Les prisonniers protestèrent dans un mémoire qui fut remis par le

bâtard de Rommerswalle. «Ryhove l'ayant reçeu dans la maison

eschevinale ainsy qu'il sortoit de la chambre avecq Josse d'Hembyse, y

rentra de rechief pour le lire, et sans y faire un long séjour,

retournant fort eschauffé et altéré au visage, chargea ledict

Rommerswalle de dire aux prisonniers qu'il leur présenteroit bien tost

le vin, mais ce seroit sans boire ni manger.» On racontait que l'on

avait aussi entendu la fille de Ryhove, mariée au seigneur de

Mortagne, dire tout haut «que plus tost que les prisonniers

sortissent, elle-même leur couperoit la gorge.» Les échevins firent

prier les prisonniers de ne pas mécontenter Ryhove.

Pour se rendre compte de l'effroi qui régnait à Gand, il faut rappeler

qu'une nouvelle sédition, non moins furieuse que celles de 1566, y

avait éclaté le 9 mars. Les Gueux avaient envahi tous les lieux où le

culte catholique venait d'être rétabli et y avaient arraché les

prêtres de la chaire et de l'autel. Jean Bette, Josse Triest, Philippe

de Grutere et d'autres honorables bourgeois qu'ils y trouvent livrés à

la prière, voient leurs jours menacés. Les Gueux veulent renverser

jusqu'aux pierres qui racontent la puissance de la Flandre et le génie

de ses architectes inspirés par la foi ardente des siècles du

moyen-âge. Ils commencent à démolir successivement l'église de

Saint-Pierre, si célèbre entre toutes celles de la Flandre, celles de

Saint-Martin d'Ackerghem et de Sainte-Catherine de Wondelghem, et

leurs mains sacriléges renversent en même temps les mausolées des

cimetières. L'une des tombes brisées à Wondelghem renfermait les

restes du père et de la mère de Ryhove, mais Ryhove ne put rien pour

les protéger contre des fureurs qu'il avait lui-même pris plaisir à

exciter, et ils furent abandonnés aux vents et aux oiseaux du ciel.

Le 15 mai 1579, on résout dans une assemblée des échevins et des

notables de Gand que si la paix ne se fait point à Cologne, «lesdits

de Gand renonceront à la souveraineté du roi d'Espaigne avecq promesse

de n'entrer jamais dans aulcun contrat de réconciliation que par

commun advis de tous les confédérés d'Utrecht; que au mestier de Gand

ne s'admettra l'exercice d'autre religion que de la réformée; que tous

magistrats des chastellenies et plat pays seront abolis et annexés aux

villes, et sera faict de tous deux un corps hors duquel sera choisy et

créé tel magistrat que conviendra; que l'on advisera sur l'égalité des

contributions avecq les autres villes et provinces de l'union

d'Utrecht; que l'on formera ung corps de conseil pour le quartier de

Gand pour résoudre et deffinir toutes matières d'estat, police et

guerre; qu'il y aura six électeurs pour renouveler la loy, dont deux

prins hors la commune et général peuple, respectivement bons

patriotes, le tout sans préjudice des droits, coustumes et priviléges;

au contraire.»

Progrès du parti des Malcontents. Le comte d'Egmont entra à Bruxelles

et se retira après s'être retranché, le 5 juin 1579, sur la place du

Marché, aux mêmes lieux où à pareil jour le roi d'Espagne, dont il

essayait de rétablir l'autorité, avait fait mourir son père. Le comte

d'Egmont répara cet échec en s'emparant peu de jours après de Ninove.

Dix jours après la malheureuse tentative du comte d'Egmont, les

prisonniers du Princen-Hof (l'arrestation de Champagny à Bruxelles a

accru leur nombre) parviennent à s'évader par un escalier secret que

connaît seul le seigneur d'Erpe, car «il se ressouvient que au temps

qu'il avoit esté page et que la reine de Hongrie, gouvernante des

Pays-Bas, avoit esté logée dans cette maison, il avoit esté par cette

mesme montée au quartier des dames.» Ils gagnent heureusement les

portes de la ville, mais leurs inquiétudes se renouvellent quand ils

n'aperçoivent pas les chevaux sur lesquels ils comptent. L'évêque de

Bruges marche difficilement. Dès qu'il a fait une lieue, il déclare

qu'il lui est impossible de continuer, et il faut se résoudre à le

laisser à Mariakerke, dans une maison où ses compagnons trouvent un

guide qui les conduit chez le bailli de Lovendeghem. Après s'être

quelques moments reposés dans un bois, ils poursuivent leur route vers

Lootenhulle et de là vers Caneghem, en passant près du château de

Poucke. Cependant la faim et la fatigue les réduisent à s'arrêter dans

un pauvre cabaret qui s'offre à leurs regards. L'enseigne du

_Princen-Hof_ qu'il porte, leur paraît toutefois de mauvais augure, et

à peine s'y sont-ils assis pour dîner d'œufs, de pain et de lait,

qu'ils croient reconnaître autour d'eux quelques soldats déguisés.

Ils s'éloignent aussitôt, mais leurs terreurs s'accroissent à chaque

pas. Un de leurs guides les abandonne; plus loin ils découvrent entre

les arbres des hommes inconnus qui semblent les attendre. Ils se

détournent et s'engagent précipitamment dans un autre chemin, quand

ils entendent retentir derrière eux le cri: «Tuez les traîtres!»

L'évêque d'Ypres et les seigneurs d'Ecke et de Champagny sont saisis

et reconduits à Gand avec l'évêque de Bruges, dont l'asile est révélé

par le guide de Mariakerke. Plus agiles ou plus heureux, les seigneurs

d'Erpe et de Rasseghem se dérobent par la fuite à leurs ennemis et

parviennent à atteindre Roulers, où ils sont rejoints le lendemain par

François de Sweveghem, qui est resté pendant vingt-quatre heures caché

dans les blés.

De nouvelles insultes attendaient à Gand les fugitifs, qui vinrent y

reprendre leurs chaînes. Ils n'échappèrent peut-être au dernier

supplice que grâce à une lettre du baron de Montigny, qui menaça les

magistrats de Gand de représailles, si l'on traitait les prisonniers

«aultrement que leur qualité mérite.»

Les désordres qui agitaient Gand, s'étaient reproduits à Audenarde et

à Termonde.

A Bruges, les magistrats avaient convoqué les bourgeois, le 27 juin,

pour leur faire accepter l'Union d'Utrecht. Ils s'étaient assurés de

l'assentiment des doyens des métiers; mais les bourgeois refusèrent

avec énergie d'imiter leur exemple. «L'Union d'Utrecht, disaient-ils,

garantit la liberté de religion; pourquoi, à peine est-elle signée,

que déjà l'on a chassé d'Utrecht les prêtres catholiques? Si nous

voulons conserver la religion de nos pères, il faut que nous

repoussions de toutes nos forces des propositions dictées par la

mauvaise foi.»

Mouvement catholique à Bruges. Jérôme De Mol est proclamé capitaine de

la ville; on arrête l'un des bourgmestres du Franc, Noël de Caron,

chez qui l'on trouve une lettre par laquelle le prince d'Orange

l'exhorte à lui faire donner le gouvernement de la Flandre. Tous les

bourgeois prennent les armes, mais la porte d'Ostende est livrée

pendant la nuit à huit enseignes écossaises du régiment de Balfour,

qui fait arrêter Jérôme De Mol au moment où il cherche à traverser les

fossés de la ville. Balfour était célèbre par sa cruauté et ses

pillages; son nom devait passer au dix-septième siècle à l'un des

plus farouches convenentaires écossais.

Les destinées de la Flandre flottaient désormais entre Jean d'Hembyze

et le prince d'Orange. Hembyze dominait ses collègues et chassait de

Gand, comme suspects de dévouement au prince d'Orange, Lanoue et

Bonnivet, qui blâmaient ses fureurs; d'un autre côté, le prince

d'Orange s'appuyait sur la jalousie des collègues d'Hembyze. Les

principaux (c'étaient Ryhove, Borluut, Grutere et Uutenhove)

envoyèrent des agents à Anvers, et il fut convenu que Ryhove, comme

grand bailli de Flandre, inviterait Hembyze à se rendre chez lui et le

ferait aussitôt arrêter.

Hembyze, ignorant le complot, se laissa tromper. Cependant, à peine

avait-il été retenu prisonnier qu'une violente sédition éclata, grâce

au zèle de ses amis: «On arrête le bourgmestre!» criait le peuple.

Non-seulement il délivra Hembyze, mais il menaça aussi de sa fureur

Ryhove et ses complices. Borluut jugea prudent de fuir à Anvers. Les

autres inventèrent d'astucieuses excuses, et Hembyze, cherchant à

prouver qu'il était trop puissant pour qu'un complot pût être

dangereux pour son autorité, feignit de croire qu'elles étaient

sincères; en même temps il profita d'une occasion si favorable pour

faire renouveler, en présence de quelques bandes de pillards appelées

du dehors, le corps de la magistrature, où il conserva les fonctions

de premier échevin de la keure ou bourgmestre, qu'il occupait depuis

le mois de janvier 1578.

Le prince d'Orange avait vainement cherché à interposer sa médiation

pour prévenir le triomphe complet d'Hembyze. La lettre qu'il adressa,

le 24 juillet, aux magistrats de Gand, était destinée à rétablir les

choses dans l'état où elles se trouvaient lors de l'explosion du

complot dont Borluut avait accepté seul la responsabilité:

«Combien que ma vie passée et les services faicts au pays, avec tant

de pertes et travaulx, doibvent rendre assez suffisant tesmoignage de

ma fidellité, tellement qu'il ne debvroit estre besoing que je

respondisse aultre chose sinon ce que mes faicts tesmoignent,

touteffois, pour éviter les inconvéniens, que je crains davantaige sur

le pays en général, et mesmes sur la ville de Gand que sur moy en

particulier, je n'ay voulu laisser de vous faire entendre que je suis

bien adverti qu'aulcuns, ayans peult-estre des desseings à part, font

courir divers bruicts, assçavoir que je serai pour faire recepvoir un

prince estrangier, avec lequel j'aurai quelque traicté; mais je vous

prie de considérer que nous avons tant d'ennemis et avons parmi nous

tant de gens qui en font tous les jours des nouvelles, que je serois

fort marri qu'il y eust aulcun prince estrangier qui peult à mon

occasion se rendre ennemi de ce pays. Mais, Dieu mercy, je ne suis pas

si peu cognoissant que je ne sache bien qu'il fault nécessairement

traicter, soit de paix, soit de guerre, soit d'alliance avec le gré du

peuple, vous priant d'entendre qu'il n'est pas raisonnable qu'un

chascun soit averti des causes par quoi les gouverneurs parlent d'une

façon ou d'aultre. Je pense au plus tôt m'acheminer en Flandre pour

aider, avec nostre bon advis et de tous bons patriotes, de redresser

toutes choses comme il est bien nécessaire... Cependant, je vous prie

ne permettre qu'il se face aulcune nouvelleté en vostre ville,

espérant vous faire cognoistre, tant au temps du renouvellement de la

loi que par toutes aultres voyes, le grand désir que j'ay de veoir la

gloire de Dieu advancée en vostre ville florissante et en bon repos.»

Le prince étranger dont parlait Guillaume d'Orange, était le duc

d'Alençon, avec qui de nouvelles négociations étaient entamées depuis

quelques mois, grâce au concours de Ryhove et de ses amis. Hembyze,

qui les attaquait si vivement, reproduisit les mêmes accusations dans

un manifeste dicté par l'orgueil du triomphe, où il déclarait que

désormais la souveraineté ne résidait plus que dans les communes de

Flandre. Il haranguait lui-même le peuple et lui exposait ses projets

en lui promettant que Gand, indépendante et assez forte pour se

défendre elle-même contre tous, deviendrait bientôt la Genève du Nord

et verrait le commerce l'enrichir de nouveau de ses bienfaits. Il

rappelait sans cesse les anciennes franchises de Gand, et disait que

le temps était venu de fonder une liberté universelle. Dans ses

rapports avec les magistrats de Bruxelles, il invoquait, comme ayant

conservé toute sa force, le traité conclu en 1339 entre la Flandre et

le Brabant par Jacques d'Artevelde. Déjà revivaient sous ses auspices

les formes anciennes de l'élection des doyens, et l'un de ses premiers

soins avait été de rétablir la milice de la Verte-Tente.

Cependant l'assemblée des membres de Flandre, où dominaient les amis

de Ryhove, refusa de seconder Hembyze. Elle donna le gouvernement du

pays au prince d'Orange, à cette condition que la paix de religion ne

serait plus maintenue, et le prince d'Orange renonça, pour accepter

ces fonctions importantes, au rôle de modérateur, qui pouvait l'en

rendre digne.

Au moment où Guillaume de Nassau s'engageait ainsi de plus en plus

dans un parti si peu digne de sa prudence et de sa renommée,

Marguerite de Parme arrivait au camp espagnol, qu'elle quitta presque

aussitôt, après s'être convaincue de la triste situation des choses:

elle ne devait plus revoir la Flandre, mais elle en retrouva les

souvenirs jusqu'en Italie, où elle acheva ses jours dans la ville

d'Aquila, qui lui rappelait les exploits de Robert de Béthune.

Cependant la lutte dont la Flandre était le théâtre, entrait dans de

nouvelles voies. Hembyze, trop faible pour résister à Guillaume de

Nassau, s'était éloigné de Gand sous le prétexte d'aller examiner

quelques fortifications que l'on faisait au Sas. Là, il se cacha dans

un bateau qui devait partir le lendemain; mais quelques-uns de ses

amis, indignés de sa pusillanimité, l'y découvrirent et le forcèrent à

retourner à Gand, où il s'enferma aussitôt dans sa maison. Sa présence

rendit quelque force et quelques espérances à ses partisans. Ils

s'assemblèrent et demandèrent qu'on créât Hembyze capitaine de la

ville; mais le prince d'Orange ne les écouta point: il manda Hembyze

près de lui et le rendit responsable de tous les troubles que l'on

susciterait en son nom Hembyze, intimidé, quitta de nouveau Gand le 29

août et parvint, cette fois, à s'embarquer au Sas sans être reconnu.

On apprit depuis qu'après avoir traversé la Hollande, il s'était rendu

en Allemagne près du duc palatin Casimir.

«Naguère, dit une chanson du temps, Hembyze dominait Gand par son

orgueil..., aujourd'hui c'est en tremblant et la poitrine pleine de

soupirs qu'il lui adresse ses adieux.»

Le prince d'Orange ne s'éloigna de Gand qu'après avoir vu échouer une

tentative des Malcontents. Il parut à Bruges pour calmer l'agitation

de ses amis trop zélés, qui accusaient les magistrats du Franc d'avoir

soutenu Jérôme De Mol, et demandaient la suppression de leur

juridiction. Noël de Caron aida le prince d'Orange à éteindre des

plaintes qui eussent été un nouvel aliment de discorde entre les trois

villes de Gand, de Bruges et d'Ypres.

Jamais la Flandre n'avait été plus malheureuse qu'à cette déplorable

époque[13]. Le prince d'Orange n'était que trop souvent réduit à

fermer les yeux sur les excès des Gueux, dont il craignait de

s'attirer la haine, et déjà le rêve de l'indépendance flamande

qu'avait formé Hembyze, s'était évanoui: il n'était resté, de

l'édifice qu'il avait voulu fonder, que les désordres qui en avaient

été la base. Siger Van Maele écrit le tableau des événements

contemporains sous le titre de _lamentations_. Un autre écrivain de

cette époque répète douloureusement le vers de Sénèque:

O Patria! tales intueor vultus tuos!

[13] Tanta calamitas vigebat in Flandria ut nec jura, nec leges

servarentur. Nihil nisi crudelis grassatio, cædes, rapinæ,

vincula, carceres, latrocinia ubique audiebantur. Homines

criminibus aperti per septennium continuarunt tyrannidem tanta

crudelitate ut bonos omnes vitæ suæ tæderet. _Chron. Trunch._, p.

660 (d'après Gerulf Borlunt, moine de Tronchiennes). Miserias

Flandrorum quas ab anno 1578 usque ad annum 1580 pertulerunt,

nullus crederet. Audivimus e sene per quadriennium pagos, villas,

domus, ædificia vacua fuisse, agros, prata, paludes, rus

universas vere desertas: agricolis dispersis omnia sylvescebant.

Lupi etiam non pauci per campos vagabantur, quin et canes ut fame

rabidi iis similes conjungebantur adeo ut dicerentur mixti

generare. Unde et contingebat ut fierent hominivori. _Hist. ep.

Ypr._, p. 113.--A Lokeren, dix-sept personnes furent, en un an,

mangées des loups. De Somerghem à Bruges, le pays était désert et

inculte. En 1584, il n'y avait à Wulveringhen que cinq habitants;

à Vinckhem, on n'en comptait que trois. La situation ne

s'améliora guère les années suivantes:

Het jaer vyf en tachtig viel een iegelyk zwaer,

'T jaer ses en tachtig door armoede bedorven,

En in 't jaer seven en tachtig van honger gestorven.

Ce fut en ce moment où l'anarchie semblait atteindre les dernières

limites, que fut publié le fameux édit de proscription de Philippe II

contre le prince d'Orange «comme le chef et l'auteur principal de tous

les troubles de la chrétienté»: c'était l'apologie du tyrannicide

proclamé par la royauté, apologie qui fut dépassée en violence par

celle du ministre Villiers, et qui, dès lors, ne servit qu'à rendre

impossible toute réconciliation entre les Provinces-Unies et le roi

d'Espagne.

A Gand, Ryhove conserve l'autorité sous la protection même du prince

d'Orange. Le 25 septembre on interroge les habitants de Gand sur les

conditions proposées par le prince de Parme, en offrant une pension

annuelle à tous ceux qui les rejetteront. Le 3 octobre, la

délibération continue, et l'on proclame le même jour ennemis du pays

ceux qui ont approuvé les négociations commencées aux conférences de

Cologne. Une ordonnance des magistrats caractérise cette situation;

elle porte qu'il est défendu de se promener dans les rues, et elle a

pour but de s'assurer de trouver chez eux tous les bourgeois

catholiques, afin de les expulser au même moment de cette ville qui se

vante d'être, au milieu des Pays-Bas, l'asile de la liberté politique

et religieuse.

A Bruges, les prêtres et les bourgeois les plus honorables furent

exilés, les églises furent détruites ou profanées: la basilique de

Notre-Dame, fondée au huitième siècle par saint Boniface, devint une

étable, la chapelle des moines de Staelyzer, une grange; celle de

Saint-Basile, dont les comtes et les princes ne s'approchaient qu'avec

vénération, fut convertie en magasin. Jean Perez de Malvenda s'était

hâté de cacher chez lui la sainte relique que l'on devait à la piété

de Thierri d'Alsace.

Il fallut, pour relever la religion aux yeux des impies qui ne

l'invoquaient plus que pour masquer leur scepticisme et pour justifier

leurs violences, un de ces fléaux providentiels qui, en révélant à

chacun de nous la faiblesse et la vanité de son orgueil, nous

apprennent que Dieu, auteur de la foi, a placé ici-bas la charité pour

que nous retrouvions plus haut l'espérance. La peste se déclara en

Flandre, et elle put seule suspendre les fureurs des factieux, qui

s'arrêtèrent frappés de respect devant quelques-unes de ces

religieuses qu'ils outrageaient la veille, et qui avaient obtenu de

rester à Bruges afin de braver d'autres périls en secourant les

malheureux. Les Colettines, les sœurs noires du monastère du

Chataignier et celles de l'hôpital de Saint-Jean, humbles femmes sans

appui et sans protection au milieu des bandes féroces des iconoclastes

et des Gueux, étaient les monuments vivants de la religion près des

pestiférés qui en avaient brisé eux-mêmes les monuments construits de

marbre et de pierre.

Une famine cruelle frappa bientôt ceux qu'épargna la peste, de sorte

qu'en peu de mois, racontent des témoins oculaires, il mourut

quatre-vingt mille personnes. Le nombre des habitants des campagnes

qui avaient fui les ravages des gens de guerre, était si considérable,

que toutes les rues étaient couvertes de familles qui n'avaient point

d'abri. Le son lugubre de la sonnette du fossoyeur ne cessait de

retentir; les cimetières n'étaient plus assez vastes. Ce fut au milieu

des débris de ses édifices dévastés, au milieu du silence que la mort

laisse après elle, que Bruges descendit du rang qu'elle conservait

encore parmi les villes des Pays-Bas, pour devenir ce qu'elle est

aujourd'hui l'image vaine d'une grandeur éclipsée, triste ruine qui

raconte d'autres ruines: _famosum antiquitatis flandricæ sepulcrum_,

dit Gramaye.

Tel fut l'état de la Flandre dans ces désastreuses années, et il faut

ajouter aux fléaux de la peste et de la famine le fléau de la guerre.

Les Malcontents conquirent Alost, Renaix, Grammont et Courtray. Les

Écossais du colonel Balfour s'en vengèrent en s'emparant de Menin, qui

fut pillé. Lanoue défit un parti de Malcontents près de Marquette, et

occupa Becelaere et Warneton. Il obtint un succès plus important en

escaladant Ninove, où il prit le comte d'Egmont. Au mois de mai il

assiégeait Ingelmunster, et il avait quitté son camp avec quelques

troupes pour se diriger vers Lille, lorsqu'il reçut l'avis de la

marche du vicomte de Gand, et se vit réduit à retourner sur ses pas;

mais il arriva trop tard pour soutenir les siens, et fut lui-même fait

prisonnier; telle était la renommée de son courage que les Malcontents

refusèrent pendant longtemps d'accepter de lui une rançon quelque

élevée qu'elle pût être, et ce ne fut qu'après cinq ans de captivité

qu'il fut échangé contre le comte d'Egmont.

Au mois de juillet les Malcontents essayèrent inutilement de

surprendre Gand, où était arrivé le prince de Condé. Le prince de

Parme, plus heureux, reconquit Maestricht.

Ravages des _Vrybuyters_. «Il y avoit aussi, dit Jean Stratius, un

autre genre d'ennemis qui s'appelloit _Vreybutres_, c'est-à-dire,

brigands ou voleurs de grands chemins, avec lesquels nulle justice ne

se pouvoit entremesler. Ils se levèrent contre les Espagnols quand,

devant la venue de don Juan, on les voulut chasser par force d'armes,

et depuis le nombre d'iceux vint à croistre tellement que l'on ne

trouvoit un seul passage sûr en tout le pays.»

Des négociations secrètes avaient été entamées par Catherine de

Médicis devenue favorable aux huguenots. Elle voulait faire épouser

le duc d'Alençon à Élisabeth, afin que rien ne s'opposât à ce qu'il

reçût la souveraineté des Pays-Bas. Le duc d'Alençon, mécontent de la

réconciliation de l'Artois et du Hainaut avec le roi d'Espagne,

flattait les huguenots comme sa mère. Il recherchait dans les Pays-Bas

l'amitié du prince d'Orange, qui pouvait seul faire réussir ses

desseins.

Guillaume de Nassau avait formé le projet d'abjurer publiquement

l'autorité du roi d'Espagne, qui avait été toujours reconnue, au moins

nominalement, par les Gueux, dont le premier serment avait été de

rester _fidèles jusqu'à la besace_. Il réunit à Anvers les députés des

diverses provinces et leur exposa que les nécessités de la guerre et

des discordes intérieures exigeaient impérieusement qu'ils élussent

quelque prince illustre pour les gouverner. Cette opinion prévalut,

mais lorsqu'il fallut choisir dans les pays voisins l'héritier des

ducs de Brabant et des comtes de Flandre, de vives contestations

éclatèrent.

Les députés de Gand opinèrent pour que l'on déférât l'autorité à la

reine d'Angleterre. Ils remontraient que la France était si affaiblie

par ses propres discordes que l'on n'en pouvait espérer aucun secours

important, et que si elle recouvrait sa puissance avec la paix, il

n'en était que plus dangereux de se donner à un prince qui, en

recueillant la couronne par la mort de son frère, pourrait devenir

pour les Pays-Bas un maître aussi impitoyable que Philippe II, et

d'autant plus redoutable que son bras, suspendu sur la tête de leurs

populations, pourrait en un moment les écraser. On trouvait, au

contraire, en Angleterre une nation heureuse et florissante. La reine

Élisabeth protégeait la religion réformée qui était aussi dans les

Pays-Bas celle que menaçait le roi d'Espagne. Les ports de

l'Angleterre étaient voisins de ceux de la Flandre. Quelques heures

suffisaient pour que les secours dont on aurait besoin, parvinssent

aussitôt qu'on les réclamerait. L'Océan unissait étroitement

l'Angleterre aux Pays-Bas, et déjà le commerce avait cimenté les liens

réciproques des deux nations. Enfin, la nature même du gouvernement de

l'Angleterre devait être considérée. En France le roi était absolu, et

le duc d'Alençon avait été élevé dans les principes d'une autorité

illimitée. L'Angleterre, où l'on voyait Élisabeth consulter le

parlement dans toutes les affaires importantes, offrait seule une

monarchie tempérée par la liberté.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 17 / 29 段