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et n'a pas été harmonisée.
HISTOIRE
DE FLANDRE.
Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT
HISTOIRE
DE
FLANDRE
PAR
M. KERVYN DE LETTENHOVE
TOME SECOND
1301-1383.
BRUGES
BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
1874
HISTOIRE DE FLANDRE
LIVRE DIXIÈME
1301-1304.
Luttes héroïques des communes flamandes. Batailles de Courtray, de
Zierikzee et de Mont-en-Pévèle.
A peine le roi de France était-il sorti des remparts de Bruges, que
déjà les murmures des corporations protestaient contre l'orgueil des
vainqueurs et les humiliations réservées à la Flandre.
Un bourgeois du métier des tisserands, nommé Pierre Coning, se place à
la tête de la résistance. Pauvre et d'une naissance obscure, déjà
chargé d'années, borgne et de petite taille, il n'offre dans sa
personne que l'extérieur le plus vulgaire; mais quoiqu'il ne sache
point le français, il parle la langue flamande avec une éloquence
irrésistible. Pierre Coning accuse à haute voix l'ambition des
magistrats de Bruges, et associe à ses plaintes vingt-cinq chefs de
métiers: cependant les magistrats ordonnent qu'ils soient arrêtés et
Coning avec eux; mais le peuple tout entier s'assemble en tumulte et
brise les portes de leur prison.
Le nouveau gouverneur de la Flandre, Jacques de Châtillon, était
absent: après avoir passé avec le roi neuf jours au château de
Winendale et quatre jours à Ypres, il l'avait accompagné jusqu'à
Béthune, quand le bruit de l'émeute des Brugeois le rappela
précipitamment. Il se hâta de réunir cinq cents chevaux et se dirigea
vers Bruges. Toutefois, il craignait d'en trouver les portes fermées
et de se voir réduit à former le siége des remparts qui avaient été
élevés deux années auparavant par les soins des Français. Il avait
résolu de rester à quelque distance de la ville jusqu'à ce qu'un
signal convenu (ce devait être le son d'une cloche) l'avertît que les
magistrats et le sire de Ghistelles, qui lui étaient favorables,
occupaient la porte par laquelle il devait y pénétrer. Ceci se passait
le 13 juillet 1301. De vagues rumeurs attribuaient à Jacques de
Châtillon le projet d'anéantir toutes les libertés des Brugeois. La
commune, inquiète et agitée, avait suspendu tous ses travaux. Dès
qu'elle entendit retentir la cloche qui appelait les Français, elle
prit les armes, s'élança sur les magistrats qui se préparaient à la
livrer à ses ennemis, et les poursuivit dans le Bourg; quelques-uns
des chefs du parti _leliaert_ périrent; les autres furent conduits
dans la prison, d'où Pierre Coning venait de sortir.
Jacques de Châtillon n'avait point osé entrer à Bruges: il avait jugé
plus prudent d'attendre de nouveaux renforts. Chaque jour son armée
s'accroissait, et de nombreux chevaliers ne tardèrent point à le
rejoindre sous les ordres de son frère le comte de Saint-Pol. Une
lutte sanglante était imminente, lorsque des hommes sages offrirent
leur médiation. Grâce à leurs efforts, elle fut acceptée: il fut
convenu que tous ceux qui reconnaissaient avoir pris part aux émeutes
s'exileraient à jamais de la Flandre, et Pierre Coning quitta aussitôt
la ville avec tous ses amis. Dès que Jacques de Châtillon y eut
rétabli son autorité, il commença à faire démolir les fortifications,
qui, construites par le roi de France afin de repousser les tentatives
de ses adversaires, lui semblaient déjà menaçantes pour sa propre
puissance. On brisa les portes et on renversa les tours de pierre et
de bois: on devait aussi détruire une partie des boulevards pour
combler les fossés. Enfin, quand la ville eut vu démanteler toutes ses
murailles, le sire de Châtillon déclara que les bourgeois de Bruges
avaient forfait, par leur insurrection, tous leurs droits et tous
leurs priviléges. En vain envoyèrent-ils leurs députés pour plaider
leur cause à la cour du roi: le comte de Saint-Pol les avait précédés
à Paris, où leurs prières et leur humiliation ajoutèrent à son
triomphe.
Les députés des bourgeois de Bruges purent raconter, à leur retour,
que l'évêque de Pamiers, chargé par le pape Boniface VIII de réclamer
la liberté du comte de Flandre et de ses fils, avait été repoussé avec
outrage par le roi de France et jeté dans une prison. Ils avaient vu
bâtir des citadelles à Lille et à Courtray, et trouvèrent les
Français occupés à en construire une autre dans leur propre ville.
Leurs récits augmentèrent l'irritation. Jean de Namur, Gui son frère,
leur neveu Guillaume de Juliers, en profitèrent pour entrer en
relation avec leurs partisans et chercher à rétablir la puissance de
leurs ancêtres. Pierre Coning reparut même à Bruges, et telle était
l'affection que lui portaient les corps de métiers que le bailli du
roi n'osa point s'y opposer. Bien plus, quand on eut appris que la
cour du roi avait confirmé la confiscation des priviléges de Bruges,
il se rendit sur les remparts et ordonna aux ouvriers de cesser de
combler les fossés. Ils obéirent immédiatement, et ce dernier succès
effraya si vivement le bailli et les échevins que, jugeant leurs jours
en péril, ils se hâtèrent de fuir.
Le mécontentement faisait des progrès rapides en Flandre; il avait
même pénétré dans la ville de Gand, qui avait soutenu si ardemment les
intérêts du roi de France contre Gui de Dampierre. Au mois de novembre
1301, Philippe, cherchant à s'attacher de plus en plus les Gantois,
avait modifié l'organisation de leur échevinage. Les Trente-Neuf, qui
étaient restés les représentants du vieux parti du gouvernement
municipal, avaient été supprimés, et il avait été décidé qu'à partir
de l'année 1302 huit bourgeois, désignés par le roi et les magistrats
se réuniraient chaque année, trois jours avant les fêtes de
l'Assomption, et nommeraient vingt-six échevins divisés en deux bancs,
dont le premier administrerait les affaires de la commune, tandis que
le second s'occuperait des partages héréditaires, des tutelles et de
la réconciliation des haines privées. Bien que cette réforme fût
réclamée par les vœux d'une partie de la commune, et dût se maintenir
pendant le cours de plusieurs siècles, elle ne produisit point de
résultats immédiats. Soit que les Trente-Neuf conservassent encore
leur autorité, soit que leurs successeurs eussent été choisis parmi
leurs amis, il arriva qu'au mois de mars 1301 (v. st.), on voulut
rétablir à Gand les impôts que Philippe le Bel lui-même y avait
abolis; on alléguait qu'ils étaient nécessaires pour payer les frais
des dépenses faites pour la réception du roi, qui s'élevaient,
disait-on, à vingt-sept mille livres, et une proclamation publique fut
lue le 1er avril 1301 (v. st.), quatrième dimanche du carême, au nom
de Jacques de Châtillon et en présence du bailli royal, pour inviter
les bourgeois de Gand à se soumettre de nouveau aux taxes dont ils
étaient à peine affranchis. Il est assez remarquable qu'à Gand et à
Bruges les mêmes prétextes servirent à justifier les mêmes exactions,
et donnèrent lieu à une résistance également énergique.
Le même soir des groupes se formèrent et le lendemain les travaux de
tous les métiers furent interrompus. Les magistrats avaient donné
l'ordre que l'on saisît et conduisît au supplice tous ceux qui ne
rentreraient point dans leurs ateliers, lorsque, vers trois heures,
les bannières de métiers furent tout à coup déployées. La plupart des
bourgeois avaient pris les armes, et, après un combat acharné, ils
poursuivirent leurs adversaires jusqu'aux portes du château de
Sainte-Pharaïlde. On l'attaqua de toutes parts, et avant la nuit les
magistrats demandèrent à capituler. Deux d'entre eux furent les
victimes de l'effervescence populaire; et tous les autres eussent
partagé le même sort, s'il n'avaient consenti, ainsi que le bailli du
roi, à prêter serment de fidélité à la commune insurgée.
Peu de semaines se sont écoulées, quand le prévôt de Maestricht,
Guillaume de Juliers, que les malheurs de la Flandre ont récemment
rappelé de l'université de Bologne, quitte l'aumusse pour revêtir une
armure, et accourt à Bruges, impatient de venger son frère si
cruellement traité par les Français après la bataille de Bulscamp.
Pierre Coning le soutient, et près de lui apparaît un autre bourgeois
de Bruges, Jean Breydel, membre de la corporation des bouchers, qui
semble avoir appartenu à l'une des familles les plus riches de la
cité. Ainsi s'ouvre l'année 1302, pendant laquelle doit éclater cette
guerre prévue depuis si longtemps, et si prodigue de sang, où le roi
de France opposera tous ses sujets des royaumes de France et de
Navarre, et tous les chevaliers qu'il pourra recruter dans les autres
pays de l'Europe, aux fils d'un prince prisonnier et aux communes de
Flandre, secondées par un petit nombre de nobles zélandais exilés
eux-mêmes de leur patrie.
La première expédition de Guillaume de Juliers fut dirigée contre la
porte de Damme, dont la possession était nécessaire au commerce des
Brugeois; la seconde, contre le château de Male, qu'un chevalier
gascon, nommé Gobert de l'Espinasse, avait obtenu pour avoir livré la
ville de la Réole aux Français. Au bruit de ses succès, les bourgeois
de Gand envoyèrent à Bruges des députés pour l'inviter à se rendre au
milieu d'eux; cependant, tandis que les chefs du parti favorable au
comte de Flandre remplissaient leur message, les _Leliaerts_
engageaient leurs concitoyens à écarter de leurs foyers le fléau de la
guerre. Jacques de Châtillon leur avait adressé des lettres qui
respiraient la douceur et la modération, et il était d'autant plus
urgent de s'y soumettre, que le roi avait ordonné d'assembler à
Courtray une armée assez nombreuse pour qu'elle pût châtier sans délai
toutes les rébellions. Le roi de France semblait résolu à employer
s'il le fallait toutes les forces du royaume, pour vaincre la Flandre;
récemment encore, dans une assemblée tenue à Paris, le chancelier
Pierre Flotte avait rappelé la nécessité de dompter l'orgueil des
Flamands, et avait déclaré en même temps que le roi ferait tous ses
efforts pour terminer une querelle dont la durée était honteuse pour
la France. Les conseils des _Leliaerts_ furent écoutés, et la bannière
des lis avait été de nouveau arborée à Gand, lorsque Guillaume de
Juliers se présenta aux portes de la ville. En vain protesta-t-il
qu'il ne venait point y porter la guerre, mais demandait seulement à
être reçu en ami: les Gantois persistèrent dans leur refus.
A Bruges, les bourgeois, dominés par les mêmes craintes, reprochaient
à Pierre Coning de les avoir engagés à briser le joug, et s'il ne fût
sorti de Bruges, ils l'eussent peut-être mis à mort. Bruges exilait
ses défenseurs au moment où l'on ignorait encore ce que lui réservait
la colère de ses ennemis. Le mercredi 16 mai 1302, on publia dans
toutes les rues que ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter
pouvaient s'éloigner de la ville. Cinq mille bourgeois quittèrent
Bruges la nuit suivante et se retirèrent vers Damme, et de là vers
Ardenbourg et le rivage du Zwyn, où ils retrouvèrent Pierre Coning et
Jean Breydel. Le lendemain, Jacques de Châtillon arriva à Bruges; mais
loin d'y paraître sans armes et avec une faible escorte, comme il
l'avait promis, il amenait à sa suite, en ordre de bataille, dix-sept
cents chevaliers et une multitude de sergents et d'archers, dont le
frère mineur de Gand a jugé inutile de déterminer le nombre, parce que
les Flamands, hommes vaillants et robustes, craignent peu, dit-il, les
fantassins français. A cet aspect, les bourgeois se souvinrent que les
efforts de Jacques de Châtillon avaient tendu constamment à réduire
toute la Flandre à la servitude et à détruire ses libertés. Leur
inquiétude s'accrut lorsqu'il refusa d'écouter leurs représentations:
il déclara toutefois qu'il ne voulait châtier que ceux qui avaient
pris part au sac du château de Male; mais son regard était menaçant,
et l'on racontait que déjà on l'avait entendu s'écrier que la plupart
des Brugeois ne tarderaient pas à être suspendus au gibet.
Le même soir, un message secret vint annoncer aux bannis que s'ils
voulaient sauver leurs concitoyens, leurs amis, leurs femmes et leurs
enfants, ils devaient se trouver aux portes de Bruges avant le lever
du jour. La nuit régnait encore lorsqu'ils arrivèrent près de l'église
de Sainte-Croix, et ce fut là qu'ils tinrent conseil. Seize cents
hommes reçurent l'ordre de se placer devant les portes de Gand, des
Maréchaux, de Sainte-Croix et de Sainte-Catherine, afin que la
retraite des Français fût impossible. Le reste se partagea en deux
troupes. La première, guidée par Breydel, pénétra dans la ville en
traversant les fossés à demi comblés par les Français, et se dirigea
vers l'hôtel qu'occupait le sire de Châtillon; la seconde s'avança
avec Pierre Coning, de la porte Sainte-Croix vers la place du Marché.
De toutes parts avait retenti le cri de l'insurrection: _Schilt ende
vriendt!_ «Nos boucliers et nos amis pour la Flandre au Lion!»
Les Français, surpris par ces clameurs, s'élançaient dans les rues
pour combattre; mais, disséminés et éloignés de leurs chefs, ils
résistaient à peine et rougissaient de leur sang les dalles
qu'éclairaient les premiers rayons du soleil. Jacques de Châtillon
avait un instant cherché à lutter contre le mouvement populaire, mais
son cheval avait été percé de traits sous lui, et il s'était réfugié,
avec le chancelier Pierre Flotte, dans un asile qu'ils ne quittèrent
que la nuit suivante. L'extermination s'étendit de quartier en
quartier, de maison en maison, et il n'y eut de lutte que sur la place
du Marché, où quelques chevaliers s'étaient ralliés à la voix du
maréchal de l'armée, l'intrépide Gauthier de Sapignies. Entourés par
les bannis, pressés par les bourgeois qui sortaient de toutes les
rues, menacés par les femmes et les vieillards qui leur lançaient des
pierres du haut des toits, ils succombèrent en se défendant
glorieusement, tandis que les archers et les sergents étaient arrêtés
aux portes de la ville et mis à mort dès que leurs lèvres se
refusaient à prononcer la rude aspiration des mots flamands: _Schilt
ende vriendt!_ Quinze cents Français avaient péri dans les _matines_
de Bruges. (Vendredi 18 mai 1302.)
Peu s'en fallut que les bourgeois de Gand ne suivissent l'exemple de
l'insurrection de Bruges. Les partisans du lion de Flandre, ou
_Liebaerds_, s'étaient montrés aux portes de leur ville: les habitants
d'Audenarde interceptaient leurs approvisionnements. Jean de Haveldonc
fut envoyé à Paris pour exposer leurs plaintes, mais il en revint avec
des promesses si magnifiques et des priviléges si étendus que le parti
des _Leliaerts_ consolida sa domination à Gand.
Cependant Guillaume de Juliers venait de rentrer dans le pays des
Quatre-Métiers, amenant avec lui le comte de Katsenellebogen, le sire
de Mont-Thabor et d'autres seigneurs allemands. Un grand nombre de
chevaliers zélandais, que l'oppression de Jean d'Avesnes, devenu comte
de Hollande par la mort de son pupille Jean Ier, avait réduit à
s'exiler dans la Flandre impériale, lui avaient offert l'appui de leur
courage: l'un de ceux-ci était Jean de Renesse. L'illustre maison des
sires de Borssele montra également un si grand zèle que la commune de
Bruges adopta depuis les orphelins de Wulfart de Borssele: Florent de
Borssele devait recevoir vingt sous par jour, Rasse de Borssele la
moitié; ils étaient accompagnés de cinquante-sept écuyers, dont la
plupart jouissaient d'une solde de quatre sous.
Avant de s'éloigner du pays des Quatre-Métiers, Guillaume de Juliers
apprit que, lorsque le comte de Flandre avait quitté le château de
Rupelmonde, il avait déposé son épée chez le sire de Moerseke. Il alla
la lui redemander et, quoique le sire de Moerseke s'y opposât, il la
prit de force en s'écriant: «Les combats seront désormais mon école;
voici mon bâton pastoral, et le roi regrettera bientôt sa perfidie
vis-à-vis de ses prisonniers.» Le jeune prévôt de Maestricht ne quitta
plus l'épée de Gui de Dampierre. A peine passa-t-il quelques jours à
Bruges: dès la fin de mai, il mit le siége devant le château de
Winendale, que sept cents Français défendirent pendant trois semaines.
Ypres lui ouvrit ses portes, et son autorité fut aussitôt reconnue par
toutes les populations de Furnes, de Dixmude et de Nieuport. Bergues
chassa sa garnison, commandée par le sire de Valpaga, et le 9 juin,
Guillaume de Juliers parut devant les murailles de Cassel, où s'était
enfermé un chevalier _leliaert_, messire Jean d'Haveskerke.
Pierre Flotte s'était arrêté à Lille, où il avait juré (serment fatal
dont la mort seule devait le délier) qu'il ne retournerait jamais en
France, s'il ne pouvait venger sa honte; et c'était Jacques de
Châtillon qui était allé porter au roi la nouvelle de l'insurrection
de Bruges. Philippe le Bel avait aussitôt chargé le comte d'Artois de
publier un mandement dans toutes les provinces du royaume, pour que
les feudataires et les sergents d'armes se rassemblassent aux
frontières de Flandre. Déjà Raoul de Nesle s'était avancé avec quinze
cents hommes d'armes jusqu'à Saint-Omer, pour faire lever le siége du
château de Cassel; mais ses forces étaient insuffisantes, et il
attendit que toute l'armée l'eût rejoint.
Dans les premiers jours de juin, Gui de Namur entra à Bruges. Il y fut
reçu avec les plus vifs transports d'allégresse; les bourgeois lui
offrirent des présents, ornèrent les rues de fleurs et firent sonner
toutes les cloches. Gui de Namur prit aussitôt entre ses mains les
soins du gouvernement et ceux de la défense de la Flandre. Il fit
presser les armements, et en même temps il prescrivit des prières
publiques pour obtenir la protection du ciel. «Veuillez, écrivait-il
aux abbés des principaux monastères, ordonner des processions
solennelles tant que durera la guerre que nous soutenons contre nos
ennemis: que tout le peuple y assiste, et qu'il prie Dieu avec une
dévotion convenable et avec une pleine effusion de cœur,
non-seulement pour nous, mais encore plus pour vous, afin que le
Seigneur tout-puissant nous accorde la palme du triomphe.»
La première expédition de Gui de Namur fut dirigée contre le château
de Courtray. Le châtelain de Lens, qui était parvenu à s'échapper de
Bruges, s'y était enfermé avec une forte garnison après avoir mis le
feu à une partie de la ville. Le comte d'Artois venait d'arriver à
Arras, d'où il comptait poursuivre son expédition vers Cassel,
lorsqu'il trouva un message du châtelain de Lens qui le priait
instamment d'accourir à son aide, et, modifiant aussitôt son projet,
il continua sa marche vers Lille, en ordonnant à Raoul de Nesle de l'y
suivre.
Guillaume de Juliers, averti par ses espions, abandonna à son exemple
le siége de Cassel, et le 26 juin, son armée se réunit à celle de Gui
de Namur, sous les murs de Courtray, dans la plaine de Groeninghe.
C'était sur ce plateau élevé, borné au nord par la Lys, à l'ouest par
les fossés du Château de Courtray, à l'est et au sud par un petit
ruisseau, que tous les défenseurs de l'indépendance flamande venaient
planter leurs bannières et répondre à l'appel de leurs chefs.
Au premier rang, nommons les milices de Bruges, conduites par Pierre
Coning et Jean Breydel. On y voyait toutes les corporations rangées
autour de leurs doyens. Tous les membres des métiers portaient de
riches costumes quelquefois jaunes ou bleus, quelquefois blancs avec
une croix rouge; tous étaient armés avec soin. Mais c'était surtout au
milieu des milices du Franc qu'il fallait chercher le zèle le plus
belliqueux et une soif de vengeance qui ne pouvait s'étancher que dans
le sang. A toutes les époques, la destinée des habitants du Franc
avait été de souffrir, plus que toutes les autres populations, des
invasions étrangères auxquelles leurs mœurs restaient constamment
hostiles. Four eux l'histoire du quatorzième siècle était l'histoire
de tous les siècles précédents. De même que Richilde et Mathilde,
Jacques de Châtillon les avait réduits à un état voisin de la
servitude; et après avoir accueilli avec enthousiasme la présence de
Guillaume de Juliers, ils étaient accourus à la voix du fils du comte
de Flandre pour repousser les étrangers. A demi nus, la tête haute,
les membres robustes et nerveux, brandissant dans leurs mains la
massue de leurs ancêtres, garnie du _scharmsax_, ils se serraient
autour d'Eustache Sporkin, arrière-petit-fils de l'un des chefs des
_Blauvoets_.
Nous avons déjà nommé les barons zélandais et allemands qui servaient
la cause des communes flamandes; quelques chevaliers, qu'indignait
l'oppression du comte Jean sans Merci, quittèrent aussi le Hainaut
pour les rejoindre: parmi ceux-ci on remarquait André de Landas et
Richard du Chastel. Du Brabant et du Limbourg étaient accourus Hugues
d'Arckel, Jean de Cuyk, Gilles et Henri de Duffel, Arnould de Looz,
Goswin de Gotzenhove, Henri de Petersem. Mais il faut surtout signaler
la part que la noblesse flamande prit à la défense de la Flandre.
Plusieurs chevaliers avaient protesté contre la conquête de Philippe
le Bel en suivant Gui de Dampierre dans sa captivité. D'autres, plus
nombreux, se pressaient près de l'abbaye de Groeninghe pour y relever
la bannière du comte de Flandre. C'étaient Baudouin de Poperode,
vicomte d'Alost, Sohier et Jean de Gand, Baudouin, Thierri et Jean de
Hondtschoote, Philippe d'Axel, Robert de Leeuwerghem, Gautier de
Vinckt, Gérard de Rodes, Michel de Carnin, Sohier de Courtray, Gilles
de Mullem, Arnould d'Audenarde, Eustache de Maldeghem, Eustache et
Hellin de Calcken, Jean Van de Woestyne, Jean de Menin, Jacques de
Lembeke, Jean de Tournay, Francon de Somerghem, Gilles de Poelvoorde,
Gilles de Moorslede, Pierre de Bailleul, Daniel de Belleghem, Alexis
d'Assenede, Godefroi de Wercken, Baudouin de Winendale, Gilbert de
Beernem, Gilbert de Dunkerke, Michel de Coudekerke, Philippe de Moor,
Hellin de Steelant, Jean, Pierre et Louis et de Lichtervelde, Jean de
Cockelaere, Baudouin de Crombeke, Arnould de Beerst, Baudouin de
Raveschoot, Roger de Ghistelles, Guillaume de Breedermeersch, Henri de
Pitthem, François de Meulebeke, Salomon de Sevecote, Gauthier de
Deynze, les sires de Gavre, de Steenhuyze, de Heyne, de Nockere,
d'Anseghem, de Landehem, d'Herzeele, de Masmines, de Vosselaere.
Guillaume de Boonem, chevalier de l'ordre de l'Hôpital, qui avait pris
part avec Jean Breydel, à l'escalade du château de Male, y commandait
des écuyers que l'on désignait sous le nom des chevaliers du Cygne. Là
se trouvaient aussi trois troupes de templiers: les templiers noirs,
les templiers blancs et les templiers gris. Les habitants d'Ypres
avaient envoyé, malgré l'opposition des _Leliaerts_, cinq cents hommes
d'armes vêtus de rouge et sept cents arbalétriers au corselet noir. A
Gand, sept cents bourgeois avaient violé les ordres des magistrats,
pour payer leur dette à la patrie; leurs chefs étaient Jean de
Coeyghem, Simon Bette, Simon de Vaernewyck, Philippe Uutenhove,
Baudouin Devos, Pierre, Gérem et Baudouin Goethals, Simon Loncke qui
portait la bannière de la ville de Gand, où Notre-Dame semble veiller
sur le noble lion endormi à ses pieds, et Jean Borluut dont le nom
rappelait le triomphe de la cause nationale à une autre époque. Enfin
la veille de la bataille, six cents hommes d'armes du marquisat de
Namur étaient arrivés dans la plaine de Groeninghe.
Toutes les forces des Flamands représentaient environ vingt mille
hommes. Ils plaçaient leur espoir en Dieu, et avaient résolu de mourir
pour la défense de leurs lois et de leur liberté. Les historiens
contemporains comparent les Flamands aux Israélites, et les armées de
Philippe le Bel à celles des rois de Babylone. «Ce fut certainement
par le jugement de Dieu, dit Jean Villani, que l'on vit s'accomplir
des choses qui paraissaient impossibles: c'est ainsi que lorsque le
peuple d'Israël était glacé de terreur à la vue de la puissance et de
la multitude de ses ennemis, il entendit la voix de Dieu qui disait:
Combattez avec courage, car le succès des batailles est dans ma main
et non dans la force du nombre, parce que je suis le Dieu des armées.»
Matthieu de Westminster ajoute que l'armée des Français était si
nombreuse que leurs chevaux et leurs chars cachaient la surface de la
terre. Toutes les provinces de la monarchie avaient envoyé leur
noblesse; on avait recruté des Navarrais et des Espagnols; puis on
avait appelé à grands frais les meilleurs archers de la Lombardie et
du Piémont; on avait distribué aux sergents d'armes des casques faits
chez les Tartares; Godefroi de Brabant et Jean de Hainaut, qui
espéraient tous les deux profiter du démembrement de la Flandre,
s'étaient aussi rendus sous les bannières françaises. Villani (son
évaluation est la moins exagérée) porte cette armée à sept mille cinq
cents chevaliers, dix mille archers et trente mille sergents d'armes.
Lorsque le comte d'Artois quitta Lille, le 8 juillet, son orgueil
n'apercevait plus d'obstacle; une victoire aisée devait le conduire
aux portes de Bruges, tandis qu'une flotte venue de Normandie se
joindrait à une flotte hollandaise pour attaquer la Flandre par le
rivage de la mer. Il avait, disait-on, fait charger ses chariots de
cordes destinées à former des gibets, sans épargner personne. «Dès que
les Français entrèrent en Flandre, dit le frère mineur de Gand, ils
cherchèrent à semer la terreur par leur cruauté, car ils exterminaient
tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, ne respectant ni les femmes, ni
les vieillards ni les enfants. Mais ces dévastations, loin d'effrayer
les Flamands, n'excitèrent que de plus en plus leur fureur en les
portant à de terribles représailles.»
Il fallut deux jours à l'armée française pour se réunir devant
Courtray. Tandis que des escarmouches s'engageaient à l'entrée des
faubourgs, Robert d'Artois et ses chevaliers faisaient dresser leurs
tentes sur une colline qu'on appelait alors le _Mossenberg_, mais qui
depuis ne fut plus connue que sous le nom de _Berg van Weelden_, parce
que, selon le récit des historiens contemporains, les chevaliers
français y passèrent ces deux journées au milieu des banquets, des
jeux et des plaisirs.
Le mercredi 11 juillet 1302, le soleil se leva voilé de nuages et de
brouillard. Douze cents Yprois avaient été placés sur les remparts de
la ville et vis-à-vis des fossés du château, pour empêcher toute
sortie du châtelain de Lens. Le reste de l'armée flamande s'était
rangé en bon ordre, en forme de croissant, devant un large fossé,
creusé à une largeur de cinq brasses et à une profondeur de trois, que
l'on avait recouvert de rameaux pour cacher aux ennemis les travaux
qui y avaient été faits. A l'aile droite, les corporations de Bruges
avaient pour chef Gui de Namur; l'aile gauche, composée des Gantois et
des milices du Franc, obéissait à Guillaume de Juliers et se
prolongeait jusqu'à l'angle formé par le ruisseau de Groeninghe qui
coule vers la Lys. Guillaume de Juliers et Gui de Namur, saisissant un
_goedendag_, avaient mis pied à terre. Jean de Renesse, Hugues
d'Arckel et d'autres chevaliers suivirent leur exemple.
L'armée flamande avait commencé la journée par le jeûne et la prière.
Cependant, lorsqu'on vit que le moment du combat approchait, on fit
distribuer quelques vivres. Ce repas fut sobre et court. Les chefs de
l'armée ne prirent qu'un peu de poisson et un peu d'oseille, puis ils
conférèrent l'ordre de chevalerie à plusieurs écuyers et à environ
quarante bourgeois; parmi ceux-ci étaient Jean Breydel, Pierre Coning
et ses deux fils. Gui de Namur et Guillaume de Juliers exhortaient
tous leurs amis à combattre vaillamment. «Vous voyez devant vous, leur
disaient-ils, ceux qui se sont armés pour votre destruction; quel que
soit leur nombre, c'est en Dieu qu'il faut mettre votre confiance,
invoquez sa protection.»--«Souvenez-vous, ajouta Guillaume de Renesse,
que notre cri de guerre sera toujours: Flandre au Lion!» Puis un
prêtre leur montra le viatique, et chaque homme prenant un peu de
terre la porta à ses lèvres. Cette terre, bénie par la religion, était
désormais sainte: c'était celle de la patrie.
Toute l'armée française s'était rangée en bataille sur la route de
Tournay, près du château de Mosschere: elle était divisée en dix corps
principaux.
Le premier, où l'on ne remarquait que quatre cents chevaux, comprenait
les archers provençaux, navarrais, espagnols et lombards, commandés
par le sénéchal de Guyenne, Jean de Burlas. Le deuxième et le
troisième, formés de douze cents écuyers, obéissaient à Raoul et à Gui
de Nesle. Là se trouvaient Renaud de Trie, Guillaume de Saint-Valery,
Jean d'Haveskerke, qui avait naguère défendu le château de Cassel
contre Guillaume de Juliers, Pierre de Sanghin, que Robert de Béthune
avait dépouillé, cinq années auparavant, de la châtellenie de Lille.
Le comte de Clermont était le chef de huit cents chevaliers. Le comte
d'Artois en comptait plus de mille à sa suite: on reconnaissait de
loin le chef de l'armée française à sa taille élevée et à ses armes
brillantes.
Après la _bataille_ du comte Gui de Saint-Pol, où se pressaient sept
cents chevaliers, paraissait un autre corps de cavalerie sous les
ordres des comtes d'Eu, d'Aumale et de Tancarville: il était aussi
nombreux que celui du comte d'Artois. La huitième _bataille_ était
celle des chevaliers allemands que dirigeait le comte de Saxe. La
neuvième était composée de huit cents chevaliers que Godefroi
d'Aerschot, oncle du duc de Brabant, avait conduits au camp français.
La dernière est la plus considérable de toute l'armée, car elle
comprend deux cents chevaliers, dix mille arbalétriers et trente mille
sergents d'armes lombards, piémontais, navarrais, provençaux et
français. Leur chef est aussi celui qui semble le plus altéré de
vengeance: c'est Jacques de Châtillon.
Devant tous les chevaliers français se place un chevalier flamand du
parti _leliaert_, Guillaume de Mosschere, que Philippe le Bel a créé
châtelain de Courtray: le sol que foule l'armée du comte d'Artois est
l'héritage de ses pères. Il a accepté la mission de guider les
étrangers dans cette plaine dont tous les sentiers lui sont connus. En
contribuant à la ruine de ses concitoyens, il espère profiter de leurs
dépouilles: déjà, en 1298, il a reçu de Raoul de Nesle les terres
enlevées à un noble bourgeois de Gand nommé Guillaume d'Artevelde.
Les historiens flamands racontent que de tristes présages
accompagnèrent les préparatifs des Français. Des colombes voltigeaient
autour des milices de Gui de Namur, tandis que des corbeaux, planant
au-dessus de l'armée française, semblaient, par leurs croassements,
appeler l'heure du carnage. On disait aussi que le comte d'Artois
s'était levé triste et sombre. Au moment où il s'armait, une louve
familière, qui ne le quittait jamais, lui avait sauté à la gorge et
avait voulu le mordre. Enfin, lorsqu'il s'était éloigné de sa tente,
son cheval s'était cabré trois fois avant de marcher en avant. Un
augure plus certain de malheur était l'ardeur impatiente qui agitait
l'esprit du comte d'Artois. Quelques vieux chevaliers n'avaient point
oublié que son père avait causé par le même aveuglement,
cinquante-trois ans auparavant, la destruction d'une armée française à
la bataille de Mansourah, où il avait péri.
Déjà le signal du combat avait été donné: le châtelain de Lens avait
fait lancer, du haut du château de Courtray, des flèches enflammées
qui étaient dirigées vers l'abbaye de Groeninghe, afin d'indiquer aux
Français quelle était la position des Flamands. Le comte d'Artois
envoya aussitôt ses maréchaux pour la reconnaître, et ils virent avec
étonnement que, loin de se retirer en désordre devant des forces
supérieures, ils s'étaient rangés les uns près des autres, formant une
muraille de leurs corps et tenant leurs _goedendags_ levés, comme des
chasseurs qui attendent le sanglier. Godefroi de Brabant suppliait le
comte d'Artois de remettre la bataille au lendemain, disant que les
milices flamandes, peu habituées à rester réunies dans un camp et
dépourvues de vivres, ne tarderaient point à se disperser. Le comte
d'Artois rejeta ce conseil avec hauteur. «Nous sommes supérieurs en
nombre; nous sommes à cheval, ils sont à pied; nous avons de bonnes
armes, ils n'en ont point, et nous resterions immobiles à l'aspect de
nos ennemis déjà glacés de terreur!» Il oubliait, comme le dit un
historien hollandais, que le courage ne manque jamais à ceux qui
combattent pour leur liberté, et qu'il n'est point d'armes plus
terribles que celles que leur donne la défense de leur patrie et de
leurs vies.
Tandis que toute la cavalerie se formait en trois divisions
principales, commandées par le comte d'Artois, Raoul de Nesle et Gui
de Saint-Pol, les archers italiens, soutenus par les sergents d'armes,
s'avancèrent vers la route de Sweveghen, où quelques archers flamands
s'étaient placés au bord d'un ruisseau, protégés par des haies
épaisses. Leur nombre était peu considérable, et de toutes parts
sifflait sur leurs têtes une grêle de traits qui obscurcissait le
ciel. En ce moment, le sire de Valpaga s'écria en s'adressant au comte
d'Artois: «Sire, ces vilains feront tant qu'ils auront l'honneur de la
journée; et s'ils terminent seuls la guerre, que restera-t-il donc à
faire à la noblesse?--Eh bien! qu'on attaque,» répliqua le prince. Les
maréchaux italiens, Simon de Piémont et Boniface de Mantoue, voulurent
toutefois l'en dissuader: ils représentaient que, dès que leurs
archers auraient rompu les rangs des Flamands et les auraient
contraints à quitter leurs fossés et leurs retranchements, les
chevaliers auraient seuls la gloire de les poursuivre. Le connétable,
bien que le mariage de sa fille avec Guillaume de Flandre et sa
conduite généreuse à l'égard des Flamands le rendissent suspect de
quelque partialité aux yeux de ses compagnons d'armes, s'empressa
d'appuyer leur avis. «Par le diable! interrompit le comte d'Artois de
plus en plus irrité, ce sont des conseils de Lombards; et vous,
connétable, vous avez encore de la peau du loup.--Sire, répondit Raoul
de Nesle, si vous allez là où j'irai, vous irez bien avant.»
A ces mots, le connétable s'élança avec impétuosité: les chevaliers
qui le suivaient foulaient aux pieds de leurs chevaux les pauvres
archers italiens, et, dans leur jalousie, ils coupaient même de leurs
glaives les cordes de leurs arcs, afin qu'ils leur abandonnassent tous
les périls et tout l'honneur de la victoire. Les archers flamands,
menacés par ce choc terrible, se retiraient précipitamment; mais les
retranchements qui avaient été élevés à la hâte ne purent arrêter la
course rapide de la cavalerie française. Soit qu'elle eût trouvé
quelque passage plus facile, soit qu'en certains endroits les cadavres
amoncelés eussent comblé le lit du ruisseau, elle vint heurter avec
une force irrésistible les rangs des Flamands qui s'entr'ouvrirent.
Raoul de Nesle renversa Guillaume de Juliers, mais on le secourut
presque aussitôt et il continua à prendre part à la lutte. Près de
lui, son écuyer, Jean de Gand, soutenait sans reculer la bannière de
Juliers. Quatre fois il fut jeté au milieu des morts, quatre fois il
se releva. Encouragé par son exemple, Sohier Loncke défendait
bravement la bannière de Gand, Jean de Renesse accourut; mais deux des
plus vaillants chevaliers français, le sire de Moreul et le sire
d'Aspremont, s'étaient réunis pour le combattre. Souvent Jean de
Renesse, entouré d'ennemis, disparaissait à tous les yeux, puis on
voyait briller de nouveau son écu au léopard d'or: autant l'attaque
était vive, autant la résistance fut héroïque.
Cependant la garnison du château de Courtray avait tenté une sortie,
afin de prendre l'armée flamande en flanc. Ce mouvement, quoique
arrêté aussitôt par la fermeté des Yprois, ne resta point inconnu des
combattants. Il encouragea les Français et sema la terreur parmi les
Flamands. Quelques-uns cherchaient déjà à se réfugier dans la ville;
d'autres traversaient en nageant les eaux de la Lys. Toute l'armée
flamande se trouva rejetée en désordre jusqu'au monastère de
Groeninghe. Ces autels qu'avait élevés Béatrice de Dampierre ne
devaient-ils pas être propices aux prières de ses neveux? Ce fut dans
le moment le plus critique, lorsqu'une destruction complète semblait
inévitable, que Gui de Namur, tournant ses regards vers l'abbaye de
Notre-Dame de Groeninghe, s'écria à haute voix: «Sainte reine du ciel,
secours-moi en ce péril!»
A ce cri, tous les Flamands s'arrêtèrent et le combat recommença.
Guillaume de Juliers, Gui de Namur, Jean de Renesse, Guillaume de
Boonem, Jean Borluut, qui transmit à ses descendants sa glorieuse
devise: _Groeninghe velt!_ Baudouin de Poperode, dont le bras était
armé d'une énorme massue, repoussent les Français jusqu'au ruisseau de
Groeninghe. Ce fut là que périt le connétable Raoul de Nesle, après
avoir, comme il l'avait lui-même annoncé, pénétré plus avant qu'aucun
autre chevalier. Jean Borluut l'avait pressé de rendre son épée, mais
le sire de Nesle préféra la mort aux soupçons qui flétrissaient son
honneur. Par un hasard étrange, Jacques de Châtillon qui avait été le
successeur de Raoul de Nesle dans le gouvernement de la Flandre
combattait aussi près de lui. Il tomba de même en se défendant
vaillamment, et avec lui le chambellan de Tancarville, et ce noble
sire d'Aspremont qu'on avait vu un jour retirer de sa poitrine un
trait qui l'avait percé de part en part, et qui cette fois ne devait
pas survivre à ses blessures: mille chevaliers cherchent à les venger,
et succombent sous les coups des Flamands; au milieu d'eux, un homme
s'est jeté à genoux: revêtu pour la première fois d'une cotte d'armes,
il croyait assister à une victoire et non pas prendre part à un
combat; il implore en tremblant, mais sans l'obtenir, la pitié de ceux
qui l'entourent. C'est le chancelier de Philippe le Bel, Pierre Flotte
lui-même!
Le comte de Juliers avait été conduit hors de la mêlée, le visage
inondé de sang. Cependant son écuyer craignit que son absence ne fût
remarquée et ne décourageât ses compagnons. Il se hâta de revêtir
lui-même l'armure de son maître, et s'élança au milieu des combattants
en s'écriant: «C'est encore Guillaume de Juliers qui lutte avec vous!»
Il était neuf heures du matin, lorsque le comte d'Artois, apprenant
que la bataille se prolongeait, se porta en avant en disant: «Que ceux
qui me sont fidèles me suivent!» Abandonnant la route que l'attaque du
sire de Nesle avait tracée, il poussa droit aux Flamands. En vain un
chevalier champenois, Froald de Rains, l'avertit-il de prendre garde
au fossé qui se trouvait devant lui; il donne de l'éperon à son
cheval, qui, par un effort vigoureux, le franchit et porte le comte
d'Artois au milieu de ses ennemis. Le prince français, se penchant
vers la bannière de Flandre, la saisit par la hampe et la déchire en
lambeaux; mais son mouvement a fait glisser l'un de ses étriers, et un
frère convers de Ter Doest, qui avait fui de son abbaye pour rejoindre
le sire de Renesse (il se nommait Guillaume de Saeftingen), profite de
ce moment pour le renverser et le jeter à terre. Quelques hommes de la
corporation des courtiers lui enlèvent aussitôt son épée. «Je me
rends! je me rends! s'écrie-t-il: je suis le comte d'Artois!» mais les
assaillants lui répondent, en flamand, avec une cruelle ironie: «Nous
ne te comprenons pas!» Et avant que Gui de Namur ait pu s'approcher
pour sauver ses jours, il a péri sous leurs coups.
Tous les chevaliers qui accompagnaient le comte d'Artois dans sa
course impétueuse galopaient à travers la plaine, en criant: «Montjoie
saint Denis!» Ils ignoraient ce qui se passait, et vinrent, les uns
après les autres, se précipiter dans les fossés dont les Flamands
avaient entouré leurs retranchements. Les massues et les lances se
brisaient sur les cuirasses et les casques de fer qu'elles faisaient
voler en éclats. Là succombèrent misérablement des princes et des
barons, qui, sans pouvoir arracher aux vainqueurs les restes sanglants
de leur chef, le suivirent dans la tombe: il faut nommer Godefroi et
Jean de Brabant, Jean de Hainaut, Godefroi de Boulogne, Henri de
Luxembourg, les comtes d'Eu, d'Aumale, de Soissons, de Grandpré, et un
chevalier français d'outre-mer qu'on nommait le roi de Mélide.
Cette double mêlée, dans laquelle le comte d'Artois et Raoul de Nesle
avaient succombé, avait à peine duré une heure. Des princes,
d'illustres barons, d'intrépides chevaliers, avaient mordu la
poussière sans que le corps de réserve s'ébranlât pour leur porter
secours. Enfin le comte d'Angoulême, s'approchant du comte de
Saint-Pol, lui reprocha de ne pas oser venger la mort de son frère, et
se dirigea, avec les comtes de Boulogne, de Dammartin et de Clermont,
au devant de Gui de Namur et de Guillaume de Juliers, qui avaient
traversé, avec les nobles qui les entouraient, le ruisseau de
Groeninghe à l'est de leurs retranchements. Le choc fut rude, et les
comptes de la commune de Bruges nous apprennent que parmi ceux qui
réclamèrent plus tard le prix de leurs chevaux percés de traits, se
trouvaient Henri de Petersem, Jean de Menin, Olivier de Belleghem,
Guillaume Van der Haeghen, Francon de Somerghem, Hellin de Steelant,
Bernard del Aubiel, Éverard de Calcken, Henri de Pape, Henri de
Cruninghe, Gauthier de Vinckt, Jacques de Sevecote, et Jean Breydel,
qui, ce jour-là, avait ceint la première fois l'épée de chevalier.
Toutefois, quels que fussent les efforts du comte d'Angoulême et de
ses amis, ils ne tardèrent point à comprendre qu'il ne leur restait
aucun espoir de reconquérir la victoire, et après quelques moments
d'une lutte acharnée ils tournèrent bride et s'élancèrent en désordre
dans les rangs des hommes d'armes qui résistaient encore. Le comte de
Saint-Pol avait déjà quitté le champ de bataille.
Les Flamands étaient descendus dans le terrain marécageux où avait eu
lieu le premier combat des archers. Ce fut là, dans le _Bloed-Meersch_
(prairie sanglante), que succombèrent douze ou quinze mille sergents
d'armes français: culbutés par les mouvements de la chevalerie
française, ils se trouvaient rejetés en désordre dans des fondrières
couvertes de broussailles où ils ne pouvaient pas se défendre.
Plusieurs nobles chevaliers, dans leur fuite rapide, virent également
leurs coursiers s'y enfoncer pour ne plus se relever; mais les
Flamands les recevaient à rançon, à moins qu'ils n'appartinssent au
parti des _Leliaerts_. Ainsi le châtelain de Bourbourg est mis à mort
sans pitié, et son corps dépouillé de ses vêtements est traîné dans la
boue comme celui d'un traître. Les Flamands n'épargnent pas davantage
les chevaliers brabançons, bien que par ruse, ils répètent à leur
exemple: «Flandre au Lion!» Plus loin, ils aperçoivent le sire de
Mosschere qui fuit devant eux; ils l'atteignent, et quoiqu'il se jette
à genoux, en jurant fidélité à Gui de Namur, ils le frappent au pied
du château où il était né; Jean Breydel et Pierre Coning ont vengé
Guillaume d'Artevelde, afin qu'un neveu de Guillaume d'Artevelde se
souvienne un jour aussi de venger à son tour les fils des vainqueurs
de Courtray.
Du château de Mosschere au camp des Français, il n'y avait pas loin:
on s'élança de toutes parts sur le Mossenberg. Les habitants des
contrées voisines de Furnes et de Ghistelles, aux mœurs rudes et
grossières, y contemplèrent avec admiration ces somptueux pavillons
de soie et de velours, dont l'or et les joyaux rehaussaient l'éclat.
C'était toutefois sur le champ de bataille que se trouvaient les
trophées les plus glorieux de la victoire. Les vainqueurs y mesuraient
au boisseau les éperons dorés des chevaliers: ils recueillirent aussi
les plus illustres bannières de France, celles des barons morts ou
fugitifs, et vinrent les planter devant les remparts du château de
Courtray. Tandis que le châtelain de Lens et ses compagnons se
préparaient à accepter les conditions les plus généreuses qui aient
jamais été insérées dans une capitulation, Guillaume de Juliers et Gui
de Namur, épuisés de fatigue, s'endormaient sous leur armure, sur le
théâtre même de leur triomphe. Le lendemain, à leur réveil, un moine
d'Audenarde vint les supplier de permettre qu'il donnât la sépulture
au comte d'Artois. Guillaume de Juliers le repoussa d'abord avec
dédain. «Je le traiterai, dit-il, comme il a traité mon frère.» Il
s'adoucit toutefois et autorisa le moine d'Audenarde à faire ensevelir
honorablement, dans l'église de Groeninghe, le comte d'Artois, le
comte d'Eu, le comte d'Aumale, le roi de Mélide et d'autres chevaliers
français.
Les Flamands avaient poursuivi les Français pendant deux lieues; les
comtes de Boulogne et d'Angoulême s'étaient retirés vers Lille mais le
comte de Saint-Pol, agité par une terreur plus vive, et impatient de
trouver un asile contre la fureur des Flamands, avait pris la route de
Tournay. Pour comble de honte, les magistrats de cette ville lui en
fermèrent les portes. «Du haut des tours de notre monastère, raconte
l'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, nous pouvions
voir les Français fuir sur les routes, à travers les champs et les
haies, en si grand nombre qu'il faut avoir assisté à ce spectacle pour
pouvoir le croire. Il y avait dans les faubourgs de notre ville et
dans les villages voisins une si grande multitude de chevaliers et
d'hommes d'armes tourmentés par la faim, que c'était chose horrible à
voir. Ils donnaient leurs armures pour avoir du pain; mais la plupart
étaient si tremblants que leur terreur les empêchait de le porter à
leurs bouches.»
Un chevalier français avait tracé à la hâte quelques mots sur un
lambeau de parchemin rougi de son sang: sinistre message qui annonça
au roi Philippe le Bel la bataille du 11 juillet 1302.
A Rome, les serviteurs du pape réveillèrent Michel As Clokettes au
milieu de la nuit et le conduisirent au palais du Vatican: Boniface
VIII avait voulu instruire lui-même le chanoine de Soignies du
triomphe des armes flamandes.
Au bruit de la bataille de Courtray, un cri de liberté avait retenti
dans toute l'Europe.
En France, Toulouse et Bordeaux s'insurgèrent et chassèrent les
officiers de Philippe le Bel.
En Italie, Florence s'émut, et les communes de Bologne, de Mantoue, de
Parme et de Vérone conclurent une fédération intime, tandis que, du
sein des Alpes helvétiques, les échos de Morgarten répondaient à ceux
du champ de bataille de Groeninghe.
Dans le Hainaut, à Liége, en Brabant, en Zélande, le même enthousiasme
se manifestait de toutes parts.
Une extrême agitation régnait à Gand. On y avait appris qu'une
bataille décisive était engagée près de Courtray, et les deux partis
en attendaient le dénoûment avec anxiété. Dès qu'il fut connu, les
_Leliaerts_ se cachèrent et la bannière de Flandre fut publiquement
arborée. Le 15 juillet, Guillaume de Juliers et Gui de Namur
arrivèrent à Gand suivis de toute l'armée victorieuse, que précédaient
les sept cents Gantois de Jean Borluut. Jean de Namur, qui accourait
pour prendre part à la lutte contre les Français, les rejoignit à Gand
presque aussitôt: ils y passèrent sept jours. Les magistrats et les
capitaines des corporations de Bruges, accompagnés d'un grand nombre
de bourgeois, s'étaient rendus au devant d'eux pour les recevoir. Les
comptes de la ville de Bruges renferment des détails intéressants sur
les honneurs qui y attendaient les défenseurs de la Flandre. Ils
indiquent même quels furent, parmi tous les bourgeois empressés à leur
donner l'hospitalité, ceux qui accueillirent dans leurs foyers les
chevaliers flamands, allemands ou zélandais. On y voit qu'un banquet
solennel leur fut donné à l'hôtel de Paul de Langemarck, et que de
nombreuses récompenses couronnèrent leurs services. On offrit des vins
de la Rochelle à Pierre Coning et à Jean Breydel, et le premier obtint
de plus le tonlieu du port de Damme, accordé en 1273 par Gui de
Dampierre à Jaquemon Louchard, et récemment confisqué par la commune
de Bruges.