bâtard de Rommerswalle. «Ryhove l'ayant reçeu dans la maison
eschevinale ainsy qu'il sortoit de la chambre avecq Josse d'Hembyse, y
rentra de rechief pour le lire, et sans y faire un long séjour,
retournant fort eschauffé et altéré au visage, chargea ledict
Rommerswalle de dire aux prisonniers qu'il leur présenteroit bien tost
le vin, mais ce seroit sans boire ni manger.» On racontait que l'on
avait aussi entendu la fille de Ryhove, mariée au seigneur de
Mortagne, dire tout haut «que plus tost que les prisonniers
sortissent, elle-même leur couperoit la gorge.» Les échevins firent
prier les prisonniers de ne pas mécontenter Ryhove.
Pour se rendre compte de l'effroi qui régnait à Gand, il faut rappeler
qu'une nouvelle sédition, non moins furieuse que celles de 1566, y
avait éclaté le 9 mars. Les Gueux avaient envahi tous les lieux où le
culte catholique venait d'être rétabli et y avaient arraché les
prêtres de la chaire et de l'autel. Jean Bette, Josse Triest, Philippe
de Grutere et d'autres honorables bourgeois qu'ils y trouvent livrés à
la prière, voient leurs jours menacés. Les Gueux veulent renverser
jusqu'aux pierres qui racontent la puissance de la Flandre et le génie
de ses architectes inspirés par la foi ardente des siècles du
moyen-âge. Ils commencent à démolir successivement l'église de
Saint-Pierre, si célèbre entre toutes celles de la Flandre, celles de
Saint-Martin d'Ackerghem et de Sainte-Catherine de Wondelghem, et
leurs mains sacriléges renversent en même temps les mausolées des
cimetières. L'une des tombes brisées à Wondelghem renfermait les
restes du père et de la mère de Ryhove, mais Ryhove ne put rien pour
les protéger contre des fureurs qu'il avait lui-même pris plaisir à
exciter, et ils furent abandonnés aux vents et aux oiseaux du ciel.
Le 15 mai 1579, on résout dans une assemblée des échevins et des
notables de Gand que si la paix ne se fait point à Cologne, «lesdits
de Gand renonceront à la souveraineté du roi d'Espaigne avecq promesse
de n'entrer jamais dans aulcun contrat de réconciliation que par
commun advis de tous les confédérés d'Utrecht; que au mestier de Gand
ne s'admettra l'exercice d'autre religion que de la réformée; que tous
magistrats des chastellenies et plat pays seront abolis et annexés aux
villes, et sera faict de tous deux un corps hors duquel sera choisy et
créé tel magistrat que conviendra; que l'on advisera sur l'égalité des
contributions avecq les autres villes et provinces de l'union
d'Utrecht; que l'on formera ung corps de conseil pour le quartier de
Gand pour résoudre et deffinir toutes matières d'estat, police et
guerre; qu'il y aura six électeurs pour renouveler la loy, dont deux
prins hors la commune et général peuple, respectivement bons
patriotes, le tout sans préjudice des droits, coustumes et priviléges;
au contraire.»
Progrès du parti des Malcontents. Le comte d'Egmont entra à Bruxelles
et se retira après s'être retranché, le 5 juin 1579, sur la place du
Marché, aux mêmes lieux où à pareil jour le roi d'Espagne, dont il
essayait de rétablir l'autorité, avait fait mourir son père. Le comte
d'Egmont répara cet échec en s'emparant peu de jours après de Ninove.
Dix jours après la malheureuse tentative du comte d'Egmont, les
prisonniers du Princen-Hof (l'arrestation de Champagny à Bruxelles a
accru leur nombre) parviennent à s'évader par un escalier secret que
connaît seul le seigneur d'Erpe, car «il se ressouvient que au temps
qu'il avoit esté page et que la reine de Hongrie, gouvernante des
Pays-Bas, avoit esté logée dans cette maison, il avoit esté par cette
mesme montée au quartier des dames.» Ils gagnent heureusement les
portes de la ville, mais leurs inquiétudes se renouvellent quand ils
n'aperçoivent pas les chevaux sur lesquels ils comptent. L'évêque de
Bruges marche difficilement. Dès qu'il a fait une lieue, il déclare
qu'il lui est impossible de continuer, et il faut se résoudre à le
laisser à Mariakerke, dans une maison où ses compagnons trouvent un
guide qui les conduit chez le bailli de Lovendeghem. Après s'être
quelques moments reposés dans un bois, ils poursuivent leur route vers
Lootenhulle et de là vers Caneghem, en passant près du château de
Poucke. Cependant la faim et la fatigue les réduisent à s'arrêter dans
un pauvre cabaret qui s'offre à leurs regards. L'enseigne du
_Princen-Hof_ qu'il porte, leur paraît toutefois de mauvais augure, et
à peine s'y sont-ils assis pour dîner d'œufs, de pain et de lait,
qu'ils croient reconnaître autour d'eux quelques soldats déguisés.
Ils s'éloignent aussitôt, mais leurs terreurs s'accroissent à chaque
pas. Un de leurs guides les abandonne; plus loin ils découvrent entre
les arbres des hommes inconnus qui semblent les attendre. Ils se
détournent et s'engagent précipitamment dans un autre chemin, quand
ils entendent retentir derrière eux le cri: «Tuez les traîtres!»
L'évêque d'Ypres et les seigneurs d'Ecke et de Champagny sont saisis
et reconduits à Gand avec l'évêque de Bruges, dont l'asile est révélé
par le guide de Mariakerke. Plus agiles ou plus heureux, les seigneurs
d'Erpe et de Rasseghem se dérobent par la fuite à leurs ennemis et
parviennent à atteindre Roulers, où ils sont rejoints le lendemain par
François de Sweveghem, qui est resté pendant vingt-quatre heures caché
dans les blés.
De nouvelles insultes attendaient à Gand les fugitifs, qui vinrent y
reprendre leurs chaînes. Ils n'échappèrent peut-être au dernier
supplice que grâce à une lettre du baron de Montigny, qui menaça les
magistrats de Gand de représailles, si l'on traitait les prisonniers
«aultrement que leur qualité mérite.»
Les désordres qui agitaient Gand, s'étaient reproduits à Audenarde et
à Termonde.
A Bruges, les magistrats avaient convoqué les bourgeois, le 27 juin,
pour leur faire accepter l'Union d'Utrecht. Ils s'étaient assurés de
l'assentiment des doyens des métiers; mais les bourgeois refusèrent
avec énergie d'imiter leur exemple. «L'Union d'Utrecht, disaient-ils,
garantit la liberté de religion; pourquoi, à peine est-elle signée,
que déjà l'on a chassé d'Utrecht les prêtres catholiques? Si nous
voulons conserver la religion de nos pères, il faut que nous
repoussions de toutes nos forces des propositions dictées par la
mauvaise foi.»
Mouvement catholique à Bruges. Jérôme De Mol est proclamé capitaine de
la ville; on arrête l'un des bourgmestres du Franc, Noël de Caron,
chez qui l'on trouve une lettre par laquelle le prince d'Orange
l'exhorte à lui faire donner le gouvernement de la Flandre. Tous les
bourgeois prennent les armes, mais la porte d'Ostende est livrée
pendant la nuit à huit enseignes écossaises du régiment de Balfour,
qui fait arrêter Jérôme De Mol au moment où il cherche à traverser les
fossés de la ville. Balfour était célèbre par sa cruauté et ses
pillages; son nom devait passer au dix-septième siècle à l'un des
plus farouches convenentaires écossais.
Les destinées de la Flandre flottaient désormais entre Jean d'Hembyze
et le prince d'Orange. Hembyze dominait ses collègues et chassait de
Gand, comme suspects de dévouement au prince d'Orange, Lanoue et
Bonnivet, qui blâmaient ses fureurs; d'un autre côté, le prince
d'Orange s'appuyait sur la jalousie des collègues d'Hembyze. Les
principaux (c'étaient Ryhove, Borluut, Grutere et Uutenhove)
envoyèrent des agents à Anvers, et il fut convenu que Ryhove, comme
grand bailli de Flandre, inviterait Hembyze à se rendre chez lui et le
ferait aussitôt arrêter.
Hembyze, ignorant le complot, se laissa tromper. Cependant, à peine
avait-il été retenu prisonnier qu'une violente sédition éclata, grâce
au zèle de ses amis: «On arrête le bourgmestre!» criait le peuple.
Non-seulement il délivra Hembyze, mais il menaça aussi de sa fureur
Ryhove et ses complices. Borluut jugea prudent de fuir à Anvers. Les
autres inventèrent d'astucieuses excuses, et Hembyze, cherchant à
prouver qu'il était trop puissant pour qu'un complot pût être
dangereux pour son autorité, feignit de croire qu'elles étaient
sincères; en même temps il profita d'une occasion si favorable pour
faire renouveler, en présence de quelques bandes de pillards appelées
du dehors, le corps de la magistrature, où il conserva les fonctions
de premier échevin de la keure ou bourgmestre, qu'il occupait depuis
le mois de janvier 1578.
Le prince d'Orange avait vainement cherché à interposer sa médiation
pour prévenir le triomphe complet d'Hembyze. La lettre qu'il adressa,
le 24 juillet, aux magistrats de Gand, était destinée à rétablir les
choses dans l'état où elles se trouvaient lors de l'explosion du
complot dont Borluut avait accepté seul la responsabilité:
«Combien que ma vie passée et les services faicts au pays, avec tant
de pertes et travaulx, doibvent rendre assez suffisant tesmoignage de
ma fidellité, tellement qu'il ne debvroit estre besoing que je
respondisse aultre chose sinon ce que mes faicts tesmoignent,
touteffois, pour éviter les inconvéniens, que je crains davantaige sur
le pays en général, et mesmes sur la ville de Gand que sur moy en
particulier, je n'ay voulu laisser de vous faire entendre que je suis
bien adverti qu'aulcuns, ayans peult-estre des desseings à part, font
courir divers bruicts, assçavoir que je serai pour faire recepvoir un
prince estrangier, avec lequel j'aurai quelque traicté; mais je vous
prie de considérer que nous avons tant d'ennemis et avons parmi nous
tant de gens qui en font tous les jours des nouvelles, que je serois
fort marri qu'il y eust aulcun prince estrangier qui peult à mon
occasion se rendre ennemi de ce pays. Mais, Dieu mercy, je ne suis pas
si peu cognoissant que je ne sache bien qu'il fault nécessairement
traicter, soit de paix, soit de guerre, soit d'alliance avec le gré du
peuple, vous priant d'entendre qu'il n'est pas raisonnable qu'un
chascun soit averti des causes par quoi les gouverneurs parlent d'une
façon ou d'aultre. Je pense au plus tôt m'acheminer en Flandre pour
aider, avec nostre bon advis et de tous bons patriotes, de redresser
toutes choses comme il est bien nécessaire... Cependant, je vous prie
ne permettre qu'il se face aulcune nouvelleté en vostre ville,
espérant vous faire cognoistre, tant au temps du renouvellement de la
loi que par toutes aultres voyes, le grand désir que j'ay de veoir la
gloire de Dieu advancée en vostre ville florissante et en bon repos.»
Le prince étranger dont parlait Guillaume d'Orange, était le duc
d'Alençon, avec qui de nouvelles négociations étaient entamées depuis
quelques mois, grâce au concours de Ryhove et de ses amis. Hembyze,
qui les attaquait si vivement, reproduisit les mêmes accusations dans
un manifeste dicté par l'orgueil du triomphe, où il déclarait que
désormais la souveraineté ne résidait plus que dans les communes de
Flandre. Il haranguait lui-même le peuple et lui exposait ses projets
en lui promettant que Gand, indépendante et assez forte pour se
défendre elle-même contre tous, deviendrait bientôt la Genève du Nord
et verrait le commerce l'enrichir de nouveau de ses bienfaits. Il
rappelait sans cesse les anciennes franchises de Gand, et disait que
le temps était venu de fonder une liberté universelle. Dans ses
rapports avec les magistrats de Bruxelles, il invoquait, comme ayant
conservé toute sa force, le traité conclu en 1339 entre la Flandre et
le Brabant par Jacques d'Artevelde. Déjà revivaient sous ses auspices
les formes anciennes de l'élection des doyens, et l'un de ses premiers
soins avait été de rétablir la milice de la Verte-Tente.
Cependant l'assemblée des membres de Flandre, où dominaient les amis
de Ryhove, refusa de seconder Hembyze. Elle donna le gouvernement du
pays au prince d'Orange, à cette condition que la paix de religion ne
serait plus maintenue, et le prince d'Orange renonça, pour accepter
ces fonctions importantes, au rôle de modérateur, qui pouvait l'en
rendre digne.
Au moment où Guillaume de Nassau s'engageait ainsi de plus en plus
dans un parti si peu digne de sa prudence et de sa renommée,
Marguerite de Parme arrivait au camp espagnol, qu'elle quitta presque
aussitôt, après s'être convaincue de la triste situation des choses:
elle ne devait plus revoir la Flandre, mais elle en retrouva les
souvenirs jusqu'en Italie, où elle acheva ses jours dans la ville
d'Aquila, qui lui rappelait les exploits de Robert de Béthune.
Cependant la lutte dont la Flandre était le théâtre, entrait dans de
nouvelles voies. Hembyze, trop faible pour résister à Guillaume de
Nassau, s'était éloigné de Gand sous le prétexte d'aller examiner
quelques fortifications que l'on faisait au Sas. Là, il se cacha dans
un bateau qui devait partir le lendemain; mais quelques-uns de ses
amis, indignés de sa pusillanimité, l'y découvrirent et le forcèrent à
retourner à Gand, où il s'enferma aussitôt dans sa maison. Sa présence
rendit quelque force et quelques espérances à ses partisans. Ils
s'assemblèrent et demandèrent qu'on créât Hembyze capitaine de la
ville; mais le prince d'Orange ne les écouta point: il manda Hembyze
près de lui et le rendit responsable de tous les troubles que l'on
susciterait en son nom Hembyze, intimidé, quitta de nouveau Gand le 29
août et parvint, cette fois, à s'embarquer au Sas sans être reconnu.
On apprit depuis qu'après avoir traversé la Hollande, il s'était rendu
en Allemagne près du duc palatin Casimir.
«Naguère, dit une chanson du temps, Hembyze dominait Gand par son
orgueil..., aujourd'hui c'est en tremblant et la poitrine pleine de
soupirs qu'il lui adresse ses adieux.»
Le prince d'Orange ne s'éloigna de Gand qu'après avoir vu échouer une
tentative des Malcontents. Il parut à Bruges pour calmer l'agitation
de ses amis trop zélés, qui accusaient les magistrats du Franc d'avoir
soutenu Jérôme De Mol, et demandaient la suppression de leur
juridiction. Noël de Caron aida le prince d'Orange à éteindre des
plaintes qui eussent été un nouvel aliment de discorde entre les trois
villes de Gand, de Bruges et d'Ypres.
Jamais la Flandre n'avait été plus malheureuse qu'à cette déplorable
époque[13]. Le prince d'Orange n'était que trop souvent réduit à
fermer les yeux sur les excès des Gueux, dont il craignait de
s'attirer la haine, et déjà le rêve de l'indépendance flamande
qu'avait formé Hembyze, s'était évanoui: il n'était resté, de
l'édifice qu'il avait voulu fonder, que les désordres qui en avaient
été la base. Siger Van Maele écrit le tableau des événements
contemporains sous le titre de _lamentations_. Un autre écrivain de
cette époque répète douloureusement le vers de Sénèque:
O Patria! tales intueor vultus tuos!
[13] Tanta calamitas vigebat in Flandria ut nec jura, nec leges
servarentur. Nihil nisi crudelis grassatio, cædes, rapinæ,
vincula, carceres, latrocinia ubique audiebantur. Homines
criminibus aperti per septennium continuarunt tyrannidem tanta
crudelitate ut bonos omnes vitæ suæ tæderet. _Chron. Trunch._, p.
660 (d'après Gerulf Borlunt, moine de Tronchiennes). Miserias
Flandrorum quas ab anno 1578 usque ad annum 1580 pertulerunt,
nullus crederet. Audivimus e sene per quadriennium pagos, villas,
domus, ædificia vacua fuisse, agros, prata, paludes, rus
universas vere desertas: agricolis dispersis omnia sylvescebant.
Lupi etiam non pauci per campos vagabantur, quin et canes ut fame
rabidi iis similes conjungebantur adeo ut dicerentur mixti
generare. Unde et contingebat ut fierent hominivori. _Hist. ep.
Ypr._, p. 113.--A Lokeren, dix-sept personnes furent, en un an,
mangées des loups. De Somerghem à Bruges, le pays était désert et
inculte. En 1584, il n'y avait à Wulveringhen que cinq habitants;
à Vinckhem, on n'en comptait que trois. La situation ne
s'améliora guère les années suivantes:
Het jaer vyf en tachtig viel een iegelyk zwaer,
'T jaer ses en tachtig door armoede bedorven,
En in 't jaer seven en tachtig van honger gestorven.
Ce fut en ce moment où l'anarchie semblait atteindre les dernières
limites, que fut publié le fameux édit de proscription de Philippe II
contre le prince d'Orange «comme le chef et l'auteur principal de tous
les troubles de la chrétienté»: c'était l'apologie du tyrannicide
proclamé par la royauté, apologie qui fut dépassée en violence par
celle du ministre Villiers, et qui, dès lors, ne servit qu'à rendre
impossible toute réconciliation entre les Provinces-Unies et le roi
d'Espagne.
A Gand, Ryhove conserve l'autorité sous la protection même du prince
d'Orange. Le 25 septembre on interroge les habitants de Gand sur les
conditions proposées par le prince de Parme, en offrant une pension
annuelle à tous ceux qui les rejetteront. Le 3 octobre, la
délibération continue, et l'on proclame le même jour ennemis du pays
ceux qui ont approuvé les négociations commencées aux conférences de
Cologne. Une ordonnance des magistrats caractérise cette situation;
elle porte qu'il est défendu de se promener dans les rues, et elle a
pour but de s'assurer de trouver chez eux tous les bourgeois
catholiques, afin de les expulser au même moment de cette ville qui se
vante d'être, au milieu des Pays-Bas, l'asile de la liberté politique
et religieuse.
A Bruges, les prêtres et les bourgeois les plus honorables furent
exilés, les églises furent détruites ou profanées: la basilique de
Notre-Dame, fondée au huitième siècle par saint Boniface, devint une
étable, la chapelle des moines de Staelyzer, une grange; celle de
Saint-Basile, dont les comtes et les princes ne s'approchaient qu'avec
vénération, fut convertie en magasin. Jean Perez de Malvenda s'était
hâté de cacher chez lui la sainte relique que l'on devait à la piété
de Thierri d'Alsace.
Il fallut, pour relever la religion aux yeux des impies qui ne
l'invoquaient plus que pour masquer leur scepticisme et pour justifier
leurs violences, un de ces fléaux providentiels qui, en révélant à
chacun de nous la faiblesse et la vanité de son orgueil, nous
apprennent que Dieu, auteur de la foi, a placé ici-bas la charité pour
que nous retrouvions plus haut l'espérance. La peste se déclara en
Flandre, et elle put seule suspendre les fureurs des factieux, qui
s'arrêtèrent frappés de respect devant quelques-unes de ces
religieuses qu'ils outrageaient la veille, et qui avaient obtenu de
rester à Bruges afin de braver d'autres périls en secourant les
malheureux. Les Colettines, les sœurs noires du monastère du
Chataignier et celles de l'hôpital de Saint-Jean, humbles femmes sans
appui et sans protection au milieu des bandes féroces des iconoclastes
et des Gueux, étaient les monuments vivants de la religion près des
pestiférés qui en avaient brisé eux-mêmes les monuments construits de
marbre et de pierre.
Une famine cruelle frappa bientôt ceux qu'épargna la peste, de sorte
qu'en peu de mois, racontent des témoins oculaires, il mourut
quatre-vingt mille personnes. Le nombre des habitants des campagnes
qui avaient fui les ravages des gens de guerre, était si considérable,
que toutes les rues étaient couvertes de familles qui n'avaient point
d'abri. Le son lugubre de la sonnette du fossoyeur ne cessait de
retentir; les cimetières n'étaient plus assez vastes. Ce fut au milieu
des débris de ses édifices dévastés, au milieu du silence que la mort
laisse après elle, que Bruges descendit du rang qu'elle conservait
encore parmi les villes des Pays-Bas, pour devenir ce qu'elle est
aujourd'hui l'image vaine d'une grandeur éclipsée, triste ruine qui
raconte d'autres ruines: _famosum antiquitatis flandricæ sepulcrum_,
dit Gramaye.
Tel fut l'état de la Flandre dans ces désastreuses années, et il faut
ajouter aux fléaux de la peste et de la famine le fléau de la guerre.
Les Malcontents conquirent Alost, Renaix, Grammont et Courtray. Les
Écossais du colonel Balfour s'en vengèrent en s'emparant de Menin, qui
fut pillé. Lanoue défit un parti de Malcontents près de Marquette, et
occupa Becelaere et Warneton. Il obtint un succès plus important en
escaladant Ninove, où il prit le comte d'Egmont. Au mois de mai il
assiégeait Ingelmunster, et il avait quitté son camp avec quelques
troupes pour se diriger vers Lille, lorsqu'il reçut l'avis de la
marche du vicomte de Gand, et se vit réduit à retourner sur ses pas;
mais il arriva trop tard pour soutenir les siens, et fut lui-même fait
prisonnier; telle était la renommée de son courage que les Malcontents
refusèrent pendant longtemps d'accepter de lui une rançon quelque
élevée qu'elle pût être, et ce ne fut qu'après cinq ans de captivité
qu'il fut échangé contre le comte d'Egmont.
Au mois de juillet les Malcontents essayèrent inutilement de
surprendre Gand, où était arrivé le prince de Condé. Le prince de
Parme, plus heureux, reconquit Maestricht.
Ravages des _Vrybuyters_. «Il y avoit aussi, dit Jean Stratius, un
autre genre d'ennemis qui s'appelloit _Vreybutres_, c'est-à-dire,
brigands ou voleurs de grands chemins, avec lesquels nulle justice ne
se pouvoit entremesler. Ils se levèrent contre les Espagnols quand,
devant la venue de don Juan, on les voulut chasser par force d'armes,
et depuis le nombre d'iceux vint à croistre tellement que l'on ne
trouvoit un seul passage sûr en tout le pays.»
Des négociations secrètes avaient été entamées par Catherine de
Médicis devenue favorable aux huguenots. Elle voulait faire épouser
le duc d'Alençon à Élisabeth, afin que rien ne s'opposât à ce qu'il
reçût la souveraineté des Pays-Bas. Le duc d'Alençon, mécontent de la
réconciliation de l'Artois et du Hainaut avec le roi d'Espagne,
flattait les huguenots comme sa mère. Il recherchait dans les Pays-Bas
l'amitié du prince d'Orange, qui pouvait seul faire réussir ses
desseins.
Guillaume de Nassau avait formé le projet d'abjurer publiquement
l'autorité du roi d'Espagne, qui avait été toujours reconnue, au moins
nominalement, par les Gueux, dont le premier serment avait été de
rester _fidèles jusqu'à la besace_. Il réunit à Anvers les députés des
diverses provinces et leur exposa que les nécessités de la guerre et
des discordes intérieures exigeaient impérieusement qu'ils élussent
quelque prince illustre pour les gouverner. Cette opinion prévalut,
mais lorsqu'il fallut choisir dans les pays voisins l'héritier des
ducs de Brabant et des comtes de Flandre, de vives contestations
éclatèrent.
Les députés de Gand opinèrent pour que l'on déférât l'autorité à la
reine d'Angleterre. Ils remontraient que la France était si affaiblie
par ses propres discordes que l'on n'en pouvait espérer aucun secours
important, et que si elle recouvrait sa puissance avec la paix, il
n'en était que plus dangereux de se donner à un prince qui, en
recueillant la couronne par la mort de son frère, pourrait devenir
pour les Pays-Bas un maître aussi impitoyable que Philippe II, et
d'autant plus redoutable que son bras, suspendu sur la tête de leurs
populations, pourrait en un moment les écraser. On trouvait, au
contraire, en Angleterre une nation heureuse et florissante. La reine
Élisabeth protégeait la religion réformée qui était aussi dans les
Pays-Bas celle que menaçait le roi d'Espagne. Les ports de
l'Angleterre étaient voisins de ceux de la Flandre. Quelques heures
suffisaient pour que les secours dont on aurait besoin, parvinssent
aussitôt qu'on les réclamerait. L'Océan unissait étroitement
l'Angleterre aux Pays-Bas, et déjà le commerce avait cimenté les liens
réciproques des deux nations. Enfin, la nature même du gouvernement de
l'Angleterre devait être considérée. En France le roi était absolu, et
le duc d'Alençon avait été élevé dans les principes d'une autorité
illimitée. L'Angleterre, où l'on voyait Élisabeth consulter le
parlement dans toutes les affaires importantes, offrait seule une
monarchie tempérée par la liberté.