées sur les frontières de Flandre, une expédition

flamande était dirigée contre le comte de Hainaut, qui depuis

longtemps secondait Philippe le Bel dans toutes ses entreprises

contre la Flandre. On assiégea le château de Lessines, dont la

garnison allemande s'était rendue redoutable par ses pillages. Moins

de vingt jours suffirent pour s'emparer de ce donjon que l'on

considérait comme imprenable. Ses portes et ses murailles furent

démolies, puis on livra ses ruines à l'incendie, sans que Jean sans

Merci, possesseur de deux vastes comtés et soutenu par le roi de

France, osât s'y opposer.

Les fils de Gui de Dampierre ne se contentaient point d'avoir ravagé

les Etats héréditaires du comte de Hainaut: ils avaient résolu d'aller

le combattre dans ces provinces, dont il ne devait, assurait-on, la

possession qu'à un crime. Les îles de la Zélande avaient toujours été

un fief relevant du comté de Flandre; il est vrai qu'elles avaient

formé la dot de Béatrice de Dampierre; mais, par suite de l'extinction

de la postérité de Florent V, elles avaient fait retour à la Flandre,

et Gui de Namur en avait reçu l'investiture de son père avant que

celui-ci se fût rendu à Paris avec Charles de Valois. Gui et Jean de

Namur, laissant à Guillaume de Juliers le soin de défendre la Flandre,

réunirent une nombreuse armée, à laquelle se joignirent ces intrépides

chevaliers zélandais qui avaient pris une part si glorieuse à la

bataille de Courtray. Leur flotte quitta le port de Bruges le 22 avril

1303, et trois jours après, malgré les efforts de deux flottes

ennemies, elle abordait à Ten Vere, dans l'île de Walcheren. Le

domaine de Ten Vere avait appartenu à Wulfart de Borssele, et ses

fils, qui accompagnaient les princes flamands, y furent accueillis

avec de grandes démonstrations de joie. Le jour même de leur

débarquement, on annonça aux Flamands que deux armées s'approchaient

pour les combattre. Gui de Namur vainquit la plus considérable;

l'autre, qui comptait deux mille hommes, fut mise en déroute, sur une

digue étroite, par une troupe de Zélandais qui s'étaient ralliés à

vingt-cinq Brugeois. On forma aussitôt le siége de Middelbourg, où

Guillaume de Hainaut, fils aîné de Jean sans Merci, s'était enfermé

avec les débris de son armée: dix jours s'étaient à peine écoulés,

lorsqu'il demanda à pouvoir se retirer en Hollande et livra les portes

de Middelbourg. L'île de Schouwen fut également soumise, à l'exception

de la ville de Zierikzee. Les amis de Florent de Borssele et de Jean

de Renesse étaient rentrés dans toutes leurs possessions, et bientôt

après, le comte de Hainaut proposa une trêve qui assurait à Gui,

premier comte de Zélande de la maison de Dampierre, la jouissance

paisible de sa conquête.

On ne saurait trop le remarquer, la Flandre avait entrepris l'invasion

du Hainaut et de la Hollande, au moment où Philippe le Bel sacrifiait

la Guyenne aux Anglais, afin d'envoyer tous ses hommes d'armes vers

les frontières flamandes. Il avait choisi pour venger Robert d'Artois

le comte Othon de Bourgogne, qui avait épousé sa fille; mais avant que

cette armée l'eût reçu pour chef, il trouva la mort dans les mêmes

luttes. Sorti de Saint-Omer pour attaquer l'église fortifiée de

Buyschuere, il avait surpris un corps de troupes flamandes sur les

hauteurs de Ballemberghe, et les poursuivait vers Watten, lorsqu'il

fut atteint d'une blessure mortelle.

Guillaume de Juliers, qui se tenait à Ypres pendant l'expédition de

Zélande, s'empressa de réunir une nombreuse armée. Il était arrivé à

Cassel, quand, le 4 avril, jour de la solennité du jeudi-saint, il

résolut de se porter vers Saint-Omer et d'enlever le bourg d'Arques

qui avait été fortifié avec soin. Les Yprois de la gilde de

Sainte-Barbe, qui composaient l'avant-garde, s'élancèrent sur les

retranchements défendus par les Français avec une impétuosité si

grande qu'ils les forcèrent à les leur abandonner. Cependant il

advint, par une négligence coupable des chefs de l'armée, que le corps

de bataille, qui marchait en désordre, fut attaqué tout à coup, près

des viviers de Schauwbrouk, par huit cents chevaliers français qui

s'étaient cachés dans la forêt de Ruholt. Mille hommes avaient déjà

péri, lorsque Guillaume de Juliers, suivi d'un grand nombre de

chevaliers et d'hommes d'armes, arriva en toute hâte à leur secours.

Tous avaient mis pied à terre, et, s'enlaçant les uns aux autres en

croisant les bras, ils formaient un triangle hérissé de fers de lances

et de _goedendags_. En vain les chevaliers français essayaient-ils de

provoquer à des combats singuliers leurs ennemis rangés en bon ordre,

ils ne pouvaient résister à cette formidable phalange qui s'avançait

lentement avec une force irrésistible. Les Yprois avaient aussi quitté

le bourg d'Arques pour attaquer par derrière les chevaliers français.

Guillaume de Juliers, soutenu par leur troupe victorieuse, poursuivit

les Français jusqu'aux portes de Saint-Omer, et ne se retira que le

lendemain.

Les désastres de Ballemberghe et de Schauwbrouk, et un autre échec

près de Tournay, où Sohier de Courtray fut fait prisonnier, furent

réparés presque immédiatement. Les sires de Beaujeu, de Beaufremont,

de Walcourt et d'autres chevaliers français se dirigeaient vers

l'église de la Bassée occupée par les Flamands, lorsque, parvenus près

de Pont-à-Wendin, ils se virent entourés de toutes parts: il y en eut

peu qui échappèrent.

Quoique l'été approchât, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa

grande préoccupation était de réunir beaucoup d'or pour payer des

mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impôts levés à cause des

guerres de Flandre avaient été augmentés. Aux fêtes de l'Annonciation

(25 mars 1302) (v. st.), on les élève de nouveau, et le roi écrit aux

évêques «pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces

paroles et desmontrer les grands désobéissances, rébellions et domages

des Flamands.» Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service

militaire à tous ceux qui possèdent vingt livres de revenu, ou une

valeur de cinquante livres en meubles, «pour écraser l'orgueilleuse

rébellion des Flamands dont l'audace croît constamment.»

Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si

fréquentes, il fallait renoncer un instant à cette usurpation de tous

les droits et de toutes les coutumes qu'avait tentée Philippe le Bel.

Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en même

temps qu'il étendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses

prévôts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les

principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX

les avait sanctionnés. Ce fut l'objet de la célèbre ordonnance du 23

mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilité et la réformation du

royaume, où Philippe le Bel s'engagea solennellement à rétablir toutes

les libertés et toutes les franchises qui existaient sous le règne de

son aïeul.

Si le roi de France s'efforçait de donner à son administration une

apparence de loyauté et de magnanimité, c'est qu'il redoutait l'effet

produit par une bulle récente de Boniface VIII, la bulle _Unam

sanctam_, où le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs,

la royauté, quoique placée dans l'ordre temporel par les intérêts

qu'elle embrassait, était toutefois soumise aux règles éternelles de

justice que Dieu a tracées, et que le pouvoir spirituel doit

maintenir. Or, Philippe le Bel méconnaissait tous les devoirs de la

royauté en accablant le clergé de vexations, en persécutant les pairs

et les barons, en opprimant les communes et le peuple.

A peu près vers l'époque où la bulle _Unam sanctam_ fut promulguée, un

jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface

VIII. C'était Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre

et de Mathilde de Béthune. Après avoir pris une part active aux

guerres de l'Italie et avoir même été longtemps retenu dans les

prisons de Jacques d'Aragon, il avait cédé au roi de Naples, Charles

d'Anjou, les comtés de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les

Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour

recruter en Italie des _condottieri_, qu'il voulait opposer à ceux que

Musciatto Franzesi avait levés pour le roi de France dans la

Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux,

dit Villani, être un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa

patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en

Pouille.

Le comte de Thiette fut reçu à Bruges par les acclamations les plus

vives, au bruit des cloches et des chansons des ménestrels. Dans les

derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frères et

Guillaume de Juliers, à Cassel où se réunirent toutes les milices des

communes. La chronique de Flandre, dont le récit est évidemment

exagéré, porte leur nombre à douze cents hommes d'armes et deux cent

mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne

l'évalue qu'à cinquante mille combattants. Le connétable Gauthier de

Châtillon était accouru à la défense de Saint-Omer avec une nombreuse

armée; deux cordeliers ne tardèrent point à lui remettre des lettres

de défi ainsi conçues: «En cognoissance de vérité qu'il soit ainsi que

vous venez en nostre païs pour ardoir les pauvres gens, en tant que

nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes

acourcir brièvement, que vous venez en nostre terre et nous vous

livrerons place: ou nous viendrons en la vostre.» Le connétable fit

bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour

toute réponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de

Dieu. Trois jours après les Flamands franchirent le Neuf-Fossé, et la

commune de Gand poursuivit quelques chevaliers français jusqu'à la

Maladrerie de Saint-Omer. Ce succès avait donné aux Gantois une

confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir

rien à craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot

sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les

assaillirent impétueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite

vers le pont d'Arques, et comme il était fort étroit, la plupart se

précipitèrent dans les eaux de l'Aa, où les uns périrent entraînés par

le courant, les autres sous les traits des arbalétriers ennemis. Le

nombre de ceux qui y trouvèrent la mort fut si considérable que les

cadavres formèrent, dit-on, une digue qui arrêta le cours de l'Aa,

dont les eaux furent rougies de sang jusqu'à une grande distance du

pont. Pierre de Courtisot s'était déjà avancé sur la route de Cassel;

mais, presque aussitôt entouré par les Flamands qui se ralliaient, il

succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier.

Le lendemain, toute l'armée flamande traversa l'Aa et se rangea en

ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le connétable quitta aussi

Saint-Omer avec ses troupes divisées en six corps principaux, qui

comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied;

on voyait également, sous les mêmes bannières, les _condottieri_

lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le

chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances étaient, assure-t-on,

longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands

qui étaient frappés de loin sans pouvoir se défendre.

Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour

livrer une bataille décisive; mais Gauthier de Châtillon ne voulut

point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Français

n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant à pied et en rangs

serrés; craignant d'être assiégé à Saint-Omer et se méfiant des

dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir établir son camp

hors de la ville, afin qu'on en laissât sortir ses bagages; puis tout

à coup, il se retira précipitamment avec toute sa cavalerie vers

Térouane, comme s'il avait été vaincu. Indignés de tant de

pusillanimité, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et

d'Haveskerke rentrèrent dans les remparts de Saint-Omer et se

placèrent aux barrières avec leurs hommes d'armes. Leur courage se

soutint dans toutes les escarmouches, et après neuf jours de siége,

les Flamands, ayant mis le feu à leurs logements, se dirigèrent à la

poursuite de l'armée française, tandis que leur arrière-garde

s'arrêtait sur la montagne d'Helfaut pour protéger leur marche.

Les débris de la grande armée du connétable, qui s'était dispersée

sans combat, s'étaient réfugiés à Térouane. Castruccio y avait fait

élever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent

emparés des portes et du fossé, ils trouvèrent une autre enceinte

palissadée; l'assaut se prolongea jusqu'à la fin du jour, et les

Lombards profitèrent de la nuit pour s'échapper par le faubourg de la

Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de châteaux partagèrent

le sort de Térouane, livrée aux flammes; les Flamands détruisaient les

maisons, arrachaient les blés, renversaient les arbres: c'est ainsi

qu'ils voulaient venger les ravages des Français dans la vallée de

Cassel.

Il existe une lettre écrite, le 19 août 1303, par le roi de France à

l'évêque d'Alby, où il lui expose dans quels périls la prise de

Térouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De

semblables lettres furent adressées à l'archevêque de Reims et à

l'évêque d'Amiens. L'abbé de Saint-Vaast fut aussi invité à prêter les

sommes nécessaires pour assurer la défense des retranchements d'Arras.

Dès le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohibé toute relation avec

la Flandre, «attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se

fortifier de jour en jour la rébellion abominable des Flamands

insurgés, leur cruauté détestable, leur rage digne des bêtes

sauvages.» Pendant toute cette année, le parlement ne siégea point, à

cause de la guerre de Flandre.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 2 / 30 段