vers l'hôtel-de-ville. Là, il demanda publiquement et à haute voix au
duc d'Arschoot qu'il rendît à la ville de Gand ses anciennes chartes
confisquées par Charles-Quint, dont le texte avait été lu publiquement
le 18 octobre. Le peuple salua sa voix de nombreuses acclamations et
prit tumultueusement les armes. Les magistrats employèrent tous leurs
efforts pour l'apaiser, et ils venaient à peine d'y réussir, lorsque,
vers les quatre heures du soir, Ryhove arriva aux portes de Gand. Il
trouva, contre son attente, la paix rétablie, mais il comprenait bien
que, dans l'entreprise qu'il avait formée, il fallait marcher en
avant, que ce fût vers la victoire ou vers la mort. Il répéta dans
les rues ce qu'Hembyze avait dit à l'hôtel-de-ville: «Souvenez-vous de
vos anciennes franchises, souvenez-vous de vos pères qui les ont
toujours si vaillamment défendues!» Puis il courut au Princen-Hof,
qu'habitait le duc d'Arschoot, suivi de ses amis qui allumèrent, en
poussant de grands cris, un feu de paille devant le palais, comme s'il
eussent voulu l'incendier. Ce qu'il avait prévu arriva: le duc
d'Arschoot, effrayé, fit ouvrir les portes et fut aussitôt conduit
prisonnier à la maison de Ryhove, où l'on amena successivement les
seigneurs de Rasseghem, de Sweveghem, d'Eecke, de Mouscron, le grand
bailli de Gand, les évêques de Bruges et d'Ypres, Jacques Hessele,
président du conseil de Flandre, le bailli d'Ingelmunster et plusieurs
autres personnages influents (28 octobre 1577). Peu de jours après,
Jean d'Hembyze prononça, en présence d'une assemblée nombreuse
présidée par les échevins des deux bancs, l'apologie de ces violences,
effort assez inutile pour associer tardivement la justice et la raison
à des actes qui s'accomplissent toujours sans qu'on songe à les
consulter.
Le duc d'Arschoot réussit seul à obtenir sa liberté: son rang et la
crainte de provoquer les hostilités des états y engagèrent Ryhove et
Hembyze. En même temps, ils organisaient avec soin une autorité qui
n'était fondée que sur le succès fortuit d'une émeute douteuse. Ils
levaient des soldats et cherchaient à faire accepter leur alliance à
Bruges, à Ypres, à Audenarde et dans les autres villes de la Flandre,
et même à Anvers et à Bruxelles.
Lorsque l'archiduc Mathias arriva précipitamment à Anvers le 2
novembre 1577, toutes les promesses qu'on lui avait faites, s'étaient
évanouies, et il ne lui resta d'autre dédommagement que les vains
honneurs dont le prince d'Orange l'entoura d'autant plus volontiers
qu'il le craignait moins. En effet, Mathias ne reçut le gouvernement
général des Pays-Bas qu'avec le prince d'Orange pour lieutenant et à
de telles conditions qu'il ne devait pas jouir de la moindre autorité.
«L'archiduc Mathias, dit Jean de Taxis, ne fut que le greffier du
prince d'Orange.»
Les états réunis à Bruxelles continuaient à flotter entre les divers
partis qu'ils renfermaient dans leur sein. Par une proclamation du 7
décembre 1577, ils déclarent, au nom de Philippe II, don Juan
d'Autriche coupable du crime de rébellion. Dix jours après, ils
inaugurent l'archiduc Mathias dans le gouvernement des Pays-Bas. Un
mois plus tard ils signent, à Bruxelles, un traité qui porte qu'ils ne
prendront aucune décision et n'entameront aucune négociation sans le
consentement de la reine d'Angleterre.
Le prince d'Orange exerce seul une vaste influence, qui s'élève de
plus en plus en présence de la faiblesse et de l'hésitation
persévérante du parti des états. Sa puissance se révèle à tous les
regards lorsqu'il fait son entrée à Gand le 29 décembre 1577. Jamais
sa popularité n'a été plus grande. Il affecte la modération en
ordonnant, au nom de l'archiduc Mathias, la délivrance des prisonniers
retenus par les amis de Ryhove, en même temps qu'il leur dicte un
secret refus; il blâme les excès de Ryhove dans une lettre aux
magistrats d'Ypres, et c'est ce même Ryhove qu'il charge d'une mission
auprès d'eux: les catholiques invoquent sa protection et le croient
fidèle à la foi de ses pères, bien qu'il ait épousé une religieuse de
Jouarre, qui porte encore le costume de son abbaye; les bannis
auxquels il a rouvert les portes de leur patrie, le saluent surtout
avec de longs et vifs transports d'enthousiasme; ils se donnent le nom
de _patriotes_: il leur a été permis de créer, à côté de l'autorité
régulière des magistrats, l'autorité rivale d'une antimagistrature
démocratique de tribuns ou défenseurs du peuple, et souvent l'un
d'eux, s'approchant du prince d'Orange au milieu de son brillant
cortége, lui offrait un gobelet écumant de bière en lui criant: «A
toi, Guillaume de Nassau!» Le prince d'Orange répondait en déclarant
qu'il était prêt à répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang
pour défendre la cause nationale, et il n'était aucune de ses paroles
qui ne fût saluée «des applaudissemens de ce peuple, lesquels, dit
Renom de France, furent si grands et extraordinaires que jamais comte
de Flandre n'en reçut de semblables.»
La dictature du prince d'Orange fut bientôt acceptée dans toute la
Flandre. Le 26 mars 1578, Ryhove parvint à se faire livrer l'une des
portes de Bruges. Il se rendit aussitôt au bourg et nomma de nouveaux
magistrats parmi ses plus zélés partisans. Ypres, Audenarde, Courtray
et d'autres villes partagèrent le sort de Bruges.
Pendant quelque temps la paix publique fut maintenue; mais l'influence
des Gueux, qui entouraient Ryhove et ne le dominaient que trop
souvent, la troubla bientôt. Dès le 3 mai, les gentilshommes
catholiques de Bruges s'étaient vus réduits à escorter, l'épée à la
main, la procession du Saint-Sang, de crainte qu'elle ne fût exposée à
des insultes. Peu de jours s'écoulèrent sans que leurs craintes de
violences anarchiques se justifiassent. Les prêches se multipliaient.
Les séditieux envahirent l'église de Saint-Sauveur; ses pieuses images
furent détruites; les ornements de ses autels furent renversés: on
jeta à terre les écussons des chevaliers de la Toison d'or appendus à
ses voûtes, et ce fut de là que les pillards, proférant des chants de
triomphe, se dirigèrent vers le monastère des Carmes, où, à défaut de
butin et de riches dépouilles, ils saisirent quelques pauvres
religieux, humbles et obscurs enfants du peuple qu'ils secouraient
chaque jour par leur charité et leur dévouement.
Le 26 juillet, un bûcher s'éleva sur la place du bourg. Trois de ces
moines y furent conduits et livrés aux flammes. Les Pays-Bas s'étaient
soulevés contre le duc d'Albe au récit des auto-da-fé de Valladolid et
de Séville: c'était au milieu de la seconde cité de la Flandre que la
réforme allumait les siens.
Un édit des magistrats condamna les autres moines à un bannissement
immédiat. Ils ordonnèrent également que toutes les images qu'on
trouverait dans les églises, seraient enlevées et qu'à l'avenir on ne
célébrerait plus les dimanches: des soldats devaient employer la force
pour obliger les marchands à tenir leurs boutiques ouvertes tous les
jours.
Les états, auxquels les bourgeois de Bruges adressèrent leurs
remontrances, ne pouvaient rien. Leur armée avait été complètement
défaite par celle de don Juan, le 31 janvier, à la bataille de
Gembloux, et dans l'effroi que leur inspiraient les représailles des
Espagnols, la protection de l'archiduc Mathias ne leur paraissait déjà
plus suffisante.
La reine d'Angleterre s'était empressée d'offrir une armée d'Allemands
soldée à ses frais et placée sous le commandement du duc palatin
Casimir. Des députés des états se rendirent à Londres; ils y
poursuivirent d'autres négociations et se montrèrent même disposés à
remettre à Élisabeth Gravelines, Nieuport, Utrecht et les ports de la
Hollande.
Henri III apprit avec inquiétude qu'il était question de céder aux
Anglais le rivage des Pays-Bas jusqu'aux portes de Calais qu'ils
espéraient bien reconquérir tôt ou tard, et, dans une dépêche adressée
au seigneur de Castelnau, son ambassadeur à Londres, il l'exhorta
vivement à persuader aux députés des états de renoncer à leur projet,
qui eût engagé de plus en plus l'Angleterre «à prendre pied en terre
ferme, sans autre respect que de faire ses affaires aux despens de qui
que ce soit.» Pour les en détourner, il leur fit offrir indirectement
par le duc d'Alençon l'appui de la France à des conditions bien plus
désintéressées. Le comte de Lalaing, complètement dévoué à Marguerite
de Valois et à son frère, servait d'intermédiaire dans cette
négociation; elle réussit d'autant plus aisément que les états,
apprenant que l'armée du prince Casimir devait être beaucoup plus
considérable qu'ils n'en avaient eux-mêmes exprimé le désir,
craignaient déjà qu'Élisabeth ne leur eût donné un gouverneur des
Pays-Bas dans le duc palatin et que cette armée libératrice ne leur
apportât des chaînes. De là, un rapprochement des états vers la
France, nouveau revirement dans une époque si agitée et si confuse.
«Tout donnoit sujet, dit Renom de France, aux voisins jaloux et
désireux de nouveaulté, de se fourrer à travers pour aider à brouiller
les cartes soubs espoir de pescher en eau trouble. Monsieur le duc
d'Alençon, poussé d'une légèreté françoise excitée par le prince
d'Orange et de l'inclination de son jeune âge, fut le premier qui joua
ce rollet, car il exhorta les estats à tenir ferme, leur offrant son
assistance et secours, donnant à cognoistre (soubs main) ce faire du
sceu et autorisation du roi très-chrétien.»
Le duc d'Alençon intervint d'abord très-timidement. Il feignit de
professer pour l'autorité du roi d'Espagne autant de respect que les
états eux-mêmes, protestant «qu'il avoit prins les armes pour la
défense des peuples oppressés par les tyranniques déportemens de
mauvais officiers et pour faire qu'ils retournassent en l'obéyssance
de leur prince, avec la conservation des anciens priviléges des pays,
lesquels pour la pluspart avoient esté autresfois octroyés par les
princes du sang royal de France.»
Au même moment, Henri III recevait l'ambassadeur de la reine
d'Angleterre, chargé de lui annoncer «qu'elle estoit résolue de mettre
peine pour empescher le duc d'Anjou d'aller au secours des estats des
Pays-Bas;» mais il lui répondit «que ladite entreprise de Flandre ne
lui estoit nullement agréable, et que, si elle se faisoit, ce seroit à
son très-grand regret et contre sa volonté.» Quelques semaines plus
tard, il envoya à Londres le sieur de Rambouillet, capitaine de ses
gardes, pour qu'il réitérât les mêmes protestations en présence
d'Élisabeth, qui ne croyait pas à leur sincérité.
L'ambassadeur de Henri III au camp espagnol déclarait aussi que son
maître était étranger aux desseins du duc d'Alençon. «Monsieur, lui
répliqua don Juan, c'est chose de pernicieux exemple pour les rois de
nourrir et soustenir rébellion.»
L'expédition du duc d'Alençon soulevait des questions importantes au
point de vue du droit des gens. Était-elle légitime ou utile? Si la
politique la conseillait, la morale et la bonne foi pouvaient-elles
l'approuver? Les amis du duc d'Alençon insistaient surtout sur
l'importance que la conquête de la Flandre présentait pour la
monarchie française: «Si jadis les Romains n'estimèrent aucune de
leurs victoires si honorable comme d'avoir pu remettre sus la liberté
de la Grèce et en chasser les tyrans, et si en effet l'industrie des
peuples des Pays-Bas, avec l'aveu de tous, ne s'approche pas peu du
mérite des anciens Grecs, sans doute il devroit sembler avec bonne
raison que nos roys ne pouvoient entreprendre rien de si louable que
de les secourir et de les maintenir en leurs anciens priviléges et
franchises. Or, il y a plus, sans parler de la grandeur de nos roys
qui, ayans gaigné la dévotion de ces pays-là, n'auroient aucunement à
craindre tout le reste de l'Europe ensemble, ce que m'accorderont ceux
qui ont vu combien toute ceste marche est peuplée d'hommes actifs et
industrieux, de villes très-belles, grandes et fortes, et qui ont
remarqué le nombre des ports et havres remplis en tout temps de
vaisseaux que le traffic de l'estranger y amène, et en somme les
commodités et aisance pour le commerce de toute l'Europe si grande
qu'il semble ce pays y estre adonné de soy et comme destiné pour
rendre très-grand et puissant celuy qui, en estant seigneur, se
rendroit juste et doux en ses commandemens, Monsieur, comme fils et
frère de roy, peut de soy entreprendre une guerre... C'est une douce
animosité de délivrer d'une misérable servitude plusieurs provinces
qui ont esté des plus florissantes de l'Europe.»
Le duc d'Alençon était arrivé le 10 juillet à Mons, chez le comte de
Lalaing, qui l'accueillit avec d'autant plus de joie qu'il était
également jaloux de don Juan et du prince d'Orange. Ce fut de Mons
que le duc d'Alençon adressa à don Juan un défi pour un combat
singulier, qui ne fut point accepté; en même temps il envoyait près
des états généraux quelques-uns de ses conseillers qui conclurent, le
13 août, un traité par lequel les états, tout en faisant des réserves
pour l'autorité déléguée à l'archiduc Mathias et pour leurs alliances
avec Élisabeth, décernaient au prince français, en échange de la
promesse d'un secours important, le titre pompeux de _défenseur de la
liberté belgique_. Le prince d'Orange eut toutefois assez d'influence
pour neutraliser de nouveau l'effet de cette négociation. De même
qu'il s'était mis à la place de l'archiduc d'Autriche comme son
lieutenant, il amena les états à demander Lanoue comme lieutenant du
duc d'Alençon. Lanoue était huguenot et dévoué au prince d'Orange.
Lorsque le duc palatin Casimir, appelé de l'Allemagne par Élisabeth,
arriva aux Pays-Bas, il trouva l'autorité supérieure déjà confiée à
l'archiduc Mathias et au duc d'Alençon, et il se retira à Gand pour
montrer combien il était mécontent de la conduite des états: mais,
loin de relever son influence, il ne réussit qu'à y compromettre le
nom de la reine d'Angleterre.
Quatre factions et quatre armées se partageaient les Pays-Bas, quand
un nouveau parti se forma: celui des _malcontents_. Il se composait
des nobles qui, condamnant à la fois les dévastations impies des Gueux
et la faiblesse des états, voulaient rétablir la paix par leur propre
puissance et sans exposer le pays aux vengeances des Espagnols.
Au milieu de ces divisions sans nombre et sans limites, don Juan
d'Autriche, privé de tout renfort qui lui permît de profiter de ses
victoires ou même de conserver ses positions en présence des armées
réunies du duc d'Alençon, du prince Casimir et des états, fortes de
cinquante mille hommes, s'abandonnait à un sombre désespoir. Don Juan
avait reçu de son père ce sentiment de supériorité que le vulgaire
nomme l'ambition et qui chez les grands génies n'est autre que l'amour
de la gloire. A l'âge où Charles-Quint triomphait à Pavie, il avait
vaincu à Lépante et avait dompté, comme lui, les corsaires africains.
Après avoir songé, disait-on, à fonder un empire à Carthage, il avait
rêvé la conquête de l'Angleterre et l'hymen de Marie Stuart, qu'il
n'eût délivrée de sa prison que pour lui remettre le sceptre de la
fille adultérine d'Anne Boleyn; mais Marie Stuart devait lui porter
malheur aussi bien qu'à son neveu don Carlos. Soit qu'il eût été
atteint d'une épidémie qui régnait dans son camp, soit qu'une
intelligence trop ardente eût rapidement usé le corps qu'elle animait,
il expira le 1er octobre 1578, à peine âgé de trente-deux ans, au
milieu d'une fièvre violente, où il appelait à haute voix ses
capitaines et leur promettait de nouvelles victoires, alors qu'ils
pleuraient déjà sa mort. Son dernier vœu avait été d'être enseveli
près de Charles-Quint.
Le prince de Parme, qui était arrivé depuis quelques mois au milieu de
l'armée espagnole, en prit aussitôt le commandement.
Quatre jours après la mort de don Juan, au moment même où cette triste
nouvelle se répandait de toutes parts, Ryhove tenta un grand effort
contre les Malcontents qui s'étaient emparés de Menin, de Bailleul et
de Poperinghe et qui menaçaient Courtray; mais, avant de s'éloigner de
Gand, il résolut d'affermir son autorité par quelque exemple terrible
de la force dont elle disposait, et ce fut parmi les prisonniers du 28
octobre 1577 qu'il choisit deux victimes. La première que désigna sa
haine, fut Jacques Hessele, qui s'était rendu célèbre par sa sévérité
entre tous les membres du conseil des troubles, et qui devait expier,
par un inique supplice, tant d'iniques supplices par lui ordonnés;
l'autre était Jean De Visch, bailli d'Ingelmunster, qui avait,
disait-on, exercé de regrettables rigueurs à Ypres. Ryhove les fit
monter sur un chariot, et, dès qu'ils furent sortis de la ville, il
les fit pendre à des arbres, sans autre forme de procès, puis il
continua sa route (4 octobre 1578).
Jacques Hessele avait une longue barbe blanche; elle servait de risée
à ses bourreaux. «Sachez bien, s'écria-t-il, que jamais vos cheveux ne
blanchiront: la violence ne saurait durer.» Ceux qui le mirent à mort,
se partagèrent quelques mèches sanglantes tombées de son front, triste
trophée qui ne rappelait que la malédiction d'un vieillard.
Ryhove et Hembyze commençaient à se croire assez puissants pour se
séparer ouvertement du parti des états; certains de l'appui du duc
palatin Casimir, ils refusèrent de payer la quote-part de la Flandre
dans les impôts votés par les états généraux et d'adhérer à la paix de
religion qui venait d'être proclamée à Anvers.
Les désordres et les pillages avaient recommencé à Gand et dans toute
la Flandre. «Le prince Casimir, dit Renom de France, autorisa par ses
forces et présence toute la furie des hérétiques et du menu peuple par
le saccagement des églises, en quoi ce prince allemand receut sa part,
car des vases sacrés il fit forger de la monnaie, et non content
courut piller le plat pays et plusieurs bons monastères de Flandres
avec telle violence, qu'il n'est resté en plusieurs lieux nulle marque
de l'antiquité et dévotion de nos prédécesseurs.» Lanario raconte les
même faits: «Les Gantois qui avaient saccagé les temples et emporté
les saints vases, firent une somme d'argent des calices et la
donnèrent au Palatin. L'or et l'argent sacré ne paraissaient plus
qu'en leur monnaie, comme les cloches ne sonnaient plus qu'en leurs
canons.» Le célèbre Hubert Languet, qui se trouvait alors à Gand avec
le duc Casimir, écrit lui-même: «Les Gantois se livrent à tant de
désordres, que je crains de voir se dissoudre l'union des états.»
Le prince d'Orange, toujours hostile aux partis extrêmes, se hâta
d'intervenir avec sa haute influence. Ryhove subit ses conseils et fut
l'un de ceux qui opinèrent pour que l'on cédât au vœu des états qui
demandaient que l'on rendît quelques églises au culte catholique; mais
Hembyse et Dathenus repoussaient toute transaction, comme un
témoignage de faiblesse. Une émeute éclata: ce fut le triomphe de
Ryhove. Hembyze fut un instant retenu prisonnier. Dathenus s'enfuit à
Bruges (18 novembre 1578).
Peu de jours après, le prince d'Orange arriva à Termonde (22 novembre
1578). Après avoir conféré avec les députés de Gand, entre lesquels se
trouvaient Jean d'Hembyze, Gilles Borluut, Jean Damman et Josse
Triest, il les accompagna à Gand, où il engagea les magistrats à ne
pas rompre l'union des provinces. L'ambassadeur d'Angleterre,
Davidson, de concert avec lui, réprimanda vivement le duc Casimir de
sa conduite inconsidérée, et pressa également les Gantois de
contribuer, comme les autres villes des Pays-Bas, aux frais de la
guerre avancés par la reine Élisabeth, en s'obligeant pour leur part
qui s'élevait à quarante-cinq mille livres sterling.
Tandis que les Gantois acceptaient la paix de religion, le duc Casimir
s'embarquait pour l'Angleterre afin d'aller s'excuser de sa faiblesse
et de son incapacité. «Je vois bien, mon cousin, se contenta de lui
dire Élisabeth, que vos troupes ne veulent pas de mon argent et que
vous n'avez pas exécuté votre engagement d'amener avec vous des hommes
de guerre, car l'on ne saurait donner ce nom à ceux qui vous ont
accompagné.» Et elle le renvoya en Allemagne.
Vers la même époque, le duc d'Alençon, mécontent des états, qui
voulaient le reléguer à Ath, quittait les Pays-Bas, après avoir
déclaré qu'il savait qu'on l'accusait de songer à s'emparer de vive
force des villes de Flandre, mais que loin d'avoir formé ce projet, il
restait complètement dévoué au parti des états, et que c'était à son
grand regret qu'il se voyait réduit, par les troubles qui agitaient la
France, à y rentrer immédiatement. Les états répondirent par des
protestations aussi pompeuses que celles qui avaient successivement
été adressées à l'archiduc Mathias et au prince Casimir.
La paix de religion, déjà proclamée à Gand, l'avait été également à
Bruges et dans la plupart des autres villes. Elle attribuait à chaque
religion l'exercice public et paisible de son culte. Sous sa
bienfaisante influence, les troubles se calmèrent, et plus ce repos
fut court, plus il mérita de regrets. Le pouvoir des états
s'affaiblissait de jour en jour. Le 29 janvier 1579, les provinces de
Gueldre, de Zutphen, de Hollande, de Zélande et de Frise signèrent
l'Union d'Utrecht, moins remarquable par les clauses qui y étaient
insérées que parce que cette première tentative de se séparer des
états généraux devait être la base de la liberté politique de ces
provinces. Le prince d'Orange fit approuver l'Union d'Utrecht par les
magistrats de Gand et par ceux des autres villes de Flandre.
Autre confédération, non moins hostile aux états, quoique d'une
tendance tout opposée. Le 6 janvier (vingt-trois jours avant l'Union
d'Utrecht), les provinces d'Artois et de Hainaut s'allient dans le
triple but de protéger la religion catholique, de conserver
l'obéissance au roi et de maintenir les conventions de la pacification
de 1576. Le vicomte de Gand, commandant de la cavalerie des états et
gouverneur d'Artois, se rallie à ce parti, et le 7 avril le baron de
Montigny, chef des Malcontents, déclare également dans l'assemblée des
états d'Artois qu'il veut rester fidèle à Philippe II, en s'appuyant
sur la pacification de Gand et sur l'édit de Marche-en-Famène pour
rétablir la paix et assurer le départ des soldats étrangers. Le prince
de Parme se hâte de profiter de ces symptômes favorables. Il
renouvelle les engagements pris par don Juan d'Autriche et promet que,
six semaines après l'acceptation de la paix par les diverses
provinces, toutes les troupes espagnoles quitteront les Pays-Bas.
Cependant le parti de Jean d'Hembyze avait repris le dessus à Gand.
Quand, au mois de janvier 1579, le prince d'Orange tenta de faire
transférer à Cologne les prisonniers du Princen-Hof, Jean d'Hembyze ne
voulut point permettre qu'ils fussent conduits hors des Pays-Bas. Peu
après, le 28 février, l'archiduc Mathias ordonne de les envoyer à
Berg-op-Zoom et écrit à Ryhove de se conformer à cette décision,
«puisque par délibération du conseil comme dessus et advis de nostre
bon cousin le lieutenant-général le prince d'Orange, l'avons trouvé
ainsy convenir.» Mais les amis de Jean d'Hembyze se réunissent de
nouveau «pour empeschier la sortie des prisonniers, alléguans pour
leur raison que leur présence renforçoit la ville de vingt mille
hommes, et que, s'ils estoient partis, ils se trouveroient incontinent
assiégés par les soldats wallons, à quoy le prince d'Orange auroit
respondu que au contraire ils seront de vingt mille hommes plus forts
après que les prisonniers seront partis, dont faisoit foy Charles Ve
de ce nom, de glorieuse mémoire, lequel n'eust aulcun repos jusques
après avoir délivré de prison le duc de Saxe.»
Cette fois, l'intervention du prince d'Orange fut inutile. Les
prisonniers ne furent conduits ni à Cologne ni à Berg-op-Zoom; ils
restèrent au Princen-Hof. L'évêque d'Ypres, illustre ami du comte
d'Egmont, y occupait l'appartement où avait été élevé Charles-Quint.
La réforme succédant à Philippe II, qui avait fait décapiter les vieux
serviteurs de son père, avait changé ses palais en prisons pour les
défenseurs de sa dynastie et même pour des hommes qui avaient
accompagné, jusque sur l'échafaud, les victimes du duc d'Albe. Chaque
jour on voyait se multiplier les vexations dont les prisonniers
étaient depuis longtemps l'objet. Il suffit d'en citer une seule; le 4
avril, le secrétaire de Ryhove leur présenta un compte assez élevé qui
contenait, entre autres articles, ceux qui suivent:
«Le duc d'Arschot, accompagné de messieurs de Raisseghem, Mouscron,
Seweveghem, etc., ont brûlé du bois et chandelles de la maison du
sieur de Ryhove _avec leur garde_, pour la somme de 60 livres
tournois.
«Ledict sieur de Ryhove a payé à Anvers avec ses gens sollicitans les
affaires de messieurs de Raisseghem, Sweveghem, l'évesque de Bruges,
l'évesque d'Ypre, etc., la somme de 430 livres tournois.»