Qu'un vent léger a démonté,
Monstra l'abus de sa devise,
Qu'il n'est besoing que je déduise;
C'estoit un vray soleil de mars,
Mouvant humeurs de toutes parts,
Dont certes vous pouviez comprendre
Qu'aulcun bien n'en deviez attendre.
Le duc d'Alençon était rentré à Anvers, poursuivi par ces témoignages
du mépris populaire. Cet air libre qu'on respirait dans les grandes
communes de la Flandre, pesait sur une poitrine où le cœur battait à
peine. Alors qu'à Gand il prêtait le serment d'être fidèle aux
libertés du pays, il nourrissait déjà en lui-même le projet de les
anéantir. Son inaction à Anvers accroissait son mécontentement; il
s'ennuyait, disait-il, d'être abbé de Saint-Michel.
Depuis que la reine Élisabeth avait dompté en Écosse la rébellion du
duc de Lennox, son zèle pour le duc d'Alençon semblait s'être
refroidi, et elle ne songeait plus à l'épouser. Le duc d'Alençon ne
l'ignorait pas et écoutait volontiers les discours de ses conseillers,
qui l'engageaient à établir violemment sa domination absolue dans les
Pays-Bas.
L'explosion du complot devait s'étendre dans toute la Flandre. Le duc
d'Alençon s'était réservé la direction de la surprise d'Anvers, dont
il espérait s'emparer avec autant de facilité que lorsqu'il avait
enlevé à monsieur d'Inchy la citadelle de Cambray. Il avait réuni près
d'Anvers, outre quelques Anglais sous les ordres du colonel Norris,
environ quatre mille soldats français ou suisses, et ne doutait point
qu'en saisissant l'une des portes, ils pourraient s'introduire
silencieusement dans la ville sans que personne prévît le danger et
pût l'éviter. Cependant, de vagues rumeurs s'étant répandues, les
magistrats jugèrent utile de prendre quelques précautions et firent
tendre les chaînes dans les rues. A mesure que l'inquiétude
s'accroissait, le duc d'Alençon multipliait ses mensongères
protestations. Il offrit d'éloigner de la ville tous ceux de ses
soldats qui y étaient entrés. Il cherchait, par ce moyen, à tromper
les habitants en leur inspirant une aveugle confiance. Un instant les
pressantes remontrances du prince d'Orange avaient ébranlé le duc
d'Alençon dans son projet; mais il l'avait bientôt repris en
remarquant qu'il était trop tard pour envoyer de nouveaux ordres dans
les autres villes de Flandre: une fatale nécessité le poussait en
avant.
C'était le jour de la Saint-Antoine, 17 janvier 1583. Le duc d'Alençon
avait annoncé l'intention d'aller passer en revue tous les hommes
d'armes que le duc de Montpensier et le maréchal de Biron venaient de
lui amener de France, «restant des guerres civiles.» Toutes les
chaînes avaient été enlevées pour le laisser passer; on lui avait
ouvert les portes, et dès qu'il y arriva, ses soldats, pour lui rendre
honneur, se rangèrent aussitôt des deux côtés du pont de la ville. En
ce moment un gentilhomme se laisse choir et feint de s'être rompu la
jambe. C'est le signal convenu. Un désordre apparent se manifeste
autour de lui, lorsque les Français, mettant soudain l'épée à la main,
assaillent les bourgeois et se précipitent dans la ville en criant:
«Ville gagnée!» Dix-sept enseignes d'infanterie, quelques cents
cavaliers se pressent dans les rues. Les bourgeois, qui se tiennent en
armes depuis le commencement du jour, se réfugient dans leurs maisons
et déchargent leurs arquebuses de leurs fenêtres. Une épaisse fumée
enveloppe les assaillants, que des ennemis cachés exterminent de
toutes parts. Les cadavres s'amoncellent à dix pieds de hauteur, et
lorsque les bourgeois, rassasiés de carnage et ne rencontrant plus de
résistance, veulent fermer la porte pour empêcher le duc d'Alençon
d'envoyer de nouveaux secours, ils ne trouvent d'autre obstacle que
les dépouilles sanglantes de leurs ennemis; quinze cents Français ont
péri: on compte parmi les morts trois ou quatre cents gentilshommes,
entre autres un fils du maréchal de Biron et le comte de Saint-Aignan
qui s'est noyé en voulant traverser les fossés de la ville. Le comte
de Fervaques est resté prisonnier avec les seigneurs de la Ferté, de
Saint-Rémy, de Rieux, de Chaumont et plus de deux mille hommes.
Lorsque Catherine de Médicis apprit le massacre de la Saint-Antoine,
on l'entendit s'écrier: «O le grand malheur! Je ne say si dans toutes
les batailles depuis vingt-cinq ans périt autant de noblesse.»
Duplessis-Mornay répéta: «_Nunqam ex spinis uvas._» Philippe II se
contenta de dire: «Mes Flamands valent quelque chose (_Aun mis
Flamengos valen para algo_).»
Cependant, le soir même de la Saint-Antoine le prince d'Orange, qui
avait gardé tout le jour une neutralité douteuse, assembla les
magistrats d'Anvers «et les persuada de se réconcilier avec Son
Altesse, tant pour le tenir de bon naturel, disoit-il, comme pour la
foy qu'ils luy avoient jurée et pour le mal qu'il leur pouvoit advenir
de retomber ès mains des Espagnols.» L'indignation des bourgeois
d'Anvers était encore trop vive pour qu'ils écoutassent ces conseils.
Ils répondirent au prince d'Orange: «Plutôt traiter avec les
Malcontents!»
Le duc d'Alençon s'était retiré de Berchem vers Saint-Bernard, mais il
trouva tout le pays coupé par les inondations. Il fallut se diriger
vers Duffel. Les Français campaient dans l'eau et souffraient beaucoup
du froid et de la disette des vivres. En trois jours et en trois
nuits, 2 ou 3,000 soldats périrent, et cette armée, déjà si affaiblie,
perdit tous ses chevaux et toutes ses bêtes de charge. Ce ne fut
qu'après de longs efforts qu'elle atteignit Termonde. Il lui avait
fallu, pour franchir la faible distance qui sépare cette ville
d'Anvers, dix jours de marche, pendant lesquels les Français n'avaient
vécu que de quelques navets abandonnés dans les champs.
Le complot du duc d'Alençon avait échoué dans les villes de Flandre
comme à Anvers.
Le colonel de Piennes occupait Bruges avec cinq compagnies françaises.
Le 17 janvier, le sieur de Rebours se présenta devant la porte des
Maréchaux avec six autres compagnies, et entra aussitôt dans la ville,
en déclarant qu'il ne s'y arrêterait pas; mais dès qu'il fut arrivé
sur la place du Marché, il fit faire halte à ses troupes. Le sieur de
Piennes n'était pas encore prêt. Deux heures s'écoulèrent: la foule se
groupait autour du marché. Une décharge d'artillerie la força à
s'éloigner. Cependant les sieurs de la Valette, de Piennes et de
Rebours s'étaient rendus à l'hôtel de ville, suivis d'un petit nombre
de soldats, pour signifier aux magistrats les ordres du duc d'Alençon.
L'un des bourgmestres, Pierre Dominicle, était absent, car ce jour
même se célébrait le mariage de sa fille. Tandis qu'on l'envoyait
chercher, le grand bailli, Jacques De Gryse, s'était adressé aux
soldats qui avaient suivi les chefs français. Il leur avait fait
connaître son autorité: il leur avait montré une médaille qu'il avait
reçue du duc d'Alençon lui-même, et leur avait ordonné de quitter la
place du Bourg, qui fut aussitôt occupée par une multitude de
bourgeois armés. «Il faut, dit alors Jacques De Gryse à messieurs de
Piennes et de Lavalette, que vos troupes évacuent immédiatement la
ville.» En effet, les troupes françaises se retirèrent, intimidées par
les préparatifs menaçants qui les entouraient, et après avoir
vainement essayé de délivrer leurs chefs retenus à l'hôtel de ville.
Les magistrats de Bruges achevèrent cette journée agitée et pleine de
fatigues chez le bourgmestre Dominicle. La fête des noces interrompue
par les dangers de la cité fut reprise: l'inquiétude avait fait place
à la joie.
A Ostende, une compagnie française fut désarmée avant qu'elle pût
exécuter ses desseins.
Les Français ne réussirent dans leurs complots que dans quelques
endroits peu importants, c'est-à-dire à Dunkerque, à Dixmude et à
Termonde, stériles avantages qui ne compensaient point d'écrasants et
honteux revers.
Peu de jours après la Saint-Antoine, les Malcontents et le prince de
Parme adressèrent aux villes de la Flandre des lettres pressantes pour
les engager à se soumettre. Un grand nombre de bourgeois s'y
montraient disposés. Mais les états généraux d'Anvers craignaient de
s'être trop compromis pour essayer une réconciliation. Bien que le
prince d'Orange eût vu se soulever contre lui les habitants d'Anvers,
qui l'avaient ramené dans la ville de peur qu'il ne cherchât à se
fortifier dans la citadelle, il profitait de l'influence qu'il
exerçait encore au sein des états pour les encourager dans leurs
craintes. Il leur montrait la France, qui jusqu'alors les avait
soutenus, devenue leur ennemie et ouvrant ses provinces au passage
d'autres armées espagnoles; il leur rappelait qu'ils avaient peu
d'argent, presque point de défenseurs, et qu'ils se trouveraient
placés entre les vengeances du prince de Parme, maître du Hainaut, et
le ressentiment du duc d'Alençon, qui occupait plusieurs forteresses
au centre même de la Flandre.
A l'étonnement de l'Europe entière, deux mois après l'attentat
d'Anvers, le duc d'Alençon et les états, qui naguère encore le
traitaient avec mépris, conclurent une convention où respire une
défiance mutuelle qu'un besoin de secours réciproques peut à peine
déguiser. La crainte des progrès du prince de Parme en était la cause:
le prince d'Orange y intervenait comme médiateur appelé exclusivement
«à joyr du duc d'Alençon comme de l'archiduc Mathias, vrais rois de
cartes,» disait le cardinal de Granvelle.
La convention de Termonde portait que le duc d'Alençon se retirerait à
Dunkerque, où il devait résider, protégé par une garnison de quatre
cents fantassins et de trois cents chevaux. Il s'engageait à licencier
immédiatement tout ce qui lui restait de son armée, c'est-à-dire à peu
près six mille hommes. Les états devaient lui payer quatre-vingt-dix
mille florins, et, afin qu'il n'eût rien à redouter pendant sa
retraite de l'indignation populaire, on lui remit quelques otages qui
devaient l'accompagner jusqu'à Dixmude. C'étaient, entre autres, le
bourgmestre d'Anvers, Philippe de Schoonhoven, Noël de Caron,
bourgmestre du Franc de Bruges, et le président du conseil de Flandre,
Adolphe de Meetkerke. Ils eurent grand'peine à protéger la personne du
duc contre les outrages publics. On avait d'abord arrêté son
itinéraire à travers le pays de Waes, vers Gand, et de là vers
Dunkerque, en suivant le rivage de la mer; mais déjà les habitants du
pays de Waes avaient brisé le pont de Waesmunster et ouvert leurs
digues, de telle sorte que l'eau s'étendait jusqu'aux faubourgs de
Gand. Là aussi on était bien résolu à ne pas livrer passage au duc
d'Alençon. Les paysans rompirent également le pont qui avait été
construit entre Damme et l'Écluse, de crainte que les vaincus, à
défaut de triomphe, ne se fissent redouter par le pillage. Le duc
d'Alençon fut réduit à se diriger de l'Écluse vers Oudenbourg, en
passant aux portes de Bruges, et il poursuivit sa route sans oser
entrer à Nieuport, où il craignait quelque embûche. Enfin, il
atteignit Dunkerque, tandis que son arrière-garde faisait ses adieux à
la Flandre en incendiant Dixmude.
Le duc d'Alençon s'ennuya bientôt de son isolement à Dunkerque, et,
après avoir pendant quelque temps promené au hasard son déshonneur et
son impuissance, il se retira à Paris, près de Catherine de Médicis, à
la maison des Filles repenties, digne asile du héros auquel Brantôme
avait dédié son livre des _Dames galantes_.
Et quel fut pour la France le fruit de sa malheureuse intervention
dans les affaires des Pays-Bas? Un sentiment plus profond de mépris
contre la dynastie de Valois qui fortifia le parti des Guise: _Tanta
indignatione Guisiana familia exarsit_, dit énergiquement Jean de
Taxis.
Progrès de l'anarchie en Flandre. Gand ferme ses portes aux troupes
françaises que les états ont prises à leur solde et rappelle de l'exil
Jean d'Hembyze, élu premier échevin ou bourgmestre. Bruges refuse
aussi de recevoir le gouverneur qu'ont désigné les états, mais c'est
pour lui préférer le prince de Chimay, dont les opinions sont tout
opposées à celles d'Hembyze. Enfin les quatre membres de la Flandre
protestent contre la souveraineté attribuée par les états au duc
d'Alençon et demandent qu'au lieu de s'entourer de vils courtisans, il
ne reparaisse aux Pays-Bas, s'il y doit revenir, qu'avec quelque
lieutenant honorable, tel que le roi Henri de Navarre.
A la faveur de ces divisions, le prince de Parme fait de rapides
progrès. Il s'empare de Dunkerque le 16 juillet. Peu de jours après,
Bergues, Nieuport et Furnes lui ouvrent leurs portes. Il surprend
Dixmude et menace Ostende où Philippe Vander Gracht s'enferme à la
hâte. Menin est abandonné par sa garnison écossaise, qui se retire à
Bruges; Le Sas, Hulst, Axel tombent au pouvoir des Malcontents;
Servais de Steelant, bailli de Waes, leur remet Rupelmonde. A ces
succès se joint une victoire remportée par le prince de Parme, près de
Steenvoorde, où le maréchal de Biron perd trois mille hommes et
trente-six drapeaux.
Les Anglais qui occupaient Termonde, se mutinaient. Ryhove avait toute
autorité sur eux. On craignait que pour les satisfaire il ne les
voulût conduire à Gand pour rançonner la ville. Les bourgeois se
réunirent et résolurent de déposer immédiatement Ryhove. Un vieillard
respectable, Josse Triest, devait le remplacer. Les portes de Gand
furent aussitôt fermées, et des députés furent envoyés à Termonde pour
apaiser les Anglais en leur payant leur solde arriérée. L'un de ceux
qui avaient été choisis refusa cette mission: de là quelques retards.
Ryhove en profita pour s'échapper de Gand. Il fit si bien qu'il arriva
à Termonde avant les députés gantois, et dès qu'ils s'y présentèrent,
ils furent arrêtés et jetés dans une sombre prison; Ryhove les
menaçait même de la question, afin de découvrir, disait-il, s'ils
n'étaient point d'intelligence avec Servais de Steelant.
Ryhove fut aussitôt déclaré traître à Gand, tandis que Jean d'Hembyze
arrivait, avec Dathenus, de Franckenthal, où il s'était retiré près du
duc Casimir. Il venait recevoir de nouveau l'autorité suprême dans sa
patrie. «Dieu soit loué! répétait-on à Gand, Hembyze ne sera point du
party des Franchois, ni de celui du prince d'Orange!» Toutes les rues
retentissaient de chants en son honneur. «Lions de Gand, soyez pleins
de courage, le seigneur d'Hembyze se prépare à défendre la noble
vierge menacée par ses ennemis. Il l'aime comme un fils aime sa mère.
Il l'a entourée de nouveaux boulevards; il lui a fait un trône digne
d'un roi.» Hembyze trouvait toutefois la puissance de Gand bien
diminuée par ses longues divisions. Il n'empêcha point les Malcontents
de s'emparer d'Alost et d'Eecloo. Ses efforts pour assurer la défense
de Gand se bornèrent à faire arrêter Gérard Rym, ancien ambassadeur de
Maximilien à Constantinople, Gilles Borluut, Pierre de Courtewille et
quelques autres bourgeois qu'on accusait de vouloir se séparer du
parti des états; mais il tarda peu à reconnaître que les nécessités de
l'ordre et de la paix étaient trop impérieuses pour se livrer plus
longtemps aux vagues illusions de la fortune, et il leur fit rendre la
liberté en leur permettant de continuer leurs négociations avec les
Malcontents.
Le prince d'Orange, irrité de la décadence de son parti à Gand chercha
à s'en venger en chassant le prince de Chimay de Bruges. Le grand
bailli Jacques de Gryse et les bourgmestres Casembroot et Dominicle,
complètement dévoués à ses intérêts, s'abouchèrent avec le colonel
écossais Boyle, qui devait faire arrêter le prince de Chimay par ses
soldats, mais le complot fut découvert avant qu'il éclatât. Bien qu'un
corps de troupes zélandaises eût été réuni à l'Écluse pour soutenir
les Écossais du colonel Boyle, les bourgeois maintinrent l'ordre; ils
avaient déjà résolu de s'allier aux habitants de Gand pour prendre
part aux mêmes négociations.
Le 10 avril, Ypres avait ouvert ses portes au prince de Parme, et au
bruit de cet important événement, des députés des états se hâtèrent de
se rendre près du duc d'Alençon, afin de hâter une réconciliation qui
était devenue urgente. Les conditions en avaient déjà été réglées:
c'étaient celles que l'on avait adoptées, douze ans auparavant, aux
conférences de Fontainebleau: la souveraineté du duché de Brabant et
des comtés de Flandre et de Hainaut pour le duc d'Alençon: celle du
comté de Hollande pour le prince d'Orange.
Les villes d'Ypres et d'Ostende devaient être remises aux Français, et
il était à peu près convenu que si le duc d'Alençon mourait sans
enfants, les états accepteraient le roi de France pour son successeur.
Ce fut dans ces circonstances que le duc d'Alençon publia son
manifeste du 29 mars 1584: «Très-chers, très-aymés et féaux, nous ne
pouvons bonnement imaginer par quelle raison vous avez esté induicts à
prester l'oreille aux faulses inventions et cauteleux appasts que nous
avons entendu avoir esté mis en avant par vos ennemis, qui ont
tellement enchanté et charmé vos esprits à l'induction et persuasion
d'aucuns appostés à telles trahisons par ung misérable gaing, qu'il
semble que, les yeulx bandés, despourveus de tout sentiment, vous
soyez prests, comme par ung jugement divin, à estre précipités en la
fosse effroyable d'éternelle misère et calamité. Vous allez vous
précipiter dans ung feu brûlant, vous désunissant par une légèreté
trop grande des aultres provinces, avecq lesquelles estes liés par
serment et fidélité, chose si déplaisante à Dieu, vengeur du serment
rompu et mesprisé, estans en oultre espécialement obligés en nostre
endroict d'un aultre récent, remarquable et solemnel; et, quant bien
vous ne seriez retenus par vostre propre conscience, quelle seureté
attendez-vous des Espaignols, que vous avez chassés honteusement,
meurtris et tués en tous les endroicts de vostre ville, spollié le roy
d'Espaigne de son propre héritage, abattu de vos portaux et lieux plus
éminens ses armoiries, esleu, choisy et receu ung aultre prince et
seigneur, estably nouvelles lois, ordonnances et conseil, osté
l'exercice de la religion catholique, dont il est très-pernicieux
observateur et protecteur, vendu publicquement les biens
ecclésiastiques et des domaines? Demeurez fermes, comme vous devez, en
l'union que vous avez promise, si vous aymez vostre patrie, honneur,
réputation, repos. Est-il raisonnable, maintenant que la France vous
regarde de sy bon œil, d'amollir vos cœurs et deffaillir de
couraige, vous, entre aultres, qui avez osé maintenir vos loix et
libertés avec les armes contre les plus grands princes, quand ils les
ont volu abastardir et opprimer? Croyez que nous ne vous défauldrons
en ce besoing, espérans de vous aller bientost délivrer, les armes à
la main, de l'oppression qui vous est maintenant faicte, et nous
n'espargnerons aucune chose dépendant de nostre pouvoir et authorité,
ny meismes nostre propre vie, que nous exposerons à tout hazard pour
vostre conservation et salut.»
Cependant le duc d'Alençon était déjà atteint d'un flux de sang qui
devait terminer ses jours comme ceux de son frère Charles IX, et le 10
juin 1584, il rendit le dernier soupir à Château-Thierry.
«Considérez, ô Belges, écrivait un poète flamand, les tristes
destinées de la maison de Valois. Le roi qui rechercha l'amitié des
Turcs, vit ses mains chargées de chaînes. Son fils Henri périt au
milieu d'une fête. Après lui disparaît François encore à la fleur des
ans. Charles s'abreuve des tristes poisons de la haine et de la mort.
Henri, coupable du meurtre des Guise, périt lui-même victime d'un
meurtre, et c'est dans une ville obscure que le duc d'Alençon, rejeté
par les Belges, voit se terminer ses vices et ses espérances. Tels
sont les tristes fruits de l'alliance des lis avec les infidèles!»
Parmi les lettres de condoléance adressées à Catherine de Médicis, il
en est deux très-curieuses. L'une, dictée par des regrets qui
paraissent sincères, est du prince d'Orange: il exhorte Henri III à
recueillir l'héritage de son frère en intervenant dans les Pays-Bas.
Dans la seconde, la reine Élisabeth exprime sa douleur en affirmant
que la figure de son cœur est le portrait d'un cœur sans âme et que
la mort seule pourra la consoler.
Henri III songea peut-être à accepter, comme on le lui conseillait,
l'héritage du duc d'Alençon; car il chargea monsieur des Pruneaux de
savoir à quelles conditions les états désiraient «de se remettre entre
ses bras.»--On lit ailleurs que les états offraient «de mettre entre
ses mains les villes de l'Écluse et d'Ostende, les seules qu'ils
possédassent, et plusieurs autres promesses tant d'argent que des
cités qui, par la suite, se pourroient conquérir.»
Les victoires du duc de Parme modifièrent les projets de Henri III, et
Pierre Brulart fut chargé d'annoncer aux états «que Sa Majesté étoit
marrye de voir leurs affaires en si mauvais train par les progrès du
prince de Parme. Et pour le regard des offres qu'ils font à sadicte
Majesté, semblables à celles que demandoit monseigneur son frère, elle
les prie de considérer que depuis ce temps-là les choses sont
tellement changées qu'elle pense que quand mondict sieur vivroit
encore il feroit grand doubte d'entrer en ce party, eux n'estant plus
maistres de la ville de Bruges. Et puis ils doivent penser qu'il se
pouvoit entreprendre plusieurs choses par Monsieur, lesquelles, estant
en luy excusables, ne se trouveroient estre de mesme en Sa Majesté,
qui s'est toujours faict cognoistre prince amateur du repos public de
la chrestienté. Si elle entroit en traité avec lesdits estats, cela
donneroit occasion très-grande de jalousie aux princes voisins, de
sorte que pour ces raisons Sa Majesté ne peut entrer en aucune
convention avec lesdicts estats, qu'elle prie Dieu de vouloir bien
conseiller, estant d'ailleurs preste à leur faire tous les bons
offices qu'elle pourra, sans se faire tort, ni offenser sa réputation
envers les princes ses voisins et le général de la chrestienté, ayant
estimé qu'il valoit mieux leur faire dire franchement ce que dessus
que de les amuser davantage, les priant de prendre le tout en bonne
part.»
En effet, le prince de Parme faisait chaque jour de nouveaux progrès.
Les députés de Bruges, entre lesquels se trouvaient Nicolas Despars,
Olivier Nieulant et le doyen des tisserands, Luc Vande Velde,
s'étaient déjà rendus près de lui; et, le 24 mai, après une assez
longue négociation, ils signèrent une convention qui fut proclamée le
lendemain, à Bruges, par les soins du duc d'Arschoot.
Cette convention, qui fut accueillie avec de vives manifestations de
joie, était divisée en vingt-trois articles. Les premiers contenaient
l'amnistie de tous les délits politiques, la confirmation des
priviléges du pays du Franc et de Bruges, la promesse que cette ville
serait déchargée de toute garnison et ne supporterait d'autres impôts
que ceux qu'elle aurait librement votés. Les habitants s'engageaient,
de leur côté, à renoncer à toute alliance autre que celle du roi. Les
autres articles reproduisaient les principales clauses de la
pacification de 1576 et du traité de Marche-en-Famène.