Le prince de Parme, en accordant des conditions si favorables,

espérait qu'elles hâteraient la capitulation de Gand. Afin de

faciliter les négociations, on avait remis des otages destinés à

assurer le respect dû aux députés. La conclusion de la paix était

prochaine, mais le parti de Ryhove excita une terrible émeute à Gand.

De vagues rumeurs avaient été habilement répandues pour animer les

esprits contre Hembyze, et l'agitation avait atteint son plus haut

degré, lorsque les députés, qui s'étaient rendus à Tournay, firent

connaître qu'ils avaient adhéré au traité qu'avaient accepté les

bourgeois de Bruges. Une lettre des magistrats de cette ville,

adressée à ceux de Gand, les exhortait dans les termes les plus

pressants à concourir au rétablissement de la paix, si nécessaire à la

prospérité de la Flandre. Au même moment, un signal d'alarme donné du

haut de la tour de Saint-Jean annonça que l'on apercevait les

Espagnols dans la campagne, et le bruit se répandit aussitôt qu'ils

avaient pénétré dans la ville. Toutes les chaînes furent tendues dans

les rues, et la foule, accusant à grands cris Hembyze d'être gagné par

le prince de Parme, se précipita vers l'hôtel de ville pour l'arrêter.

Hembyze ne chercha pas à résister à la fureur de ses ennemis, qui le

conduisirent au Princen-Hof, où il avait lui-même, en 1576, enfermé

ses propres ennemis par une odieuse trahison.

Un mouvement des bourgeois favorables à la paix eût pu sauver Hembyze.

Il échoua. Jacques Bette, qui avait tiré l'épée en criant: «La paix!

la paix!» fut chargé de chaînes, ainsi que le grand doyen des métiers

et un grand nombre de bourgeois qui s'étaient joints à lui. Ryhove se

hâta d'écrire au prince d'Orange pour lui annoncer ces succès et

réclamer son appui. Ainsi triomphait l'opinion de ceux qui voulaient

perpétuer les discordes et la guerre.

Hembyze restait captif, mais les souvenirs de sa popularité luttaient

contre les menaces des bourreaux: un événement imprévu le perdit.

Derrière le pouvoir conciliant du prince de Parme, comme au temps où

sa mère s'opposait en vain au supplice des comtes de Hornes et

d'Egmont, une main cachée s'agitait du fond de l'Escurial, semant de

l'or et secouant un poignard. Le 10 juillet 1584, un officier

franc-comtois, qui depuis cinq ans servait les protestants, assassina

lâchement le prince d'Orange; sa femme, fille de Coligny et veuve de

Téligny, reçut son dernier soupir.

Le bruit de cet attentat réveilla les haines des factions; elles

demandaient vengeance, et dès ce moment le sort d'Hembyze fut décidé.

Charles Uutenhove, l'apologiste des iconoclastes de 1566, avait

succédé comme bourgmestre à Jean d'Hembyze; mais il appartenait à une

secte qui, si elle tolérait l'incendie et le pillage, défendait du

moins l'effusion du sang. On le contraignit à quitter la magistrature,

qu'il n'avait occupée que pendant quelques jours, et le 4 août un

échafaud s'éleva sur la place de Sainte-Pharaïlde. Hembyze, alors âgé

de près de soixante et dix ans, y monta en protestant de l'amour qu'il

portait à son pays; sa tête fut placée sur un pieu de fer, mais elle

s'en détacha et tomba au milieu du peuple. Indigne de la gloire et

supérieure à l'oubli, il semblait qu'elle ne fût faite ni pour l'éclat

de la puissance ni pour l'ignominie du supplice.

Le meurtre juridique d'Hembyze fut le dernier triomphe des agitateurs

en Flandre; sa mort favorisa l'œuvre de pacification à laquelle il

voulait employer les dernières années de sa vie. Le 17 septembre, Gand

ouvrit ses portes au prince de Parme à des conditions à peu près

semblables à celles qui avaient été accordées aux Brugeois.

La plupart des hommes qui avaient pris part aux troubles rentrèrent

dans l'obscurité. Quelques-uns émigrèrent dans les pays étrangers.

Gand vit s'éloigner Ryhove, dont les remords troublèrent, dit-on, la

raison; Jacques De Gryse et Régnier Winkelman quittèrent Bruges, et

ils furent accompagnés dans l'exil par François Gomarus, dont le nom

devait un jour devenir célèbre dans l'histoire des luttes intestines

de l'église réformée, comme celui du fondateur de la secte des

Gomaristes, qui persécuta depuis Grotius et Barnevelt.

Dès ce moment la Flandre cessa d'être le théâtre de la guerre. Ce fut

sur ses frontières que furent reléguées les calamités des discordes

civiles et les agitations de la rivalité ambitieuse des rois

étrangers.

L'Angleterre, lasse du second rôle, voulait exercer une intervention

plus directe. Jean De Gryse, ancien grand bailli de Bruges, était

l'agent le plus actif de ces négociations. Vers le mois de mai 1585,

les états généraux, effrayés des progrès du prince de Parme, que

Bruxelles venait de reconnaître à l'exemple de Bruges et de Gand,

résolurent d'invoquer la protection de la reine Elisabeth. Des

provinces méridionales, la seule qui y fût représentée, était la

Flandre. Les bourgmestres et les échevins de l'Écluse, de

Sainte-Anne-Ter-Mude, de Biervliet et d'Ostende élurent pour leur

plénipotentiaire Noël de Caron, seigneur de Schoonewalle, ancien

bourgmestre du Franc. Le 6 juin, les intentions des états généraux se

révélèrent publiquement. Il était dit dans les pouvoirs donnés à

Rutger de Hersolt, député de Gueldre, à Noël de Caron, député de

Flandre, et aux autres députés de Hollande, de Zélande, d'Utrecht et

de Frise, «que les états généraux des Provinces-Unies, considérans les

vertus royalles dont Dieu tout-puissant a doué la majesté réginale

d'Angleterre, sa naïfve clémence et la très-grande affection que Sa

Majesté a toujours et spécialement aussy en cette présente nécessité

de guerre monstrée à ces pays avecq son effectuele assistance et

secours, ont par ces prégnantes et importantes raisons trouvé bon et

résolu de supplier sa dicte Majesté de vouloir prendre ces pays et

inhabitans soubs sa protection et deffence et de donner à icelles

provinces toute ayde et assistence soubs bonnes et raisonnables

conditions.»

Ces députés furent reçus par Élisabeth à Greenwich, le 9 juillet. Ils

s'étendirent longuement sur leurs plaintes contre le roi d'Espagne et

exposèrent que l'autorité de la reine sur les provinces de Hollande,

de Zélande et de Frise, jointe à la possession de l'Écluse et

d'Ostende, assurerait à l'Angleterre l'empire de la mer.

Le 2 août, Élisabeth fit connaître sa réponse. Elle refusait une

souveraineté qui lui aurait occasionné immédiatement de grands frais,

et peut-être dans l'avenir de longues guerres; mais elle promettait un

secours important, à cette condition qu'elle aurait une large part

d'autorité dans les délibérations des états généraux, et qu'on lui

remettrait en gage soit l'Écluse, soit Ostende, afin de réparer la

perte de Calais.

Dans un manifeste publié à la même époque, Élisabeth invoque les

anciennes relations commerciales de l'Angleterre et des Pays-Bas, et

elle ajoute: «Par le moyen de ces obligations, les cœurs de tous les

peuples se sont tellement unis ensemble, et par le cours continuel des

temps la mutuelle amitié a esté tellement augmentée et inviolablement

gardée (comme si c'eust esté un vray œuvre de nature), qu'il n'a

jamais esté en la puissance d'aulcun de la dissoudre du tout, non pas

mesme la faire discontinuer pour longtemps, lors mesmes que les roys

et les seigneurs d'icelles provinces ont eu quelque différent.» Elle

rappelle de nombreux traités relatifs à l'entrecours, «lequel mutuel

et naturel entrecours a en plusieurs âges tellement continué qu'à

grande peine le semblable se trouvera en aulcun aultre pays de la

chrestienté, au grand honneur des princes et au très-grand

enrichissement de leurs peuples.» Puis, abordant le triste tableau de

la domination espagnole aux Pays-Bas depuis le supplice du comte

d'Egmont, «qu'on peult nommer la vraye gloire de ces pays-là, à jamais

regretté ès cœur de tout ce peuple,» elle rappelle aussi que ces

provinces, «desquelles l'empereur Charles-Quint ne tiroit pas moins de

richesses (à ce qu'on estimoit) que de ses Indes,» se trouvent

réduites «à de pitoyables misères et à d'horribles calamités.» Si la

France s'est efforcée de les secourir, combien à juste titre le

royaume d'Angleterre ne doit-il pas se montrer fidèle au même devoir

vis-à-vis de la Flandre, «puisqu'ils ont tousjours esté, par commun

langage, accomparés au mary et à la femme?» Toute l'histoire de la

Flandre ne prouve-t-elle point que, lorsque le prince viole les

franchises qu'il a jurées, le peuple est immédiatement dégagé de tout

serment d'obéissance? Si quelques enseignes anglaises doivent passer

la mer, c'est pour protéger des réclamations aussi justes, et non pas

guidées par d'ambitieux projets d'usurpation et de conquête. «Notre

désir est seulement, dit-elle, d'obtenir à ce pays la restitution de

ses anciennes libertés, afin que nos sujets puissent y jouir d'un

libre entrecours, tant d'amitié que de marchandise, selon l'ancienne

coustume entre nos ancêtres et les comtes de Flandre, entre nostre

peuple et le peuple de ce pays-là.»

Le comte de Leicester, nommé lieutenant d'Élisabeth et son capitaine

général aux Pays-Bas, s'embarqua au mois d'octobre, et son premier

soin en arrivant dans l'Escaut fut de s'y assurer les positions les

plus importantes. Sir Philippe Sidney prit possession de Flessingue.

La Briele, cette première pierre de l'indépendance des Provinces-Unies,

fut remise à sir Thomas Cecil.

Le comte de Leicester, aussi incapable que le duc d'Alençon qu'il

avait accompagné à Anvers en 1582, ne sut point profiter des

circonstances. Élisabeth, trop occupée par le procès de Marie Stuart,

semblait elle-même consacrer exclusivement aux tortures qu'inventait

son esprit cruel et jaloux, toutes les ressources de son habileté.

L'ambassadeur français, Bellièvre, avait cherché à sauver la reine

d'Écosse, en remontrant à la reine d'Angleterre «qu'elle submettroit

les roys au bras de la justice, et que ce seroit une plaie qui

saigneroit longtemps sur ses successeurs.» Élisabeth répondit à

l'ambassadeur de Henri III: «Un prince françois n'a-t-il pas fait

décapiter Conradin?» Elle oubliait que l'histoire a flétri Charles

d'Anjou, en plaignant sa victime, et nous ne pouvons pas davantage

refuser une larme à cette pauvre princesse, qui souffrit une captivité

de dix-neuf ans et qui fut toutefois, dans ses malheurs, la fiancée de

don Carlos et de don Juan. Les lieux et les noms ont leurs destinées.

La malheureuse mère d'Édouard IV, qui vit quatre de ses fils périr de

mort violente, avait choisi Fotheringay pour sa sépulture; Henri VIII

avait voulu y reléguer Catherine d'Aragon. Les niveleurs de 1649

n'appelleront Charles Ier que Charles Stuart: ils pouvaient invoquer

l'exemple d'Élisabeth, qui avait méconnu la première l'inviolabilité

royale, en frappant une reine qu'elle avait souvent nommée sa sœur.

«Toutes les couronnes tremblèrent, dit Lelaboureur, des trois coups de

hache qu'elle reçut, car il en fallut trois, afin que la France,

l'Écosse et l'Angleterre reçussent chacun le sien, puisqu'elle avait

été reine et légitime héritière de ces trois royaumes.»

Si Élisabeth triomphe à Fotheringay, où le bourreau s'écrie à haute

voix: «Vive la reine Élisabeth! périssent ses ennemis!» il n'en est

point de même aux Pays-Bas, où le champ des combats est ouvert: son

armée s'y couvre de honte et son nom y est livré au mépris.

Deux ans s'étaient écoulés depuis que les députés des états généraux

avaient reçu la mission de lui offrir la souveraineté des Pays-Bas.

Tandis qu'elle convoitait la ville d'Anvers sans oser s'en emparer, la

prince de Parme, vainqueur aux bords de la Meuse, rassemblait à Bruges

son armée pour chasser les Anglais de l'Écluse. Le gouverneur de

Flessingue se hâta d'en renforcer la garnison, et sir Roger Williams

s'y enferma avec huit cents hommes récemment arrivés d'Angleterre. Le

prince de Parme, après s'être emparé du fort de Blanckenberghe,

occupait Breskens et l'île de Cadzand. Trente pièces de canon et huit

coulevrines battaient sans relâche les murs de l'Écluse. La garnison

repoussait tous les assauts avec courage, mais elle s'affaiblissait de

jour en jour et il était urgent de la secourir. Le prince Justin

d'Orange et le comte de Leicester rassemblèrent dans les derniers

jours de juillet toutes les forces dont ils pouvaient disposer et

s'embarquèrent en Zélande pour Ostende, où une flotte anglaise,

commandée par le comte de Cumberland, était déjà arrivée. Le comte de

Leicester était peu aimé des Zélandais; les mêmes discordes existaient

entre les soldats et les chefs. Il conduisit son armée vers le fort de

Blanckenberghe qu'occupait le duc d'Arenberg; mais bientôt, apprenant

que le prince de Parme s'avançait pour le combattre et peu rassuré par

la supériorité de ses forces, il battit tout à coup en retraite sans

attendre son arrivée et rentra honteusement à Ostende. Peu de jours

après, l'Écluse ouvrit ses portes, tandis que Leicester, réduit à

copier le rôle du duc d'Alençon, essayait de renouveler à Leyde la

Saint-Antoine et fuyait à Londres.

Philippe II jugea le moment favorable pour porter lui-même la guerre

en Angleterre. Une flotte redoutable fut réunie: le prince de Parme

devait la commander, mais une tempête l'engloutit. Ce fut du côté de

la France que se dirigèrent désormais toutes les intrigues du roi

d'Espagne. Le mépris croissant du peuple pour Henri III avait, à la

journée des Barricades, remis Paris aux Guise, et Henri III n'avait

pas craint de faire assassiner, aux états de Blois, le duc de Guise,

qui lui parut si grand quand il le vit mort. A ce bruit, un cri

d'indignation retentit dans toute la France: la Sorbonne déclara Henri

III déchu de la couronne, et bientôt le poignard de Jacques Clément,

guidé par le fanatisme de l'irritation populaire, vengea le crime de

Blois par le crime de Saint-Cloud.

Henri III ne laissait point d'enfants: en lui s'éteignait la race des

Valois, qui remontait à Louis XII. Cependant une sœur de Charles IX

avait épousé Philippe II et lui avait donné une fille. Cette princesse

eût été l'héritière du trône si la loi salique, proclamée loi de la

monarchie au quatorzième siècle, ne l'eût exclue: Philippe II résolut

de soutenir ses prétentions contre le roi de Navarre qui réclamait la

couronne comme issu de saint Louis.

En 1589, le prince de Parme se rendit en France. Il avait accru sa

gloire en faisant lever le siége de Paris, quand il succomba à ses

fatigues, le 3 décembre 1592.

L'intervention du roi d'Espagne dans les affaires de France ne

s'arrêta point à la mort du prince de Parme. Il songea à appeler les

états généraux à élire l'héritier de la couronne et promit au duc de

Mayenne, s'il réussissait à faire choisir l'infante Isabelle, de lui

donner le duché de Bourgogne. Ces moyens extrêmes semblaient être un

retour vers le moyen âge, où l'organisation féodale s'alliait au

système électif. Une transaction les rendit inutiles: ce fut

l'abjuration de Henri IV.

Henri IV était «ce petit prince de Navarre» à qui madame de Clermont

voulait faire épouser Marie Stuart, afin de l'enlever à don Carlos. Si

la déchéance de la maison d'Autriche avait été prononcée par le prince

d'Orange, il eût pu prétendre à la souveraineté de la Flandre comme

parent d'Isabelle de Bourbon, mère de Marie de Bourgogne: il était

aussi arrière-petit-fils de ce comte de Vendôme qui soutint les

communes flamandes, et il avait même hérité de la comtesse de Vendôme,

Marie de Saint-Pol, des revenus importants en Flandre, notamment le

tonlieu de Bruges, qu'il vendit afin de payer ses soldats dans ses

premières campagnes. Parmi ces biens se trouvait peut-être aussi la

maison de Bruges, léguée par l'infortuné connétable de Saint-Pol à son

fils et ensuite transmise à ses descendants jusqu'à ce qu'elle servît

à alimenter, sous Charles IX, des haines et des divisions qui

remontaient à Louis XI.

En 1576, Henri de Navarre avait offert son épée au prince d'Orange

pour défendre la Flandre contre Philippe II, et il avait été question,

à diverses reprises, de lui attribuer une position importante: il

devait porter sur le trône le souvenir de ses anciens projets pour

chasser les Espagnols des Pays-Bas.

Cependant, la Flandre goûte partout les bienfaits de la paix, si ce

n'est dans le voisinage des forteresses ennemies. La garnison

d'Ostende brûle Wulpen et saccage Oudenbourg. La reine d'Angleterre,

mécontente de ces stériles escarmouches, voulait toutefois qu'une

attaque sérieuse fût tentée contre la Flandre. Elle écrivit en ces

termes à ses ambassadeurs en Hollande:

«Fidèles et bien-aimés, nous vous saluons.

«Quoique nous ayons depuis peu commandé à notre trésorier d'Angleterre

de vous ordonner de faire en sorte que l'on commence quelque

entreprise avec leurs troupes et les nôtres, par des incursions dans

les pays ennemis et particulièrement en Flandres, à cette heure que le

duc de Parme est absent avec la plus grande partie de ses troupes, qui

est à présent fort avancée en France, tel est le désir ardent que nous

avons, et le jugement que nous faisons de la nécessité de presser ce

dessein, fondé sur plusieurs grands besoins, de l'exécuter en toute

diligence, et de le poursuivre avec toute vigueur, que nous

désapprouverons extrêmement, et que nous condamnerons et les états et

le conseil, s'ils ne donnent pas de toute leur affection et de tout

leur pouvoir, sans délai et sans épargner aucune dépense, des ordres

pour mettre ces entreprises en exécution, qui produiront ces deux

effets, ou l'un des deux; c'est-à-dire, de porter un grand dommage aux

ennemis sans danger, ou du moins de faire diversion à leurs troupes,

qui sont en France, par où le roi de France sera moins exposé au

danger de perdre ses domaines, chose si évidemment utile que tout

homme, pour peu qu'il ait de l'intelligence, peut juger de la

nécessité de ce qu'il y a de le faire.

«C'est pourquoi vous emploierez tous les moyens possibles auprès des

états et avec tout le conseil, et en public et en particulier, pour

leur faire entreprendre cette affaire avec vigueur.»

Cette expédition ne s'exécuta qu'au mois de février 1591. Les Anglais

d'Ostende, sous les ordres du gouverneur Norris, prirent le fort de

Blanckenberghe et mirent le siége devant l'Écluse. En même temps 4,000

Hollandais s'emparaient de Hulst. Là se bornèrent leurs succès. La

discorde se mit entre Norris et le chef des Hollandais. Les états

généraux portèrent même en Angleterre leurs griefs contre Norris, mais

ces dissensions permirent au comte de Mansfeld de faire avorter tous

les desseins dirigés contre la Flandre.

Sous le gouvernement du comte de Mansfeld, qui remplaça provisoirement

le prince de Parme, quelques combats qui se livrèrent dans le pays de

Waes, et un débarquement du prince Maurice d'Orange sur la côte de

Blanckenberghe, dont le but était de surprendre Bruges, furent les

seuls événements qui marquèrent l'année 1593. Dans les premiers jours

de 1594, l'archiduc Ernest, frère de l'empereur Rodolphe II, arriva

dans les Pays-Bas; mais son administration fut courte, et il mourut à

Bruxelles le 21 février 1595, après avoir confié le gouvernement au

comte de Fuentès, qui le dirigea honorablement.

L'Espagne se trouvait dans une position critique. Une déclaration de

guerre lui avait été adressée par le roi de France. Tandis que les

hostilités reprenaient en Picardie, les Anglais et les Hollandais se

préparaient à inquiéter les Pays-Bas, où depuis longtemps la puissance

espagnole s'était affaiblie d'année en année.

Dans ces circonstances difficiles, le cardinal Albert d'Autriche fut

désigné par Philippe II pour succéder à son frère l'archiduc Ernest.

L'intérêt que le roi d'Espagne avait à ménager l'Allemagne, ne

paraissait pas étranger à ce choix. Le cardinal d'Autriche arriva le

11 février 1596 à Bruxelles. Il se rendit presque aussitôt à l'armée;

cependant n'ayant point assez de forces pour reconquérir Cambray et

Doulens, tombés au pouvoir des Français, ni pour délivrer La Fère,

assiégée par Henri IV, il recourut à une tactique qui est la dernière

ressource des capitaines habiles, et s'éloigna du théâtre de la guerre

pour se porter rapidement avec cinq mille hommes devant Calais. Cette

forteresse, si redoutable, mais mal défendue, fut conquise en neuf

jours, et au moment où le prince Maurice d'Orange arrivait avec la

flotte zélandaise pour secourir les assiégés, il trouva la ville prise

et la citadelle réduite à capituler.

La position de la ville de Calais était tellement importante qu'afin

qu'elle n'échappât plus à la domination de l'Espagne, le cardinal

d'Autriche résolut de la réunir à la Flandre, dont cette ville était

séparée depuis plusieurs siècles. Tous les usages des cités flamandes

y furent introduits et le pays de Calais devint le cinquième membre de

Flandre.

Ardres ne se défendit pas mieux; mais les fertiles campagnes du

Calésis, dévastées par de fréquentes guerres, ne pouvaient

approvisionner le camp espagnol, où la famine engendra de nombreuses

maladies. L'archiduc Albert avait résolu de ramener son armée en

Flandre quand les députés de Bruges et du pays du Franc s'adressèrent

à lui pour le presser d'assiéger Ostende, dont la garnison semait

l'inquiétude dans tout le pays par ses fréquentes excursions. Les

Anglais, qui avaient occupé cette ville, s'étaient retirés pour aller,

avec le comte d'Essex, attaquer Cadix, appelés ainsi à assurer tour à

tour à l'Angleterre l'une des clefs de la mer du Nord et la clef de la

Méditerranée; les Hollandais avaient toutefois envoyé à Ostende une

forte garnison, dont l'Anglais Norris conservait le commandement. Le

projet d'attaquer Ostende fut ajourné, et dans les premiers jours de

juillet le cardinal d'Autriche mit le siége devant Hulst, qui, après

une longue résistance, capitula le 18 août.

L'année suivante, il y eut peu de combats en Flandre. Don Alvarez

d'Aguillar, gouverneur de Dunkerque, fut pris par les Anglais. Il

était très-vieux, et comme les Anglais voulaient le mettre à rançon:

«Combien peut valoir, leur répondit-il, le nombre de jours qu'il me

reste à vivre?»

Quarante-trois années s'étaient écoulées depuis que Charles-Quint

avait résigné le pouvoir suprême. Philippe II était lui-même devenu

vieux, décrépit et infirme. Tous ses desseins contre l'Angleterre et

la France avaient échoué. La longueur de son règne n'avait point suffi

à la pacification des Pays-Bas, et il s'efforçait vainement d'éteindre

l'incendie qu'il avait allumé. S'il est vrai que son ambition avait

appelé dans sa jeunesse l'abdication de son père, elle reçut une

grande leçon quand il sentit que la vie manquait à sa puissance, et

qu'il était devenu nécessaire qu'il consentît, comme Charles-Quint, à

abdiquer la souveraineté des Pays-Bas.

Aux yeux de Philippe II, la possession des Pays-Bas pouvait seule

assurer à ses flottes la liberté de la navigation; mais le trésor

était si complètement épuisé que, lors même que la conclusion d'un

traité avec le roi de France lui eût permis de réunir toutes ses

forces contre les Provinces-Unies, la prudence lui commandait de

songer d'abord au salut même de l'Espagne, _ne tandem Hispania ipsa

propter impotentiam iret in præcipitium_, dit Tassis.

Les mêmes nécessités qui, sous le règne précédent, avaient dicté la

trêve de Vaucelles, préparèrent, cette fois, la paix de Vervins.

Deux hommes illustres de cette époque se réunissaient pour conseiller

la suspension des hostilités: l'un était Juste Lipse; l'autre, le

président Jeannin.

Juste Lipse écrivait: «Je souhaite la paix de toute mon âme, et je la

place au-dessus de tous les biens de la terre; elle est désirée de

tous les bons citoyens; elle sera utile au roi et à la religion; elle

est nécessaire à notre pays. Un peu de repos et quelque tranquillité

seraient déjà beaucoup pour nous dans l'état présent de nos affaires.

Si nous voulons améliorer l'administration civile ou la discipline

militaire, nous n'y parviendrons que difficilement au milieu du bruit

des armes. Déjà nous avons vu faire trop de progrès à la licence et à

la corruption, qui perdent les États et les rois les plus puissants.

Telle est ma pensée: si je me trompe, j'invoque comme excuse mon amour

pour ma patrie.»

Les motifs qui guident le président Jeannin sont tout différents:

«Le roy d'Espagne, dit-il, n'effectuera jamais le désir qu'il a de

donner en apanage à sa fille les Pays-Bas, s'il n'a la paix. Or que

peut mieux désirer Sa Majesté, sinon que le roy d'Espagne exécute ce

conseil, et au lieu de l'avoir pour voisin, tousjours esmulateur et

ennemy par raison d'estat, il ait un prince particulier, foible et

moins à craindre s'il devient ennemy?»

La paix de Vervins fut conclue le 2 mai 1598. Le roi d'Espagne

restituait toutes ses conquêtes, même la ville de Calais. D'autre

part, le roi de France intervenait comme héritier des princes qui

avaient confirmé les priviléges de la Flandre et de l'Artois, pour

exiger que le roi d'Espagne s'engageât à les respecter.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 20 / 29 段