Cependant l'Angleterre et la Hollande murmuraient. Elles invoquèrent

bientôt le traité de Munster. Des hostilités éclatèrent. Jacques de

Wintere, ayant vu son navire capturé par des marins d'Amsterdam sur

les côtes de Guinée, en équipa un autre et s'empara, par représailles,

d'un bâtiment chargé de dents d'éléphant, qu'ils envoyaient en Europe.

Les Anglais et les Hollandais se vengèrent en retenant d'autres

vaisseaux ostendais jusqu'à ce que Charles VI résolut de prendre plus

efficacement sous sa protection les expéditions de la marine

flamande, en érigeant, le 19 décembre 1722, la compagnie impériale et

royale d'Ostende «pour naviguer et négocier aux Indes orientales et

occidentales et sur les côtes d'Afrique, tant en deçà qu'au delà du

cap de Bonne-Espérance, dans tous les ports, havres, lieux et rivières

où les autres nations trafiquent librement.»

Pendant quelques années, la prospérité de la compagnie d'Ostende

suivit une marche progressive. Elle créa d'importants établissements

aux bords du Gange et sur la côte de Coromandel.

Un membre du grand conseil de Malines, né à Ypres, Charles Patin,

défendit les droits de la compagnie d'Ostende dans le livre qu'il

intitula: _Mare liberum_. Toutes les objections soulevées par la

Hollande y furent victorieusement combattues. L'exposé des faits

fortifiait l'argumentation du jurisconsulte et un noble sentiment

d'indignation l'inspirait quand il s'écriait, en terminant ce mémoire

trop peu médité par les ministres de Charles VI: «Que tous les peuples

chrétiens décident maintenant s'il n'est pas permis à nos concitoyens

de réclamer la liberté naturelle de naviguer dans les Indes,

non-seulement pour le bien des Pays-Bas autrichiens mais aussi pour

celui de tous les peuples qui y sont intéressés. Il ne faut pas qu'une

seule nation usurpe l'avantage des transactions commerciales dans le

monde entier et traite toutes les autres en esclaves comme si elle

était souveraine de la mer et des vents: il ne faut pas que dans la

grande société des peuples il soit permis de s'attribuer un monopole

moins odieux lorsqu'il frappe une seule ville que lorsqu'il s'étend à

tout l'univers. Nous dirons donc comme Grotius: Ne reculez point,

habitants des Pays-Bas; en maintenant votre liberté, vous défendez

celle du genre humain.»

Bientôt l'Angleterre et la Hollande se réunirent dans le but commun

d'étouffer les heureuses tentatives que multipliait la compagnie

d'Ostende. La France, avilie par le ministère du cardinal Dubois, loin

de s'opposer à leurs prétentions, semblait les soutenir. Le marquis de

Prié fut rappelé, et l'archiduchesse Marie-Élisabeth reçut la triste

mission de faire oublier, par la grâce et l'aménité de ses paroles, la

faiblesse réelle du gouvernement impérial dans tous les actes qui

exigeaient de l'énergie et de la vigueur.

Charles VI n'avait qu'une fille, nommée Marie-Thérèse. Par sa

pragmatique sanction, il lui assura l'hérédité de tous ses États; et,

pour la faire reconnaître par les autres puissances, il sacrifia à la

douteuse consolidation de l'avenir la prospérité présente de ses

peuples. En 1727, les priviléges de la compagnie d'Ostende furent

suspendus, et le prince même qui l'avait établie et qui eût dû la

protéger, en ordonna la suppression bientôt définitive, au mépris des

lois les plus saintes des nations, qui possèdent toutes le droit de

prospérer et de parcourir à leur gré l'Océan, ce champ libre auquel

l'homme ne peut imposer son joug.

La compagnie d'Ostende demanda qu'il lui fût du moins permis de faire

parvenir des secours et des approvisionnements dans les factoreries

qu'elle avait fondées dans les Indes; mais l'Angleterre et la Hollande

ne voulurent point y consentir, et les colons flamands furent égorgés

par les peuplades sauvages qui les entouraient.

«N'est-ce pas un trait irréparable, écrivait le 21 décembre 1728 le

comte de Calemberg, si dans les siècles futurs l'histoire doit

apprendre à la postérité la plus reculée que sous le règne de

l'empereur Charles VI on a aboli le droit des gens, la liberté du

commerce avec des peuples indépendants, et l'usage des mers, sur des

instances, si on l'ose dire, insolentes de quelque puissance, pour en

priver à jamais des peuples innocents que Dieu et la nature ont mis en

position d'en profiter. Disputer cette liberté, c'est vouloir

renverser toutes les lois divines et humaines; c'est vouloir s'arroger

un monopole et un despotisme insupportables, qui visent à des

conséquences très-ruineuses pour tous les monarques et pour tous les

peuples.»

Quoi qu'il en fût, la Flandre, qui n'avait pour elle que l'auréole à

demi éteinte de ses souvenirs et la légitimité de ses droits, succomba

dans ses efforts, et ses ports redevinrent déserts. Le traité de

Séville, du 21 novembre 1729, réunit l'Espagne, la France et

l'Angleterre dans les garanties accordées à la Hollande contre la

compagnie d'Ostende, et elle fut de nouveau condamnée par l'article 5

du traité de Vienne, du 16 mars 1731.

Charles VI avait lui-même peu de confiance dans les promesses des

puissances étrangères qui lui imposaient de si honteux sacrifices. Au

mois d'octobre 1731 il s'adressa à la diète de l'Empire, pour qu'elle

lui garantît contre tous, et dans l'ordre héréditaire de sa maison, la

possession de ses divers États; mais les électeurs de Saxe, de

Bavière et de Cologne s'y opposèrent. Ils alléguèrent que les

possessions d'Italie et des Pays-Bas étaient d'un faible intérêt pour

l'Empire. Celles d'Italie, séparées par les Alpes, lui étaient aussi

peu utiles. «Pour ce qui est du cercle de Bourgogne ou des Pays-Bas

autrichiens, disaient-ils dans leur mémoire, on sait bien que par la

convention d'Augsbourg, de l'année 1548, ils ont été constitués partie

de l'Empire, pour contribuer à sa défense et jouir réciproquement de

sa protection, moyennant le double du contingent d'un électeur, ce qui

a été confirmé par le 3e article de la paix de Munster, mais dans un

sens particulier et restrictif, comme il paraît par les paroles du

texte: s'il s'élevait des différends entre les royaumes de France et

d'Espagne, l'obligation réciproque qui lie l'empereur et le roi de

France de ne point aider leurs ennemis mutuels, conservera toute sa

force. C'est pour ces raisons que dans l'année 1668 on n'assista point

les Pays-Bas, attaqués par le roi de France, par droit de dévolution,

quoiqu'ils envoyassent une députation solennelle à la diète pour

implorer le secours de l'Empire. Tout ce qu'on fit alors est qu'on fut

bien aise que les électeurs de Mayence et de Cologne, comme voisins,

employassent leurs bons offices auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne.

Aussi l'Empire ne prétendit prendre aucune part à la paix qui termina

cette guerre et n'envoya personne pour assister de sa part au congrès

d'Aix-la-Chapelle; car il est notoire que quoique le cercle de

Bourgogne, du temps de son incorporation à l'Empire, se soit engagé,

en considération du profit et de l'avantage qui lui en reviendroit, au

double du contingent d'un électeur, il ne l'a pourtant jamais fourni,

ni contribué depuis tout ce temps-là la moindre chose à l'Empire: par

conséquent il est privé lui-même du secours mutuel. Il n'est pas moins

digne de considération que depuis l'introduction du cercle de

Bourgogne dans l'Empire, depuis la paix de Westphalie et encore depuis

peu d'années, ce cercle a tout à fait changé de face, vu que

non-seulement les sept provinces unies s'en sont séparées, mais qu'il

est aussi notoire que la France s'est approprié une grande partie des

Pays-Bas par les traités de paix qu'elle a conclus, de sorte que ce

qui en reste et appartient encore à Sa Majesté Impériale ne peut pas

seulement représenter le cercle de Bourgogne, tel qu'il était du temps

de l'incorporation, bien loin que l'Empire puisse s'en promettre un

secours réciproque, ce qui était pourtant la condition sous laquelle

il a été uni à l'Empire. A quoi il faut ajouter que même des Pays-Bas

autrichiens, tels qu'ils sont aujourd'hui, la plupart des forteresses

sont comprises dans la barrière de MM. les états généraux, sans que

l'Empire en tire le moindre profit, et que par leur situation ils sont

exposés, comme l'expérience l'a fait assez connaître, à servir

toujours de théâtre de la guerre.»

Malgré l'opposition de trois électeurs, la diète de l'Empire ratifia

le 11 janvier 1732 la pragmatique sanction.

Charles VI meurt à Vienne le 20 octobre 1740. Guerre de la

_succession_. En 1742, un corps anglais débarque en Flandre pour

prendre part aux luttes politiques de l'Allemagne. Mésintelligence

croissante entre la France et l'Angleterre. Louis XV déclare la guerre

à Georges II (mars 1744), et prend lui-même le commandement de l'armée

qui envahit les Pays-Bas. Profitant du mauvais état des fortifications

de toutes les places occupées par les Hollandais en vertu du traité de

la Barrière, il s'empare successivement de Menin, d'Ypres et de

Furnes. Le comte de Saxe, à la tête d'un corps réuni à Courtray,

observe l'armée des alliés, avec laquelle le duc d'Arenberg s'est

avancé jusqu'à Audenarde.

L'entrée du prince Charles de Lorraine en Alsace appela Louis XV à

Metz. La mort de l'électeur de Bavière fortifia les prétentions de

Marie-Thérèse. «Le parti qu'on prit, dit Voltaire, fut de se défendre

en Italie et en Allemagne, et d'agir toujours offensivement en

Flandre. C'était l'ancien théâtre de la guerre, et il n'y a pas un

champ dans cette province qui n'ait été arrosé de sang.»

(Mai 1745). Louis XV assiége Tournay. Bataille de Fontenoy.

Capitulation de Gand. Les Hollandais, privés des villes de la

Barrière, s'efforcent de s'assurer une autre des garanties que leur a

promises le traité du 15 novembre 1715. Malgré la résistance des

paysans, ils se préparent à percer les digues de Sainte-Marguerite,

lorsque le comte de Lœwendahl leur fait déclarer que le roi de

France, ayant pris possession de la Flandre, ne tolérera aucune

agression dirigée contre ses habitants. Prise de Bruges, d'Audenarde

et de Termonde. Louis XV visite à Bruges le tombeau de Marie de

Bourgogne et s'écrie: «Voilà le berceau de toutes nos guerres!» Siége

d'Ostende, qui ne peut se défendre, parce que le comte de Chanclos a

négligé d'avoir recours aux inondations qui arrêtèrent si longtemps

les Espagnols au commencement du dix-septième siècle.

Les provinces des Pays-Bas payèrent les frais de la conquête. Au mois

de novembre 1746, Louis XV fit demander aux états de Flandre deux

millions six cent mille florins, en les prévenant qu'il entendait

qu'on les lui accordât sans remontrance et selon l'usage des sujets du

roi de France, qui obéissent sans discuter.

En 1747, la guerre s'étend au pays de Cadzand. La Hollande, craignant

pour son salut, proclame le stathoudérat, qui devient héréditaire,

mais elle n'en est pas moins réduite à accepter à Aix-la-Chapelle les

conditions que Louis XV stipule en faveur de ses alliés. Le roi de

France se montre du reste plein de générosité en tout ce qui concerne

ses propres intérêts, et ses armées évacuent la Flandre.

Dans les guerres qui éclatèrent plus tard, Louis XV ne cessa plus

d'être le fidèle allié de Marie-Thérèse. L'on vit une garnison

française, commandée par le comte de Lamothe, occuper pendant cinq ans

Ostende, afin de s'opposer aux entreprises des Anglais, et ne se

retirer que lorsque la paix de l'Europe eut été définitivement

affermie.

Il existe même un traité conclu le 1er mai 1757 entre la France et

l'Autriche, qui porte qu'aussitôt que Marie-Thérèse aura été mise en

possession de la Silésie par l'appui des armées françaises, elle

cédera à Louis XV Mons, Ypres, Furnes, Nieuport et Ostende. Les autres

villes des Pays-Bas devaient former un État séparé et passer au duc de

Parme.

Marie-Thérèse paraissait en ce moment ajouter un faible prix à la

souveraineté de nos provinces, trop éloignées de la capitale de

l'Empire. Elle semblait même se préoccuper assez peu de leurs griefs

et de leurs franchises, car en 1755 elle modifia essentiellement,

malgré les réclamations des grandes villes, l'ancien système de vote

suivi par les états de Flandre, afin d'assurer une influence plus

considérable aux représentants des châtellenies, vieille tradition de

la politique adoptée au moyen-âge par les comtes de Flandre.

L'épée de Frédéric II sut, en conservant la Silésie, renverser tous

les projets fondés sur le traité de Versailles; d'un autre côté, les

sacrifices pécuniaires que les peuples des Pays-Bas s'imposèrent dans

cette guerre, firent mieux apprécier combien ils pourraient être

utiles à l'Empire, et Marie-Thérèse, vivement touchée des nombreux

témoignages de leur zèle, s'efforça de reconnaître que de tous ses

sujets il n'en était point dont elle estimât davantage la fidélité et

le dévouement.

Dès ce moment, Marie-Thérèse ne songea plus à attenter aux priviléges

du pays.

Le prince Charles de Lorraine avait été chargé, par l'impératrice, du

gouvernement général des Pays-Bas. Pendant plus de trente ans, la

Flandre jouit des bienfaits d'une administration prudente et

paternelle. Jamais elle n'avait connu une paix si longue; jamais les

esprits, fatigués de guerres, ne se reposèrent avec plus de bonheur

dans le repos qui permettait à l'agriculture, à l'industrie et au

commerce d'associer leur féconde activité. «Quoique les Flamands,

écrivait vers cette époque un voyageur anglais, ne fournissent plus

l'Europe, comme autrefois, avec le produit de leur industrie, ils

possèdent des fabriques et conserveront toujours la gloire d'avoir

enseigné aux États voisins les arts utiles qui les ont enrichis. Les

manufactures de lin de la Flandre sont supérieures dans tous les

genres à celles des autres nations; mais c'est surtout l'agriculture

qui a été portée en Flandre à un degré de perfection. Dans ces riches

plaines, la charrue ne laisse rien stérile et le champ ne reste jamais

en friche. Les récoltes de l'été ne contentent point le cultivateur; à

peine la moisson est-elle achevée que la terre reçoit une nouvelle

culture qui produit ses fruits pendant l'automne en attendant que le

printemps permette de songer à préparer d'autres moissons. Les

campagnes offrent partout un spectacle charmant: on ne voit que des

champs couverts d'une récolte abondante, des prairies dans lesquelles

paissent de nombreux troupeaux, des fermes construites avec soin, des

villages environnés d'arbres, où se presse une population heureuse. Au

milieu de ces délicieux paysages, serpentent les rivières et les

canaux. L'agriculture est la base la plus solide de la prospérité

nationale: on lui doit ces vertus modestes, simples et énergiques,

qui arrêtent seules les progrès de la corruption des mœurs[21].»

[21] SHAW, _Voyage aux Pays-Bas_.

Cette prospérité vit encore dans la mémoire de quelques vieillards,

mais il importe de lui assigner son véritable caractère. Dans les

villes les libertés communales s'étaient reconstituées dans tout ce

qu'elles possédaient d'éléments sages et pacifiques. Hors des villes,

un édit du 15 mars 1720 avait appelé les châtellenies à

l'administration du plat pays. Cette mesure, frappée quelque temps de

stérilité par l'invasion de Louis XV, porta d'heureux fruits sous le

gouvernement du prince Charles de Lorraine. «Si vos Altesses Royales,

disaient quelques années plus tard les magistrats du Franc de Bruges

dans un mémoire adressé au duc de Saxe-Tesschen, daignaient se faire

tracer le tableau du plat pays de la Flandre tel qu'il était passé

soixante-cinq ans, elles reconnaîtraient à leur grand étonnement que

ce pays, aujourd'hui un des plus beaux et des plus riches de l'Europe,

n'offrait alors aucun débouché d'une ville à l'autre, aucun chemin

praticable dans l'intérieur des terres, ni aucune grande route qui ne

fût infestée de vagabonds; que l'on voyait des champs en friche qui

rendent aujourd'hui 48 florins par bonnier au-dessus des tailles; peu

de villages qui acquittassent les subsides sans y être contraints par

exécution, tous accablés de rentes, et l'administration que l'on

appelle interne, dans un état approchant de l'anarchie; cependant il

existait tant d'ordonnances souveraines, en fait de la direction, et

le règlement de 1672, ce chef-d'œuvre, n'existait pas moins; mais les

châtellenies étaient négligées, parce que ce fut le système d'alors de

ramener constamment tous les fils de l'administration aux bureaux du

gouvernement général. Le ministre enfin sentit son impuissance à

pourvoir par lui-même à tant de détails. Les châtellenies furent

appelées à la direction du plat pays par l'édit du 15 mars 1720. Alors

commença un nouvel ordre de choses, et l'on a vu en moins de treize

lustres quadrupler le rapport des propriétés territoriales, de sorte

que nos ancêtres chercheraient aujourd'hui la Flandre dans la Flandre

même.»

La répartition des impôts fut plus équitable. En même temps qu'une

sévère économie permettait de les réduire, l'emploi des fonds qu'on en

retirait, recevait une application utile sous les yeux de ceux qui les

avaient payés avec empressement, certains d'en recueillir les fruits.

Des routes magnifiques furent construites entre les villes, et jusque

dans les hameaux les chemins furent améliorés. La police se fit avec

ordre; les délits devinrent plus rares, grâce au travail qui ne

manquait plus. Afin d'assurer le maintien de cette heureuse situation,

on s'occupait des mesures les plus sages pour que la punition des

délits ne fût plus uniquement le châtiment du coupable, mais une

expiation utile à la société, pour que la mendicité, école de tous les

vices, fût sévèrement interdite, pour que toutes les branches de

l'ancienne industrie flamande vinssent, en exilant l'oisiveté du sein

des classes ouvrières, accroître à la fois leur moralité et leur

aisance. Telles furent notamment les réformes proposées en 1775 par le

vicomte Vilain XIV, dont les idées sur le régime pénitentiaire

trouvèrent depuis d'illustres imitateurs en Amérique.

La prospérité de la Flandre à cette époque résulta donc de ce qu'elle

eut une administration nationale qui la dirigea et la gouverna selon

ses besoins et ses vœux. La mémoire de Marie-Thérèse et du prince

Charles de Lorraine laissera d'éternels souvenirs, parce qu'en se

réservant les droits de la clémence souveraine, la protection des

lettres et des arts, le soutien des misères vraiment dignes de pitié

ou de sympathie, ils conservèrent à nos provinces le soin de veiller à

leurs intérêts et respectèrent des priviléges qui, autrefois source de

leur gloire, étaient restés les gages de leur prospérité.

Les bienfaits de ce système paisible et tranquille manquèrent aux

Pays-Bas sous le règne de Joseph II, qui succéda à Marie-Thérèse le 29

novembre 1780.

JOSEPH II, LÉOPOLD II, FRANÇOIS II.

1780-1794.

Démêlés avec la Hollande.--Réformes.--Plaintes des états de

Flandre.--Mouvement insurrectionnel.--République des

États-Belgiques-Unis.--L'autorité impériale est

rétablie.--Léopold II succède à Joseph II.--Sa mort.--Invasion et

conquête de la Flandre par les armées républicaines françaises.

Joseph II tenait de sa mère un ferme désir de rendre sa grandeur utile

à ses peuples. C'était pour lui que le comte de Nény avait rédigé les

mémoires où il résumait le tableau des intérêts des Pays-Bas depuis

l'époque où la Flandre avait été sous la maison de Bourgogne la

métropole de la civilisation et l'entrepôt des richesses de l'univers.

Mais, loin de se préoccuper des splendeurs du moyen-âge, il avait

puisé dans les maximes philosophiques qui, en ce moment, envahissaient

toute la littérature française, une admiration des vertus antiques

quelque peu républicaine, tempérée toutefois par je ne sais quelle

imitation des actes politiques de ce législateur-soldat qui

accueillait Voltaire et La Mettrie, sans abdiquer comme roi les droits

de l'autorité la plus absolue.

Frédéric II avait trouvé la Prusse humble, pauvre, peu civilisée; il

l'avait personnifiée dans son épée, et l'avait agrandie et élevée avec

lui. Le royaume de Prusse n'était qu'à Berlin; là tout se centralisait

et s'absorbait dans l'unité politique du gouvernement suprême; la

volonté d'un grand roi tenait lieu d'intelligence à une nation jeune

qui s'ignorait elle-même et qui se laissait, malgré elle, entraîner

vers ses nouvelles destinées.

Il n'en était pas de même en Flandre. Une longue expérience attestait

la sagesse des institutions en même temps qu'elle avait fortifié le

respect séculaire dont elles étaient entourées. Les franchises du

peuple formaient le pacte qui affermissait l'autorité du prince.

L'administration était régulière; l'organisation politique, complète.

Pour lui rendre toute sa force, il ne fallait que relever quelques

ruines: toutes les espérances de la Flandre étaient dans ces

souvenirs.

Joseph II était trop porté à oublier que l'histoire est la conseillère

des rois. Il méconnaissait tous les enseignements que présentent six

siècles de nos annales, lorsqu'en voulant accroître la prospérité de

la Flandre, il exigeait qu'elle fût l'œuvre exclusive de l'initiative

du prince, arbitre unique de ses intérêts et de ses besoins.

Cependant, lorsqu'en 1781 le successeur de Marie-Thérèse visita les

Pays-Bas, la franchise de son langage, la pureté de ses intentions, la

sagesse de ses premières mesures lui concilièrent l'affection de leurs

nombreuses populations. Témoin des honteux résultats du traité de la

Barrière, et vivement ému par les plaintes qui s'élevaient de toutes

parts, il fit démolir les forteresses occupées par les Hollandais. En

même temps il favorisait le commerce d'Ostende, devenu port franc, et

cherchait à ressusciter celui d'Anvers, en faisant rompre la fermeture

de l'Escaut par un brick où flottait le drapeau impérial.

Deux grandes fautes suivirent ces heureux commencements[22]. Par

l'une, il montrait qu'il tenait peu à la prospérité des Pays-Bas; par

l'autre, qu'il lui était à peu près indifférent de voir se détacher de

sa couronne le précieux joyau que lui avaient légué les ducs de

Bourgogne. Ces deux fautes furent le traité avec la Hollande, qui

acheta dix millions de florins le maintien de sa domination exclusive

sur l'Escaut, et les négociations entamées avec le duc de Bavière, qui

eût reçu les Pays-Bas en échange de son électorat.

[22] J'emprunterai aux _Analectes_, de M. Gachard, quelques

données relatives à la population de la Flandre en 1784:

Habitants

Ville de Gand suivant l'évêque 50,693

Ville de Bruges, suivant l'évêque 30,826

Ville de Courtray, suivant le magistrat 15,072

Ville de Termonde, suivant l'évêque 5,177

Ville d'Audenarde, suivant le magistrat 3,039

Ville de Nieuport, suivant le magistrat 3,039

Ville d'Ostende, suivant le magistrat 7,077

Il résulte du rapport des mêmes états que la population

de la Flandre orientale, quant au plat pays, les autres

villes y comprises, est de 492,025

-------

606,948

=======

Les plus considérables de ces villes contribuant avec le

plat pays sont Alost, avec son district, où il y a

9,204 âmes, et Grammont où il y a 6,050 âmes.

_Flandre occidentale._

Ville d'Ypres 12,000

Ville de Furnes 2,200

Ville de Menin 3,090

Ville de Dixmude 2,500

Le plat pays, y compris les autres villes, dont celle

de Poperinghe contient, suivant le rapport du magistrat,

8,090 âmes, porte en tout 173,000

-------

Ainsi il y a dans toute la Flandre occidentale 192,790

=======

Telles furent les déplorables prémisses sous lesquelles se

présentèrent les projets que Joseph II avait conçus relativement

à ses provinces des Pays-Bas. Les conseils du prince Charles de

Lorraine, mort la même année que Marie-Thérèse, eussent pu être

utiles à Joseph II; il est probable qu'il ne réclama point ceux

du duc de Saxe-Tesschen et de l'archiduchesse Marie-Christine,

qui avaient succédé au prince de Lorraine dans le gouvernement

des Pays-Bas. Une funeste précipitation le poussait vers la

dangereuse épreuve à laquelle il voulait soumettre des hommes

qui, profondément pieux, attachés aux règles fixes de leurs

intérêts agricoles et industriels, avaient toujours méprisé les

théories et les séductions étrangères pour rester fidèles à

l'exemple de leurs aïeux.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 27 / 29 段