Hollande, s'en éloigna aussitôt pour proposer au roi de France une
alliance en vertu de laquelle on lui reconnut le droit d'occuper l'île
de Walcheren, le pays de Cadzand et le port de l'Écluse. Jean de Witt
fut instruit de ces négociations, et il crut les déjouer en faisant
offrir au roi de France, conformément au plan discuté en 1663, la
cession de Cambray, d'Aire, de Saint-Omer, de Furnes, de Bergues et
des châtellenies de Cassel, de Bailleuil et de Poperinghe, pourvu
qu'il abondonnât à la Hollande Ostende, Bruges, Damme, Blankenberge et
la Gueldre espagnole. Louis XIV comprit bien que ces propositions
n'avaient d'autre but que de rompre la paix d'Aix-la-Chapelle, et il
n'hésita pas à les repousser.
Louis XIV semblait prendre plaisir à étaler toute sa puissance. Il
vint, escorté de trente mille hommes et entouré d'une cour brillante,
visiter ses conquêtes des Pays-Bas. «La pompe et la grandeur des
anciens rois de l'Asie, dit Voltaire, n'approchaient pas de l'éclat de
ce voyage. Le roi, qui voulait gagner les cœurs de ses nouveaux
sujets, répandait partout ses libéralités avec profusion. L'or et les
pierreries étaient prodigués à quiconque avait le moindre prétexte
pour lui parler. Les principales dames de Bruxelles et de Gand
venaient voir cette magnificence. Le roi les invitait à sa table; il
leur faisait des présents pleins de galanterie. Ce fut une fête
continuelle dans l'appareil le plus pompeux.» Puis, lorsqu'il vit les
Hollandais inquiets de le savoir si près d'eux, il envoya la duchesse
d'Orléans presser la conclusion de son alliance avec le roi Charles
II, dont elle était sœur. Un traité secret, qui confirmait toutes
les prétentions du roi d'Angleterre, fut signé le 1er juin 1670.
Les menaces de Louis XIV n'éclatèrent que deux ans après. La Hollande
fut envahie et presque conquise, mais ces succès isolèrent le roi de
France de ses alliés. S'il insistait pour étendre entre la Meuse et le
Rhin les possessions de l'électeur de Cologne, il se montrait peu
empressé à livrer aux Anglais les portes de la Flandre, et voulait les
engager à se contenter de Delfzyl et de vingt villages. «Il m'importe,
en séparant deux puissances qui me sont légitimement suspectes,
écrivait-il le 23 juin 1672 à Colbert, de ne pas les réunir en quelque
sorte selon les accidents qui pourraient arriver à l'avenir par une
troisième, que j'établirais en terre ferme.» Louis XIV n'avait
peut-être pas assez considéré combien lui était précieuse l'alliance
de l'Angleterre.
Il faut ajouter que la Hollande réclamait l'appui de l'Espagne, son
ancienne ennemie. L'invasion française de 1667 avait préparé ce
rapprochement fondé sur le sentiment d'un péril commun. Au mois de
juillet 1668, Corneille Loots, envoyé des Provinces-Unies, se rendit à
Bruxelles pour se plaindre des capres d'Ostende, qui s'emparaient des
marchandises anglaises transportées sous pavillon hollandais; mais le
marquis de Castel-Rodrigo répliqua que les Hollandais, au temps de
leurs guerres contre l'Angleterre, s'étaient toujours attribué le
droit de visiter les navires flamands et d'y saisir les marchandises
anglaises, et qu'ils ne pouvaient trouver mauvais que l'on agît de
même. Les Provinces-Unies insistèrent; dans une lettre du 11 août,
elles adressèrent au marquis de Castel-Rodrigo des menaces de
représailles auxquelles don Estevan de Gamarra, ambassadeur espagnol à
La Haye, répondit par une note où on lisait: «Son Excellence trouve
bien étrange que Leurs Seigneuries veuillent se servir de termes si
impérieux et si despotiques contre un prince souverain, puisque c'est
tout ce que Leurs Seigneuries pourroient faire envers leurs subjects,
n'ayant jamais été la coutume que l'on prescrive à ceux qui ne le sont
pas, des lois semblables.» Des conférences eurent lieu: elles
n'amenèrent point de résultat, et la Hollande fit saisir dix-neuf
capres d'Ostende aux bouches de la Tamise; mais on ne tarda point à
les relâcher. On ne voulait pas, dit Aitzema, se mettre à dos les
Espagnols.
En 1672 la réconciliation est complète, et le comte de Monterey
retire dix mille hommes des garnisons de Flandre pour les placer sous
les ordres du jeune prince Guillaume d'Orange. Louis XIV lutte contre
l'Europe coalisée. Tandis que Turenne franchit le Rhin, Condé livre
aux Hollandais et aux Espagnols la douteuse et sanglante bataille de
Seneffe. Le prince d'Orange est forcé de lever le siége d'Audenarde.
Lorsque Turenne et Condé disparaissent du théâtre des combats, l'un
atteint par un boulet, l'autre chargé d'autant d'infirmités que de
lauriers, c'est aux maréchaux de Luxembourg et d'Humières que passe le
soin de guerroyer dans les Pays-Bas. Enfin, en 1676, le roi de France
se place lui-même à la tête de son armée de Flandre. Prise de Condé et
de Bouchain.
La grandeur militaire de la France a étonné les puissances
confédérées. Des négociations s'ouvrent pendant l'hiver de 1677. Louis
XIV demande la cession de Cambray aux Espagnols, qui répondent «qu'ils
aiment autant céder toute la Flandre que cette place.» D'un autre côté
il propose aux Provinces-Unies le partage des Pays-Bas: «Comme la
guerre et le traité de paix, écrit-il au comte d'Estrades, ont apporté
un grand changement au premier projet de 1635, vous pourriez en
prendre un plan tout différent qui convînt à l'état présent des
choses, et tel, toutefois, qu'il assurât une frontière forte et
considérable à la Hollande. Pour cela vous pourriez convenir d'une
ligne qu'il semble que la nature ait formée par les canaux et par les
rivières, pour couvrir ce qui appartiendrait aux états généraux du
reste des Pays-Bas, qui me demeureraient en partage. Elle devrait
commencer à Ostende, suivre le canal de Bruges jusques à Gand, prendre
ensuite l'Escaut jusqu'à l'embouchure du Demer et suivre cette
dernière rivière en la remontant jusques à Maestricht: ce serait
joindre, en cette sorte, la mer à la Meuse, et laisser dans la part
des états les grandes et puissantes villes qui se trouvent sur ces
rivières, particulièrement celle d'Anvers, qui est plus importante à
la Hollande que toute autre par sa situation si avantageuse pour le
commerce.»
Ces propositions, qui eussent eu pour résultat de faire approuver par
les Hollandais dans un traité ce qu'ils s'efforçaient d'empêcher en
prodiguant leur sang et leurs richesses, ne pouvaient point être
accueillies.
La guerre continue. Le 17 mars 1677, Louis XIV ouvre la campagne en
s'emparant de Valenciennes. Cambray, que les Espagnols lui ont refusé
l'année précédente avec tant de hauteur, tombe en son pouvoir le 5
avril.--Bataille de Cassel. Le prince d'Orange, vaincu par le duc
d'Orléans, est rejeté vers Bruges. Deux jours après, la garnison de
Saint-Omer capitule à des conditions honorables.
Cependant l'Angleterre s'alarme de plus en plus des progrès des
Français en apprenant la conquête de Valenciennes, et, le 26 mars
1677, le parlement présente à Charles II l'adresse suivante:
«Nous, très-fidèles sujets de Votre Majesté, chevaliers, citoyens et
bourgeois, assemblés en parlement, nous sommes obligés, par
l'attachement et la fidélité que nous avons pour Votre Majesté et pour
répondre en même temps à la confiance qu'ont en nous ceux que nous
représentons, de remontrer très-humblement à Votre Majesté que son
peuple est extrêmement fâché et troublé du danger évident dont son
royaume est menacé par la puissance et l'agrandissement du roi de
France, particulièrement à cause des conquêtes qu'il a déjà faites et
de l'apparence qu'il y a qu'il poussera encore plus loin ses armes
dans la Flandre. Pour nous acquitter donc de notre devoir, nous
croyons qu'il y va de l'intérêt de Votre Majesté et de la sûreté de
votre peuple, et nous supplions respectueusement Votre Majesté d'y
penser sérieusement et de se fortifier par de telles et de si étroites
alliances qu'elles soient capables de secourir les Pays-Bas, et Votre
Majesté calmera par ce moyen les craintes de son peuple.»
Charles II hésitait encore. Il pressait Louis XIV de consentir à
restituer Charleroy, Ath, Audenarde, Courtray, Tournay, Condé; mais le
roi de France se montrait bien résolu à ne pas abandonner ces trois
dernières places, et il ne voulait évacuer les autres que dans le cas
où les Espagnols lui auraient remis Ypres, Charlemont et Luxembourg.
Il eût renoncé, toutefois, à Ypres si on lui avait accordé en
Catalogne la forteresse de Puycerda. Plus tard il offrit de se retirer
de Courtray si on lui cédait Menin, Cassel, Poperinghe, Bailleul,
Merville, Wervicq, Warneton, Bavay et Maubeuge, de telle sorte que les
villes de Condé, de Tournay, de Menin, de Bailleul, de Poperinghe et
de Fumes eussent formé la frontière française. Charles II ne put
dominer son parlement trop jaloux de l'ambition de Louis XIV, qui le
contraignit à s'allier à la Hollande. Le prince d'Orange épousa Marie,
nièce de Charles II.
Louis XIV, avec un inébranlable courage, ne vit dans l'abandon de
l'Angleterre qu'un motif pour hâter le commencement de la campagne de
1678. Le maréchal d'Humières alla investir, dès la fin de l'hiver, la
ville de Gand, que le duc de Villa-Hermosa avait dégarnie de troupes
pour renforcer la garnison d'Ypres, et, le 4 mars, Louis XIV rejoignit
son armée, qui était forte de soixante mille hommes. Don Francisco de
Pardo était gouverneur de Gand. Bien qu'il n'eût avec lui que trois
régiments, il s'illustra par une vaillante résistance. Il avait promis
aux bourgeois de nouveaux priviléges et leur avait persuadé de prendre
les armes en arborant l'antique bannière de Gand. Mais les temps
étaient bien changés depuis l'époque où les trompettes du guet de
Saint-Nicolas suffisaient pour mettre en fuite les chevaucheurs de
Philippe de Valois. Les maréchaux de Luxembourg, d'Humières, de Lorges
et de Schomberg commandaient les Français. Vauban dirigeait les
travaux du siége. Enfin, le 8 mars, à onze heures du soir, quelques
bombes furent lancées dans la ville, afin de répandre le désordre
parmi les habitants réunis en armes dans les rues, et six coups de
canon donnèrent le signal de l'assaut. Les deux demi-lunes qui
couvraient la porte de Courtray, furent enlevées par le duc de
Villeroy et le colonel de Saint-Georges. Parmi les volontaires qui
suivaient le duc de Villeroy, se trouvait le prince d'Iseghem, de la
maison de Gand, qui rentrait, l'épée à la main, dans une cité qui,
berceau de ses ancêtres, leur avait donné son nom[18].
[18] Ainsi le roi, par sa conduite, se rend en six jours maître
de cette ville si renommée, qui faisoit autrefois la loy à ses
princes même, et qui prétendoit égaler Paris par la grandeur de
son enceinte et le nombre de ses habitants. RACINE, _Précis
historique_.
Seize jours après, Ypres capitula après un assaut où fut blessé le
maréchal de Vauban.
La campagne semblait, toutefois, à peine s'ouvrir. Les Espagnols se
réunissaient à l'armée du prince d'Orange; les Allemands se
dirigeaient vers le Rhin, et déjà, des troupes anglaises avaient
débarqué à Ostende lorsque l'habileté des diplomates français réussit
à faire incliner vers la paix l'esprit des Hollandais, plus zélés pour
de lointaines pérégrinations commerciales que pour les périls d'une
longue guerre. La France leur offrait la restitution de Maestricht et
les conditions les plus favorables. Les états généraux signèrent la
paix à Nimègue le 10 août 1678, malgré les représentations de leurs
alliés, et, de même qu'en 1668, la république des Provinces-Unies eut
l'honneur de décider de la paix de l'Europe. Dès qu'elle se fut
prononcée, toutes les autres puissances se virent réduites à suivre
son exemple. Par un traité signé le 17 septembre entre les
plénipotentiaires de France et d'Espagne, Louis XIV restitua en
Flandre la ville de Gand, récemment conquise, et même plusieurs villes
cédées à la France par le traité d'Aix-la-Chapelle, telles que
Charleroy, Binche, Ath, Audenarde, Courtray; mais il conserva
Bouchain, Condé, Cambray, Aire, Saint-Omer, Ypres, Wervicq, Warneton,
Poperinghe, Bailleul, Cassel, Maubeuge et Bavay. Le mariage du jeune
roi d'Espagne, Charles II, avec une princesse française, confirma ce
traité.
Ce fut ainsi qu'en cette occasion mémorable Louis XIV sut conserver
toute la gloire de ses triomphes et élever plus haut que jamais, en
dépit des efforts de ses ennemis, la renommée et la puissance de la
France.
(1679). Voyage de Louis XIV en Flandre. A Dunkerque, il est
complimenté par John Churchill, qu'il apprendra plus tard à redouter
sous le nom de duc de Marlborough. Il est reçu avec de grands honneurs
à Ypres aussi bien qu'à Lille.
La paix de Nimègue ne dura que cinq ans. Louis XIV, voyant tous ses
ennemis divisés, réclama le comté d'Alost, qui n'avait point été
mentionné dans l'énumération des territoires sur lesquels il avait
abdiqué toute prétention fondée sur le droit de dévolution. Au mois de
novembre 1683, le duc de Boufflers prit Courtray. Un autre corps
français s'empara de Dixmude. Au printemps suivant, le maréchal
d'Humières bombarde Audenarde. Enfin, au mois de juin 1684, une trêve
de vingt ans est signée sous les auspices de la Hollande. Louis XIV
obtient la forteresse de Luxembourg et ne restitue Courtray et Dixmude
qu'après avoir fait démanteler leurs retranchements. L'Espagne adhère
à cette trêve, qui est également ratifiée à Ratisbonne par les envoyés
de l'empereur et du roi d'Angleterre.
Triste situation de la Flandre, contrainte à compléter les
contributions militaires que les Français ont commencé à y lever. Les
Espagnols prennent eux-mêmes le prétexte de la pénurie du trésor pour
mettre aux enchères toutes les fonctions publiques. Gouvernement
impopulaire du marquis de la Grana et du marquis de Gastanaga.
Résistance des magistrats de Gand et de Bruges.--La médiation du comte
de Bergeyck prévient peut-être une insurrection.
«Bergeyck, dit Saint-Simon, étoit l'homme le plus instruict de l'état
de ces pays... C'étoit un homme infiniment modeste, affable, doux,
équitable et parfaitement désintéressé, mais sage et réglé... C'étoit
l'homme du monde le plus hardi à dire la vérité, qui aimoit et
cherchoit le plus le bien pour le bien... Il se pouvoit dire un homme
très-rare... Il fut toujours adoré aux Pays-Bas espagnols.»
Vers cette époque, furent rédigés par les intendants des provinces,
pour l'instruction du duc de Bourgogne, les _Mémoires des généralités
du royaume_, mémoires que le comte de Boulainvilliers résuma en les
modifiant profondément dans son _Histoire de l'ancien gouvernement de
la France_.
L'un de ces mémoires se rapporte à la Flandre flamingante. L'auteur
dépeint ainsi le caractère des habitants:
«Les Flamands sont assez laborieux, soit pour la culture de la terre,
soit pour les manufactures et le commerce que nulle nation n'entend
mieux qu'eux. Ils ont de l'esprit et du bon sens... et sont habiles
dans leurs affaires... Les petites gens autrefois ne faisoient pas
grand scrupule, dans la chaleur de leurs débauches, de se battre à
coups de couteaux; ils se tuoient impunément, et les coupables se
sauvoient aussi tost dans des couvents ou dans des églises, où ils
estoient à couvert de la justice pendant que leurs amis taschoient
d'accommoder leurs affaires... Les Flamands sont nés avec du courage,
mais ils n'ayment point la guerre, tant parce que la fortune ne s'y
fait point assez promptement à leur fantaisie que parce qu'ils
n'ayment pas à l'achepter (eux qui sont glorieux) par une certaine
sujétion qu'ils traitent de bassesse. On doit cependant juger par ce
qu'ont fait les régiments de Solre et de Robec, et par toutes les
belles actions des capres de Dunkerque pendant le cours de cette
dernière guerre, que les Flamands ne cèdent en valeur, ny par mer, ny
par terre, à aucune nation de l'Europe... Ils sont grands amateurs de
la liberté et grands ennemis de la servitude, et en cela ils tiennent
encore des anciens Belges, ce qui fait qu'on les gagne plus aisément
par la douceur que par la force.»
Ces lignes, il est important de le remarquer, ont été écrites sous le
gouvernement absolu de Louis XIV. Du reste, en 1697, la situation de
la partie de la Flandre réunie à la France par le traité de Nimègue
était peu favorable; tout retraçait les ravages de la guerre dont elle
avait été si longtemps le théâtre. Le nombre des familles nobles qui y
résidaient, était réduit à cent quatre-vingt-trois. Les habitants des
villes ne se soutenaient que par une louable économie qui seule les
préservait de la mendicité; les laboureurs vendaient à peine quelques
chevaux, quelques vaches laitières et quelques brebis d'une race
renommée dans le pays de Fumes pour sa rare fécondité. Le colza, «chou
sauvage, de la graine duquel on fait l'huile à brûler,» n'était un
produit avantageux que lorsque les Hollandais ne recevaient pas les
huiles du Midi pour la fabrication de leurs savons; les lins étaient
moins recherchés depuis que le commerce des toiles et celui du fil que
l'on envoyait en Angleterre, étaient à peu près anéantis. Sous
l'influence de cette détresse, la population avait diminué de moitié
en quinze ans et se trouvait réduite au sixième de ce qu'elle était
autrefois, et encore y comptait-on sur treize personnes une qui ne
vivait que d'aumônes. Ypres, qui, au treizième siècle, renfermait deux
cent mille habitants, en avait moins de douze mille[19], et de ses
deux mille métiers à fabriquer le drap il lui en restait quinze; mais
l'on espérait pouvoir, par des privilèges et des franchises, relever
ses manufactures et repeupler son enceinte en y appelant les ouvriers
catholiques de la Hollande.
[19] Voici quelle était, en 1697, la population des principales
villes de la Flandre occupées par les Français: Ypres, 11,963
âmes; Warneton, 996; Messines, 576; Bailleul, 2,305; Hazebrouck,
3,735; Furnes, 2,650; Roulers, 699; Poperinghe, 2,300; Wervicq,
2,172; Cassel, 1,300; Watten, 166; Loo, 474.
Le port de Dunkerque était seul florissant: il s'était dédommagé de la
perte du commerce de la morue en armant ses marins sous la direction
de «monsieur le chevalier Bart, chef d'escadre.» En 1678, les _capres_
de Dunkerque avaient, au prix de la vie de trente-deux de leurs
capitaines et de trois mille matelots, enlevé trois cent
quatre-vingt-quatre navires évalués à près de quatre millions, sans
compter ceux qu'ils restituèrent ou qui furent reconquis. Le 8 octobre
1697, les prises effectuées dans la dernière guerre dépassaient le
chiffre de dix-sept millions de livres; de plus, six cent mille livres
avaient été abandonnées aux matelots pour droit de _plontrage_
(pillage), et la renommée des capres de Dunkerque était si grande que
l'on disait d'eux «que, fortifiés de quinze ou de vingt vaisseaux du
roy de France, ils feroient à l'Angleterre et à la Hollande plus de
mal que toutes ses armées de terre et de mer ensemble, et seroient
capables, par la destruction de leur commerce, de les obliger à lui
demander la paix à telles conditions qu'il leur voudroit donner.»
Les anciens usages de la Flandre communale se conservaient encore à la
fin du dix-septième siècle dans quelques villes; le mémoire que nous
analysons, rapporte qu'à Ypres aucun impôt ne pouvait être établi sans
l'approbation de la grande commune, «conseil représentant le peuple,
composé des échevins, des conseillers, de vingt-sept consaux ayant à
leur teste un capitaine qu'on appelle _hoofman_, de quinze bourgeois,
des cinq gouverneurs des tisserans de serge et des cinq principaux des
moindres métiers.»
Cependant la Flandre commence à respirer: la crainte de voir la guerre
se renouveler s'est effacée de tous les esprits, et la France
elle-même, épuisée par ses nombreux armements, ne semble plus
l'appeler de ses vœux, quand un événement imprévu en donne le signal.
Le prince d'Orange, élevé par une usurpation heureuse au trône
d'Angleterre sur lequel sa femme, fille de Jacques II, ne monte qu'en
en précipitant son père, se déclare le rival de Louis XIV. Maître de
l'Angleterre, dominant désormais en Hollande, il presse l'empereur et
le roi d'Espagne de s'unir avec lui dans une nouvelle confédération.
Bataille de Fleurus gagnée par le maréchal de Luxembourg (30 juin
1690). Guillaume III débarque dans les Pays-Bas. Il est repoussé au
combat de Steenkerke. L'électeur de Bavière succède au marquis de
Gastanaga. Le marquis de Boufflers s'empare de Furnes et de
Dixmude.--Bataille de Neerwinde. Guillaume III essaye vainement de
rompre les lignes françaises devant Courtray. Ce n'est qu'après la
mort du maréchal de Luxembourg que l'on voit chanceler la puissance
militaire de la France. Guillaume III prend Namur et ce succès
l'engage à persévérer de plus en plus dans le rôle qu'il s'attribue de
libérateur de l'Europe.
Louis XIV se trouva réduit pour la première fois à conclure un traité
de paix dont les conditions lui étaient défavorables. Malgré les
promesses qu'il avait faites à Jacques II, il reconnut l'usurpation
de Guillaume III; de plus il restitua toutes ses conquêtes. L'Espagne
recouvra Mons, Luxembourg et Courtray (20 septembre 1697).
Quatre traités distincts conclus à Ryswick par la France avec
l'Empire, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, avaient terminé
toutes les difficultés de la situation présente; mais il en était
d'autres dont l'avenir ne semblait pas devoir longtemps retarder la
solution et dont la gravité pouvait bientôt compromettre la paix de
l'Europe, alors qu'elle venait à peine d'être rétablie. La santé
languissante de Charles II annonçait que sa vie serait courte, et l'on
voyait déjà l'empereur et le roi de France invoquer l'un et l'autre
les liens du sang qui les unissaient au roi d'Espagne. Quel que dût
être le plus heureux de ces deux rivaux, la puissance de la domination
espagnole, ajoutée soit à l'Empire, soit à la France, portait avec
elle, chez celui qui devait la recueillir, le sceptre de la dictature
européenne. L'Angleterre et la Hollande, intéressées à maintenir un
équilibre tout favorable à leur influence politique, opposèrent à des
prétentions trop vastes un projet de partage qui fut signé le 11
octobre 1698. Par cette convention la France obtint le Guipuscoa et
les royaumes de Naples et de Sicile; l'archiduc Charles, second fils
de l'empereur Léopold, le duché de Milan. La couronne d'Espagne fut
réservée au fils de l'Électeur de Bavière, gouverneur général des
Pays-Bas. Cet enfant de cinq ans, issu de Philippe III par sa mère,
Marie-Antoinette d'Autriche, manqua à la puissance que lui offrait la
jalousie de l'Europe; il eût été remarquable de voir, à deux siècles
de distance, deux princes, tous deux à peine adolescents, tous deux
sortis de la maison d'Autriche, quitter les rivages de la Flandre pour
aller succéder à Madrid à deux dynasties éteintes. Mais cette fois du
moins il ne devait pas en être ainsi; le jeune prince de Bavière
mourut à Bruxelles dans les premiers jours de février 1699.
Par un nouveau traité du mois de mars 1700, les puissances neutres,
réduites à opter entre les prétentions rivales de l'Empire et de la
France, se prononcèrent en faveur de l'archiduc Charles: pour offrir à
la France une légère compensation, elles lui abandonnèrent la
Lorraine. Louis XIV ratifia ces conventions, mais tandis que l'Europe,
s'appuyant sur ces traités comme sur la base inébranlable de la paix,
suivait tranquillement les progrès de l'agonie du roi d'Espagne,
d'actives influences s'agitaient à son chevet, et dès qu'il eut rendu
le dernier soupir on ouvrit solennellement un testament, par lequel il
instituait le duc d'Anjou pour héritier de ses États. La monarchie de
Charles-Quint allait passer au petit-fils de l'un des successeurs de
François Ier.
Parmi les vastes territoires de la monarchie espagnole, l'article 14
de ce testament mentionnait le comté de Flandre et les autres
provinces des Pays-Bas; de plus, Charles II déclarait, dans un
codicille, vouloir, par extension de la clause où il réservait à la
reine le gouvernement d'un royaume d'Italie, «que si elle trouvait lui
convenir plus, à cause de son rang, de se retirer dans les États que
nous avons en Flandre, pour y vivre, et qu'elle voulût se dédier à les
gouverner, il lui en sera donné le commandement et le gouvernement par
notre successeur.»