une sortie pour attaquer les Français, qui gardaient les tranchées. Il
y fut grièvement blessé, et sa mort hâta la reddition de la ville.
L'armée française l'occupa par capitulation le 25 juin, et la remit
aussitôt après, à la grande honte de la France, aux ambassadeurs de
Cromwell.
Turenne s'avança vers Loo. Ypres, Audenarde, Grammont, Ninove, Menin,
tombèrent au pouvoir des Français. Dans la plupart des villes, la
terreur des soldats espagnols était si grande qu'ils forcèrent leurs
capitaines à capituler. Un seul château se défendit vaillamment: ce
fut le château de Gavre. La garnison en paraissait nombreuse; à chaque
créneau flottaient des drapeaux, et des roulements de tambour,
particuliers aux divers corps de l'armée espagnole, annonçaient que
plusieurs régiments y étaient réunis. Une capitulation honorable fut
accordée aux assiégés; elle portait qu'ils pouvaient se retirer
bannières déployées. Mais, au grand étonnement des Français, on ne vit
paraître qu'un laboureur, qui s'était enfermé dans le château de Gavre
avec quatorze compagnons. Les souvenirs de la lutte communale, dont
Gavre avait vu la dernière journée, avaient inspiré son héroïsme. Tel
est le récit que j'ai recueilli de la bouche de quelques vieillards,
en parcourant les collines où s'éleva jadis le camp de Philippe le
Bon. Il est plus certain que Turenne démantela le château de Gavre.
Les gloires des temps modernes effaçaient les derniers vestiges des
gloires du moyen-âge, auquelles elles étaient appelées à succéder.
Au milieu de ces revers des armes espagnoles, un seul succès vint
consoler don Juan d'Autriche. Le maréchal d'Aumont avait formé le
projet de s'emparer d'Ostende par trahison. Un colonel, nommé
Sébastien Spinteleer, avait feint d'écouter ses propositions, et on
lui avait promis pour prix de ses services quatre cent mille florins.
En effet, il ouvrit les portes d'Ostende et livra aux Français le
bourgmestre du Franc, Marc d'Ognate, qui avait consenti à remplir le
rôle du gouverneur, bien qu'il sût qu'il en dût résulter pour lui une
captivité de quelques heures; mais, à un signal convenu, les
Espagnols, qui s'étaient cachés dans les églises, se montrèrent, et le
maréchal d'Aumont fut retenu prisonnier avec tous les siens dans une
ville dont il s'était trop hâté d'annoncer la conquête à Mazarin.
Si la Flandre avait perdu Dunkerque, elle conservait Ostende,
héritière de la puissance maritime de Dunkerque. Dès 1646, époque du
premier siége de cette ville, on avait vu émigrer à Ostende ses marins
les plus habiles, entre autres Jean De Bock, qui dit dans une lettre
adressée à Philippe IV: «Je ne rappellerai point tous mes travaux et
tous mes efforts depuis 1636, pour armer des vaisseaux et pour équiper
des flottes qui furent, comme le disait le comte de Penaranda après le
traité de Munster, le frein qui arrêta les excursions des Hollandais
et qui contribua à faire conclure la paix. En quittant Dunkerque pour
nous fixer à Ostende, mes amis et moi nous avons réussi à relever la
marine militaire, de telle sorte que la ville de Dunkerque, fameuse
dans le monde entier, semble avoir émigré avec nous et être enfermée
aujourd'hui dans Ostende. En 1649, quatre de mes navires menacèrent
Dunkerque; deux années plus tard, j'en envoyai quatorze croiser devant
le même port, qui fut bloqué si étroitement pendant sept semaines que
Neptune lui-même, porté par les Tritons furieux, n'eût pu y pénétrer.
En 1652, vingt-cinq vaisseaux, que l'archiduc Léopold me chargea
d'armer, coopérèrent activement à la conquête de Gravelines, de
Mardick et de Dunkerque. La Flandre est encore prête à réunir de
nouvelles flottes pour attaquer les navires anglais; il en résultera
des fruits abondants pour l'honneur de Dieu et pour le vôtre: vos
ennemis en seront les témoins et ils en seront jaloux: _videbunt
hostes tui et invidebunt_.»
Souvent les vaillantes frégates d'Ostende ou ses légères corvettes
(tel est, dit Ménage, le nom que l'on donne aux petits écumeurs
ostendais qui chassent les pêcheurs normands) arrêtaient les navires
hollandais ou anglais qui abritaient sous leur pavillon des
marchandises françaises. On vit même un marin d'Ostende, nommé Rasse
Brauwer, faire plonger dans la mer le capitaine d'un navire anglais,
afin de le contraindre à déclarer que la cargaison qui lui était
confiée, appartenait à des Français. De là de vives réclamations du
conseil d'État de la république d'Angleterre, exprimées dans une
lettre où l'on rappelle les relations commerciales qui existèrent de
tout temps avec la Flandre, _ne qua ejusmodi interceptio deinceps
fiat, quin amicitia quæ nostris hominibus cum Flandris intercedit sine
ulla violatione conservetur_.
Cette lettre avait été dictée par un aveugle qui était, dit
Whitelocke, secrétaire du conseil d'État pour les lettres latines.
Peut-être descendait-il d'un chef d'archers anglais chargé, avec
Thomas d'Euvringham, de défendre les communes flamandes contre Louis
XI, qui portait le même nom que lui, celui de John Milton. Les
plaintes sur la capture du navire de Jean Godall, par Rasse Brauwer,
sur le rapt de Jeanne Pucchering, qui avait été conduite à Ypres, sur
la détention de Charles Harbord, arrêté à Bruges par les créanciers du
comte de Suffolk, avaient la même source que le souffle poétique qui
chanta les mystères de la création et les premières amours d'Éden.
Lorsqu'en 1655 une guerre ouverte éclate entre l'Espagne et
l'Angleterre, après un manifeste également composé par Milton, les
flottes d'Ostende se signalent de nouveau. Rasse Brauwer reparaît et
brille entre tous par son courage. Treize corsaires d'Ostende et de
Dunkerque s'emparent de quarante navires anglais; en juin 1656, ils
enlèvent d'autres navires inutilement protégés par un vaisseau de
guerre hollandais, qui partage le même sort.
Négociations entre la France et l'Espagne. Paix des Pyrénées, conclue
malgré l'opposition de Turenne, qui assurait qu'en deux campagnes il
soumettrait tous les Pays-Bas. Mariage de Louis XIV avec l'infante
Marie-Thérèse. L'une des conditions de ce traité, où l'habileté des
ministres espagnols répara les malheurs de leurs armes, était la
restitution des conquêtes de la France en Flandre, à l'exception de
Saint-Venant, de Gravelines et de Bourbourg, et la renonciation de
l'infante à tous les droits héréditaires que plus tard elle aurait pu
invoquer. Dix articles (ce n'était pas trop) assuraient la rentrée de
Condé en France (7 novembre 1650).
La paix avec l'Angleterre fut conclue bientôt après. Charles II, après
avoir vainement songé à reconquérir son royaume en réunissant autour
de lui, à Bruges, les régiments de Wentworth, d'Ormond, de Rochester
et de Newbury, y était rentré sans contestation dès que la mort de
Cromwell eut brisé le joug sous lequel tremblait l'Angleterre, et
c'était au palais même de Whitehall que le parlement s'était jeté
humblement à ses pieds.
Charles II n'oublia pas l'hospitalité qu'il avait reçue en Flandre; il
accorda d'importants priviléges à ses marchands et à ses pêcheurs.
Plus tard, il créa chevalier un bourgeois de Bruges nommé Raphaël
Coots, qui lui avait rendu de grands services pendant son exil.
En 1662, Charles II vendit à Louis XIV la ville de Dunkerque, que
Mazarin avait donnée à Cromwell. A Dunkerque, la France menaçait à la
fois la Flandre et l'Angleterre.
Plusieurs années s'étaient écoulées depuis que le roi d'Angleterre
avait quitté Bruges, lorsqu'on y proclama comte de Flandre le roi
d'Espagne Charles II. Tel était le nom que portait l'héritier de
Philippe IV, qui était mort au mois de septembre 1665. J'ai déjà
remarqué que l'avénement de Philippe le Beau marqua la décadence de la
dynastie de Philippe le Hardi. Charles II doit clore dans nos
provinces celle des rois d'Espagne issus de Charles-Quint.
Vers cette époque, le président Hovinnes rédigea un mémoire sur
l'administration des Pays-Bas, où il s'occupait de la Flandre, divisée
alors en trois parties principales: Flandre proprement dite,
châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, Tournésis. La première
n'avait plus de gouverneur. «En cette partie de Flandre, dit le
président Hovinnes, il n'y a point de procureur provincial, hors qu'il
en souloit avoir ci-devant; mais, depuis les troubles, on a trouvé bon
d'abolir cette charge, vraisemblablement pour la trop grande puissance
qu'elle attire à soy.»
Le gouvernement espagnol s'occupa assez peu des projets de réforme du
président Hovinnes. Le marquis de Castel-Rodrigo, qui avait succédé an
marquis de Caracena, se contenta de donner l'ordre de se couper les
cheveux à l'espagnole, sans qu'il fût permis de s'habiller à la
française. Les uns rirent tout bas de cette défense; d'autres
murmurèrent. Le marquis de Castel-Rodrigo l'apprit et sa colère
s'appesantit sur les magistrats de Gand et de Bruges.
Cependant, la Flandre multipliait en ce moment même ses efforts pour
rendre à Bruges son ancien commerce. Renonçant désormais à d'inutiles
prières toujours repoussées par les Hollandais, si fiers d'être
maîtres de l'Écluse, elle faisait transformer en larges canaux les
voies d'eau à peine navigables qui joignaient à Ostende Nieuport,
Bruges et Gand. Le canal d'Ostende était surtout admirable. Les
navires de deux cent vingt tonneaux pouvaient arriver aisément à
Bruges, sans être soumis à aucun droit de tonlieu, et l'immunité des
droits d'accises était assurée à tous les marchands étrangers qui
viendraient s'y établir. De Bruges, des barques de cinquante tonneaux
pouvaient, par les eaux intérieures, communiquer avec Gand, Anvers,
Bruxelles et Tournay. La Zélande se montrait d'autant plus jalouse de
ces grands travaux que le bruit s'était répandu qu'Ostende allait être
déclaré port franc, selon le conseil que les villes hanséatiques
avaient, peu d'années auparavant, donné aux magistrats de Bruges. Si,
comme on le craignait, la guerre eût éclaté entre la Hollande et
l'Angleterre, la liberté du commerce aurait sans doute appelé en
Flandre une foule de marchands qui y eussent servi utilement les
intérêts des habitants rendus à l'activité des relations
industrielles, et ceux du gouvernement lui-même, assez sage pour
comprendre qu'il n'est jamais plus riche que lorsqu'en modérant les
taxes, il accroît les richesses des peuples.
Les Espagnols ne firent rien pour concourir au rétablissement de la
prospérité de la Flandre. Tout ce qui était soumis à leur influence,
était frappé de dépérissement et de ruine. La famine avait succédé à
de longues guerres; la peste succéda à la famine. Ses ravages furent
effroyables. Des rues entières perdirent, dans plusieurs villes, tous
leurs habitants. Une vague terreur frappait les esprits à la vue de la
baguette blanche clouée sur les maisons des pestiférés, dont les
médecins et les prêtres ne pouvaient s'approcher que couverts d'un
manteau rouge qui avertit de loin de fuir leur approche.
La paix même, dernière espérance de la Flandre, allait lui manquer;
Louis XIV, impatient de se livrer à une ambition belliqueuse longtemps
étouffée par l'étroite circonspection de Mazarin, cherchait dans un
mariage qui eût dû éterniser la concorde, un nouveau prétexte de
guerre. C'était une tradition de la politique française, que tôt ou
tard un roi de France, réparant la faute de Louis XI et de Charles
VIII, devait, par un mariage, s'assurer les Pays-Bas. Mazarin ne
l'avait pas oublié; mais il n'avait pas réussi à donner à son maître
cette dot si enviée; la paix des Pyrénées renfermait la renonciation
de l'infante Marie-Thérèse à tous ses droits héréditaires, et il y
était même expressément déclaré «que la sérénissime infante et les
descendants d'icelle demeurent à l'avenir et pour jamais exclus de
pouvoir succéder en aucun temps ni en aucun cas ès estats du pays de
Flandres, comté de Bourgogne et de Charrolois, leurs appartenances et
dépendances.»
A cette renonciation formelle qu'opposait l'habileté diplomatique?
Quelques faibles objections sur la validité des clauses du traité,
tirées de ce que la dot de la reine n'avait pas été intégralement
payée. On alla même jusqu'à chercher dans le droit civil des Pays-Bas
un prétexte pour en violer les frontières. Le droit de dévolution fut
invoqué; on donnait ce nom à une coutume qui établissait, dans
quelques villes du Brabant, que les enfants nés en secondes noces ne
pouvaient dépouiller de leurs droits ceux qui étaient issus d'un
premier mariage.
Les premières insinuations relatives à la prétention de Louis XIV de
s'attribuer un jour la souveraineté des Pays-Bas espagnols par droit
de dévolution avaient été soumises, le 6 mars 1662, au gouvernement de
Philippe IV par l'archevêque d'Embrun, qui rappela que la reine de
France «estoit l'aînée de la maison et que ces pays lui appartenoient
à l'exclusion même du prince d'Espagne.» Les Hollandais en reçurent
sans doute quelque avis, et, dès l'année suivante, ils proposèrent,
par le conseil de Jean de Witt, de reprendre les négociations telles
qu'elles avaient été entamées sous le ministère du cardinal de
Richelieu. «Monsieur de Witt m'est venu trouver, écrivait à Louis XIV
le comte d'Estrades, son ambassadeur en Hollande, pour me dire que
deux des députés des quatre membres de Flandre sont venus lui
proposer, de la part de six des principales villes de Flandre, que
s'il voulait disposer la Hollande à les favoriser et s'unir avec elles
pour former une république comme les cantons suisses, qu'ils se
sentent assez forts pour chasser les Espagnols des Pays-Bas et qu'ils
se soutiendraient avec leurs alliances contre toutes les puissances
qui les viendraient attaquer; que ce qui faisait ouvrir les yeux à
toute la province de Flandre était la tromperie des Espagnols, qui les
amusaient depuis un an d'une ligue et union des dix-sept provinces
avec cet État, et que, plutôt que de se laisser accabler par les
Espagnols, ils veulent se mettre en liberté. Monsieur de Witt m'a
parlé comme croyant que ce serait un grand avantage à l'État, mais
comme j'ai compris d'abord que c'était une affaire très-dangereuse
pour le service de Votre Majesté, et que si une fois ces provinces
avaient reconnu les dix provinces que le roi d'Espagne possède pour
république et que l'union proposée s'ensuivît, que leurs forces
seraient si grandes que Votre Majesté aurait de la peine d'en venir à
bout lorsque le temps sera venu de faire valoir ses prétentions sur la
Flandre. Je lui dis que cette même proposition avait été faite à Votre
Majesté lorsqu'elle vint à Dunkerque, mais qu'elle l'avait rejetée, et
que je ne jugeais pas que messieurs les états pussent prendre parti
dans cette affaire après le refus que Votre Majesté en a fait, et
particulièrement dans une alliance et un traité faits nouvellement
entre Votre Majesté et cet État: mon appréhension est la jalousie que
les peuples auront d'avoir Votre Majesté trop voisine. Ils craindront
toujours sa grande puissance et connaîtront bien que leur commerce
sera entièrement ruiné dès que Votre Majesté sera maîtresse de la
Flandre...»
Louis XIV, moins crédule que le comte d'Estrades, se méfia sagement
des confidences si habilement calculées de Jean de Witt. Il blâma son
ambassadeur d'avoir révélé son projet d'étendre sa domination sur les
Pays-Bas, «la chose du monde que les états ont toujours le plus
appréhendée.--Il importe même, ajouta-t-il dans sa réponse au comte
d'Estrades, que je ne vous cèle pas le soupçon qui m'est tombé dans
l'esprit dès que j'ai vu votre dépêche, que toute la précieuse
proposition de ces deux députés pouvait n'être qu'une chimère et une
fiction du sieur de Witt, habile et adroit comme il est, pour tâcher
de savoir mes sentiments.» Par une autre lettre également
confidentielle, le roi de France chargeait son ambassadeur d'affecter
un grand désintéressement en témoignant le désir de voir les
Provinces-Unies profiter des brillantes propositions qui leur étaient
adressées: son espoir était d'y trouver quelque moyen de reculer ses
frontières, soit que la Hollande lui offrît un partage pour obtenir
son appui, soit que les Espagnols s'empressassent de lui céder, en
payement de la dot de la reine, des possessions qu'ils ne pourraient
plus conserver. Une troisième lettre était destinée à être montrée à
Jean de Witt: «Assurez-le bien que je l'exhorte autant qu'il m'est
possible, y lisait-on, à ne pas perdre une occasion si favorable
d'immortaliser sa gloire par un avantage de si grande considération
pour sa patrie et pour le bien public; qu'il considère que les
volontés des peuples sont fort variables, que la prudence veut qu'on
ne donne pas lieu par de longues délibérations à laisser à leur
légèreté le moyen de changer de pensée, et qu'il importe même
extrêmement de hâter l'effet de la proposition avant l'arrivée en
Flandre du frère de l'Empereur, qui pourrait donner une autre face aux
affaires et rendre les peuples plus retenus à chercher leur sûreté et
leur repos par la voie où ils veulent bien aujourd'hui marcher. Je
trouve que la proposition est bonne et infiniment désirable et qu'elle
doit être embrassée et poussée avec ardeur, application, dextérité et
grand secret, pour l'avantage commun de cette couronne et des
Provinces-Unies qui doivent toutes deux se proposer pour principal
objet d'affaiblir de plus en plus une puissance dont elles auraient
toujours beaucoup à se méfier et à craindre si on lui laissait le
temps et les moyens de se relever. L'expulsion des Espagnols de la
Flandre a toujours été, depuis qu'ils la possèdent, le but des rois
mes prédécesseurs et le mien, et si dans la dernière guerre j'eusse pu
porter les peuples à prendre la résolution où ils viennent aujourd'hui
d'eux-mêmes, je ne l'aurais guère moins estimé que d'en faire la
conquête.»
Le langage de Jean de Witt fut plus explicite dans une nouvelle
conférence qu'il eut avec le comte d'Estrades. Il allégua d'une part
le danger qu'il y aurait pour la Hollande à voir la France dominer
dans les Pays-Bas, ce qui donnait lieu de penser «qu'en ce cas une
puissance comme celle d'Espagne leur serait plus avantageuse;» d'autre
part il reconnut «qu'on pourrait donner de l'ombrage au roi; que les
états et une république en Flandre, leur alliée, seraient ensemble
trop puissants et pourraient, selon les conjonctures des temps,
prendre l'occasion de faire la guerre à la France, ainsi que les ducs
de Bourgogne ont fait plusieurs fois.» Il croyait donc devoir proposer
de laisser les Pays-Bas se constituer en république indépendante sous
la protection que leur accorderaient la Hollande et la France,
protection dont le prix était fixé pour Louis XIV à la cession de
l'Artois et des villes de Cambray, de Bergues, de Furnes et de
Nieuport, pour les états à celle des villes de Bruges, d'Ostende, de
l'Écluse et du territoire environnant. Dans un projet plus développé,
il posa deux hypothèses: la première, «que les Pays-Bas se
constitueraient en république libre et indépendante, alliée en canton
catholique avec messieurs les états et appuyée de la France par une
alliance très-étroite;» la seconde, que les états s'engageraient à
soutenir les droits éventuels de Louis XIV sur les Pays-Bas et
obtiendraient de nouvelles frontières dans lesquelles seraient
comprises les villes d'Ostende, de Bruges, de Gand, de Termonde, de
Malines et de Maestricht.
Il paraît que Louis XIV approuva fort les plans du grand pensionnaire
de Hollande. Sans s'arrêter plus longtemps à la fable déjà oubliée du
message des députés des quatre membres de Flandre, il pressa la
conclusion d'un traité secret; mais ces négociations rencontraient
mille obstacles en Hollande. Les marchands d'Amsterdam étaient
contraires à une extension de territoire qui eût favorisé la rivalité
commerciale d'Anvers. Plusieurs notes furent échangées; toutes
reposaient sur l'intention formelle attribuée aux Pays-Bas de se
constituer en république, «attendu qu'ils avaient vu, par une fâcheuse
expérience, que depuis cent cinquante ans qu'ils sont tombés sous la
domination de la maison d'Autriche, leur pays n'a été qu'un sanglant
théâtre de guerres, de misères et de désolations.» Le seul résultat
que dussent produire ces longs efforts, pour donner une forme
convenable à un traité dont les principales clauses étaient déjà
adoptées, fut de laisser à Louis XIV le temps de se convaincre qu'il
ferait mieux de ne partager avec personne ses droits sur les provinces
occupées par les Espagnols.
(Mai 1667). Louis XIV envahit les Pays-Bas, qu'aucune armée ne
protégeait. Bergues, Furnes, Tournay, Douay, Ath, Courtray et
Audenarde capitulèrent; Termonde s'abrita au milieu des inondations de
la Dendre et de l'Escaut; Lille seule osa tenter une résistance qui ne
fut pas sans gloire. La garnison qui était nombreuse, avait fait
ériger devant l'hôtel de ville un cheval de bois avec une botte de
foin: il portait ces vers inspirés par le souvenir «du grand cocq de
toile painte» qui défiait à Cassel, en 1328, l'armée de Philippe de
Valois.
C'est bien en vain. Français, que vous pensez nous prendre,
Encore que tout secours nous manque au besoin;
Vous perdrez votre temps; plutost qu'on nous voye rendre,
Ce cheval mangera cette botte de foin.
Le comte de Brouay, gouverneur de Lille, fit demander à Louis XIV de
lui indiquer la position du pavillon royal, afin de diriger d'un autre
côté la canonnade. «Partout où est l'armée, là est le roi,» fit
répondre Louis XIV. Cependant la ville fut réduite à capituler; et
quand le comte de Brouay, qui l'avait défendue avec beaucoup de
courage, se présenta devant Louis XIV pour le saluer, il se trouva si
ému en sa présence qu'il lui fut impossible de trouver une parole;
mais Louis XIV le rassura, en lui disant: «Monsieur, j'ai du déplaisir
de votre malheur parce que vous êtes un galant homme qui avez fait
votre devoir pour le service de votre maître, et je vous en estime
davantage.»
Louis XIV ne tarda pas à se rendre à Arras, pour y offrir à la jeune
reine de France les lauriers de son expédition en Flandre.
Le plus illustre de nos dieux
Et son adorable compagne
Ne pouvoient pas manquer d'être victorieux,
L'un par son bras, et l'autre par ses yeux,
Des villes et des cœurs d'Espagne[17].
[17] _La Campagne royale de 1667_, par Dalicourt.
Pierre Corneille chanta les mêmes victoires sur un rhythme plus élevé:
Que dirai-je de Lille, où tant et tant de tours,
De forts, de bastions, n'ont tenu que dix jours?
Ces murs si rechantés, dont la noble ruine
De tant de nations flatte encor l'origine,
Ces remparts que la Grèce et tant de dieux ligués
En deux lustres à peine ont pu voir subjugués,
Eurent moins de défense, et l'art en leur structure
Avoit moins secouru l'effort de la nature;
Et ton bras en dix jours a plus fait à nos yeux
Que la fable en dix ans n'a fait faire à ses dieux.
Ce fut la Hollande qui interposa sa méditation entre la France et
l'Espagne. La Flandre ne faisait point de vœux pour la France; elle
n'aimait pas plus l'Espagne, dont la domination lui était devenue si
pesante, que l'on avait vu les échevins de Bruges refuser, en vertu de
leurs priviléges, les clefs de leur ville au comte Salazar pour les
garder eux-mêmes. Elle accueillit avec un respect mêlé d'anxiété
l'échevin d'Amsterdam, Conrad van Beuningen, qui traversa ses villes
pour aller remplir, à Versailles, au nom d'une petite république, les
fonctions d'arbitre entre deux grandes puissances absolues. Qui eût
dit, au commencement des troubles des Pays-Bas, qu'avant qu'un siècle
s'écoulât, la monarchie de Philippe II serait réduite à se placer sous
la protection des descendants de ceux qu'elle avait proscrits comme
des rebelles?
L'échevin van Beuningen fit conclure la paix à Aix-la-Chapelle, le 2
mai 1668. La France consentit à ne pas s'étendre davantage vers les
frontières de la Hollande; mais elle conserva Charleroy, Ath, Douay,
Tournay, Audenarde, Lille, Armentières, Bergues, Furnes et Courtray.
La Hollande n'était point rassurée; elle chercha à former contre le
roi de France une confédération à laquelle accéda l'empereur.