république catholique indépendante dans les Pays-Bas, aussitôt qu'on
aurait complété l'expulsion des Espagnols. Il fallait, à son avis,
éviter les discordes qui naîtraient soit du projet de partage entre la
France et la Hollande, soit de l'absence de toute barrière entre leurs
frontières. Il exposait: «que s'il fallait attaquer la Flandre, il le
fallait faire avec des conditions plausibles et propres à faciliter le
dessein qu'on avait eu en ce cas d'en chasser les Espagnols; que la
France et les Hollandais devaient se résoudre à ne prétendre aucune
chose en toutes les provinces qui sont sous la domination du roi
d'Espagne que deux ou trois places chacun (les Hollandais Bréda,
Gueldre et autres lieux circonvoisins, dont on pourrait convenir) pour
gages et pour lien de l'union et de la paix qui doit être ci-après
entre ces trois États; qu'ils gagneraient assez s'ils délivraient les
provinces de la sujétion d'Espagne, et leur donnaient moyen de former
un corps d'État libre, puissant et capable d'établir une bonne
alliance avec eux; qu'il fallait faire une déclaration publique en
forme de manifeste qui assurât la religion catholique et la liberté de
ces peuples en la meilleure forme qu'ils la pourraient désirer, afin
de donner lieu aux grands, aux villes et aux communautés de se
soulever plus hardiment...»
Richelieu ajoutait que «si le dessein proposé par les Hollandais d'une
entière conquête pouvait réussir en vingt années, il était apparent
que celui-ci pouvait avoir son effet en un an, si Dieu bénissait tant
soit peu l'entreprise; et, de plus, que s'il réussissait, tant s'en
faut qu'on se trouvât chargé de garnisons, comme au premier projet,
qu'on pût craindre une guerre entre la France et les Hollandais, pour
n'avoir plus de barrière, et qu'il eût lieu d'appréhender de
perpétuels desseins des Espagnols pour regagner ce qu'ils avaient
perdu; qu'au contraire les garnisons de France pourraient être
diminuées, parce que nous n'aurions pas des voisins si puissants ni si
malintentionnés que les Espagnols; que les provinces catholiques qui
lors feraient un corps d'État ne dépendant que de soi-même, auraient
trop intérêt à conserver la France et les Hollandais en union pour
qu'il pût arriver brouille entre eux; et que la puissance et les
forces d'Espagne n'étant plus en ce temps proches de la France comme
elles sont maintenant, elles ne seraient plus à craindre, joint que ce
corps nouveau d'États catholiques veilleraient aussi soigneusement que
nous-mêmes pour nous garantir de leurs mauvais desseins, attendu que
nous leur serions du tout nécessaires pour les aider à conserver leur
liberté, acquise par notre moyen...»
Enfin, il terminait en ces termes: «Étant trois corps unis ensemble,
il nous serait aisé de résister à des ennemis affaiblis et éloignés,
et vivre à l'avenir en paix et en repos, délivrés de ceux par la
malice et ambition desquels nous en avons été privés jusqu'à présent.»
Un an plus tard, les Provinces-Unies et le cardinal de Richelieu
parvinrent à conclure un traité qui conciliait deux systèmes tout
opposés. Si les Pays-Bas espagnols se soulevaient contre Philippe IV
et assuraient les armes à la main leur indépendance, la Hollande et la
France se borneraient à occuper, la première, Breda, Damme, Hulst et
le pays de Waes; la seconde, Namur, Thionville et Ostende. Dans le cas
où les populations que l'on appelait à l'insurrection eussent montré
peu d'empressement à la tenter, la France devait s'emparer du pays de
Luxembourg, du Cambrésis, des comtés de Namur, de Hainaut et d'Artois.
Le Brabant, Anvers et Malines étaient promis à la Hollande; enfin, une
ligne droite, partant de Blankenberghe et se dirigeant vers
Rupelmonde, en passant entre Damme et Bruges, divisait la Flandre
entre les deux puissances copartageantes.
Quelques historiens ajoutent que la ville d'Ostende devait être
démolie et son port comblé, afin qu'il n'y eût plus de sujet de
jalousie entre l'Angleterre, la France et la Hollande.
Il ne manque plus à Richelieu qu'un prétexte pour déclarer la guerre.
Il en trouve un dans la captivité de l'électeur de Trèves, qui a été
conduit prisonnier à Bruxelles. Vingt-sept mille hommes, sous les
ordres des maréchaux de Châtillon et de Brezé, entrent dans le
Luxembourg et se joignent sur la Meuse à l'armée hollandaise. Sac de
Tirlemont. Péril de Louvain et d'Anvers. Jalousies entre les Français
et les Hollandais. L'empereur envoie Piccolomini au secours des
Espagnols. Tous les projets de Richelieu ont échoué. Les villes des
Pays-Bas ne se sont point insurgées, et son armée est réduite à se
retirer, affaiblie par la famine et les maladies (1635).
L'année suivante, une armée espagnole, commandée par le marquis
d'Aytona, envahit la Picardie et menace Paris. A son approche, une
terreur profonde se répand dans la capitale de la France. On arme des
laquais, on y confisque les chevaux des carrosses pour organiser la
cavalerie; enfin, on parvient à réunir cinquante mille hommes, que
l'on confie au comte de Soissons, et Paris est sauvé. En même temps,
le cardinal de Richelieu fait presser par son ambassadeur les
Provinces-Unies de tenter quelque diversion dans les Pays-Bas.
Richelieu, que le mauvais succès de sa tentative éloigne de la guerre
ouverte, se proposera désormais pour but le harcèlement continu de la
domination espagnole dans les Pays-Bas par les flottes et les
mercenaires des Provinces-Unies; c'est ainsi qu'il assurera le repos
des frontières françaises.
Trois tentatives sont dirigées par les Hollandais contre Hulst. Dans
la troisième, le comte Henri de Nassau est blessé mortellement. Sur
mer, Tromp, placé à la tête de la flotte hollandaise, se fait craindre
des marins de Dunkerque, qui équipent une flotte de vingt-deux
vaisseaux pour le combattre. L'amiral de Dunkerque, Michel Van Doorn,
attaque Tromp et l'oblige à se retirer après des pertes considérables.
Tandis que Louis XIII dirige contre la Flandre un système d'hostilités
qui la réduit à la misère, la Flandre reçoit dans la ville de Gand,
qui fut à diverses reprises l'asile des royautés exilées, la mère du
roi de France, elle-même réduite à un affreux dénûment. Marie de
Médicis se rend bientôt en Hollande; elle y négocie le mariage du
jeune prince Guillaume d'Orange avec Marie d'Angleterre, fille de
Charles Ier. Ses intrigues tendent à renverser la puissance de
Richelieu; elles ne doivent atteindre que celle de son petit-fils
Louis XIV, en préparant l'union d'un autre prince d'Orange avec une
autre princesse anglaise, Marie, fille de Jacques II.
L'archiduc Ferdinand meurt à Bruxelles le 9 novembre 1641. Louis XIII
le suit dans le tombeau. La couronne de France passe à un enfant de
quatre ans; le ministère tombe aussi des mains du cardinal de
Richelieu à celles du cardinal Mazarin, qui ne sera que le témoin des
grandes choses qui s'accompliront autour de lui. Déjà un éclair a
sillonné les nuages qui semblent envelopper la régence d'Anne
d'Autriche: c'est la victoire de Rocroy gagnée par le prince de Condé
(il n'était encore connu que sous le nom de duc d'Enghien), au moment
même où l'on célébrait l'avénement de Louis XIV.
Le duc d'Orléans prend Gravelines (1644), puis Bourbourg, Menin,
Béthune, Armentières (1645). Courtray tombe au pouvoir des Français le
28 juin 1646. Le 7 octobre de la même année, Condé s'empare de
Dunkerque, siége de l'amirauté de Flandre: c'est l'anéantissement de
la puissance maritime des Espagnols dans les Pays-Bas.
Arrivée de l'archiduc Léopold d'Autriche à Bruxelles. Il reprend
Commines et Landrecies. Le maréchal de Gassion est mortellement blessé
sous les murs de Lens. Les Espagnols parviennent à reconquérir
Courtray, mais ils perdent Ypres.
Richelieu avait voulu partager les Pays-Bas espagnols avec la
Hollande. Mazarin alla plus loin: après avoir songé un instant à les
faire dévaster, comme Louvois fit plus tard incendier le Palatinat, il
forma le projet de les réunir à la France en les échangeant contre la
Catalogne, alors occupée par l'armée du comte d'Harcourt. Il disait,
dans un mémoire du 20 janvier 1646, adressé aux ambassadeurs français
aux conférences de Munster: «L'acquisition des Pays-Bas forme un
boulevard inexpugnable à la ville de Paris, alors véritablement le
cœur de la France; les mécontents et les factieux perdraient, par ce
moyen, la facilité de leur retraite... La puissance de la France se
rendrait redoutable à tous ses voisins et particulièrement aux
Anglais... Si la France doit appréhender quelque chose de la maison
d'Autriche, ce ne peut être que du côté de la Flandre, parce qu'un
seul bon succès qu'ils remportent peut mettre aussitôt l'épouvante
dans Paris. L'acquisition des Pays-Bas nous garantit de ces craintes
pour jamais... Il est aussi évident que les Espagnols ne sauraient
donner des assistances considérables à aucune faction qui puisse se
former en France, que du côté de la Flandre, où les forces ont
toujours été prêtes à cela et sont plus à craindre parce qu'elles sont
plus aguerries. D'ailleurs, les peuples de la Flandre, qui souffrent
des oppressions incroyables, leur pays étant le théâtre de la guerre
depuis si longtemps, trouveront tel changement à leur condition qu'on
ne peut pas douter que nous n'eussions bientôt gagné leur amour quand
ils se verraient assurés de jouir à jamais d'une profonde tranquillité
avec toutes sortes de commodités et d'avantages sous la domination de
cette couronne... Enfin je serais trop long si je voulais parler en
détail des avantages et des commodités que nous donnerait par le
commerce et par divers autres moyens une si importante acquisition, et
même du port de Mardik et de Dunkerque, qui est le plus beau et le
plus commode qui soit dans la mer océane et le plus considérable à
notre égard pour nous rapprocher de messieurs les états et pour
regarder comme il faut l'Angleterre.»
Mazarin n'obtint point des puissances représentées au congrès de
Munster qu'elles abdiquassent leurs jalousies politiques pour
consentir à l'agrandissement du territoire français, et le traité du
30 janvier 1648 ne fut favorable qu'aux prétentions des
Provinces-Unies dont l'Espagne reconnaissait l'indépendance. Il leur
assurait de plus la conservation de tous les forts qu'elles avaient
conquis, et ne rétablissait les relations commerciales qu'en réservant
expressément aux Provinces-Unies la souveraineté de l'Escaut et le
droit soit de le fermer, soit d'y établir telles taxes qu'elles le
jugeraient convenable. Il stipulait toutefois la démolition de la
plupart des forts de la rive gauche appartenant soit aux Espagnols,
soit aux Hollandais, qui étaient, pour les populations voisines, un
objet constant d'inquiétude et d'effroi.
La France refusait de s'associer à la paix de Munster. Le prince de
Condé ne craignit point de livrer bataille dans les plaines de Lens,
qui avaient vu l'année précédente tomber le maréchal de Gassion. Son
triomphe effaça le souvenir de tous les revers qu'avaient subis les
armes de la France. Furnes ouvrit ses portes, et toute la Flandre
aurait été perdue si les troubles de la Fronde n'eussent armé les uns
contre les autres, sur un terrain plus étroit, les hommes qui
venaient, en combattant ensemble sous les mêmes bannières, de porter
si haut la gloire de leur courage et de leur génie. Les Espagnols
rentrent à Ypres et à Saint-Venant. Condé, cherchant un asile dans
leur camp comme le plus illustre des transfuges, semble leur porter la
victoire. Peu s'en faut qu'il n'y conduise avec lui le vicomte de
Turenne, jusqu'alors son lieutenant, depuis son digne émule. Turenne
et Condé, réunis contre Mazarin, eussent fait changer la fortune de la
France. Turenne, resté fidèle à Mazarin, rétablit l'égalité de la
situation en s'opposant à Condé.
Cependant la Flandre respirait: ses dangers s'étaient éloignés, et il
lui suffisait de goûter quelques jours de paix pour trouver dans leur
durée, quelque incertaine qu'elle pût être, le gage du retour de sa
prospérité. Les magistrats de Bruges avaient chargé l'échevin de Wree
de se rendre à la Haye, afin qu'il représentât aux états des
Provinces-Unies les avantages de la situation de la ville de Bruges,
qui devait redevenir une cité toute commerciale en recouvrant les
franchises et les libertés dont elle avait joui autrefois. Il les
engagea à y établir leurs comptoirs, et fit les mêmes propositions
d'abord à la Compagnie des marchands anglais fixés à Rotterdam, puis
aux villes hanséatiques. Ces négociations parurent d'abord faire
espérer quelque succès. Les Provinces-Unies et les villes de la Hanse
envoyèrent des députés à Bruges. Les marchands anglais semblaient
également disposés à quitter Rotterdam, où ils vendaient peu, pour
aller retrouver à Bruges la résidence à laquelle ils étaient restés
fidèles pendant tout le moyen-âge. Ils demandaient le libre exercice
de leur religion et la sûreté de leurs personnes et de leurs biens;
mais ils exigeaient de plus la révocation de toutes les défenses
émanées des rois d'Espagne relativement à la vente des draps anglais.
L'industrie des draps s'était rapidement affaiblie en Flandre. Les
états de Flandre, qui se contentaient en 1511 d'une légère taxe sur
les draps d'Angleterre, d'Écosse et de France vendus aux Pays-Bas,
dont on évaluait la valeur à six cent mille florins, réclamaient en
1592 une prohibition absolue. Grâce à leurs représentations, les taxes
furent augmentées. Un instant abolies en 1604, elles furent de nouveau
élevées en 1613. C'était leur suppression complète qu'exigeaient les
marchands anglais de la Compagnie de Rotterdam, comme condition de
leur retour à Bruges. On ignore si un dernier effort des tisserands
flamands fit rejeter leur demande, et les historiens qui racontent la
stérilité de ces négociations avec la Hollande, les villes
hanséatiques et les marchands anglais, se contentent d'alléguer, comme
un motif qui l'explique assez, les dangers qui, dans toutes les
guerres, menaçaient Bruges mal protégée par la puissance espagnole
contre l'invasion des armées françaises.
Lorsque ces rêves de prospérité commerciale se furent évanouis,
l'inquiétude qui agitait tous les esprits, les porta à chercher un
autre aliment dans les disputes théologiques. Les ouvrages laissés par
Corneille Jansénius, évêque d'Ypres, commençaient à soulever la longue
et véhémente controverse du jansénisme.
Si les discordes se glissaient jusqu'au sein des idées religieuses
pour développer l'esprit de discussion contre le principe de
l'autorité, l'anarchie qui régnait dans le monde politique n'était ni
moins déplorable, ni moins profonde; les rois eux-mêmes en donnaient
l'exemple en applaudissant à l'insurrection qui menaçait Charles Ier.
Dès 1642, des agents des niveleurs anglais s'étaient assuré l'appui de
la Hollande, de l'Espagne et de la France contre le malheureux prince
qui venait de tirer l'épée pour défendre les droits de sa couronne.
La Hollande, pleine d'enthousiasme pour une révolution qui semblait
rappeler la sienne, reprochait à Charles Ier d'être hostile aux
réfugiés hollandais et flamands, ennemis déclarés de l'Église établie,
qui soutenaient à Londres, contre l'évêque Wren, une lutte dont
l'évêque Grindall avait donné l'exemple sous Élisabeth. Un grand
nombre avaient cru devoir s'éloigner, et leur départ avait été une
calamité pour l'industrie de plusieurs cités de l'Angleterre.
En Flandre, don Francisco de Mellos interceptait tous les secours
qu'attendait Charles Ier; il se souvenait de l'appui que les Anglais
avaient accordé au roi de Portugal.
Par un motif tout différent, le cardinal de Richelieu avait pris une
part active au développement de l'insurrection en Écosse, afin que
l'Angleterre fût tellement affaiblie qu'elle ne pût jamais songer à se
réunir à l'Espagne contre la France. Selon une autre opinion, il
voulait se venger de Charles Ier, qui s'était vivement opposé à son
projet de partager les Pays-Bas entre la France et la Hollande.
«Les princes et les rois, dit Clarendon, étaient trop faibles pour
maintenir l'ordre chez eux; mais ils cherchaient tous à le troubler au
dehors.»
Lorsque Cromwell, placé tout à coup entre un trône brisé par son
crime, et un trésor épuisé par ses intrigues, fut réduit à faire
vendre à l'encan, pour payer ses séïdes et consolider son usurpation,
les dépouilles sanglantes d'un roi, ce furent de nouveau les grandes
puissances monarchiques de l'Europe qui se partagèrent les trophées de
Whitehall. Jamais leur honte n'avait été plus complète; et pour parler
comme Bossuet, il semblait que Dieu, en réservant à l'avenir le soin
de ses terribles enseignements, eût abandonné les princes à leur
propre faiblesse.
Le roi d'Espagne fit acheter des meubles précieux que dix-huit mules,
caparaçonnées aux armes royales de Castille et d'Arragon, portèrent du
port de la Corogne à Madrid. L'archiduc Léopold choisit les meilleurs
tableaux pour orner son palais de Bruxelles. La reine de Suède
préféra les médailles et les joyaux. Les tapisseries furent vendues au
cardinal Mazarin, ministre de Louis XIV, qui nommait Cromwell le plus
grand homme du monde, et que Richard Cromwell appelait à son tour le
constant et fidèle ami et très-dévoué allié de son père.
En France, le parlement cherchait aussi à accroître sa puissance, mais
c'était en attaquant Mazarin. Cette lutte, longtemps renfermée dans
les rues de Paris, allait enfin s'élever, dirigée par Condé et
Turenne, aux plus savantes combinaisons de l'art de la guerre.
Lorsque ces deux célèbres capitaines se trouvèrent vis-à-vis l'un de
l'autre, l'un, n'ayant pu encore oublier la gloire de son adversaire
dont naguère il exécutait les ordres, l'autre, réduit à opposer une
armée étrangère, démoralisée par ses triomphes mêmes, aux troupes
qu'il avait disciplinées et encouragées par ses succès, le soin de
leur renommée parut leur faire craindre de se rencontrer. Des siéges
furent le but de leurs efforts réciproques. L'archiduc Léopold, qui
avait reconquis Dunkerque et Gravelines, fut repoussé devant Arras;
mais la fermeté de Condé assura sa retraite. Plus tard, lorsque don
Juan d'Autriche, fils illégitime du roi Philippe IV, fut venu
remplacer l'archiduc Léopold, Turenne éprouva devant Valenciennes un
échec semblable à celui des Espagnols devant Arras (17 juillet 1656).
Le cardinal Mazarin, qui avait banni Condé, venait de s'allier de plus
en plus étroitement avec l'Angleterre. Il fit donner par le jeune roi
Louis XIV, petit-fils de Henri IV, le titre de frère à l'usurpateur
auquel une fille de Henri IV pouvait reprocher son veuvage.
Cromwell, moins favorable à l'Espagne, n'avait reconnu les services
que lui avait rendus autrefois don Francisco de Mellos que par une
déclaration de guerre où il rappelait à Philippe IV, non pas le sang
qu'il avait laissé répandre à Londres par un étroit sentiment d'envie,
mais celui qui avait été versé dans les Pays-Bas par les ordres de son
aïeul Philippe II.
Le cardinal Mazarin avait fait ignominieusement chasser de France, au
nom de Louis XIV, les fils de Charles Ier; à peine obtinrent-ils,
grâce au refroidissement des relations politiques entre l'Angleterre
et l'Espagne, un modeste et douteux asile dans les États du monarque
qu'insultait Cromwell. «Les Espagnols, dit Clarendon, ne voulurent
jamais consentir que le roi (Charles II) demeurât à Bruxelles, ni à
Anvers, ni en aucun autre lieu où le gouvernement serait tenu d'être
instruit de sa résidence, ce que l'honneur du roi d'Espagne ne pouvait
pas permettre, à moins qu'il n'y séjournât avec une pompe toute
royale, ce qui occasionnerait des frais auxquels s'opposait l'état de
leurs affaires. Mais ils lui firent comprendre que s'il voulait se
retirer à Bruges et y vivre _incognito_ sans qu'on fût obligé de se
mettre en frais pour l'y recevoir, ils étaient assurés que les
habitants de cette ville auraient pour lui beaucoup d'égards.» Le
gouvernement espagnol accordait à Charles II et au duc de Glocester
une pension de neuf mille livres par mois: une convention secrète
portait de plus qu'il leur fournirait un corps de six mille hommes si
un parti se formait en leur faveur en Angleterre.
Charles II logea à Bruges chez lord Tarah, réfugié irlandais dont la
mère était flamande. L'évêque de Bruges et le bourgmestre Marc
d'Ognate lui prodiguaient les témoignages du respect qu'ils portaient
à son malheur, et Charles II s'en montrait d'autant plus reconnaissant
qu'il ne pouvait oublier que c'était aussi de Bruges qu'Édouard IV
était parti de la terre de l'exil pour monter sur le trône. Une flotte
anglaise était venue, comme au quinzième siècle, bloquer les ports de
Flandre afin de lui faire expier la généreuse hospitalité que les rois
proscrits étaient toujours assurés de trouver au foyer des franchises
communales; de plus, six mille soldats de la même nation, choisis
parmi ces têtes rondes qui confondaient dans la même exécration le
sceptre et la tiare, abordèrent en France pour soutenir un cardinal
italien dans sa faveur près d'un roi en allant chasser Condé de la
Flandre. Mais Cromwell savait bien quel devait être le prix de ce
secours, et ses soldats, dociles à sa voix puissante, se persuadèrent
aisément qu'en saccageant une terre couverte de monastères et asile
des fils de Charles Ier, ils poursuivaient l'œuvre commencée sur les
champs de bataille de Marston-Moor et de Naseby.
La Hollande se préparait à se joindre à la France et à l'Angleterre.
L'ambassadeur espagnol, don Estevan de Gamarra, présenta à ce sujet
aux états généraux, le 21 juillet 1656, une longue note où il
représentait qu'un semblable projet ne pouvait émaner que «de
quelques esprits préoccupés de dangereuses maximes et plus attachés à
leurs avantages particuliers qu'au véritable intérêt de l'État;» qu'il
était bien plus de l'intérêt des états généraux de protéger les
provinces du «corps belgique» menacées par les puissances voisines;
que les Pays-Bas espagnols étaient pour eux «une ferme barrière et un
rempart» contre les Français et les Anglais; que déjà ces deux nations
s'étaient partagé les villes maritimes de la Flandre et que l'on ne
pouvait attendre d'elles «que la grâce de Polyphème.» Il terminait en
renvoyant à Louis XIV l'accusation d'aspirer à la monarchie
universelle, accusation que les Français avaient fréquemment dirigée
contre les Espagnols. Tous les efforts de don Estevan de Gamarra
furent inutiles.
Don Juan d'Autriche avait convoqué à Bruges une assemblée générale des
députés de la province de Flandre. Il y rappela l'alliance de la
France et de l'Angleterre, et la réunion de deux armées ennemies qui
s'avançaient vers Dunkerque, sous le commandement de Turenne. On ne
pouvait opposer à cette redoutable invasion que des troupes à qui l'on
devait un an de solde et que les désertions affaiblissaient chaque
jour. Les états de Flandre, qui accordaient déjà depuis longtemps un
subside de cent mille florins par mois, votèrent un nouveau secours
extraordinaire d'un demi-million de florins. Mais, lorsqu'on put payer
les soldats et calmer leurs murmures, ils se trouvèrent sans chef
digne de combattre Turenne. Condé avait été saisi à Nieuport d'une
fièvre violente. On le transporta à Bruges, et de là à Gand à l'abbaye
de Saint-Pierre. Son mal faisait chaque jour de nouveaux progrès. Il
arriva même que le bruit de sa mort se répandit. Cependant, il guérit,
et les Espagnols placèrent de nouveau toutes leurs espérances dans un
bras qui naguère encore les remplissait de terreur.
Turenne ne tarda point à se porter d'Hesdin vers Bergues; et, le 25
mai 1658, après s'être emparé de quelques forts peu importants, il
établit son camp devant Dunkerque. Une flotte anglaise vint en même
temps attaquer la ville du côté de la mer.
Le 14 juin fut livrée la bataille des Dunes, la plus glorieuse des
victoires de Turenne, puisqu'elle fut gagnée sur Condé.