Dans ce danger pressant, don Ferdinand de Tolède et Jean de Vargas

accourent à Alost, et l'on voit ces deux débris du fier gouvernement

du duc d'Albe s'adresser avec d'humbles prières aux mercenaires

insurgés, qu'ils pressent de marcher au secours de la citadelle de

Gand, placer en quelque sorte en leurs mains toutes les espérances de

la domination de Philippe II dans les Pays-Bas, et n'en recevoir qu'un

insultant refus.

Christophe de Mondragon tenta du moins de se porter de l'île de

Zirikzee vers Gand, mais dès qu'il fut entré dans le pays de Waes, ses

troupes, composées en majeure partie de Belges, l'abandonnèrent.

Ce fut au bruit du canon de la citadelle que l'on ne craignait plus,

que s'ouvrirent à Gand des conférences pour un vaste traité de

confédération dirigé contre les Espagnols. Les diverses provinces y

avaient envoyé leurs députés. Le clergé lui-même y comptait les siens;

je citerai parmi les principaux représentants des états: l'évêque élu

d'Arras, les abbés de Saint-Pierre, de Gand, et de Sainte-Gertrude, de

Louvain, François d'Halewyn, et un professeur de l'université de

Louvain, nommé Leonius. On remarquait, parmi ceux du prince d'Orange,

Philippe de Marnix et Guillaume de Zuylen.

Le prince d'Orange, qui depuis longtemps travaillait secrètement à

accroître son parti dans les provinces méridionales des Pays-Bas,

rappelait que le duc d'Albe avait méconnu tous leurs priviléges, et

déclarait que son seul but, étranger à tout intérêt privé, était de

les défendre et de les rétablir.

Il écrivait au comte du Rœulx, qui conservait le titre de gouverneur

de Flandre, bien que personne ne le respectât plus: «Monsieur, pour

l'amitié que de tout temps nous avons eu par-ensemble, mesmes ayant

esté de compaignie nourris à la chambre de feu l'empereur Charles de

jeunesse, n'ay voulu laisser de vous escrire la présente, d'aultant

plus qu'ayant veu quelque déclaration qui a esté faicte de par vous et

les quatre membres de Flandres, tendantes à une généralle pacification

des pays de par deçà, je me suis grandement réjouy de veoir la bonne

affection que démontrez avoir au bien de la patrie; car, comme en

toutes mes actions je me suis tousjours proposé ce mesme but, à

sçavoir que, les estrangiers et perturbateurs du repos publicq estans

retirés, le pays se peult remettre en son ancienne liberté, fleur et

prospérité, j'estyme estre tenu de quelque estroicte obligation

d'amitié et de service à ceux qui pourchassent le mesme desseing, qui

est cause que je vous ai bien voulu prier très-affectueusement par

ceste de vouloir tousjours continuer en ceste bonne volonté, de

laquelle ne fauldrez à en rapporter une louange immortelle, et le pays

par vostre moyen en tirera ung fruict incomparable.»

C'est ainsi que le prince d'Orange flatte le comte du Rœulx, membre

assez douteux du parti des états, qui a oublié, en prenant part au

siége de la citadelle de Gand, que son père présida jadis aux travaux

qui devaient la rendre l'effroi des rébellions futures. Voici comment

il s'adresse au même moment à Jean d'Hembyze, qui cherche à relever

l'édifice communal renversé en 1540, en lui donnant pour bases les

ruines mêmes de la citadelle fondée par Charles-Quint:

«Monsieur d'Embyse, vous voyés l'estat du pays et les belles occasions

qui se présentent maintenant pour délivrer la patrie de la tyrannie

qui jusques ores depuis longtemps l'a oppressée par l'insolence des

estrangers, née et accreue par la trop grande patience des habitants.

Vostre vertu vous exhorte, vostre prudence vous monstre ce que vous

devrez faire en ce temps, par quoy n'est besoing de beaucoup de

parolles. L'occasion est toujours accompagnée de repentance, si on la

laisse eschapper, sans la prendre par le poil; elle n'a point de tenue

par derrière et ne laisse après soy aucune compagnie que d'icelle

repentance, qui la suit au talon: pour quoi, puisque ni l'affection,

ni la vertu, ni le jugement ne vous manquent, je vous prieray

d'embrasser ceste opportunité et vous employer en ceste conjointure,

ainsy que tous gens de bien attendent, à vous faire joindre les autres

de par delà. Le moyen est de se joindre avec vos voisins et confrères

de Brabant, lesquels, s'ils sont abandonnés de vous autres, pourroyent

tomber en grands inconvéniens, ou mesmes aussy attirer une ruine

générale sur tout le pays, de laquelle tant s'en faut que Flandre soit

exceptée, qu'elle payera le plus cher escot, tant pour estre la plus

riche, comme pour avoir donné, en apparence, le commencement à ce feu,

par ce qui s'est passé, mesme depuis neuf ou dix ans en çà et encor

auparavant quand la conclusion de la retraite des Espagnols se print;

ce qui demeure encore imprimé à la mémoire de ceux qui n'oubliront de

faire une vengeance exemplaire du tort qu'ils pensent avoir reçeu. Il

faut doncques ou se préparer à servir sur un eschaffaut à toute la

postérité de misérable exemple de désunion mal-advisée, ou bien

courageusement et unaniment repousser à ce coup la violence

estrangère, qui ne se peut supporter sans infamie éternelle et entière

ruine. En cela puisque, et pour vostre bonne prudence et pour le lieu

que vous tenez en la république de Flandre, vous n'avez le pouvoir

moindre que le devoir qui vous oblige à la patrie, je vous prieray à

ceste fois monstrer les fruits de la vertu dont vostre bonne renommée

a donné ferme espérance et certaine attente au cœur d'un chascun, et

comme je me confie assez que ferez plus que ne vous en sauray

requérir, je ne vous diray autre chose, sinon que, outre ce que je

seray tousjours prest de vous seconder selon les moyens et occasions

que Dieu me donnera, encor me trouverez-vous tousjours en vostre

particulier prest de recognoistre le bien que ferez à la patrie

commune comme celuy qui s'estime obligé à tous ceux qui taschent à la

délivrance d'icelle, pour laquelle j'ay desjà tant travaillé et suis

encor prest de le faire tant que l'âme me demeurera au corps.»

Dans une autre lettre du 1er novembre 1576, le prince d'Orange ajoute:

«Moy et les estas de Hollande et de Zélande n'avons jamais tendu à

aultre but que de voir remis le pays de par deçà en bonne union et

concorde et en son ancienne liberté et splendeur.»

Sous l'influence de ces protestations fut conclu, le 8 novembre 1576,

le traité si connu sous le nom de _pacification de Gand_. On y

rappelait successivement que depuis dix années la prolongation des

guerres civiles et la domination aussi orgueilleuse que cruelle des

Espagnols avaient réduit le pays à une profonde misère; que, bien que

la clémence du roi eût fait naître d'heureuses espérances, les soldats

espagnols continuaient à opprimer et à ruiner de plus en plus ses

pauvres sujets menacés d'une éternelle servitude; qu'ils ne cessaient

de se mutiner, de piller les habitants des campagnes, d'assaillir

hostilement un grand nombre de cités pour les dévaster et les brûler:

ce qui avait forcé le conseil chargé du gouvernement des Pays-Bas à

les déclarer ennemis du roi. Tels étaient aussi les motifs pour

lesquels les états, déjà contraints par la nécessité à prendre les

armes, s'unissaient dans une étroite alliance pour chasser les

Espagnols et rendre au pays ses priviléges, ses coutumes et ses

anciennes libertés, seules capables de rétablir son industrie et

d'assurer la prospérité publique.

Vingt-cinq articles réglaient les détails de cette alliance. Une

assemblée des états généraux, semblable à celle qui avait eu lieu pour

recevoir l'abdication de Charles-Quint, devait, aussitôt après que le

but de cette confédération aurait été atteint, statuer sur toutes les

autres questions pendantes. Jusque-là les rapports des diverses

provinces devaient être libres. Une amnistie complète était

proclamée, et il était convenu que les prisonniers seraient

mutuellement relâchés.

Trois jours après la pacification du 8 novembre, la garnison, qui

avait vaillamment défendu la citadelle de Gand, capitula.

Le traité de la pacification de Gand assura la domination du prince

d'Orange, en affaiblissant de plus en plus celle du roi d'Espagne.

Au moment où la pacification de Gand venait d'être publiée, deux

courriers espagnols, qui avaient rapidement traversé la France,

arrivaient dans le Luxembourg, la seule province qui fût restée à

l'abri des progrès de l'insurrection. Un domestique more les suivait;

mais dès qu'il eut franchi les frontières des Pays-Bas, il abandonna

son déguisement et révéla son nom. Il n'était autre que don Juan

d'Autriche, ce fils de Charles-Quint qui, bien que sans couronne,

s'était montré le digne héritier de sa gloire à l'immortelle journée

de Lépante.

Don Juan trouva les choses dans la situation la plus déplorable: le

parti espagnol était vaincu, et l'on pouvait redouter que son arrivée

ne l'affaiblît de plus en plus en faisant prévoir d'autres rigueurs.

Tous ses efforts tendirent à dissiper ces craintes, et, tandis que les

états se liaient de nouveau par l'Union de Bruxelles du 9 janvier

1577, il appela près de lui leurs députés qui signèrent, le 12

février, l'édit perpétuel de Marche-en-Famène (tous les traités

prétendent à une durée perpétuelle), où il confirmait, au nom du roi,

la pacification de Gand, même dans ce que ses termes avaient de plus

offensant pour la domination espagnole. Il espérait parvenir ainsi à

séparer les états du parti du prince d'Orange.

Montdoucet, ambassadeur de France à Bruxelles, suivait attentivement

toutes les phases de ces troubles, afin de se créer quelques partisans

en Flandre. Il voulait leur donner pour chef le duc d'Alençon, «qui,

ayant un vray naturel de prince, n'aymoit qu'à entreprendre choses

grandes et hazardeuses, estant plus né à conquérir qu'à conserver,

lequel embrasse soudain cette entreprise qui lui plaist d'autant plus

qu'il voit qu'il ne fait rien d'injuste, voulant seulement racquérir à

la France ce qui lui estoit usurpé par l'Espagnol.» Ceci se passait au

moment où la reine de Navarre, Marguerite de Valois, allait s'éloigner

de la cour, divisée par les guerres civiles qui lui faisaient trouver

un ennemi dans un frère dont elle était tendrement aimée. «Monsieur,

dit un jour Montdoucet au duc d'Alençon, si la reyne de Navarre

pouvoit feindre quelque mal à quoy les eaux de Spa peussent servir,

cela viendroit bien à propos pour votre entreprise en Flandre, où elle

pourroit faire un beau coup.»--Le duc d'Alençon adopta cet avis avec

enthousiasme: «O reyne! dit-il à sa sœur, ne cherchez plus; il faut

que vous alliez aux eaux de Spa; je vous ay veu quelquefois une

érésipèle au bras, il faut que vous disiez que lors les médecins vous

l'avoient ordonné, mais que la saison n'y estoit pas si propre, qu'à

cette heure, c'est leur saison, et que vous suppliez le roy vous

permettre d'y aller[12].»

[12] MARG. DE VALOIS, l. II.

Si Marguerite de Valois mérita par ses charmes que Ronsard la célébrât

sous le nom de Pasithée, son esprit, plein de grâce et de finesse,

n'était pas au-dessous de sa beauté: elle aimait d'ailleurs les

plaisirs, les arts et les lettres, et nous ne suivons ici que les

récits naïfs et élégants qu'elle dicta.

Le roi de France, cédant aisément à ses désirs, avait envoyé un

courrier à don Juan d'Autriche pour le prier de lui accorder les

passe-ports nécessaires, et elle tarda peu à s'acheminer vers les

Pays-Bas, où elle avait résolu de paraître avec l'éclat qui convenait

à son rang.

Sa litière à colonnes tout entourée de vitres, doublée de velours

incarnat brodé d'or et ornée d'ingénieuses devises, était suivie de

celles de la princesse de la Roche-Guyon et de madame de Tournon; puis

venaient les filles d'honneur, montées sur des chevaux caparaçonnés,

qui devançaient les carrosses occupés par le reste de la suite de la

reine de Navarre. Partout où elle passa, elle reçut grand accueil. A

Cambray, l'évêque, qui appartenait à la maison de Berlaimont, l'invita

à une fête brillante. Elle y remarqua monsieur d'Inchy, gouverneur de

la citadelle, dont la politesse contrastait fort avec la simplicité

des mœurs flamandes, sujet constant des amères railleries de

Marguerite de Valois. «La souvenance de mon frère ne me partant jamais

de l'esprit, raconte-elle, je me ressouvins lors des instructions

qu'il m'avoit données, et voyant la belle occasion qui m'estoit

offerte pour lui faire un bon service en son entreprise de Flandre,

cette ville de Cambray et cette citadelle en estant comme la clef, je

ne la laissay perdre et employai tout ce que Dieu m'avait donné

d'esprit à rendre monsieur d'Ainsi (d'Inchy) affectionné à la France

et particulièrement à mon frère. Dieu permit qu'il me réussît, si bien

que se plaisant en mon discours, il délibéra de me voir le plus

longtemps qu'il pourroit et de m'accompagner tant que je serai en

Flandre; et pour cet effect demanda congé de venir avec moi jusques à

Namur où don Juan d'Autriche m'attendoit. Pendant ce voyage, qui dura

dix ou douze jours, il me parla le plus souvent qu'il pouvoit,

monstrant ouvertement qu'il avoit le cœur françois et qu'il ne

respiroit que l'heur d'avoir un aussi brave prince que mon frère pour

maistre et seigneur.»

Le comte de Lalaing, gouverneur du Hainaut, qui s'était rendu à peu

près indépendant dans sa province, attendait Marguerite à

Valenciennes. Il ne résista pas mieux que le seigneur d'Inchy à son

invincible ascendant. «Le comte de Lalain, écrit la reine de Navarre,

ne pouvoit assez faire de démonstration du plaisir qu'il avoit de me

voir là, et quand son prince naturel y eust été, il ne l'eust pu

recevoir avec plus d'honneur. Arrivant à Mons, à la maison du comte de

Lalain, où il me fit loger, je trouvay à la cour la comtesse de

Lalain, sa femme, avec bien quatre-vingts ou cent dames du pays ou de

la ville, de qui je fus reçue, non comme princesse étrangère, mais

comme si j'eusse esté leur naturelle dame. Le naturel des Flamandes

estant d'estre privées, familières et joyeuses, et la comtesse de

Lalain tenant de ce naturel, ayant davantage un esprit grand et élevé,

cela me donna soudain asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié

estroite avec elle, ce qui pourroit porter de l'utilité à l'avancement

du dessein de mon frère, cette dame possédant du tout son mary. Estant

assises l'une auprès de l'autre, je lui dis qu'encores que le

contentement que je recevois lors de cette compagnie se peust mettre

au nombre de ceux qui m'en avoient plus fait ressentir, je souhaitois

presque de ne l'avoir point receu pour le déplaisir que je recevrois,

partant d'avec elle, de voir que la fortune nous tiendroit pour jamais

privées du plaisir de nous voir ensemble; que je tenois pour un des

malheurs de ma vie que le Ciel ne nous eust fait naître d'une même

patrie: ce que je disois pour la faire entrer aux discours qui

pouvoient servir au dessein de mon frère. Elle me répondit: Ce pays a

été autrefois de France, et cette affection naturelle n'est pas

encore sortie du cœur de la plupart de nous; pour moy, je n'ay plus

autre chose en l'âme depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir. Ce

pays a été autrefois affectionné à la maison d'Austriche; mais cette

affection nous a esté arrachée en la mort du comte d'Egmont, de

monsieur de Horne, de monsieur de Montigny, et des autres seigneurs

qui furent lors défaits, qui estoient nos proches parens et

appartenans à la pluspart de la noblesse de ce pays. Nous n'avons rien

de plus odieux que la domination de ces Espagnols et ne souhaitons

rien tant que de nous délivrer de leur tyrannie, et ne sçaurions

toutesfois comme y procéder, pour ce que ce pays est divisé à cause

des différentes religions. Que si nous estions bien unis, nous aurions

bientost jeté l'Espagnol dehors; mais cette division nous rend trop

faibles. Que pleust à Dieu qu'il prist envie au roy de France, vostre

frère, de racquérir ce pays qui est le sien d'ancienneté! Nous luy

tendrions les bras.--Elle me disoit ceci à l'improviste, mais

préméditément pour trouver du costé de la France quelque remède à

leurs maux. Moy, me voyant le chemin ouvert à ce que je désirois, je

luy respondis: Le roy de France mon frère n'est d'humeur pour

entreprendre des guerres estrangères, mesmes ayant en son royaume le

parti des huguenots qui est si fort que cela l'empeschera toujours de

rien entreprendre au dehors; mais mon frère, monsieur d'Alençon, qui

ne doit rien en valeur, prudence et bonté aux rois mes pères et

frères, entendroit bien à cette entreprise et n'auroit moins de moyens

que le roy de France mon frère de vous y secourir. Il est nourri aux

armes et estimé un des meilleurs capitaines de nostre temps. Vous ne

sçauriez appeler prince de qui le secours vous soit plus utile pour

vous estre si voisin et avoir un si grand royaume que celui de France

à sa dévotion, duquel il peut tirer et moyens et toutes commodités

nécessaires à cette guerre; et s'il recevoit ce bon office de monsieur

le comte vostre mari, vous pouvez vous asseurer qu'il auroit telle

part à sa fortune qu'il voudroit, mon frère estant d'un naturel doux,

non ingrat, qui ne se plaist qu'à reconnoistre un service ou un bon

office receu. Il honore et chérit les gens d'honneur et de valeur,

aussi est-il suivi de tout ce qui est de meilleur en France. Si

monsieur le comte vostre mari est en cecy de mesme opinion que vous et

de mesme volonté, qu'il advise s'il veut que j'y dispose mon frère,

et je m'asseure que ce pays et vostre maison en particulier en recevra

toute félicité. Que si mon frère s'establissoit par vostre moyen icy,

vous pouvez croire que vous m'y reverriez souvent, estant nostre

amitié telle qu'il n'y en eut jamais une de frère à sœur si parfaite.

Elle receut avec beaucoup de contentement cette ouverture et me dit

qu'elle ne m'avoit pas parlé de cette façon à l'adventure, mais voyant

l'honneur que je luy faisois de l'aimer, elle avoit bien résolu de ne

me laisser partir de là qu'elle ne me découvrît l'estat auquel ils

estoient et qu'ils ne me requissent de leur apporter du costé de la

France quelque remède pour les affranchir de la crainte où ils

vivoient de se voir en une perpétuelle guerre, ou réduits sous la

tyrannie espagnole, me priant que je trouvasse bon qu'elle descouvrît

à son mari tous les propos que nous avions eus et qu'ils m'en pussent

parler le lendemain tous deux ensemble: ce que je trouvois très-bon.

Nous passasmes cette après-dînée en tels discours et en tous autres

que je pensois servir à ce dessein, à quoi je voyois prendre grand

plaisir.»

Poursuivons le récit que nous a laissé la reine de Navarre: «Il

tardoit à la comtesse de Lalain que le soir ne fust venu pour faire

entendre à son mari le bon commencement qu'elle avoit donné à leurs

affaires: ce qu'ayant fait la nuit suivante, le lendemain elle m'amena

son mari qui me fit un grand discours des justes occasions qu'il avoit

de s'affranchir de la tyrannie de l'Espagnol, en quoi il ne pensoit

point entreprendre contre son prince naturel, sçachant que la

souveraineté de Flandre appartenoit au roy de France. Il me représenta

les moyens qu'il y avoit d'establir mon frère en Flandre, ayant tout

le Hainaut à sa dévotion. L'ayant donc assuré de l'estat qu'il

pourroit faire de l'amitié et bienveillance de mon frère, à la fortune

duquel il participeroit autant de grandeur et d'authorité qu'un si

grand et si signalé service receu d'une personne de sa qualité le

méritoit, nous résolusmes qu'à mon retour je m'arresterois chez moi à

la Fère, où mon frère viendroit, et que monsieur de Montigny, frère

dudit comte de Lalain, viendroit traiter avec mon frère de cette

affaire. Pendant que je fus là, je le confirmay et fortifiay toujours

en cette volonté, à quoy sa femme apportoit non moins d'affection que

moy. Et le jour venu qu'il me falloit partir de cette belle compagnie

de Mons, ce ne fut sans réciproque regret et de toutes les dames

flamandes et de moy, et surtout de la comtesse de Lalain, pour

l'amitié très-grande qu'elle m'avoit vouée; je lui donnay un carquan

de pierreries, et à son mari un cordon et enseigne de pierreries qui

furent estimés de grande valeur, mais beaucoup chéris d'eux pour

partir de la main d'une personne qu'ils aimoient comme moy.»

En ce moment les intrigues de Marguerite ne devaient servir que les

Espagnols. Sous prétexte de rendre honneur à la reine de Navarre, don

Juan réunit les troupes qui n'avaient pas encore quitté les Pays-Bas,

en même temps qu'il mandait à celles qui s'étaient arrêtées en

Lorraine de se hâter d'y revenir. Il reçut Marguerite à Namur avec une

pompe toute royale et fit dresser le lit de l'élégante princesse,

nourrie des récits de l'Heptaméron, sous les trophées de la bataille

de Lépante. Puis, lorsqu'il l'eut conduite jusqu'au bateau sur lequel

elle devait suivre les bords riants de la Meuse, il demanda à visiter

la citadelle qu'occupait le parti des états et s'en empara de vive

force (24 juillet 1577). Avant le soir, la guerre avait succédé aux

fêtes qui avaient marqué le lever de l'aurore. L'apparition du drapeau

espagnol sur la citadelle de Namur en fut le signal: Berg-op-Zoom,

Bois-le-Duc, Bréda tombèrent au pouvoir des troupes de don Juan, qui

reprenaient l'offensive.

Les états s'effrayèrent: ils ordonnèrent de presser la démolition des

forteresses de Gand et d'Anvers, et réunirent une armée à Wavre. On

les vit même proclamer le prince d'Orange _rewaert_ de Brabant, et

envoyer à Londres le marquis d'Havré et Adolphe de Meetkerke, pour

qu'ils réclamassent l'appui de la reine d'Angleterre.

Cependant les états, regrettant déjà une détermination qui livrait à

l'influence du parti de la réforme les provinces catholiques des

Pays-Bas, chargeaient, presque au même moment, le sieur de Maelstede

de se rendre secrètement à Vienne, pour y offrir le gouvernement à

l'archiduc Mathias, frère de l'empereur Rodolphe II. Non-seulement ils

cherchaient à tranquilliser les catholiques et à atténuer les

conséquences de leur condescendance en faveur du prince d'Orange aussi

bien que celles de leur hostilité vis-à-vis de don Juan; mais ils

espéraient aussi s'assurer l'appui de l'Allemagne: la naissance de

l'archiduc Mathias, qui était issu, aussi bien que Philippe II, de la

dynastie des anciens souverains de la maison de Bourgogne, était un

autre titre à leurs sympathies.

Dès ce jour, deux partis se trouvent en présence dans la Flandre et

dans les autres provinces: l'un, dévoué au prince d'Orange lors même

qu'il accepte l'archiduc d'Autriche; l'autre, ne s'attachant à

l'archiduc d'Autriche que pour éviter le prince d'Orange. Dans

celui-ci figurait au premier rang l'un des prisonniers du 4 septembre

1576, Philippe de Croy, duc d'Arschoot, que les états avaient créé

gouverneur de Flandre pour contre-balancer l'influence de Guillaume de

Nassau.

Les chefs du parti du prince d'Orange étaient, à Gand, Hembyze qui

s'en détacha bientôt, Ryhove qui y resta constamment fidèle. Il était

important d'agir sans délai. Ryhove se rendit secrètement à Anvers, où

se trouvait le prince d'Orange. «Il faut, lui dit-il, que nous

arrêtions le duc d'Arschoot avec ses prélats et ses nobles, et que

nous les chassions honteusement.»--«Et qui vous appuiera?» interrompit

Guillaume d'Orange. «Nos franchises et nos libertés que le peuple

redemandera avec nous,» répondit Ryhove. Le prince d'Orange hésitait

encore et craignait qu'un mouvement imprudent ne compromît son

influence. Cependant le lendemain il envoya Marnix de Sainte-Aldegonde

annoncer à Ryhove qu'il était libre d'agir. Marnix ne connaissait

point Ryhove; il se trompa et s'adressa à Jean Van Royen, bourgmestre

de Termonde. Quelques menaces assurèrent toutefois son silence, et

Ryhove partit pour Gand, accompagné du sieur de Dolhain, agent secret

du prince d'Orange, chargé d'observer tout ce qui se passerait.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 15 / 29 段