Le même jour, le marquis de Lede, gouverneur de Dunkerque, avait fait

une sortie pour attaquer les Français, qui gardaient les tranchées. Il

y fut grièvement blessé, et sa mort hâta la reddition de la ville.

L'armée française l'occupa par capitulation le 25 juin, et la remit

aussitôt après, à la grande honte de la France, aux ambassadeurs de

Cromwell.

Turenne s'avança vers Loo. Ypres, Audenarde, Grammont, Ninove, Menin,

tombèrent au pouvoir des Français. Dans la plupart des villes, la

terreur des soldats espagnols était si grande qu'ils forcèrent leurs

capitaines à capituler. Un seul château se défendit vaillamment: ce

fut le château de Gavre. La garnison en paraissait nombreuse; à chaque

créneau flottaient des drapeaux, et des roulements de tambour,

particuliers aux divers corps de l'armée espagnole, annonçaient que

plusieurs régiments y étaient réunis. Une capitulation honorable fut

accordée aux assiégés; elle portait qu'ils pouvaient se retirer

bannières déployées. Mais, au grand étonnement des Français, on ne vit

paraître qu'un laboureur, qui s'était enfermé dans le château de Gavre

avec quatorze compagnons. Les souvenirs de la lutte communale, dont

Gavre avait vu la dernière journée, avaient inspiré son héroïsme. Tel

est le récit que j'ai recueilli de la bouche de quelques vieillards,

en parcourant les collines où s'éleva jadis le camp de Philippe le

Bon. Il est plus certain que Turenne démantela le château de Gavre.

Les gloires des temps modernes effaçaient les derniers vestiges des

gloires du moyen-âge, auquelles elles étaient appelées à succéder.

Au milieu de ces revers des armes espagnoles, un seul succès vint

consoler don Juan d'Autriche. Le maréchal d'Aumont avait formé le

projet de s'emparer d'Ostende par trahison. Un colonel, nommé

Sébastien Spinteleer, avait feint d'écouter ses propositions, et on

lui avait promis pour prix de ses services quatre cent mille florins.

En effet, il ouvrit les portes d'Ostende et livra aux Français le

bourgmestre du Franc, Marc d'Ognate, qui avait consenti à remplir le

rôle du gouverneur, bien qu'il sût qu'il en dût résulter pour lui une

captivité de quelques heures; mais, à un signal convenu, les

Espagnols, qui s'étaient cachés dans les églises, se montrèrent, et le

maréchal d'Aumont fut retenu prisonnier avec tous les siens dans une

ville dont il s'était trop hâté d'annoncer la conquête à Mazarin.

Si la Flandre avait perdu Dunkerque, elle conservait Ostende,

héritière de la puissance maritime de Dunkerque. Dès 1646, époque du

premier siége de cette ville, on avait vu émigrer à Ostende ses marins

les plus habiles, entre autres Jean De Bock, qui dit dans une lettre

adressée à Philippe IV: «Je ne rappellerai point tous mes travaux et

tous mes efforts depuis 1636, pour armer des vaisseaux et pour équiper

des flottes qui furent, comme le disait le comte de Penaranda après le

traité de Munster, le frein qui arrêta les excursions des Hollandais

et qui contribua à faire conclure la paix. En quittant Dunkerque pour

nous fixer à Ostende, mes amis et moi nous avons réussi à relever la

marine militaire, de telle sorte que la ville de Dunkerque, fameuse

dans le monde entier, semble avoir émigré avec nous et être enfermée

aujourd'hui dans Ostende. En 1649, quatre de mes navires menacèrent

Dunkerque; deux années plus tard, j'en envoyai quatorze croiser devant

le même port, qui fut bloqué si étroitement pendant sept semaines que

Neptune lui-même, porté par les Tritons furieux, n'eût pu y pénétrer.

En 1652, vingt-cinq vaisseaux, que l'archiduc Léopold me chargea

d'armer, coopérèrent activement à la conquête de Gravelines, de

Mardick et de Dunkerque. La Flandre est encore prête à réunir de

nouvelles flottes pour attaquer les navires anglais; il en résultera

des fruits abondants pour l'honneur de Dieu et pour le vôtre: vos

ennemis en seront les témoins et ils en seront jaloux: _videbunt

hostes tui et invidebunt_.»

Souvent les vaillantes frégates d'Ostende ou ses légères corvettes

(tel est, dit Ménage, le nom que l'on donne aux petits écumeurs

ostendais qui chassent les pêcheurs normands) arrêtaient les navires

hollandais ou anglais qui abritaient sous leur pavillon des

marchandises françaises. On vit même un marin d'Ostende, nommé Rasse

Brauwer, faire plonger dans la mer le capitaine d'un navire anglais,

afin de le contraindre à déclarer que la cargaison qui lui était

confiée, appartenait à des Français. De là de vives réclamations du

conseil d'État de la république d'Angleterre, exprimées dans une

lettre où l'on rappelle les relations commerciales qui existèrent de

tout temps avec la Flandre, _ne qua ejusmodi interceptio deinceps

fiat, quin amicitia quæ nostris hominibus cum Flandris intercedit sine

ulla violatione conservetur_.

Cette lettre avait été dictée par un aveugle qui était, dit

Whitelocke, secrétaire du conseil d'État pour les lettres latines.

Peut-être descendait-il d'un chef d'archers anglais chargé, avec

Thomas d'Euvringham, de défendre les communes flamandes contre Louis

XI, qui portait le même nom que lui, celui de John Milton. Les

plaintes sur la capture du navire de Jean Godall, par Rasse Brauwer,

sur le rapt de Jeanne Pucchering, qui avait été conduite à Ypres, sur

la détention de Charles Harbord, arrêté à Bruges par les créanciers du

comte de Suffolk, avaient la même source que le souffle poétique qui

chanta les mystères de la création et les premières amours d'Éden.

Lorsqu'en 1655 une guerre ouverte éclate entre l'Espagne et

l'Angleterre, après un manifeste également composé par Milton, les

flottes d'Ostende se signalent de nouveau. Rasse Brauwer reparaît et

brille entre tous par son courage. Treize corsaires d'Ostende et de

Dunkerque s'emparent de quarante navires anglais; en juin 1656, ils

enlèvent d'autres navires inutilement protégés par un vaisseau de

guerre hollandais, qui partage le même sort.

Négociations entre la France et l'Espagne. Paix des Pyrénées, conclue

malgré l'opposition de Turenne, qui assurait qu'en deux campagnes il

soumettrait tous les Pays-Bas. Mariage de Louis XIV avec l'infante

Marie-Thérèse. L'une des conditions de ce traité, où l'habileté des

ministres espagnols répara les malheurs de leurs armes, était la

restitution des conquêtes de la France en Flandre, à l'exception de

Saint-Venant, de Gravelines et de Bourbourg, et la renonciation de

l'infante à tous les droits héréditaires que plus tard elle aurait pu

invoquer. Dix articles (ce n'était pas trop) assuraient la rentrée de

Condé en France (7 novembre 1650).

La paix avec l'Angleterre fut conclue bientôt après. Charles II, après

avoir vainement songé à reconquérir son royaume en réunissant autour

de lui, à Bruges, les régiments de Wentworth, d'Ormond, de Rochester

et de Newbury, y était rentré sans contestation dès que la mort de

Cromwell eut brisé le joug sous lequel tremblait l'Angleterre, et

c'était au palais même de Whitehall que le parlement s'était jeté

humblement à ses pieds.

Charles II n'oublia pas l'hospitalité qu'il avait reçue en Flandre; il

accorda d'importants priviléges à ses marchands et à ses pêcheurs.

Plus tard, il créa chevalier un bourgeois de Bruges nommé Raphaël

Coots, qui lui avait rendu de grands services pendant son exil.

En 1662, Charles II vendit à Louis XIV la ville de Dunkerque, que

Mazarin avait donnée à Cromwell. A Dunkerque, la France menaçait à la

fois la Flandre et l'Angleterre.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis que le roi d'Angleterre

avait quitté Bruges, lorsqu'on y proclama comte de Flandre le roi

d'Espagne Charles II. Tel était le nom que portait l'héritier de

Philippe IV, qui était mort au mois de septembre 1665. J'ai déjà

remarqué que l'avénement de Philippe le Beau marqua la décadence de la

dynastie de Philippe le Hardi. Charles II doit clore dans nos

provinces celle des rois d'Espagne issus de Charles-Quint.

Vers cette époque, le président Hovinnes rédigea un mémoire sur

l'administration des Pays-Bas, où il s'occupait de la Flandre, divisée

alors en trois parties principales: Flandre proprement dite,

châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, Tournésis. La première

n'avait plus de gouverneur. «En cette partie de Flandre, dit le

président Hovinnes, il n'y a point de procureur provincial, hors qu'il

en souloit avoir ci-devant; mais, depuis les troubles, on a trouvé bon

d'abolir cette charge, vraisemblablement pour la trop grande puissance

qu'elle attire à soy.»

Le gouvernement espagnol s'occupa assez peu des projets de réforme du

président Hovinnes. Le marquis de Castel-Rodrigo, qui avait succédé an

marquis de Caracena, se contenta de donner l'ordre de se couper les

cheveux à l'espagnole, sans qu'il fût permis de s'habiller à la

française. Les uns rirent tout bas de cette défense; d'autres

murmurèrent. Le marquis de Castel-Rodrigo l'apprit et sa colère

s'appesantit sur les magistrats de Gand et de Bruges.

Cependant, la Flandre multipliait en ce moment même ses efforts pour

rendre à Bruges son ancien commerce. Renonçant désormais à d'inutiles

prières toujours repoussées par les Hollandais, si fiers d'être

maîtres de l'Écluse, elle faisait transformer en larges canaux les

voies d'eau à peine navigables qui joignaient à Ostende Nieuport,

Bruges et Gand. Le canal d'Ostende était surtout admirable. Les

navires de deux cent vingt tonneaux pouvaient arriver aisément à

Bruges, sans être soumis à aucun droit de tonlieu, et l'immunité des

droits d'accises était assurée à tous les marchands étrangers qui

viendraient s'y établir. De Bruges, des barques de cinquante tonneaux

pouvaient, par les eaux intérieures, communiquer avec Gand, Anvers,

Bruxelles et Tournay. La Zélande se montrait d'autant plus jalouse de

ces grands travaux que le bruit s'était répandu qu'Ostende allait être

déclaré port franc, selon le conseil que les villes hanséatiques

avaient, peu d'années auparavant, donné aux magistrats de Bruges. Si,

comme on le craignait, la guerre eût éclaté entre la Hollande et

l'Angleterre, la liberté du commerce aurait sans doute appelé en

Flandre une foule de marchands qui y eussent servi utilement les

intérêts des habitants rendus à l'activité des relations

industrielles, et ceux du gouvernement lui-même, assez sage pour

comprendre qu'il n'est jamais plus riche que lorsqu'en modérant les

taxes, il accroît les richesses des peuples.

Les Espagnols ne firent rien pour concourir au rétablissement de la

prospérité de la Flandre. Tout ce qui était soumis à leur influence,

était frappé de dépérissement et de ruine. La famine avait succédé à

de longues guerres; la peste succéda à la famine. Ses ravages furent

effroyables. Des rues entières perdirent, dans plusieurs villes, tous

leurs habitants. Une vague terreur frappait les esprits à la vue de la

baguette blanche clouée sur les maisons des pestiférés, dont les

médecins et les prêtres ne pouvaient s'approcher que couverts d'un

manteau rouge qui avertit de loin de fuir leur approche.

La paix même, dernière espérance de la Flandre, allait lui manquer;

Louis XIV, impatient de se livrer à une ambition belliqueuse longtemps

étouffée par l'étroite circonspection de Mazarin, cherchait dans un

mariage qui eût dû éterniser la concorde, un nouveau prétexte de

guerre. C'était une tradition de la politique française, que tôt ou

tard un roi de France, réparant la faute de Louis XI et de Charles

VIII, devait, par un mariage, s'assurer les Pays-Bas. Mazarin ne

l'avait pas oublié; mais il n'avait pas réussi à donner à son maître

cette dot si enviée; la paix des Pyrénées renfermait la renonciation

de l'infante Marie-Thérèse à tous ses droits héréditaires, et il y

était même expressément déclaré «que la sérénissime infante et les

descendants d'icelle demeurent à l'avenir et pour jamais exclus de

pouvoir succéder en aucun temps ni en aucun cas ès estats du pays de

Flandres, comté de Bourgogne et de Charrolois, leurs appartenances et

dépendances.»

A cette renonciation formelle qu'opposait l'habileté diplomatique?

Quelques faibles objections sur la validité des clauses du traité,

tirées de ce que la dot de la reine n'avait pas été intégralement

payée. On alla même jusqu'à chercher dans le droit civil des Pays-Bas

un prétexte pour en violer les frontières. Le droit de dévolution fut

invoqué; on donnait ce nom à une coutume qui établissait, dans

quelques villes du Brabant, que les enfants nés en secondes noces ne

pouvaient dépouiller de leurs droits ceux qui étaient issus d'un

premier mariage.

Les premières insinuations relatives à la prétention de Louis XIV de

s'attribuer un jour la souveraineté des Pays-Bas espagnols par droit

de dévolution avaient été soumises, le 6 mars 1662, au gouvernement de

Philippe IV par l'archevêque d'Embrun, qui rappela que la reine de

France «estoit l'aînée de la maison et que ces pays lui appartenoient

à l'exclusion même du prince d'Espagne.» Les Hollandais en reçurent

sans doute quelque avis, et, dès l'année suivante, ils proposèrent,

par le conseil de Jean de Witt, de reprendre les négociations telles

qu'elles avaient été entamées sous le ministère du cardinal de

Richelieu. «Monsieur de Witt m'est venu trouver, écrivait à Louis XIV

le comte d'Estrades, son ambassadeur en Hollande, pour me dire que

deux des députés des quatre membres de Flandre sont venus lui

proposer, de la part de six des principales villes de Flandre, que

s'il voulait disposer la Hollande à les favoriser et s'unir avec elles

pour former une république comme les cantons suisses, qu'ils se

sentent assez forts pour chasser les Espagnols des Pays-Bas et qu'ils

se soutiendraient avec leurs alliances contre toutes les puissances

qui les viendraient attaquer; que ce qui faisait ouvrir les yeux à

toute la province de Flandre était la tromperie des Espagnols, qui les

amusaient depuis un an d'une ligue et union des dix-sept provinces

avec cet État, et que, plutôt que de se laisser accabler par les

Espagnols, ils veulent se mettre en liberté. Monsieur de Witt m'a

parlé comme croyant que ce serait un grand avantage à l'État, mais

comme j'ai compris d'abord que c'était une affaire très-dangereuse

pour le service de Votre Majesté, et que si une fois ces provinces

avaient reconnu les dix provinces que le roi d'Espagne possède pour

république et que l'union proposée s'ensuivît, que leurs forces

seraient si grandes que Votre Majesté aurait de la peine d'en venir à

bout lorsque le temps sera venu de faire valoir ses prétentions sur la

Flandre. Je lui dis que cette même proposition avait été faite à Votre

Majesté lorsqu'elle vint à Dunkerque, mais qu'elle l'avait rejetée, et

que je ne jugeais pas que messieurs les états pussent prendre parti

dans cette affaire après le refus que Votre Majesté en a fait, et

particulièrement dans une alliance et un traité faits nouvellement

entre Votre Majesté et cet État: mon appréhension est la jalousie que

les peuples auront d'avoir Votre Majesté trop voisine. Ils craindront

toujours sa grande puissance et connaîtront bien que leur commerce

sera entièrement ruiné dès que Votre Majesté sera maîtresse de la

Flandre...»

Louis XIV, moins crédule que le comte d'Estrades, se méfia sagement

des confidences si habilement calculées de Jean de Witt. Il blâma son

ambassadeur d'avoir révélé son projet d'étendre sa domination sur les

Pays-Bas, «la chose du monde que les états ont toujours le plus

appréhendée.--Il importe même, ajouta-t-il dans sa réponse au comte

d'Estrades, que je ne vous cèle pas le soupçon qui m'est tombé dans

l'esprit dès que j'ai vu votre dépêche, que toute la précieuse

proposition de ces deux députés pouvait n'être qu'une chimère et une

fiction du sieur de Witt, habile et adroit comme il est, pour tâcher

de savoir mes sentiments.» Par une autre lettre également

confidentielle, le roi de France chargeait son ambassadeur d'affecter

un grand désintéressement en témoignant le désir de voir les

Provinces-Unies profiter des brillantes propositions qui leur étaient

adressées: son espoir était d'y trouver quelque moyen de reculer ses

frontières, soit que la Hollande lui offrît un partage pour obtenir

son appui, soit que les Espagnols s'empressassent de lui céder, en

payement de la dot de la reine, des possessions qu'ils ne pourraient

plus conserver. Une troisième lettre était destinée à être montrée à

Jean de Witt: «Assurez-le bien que je l'exhorte autant qu'il m'est

possible, y lisait-on, à ne pas perdre une occasion si favorable

d'immortaliser sa gloire par un avantage de si grande considération

pour sa patrie et pour le bien public; qu'il considère que les

volontés des peuples sont fort variables, que la prudence veut qu'on

ne donne pas lieu par de longues délibérations à laisser à leur

légèreté le moyen de changer de pensée, et qu'il importe même

extrêmement de hâter l'effet de la proposition avant l'arrivée en

Flandre du frère de l'Empereur, qui pourrait donner une autre face aux

affaires et rendre les peuples plus retenus à chercher leur sûreté et

leur repos par la voie où ils veulent bien aujourd'hui marcher. Je

trouve que la proposition est bonne et infiniment désirable et qu'elle

doit être embrassée et poussée avec ardeur, application, dextérité et

grand secret, pour l'avantage commun de cette couronne et des

Provinces-Unies qui doivent toutes deux se proposer pour principal

objet d'affaiblir de plus en plus une puissance dont elles auraient

toujours beaucoup à se méfier et à craindre si on lui laissait le

temps et les moyens de se relever. L'expulsion des Espagnols de la

Flandre a toujours été, depuis qu'ils la possèdent, le but des rois

mes prédécesseurs et le mien, et si dans la dernière guerre j'eusse pu

porter les peuples à prendre la résolution où ils viennent aujourd'hui

d'eux-mêmes, je ne l'aurais guère moins estimé que d'en faire la

conquête.»

Le langage de Jean de Witt fut plus explicite dans une nouvelle

conférence qu'il eut avec le comte d'Estrades. Il allégua d'une part

le danger qu'il y aurait pour la Hollande à voir la France dominer

dans les Pays-Bas, ce qui donnait lieu de penser «qu'en ce cas une

puissance comme celle d'Espagne leur serait plus avantageuse;» d'autre

part il reconnut «qu'on pourrait donner de l'ombrage au roi; que les

états et une république en Flandre, leur alliée, seraient ensemble

trop puissants et pourraient, selon les conjonctures des temps,

prendre l'occasion de faire la guerre à la France, ainsi que les ducs

de Bourgogne ont fait plusieurs fois.» Il croyait donc devoir proposer

de laisser les Pays-Bas se constituer en république indépendante sous

la protection que leur accorderaient la Hollande et la France,

protection dont le prix était fixé pour Louis XIV à la cession de

l'Artois et des villes de Cambray, de Bergues, de Furnes et de

Nieuport, pour les états à celle des villes de Bruges, d'Ostende, de

l'Écluse et du territoire environnant. Dans un projet plus développé,

il posa deux hypothèses: la première, «que les Pays-Bas se

constitueraient en république libre et indépendante, alliée en canton

catholique avec messieurs les états et appuyée de la France par une

alliance très-étroite;» la seconde, que les états s'engageraient à

soutenir les droits éventuels de Louis XIV sur les Pays-Bas et

obtiendraient de nouvelles frontières dans lesquelles seraient

comprises les villes d'Ostende, de Bruges, de Gand, de Termonde, de

Malines et de Maestricht.

Il paraît que Louis XIV approuva fort les plans du grand pensionnaire

de Hollande. Sans s'arrêter plus longtemps à la fable déjà oubliée du

message des députés des quatre membres de Flandre, il pressa la

conclusion d'un traité secret; mais ces négociations rencontraient

mille obstacles en Hollande. Les marchands d'Amsterdam étaient

contraires à une extension de territoire qui eût favorisé la rivalité

commerciale d'Anvers. Plusieurs notes furent échangées; toutes

reposaient sur l'intention formelle attribuée aux Pays-Bas de se

constituer en république, «attendu qu'ils avaient vu, par une fâcheuse

expérience, que depuis cent cinquante ans qu'ils sont tombés sous la

domination de la maison d'Autriche, leur pays n'a été qu'un sanglant

théâtre de guerres, de misères et de désolations.» Le seul résultat

que dussent produire ces longs efforts, pour donner une forme

convenable à un traité dont les principales clauses étaient déjà

adoptées, fut de laisser à Louis XIV le temps de se convaincre qu'il

ferait mieux de ne partager avec personne ses droits sur les provinces

occupées par les Espagnols.

(Mai 1667). Louis XIV envahit les Pays-Bas, qu'aucune armée ne

protégeait. Bergues, Furnes, Tournay, Douay, Ath, Courtray et

Audenarde capitulèrent; Termonde s'abrita au milieu des inondations de

la Dendre et de l'Escaut; Lille seule osa tenter une résistance qui ne

fut pas sans gloire. La garnison qui était nombreuse, avait fait

ériger devant l'hôtel de ville un cheval de bois avec une botte de

foin: il portait ces vers inspirés par le souvenir «du grand cocq de

toile painte» qui défiait à Cassel, en 1328, l'armée de Philippe de

Valois.

C'est bien en vain. Français, que vous pensez nous prendre,

Encore que tout secours nous manque au besoin;

Vous perdrez votre temps; plutost qu'on nous voye rendre,

Ce cheval mangera cette botte de foin.

Le comte de Brouay, gouverneur de Lille, fit demander à Louis XIV de

lui indiquer la position du pavillon royal, afin de diriger d'un autre

côté la canonnade. «Partout où est l'armée, là est le roi,» fit

répondre Louis XIV. Cependant la ville fut réduite à capituler; et

quand le comte de Brouay, qui l'avait défendue avec beaucoup de

courage, se présenta devant Louis XIV pour le saluer, il se trouva si

ému en sa présence qu'il lui fut impossible de trouver une parole;

mais Louis XIV le rassura, en lui disant: «Monsieur, j'ai du déplaisir

de votre malheur parce que vous êtes un galant homme qui avez fait

votre devoir pour le service de votre maître, et je vous en estime

davantage.»

Louis XIV ne tarda pas à se rendre à Arras, pour y offrir à la jeune

reine de France les lauriers de son expédition en Flandre.

Le plus illustre de nos dieux

Et son adorable compagne

Ne pouvoient pas manquer d'être victorieux,

L'un par son bras, et l'autre par ses yeux,

Des villes et des cœurs d'Espagne[17].

[17] _La Campagne royale de 1667_, par Dalicourt.

Pierre Corneille chanta les mêmes victoires sur un rhythme plus élevé:

Que dirai-je de Lille, où tant et tant de tours,

De forts, de bastions, n'ont tenu que dix jours?

Ces murs si rechantés, dont la noble ruine

De tant de nations flatte encor l'origine,

Ces remparts que la Grèce et tant de dieux ligués

En deux lustres à peine ont pu voir subjugués,

Eurent moins de défense, et l'art en leur structure

Avoit moins secouru l'effort de la nature;

Et ton bras en dix jours a plus fait à nos yeux

Que la fable en dix ans n'a fait faire à ses dieux.

Ce fut la Hollande qui interposa sa méditation entre la France et

l'Espagne. La Flandre ne faisait point de vœux pour la France; elle

n'aimait pas plus l'Espagne, dont la domination lui était devenue si

pesante, que l'on avait vu les échevins de Bruges refuser, en vertu de

leurs priviléges, les clefs de leur ville au comte Salazar pour les

garder eux-mêmes. Elle accueillit avec un respect mêlé d'anxiété

l'échevin d'Amsterdam, Conrad van Beuningen, qui traversa ses villes

pour aller remplir, à Versailles, au nom d'une petite république, les

fonctions d'arbitre entre deux grandes puissances absolues. Qui eût

dit, au commencement des troubles des Pays-Bas, qu'avant qu'un siècle

s'écoulât, la monarchie de Philippe II serait réduite à se placer sous

la protection des descendants de ceux qu'elle avait proscrits comme

des rebelles?

L'échevin van Beuningen fit conclure la paix à Aix-la-Chapelle, le 2

mai 1668. La France consentit à ne pas s'étendre davantage vers les

frontières de la Hollande; mais elle conserva Charleroy, Ath, Douay,

Tournay, Audenarde, Lille, Armentières, Bergues, Furnes et Courtray.

La Hollande n'était point rassurée; elle chercha à former contre le

roi de France une confédération à laquelle accéda l'empereur.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 24 / 29 段