Quelques maisons religieuses possédaient en Flandre de vastes

propriétés. Les priviléges dont elles jouissaient, les rendaient

en quelque sorte souveraines dans leurs domaines. De plus, à une

époque où de célèbres écrivains s'occupaient de l'organisation de

la société, comme si elle n'eût point existé avant eux et ne dût

dater que de la publication de leurs systèmes, les moines

offraient aux yeux du prince, qui s'associait à ces vagues et

stériles élucubrations, un tort irrémissible: celui de s'absorber

dans les devoirs de la vie religieuse en restant étrangers à la

vie politique. Leur suppression fut la première mesure du nouvel

empereur. Le clergé s'émut: il revendiqua pour les maisons

abolies des droits de propriété dont l'origine était connue, que

la sanction des temps avait confirmés et qui, sous le règne des

lois, sont, chez le moindre citoyen, considérés comme sacrés; les

tendances irréligieuses qui agitaient la France, lui faisaient

paraître cette innovation plus dangereuse. Le conseil de Flandre

fit entendre les mêmes plaintes; mais les états, confiants dans

les intentions de l'empereur, s'y soumirent et se contentèrent de

demander que les biens des maisons religieuses supprimées

servissent à fonder des établissements pour les enfants trouvés,

pour les pauvres femmes près de devenir mères, ainsi que pour les

insensés et les vieillards infirmes, de peur que les monastères,

qui jusque-là avaient soulagé toutes ces misères, ne venant à

leur manquer tout à coup, il n'en résultât une foule de crimes;

ils intercédèrent en faveur des béguinages, qui, n'offrant qu'une

retraite momentanée, ne séparaient point leurs habitants de la

société: ils demandèrent aussi que des débris des richesses des

opulents monastères on augmentât le pécule des prêtres employés

dans les villes et dans les villages, qui étaient les membres les

plus pauvres du clergé.

En 1784, Joseph II publia, sur les devoirs de tous les ordres de

l'État, un manifeste où il insistait «sur l'application et

l'exécution de tous ses principes et de tous ses ordres.» A côté

de maximes générales, présentées non sans emphase, quelques

phrases vagues annoncent de plus en plus l'existence d'un vaste

plan de réformes. L'année suivante on commença à le connaître, et

l'on craignit aussitôt qu'il ne sapât l'œuvre immortelle de

Marie-Thérèse et de Charles de Lorraine. Des édits impériaux

modifièrent les priviléges et jusqu'aux usages qui semblaient

être inséparables de ces priviléges. Les gildes qui avaient pris

part à toutes les célèbres journées du moyen-âge, nos kermesses

si populaires, parce qu'en plusieurs endroits, notamment à Ypres,

elles rappelaient des victoires de la vieille Flandre, furent

successivement abolies (édits du 11 février et du 8 avril 1786).

Les châtellenies se virent enlever la direction des chemins

publics qu'elles avaient créés, afin qu'elle pût être transférée

à Bruxelles (édits du 12 septembre 1785 et du 8 février 1786).

Elles se défendirent toutefois vivement et démontrèrent dans un

long mémoire combien le nouveau système était onéreux et

impraticable, inique et illégal: après avoir exposé que les

commissaires des châtellenies étaient de véritables juges,

appliquant tous les jours aux difficultés que présentait

l'exécution des voies publiques la jurisprudence des édits et

des coutumes, elles ajoutaient: «Si on leur substitue un bureau

composé en grande partie de Brabançons ou de militaires (et ce

serait se faire illusion que de croire que le militaire pourra

s'entendre avec le civil), on établit non-seulement de prétendus

juges qui ignorent nos lois, mais on attrait virtuellement en

justice les Flamands hors de leur pays, contre la teneur expresse

de leurs priviléges; et si ces juges s'écartent de nos lois,

quel est le tribunal de justice où le peuple avec confiance

portera ses griefs? Ah! sérénissimes princes, nous avons

travaillé pendant la tempête, nous avons remis pour ainsi dire

le vaisseau à flot... Voilà la récompense qui nous attendait après

soixante-cinq ans de veilles et de travaux. Qu'avons-nous fait

pour mériter un sort aussi humiliant?... Il n'en faut pas plus

pour faire évanouir l'autorité des lois et élever sur leurs

débris un gouvernement militaire[23]!»

[23] Ce mémoire subit quelques modifications avant d'être remis.

Pendant cette même année 1786, l'empereur ordonna la suppression des

séminaires diocésains et l'établissement d'un séminaire général à

Louvain: Joseph II oubliait que si l'ordre social repose sur la double

base de l'autorité religieuse et de l'autorité temporelle, l'on ne

peut jamais confondre leurs droits et leurs devoirs. En franchissant

le seuil sacré des temples pour les soumettre à ses innovations, il

ouvrait au clergé appelé à défendre ses droits l'arène des discussions

irritantes des intérêts politiques. C'est ainsi que, dans le

gouvernement des peuples, chaque faute porte en soi son châtiment.

Les états de Flandre avaient opposé aux envahissements de Joseph II

une double protestation également éloquente: d'une part, ils

ordonnèrent qu'on réimprimât les priviléges de la Flandre depuis les

premiers temps du moyen-âge; d'autre part, ils décidèrent qu'en

présence des édits qui avaient enveloppé les Bollandistes dans la

proscription des associations religieuses, ils feraient continuer aux

frais du pays la plus vaste et la plus admirable de toutes les

collections hagiographiques. Si les Bollandistes étaient la plupart

des religieux flamands, les _Acta sanctorum_ étaient aussi pour la

Flandre un monument tout national qui lui offrait les traces de ses

premiers pas dans l'histoire de la société: les priviléges qu'on

faisait publier, étaient les titres d'un autre âge et d'une autre

civilisation.

La Flandre ne devait malheureusement pas rester longtemps dans ces

voies où la fermeté n'excluait pas la modération.

D'autres usurpations de l'autorité impériale allaient préparer les

usurpations non moins violentes de l'esprit de sédition et de révolte:

Joseph II abordait sans hésiter un ordre de mesures tellement graves

qu'il faudrait remonter aux plus mauvais jours de la mainbournie de

Maximilien et de l'administration des gouverneurs espagnols pour en

trouver un autre exemple.

Un diplôme du 1er janvier 1787 était ainsi conçu:

«Considérant les frais énormes qu'entraîne à la surcharge de nos

peuples la forme actuelle des administrations provinciales, nous avons

résolu de les _simplifier_ de la manière suivante:

«Les colléges actuels des députés des états de toutes nos provinces

belgiques viendront à cesser avec le dernier du mois d'octobre de

cette année et resteront supprimés.

«Au lieu de ces colléges, les états de Brabant, de Flandre et de

Hainaut choisiront, parmi ceux de leurs membres _qui seront

préalablement reconnus capables par le gouvernement_, un député pour

chacune de ces provinces, qui sera agrégé au conseil du gouvernement.»

Dans un autre diplôme portant la même date on remarquait les

dispositions suivantes:

«Nous supprimons tous nos conseils actuels de justice aux Pays-Bas et,

à leur place, nous établissons en notre ville de Bruxelles un conseil

souverain de justice...»

Enfin, par un édit du 12 mars, la Flandre fut divisée en cercles et

soumise à des intendants nommés par l'Empereur.

L'irritation fut extrême. La Flandre, si fidèle à Marie-Thérèse et

encore pleine de respect pour l'archiduchesse Marie-Christine,

semblait ne plus reconnaître l'autorité impériale représentée à ses

yeux par le ministre plénipotentiaire d'Autriche, Belgiojoso, devenu

depuis longtemps impopulaire par ses vexations et des exactions de

toute espèce. On se souvenait qu'en 1786, le comte de Belgiojoso,

chargé alors du gouvernement des Pays-Bas, avait envoyé en Flandre le

colonel de Brou, dictateur militaire, qui faisait arrêter les

bourgeois et prétendait disposer librement des fonds de la province

pour tous les travaux qu'il jugeait utiles. Au nom du comte de

Belgiojoso on joignait celui du chancelier de Brabant, Crumpipen,

dont l'influence était sans limites. Des ressentiments encore récents

se réveillèrent. La Flandre n'accusait que le comte de Belgiojoso et

le chancelier Crumpipen; elle n'écoutait que la haine qu'elle leur

portait, en résistant ouvertement à Joseph II, et elle semblait

fatalement engagée dans cette voie lorsque Marie-Christine, qui

appréciait mieux que son frère la situation des Pays-Bas, évita le

péril par sa sagesse en suspendant l'exécution des mesures qu'elle

désapprouvait.

«Chers et bien amés, portait la déclaration des gouverneurs des

Pays-Bas du 4 juin 1787, nous vous faisons la présente pour vous dire

que nous tenons, à l'égard de la province de Flandre, en surséance

absolue et parfaite, sans limitation ni exception quelconques, toutes

les dispositions contraires directement ou indirectement à la

constitution de ladite province de Flandre ou aux droits, franchises,

priviléges, chartres, coutumes, usages et autres droits quelconques,

publics et particuliers; que de plus les infractions y faites seront

aussi, sans limitation ni exception aucune, de suite redressées et

remises dans le même état comme elles ont été avant ces nouveautés;

qu'en outre, nous nous confions pleinement que Sa Majesté confirmera

sans réserve la déclaration que nous faisons à ce sujet, et qu'au

surplus nous dirigerons immédiatement, par nous-mêmes, toutes les

affaires quelconques du gouvernement.»

Cette dépêche fut reçue partout avec de vifs transports d'allégresse.

A Gand on apporta au marché du Vendredi des tonneaux de vin et de

bière. Les cloches et le carillon ne cessèrent de résonner tant que

dura cette fête, où l'on aperçut pour la première fois, au milieu des

flots agités des bourgeois, quelques-unes de ces figures sinistres

qui, telles que les vapeurs que condense l'orage, semblent annoncer

les temps d'émeute et d'anarchie.

Il restait à obtenir de Joseph II la ratification de la déclaration de

Marie-Christine. Les magistrats du Franc de Bruges prirent

l'initiative près des états de Flandre, afin qu'ils fissent parvenir

l'expression de leurs vœux à Vienne: «Ce n'est qu'en soupirant,

disaient-ils, que nous jetons les yeux sur les chartres, jadis si

précieuses, que renferment nos archives et qui nous retracent la

générosité des souverains comtes et comtesses de Flandre.» S'appuyant

sur leurs anciens priviléges, confirmés en 1619 par l'archiduc Albert

et l'infante Isabelle, ils rappelaient l'acte d'inauguration du 31

juillet 1781, «lorsque Son Altesse Royale le duc de Saxe-Tesschen, en

prêtant le serment sur les saints Évangiles à la face de toute la

nation assemblée à cet effet dans la capitale de cette province, a

promis solennellement, au nom de Sa Majesté, qu'elle maintiendra cette

province dans ses priviléges, coutumes et usages, tant ecclésiastiques

que séculiers, que Sa Majesté, comme comte de Flandre, ne souffrira

point que rien ne soit altéré ou diminué en l'un ou l'autre

d'iceux.»--«C'est, ajoutaient-ils, ce même pacte qui cimente la

prospérité publique et fera la sûreté de l'État lorsqu'il est

inviolablement observé. C'est cet engagement auguste et non moins

réciproque qui doit être le garant de l'amour du peuple et qui le

tient attaché au service et à l'aide de son souverain aussi longtemps

qu'il en éprouve la protection.»

Le 6 juin 1787, les états de Flandre adressèrent à l'empereur des

remontrances où tout décèle une irritation profonde. Ils ne

rappelaient leurs serments que pour accuser l'empereur d'avoir trahi

les siens. «Le dépôt de nos lois fondamentales nous a été conservé et

transmis par nos pères, disaient-ils; nous nous couvririons d'un

opprobre éternel si nous ne le faisions passer à nos descendants dans

toute son intégrité, si nous pouvions permettre, avec la plus lâche

indifférence, que le flambeau de notre constitution, dont l'éclatante

lumière a de tout temps vivifié la Flandre, fût obscurci et éteint de

nos jours. C'est à nous qu'est confiée la garde de ce feu sacré; nous

ne pouvons souffrir, sans nous rendre parjures, qu'on en détourne même

le moindre rayon.»

L'empereur Joseph II était trop fier pour que ces représentations ne

le blessassent pas vivement. Il ne le cacha point dans sa déclaration

du 3 juillet adressée aux états de Brabant, qui avaient fait les mêmes

représentations que les états de Flandre, déclaration où il protestait

d'ailleurs de son respect pour les droits et les priviléges des

provinces belgiques: «Loin de prévoir de l'opposition et surtout une

aussi audacieuse, y disait-il, je devais m'attendre à ce que les états

de mes provinces belgiques y entreraient avec autant d'empressement

que de reconnaissance, et je veux bien, en bon père et en homme qui

sait compatir à la déraison et qui sait beaucoup pardonner,

n'attribuer encore ce qui est arrivé et ce que vous avez osé qu'à des

mésentendus ou de fausses interprétations de mes intentions, données

et répandues par des personnes plus attachées à leur intérêt privé

qu'au général et qui n'ont rien à perdre. Quoi qu'il en soit, je veux

bien que l'exécution des nouvelles ordonnances en question reste

présentement suspendue, et lorsque Leurs Altesses Royales, mes

lieutenants et gouverneurs généraux, aux intentions que je leur ai

fait connaître, se seront rendues à Vienne avec les députés des

différents états pour me représenter de vive voix leurs griefs et

apprendre mes intentions, qu'ils trouveront toujours calquées sur les

principes de l'équité la plus parfaite et uniquement tendantes au

bien-être de mes sujets, nous conviendrons ensemble des dispositions à

faire pour le bien général selon les lois fondamentales du pays. Mais

si, contre toute attente, cette dernière démarche de ma bonté envers

vous fût méconnue au point que vous vous refusiez à me venir porter

vos plaintes, vos craintes, vos doutes, et à m'entendre avec

confiance, et que vous continuiez vos excès honteux et démarches

inexcusables, alors vous en tirerez vous-mêmes toutes les malheureuses

conséquences qui en résulteront sans faute, ce qu'à Dieu ne plaise.»

Une lettre du prince de Kaunitz, rédigée dans le même sens, mais plus

conciliante, était jointe à cette déclaration.

Au moment où l'on reçut en Flandre ces nouvelles de Vienne,

l'irritation y avait fait de nouveaux progrès. Une dépêche des

gouverneurs généraux du 28 juin était parvenue en Flandre avec cette

mention, placée avant la signature de Marie-Christine: _Crumpipen

vidit_. Elle provoqua une vive émotion, et, dès le 4 juillet, les

états de Flandre votèrent l'adresse suivante à l'archiduchesse et au

duc de Saxe-Tesschen: «Nous nous étions flattés avec la nation que du

moment que vous avez repris, sérénissimes princes, les rênes du

gouvernement des Pays-Bas, il ne pouvait plus y rester un pouvoir qui

pût balancer ou éclipser le vôtre, et nous en étions persuadés

d'autant plus que lorsque vous résolûtes d'ôter le pouvoir qui, par

les nouvelles ordonnances et par la nouvelle organisation du

gouvernement, était attribué à certaines personnes, vous ne vous êtes

déterminé à cette démarche que parce que toutes les provinces

considéraient ces mêmes personnes comme les auteurs de nos maux. Si

donc la même influence continue à régner dans les conseils, si les

ordres qui en sont expédiés, portent encore la même empreinte que

portaient ceux qui tendaient à détruire notre liberté, quelle est la

base sur laquelle vous désirez, sérénissimes princes, que nous

fassions asseoir le calme de la nation? Tant que le peuple ne verra

pas vos conseils formés par des personnes qui, par leurs lumières,

leur conduite et leur attachement à la vraie constitution, auront

mérité sa confiance, il sera bien difficile de le contenir. Nous

supplions donc, avec le plus profond respect, Vos Altesses Royales de

ne se départir en rien de la ferme résolution qu'elles ont prise de

diriger immédiatement par elles-mêmes toutes les affaires quelconques

du gouvernement et de ne pas trouver mauvais que nous envisagions la

susdite dépêche du 28 comme illégale et inopérante.»

Telle était la situation des choses lorsque les états de Flandre

chargèrent quelques-uns de leurs membres de se rendre à Bruxelles pour

recevoir communication du message de Joseph II. Ils s'abouchèrent avec

les états de Brabant, et le résultat de cette conférence fut que, bien

que personne ne pût recevoir l'autorisation de traiter des droits

inaliénables des provinces belgiques, la dignité du premier trône du

monde exigeait qu'on envoyât à Vienne des députés qui pourraient y

réitérer les remontrances des Pays-Bas. Malgré l'opposition d'un

avocat nommé Henri Vander Noot, membre des états de Brabant pour le

tiers état, les députés des provinces belgiques accompagnèrent à

Vienne Marie-Christine et le duc de Saxe-Tesschen.

Déjà dans de nouvelles lettres adressées à l'empereur le 27 juillet,

les états de Flandre étaient revenus à un langage plus modéré. On ne

peut trop citer dans l'histoire de ces démêlés, encore si récents,

lorsqu'on veut étudier avec soin et juger avec impartialité: «Le motif

de nos réclamations dérive d'une source pure; ce sont vos intérêts,

Sire, ce sont ceux de votre peuple, qui nous ont dirigés; nous vivons

sous ces mêmes lois, cimentées par le serment du monarque, sous

lesquelles nos pères ont été heureux. Il y a eu peu de guerres en

Europe, dont les Pays-Bas n'aient été le berceau ou le théâtre; mais à

peine dévastés par les fléaux qui accompagnent constamment les armées,

l'on a vu ces provinces reprendre immédiatement leur antique

prospérité, et ce n'est qu'à la bonté de nos lois que nous devons ces

avantages. Le nouveau système, Sire, les renversait toutes... Dans des

provinces civilisées depuis tant de siècles, où le peuple est

industrieux, laborieux, commerçant, où des corporations établies pour

éclairer le gouvernement sur ses vrais intérêts et pour garder les

droits du peuple, empêchent constamment qu'aucun sujet ne soit traité

autrement que par justice et sentence, devant son juge naturel, toute

loi qui attribue le pouvoir exécutif à un seul, est une loi qui doit

anéantir le bonheur des peuples et entraîner avec elle la ruine de

l'État...

«A la vue de tant de maux, dont il dépendait de votre bonté d'arrêter

les ravages, aurions-nous été fidèles sujets, Sire, si, par un silence

coupable, nous eussions trahi vos intérêts et ceux de votre peuple?»

Les députés des provinces belgiques furent reçus, le 15 août, par

l'empereur. L'accueil qui leur fut fait, fut plus favorable qu'ils ne

pouvaient s'y attendre. Joseph II se borna à exiger, avant toute

décision ultérieure, que le séminaire général de Louvain fût rétabli,

que les impôts arriérés fussent payés et que les associations

illégales, où s'abritaient toutes les intrigues et tous les complots

(il en était une qui prétendait, à Gand, reconstituer la _collace_),

fussent immédiatement dissoutes. Si des menaces étaient jointes à ces

demandes pour le cas où elles auraient été repoussées, d'un autre

côté, Marie-Christine, le prince de Kaunitz et le comte de Cobenzl

assuraient les députés belges que l'empereur renonçait à ses édits sur

la suppression des colléges des états et des anciennes cours de

justice et sur la création des intendances. Afin de les tranquilliser

davantage, le comte de Belgiojoso, ministre connu par son esprit

hostile aux provinces belgiques, fut destitué et remplacé par le comte

de Trautsmansdorff.

Une armée nombreuse était déjà réunie dans les Pays-Bas, et Joseph II

avait annoncé, par un manifeste du 16 août 1787, qu'il emploierait la

force si les moyens de conciliation étaient inutiles. Le respect qui

s'attachait encore à l'autorité impériale, joint à la crainte d'une

guerre civile, engagea les états de Flandre à se soumettre, le 1er

septembre, à ce que l'on exigeait d'eux.

Leurs espérances ne furent pas trompées. Par une proclamation du 21

septembre 1787, le comte de Murray, gouverneur des Pays-Bas par

intérim, écrivit aux états de Flandre qu'il était autorisé à déclarer,

au nom de l'empereur et roi, 1º que tous les priviléges et franchises

de la province de Flandre étaient maintenus tant pour le clergé que

pour l'ordre civil; 2º que les nouveaux tribunaux de justice et les

intendances étaient supprimés; 3º que les anciennes juridictions des

villes et du plat pays subsisteraient à l'avenir sur l'ancien pied; 4º

qu'à l'égard du redressement des objets contraires ou infractions à la

constitution, il en serait traité avec les états, ainsi que ceux-ci

l'avaient demandé.

Les états de Flandre, dans leur adresse à l'empereur, du 19 octobre,

considérèrent le dernier article de la déclaration du comte de Murray

comme s'appliquant aux séminaires épiscopaux; mais il était bien

évident que c'était la seule question sur laquelle l'empereur défendît

toute discussion.

Il est important d'apprécier l'intervention des états dans ces

questions religieuses. Les deux premiers articles de la capitulation

de Gand, du 1er janvier 1709, assuraient l'exercice de la religion

catholique, apostolique et romaine, et l'observation des dispositions

du concile de Trente, telle qu'elle avait eu lieu jusqu'à cette

époque. Les mêmes garanties se trouvaient reproduites par la

capitulation générale de la province du 6 juin 1706 et l'article 20 du

traité de la Barrière. Or, c'était en vertu du concile de Trente que

les séminaires épiscopaux avaient été établis: de là le droit de

veiller à leur conservation réclamé par les états de Flandre.

Ces questions semaient, plus que toutes les autres, une profonde

irritation. On avait vu d'abord des moines chassés de leurs monastères

errer sans asile. Plus tard, d'autres mesures avaient été dirigées

contre le clergé régulier: aux yeux du plus grand nombre, l'empereur

commençait une persécution religieuse.

Un nouvel édit du 27 décembre 1787 confirma tous ceux qui se

rapportaient au séminaire général de Louvain et ordonna qu'il y fût

rigoureusement obéi.

«Nous rendrons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à

Dieu,» répondit l'évêque de Bruges.

«Nos alarmes se sont augmentées, disaient les états de Flandre, à la

vue des dépêches du 27 décembre dernier envoyées aux états et aux

évêques. Il y est dit qu'une conduite contraire à ce qui en fait

l'objet, ne pourrait manquer d'entraîner des suites préjudiciables à

la religion, à l'Église et à l'État même. Cette expression tend-elle

donc à innover quelque chose dans la religion de nos pères? Nous

prépare-t-elle au renversement de l'État?»

Pour comprendre le véritable caractère de la situation, il faut se

souvenir de l'agitation qui, en ce moment, ébranlait toute l'Europe.

La France voyait la royauté résister à peine aux attaques les plus

violentes et chercher vainement à s'abriter sous les derniers vestiges

des institutions nationales qu'elle avait appris elle-même aux peuples

à oublier. Une assemblée de notables avait été convoquée, mais tout

annonçait qu'il était trop tard et que de tous les monuments du passé

il ne resterait bientôt que des ruines.

L'insurrection de l'Amérique avait répandu dans toute l'Europe les

idées de destruction et de bouleversement, mêlées à de vagues théories

républicaines: le nouveau monde, en échange de l'extermination que lui

avait jadis envoyée l'Europe, lui léguait à son tour de longues

discordes. Déjà la Hollande avait repris son ancienne forme de

gouvernement et chassé le stathouder.

La Flandre, serrée entre la France et la Hollande, commençait à

redouter la contagion des passions anarchiques. Elle attendait, dans

un morne silence, que l'empereur s'éclairât sur les périls de la

situation, à moins que les destinées de la domination autrichienne

n'eussent irrévocablement marqué l'heure de sa fin.

Dans le Brabant, dans le Hainaut, les esprits plus ardents et plus

vifs repoussaient tous les conseils de la prudence, afin de protester,

quelles qu'en dussent être les conséquences, contre ce qui leur

paraissait injuste et contraire à leurs droits. De leur opposition

résulta ce célèbre diplôme impérial par lequel l'empereur révoqua la

Joyeuse-Entrée, cette glorieuse charte du Brabant, et annonça que

désormais il régnerait par la force et comme sur un pays conquis.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 28 / 29 段