que la reine d'Espagne ait jamais songé à se prévaloir du codicille du
5 octobre 1700.
L'étonnement de l'Europe fut si profond en apprenant ce qui s'était
accompli à Madrid, qu'elle garda un silence plein d'hésitation et de
doute. L'Angleterre et la Hollande respectèrent le testament de
Charles II. Philippe V (tel fut le nom sous lequel régna le duc
d'Anjou) fut reconnu sans opposition au delà des Pyrénées. Aux
Pays-Bas, le prince de Bavière, qui passait pour dévoué aux intérêts
de la France depuis qu'il avait eu des difficultés avec des marchands
d'Amsterdam auxquels, dans un besoin pressant d'argent, il avait remis
en gage sa couronne électorale et ses plus précieux joyaux, s'était
hâté de reconnaître le nouveau monarque des Espagnes, et dès le 15
novembre 1700, c'est-à-dire moins d'un mois après la mort de Charles
II, il l'avait solennellement fait proclamer dans toutes les villes
des Pays-Bas.
Tant de succès égarèrent l'orgueil de Louis XIV. Il mécontenta le duc
de Savoie et offensa l'Angleterre, en insultant aux derniers moments
de Guillaume III par la proclamation publique de Jacques Stuart, comme
héritier de son père, sous le nom de Jacques III. L'empereur, qui
n'avait pas abandonné les prétentions de son fils, l'archiduc Charles,
au trône d'Espagne, rallia à sa cause l'Angleterre et la Hollande.
Au mois de février 1701, une armée française, dont le commandement
est réservé au duc de Bourgogne, entre en Flandre comme corps
auxiliaire destiné à soutenir les droits de Philippe V. Louis XIV
gouverne les Pays-Bas en son nom; on lui propose d'établir une
barrière composée des villes de Ruremonde, de Venloo, de Namur, de
Charleroy, de Mons, de Termonde, de Damme, d'Ostende, de Nieuport, que
garderont les troupes anglo-hollandaises. Refus du roi de France. Le 7
septembre 1701, les puissances coalisées concluent à la Haye un traité
par lequel elles s'engagent à multiplier leurs efforts pour conquérir
les Pays-Bas espagnols, afin d'y créer une barrière contre la France.
Combats dans le pays de Waes. Tentative des Hollandais contre Bruges.
Le duc de Marlborough conduit une armée anglaise dans les Pays-Bas.
Les lignes françaises sont forcées. Défaite du maréchal de Villeroy à
Ramillies (23 mai 1706). Les Anglais occupent Gand, Bruges et
Audenarde. Siége d'Ostende. Cette ville, que les Anglais et les
Hollandais avaient défendue autrefois contre les Espagnols pendant
trois ans, ne résiste que pendant trois jours, gardée par les
Espagnols contre les Hollandais et les Anglais. Les Français évacuent
Courtray. Menin et Termonde capitulent. La France, vaincue à la fois à
Ramillies, devant Barcelone et sous les murs de Turin, a perdu toutes
ses conquêtes aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie.
Les états de Flandre avaient reconnu l'autorité de l'archiduc
d'Autriche, sous le nom de Charles III, «dans la confiance,
disaient-ils dans leur déclaration du 6 juin 1706, que Sadite Majesté
maintiendra cette province dans tous les priviléges, coutumes et
usages, tant ecclésiastiques que séculiers.» Ce qui leur fut accordé
le lendemain par les plénipotentiaires des puissances coalisées, qui
se trouvaient au camp d'Aerzeele.
Trois mois après, les états de Flandre se plaignirent de ne pas être
représentés dans le conseil d'État qui venait d'être établi par les
gouvernements d'Angleterre et de Hollande. Ils remarquaient que la
Flandre était «la province la plus considérable des Pays-Bas, qui est
plus renommée parmi les estrangers que toutes les autres ensemble et
qui chez eux fait porter le nom à tout le pays, qui, à l'égard de ses
princes et de l'Estat, a toujours esté ce qu'est la province
d'Hollande à l'esgard de la république[20].» Ces remontrances furent
écoutées: la Flandre compta trois membres dans le conseil d'État, qui
dès ce moment prétendit, au milieu même des armées étrangères, à
toutes les prérogatives d'un pouvoir indépendant.
[20] GACHARD, _Doc. inédits_, III, pp. 257-263. Flandria una est
Belgicarum provinciarum facile omnium opulentissima, a qua
nationes quædam externæ Belgas omnes Flandros appellant. BOLL.,
_Acta SS. Januar._, I, p. 353.
Cependant le maréchal de Villars sauve la France par les marches
habiles qu'il multiplie pendant la campagne de 1707. En 1708, on
cherche à soulever la Flandre contre les Impériaux, avec l'appui du
comte de Bergeyck, et à réveiller en Ecosse le parti des Stuarts.
Tandis que le fils de Jacques II s'embarque à Dunkerque pour rallier
ses partisans en Ecosse, un corps français, guidé par le colonel della
Faille, ancien haut bailli de Gand sous le gouvernement de l'électeur
de Bavière, réussit à s'emparer de cette ville par surprise. Bruges
ouvre ses portes en apprenant l'entrée des Français à Gand.--Combat
près d'Audenarde, où le duc de Bourgogne montre une irrésolution qui
mérite les reproches de l'archevêque de Cambray, bien qu'elle trouve
un apologiste dans un abbé italien attaché au duc de Vendôme.
L'archevêque de Cambray était Fénélon; l'abbé italien fut depuis le
célèbre cardinal Albéroni.
(Août 1708). Le prince Eugène de Savoie assiége la ville de Lille,
défendue par le maréchal de Boufflers, qui se retire dans la citadelle
après soixante jours de tranchée ouverte.--Défaite du comte de la
Mothe à Winendale.
La citadelle de Lille, espérant vainement les secours du duc de
Bourgogne, avait prolongé sa résistance jusqu'au 9 décembre 1708. Les
alliés, au lieu de congédier leurs troupes, résolurent, malgré la
violence du froid, de profiter de leurs avantages et de faire une
campagne d'hiver. Dès le 13 décembre, la ville de Gand se vit
étroitement bloquée par les armées réunies du prince Eugène et du duc
de Marlborough, qui avaient sous leurs ordres le prince de
Hesse-Cassel et le duc de Wurtemberg.
«Le comte de la Mothe, dit Saint-Simon, commandait dans Gand, où il
avait vingt-neuf bataillons, plusieurs régiments de dragons, abondance
de vivres, d'artillerie, de munitions de guerre, et devant les yeux le
grand exemple du maréchal de Boufflers.» On racontait que madame de
Ventadour avait fait donner ce commandement au comte de la Mothe afin
qu'il méritât le bâton de maréchal de France. En effet, après la prise
de Lille, rien n'était plus important pour les armées françaises que
de se maintenir à Gand, et cette tâche paraissait aisée à remplir
puisque déjà le maréchal de Boufflers, le vaillant défenseur de Lille,
se préparait à sauver Gand en réunissant une armée à Douay. Il était
d'ailleurs permis d'espérer que l'hiver contrarierait les opérations
d'un siége qu'il était impossible aux alliés de poursuivre pendant
longtemps.
Chamillart écrivait au comte de la Mothe: «La conservation de Gand est
d'un si grand poids que vous ne sauriez, de concert avec le baron de
Capres, M. della Faille, les brigadiers et autres officiers
supérieurs, vous appliquer avec trop de soins à une longue et
vaillante défense, dans le cas où les ennemis se résoudraient à vous
assiéger. Quoique la ville par elle-même ne soit pas forte, elle ne
présente aux attaques qu'un abord étroit et difficile. Vous avez des
troupes assez nombreuses pour défendre un chemin couvert et pour faire
payer cher aux alliés la prise de la ville s'ils persistent dans le
projet de s'en emparer. Après avoir eu le malheur de commander dans la
ville d'Ostende, que les ennemis ont conquise en peu de jours, après
le combat de Winendale où vous n'avez pas été plus heureux, il est de
la plus grande importance pour vous comme pour Sa Majesté que
l'occasion qui se présente aujourd'hui, puisse lui donner une si bonne
opinion de vous que vous obteniez de Sa Majesté les marques de
distinction pour lesquelles vous avez si longtemps travaillé... Si
vous êtes assiégé, vous devez mettre en œuvre tous les moyens
possibles pour prolonger le siége de telle sorte qu'il occasionne de
grands frais aux alliés et leur disputer le terrain pied à pied, comme
a fait le maréchal de Boufflers. Je connais la différence qui existe
entre les fortifications de Lille et celles de Gand. Cependant cette
dernière ville a un bon chemin couvert, ce qui est d'une grande
utilité; après six semaines de siége, les ennemis n'étaient pas encore
entièrement maîtres de celui de Lille, bien que la situation de cette
ville soit moins forte que la vôtre...» Cette lettre fut interceptée:
le comte de la Mothe ne se souvint du maréchal de Boufflers ni pour
égaler sa glorieuse défense, ni pour imiter sa confiance dans les
secours qui lui étaient promis. Il perdit le bâton de maréchal que
lui faisait espérer Chamillart; car, avant même que le feu eût été
ouvert contre la ville, il capitula, cédant aux vœux de ses
habitants, mais sacrifiant à leur repos l'honneur de ses armes. S'il
eût tenu deux jours de plus, les gelées qui se succédèrent sans
interruption, eussent réduit les alliés à une inévitable retraite. Ce
fut le 2 janvier 1709, de honteuse mémoire, que trente-cinq bataillons
et sept régiments de cavalerie abandonnèrent, sans avoir tenté aucune
résistance, une des positions les plus importantes de l'Europe. La
reddition de Gand entraîna celle de Bruges et des forts de
Plasschendale et de Leffinghe.
Les rigueurs mêmes de l'hiver de 1709, dont la garnison de Gand
n'avait pas su profiter, mirent le comble aux malheurs de Louis XIV;
elles complétèrent la misère des provinces septentrionales de la
France et ruinèrent la prospérité qu'avaient conservée celles du midi.
Le duc de Beauvilliers exposa dans le conseil des ministres en
répandant des larmes le tableau véridique de la situation des choses.
Le roi de France, jusque-là plus attaché à l'éclat de son nom qu'au
bonheur de ses peuples, ne put résister à des remontrances si
touchantes et si vives. Le marquis de Torcy reçut l'ordre d'aller
demander humblement la paix à ses ennemis. La Haye était le centre de
leurs opérations. Guillaume III, en devenant roi d'Angleterre, n'avait
point abdiqué ses sympathies pour son ancienne patrie, et les états
généraux des Provinces-Unies, conservant toute leur puissance,
s'étaient attribué les succès de leur ancien stadthouder sans en être
éblouis. Le pensionnaire Heinsius refusa la paix au roi de France et
ne voulut lui accorder qu'une trêve pendant laquelle il eût été tenu
de remettre en gage aux Hollandais dix villes de la Flandre, en se
joignant aux alliés pour rétablir l'archiduc d'Autriche sur le trône
d'Espagne. Ce fut alors que Louis XIV prononça ses paroles si connues:
«Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis
qu'à mes enfants.»
Le 12 juin 1709, le duc de Marlborough et le prince de Savoie se
réunirent à Gand pour arrêter les plans de la campagne qui allait
s'ouvrir. Leurs armées effectuèrent leur jonction à Harlebeke. Tandis
que Marlborough établissait son quartier général à Loo, le prince
Eugène se portait rapidement vers Tournay, où il entra le 30 juillet.
La fortune de la France s'était voilée. Le maréchal de Villars, à la
tête d'une armée pleine de confiance dans son génie, disputait la
victoire aux alliés dans les bois de Malplaquet: il se vit contraint,
par une grave blessure, à s'éloigner du combat et à donner le signal
de la retraite, qui amena la capitulation de Mons.
Louis XIV demanda de nouveau la paix. Il offrait de renoncer à la
souveraineté de l'Alsace, de combler le port de Dunkerque, d'évacuer
Yprès, Menin, Furnes, Lille, Tournay, Condé et Maubeuge, barrière
protectrice que garderaient les états généraux. Il consentait à
reconnaître l'archiduc d'Autriche pour roi d'Espagne, mais il rompit
de nouveau les conférences plutôt que de devenir le honteux instrument
de la chute de son petit-fils. Cette année (1710), les alliés
joignirent à leurs conquêtes Douay, Aire, Béthune, Saint-Venant;
l'année suivante, ils forcèrent les lignes du maréchal de Villars et
s'emparèrent de Bouchain. En 1712, ils entrèrent au Quesnoy.
La France était exposée aux plus graves périls lorsque de nouvelles
conférences pour la paix s'ouvrirent à Utrecht. L'empereur d'Allemagne
était mort. Une intrigue de cour avait amené la disgrâce du duc de
Marlborough. L'Angleterre avait cessé la première les hostilités en se
faisant remettre la ville de Dunkerque, afin qu'elle servît de gage à
l'accomplissement des conditions de la suspension d'armes. La victoire
de Denain, remportée par Villars le 24 juillet 1712, hâta le résultat
de ces négociations, et la France, à qui la paix paraissait naguère
encore plus menaçante que le fléau même de la guerre, obtint des
conditions plus favorables.
Par le traité d'Utrecht du 11 avril 1713, le roi de France abandonna à
la maison d'Autriche les Pays-Bas espagnols, y compris tout ce qui lui
avait été cédé par le traité de Ryswick. Il consentit de plus à la
démolition des fortifications de Dunkerque.
La paix d'Utrecht fut confirmée entre l'empereur et le roi de France
par le traité de Rastadt, le 6 mars 1714, et entre l'empereur et le
roi d'Espagne, par le traité de Vienne, du 30 avril 1725.
CHARLES VI, MARIE-THÉRÈSE.
1713-1780
Traité de la Barrière.--Réclamations de la Flandre.--Le commerce
se ranime en Flandre.--Compagnie d'Ostende.--Pragmatique sanction
de Charles VI.--Louis XV en Flandre.--Traité
d'Aix-la-Chapelle.--Heureux gouvernement du prince Charles de
Lorraine.--Mort de Marie-Thérèse.
Il est rare que les établissements politiques que fonde la coalition
de plusieurs puissances, réciproquement jalouses l'une de l'autre,
reçoivent une indépendance complète et une liberté illimitée de se
développer et de se fortifier. Le plus souvent leur existence est
soumise à des règles coercitives, et, par une conséquence nécessaire
de leur principe, plus on s'est appliqué à veiller à ce qu'ils soient
sans influence dans la politique étrangère, plus leur faiblesse est
évidente dans les soins du gouvernement intérieur. Fléchissant sous un
joug publiquement avoué ou enchaînés par des engagements secrets, ils
subissent la loi de la décadence et de l'humiliation à laquelle ils
sont condamnés. Non-seulement on les impose par la force aux peuples,
mais on ne leur permet même point de faire oublier leur origine en
accroissant leur prospérité: une main avare, en leur accordant la vie,
a mesuré chaque souffle qui l'anime.
Telle est la position que les puissances confédérées contre la France
firent à Charles VI en le soutenant contre Philippe V.
Tandis que Louis XIV expirait à Versailles en désignant, par ses
dernières instructions, les troupes de Flandre comme celles qu'il
était le plus urgent «de rétablir,» des conférences s'ouvraient à
Anvers entre les envoyés de l'empereur et ceux des états généraux pour
régler ce que l'on nommait _la Barrière de messieurs les états
généraux_. Jamais la puissance de la Hollande ne parut plus grande que
dans ces négociations. Ses plénipotentiaires présentèrent un projet
préparé d'avance par lequel l'empereur consentait à la démolition de
la citadelle de Liége, des fortifications de Huy, de Damme, de
Rodenhuys et du fort Philippe, et leur livrait Menin, Tournay, la
citadelle de Gand, Mons, Namur, Venloo et Stevensweert; ils se
réservaient le droit d'augmenter les retranchements des places qui
leur étaient remises et d'y entretenir telles garnisons qu'ils
jugeraient convenable. Ils réclamaient aussi les revenus de toutes les
villes qu'ils voulaient occuper, et, de plus, comme indemnité pour les
frais de la derrière guerre, une somme de six millions de livres.
Vainement l'empereur remontra-t-il que d'après ce projet ses nouveaux
sujets obéiraient moins à ses ordres qu'à ceux des états généraux. Il
ne réussit pas mieux lorsqu'il essaya de les intimider en envoyant
dix-huit mille hommes dans les Pays-Bas. Les prétentions les plus
importantes de la Hollande furent consacrées dans le traité de la
Barrière, signé à Anvers par la médiation de l'Angleterre, le 15
novembre 1715.
Ce traité portait que les états généraux tiendraient seuls garnison à
Namur, à Tournay, à Menin, à Furnes, à Warneton et à Ypres;
Qu'à Termonde, il y aurait une garnison à moitié impériale et à moitié
hollandaise, sous les ordres d'un gouverneur qui prêterait serment aux
états généraux;
Que pour mieux assurer les frontières des états généraux en Flandre,
l'empereur leur céderait tels forts et telle portion du territoire
limitrophe qu'il serait besoin pour effectuer les inondations
nécessaires en temps de guerre, sans qu'il fût permis de construire
des écluses ou d'autres ouvrages destinés à arrêter ces inondations;
Que l'empereur payerait annuellement pour l'entretien des garnisons
hollandaises la somme de 1,250,000 florins, hypothéquée sur les
revenus clairs et liquides des provinces de Brabant et de Flandre, et
exigible par exécutions militaires;
Que le commerce des Pays-Bas resterait soumis aux clauses du traité
de Munster qui, en défendant aux Espagnols de s'étendre dans les
Indes, avait réservé au profit des Hollandais la navigation exclusive
de l'Escaut.
Le traité de la Barrière était sans précédents dans le droit public de
l'Europe. Il sema la consternation dans toute la Flandre.
Non-seulement il violait les priviléges qui avaient été sanctionnés
même par Charles-Quint et Philippe II, mais il méconnaissait aussi
jusqu'à ces lois naturelles de la conservation, qui ne peuvent jamais
être abdiquées. Les états de Flandre s'assemblerent et adressèrent une
énergique protestation au comte de Kœnigsegg, envoyé impérial, qui la
repoussa comme trop tardive.
Ce même comte de Kœnigsegg avait soumis un mémoire à l'empereur, pour
lui proposer de supprimer, aussitôt que s'offrirait une occasion
favorable, toutes les franchises des villes de Flandre; et ses
intentions hostiles s'étaient déjà révélées lorsque la ville d'Ypres,
réclamant ses droits de quatrième membre, avait reçu pour réponse
qu'elle les avait perdus en devenant française et qu'elle resterait
désormais pays d'imposition conquis.
L'inquiétude était devenue de plus en plus vive, quand une députation
solennelle fut envoyée à Vienne pour formuler de nouvelles
protestations contre le traité de la Barrière. Elle était composée de
Philippe Vander Noot, évêque de Gand, et de MM. Vandermeersch, Triest
d'Aughem, de Grass de Bouchaute et de Peellaert de Westhove. L'évêque
de Gand exposa les plaintes de la Flandre. Il remontra que la Hollande
pouvait chaque jour détruire un grand nombre de riches villages, soit
en ouvrant ses écluses aux flots de la mer, soit en les fermant à
l'écoulement des eaux qui affluaient des parties les plus élevées de
la Flandre vers les terres basses du pays de Cadzand. Il exprima la
crainte de voir la jalousie commerciale de la Hollande étouffer
l'industrie flamande et l'empêcher à jamais de se relever. La Hollande
dominait sur nos frontières du nord et sur celles du sud. Elle régnait
à Tournay sur la navigation de l'Escaut, à Namur sur celle de la
Meuse. L'évêque de Gand exposa aussi que la Flandre, qui depuis tant
d'années nourrissait d'immenses armées étrangères, allait être, même
pendant la paix, constamment assujettie aux charges les plus
accablantes. Il représenta combien était considérable le tribut
réclamé par les états généraux, combien il était illégal, puisque
jamais aucun impôt n'avait pu être établi en Flandre, si ce n'est par
le vote des états, et surtout combien il était odieux, puisque les
étrangers conservaient le droit d'en exiger le payement, en y forçant
des habitants, comme en pleine guerre, par l'incendie et le pillage.
Il ajouta que si la Flandre était condamnée à cet excès d'opprobre et
de misère, ses ressources, qui pendant tant de siècles avaient été
utiles à la cause de ses princes, loin de pouvoir encore la servir, ne
suffiraient pas à soutenir de nombreuses populations réduites à un
affreux dénûment.
L'empereur, dans sa réponse, allégua les intérêts généraux de l'Europe
comme l'excuse des conditions exorbitantes du traité de la Barrière,
et promit d'envoyer à la Haye le marquis de Prié, membre du conseil
d'État, pour qu'il réclamât quelques modifications favorables près des
états généraux.
Le marquis de Prié fut lui-même nommé, peu de temps après, gouverneur
des Pays-Bas. Ce choix fut accueilli avec joie, car on espérait que le
marquis de Prié défendrait plus vivement les intérêts d'un pays qui
devait désormais être soumis à son autorité. Enfin, après trois années
de pourparlers, les clauses les plus rigoureuses du traité de la
Barrière reçurent quelques adoucissements. Les limites de la Flandre
et de la Zélande furent soumises à une nouvelle convention, et le
payement du tribut annuel de 1,250,000 florins fut dégagé de ce qu'il
présentait de plus odieux (22 décembre 1718).
L'industrie belge chercha, dès ce moment, à reprendre quelque
activité. Des compagnies de commerce furent créées à Ostende et à
Anvers pour former des relations avec les Indes; mais la Hollande ne
tarda point à s'en montrer mécontente et jalouse.
L'article 6 de l'acte du transport des Pays-Bas par Philippe II à
Albert et à Isabelle défendait à leurs habitants «de tenir en aucune
façon aucune manière de commerce ou trafic aux Indes orientales ou
occidentales.» On n'en avait, toutefois, jamais reconnu la légalité en
Flandre, attendu que les rois d'Espagne ne possédaient pas le droit de
faire acte d'autorité absolue dans les questions qui importaient le
plus aux Pays-Bas, pays de franchises et de priviléges, et, en 1640,
le gouvernement espagnol avait senti qu'il était sage de renoncer à la
prohibition de 1598. Telle était la situation des choses lorsque fut
conclu, en 1648, le traité de Munster, qui porte «que les Espagnols
retiendront leur navigation en telle manière qu'ils la tiennent pour
le présent ès Indes orientales sans se pouvoir étendre plus avant,»
clause évidemment destinée à limiter l'esprit de conquête et
d'envahissement que l'on supposait aux Espagnols, bien que plus tard
la Hollande dût lui donner une tout autre signification qui ne tendait
rien moins qu'à éloigner les sujets du roi d'Espagne de toute relation
commerciale avec les nations indépendantes de l'Asie. En effet,
lorsque Chrétien Brouwer envoya un navire dans les ports de la Chine,
les Hollandais lui coururent sus, et le roi d'Espagne, dominé par le
sentiment de sa faiblesse, n'osa point s'y opposer.
Au moment où le traité de la Barrière vint achever la ruine de la
ville d'Anvers tour à tour saccagée par les Gueux et pillée par les
Espagnols, Ostende devint dépositaire des derniers débris du commerce
des Pays-Bas. Dès lors on songea de plus en plus à y former quelque
établissement qui pût s'ouvrir la route des Indes, source inépuisable
de richesses. Un Anglais, nommé Jean Ker, exposa notamment dans un
mémoire adressé à l'empereur que la Flandre était restée ce qu'elle
avait été autrefois, le pays le plus avantageusement situé pour être
le siége du commerce. Il était encore douteux qu'on osât mettre à
exécution une si vaste et si périlleuse entreprise, quand un
aventurier de Saint-Malo, nommé La Merveille, vint vendre à Ostende
une cargaison réunie aux bords du Gange, et proposer au comte de
Kœnigsegg de fonder à Ostende des relations commerciales avec le
Bengale. Cette offre fut acceptée et l'on vit successivement des
navires quitter Ostende, n'ayant d'autre chargement que des tonneaux
d'argent, et y rentrer avec les produits les plus précieux des Indes,
qui rendaient des sommes cent fois plus considérables que celles
auxquelles s'élevaient les frais et les dépenses.