confident intime du prince d'Orange, les réfuta dans un long discours.
Il insista sur l'urgent besoin qu'éprouvaient les Pays-Bas de voir le
souverain y résider comme sous la domination si prospère des ducs de
Bourgogne. Les malheurs du règne de Philippe II en étaient la preuve.
Pouvait-on craindre que le duc d'Alençon attentât aux franchises des
Pays-Bas dont la plupart avaient été octroyées par des princes issus
comme lui de la maison royale de France? Il ne s'agissait point de
fonder une nouvelle forme de gouvernement, mais de conserver celle
dont avaient joui nos ancêtres. Ne pouvait-on pas, d'ailleurs, fixer
les limites de son pouvoir, afin qu'il n'oubliât point que les peuples
de la Flandre n'obéissent qu'à leurs lois et jamais à des lois
étrangères?
Quelques députés catholiques combattirent à la fois le projet de
demander un gouverneur à Élisabeth et celui de s'adresser au duc
d'Alençon, de crainte de provoquer des hostilités de la part du roi
d'Espagne; mais l'avis de Philippe de Marnix, appuyé par le prince
d'Orange, prévalut, et une ambassade solennelle fut envoyée en France
pour offrir au duc d'Alençon la souveraineté des Pays-Bas.
Enfin, le 19 septembre 1580, un traité est signé au Plessis-lez-Tours,
lieu de funeste mémoire dans les annales de la royauté française aussi
bien que dans celles de la liberté flamande.
Les états généraux élisent le duc d'Alençon duc de Brabant, marquis de
Namur, comte de Flandre et de Hainaut.
S'il laisse plusieurs enfants, «il sera au choix desdits estats de
prendre celui qu'ils jugeront mieux convenir.» En cas de minorité, la
tutelle appartiendra aux états.
Le duc d'Alençon maintiendra tous les priviléges et ne pourra point
lever d'impôt sans l'assentiment des états.
Les états généraux pourront se réunir aussi souvent qu'ils le jugeront
convenable.
Le duc d'Alençon sera tenu de choisir les commandants des forteresses
parmi les officiers qui lui seront proposés par les états généraux.
La paix de religion sera observée.
Le duc d'Alençon assurera aux états généraux des Pays-Bas l'alliance
de son frère le roi de France «contre tous ennemis, fust-ce «le roi
d'Espagne.» Il est bien entendu toutefois, «que les Pays-Bas ne
seront incorporés à la couronne de France, ains demeureront sous leurs
lois, coutumes et priviléges anciens.»
On cherchera de plus à conclure d'étroites alliances avec la reine
d'Angleterre, les rois de Danemark, de Portugal, de Suède, d'Écosse et
de Navarre, les princes de l'Empire et les villes de la hanse
teutonique.
Le duc d'Alençon sera tenu de suffire aux frais du gouvernement et à
ceux de la guerre «tant avec les moyens qu'il aura eus du roi son
frère que les siens.» Les états généraux se contentent d'y joindre un
subside de deux millions quatre cent mille florins.
Le général de l'armée sera choisi par les états généraux: l'officier
qui commandera les troupes françaises, devra également être agréé par
les états, et il est entendu qu'elles ne pourront point être mises en
garnison dans les forteresses et qu'elles devront en tout cas quitter
le pays «quand les états généraux le requerront.»
On verra, du reste, par quels moyens l'on peut, en congédiant
l'archiduc d'Autriche, «lui donner raisonnable satisfaction et
contentement.»
Comment le duc d'Alençon avait-il amené le prince d'Orange à se
montrer le complaisant instrument de ses projets? En associant
l'ambition de celui qui le servait à la sienne propre, et en
démembrant d'une souveraineté encore si douteuse la Hollande et la
Zélande, pour en faire l'apanage héréditaire du Taciturne qui, si
souvent, avait protesté de son désintéressement et qui cette fois
s'engageait «à faire en toute occasion au prince français humble
service et à procurer en tout et partout l'avancement de sa grandeur
par dessus toutes choses[14].»
[14] Il faut reproduire en entier, en conservant la bizarre
orthographe du duc d'Alençon, le texte de cette convention, que
j'ai retrouvé à Hatfield parmi les papiers secrets de la reine
Elisabeth:
«Nous, Fransois, duc d'Anjou, en ratifian la promesse que nostre
cher et bien-aimé le sieur des Pruneaux a fait à mon cher cousin
le prinse d'Orange, le neufiesme d'aout dernier passé, promettons
audit sieur, tantost que les estas nous aron choueszy pour prinse
souverain de tous les Païs-Bas, nous emploierons nostre autorité
anvers les peuples pour recompanser ledit sieur prinse et
l'aquiter des grans deptes dont il est hobligé en Allemagne pour
la levée des armées qu'il a conduites contre les Espagnols pour la
délivrance dudit païs, et en oultre à rezon des grans et
incroïables travaux portés par ledit sieur prinse, avecque les
pertes des grans biens qu'il a soufert, nous acorderons et
acordons dès à sete heure que ledit sieur prinse et ses houers
desandans en drouecte ligne demeurent prinses et seigneurs
souverins de Holande et Zélande et Uutrec et en général ce qui est
des dépandanses dudit gouverneman; prometons en fouez et parole de
prinse le mintenir et défendre anvers tous et contre tous sans
aucune exzansion, comme aussy ledit prinsse jure et promet de
demeurer en bonne et ferme intelliganse, comunication, amitié
saincte et parfaite avecque nous, nous faire à toutes hocasions
très-humble servisse et procurer an tout et partout l'advanseman
de nostre grandeur pardessus toutes chozes. Et en confirmasion de
ce que dessus, nous avons souscript ce et signé les prézantes de
nostre main, à Cotras, se 29 décembre 1580.»
Le duc d'Alençon s'était hâté de faire signer la paix avec les
huguenots à Fleix-sur-Dordogne, et il s'occupa dès ce moment du soin
de réunir une armée. Il prit à son service MM. de Fervaques, de Biron
et de Rochepot. Il créa M. de Sully grand maréchal de l'armée, et lui
promit la vicomté de Gand, dont il avait été déshérité par son oncle
pour motif de religion, et, de plus, douze mille écus de rente en
terres voisines des siennes. Le roi de Navarre avait toutefois fait
tous ses efforts pour dissuader de cette entreprise un ami qui devait
un jour devenir son ministre. «Ce prince, lui disait-il, que vous
allez maintenant servir, me trompera bien, s'il ne trompe tous ceux
qui se fieront en luy, et surtout s'il aime jamais ceux de la
religion, ny leur fait aucuns avantages, car je scay pour luy avoir
ouy dire plusieurs fois qu'il les hayt comme le diable dans son cœur,
et puis a le cœur si double et si malin, a le courage si lasche, le
corps si mal bâty, et est tant inabile à toutes sortes de vertueux
exercices, que je ne me saurois persuader qu'il fasse jamais rien de
généreux, ny qu'il possède heureusement les honneurs, grandeurs et
bonnes fortunes qui semblent maintenant luy estre préparées.» Tel est
le récit de Sully. Walsingham et le duc de Bouillon confirment le
portrait que traçait le roi de Navarre. Walsingham ne trouve à faire
l'éloge de ce prince, qui avait reçu au berceau le prénom si mal
justifié d'Hercule, qu'en le comparant à Pepin le Bref; mais il
ajoute, en parlant de la légèreté de son esprit: «qu'il a de la plume
en son cerveau.» Le duc de Bouillon écrit de lui: «Monsieur eut la
petite vérole en telle malignité qu'elle le changea du tout, l'ayant
rendu mesconnoissable, le visage lui étant demeuré tout creusé, le nez
grossi avec difformité, les yeux appetissés et rouges, de sorte qu'il
devint un des plus laids hommes qu'on voyoit, et son esprit n'estoit
plus si relevé qu'il estoit auparavant.»
Flamans, ne soyez estonnez
Si à François voyez deux nez;
Car par droit, raison et usage,
Fault deux nez à double visage.
On racontait aussi qu'un jour qu'il avait fait tirer son horoscope,
n'obtenant aucune réponse sur ce qui flattait le plus son ambition, il
insista pour en avoir une: «Je ne voulois rien dire touchant la
royauté, lui répondit le devin, car ny vos mains, ny votre face, ny
votre horoscope, ny aucun astre ne vous promettent ny félicité, ny
grandeur de longue durée.»
Des lettres de Philippe II étaient arrivées à Paris le 17 mars 1581.
Elles menaçaient la France de la guerre, si elle secourait le duc
d'Alençon, mais elles n'eurent d'autre résultat que de faire publier
par Henri III, au son de trois trompettes, dans les rues de Paris, une
défense publique de continuer les armements, défense peu sincère et
dès lors mal observée.
Rien ne doit arrêter dans sa marche rapide le mouvement
insurrectionnel des Pays-Bas: on proclame à Gand, le 21 août, la
déchéance de Philippe II. Les uns saluent avec joie cette déclaration,
parce qu'elle semble anéantir à jamais la domination espagnole dans
les Pays-Bas; d'autres n'aspirent qu'à l'établissement d'un pouvoir
régulier qui mette fin à l'anarchie. Le duc d'Alençon étant
catholique, on crut devoir à cette occasion rendre la liberté aux
évêques de Bruges et d'Ypres, retenus depuis trois ans prisonniers. Le
premier fut échangé contre Bouchard d'Hembyze; le second contre un
ministre calviniste.
Le duc d'Alençon avait déjà quitté Château-Thierry, où s'était
assemblée son armée; elle comprenait environ quatre mille mercenaires
indisciplinés, qui marchaient pieds nus et à peine couverts de
quelques vêtements en lambeaux. La plupart n'avaient pas d'épée; leur
premier exploit fut de piller la Picardie, et ce fut à grand'peine que
le duc d'Alençon parvint à les réunir autour de lui à Cambray, où il
entra le 18 août.
Monsieur d'Inchy, que la reine Marguerite y avait vu, y résidait
encore, et, selon le traité du Plessis-lez-Tours, il commandait dans
la citadelle pour les états.
Cependant le duc d'Alençon témoigna à monsieur d'Inchy le désir qu'il
l'y priât à dîner, et il lui promit de s'y rendre sans ses officiers
et ses gardes du corps. Le seigneur d'Inchy, plein de bonne foi et
trop empressé à reconnaître les anciennes bontés de la reine de
Navarre, demanda un délai de deux jours à cause de la disette des
vivres, puis il invita le duc d'Alençon et soixante des principaux
seigneurs de sa suite. Le jour du festin étant arrivé, il se rendit au
devant du prince, entre huit et neuf heures du matin. Tous les
préparatifs avaient été faits avec une grande pompe. Une musique
harmonieuse se faisait entendre. Le sieur d'Inchy portait lui-même aux
convives une large coupe où pétillait le vin, mais le duc d'Alençon le
força de s'asseoir près de lui.
Le festin durait depuis quelque temps lorsqu'on vint annoncer à voix
basse à monsieur d'Inchy que quelques serviteurs du duc d'Alençon
paraissaient aux portes de la citadelle. «Hé bien! hé bien! qu'on les
laisse entrer; il n'y a mie danger, m'est à voir, répondit le
gouverneur.»--«Monsieur, continua-t-il en s'adressant au duc
d'Alençon, ce sont les gardes de Votre Altesse qui veulent entrer, et
c'est bien fait, car vous avez tout pouvoir céans.» Par trois fois le
sire d'Inchy reçut le même avis; trois fois il n'y fit aucune
attention. Le duc d'Alençon se contentait de répondre par un signe de
tête et souriait en regardant ses amis; mais lorsque de nouveau un des
serviteurs du gouverneur vint lui parler à l'oreille, celui-ci changea
de couleur, ses yeux étincelaient de colère, et frappant la table de
ses deux mains: «Comment! éteindre la mèche de mes gens et désarmer
mes soldats! Hé! monseigneur, qu'est cecy? Je ne pense mie que Votre
Altesse entende cela. Je ne l'ay pas desservy. Ce seroit me faire trop
de tort et mal récompenser mes services.--Ce n'est rien, monsieur
d'Inchy, repartit le duc d'Alençon; j'y pourvoyerai et vous
contenteray avant que de partir d'icy.» Puis il lui promit dix mille
livres de rente et le gouvernement de la ville de Château-Thierry,
mais Baudouin d'Inchy ne répondait point; il comprenait autrement
l'honneur que le duc d'Alençon et maudissait en pleurant sa perfide
ingratitude. Peu de jours après, il chercha la mort dans un combat.
Là se borna la campagne du duc d'Alençon. Ne recevant point de
secours ni de la France, où les factions se réveillaient, ni de
l'Angleterre, où l'on semblait l'estimer assez peu, il résolut de
passer lui-même la mer, afin de hâter la conclusion de son alliance
avec Élisabeth.
Ce projet remontait à 1571, et il n'avait échoué à cette époque que
parce que les ministres anglais avaient paru y attacher comme
condition préalable la restitution de Calais, tandis que les ministres
français les pressaient de se contenter de Flessingue. Néanmoins il
n'avait pas été complètement abandonné, et en 1575 Élisabeth avait
avancé de l'argent au duc d'Alençon pour l'aider à lever des reîtres
allemands dans la guerre des Malcontents. Davidson, ambassadeur
anglais en Flandre, s'était montré en 1579 contraire à ces
négociations matrimoniales. En 1581 elles sont reprises par Henri III,
qui mêle à ces démarches je ne sais quelles folles préoccupations de
se faire donner par la reine d'Angleterre des troupes de limiers,
d'ours et de dogues. Élisabeth ne s'en offense point: elle sait que le
duc de Lennox et les autres partisans de Marie Stuart sont prêts à
prendre les armes en Écosse, et il est utile qu'ils ne soient pas
soutenus par la France. Aussi a-t-elle soin d'adhérer non-seulement au
contrat de mariage proposé par le maréchal de Cossé, mais même au
protocole des formalités de la célébration religieuse: elle déclare
qu'elle a le cœur tout français; elle désire seulement d'être
déchargée des dépenses qui résulteront de la guerre entreprise par le
duc d'Alençon en Flandre, où elle redoute pour lui quelques désastres
«tant par ces yvrognes de Flamands que pour avoir une forte armée en
tête et le prince de Parme comme victorieux.»
Élisabeth favorisait d'autant plus le duc d'Alençon qu'elle espérait
que sa domination ne se maintiendrait aux Pays-Bas qu'autant qu'il
était nécessaire pour allumer entre la France et l'Espagne une guerre
dont l'Angleterre profiterait seule. «Cette Circé d'Élisabeth, dit un
historien, empoisonnoit tous les princes catholiques de ses breuvages
emmiellés; la France luy faisoit l'amour pour le duc d'Alençon, la
maison d'Austriche estoit dans la même passion pour un fils de
l'Empereur, et de part et d'autre on fermoit les yeux aux intrigues
qu'elle entretenoit contre les deux monarchies avec les huguenots de
France et les Gueux de Flandre.»
Peu de jours après l'arrivée du duc d'Alençon à Londres, son mariage
avec la reine d'Angleterre sembla définitivement résolu; mais on
doutait encore si Élisabeth, en encourageant un espoir qu'elle
désavouait secrètement, n'était pas uniquement guidée par le désir de
fortifier le parti du duc d'Alençon dans les Pays-Bas. Quoi qu'il en
soit, ce fut avec un éclat tout royal qu'il s'embarqua sur la Tamise,
le 8 février 1582, pour retourner en Flandre. Onze jours après, il
faisait son entrée solennelle à Anvers. Le prince d'Orange, qui avait
senti s'appuyer sur son épaule la main glorieuse de Charles-Quint prêt
à abdiquer, voulut revêtir du manteau ducal le duc d'Alençon, qui s'y
opposa en disant: «Laissez-moi faire, je l'attacherai si bien qu'il ne
tombera jamais de mes épaules.»
Dès ce moment le duc d'Alençon s'intitula: «François, fils de France
frère unique du roi, par la grâce de Dieu duc de Lothier, de Brabant,
de Luxembourg, de Gueldre, d'Alençon, d'Anjou, de Touraine, de Berry,
d'Évreux et de Château-Thierry, comte de Flandre, de Zélande, de
Hollande, de Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et
Beaufort, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines,
défenseur de la liberté belgique.»
Ce prince, si ambitieux dans ses titres, était à peine à Anvers depuis
quelques jours que son orgueil le faisait déjà détester, et peu s'en
fallut que le peuple, ému par une tentative de meurtre dirigée contre
le prince d'Orange, ne le massacrât aveuglément avec tous les siens.
De ceux qui le suivaient, les uns étaient des capitaines
d'aventuriers, fameux par leurs cruautés; les autres, d'infâmes
mignons perdus de débauches. Ils offraient au peuple le spectacle de
leurs incessantes querelles. Saint-Luc et Gauville se battirent en
duel dans la chambre du duc d'Alençon. Le prince d'Orange gémissait
sur ce qui se passait et reportait ses souvenirs au temps de
Charles-Quint.
Il était en même temps un autre sujet de murmures pour les habitants
des villes de Flandre. On avait résolu d'exiger de chacun d'eux, sous
les peines les plus sévères, qu'ils jurassent de résister au roi
d'Espagne, et ce serment, rédigé sous l'influence du prince d'Orange,
comprenait aussi l'engagement de rester fidèles aux États-Unis des
Pays-Bas.
_Un bon bourgeois de la ville de Gand, qui ressentait amèrement les
calamités de sa ville_, formulait ainsi ses plaintes:
«Oncques les misérables Pays-Bas n'ont estés si barbarement tirannisés
comme par nos propres patriots. Qui vit jamais tyranniser les âmes et
consciences jusques de contraindre les gens à perjurer les sermens
prestés volontairement et les forcer à en faire aultres contre leur
volonté ou que on les bannit sans forme de justice? Et ceulx qui
feront ce serment par crainte, est-il croyable qu'ils ne retournent
plustost à observer ce qu'ils estiment avoir juré légitimement que ce
qu'ils trouvent avoir perjuré contre leurs consciences? On veut
establir la tirannie du prince d'Orange, qui se pense faire seigneur
du pays. Voyez par quelles ruses il nous a amusés! Dans le
commencement il n'a parlé que de rétablissement de priviléges et
anciennes coustumes et de liberté de consciences. Par son beau dire,
il attira Jehan d'Hembyse. Cependant, on ne nous a rendu que les
priviléges propres à tumultuer: des utiles, que chaque mestier voye ce
qui en est, mais on nous fait plus nouvelletés que oncques on ne vit.
Quand ont nos devanchiers veu en notre ville de Gand telle auctorité
que celle des Dix-Huit ou celle qu'a le conseil de guerre, lequel ne
sert que à dévorer nostre peuple qui, anciennement, n'avoit chef ni
capitaines que les doyens quand on fit jadis si grandes choses?... Le
prince d'Orange a chassé Jehan d'Hembyze et maistre Pierre Dathenus
hors de la ville et des pays desquels ils sont naturels, ce que n'est
le prince... Il a fait grand bailli Rihove, public et infâme
meurtrier, à perpétuelle honte de la ville de Gand... Il a professé
quatre fois diverses religions publicquement, sans ce qu'il fait
accroire de soy aux anabaptistes... Il est mari de deux femmes
ensemble, et la seconde a esté ravie de son monastère... Que disoient
les lettres de Sainte-Aldegonde? Que le prince estoit si rusé qu'il
tromperoit bien la petite et la grande Altesse, appelant la petite
l'archiduc Mathias et la grande le duc d'Alençon. Par le serment
auquel il nous force, il espère dominer seul. Pensez-y, doyens qui
avez en charge le peuple, revendiquer vostre vraie liberté.»
Cinq mois s'étaient écoulés lorsque le duc d'Alençon quitta Anvers
pour aller visiter la Flandre. Il se rendit à l'Ecluse en passant par
Flessingue, et de là à Bruges, où il arriva le 17 juillet.
Un complot assez semblable à celui de Jaureguy y fut presque aussitôt
découvert. Celui qui le dirigeait, était un capitaine du duc
d'Alençon, nommé Salcedo. Fils d'un Espagnol qui avait servi avec zèle
le parti huguenot jusqu'à ce qu'il pérît à la journée de la
Saint-Barthélemy, il s'était enrôlé lui-même dans l'armée du duc
d'Alençon lors de son entrée à Cambray, et ne l'avait pas quitté
depuis lors.
Pendant qu'on l'interrogeait, un de ses complices (c'était un Italien
nommé François Baza), étant venu pour le voir, fut également arrêté et
soumis à la torture; deux jours après, il se frappa d'un coup de
couteau dans sa prison, mais sa mort ne lui épargna pas les horreurs
du supplice: une sentence de la cour du Bourg de Bruges ordonna que
ses restes seraient mis en quartier, et un gibet fut érigé à chaque
porte de la ville pour les recevoir; on y avait attaché l'inscription
suivante, «escrite de grandes lettres romaines:»
«Cestuy est Francisco Baza, Italien, appréhendé et convaincu de
trahison, ayant entrepris d'empoisonner ou d'oster par aultre moyen la
vie à Son Alteze et à monsieur le prince d'Orange, et ce, par le
commandement du prince de Parme, général de l'armée du roy d'Espagne.»
Salcedo seul cherchait à gagner du temps. Bien que tout annonce que,
comme Jaureguy, il ne fût qu'un assassin vulgaire qui voulait obtenir
les ducats auxquels le roi d'Espagne avait mis à prix la tête du
prince d'Orange, il fit tous ses efforts pour agrandir sa tentative,
et le bruit se répandit de toutes parts que ce complot reposait sur de
vastes et mystérieuses intrigues. Salcedo déclara d'abord qu'il avait
reçu quatre mille ducats du prince de Parme; puis il prétendit qu'un
agent des Guise lui avait remis, à Nancy, six mille écus. Il espérait
ainsi prolonger la procédure et la faire évoquer à Paris. En effet, le
sieur de Bellièvre, instruit de ces révélations, le réclama et le fit
mener au château de Vincennes. Christophe de Thou, président du
parlement, poursuivit avec lenteur et prudence le cours de ses
interrogatoires, si importants et si nombreux que les fatigues qu'ils
lui causèrent, le conduisirent au tombeau.
Salcedo avait été condamné à être écartelé sur la place de Grève. Le
roi, la reine et toute la cour s'étaient rendus dans une des galeries
de l'hôtel de ville, magnifiquement ornée en leur honneur. Le
président Bresson et plusieurs conseillers du parlement étaient
présents lorsque Salcedo, conduit au supplice, déclara qu'il n'avait
accusé les Guise qu'afin de sauver sa vie. «O le meschant homme!
s'écria Henri III; voire le plus meschant dont j'aye oncques ouy
parler!» Déjà le supplice de l'écartèlement allait commencer, et les
chevaux, obéissant à l'aiguillon du bourreau, s'éloignaient avec
effort, lorsque la duchesse de Mercœur, épouvantée de ce cruel
spectacle, obtint que Salcedo fût livré au bourreau, qui l'étrangla.
Conformément à la sentence, ses membres furent exposés sur les quatre
principales portes de Paris. Henri III envoya la tête du coupable au
duc d'Alençon pour qu'il la fît exposer aussi en Flandre, et comme
l'ambassadeur d'Espagne se plaignait qu'il fît acte d'autorité hors du
royaume, il répondit qu'on écrivît à son frère, «qu'il en fist des
petits pâtés, s'il vouloit.»
Pendant que le procès de Salcedo occupait Paris, le parlement et la
cour, le duc d'Alençon se faisait inaugurer comme comte de Flandre à
Gand, presqu'en présence des soldats du duc de Parme, qui, maîtres
d'Audenarde, s'avançaient souvent jusqu'aux portes de la ville. Dans
les premiers moments il fut reçu avec quelque enthousiasme. Tous les
bourgeois s'étaient réunis en armes dans les rues. Une femme
représentait la vierge endormie au giron du lion, cette vieille
personnification de la liberté gantoise. Autour d'elle, dix-sept cents
jeunes filles montées sur des colonnes, un flambeau d'une main, une
couronne de lauriers de l'autre, figuraient, comme aux temps antiques,
des Victoires, brillants symboles qui n'empruntent à la fortune que
ses ailes.
Ici, la Paix adressait au prince français ces vers:
Ta prudence céleste a réuny les cœurs
Des François tous bouillans en guerre parricide:
La Flandre attend de toy comme de son Alcide
Un pareil bénéfice et fin de ses malheurs.
Plus loin, l'Histoire indiquait du doigt le labarum, en disant:
Le zéleux Constantin, d'une main vengeresse,
S'oppose à un tyran pour sauver les Romains;
Sois nostre Constantin, prince de grand'prouesse,
Nous délivrant aussy des tyrans inhumains.
Des tables étaient dressées dans toutes les rues. Les hérauts semaient
l'or et l'argent. On criait: _Vive le comte de Flandre!_ et le duc
d'Alençon multipliait ses promesses de rétablir la prospérité du pays.
Vêtu d'hermine et la couronne sur le front, il avait juré
solennellement de maintenir tous ses priviléges et toutes ses
franchises.
Au bout de quelques heures, toutes ces illusions étaient détruites. Le
peuple, témoin de l'insolence des serviteurs du duc d'Alençon, ne
croyait plus aux protestations de leur maître. Un double événement,
résultat du hasard, lui paraissait d'un fâcheux augure. Un orage avait
éclaté. La pluie éteignit les flambeaux des Victoires, et le vent
renversa une pyramide où se trouvait un soleil avec la devise du duc
d'Alençon: _Fovet et discutit_, ce qui donna lieu à ces vers: