solennelles du roi d'Espagne annoncèrent l'hymen de l'archiduc Albert
avec l'infante Isabelle qui se trouvait investie de la souveraineté
des Pays-Bas, afin que désormais les peuples pussent jouir de la
présence du prince si nécessaire à leur bonheur. Ce transport était
héréditaire, mais il était subordonné au mariage de l'archiduc et de
l'infante. A défaut de postérité des nouveaux souverains des Pays-Bas,
ces provinces devaient revenir à l'Espagne. Philippe II se réservait
pour lui et ses successeurs le droit d'approuver le mariage de leurs
descendants si c'étaient des filles et toute cession de territoire
qu'ils pourraient faire. Les Pays-Bas devaient rester unis à l'Espagne
par des rapports intimes de commerce et une étroite alliance. A ces
conditions Philippe II renonçait à toute souveraineté sur les
Pays-Bas, la Bourgogne et le Charolais, n'en exceptant que la grande
maîtrise de l'ordre de la Toison d'or. Ces articles étaient rédigés
dans un style plein d'emphase, «avec les maximes et retenues
d'Espagne, qui sont, dit Chiverny, de donner beaucoup en apparence et
toujours beaucoup moins en effet.»
De plus, par un article secret, le roi d'Espagne se réservait
également pour lui et ses successeurs la faculté perpétuelle de réunir
les Pays-Bas à leur monarchie toutes les fois qu'ils le jugeraient
convenable et alors même qu'il y aurait des enfants issus du mariage
de l'archiduc, en les indemnisant, «ce qui est en effet retenir plutôt
que bailler ledit pays.»
Pendant ces négociations, la santé de Philippe II penchait de plus en
plus vers son déclin. Il comprit bientôt que sa fin n'était plus
éloignée, et, afin de se rapprocher de sa sépulture, il ordonna qu'on
le portât à l'Escurial. Telles étaient ses infirmités qu'il lui fallut
six jours pour achever les sept lieues qu'il avait à parcourir. Dès ce
moment, il ne s'occupa plus que de se préparer à mourir; il fit lire à
son fils les dernières instructions dictées par saint Louis; puis il
ordonna que l'on posât sur une tête de mort sa couronne qui ne lui
rappelait que les soucis et les remords de la royauté, et fit placer
son cercueil devant le lit où une fièvre ardente, couvrant son corps
d'ulcères, le consumait au milieu des plus affreuses douleurs; enfin,
dans la nuit du 13 septembre il expira.
Philippe II avait ruiné la prospérité des Pays-Bas: il emportait dans
sa tombe la puissance de l'Espagne.
ALBERT ET ISABELLE
1598-1621.
Albert et Isabelle.--Les états généraux font des réserves en
faveur des priviléges des Pays-Bas.--Armements de la
Hollande.--Bataille de Nieuport.--Siége d'Ostende.--Trêve de
douze ans.--Préparatifs menaçants du roi de France.--Mort de
l'archiduc Albert.
Bentivoglio nous a dépeint avec des couleurs aussi vives que fidèles
la cour de l'archiduc et de l'infante. Une sévère et frivole étiquette
y règne en souveraine; à ne la juger que d'après les formes
extérieures, on se croirait à l'Escurial, à Aranjuez ou au bois de
Ségovie; mais la politique espagnole s'est adoucie et s'est éclairée
de toute l'expérience que l'on doit à trente ans de désastres et de
guerres.
Albert d'Autriche, qui vient de déposer le chapeau de cardinal sur
l'autel de Notre-Dame de Halle, est silencieux, patient, irrésolu, peu
propre aux expéditions militaires, altier jusqu'à l'orgueil, dépourvu
de cette affabilité que la Flandre apprécia toujours comme la première
qualité de ses princes; s'il mérite le respect de ceux qui
l'environnent, il ne réussit point à conquérir leur amour, et pour y
parvenir, au lieu d'imiter l'extérieur de Philippe II, il se fût
proposé un meilleur modèle, comme le remarque Bentivoglio, en
cherchant à faire revivre les vertus de Charles-Quint.
Isabelle est douée d'un caractère plus doux et plus conciliant; elle
charme par sa bonté tous ceux qui s'approchent d'elle, et tient de sa
mère Élisabeth de France le goût des arts, des tournois et des
divertissements; mais sa piété l'engage à l'oublier en présence des
malheurs de ses sujets, pour aller fréquemment implorer la protection
du ciel dans le pieux asile de quelque cloître, qu'elle ne quitte que
pour vivre elle-même dans son palais avec autant d'austérité que dans
un monastère. Née en 1566, au moment même où commençaient les troubles
des Pays-Bas, elle a vu la Ligue lui offrir le sceptre de Blanche de
Castille. Si elle ne doit pas ceindre en France une couronne flétrie
par les guerres civiles, sa destinée l'appelle du moins à continuer et
à achever sa vie dans les Pays-Bas, au milieu des discordes qui en ont
signalé les premiers jours.
Les archiducs avaient à la fois des ministres flamands et des
ministres espagnols. Entre les premiers, le plus habile était Louis
Verreyken; parmi les seconds, le plus illustre fut le marquis Ambroise
Spinola.
Les états généraux avaient accueilli avec joie l'abdication de
Philippe II; mais ils jugèrent utile, au moment où s'établissait un
nouvel ordre de choses, de garantir par d'expresses réserves les
libertés du pays. Ainsi, ils demandèrent que leurs priviléges fussent
respectés, qu'on supprimât tous les impôts arbitraires, que les
soldats étrangers ne fussent employés qu'aux frontières et pour les
défendre contre les ennemis, que les états généraux eussent le pouvoir
de traiter directement avec les états des Provinces-Unies, et le droit
d'être consultés par l'archiduc dans toutes les affaires importantes.
Ces réserves admises, l'archiduc Albert reçut, le 22 août 1598, le
serment de toutes les provinces restées fidèles au roi d'Espagne.
«Dans les estats de l'archiduc, dit Bentivoglio, la volonté du prince
est liée par celle des peuples qui veulent se maintenir en leurs
anciens priviléges d'obéir estant priés et de jouir d'une subjection
meslée de liberté.»
Pendant toute la durée du gouvernement d'Albert et d'Isabelle, leurs
constants efforts tendirent à rechercher les bienfaits de la paix,
objet des vœux les plus légitimes; mais loin de voir s'accomplir
leurs espérances, ils furent réduits, aussitôt qu'ils arrivèrent dans
leurs nouveaux États, à veiller aux soins que réclamait la
continuation de la guerre.
Les états des Provinces-Unies avaient décidé qu'une tentative
redoutable serait dirigée contre les provinces des Pays-Bas, qui
venaient de se détacher de la domination espagnole, tombée elle-même
entre les faibles mains de Philippe III. Dès le mois d'août 1598,
époque de l'inauguration de l'archiduc d'Autriche, les plénipotentiaires
hollandais en Angleterre (c'étaient Jean de Duvenvoorde et Jean
d'Olden-Barnevelt) avaient conclu à Westminster un traité par lequel les
États-Unis obtenaient un secours considérable de troupes anglaises,
moyennant le payement de 800,000 livres sterling. Dix-huit mois
s'écoulèrent avant que tout fût préparé pour cet armement, et peut-être
l'archiduc Albert eût-il agi sagement en profitant de ces retards pour
assiéger Ostende, comme les états de Flandre l'y engageaient instamment.
Enfin, vers le milieu du mois de juin 1600, le prince Maurice d'Orange
se rendit en Zélande, afin de prendre le commandement de l'armée qui y
était rassemblée. Une flotte immense était prête à la transporter sur
les côtes maritimes de la Flandre, dont on voulait d'abord s'assurer
la possession. Cependant les vents étaient contraires et il fallut
abandonner ce projet. L'armée des Provinces-Unies traversa donc
l'Escaut et entra en Flandre par le fort Philippine, qui se rendit.
Elle se dirigea par Eecloo vers Male, et de là, en passant sous les
remparts de Bruges, vers Oudenbourg. C'était du côté de Nieuport que
le prince Maurice dirigeait sa marche, et le 1er juillet il arriva
devant les murailles de cette ville.
Nieuport, par sa position, n'était pas moins important qu'Ostende. La
garnison espagnole était peu nombreuse, mais pleine de courage. Elle
espérait de prompts secours. L'archiduc d'Autriche se hâtait de réunir
son armée à Gand, multipliant les promesses pour suppléer à l'argent
qui lui manquait, afin de calmer ses troupes mutinées. Telle fut son
activité qu'il suivit de près la marche du prince Maurice, et le 30
juin, alors qu'on le croyait encore sans capitaines et sans hommes
d'armes, il occupa Oudenbourg, Breedene et Snaeskerke, et réussit
ainsi à séparer l'armée hollandaise de la garnison d'Ostende. Ces
nouvelles parvinrent au milieu de la nuit au prince Maurice. Il
ordonna sans délai au comte Ernest de Nassau de prendre avec lui un
régiment écossais, le régiment zélandais de Charles Vandernoot et
quelques compagnies de cavalerie, et de saisir le passage de Leffinghe
avec le concours de la garnison d'Ostende. Les Espagnols s'étaient
déjà emparés de ce point important; dès qu'ils s'avancèrent, les
soldats du comte de Nassau, intimidés par la présence de forces
supérieures, abandonnèrent leurs canons et s'enfuirent, les Zélandais
vers Ostende, les Écossais vers les Dunes, où un grand nombre se
jetèrent dans la mer et périrent.
Si, en ce moment, les Espagnols eussent poursuivi leur marche
victorieuse, tout annonce que l'armée ennemie eût été détruite. Le
prince Maurice profita habilement du temps qu'on lui laissa, pour
réparer ces revers. Il fit passer le havre de Nieuport à son armée et
ordonna à ses vaisseaux de s'éloigner. En rendant ainsi toute retraite
impossible, il rappelait à ses soldats qu'il fallait vaincre ou
mourir.
L'armée du prince Maurice s'était arrêtée; protégée par derrière par
le havre de Nieuport et s'appuyant à la mer, elle attendait le choc
des Espagnols. L'avant-garde, composée principalement d'Anglais et de
Frisons, avait pour chefs sir Francis Vere et Ludovic de Nassau. Le
corps de bataille comprenait, outre les Hollandais et les Allemands,
un régiment suisse et deux bataillons français. Le comte Éverard de
Solms le commandait. Olivier Tempel était resté de l'autre côté du
havre avec l'arrière-garde. Le prince Maurice parcourait activement
les rangs des siens, adressant à chacun quelques exhortations et
quelques conseils. On remarquait près de lui son frère Frédéric de
Nassau, le duc d'Holstein, le comte d'Anhalt, le comte de Coligny et
lord Grey. La France, l'Angleterre et la Hollande luttaient sous les
mêmes bannières dans cette plaine marécageuse battue par les flots de
la mer.
L'archiduc d'Autriche hésitait encore s'il fallait livrer bataille.
Les uns invoquaient les heureuses prémices du triomphe de la veille;
d'autres voulaient, au contraire, s'assurer des forts voisins
d'Ostende, afin que la garnison de cette ville fût, avant tout,
contenue dans ses murailles. La délibération se prolongeait, lorsque
tout à coup les voiles hollandaises, qui se retiraient, apparurent à
l'horizon. On crut qu'elles emmenaient le prince Maurice et la
meilleure partie de ses troupes, et dès ce moment, il fut résolu qu'on
marcherait en avant. La cavalerie espagnole reçut l'ordre d'aller
reconnaître la position des Hollandais: elle se porta si loin qu'elle
essuya le feu de l'artillerie ennemie.
On ne pouvait plus douter que l'armée du prince Maurice ne fût là tout
entière. Le conseil de ceux qui voulaient conquérir les forts du pays
d'Ostende et laisser s'épuiser une armée nombreuse privée de toute
ressource, paraissait de nouveau le plus sage; mais il était trop
tard: la cavalerie réclamait un prompt secours, et il était dangereux
de lui faire tenter une retraite difficile, qui répandrait la méfiance
et la confusion parmi les soldats dont la mutinerie était encore si
récente. Quel que dût être le résultat de la bataille, elle était
devenue inévitable.
L'armée espagnole s'avançait lentement en suivant les dunes. Quand
elle arriva en présence des ennemis, elle trouva la cavalerie déjà
culbutée et chassée vers Nieuport; mais elle engagea bravement le
combat: les deux armées, resserrées sur un espace étroit où
l'artillerie exerçait d'effroyables ravages, s'entre-choquaient, se
mêlaient, attaquaient et reculaient tour à tour. Le prince Maurice et
l'archiduc d'Autriche rivalisaient de courage pour raffermir l'esprit
des soldats effrayés par les horreurs de ce long massacre. Enfin, vers
le soir, les Espagnols tentèrent un dernier effort qui fut repoussé.
Harcelés en flanc par les cavaliers ennemis, ils se repliaient en
désordre; mais les ombres de la nuit, s'épaississant rapidement,
semblaient descendre du ciel pour les protéger, et ils parvinrent à
gagner le pont de Leffinghe, tandis que l'archiduc, blessé à la tête
d'un coup de hallebarde, allait se faire panser à Bruges.
Les pertes avaient été considérables des deux côtés; mais les
résultats étaient surtout désastreux pour les Espagnols. Ils
abandonnaient aux ennemis leur artillerie et leurs drapeaux. Plusieurs
de leurs capitaines avaient péri; la plupart avaient été faits
prisonniers.
Dans ces circonstances extrêmes, la fermeté du comte de Belgiojoso,
gouverneur de Nieuport, sauva la Flandre. Quelques renforts lui
étaient arrivés de Dixmude. Il multiplia ses sorties et inquiéta les
ennemis jusqu'à ce qu'il les réduisît à lever le siége. Grâce aux
efforts du comte de Belgiojoso, la victoire de Nieuport ne fut, pour
le prince d'Orange, qu'un trophée stérile. Le 10 juillet, il se retira
vers Ostende, afin de former le siége du fort Isabelle; mais,
apprenant bientôt que les quatre membres de Flandre mettaient en
œuvre toutes les ressources dont ils disposaient avec une admirable
énergie, et qu'une armée considérable était déjà réunie à Damme, il
jugea inutile de courir les chances d'un nouveau combat, et, le 31
juillet, il s'embarqua pour la Zélande, ayant consolidé sa réputation
de vaillant capitaine, mais n'ayant recueilli que peu de fruits du
sang qu'avait coûté sa victoire et des frais auxquels avait donné lieu
un si vaste armement.
Ce n'était point assez; la ville d'Ostende menaçait continuellement
nos provinces de semblables invasions. Un historien la compare à un
aigle qui, assis sur le rivage, appelle à lui, pour s'élancer dans la
plaine, tous les oiseaux des mers. C'était, dit un autre historien,
une épine dans la patte du lion de Flandre. L'on voyait chaque jour sa
garnison multiplier ses excursions dans le pays environnant, pour y
imposer des contributions de guerre; et les choses avaient été portées
à ce point, que le gouverneur anglais d'Ostende, Norris, avait un
agent qui délivrait publiquement à Bruges des passe-ports à tous ceux
qui devaient se rendre de Bruges à Ghistelles, à Nieuport ou à Furnes.
Les états du pays supplièrent l'archiduc d'assurer à la Flandre
l'intégrité de son territoire et la tranquillité dont elle avait
besoin. Ils lui offrirent tout ce qui était en leur pouvoir, leurs
bras et leurs richesses. «Il fust conseillé à l'archiduc, dit Philippe
de Cheverny, de mettre le siége devant Ostende, et y fust porté pour
plusieurs raisons. La première, que c'estoit la seule place que les
Hollandois avoyent dans le comté de Flandres, à l'abry de laquelle ils
levoyent de grandes contributions sur tout le plat pays, et que s'ils
n'avoyent à havre ils se treuveroyent freustrés de la commodité qu'ils
retiroyent d'icelluy et seroyent contraints d'entretenir à grands
frais une flotte ordinaire à Flessingues, et n'auroyent plus aucun
lieu de retraite pour eux et pour les Anglois, leurs alliés, en toute
la coste de Flandres; l'autre, que l'archiduc, se rendant maistre
d'Ostende, tout le comté de Flandres luy demeurroit paisible, au lieu
qu'il estoit obligé d'entretenir perpétuellement force gens de guerre
dans dix-sept forts qu'il avoit fait faire aux environs dudit Ostende,
pour resserrer et réprimer les courses et violences ordinaires que
ceux de dedans faisoient en ses pays, de telle sorte que ses subjets
dudit comté, pour le convier davantage audit siége, lui offrirent cent
mille escus pour en faire les frais, outre plus de cent mille qu'ils
fournissoyent déjà par chascun an pour l'entretien des garnisons des
dits dix-sept forts.»
Le 5 juillet 1601, une nombreuse armée mit le siége devant Ostende,
qui, après avoir reçu d'abord une simple enceinte de palissades et
quelques remparts de gazon, avait, depuis le séjour des Anglais et des
Hollandais, été fortifiée avec tant de soin qu'elle était devenue une
des plus redoutables citadelles de l'Europe.
«Ce port, qui n'avait été entouré d'un rempart que lors du voyage du
duc d'Alençon, et que le prince de Parme avait jugé toutefois indigne
d'un siége, était devenu si puissant, rapporte un historien, qu'il
dictait des lois aux Pays-Bas et les rendait tributaires de la
Hollande.--Il paraît incroyable, dit un autre annaliste du
dix-septième siècle, qu'une pauvre bourgade de pêcheurs, obscure et
inconnue, où quelques malheureux, vivant du produit de leurs filets,
s'étaient fixés au hasard, ait ainsi acquis une telle renommée dans
tout le monde; car, vingt ans auparavant, ces pêcheurs n'étaient pas
plus riches que ceux qui habitaient Venise avant l'approche d'Attila.
Quelques cabanes de roseaux s'élevaient dans des marais inaccessibles;
quelques barques et des filets occupaient ce rivage que couvrent
aujourd'hui les remparts et les arsenaux du dieu Mars. Tels sont les
jeux de la fortune, telles sont les chances alternatives de la nature,
qui ne présente plus au port de Sigée, si fameux par le campement des
Grecs, que des ruines cachées sous les ronces. Par un destin bien
différent, Ostende doit à un siége toute son importance; sa renommée
et sa gloire reposent sur le deuil et sur la mort; et jusqu'à ce qu'on
l'eût assiégée, personne ne sut qu'Ostende existait.»
Le colonel Charles Vander Noot occupait Ostende avec vingt et une
compagnies. Les états des Provinces-Unies se hâtèrent de lui envoyer
de l'artillerie, un corps d'infanterie hollandaise et trois mille
Anglais, sous les ordres de sir Francis Vere, qui prit le commandement
de la ville. De nouveaux retranchements furent élevés; et, le 15 août,
l'on perça les digues qui retenaient les eaux de la mer, de telle
sorte qu'Ostende ne fut plus qu'une île au milieu des inondations.
Dès le commencement du siége, tous les regards se portèrent sur le
théâtre d'une lutte qui paraissait devoir être longue et acharnée. Une
foule d'étrangers visitaient Ostende ou le camp espagnol. Le duc
d'Holstein, frère du roi de Danemark, le comte de Hohenlohe, le comte
de Northumberland allèrent tour à tour admirer les actifs travaux de
sir Francis Vere; et le roi de France lui-même se rendit à Calais,
afin de recevoir plus promptement les nouvelles des combats qui se
succédaient devant Ostende.
«Je ne crains pas de dire, remarque Pierre Matthieu, historiographe de
France sous Henri IV, que ce siége fut le théâtre de Mars. Nous avons
vu des guerriers de toutes les nations les plus belliqueuses de
l'Europe descendre dans une arène où les chefs apprirent à commander,
les soldats à obéir, les matelots à manier plus adroitement la rame,
les chirurgiens eux-mêmes à guérir plus habilement les plaies des
blessés.» Les annalistes du dix-septième siècle nomment Ostende la
nouvelle Troie.
Le sieur de la Motte, chargé d'examiner la position d'Ostende et les
sources stratégiques que présentait sa défense, avait, disait-on,
déclaré que ce siége était capable d'absorber un tiers des hommes de
l'Europe et autant de poudre et de boulets que pourraient en fournir,
en dix ans, dix mille moulins et dix mille fourneaux.
Trente-cinq ans de guerre n'avaient-ils pas suffi? Fallait-il que la
Flandre, déjà baignée de tant de sang, vît se renouveler sur ses
rivages des luttes qui devaient égaler tous les malheurs qu'elle avait
déjà soufferts?
L'Angleterre jugeait qu'il était important pour ses intérêts
commerciaux de conserver Ostende. De là, elle pouvait aisément, toutes
les fois qu'elle le jugeait utile à sa politique, favoriser et
soutenir les discordes intérieures des Pays-Bas. La Hollande savait
aussi que tant que les Espagnols n'auraient pas conquis Ostende, ils
n'oseraient pas porter la guerre au delà du Rhin et de la Meuse. Enfin
la France se trouvait partagée entre sa jalousie contre l'Espagne et
la crainte de voir devenir trop puissante la faction des huguenots,
qui s'agitait dans le Midi.
Nous ne nous proposons point de raconter dans tous ses détails le
siége d'Ostende, qui fut (ce sont les paroles de Philippe de Cheverny)
«ung des plus beaux, longs et mémorables qui ayt jamais jusques icy
esté veu dans toute l'Europe.» Nous ne décrirons point les nombreux
assauts dirigés contre le Sandhil et le fort du Porc-Épic; nous ne
rappellerons pas avec quelle persévérance ils furent soutenus par
Bucquoy, Trivulce, Avalos et Ambroise Spinola, avec quel courage ils
furent repoussés par sir Francis Vere, Frédéric de Dorp et Daniel de
Marquette; nous nous contenterons de mentionner la tentative du prince
Maurice, dont le but était la délivrance d'Ostende et dont le résultat
fut la conquête de l'Écluse.
La Flandre, à peine aidée par quelques doublons venus d'Espagne,
soutint seule tous les frais du siége auxquels les autres provinces
des Pays-Bas avaient refusé de prendre part. Ils furent si
considérables que chaque soldat qu'y employa l'archiduc Albert, coûta
cent écus d'or[15]. De nombreux ingénieurs prirent part à tous les
travaux et y firent faire à l'art militaire d'importants progrès en
multipliant les moyens d'attaque et de défense. Rien n'atteste mieux
leur habileté que la durée du siége, qui se prolongea plus de trois
ans et qui coûta la vie à cent cinquante mille hommes. On vit à
Ostende un rempart élevé formé entièrement de cadavres que l'on avait
recouverts de terre. Une fois seulement, le 25 novembre 1604, les
assauts furent suspendus au milieu de la lutte la plus acharnée:
c'était le jour de la Sainte-Élisabeth, que les Espagnols ne
connaissent que sous le nom de Sainte-Isabelle. Les salves qui
retentirent en l'honneur de la reine d'Angleterre et de l'infante
d'Espagne se confondirent comme si les assiégés et les assiégeants se
fussent réunis dans les mêmes réjouissances. Quelques heures plus tard
les projectiles meurtriers sillonnèrent de nouveau le ciel et la mort
reprit son empire.
[15] L'artillerie des assiégeants comprenait 103 pièces: elle
consomma 24,000 quintaux de poudre. En moins de six mois, elle
tira 160,000 coups. L'archiduc ne mit en ligne que 12,000 hommes
à la fois, d'après Balinus, et jamais moins de 40,000, d'après
Cheverny. Adrien de Meerbeek prétend que, lors de la capitulation
d'Ostende, les assiégeants n'étaient qu'au nombre de 4,000.
Bonours fixe les frais du siége à 7,000,000 de florins. Grotius
porte le nombre des assiégeants qui périrent à 50,000, et ils
perdirent moins de monde que les assiégés. Pompée Justiniano
évalue le nombre des morts à 140,000; Bonours à 150,000, en
estimant les pertes des assiégés à 77,684 personnes, dont 7
gouverneurs, 15 colonels et 565 capitaines. Voici quelles furent
celles des assiégeants, d'après Grimeston: 7 mestres de camp, 15
colonels, 29 majors, 565 capitaines, 1,116 lieutenants, 322
enseignes, 1,911 sergents, 1,166 caporaux, 600 lanspisadoes,
34,663 soldats, 611 marins, 119 femmes et enfants. Total: 41,124.
Trois cents navires des assiégés furent brûlés ou détruits dans
la port.
L'infante Isabelle montra, au milieu des fatigues du siége, le courage
d'une fille de Sparte[16]. Un jour elle apprit que les soldats, dont
la solde n'était pas payée, se révoltaient. Elle se rendit aussitôt au
milieu d'eux: «Quand je lis sur vos fronts, s'écria-t-elle, la noble
ardeur du combat, j'oublie vos torts pour ne me souvenir que de vos
services.» La sédition s'apaisa.
[16] Lacænam æmulata. BOTOR., p. 242.
La capitulation d'Ostende fut signée le 20 septembre 1604. Elle
permettait aux assiégés de se retirer avec leurs armes et quatre
pièces d'artillerie. Spinola, voulant rendre hommage à leur vaillante
résistance, invita le gouverneur et les colonels à un somptueux
banquet.