de quatre mille seulement, d'après le récit bien plus vraisemblable
d'Adrien de Meerbeeck, s'embarqua sur cinquante navires. Les
habitants, qui l'avaient vaillamment aidée dans sa longue défense,
émigrèrent avec elle. «Quand les assiégés, dit Christophe de Bonours,
vuidèrent la place (chose digne d'admiration), du nombre des habitants
de la ville, il n'en demeura que deux seulement... Le reste aima mieux
tout perdre et de s'expatrier que de vivre où pourraient entrer les
Espagnols.»
Il ne nous reste qu'à citer les paroles de quelques témoins oculaires,
la plupart illustres capitaines, qui, en racontant leurs périls et
leurs efforts, assuraient la durée de leur propre gloire.
«Incontinent après la prinse, dit Charles de Croy, Leurs Altesses
furent receues et traictées magnifiquement du marquis Spinola pour n'y
avoir lieu aux maisons de ce faire, estantes toutes culbutées et
transpercées de canonades. Le temps du siége d'Ostende a duré trois
ans, deux mois et quelques jours... Comme une seconde Troie, les
vaincus l'ont vendu et les vainqueurs acheté chèrement. La longue
défense de ceux-là est bien estimable; la victoire de ceux-ci l'est
beaucoup plus.»
Antonio de Carnero dit aussi: «Leurs Altesses furent épouvantées de
voir les fortifications, les redoutes et les tranchées; car la ville,
loin de paraître habitée, n'offroit qu'un labyrinthe de ruines où il
était aisé de s'égarer.»
Enfin, l'intrépide Pompéo Justiniano, qui fut grièvement blessé
pendant le siége, dépeint en ces termes l'entrée de l'archiduc et de
l'infante à Ostende: «Ce n'estoit une ville, mais une montagne de
terre, ou à mieux dire un labyrinthe et une ruine, pour ce que l'on
voyoit les approches du camp espagnol, avec digues, tranchées,
galleries, gabionnades, blindes, assiettes ou losgis, lieux pour
l'artillerie, places d'armes, et le tout avec tant de tournoyemens et
destours pour estre plus couverts des offenses, qu'à peine pouvoit-on
juger que c'étoit; et en ce peu qui estoit demeuré entier, ils virent
les maisons ruinées, à chacun pas, fosses de morts, avec autres
fosses faictes par les soldats pour s'y tenir couverts et garantir
tant qu'ils pouvoient des coups d'artillerie: en somme le tout estoit
si confus, qu'il estoit impossible de discerner la vraie assiette, ce
qui donnoit plus tôt horreur qu'autre chose aux yeux des regardants.
La sérénissime infante demeura fort mélancolique, et quasi on luy vist
les larmes aux yeux, considérant (selon que l'on peut imaginer)
combien coûtoient ces ruines.»
L'archiduc, dit Grotius, ne trouva qu'un terrain vide, _nihil præter
inanem aream_; de cette phrase de l'historien sortit la fameuse
prosopopée qui fut traduite par Malherbe:
Area parva ducum, totus quam respicit orbis,
Celsior una malis, et quam damnare ruinæ
Nunc quoque fata timent, alieno in littore resto.
Tertius annus abit, toties mutavimus hostem;
Sævit hiems pelago, morbisque furentibus æstas;
Et minimum est quod fecit Iber. Crudelior armis,
In nos orta lues: nullum est sine funere funus,
Nec perimit mors una semel. Fortuna, quid hæres?
Qua mercede tenes mistos in sanguine manes?
Quis tumulos moriens hos occupet, hoste perempto,
Quæritur, et sterili tantum de pulvere pugna est.
La reine Élisabeth d'Angleterre était morte pendant le siége
d'Ostende; dans les derniers temps de sa vie, elle avait abandonné
l'activité de ses intrigues politiques pour lutter contre les remords
de sa conscience troublée; et c'était au fils de Marie Stuart qu'elle
laissait son héritage. Le roi d'Espagne et l'archiduc s'empressèrent
de faire féliciter le roi d'Écosse, le premier par le comte de
Villa-Médiana, le second par le comte d'Arenberg, auquel se réunirent
Jean Richardot, Louis Verreiken et Martin della Faille. A cette
ambassade succédèrent des négociations que termina un traité signé le
28 août, traité qui hâta, on ne saurait en douter, la capitulation
d'Ostende.
Le roi d'Angleterre s'engageait à ne point assister les sujets
rebelles de l'archiduc et à abandonner toute alliance contraire à ce
nouveau traité: il promettait que les garnisons anglaises de la
Zélande conserveraient une complète neutralité; il était de plus
résolu que rien ne serait négligé pour faire revivre les rapports
commerciaux de l'Angleterre et des États de l'archiduc. Toutes les
anciennes conventions conclues sous le gouvernement des princes de la
maison de Bourgogne étaient expressément confirmées.
La guerre contre les Provinces-Unies devient moins vive. Malheureuse
tentative du comte de Berg contre l'Écluse.--Autre tentative également
stérile dirigée contre la garnison hollandaise d'Ardenbourg.--Une
trêve de huit mois est publiée le 13 mars 1607; on espère que des
conférences ouvertes à La Haye conduiront à une paix définitive, mais
les difficultés qui s'élèvent, sont si nombreuses qu'on juge
préférable de prolonger la trêve pour douze années (15 avril 1609).
«Ainsi, dit Bentivoglio, demeura assoupy pour quelque temps
l'embrasement de la guerre de Flandre, n'ayant peu estre tout à fait
esteint, guerre si longue et pleine d'un si grand nombre et de si
mémorables accidens, que la mémoire de nostre siècle en restera plus
illustre aux yeux de la postérité, que de tout ce qui est arrivé de
nostre temps. Et véritablement on peut dire que la Flandre, en ce
siècle, a esté comme une scène tragique de guerre dans l'Europe, qui,
quarante ans durant jusqu'à la conclusion de la trefve, a représenté
sur le théâtre de l'univers toutes les nouveautés et spectacles plus
remarquables qui se soient jamais veus en aucune autre guerre passée
et qui se puissent jamais voir à l'avenir.»
A peine cette trêve avait-elle été conclue que les projets ambitieux
de Henri IV semblèrent la menacer. Un fol amour pour la princesse de
Condé, qui s'était réfugiée à Bruxelles, le porta à se souvenir que
l'intérêt de la France était de combattre la redoutable alliance de
l'Espagne et de l'Autriche, et il résolut de laisser au duc de Savoie
le soin de protéger les bords du Rhône pour se réserver à lui-même la
tâche de soumettre les Pays-Bas.
A mesure que ces bruits menaçants se répandaient, l'archiduc
d'Autriche rappelait sous ses drapeaux les troupes que la paix avait
permis de licencier. Elles se réunirent sur les frontières de la
Flandre et du Hainaut, et reçurent pour chef Spinola, qui se vantait
qu'avec ses trente mille hommes il arrêterait la plus forte armée
française. Ce propos fut répété au roi de France, et comme les
courtisans, voulant accuser Spinola d'une présomptueuse vanité,
s'écriaient qu'il était de Gênes: «Il est vrai, Spinola est Génois,
interrompit Henri IV, mais il est aussi soldat. Quoi qu'il en soit,
nous verrons bientôt si l'effet répondra à ses paroles.» Le roi de
France avait fait préparer son armure de guerre; il avait déjà écrit
aux ambassadeurs du pape, qui arrivaient de Rome, qu'il serait le 20
mai à Mousson, lorsque le 14 de ce même mois de mai le crime de
Ravaillac vint, en troublant le repos de la France, assurer celui de
l'Europe.
La Flandre touchait enfin à une époque exempte de trouble et
d'inquiétude. Le gouvernement de l'archiduc, qui avait réussi à faire
oublier son origine étrangère en s'associant généreusement aux périls
et aux souffrances de la Flandre, chercha par tous les moyens qui
étaient en son pouvoir à en cicatriser les plaies. D'utiles
ordonnances furent promulguées pour raffermir le règne des lois et
assurer le cours de la justice. De nombreux travaux furent entrepris
dans l'intérêt du commerce, et l'on vit, en même temps que l'industrie
semblait renaître, un nouvel essor ranimer les travaux de
l'intelligence.
La Flandre y fut représentée par Simon et par Grégoire de
Saint-Vincent, qui se signalèrent dans les sciences exactes, l'un au
milieu des protestants de la Hollande, l'autre dans l'ordre des
jésuites. On doit au premier plusieurs découvertes, dont la moins
utile a été célébrée par ce vers de Grotius:
Jam nihil est ultra; velificatur humus.
Le second mérita que Leibnitz le plaçât au-dessus de Gallilée; _Majora
Gallilæo subsidia attulit_. Dans la carrière féconde des arts, les
Pourbus préparaient la transition qui devait donner pour successeur à
Hemling, le rêveur mystique, l'école de Rubens, cette fougueuse et
puissante esclave de l'imitation de la nature. Enfin, dans l'ordre de
la littérature historique, Philippe de l'Espinoy écrivait ses
recherches sur les antiquités de Flandre, avec cette épigraphe
empruntée aux Livres Saints: _Laudamus viros gloriosos et parentes
nostros in generatione sua. Dominantes in potestatibus suis, homines
magni virtutis... omnes isti in generationibus suis gloriam adepti
sunt et in diebus suis habentur in laudibus._
Pendant onze années les peuples furent heureux, et cette courte
période, marquée par de nombreux bienfaits, a laissé dans l'histoire
de la Flandre d'impérissables souvenirs. Les divisions populaires,
qui naguère avaient fait répandre tant de sang, s'étaient heureusement
effacées, lorsque l'archiduc d'Autriche mourut le 13 juillet 1621. Il
ne laissait point d'enfants, et conformément à une clause de l'acte de
1598 qui avait prévu le cas où l'archiduc Albert décéderait le premier
sans postérité, la souveraineté des Pays-Bas fit retour au jeune roi
Philippe IV, qui venait de monter sur le trône d'Espagne.
PHILIPPE IV, CHARLES II, PHILIPPE V
(1621-1713).
Reprise des hostilités.--Le prince d'Orange devant
Bruges.--Projets politiques de Richelieu.--Louis XIV.--Une armée
française envahit la Flandre.--Négociations de
Munster.--Tentatives pour ramener le commerce en Flandre.--Le roi
d'Angleterre à Bruges.--La Flandre, attaquée par Turenne, est
défendue par Condé.--Dunkerque.--Ostende.--Paix des
Pyrénées.--Peste de 1666.--Louis XIV réclame les Pays-Bas en
vertu du droit de dévolution.--Traité
d'Aix-la-Chapelle.--Nouvelles guerres.--Siége de Gand.--Paix de
Nimègue.--Situation de la Flandre.--Guerre que termine le traité
de Riswick.--Mort de Charles II.--Guerre de la succession.--Paix
d'Utrecht.
La trêve de 1609 venait d'expirer lorsque l'infante Isabelle se vit
appelée à continuer seule et au nom du roi d'Espagne la tâche que
jusque-là elle avait partagée, comme souveraine, avec l'archiduc
d'Autriche. La guerre ne fut reprise toutefois des deux côtés qu'avec
une faiblesse et une lenteur qui annonçaient que les passions
commençaient à se calmer. En 1625, Spinola conquit Breda. L'année
suivante, le prince d'Orange essaya de réparer cet échec en surprenant
Hulst, mais il fut repoussé. Une attaque que le comte de Hornes
dirigea contre l'Écluse avec les troupes flamandes, n'obtint pas plus
de succès. Les Hollandais gardaient avec soin l'Écluse, afin que
Bruges ne pût jamais se relever.
La Flandre ne conservait que deux ports, ceux de Dunkerque et
d'Ostende, qui avaient eu l'honneur de lutter, à la fin du quinzième
siècle, contre les flottes de Dieppe. Sous Philippe II, Dunkerque
était resté l'asile de marins intrépides bien résolus à ne jamais
amener leur pavillon devant les Gueux de mer: vaincus, ils cherchaient
la mort dans les flots, afin de ne pas la recevoir des mains de leurs
ennemis; vainqueurs, ils les pendaient eux-mêmes sur des mâts plantés
dans les dunes. Dunkerque était, dit un historien, le fléau de la
Hollande et de l'Angleterre.
Ostende avait perdu sa marine en devenant une citadelle étrangère,
méprisée d'abord par le prince de Parme, puis achetée au prix de trop
de sang par l'archiduc Albert. Son fameux siége de 1604 l'affaiblit de
nouveau et il lui fallut plusieurs années pour se relever de ses
ruines; enfin, un jour sort d'Ostende une barque montée par Jean
Jacobsen; elle s'attache aux flancs d'un vaisseau amiral hollandais et
le coule à fond. Enfin, lorsque Jacobsen, entouré d'ennemis, les voit
s'élancer de toutes parts sur son tillac, il met le feu aux poudres et
périt avec ceux qu'il n'a pu vaincre. Dès ce moment les marins
d'Ostende reparaissent dans l'histoire, mêlés aux marins de Dunkerque.
Lorsque les Provinces-Unies trouvèrent une nouvelle force dans un
traité d'alliance avec le roi d'Angleterre Charles Ier, leur premier
soin fut de diriger contre les ports de Flandre une expédition
menaçante; mais cette autre _armada_ fut aussi dissipée par une
tempête. Les marins flamands reprirent leurs excursions; chaque jour
les _capres_ d'Ostende et de Dunkerque allaient croiser sur les côtes
d'Angleterre et de Hollande, et ils rentraient le plus souvent chargés
de butin; mais les Hollandais n'étaient pas moins heureux dans leurs
courses aventureuses, et, en 1628, l'amiral Pierre Heyn enleva les
galions qui revenaient des Indes. Les états généraux, appréciant son
courage, l'opposèrent aux corsaires de Flandre, jusqu'à ce qu'il
trouvât la mort dans un combat que lui livra le capitaine ostendais
Jacques Besage.
Le besoin de la paix se faisait profondément sentir de toutes parts.
Des conférences pour la reprise des négociations s'étaient ouvertes et
présageaient les plus heureux résultats, quand un ambassadeur de Louis
XIII vint les rompre en promettant à la Hollande l'appui de la France.
Louis XIII avait pour ministre le cardinal de Richelieu, petit-neveu
d'un moine célèbre par les excès de son esprit factieux dans les
troubles de la Ligue. Un prélat revêtu de la pourpre romaine
poursuivait le système politique qui, sous le règne de Henri IV, avait
été fondé par la personnification la plus élevée du parti huguenot,
c'est-à-dire par Sully.
La guerre recommença. Le marquis de Santa-Croce était venu d'Espagne
remplacer Spinola dans le commandement des troupes espagnoles, lorsque
le prince d'Orange, traversant l'Escaut avec une armée nombreuse,
arriva tout à coup à Watervliet et se dirigea vers Bruges, dont il
espérait s'emparer sans résistance.
Le duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées,
occupait dans l'armée hollandaise une position que son père lui-même
avait autrefois recherchée, celle de lieutenant du prince d'Orange. Il
fit sommer Bruges de capituler et demanda en même temps une entrevue à
l'évêque par la lettre ci-jointe:
«Monsieur, l'intérest que je prend en ce qui regarde le service
de Dieu et cellui du publicq, m'oblige de vous escripre ceste
lettre pour vous conjurer par ce que vous debvez à ces deux
puissantes considérations de vouloir vous trouver demain à midi
dans le commencement de la bruière qui sépare notre camp de votre
ville, accompagné de deux ou trois de votre communauté de Bruges,
désirant vous faire entendre et à eux quelques propositions
très-advantageuses pour la religion et le bien de ceste province
de Flandre, et pour prévenir les maulx infaillibles qui luy vont
arriver.
«Pour cest effect, ceste lettre vous servirat et à eux aussy de
seureté si vous les jugez capables; si que non, je vous enverray
ung passeport de monseigneur le prince d'Orange notre général,
affin d'avoir pour le moings ceste satisfaction de n'avoir rien
oublié pour une si bonne œuvre et pour acquéroir par là la part
que s'en doibt raisonnablement promettre, monsieur, votre
très-affectionné à vous servir.
«Le ducq de VENDOSME.»
«Du camp de la bruière, devant Bruges, le 2e de juing 1631.»
Les bourgeois de Bruges répondirent à la lettre du duc de Vendôme par
une chanson où ils disaient:
Cette lettre de Vendosme
Ne nous sert que de fantosme,
Car le lys, ni l'oranger
N'ont la force de changer
Aux Brugeois leur premier estre
Et quitter leur prince et maistre.
Bruges est une bonne ville,
Un terroir assez fertile,
Perle et fleur des Pays-Bas,
Mais l'orange n'y croist pas.
Il faudroit du sang respandre
Pour avoir tel pied en Flandre.
Tous les bourgeois, nobles, marchands ou ouvriers, et les prêtres
eux-mêmes, avaient pris les armes, et se montraient bien résolus à se
défendre. Ils avaient pour gouverneur le brave comte de Fontaine, ce
héros de Rocroy, pleuré par Condé, qui disait de lui que s'il n'avait
pas vaincu, il eût voulu mourir comme le comte de Fontaine.
Le prince d'Orange aperçut du haut des tourelles d'un château la ville
de Bruges, dont les remparts s'étaient rapidement couverts
d'artillerie, et, après trois jours d'hésitation, il se retira le
quatrième sans avoir rien fait qui répondît à ses altières menaces.
En 1633, les Provinces-Unies, qui tenaient bien plus aux rivages de la
Flandre qu'aux forteresses des bords de la Meuse assiégées par les
Espagnols, dirigèrent vers l'Escaut une nouvelle expédition sous les
ordres du comte Guillaume de Nassau. Le fort Philippe fut pris. A
cette nouvelle, les bourgeois de Gand s'effrayèrent plus que ceux de
Bruges deux années auparavant: ils virent dans le voisinage de cette
forteresse ennemie un danger perpétuel pour la sécurité de leur ville,
et telle fut la vivacité de leurs plaintes que les chefs espagnols
réunirent leurs troupes devant le fort que le comte de Nassau avait
entouré de nouveaux retranchements. Une ruse assura au comte de Nassau
la conservation de sa conquête. Tandis que les Espagnols se
préparaient à monter à l'assaut, une flotte parut dans l'Escaut: elle
cinglait vers le rivage, et le retentissement des fanfares annonçait
qu'elle portait de renforts aux Hollandais. Les Espagnols, ignorant la
force de cet armement, se retirèrent, et ce ne fut que plus tard
qu'ils apprirent que le comte de Nassau avait fait sortir du port de
l'Écluse les navires qui l'y avaient conduit, après y avoir placé
quelques trompettes.
A la cour de Bruxelles aussi bien que dans tout le pays, une question
qui dominait toutes les autres se présentait aux esprits. Fallait-il
poursuivre la guerre, qui pouvait seule relever l'honneur de la
monarchie espagnole? Valait-il mieux lui préférer la paix, unique
remède à la détresse des Pays-Bas?
Ericius Puteanus se prononça pour la paix dans une dissertation
imprimée sous le titre de _Statera belli et pacis_. «La Belgique
brille, il est vrai, entre tous les pays de l'Europe par son heureux
génie et sa situation; mais une longue guerre, telle qu'une grave
maladie, a épuisé ses forces, à tel point qu'elle a attiré vers elle
jusqu'aux fléaux des peuples étrangers et que ses malheurs mêmes ont
été pour elle une autre source de célébrité. Les divisions intestines
ont causé sa misère. D'une part, on luttait avec tout l'enthousiasme
de la liberté; de l'autre, avec la persévérance d'une fidélité
inébranlable. L'incendie s'était développé en quelque sorte au milieu
des eaux, et tout ce qui eût pu l'éteindre fut consumé par ses
flammes. Si les forces dont disposaient les Provinces-Unies étaient
moins considérables, celles du roi étaient moins efficaces parce
qu'elles étaient plus éloignées, et l'on voyait s'engloutir dans un
seul pays plus de trésors que dans tout le reste de l'Europe. Nos
soldats, las d'une lutte stérile de plus de soixante années, ont perdu
la fleur de la discipline. Notre position est plus désavantageuse que
celle de nos ennemis, car la guerre nous coûte plus cher. Faut-il
aujourd'hui rechercher la paix? Est-ce la prudence qui doit nous
engager à la désirer? Est-ce la nécessité qui nous l'impose?
«Pax optima rerum
«Quas homini novisse datum est; pax una triumphis
«Innumeris potior; pax custodire salutem
«Et cives æquare potens.»
Un langage si hardi devait susciter de nombreux contradicteurs à
Ericius Puteanus. L'un de ses adversaires, Gaspard Barlæus, l'accusa
en termes violents, dans le _Puteano-Mastyx_, d'oublier les bienfaits
du roi d'Espagne pour discuter les droits légitimes qu'il tenait de
ses ancêtres et la puissance même de ses armes. L'auteur du
_Puteano-Mastyx_ accablait Philippe IV de ses flatteries; il le
comparait à Neptune, en affirmant qu'il ne dépendait que de lui de
détruire la Hollande par les eaux de la mer s'il ne réussissait à la
dompter, et il ajoutait: «O roi clément et digne d'une gloire
immortelle! sachez bien que les Hollandais n'attendraient pas trois
jours s'ils pouvaient livrer la Flandre à la mer!»
Les amis de Puteanus répliquèrent, notamment par le _Somnium
satyricum_, où Mars, soutenant malgré Apollon que la Belgique est une
terre guerrière et étrangère aux arts du dieu du Parnasse, voit se
réunir contre lui Pallas, Diane, Cérès et Mercure qui termine la
discussion en disant: «Que la guerre cesse avec les causes qui la
firent naître, pour que je voie le commerce et l'éloquence que je
protége se ranimer dans le plus noble pays du monde, délivré des
calamités qui l'accablent!»
Les états généraux, assemblés à Bruxelles, se prononcèrent ouvertement
pour des négociations qui permissent de mettre un terme aux
hostilités. Ils représentaient qu'à mesure que les Pays-Bas espagnols
s'appauvrissaient, les Provinces-Unies voyaient s'accroître leur
prospérité, «à raison que tout le commerce qui souloit rendre les
provinces de l'obéissance de Sa Majesté, si florissantes et renommées
parmi le monde, nommément celle de Flandres, est diverty vers les
rebelles, lesquels ont la navigation libre.» Ils se plaignaient aussi
vivement de l'indiscipline des troupes espagnoles.
La paix ne se fit point toutefois, et le regret de voir échouer tous
les efforts qui tendaient à y parvenir, ne fut peut-être point
étranger à la maladie qui enleva l'infante Isabelle le 1er décembre
1633. Bien qu'elle eût à peine vu s'interrompre dans les Pays-Bas le
cours de la guerre civile, il semblait que le ciel eût hâté sa fin
pour lui épargner le spectacle qu'allait présenter une lutte de plus
en plus terrible et de plus en plus acharnée.
Ferdinand d'Espagne, frère du roi Philippe IV, qui joignait au titre
de cardinal et d'archevêque de Tolède la réputation d'un capitaine
habile, fut appelé au gouvernement des Pays-Bas. Il voulait,
disait-on, imprimer à la marche des affaires une vigueur toute
nouvelle; et les yeux de l'Europe se fixèrent avec anxiété sur le
théâtre qui s'ouvrait à ses talents militaires.
Cependant les Provinces-Unies opposaient à toutes ces tentatives de
l'Espagne la rivalité jalouse de la France; et lorsque le cardinal
Ferdinand se prépara à combattre la Hollande calviniste, un autre
cardinal, ministre de Louis XIII, se hâta de la protéger.
L'alliance de Richelieu et de la Hollande était si complète que les
Provinces-Unies proposèrent à Louis XIII un projet de démembrement des
Pays-Bas; mais Richelieu ne parut point disposé à y adhérer. Il
craignait à la fois et les difficultés que présenterait la conquête et
celles auxquelles donnerait lieu le partage des provinces espagnoles.
«Quand même, disait-il, on en viendrait à bout avec beaucoup de temps,
de peine et de dépense, la conservation de ce qu'on aurait acquis, ne
se pourrait faire qu'avec de très-grosses garnisons, qui nous
rendraient incontinent odieux aux peuples et nous exposeraient, par ce
moyen, à de grandes révoltes et à de perpétuelles guerres. Et quand
même la France serait si heureuse que de conserver les provinces qui
lui seraient tombées en partage en une dépendance volontaire de sa
domination, il pourrait arriver bientôt après que, n'y ayant plus de
barre entre nous et les Hollandais, nous entrerions en la même guerre
en laquelle eux et les Espagnols sont maintenant, au lieu que
présentement nous sommes en bonne intelligence, tant à cause de la
séparation qui est entre nos États, qu'à cause que nous avons un
ennemi commun qui nous tient occupé en tant que nous sommes également
intéressés à son abaissement.»
Richelieu objectait aussi l'incertitude de la guerre; il passait plus
légèrement sur les intérêts de la religion, inséparables de l'intérêt
politique de Louis XIII, puisque tout traité qui rapprocherait les
frontières des Provinces-Unies de celles de la France favoriserait les
relations des protestants hollandais avec le parti encore redoutable
des huguenots: «Si est-ce que toutes ces raisons portèrent le cardinal
de Richelieu à dire au roi que la proposition apportée par le sieur de
Charnacé ne pourrait à son avis être reçue en aucune façon, et
qu'absolument il ne fallait point entreprendre la guerre à dessein de
conquérir la Flandre.»