couvent des frères mineurs. Les Gueux s'y présentèrent bientôt en
poussant de grands cris: en vain le frère gardien essaya-t-il de les
renvoyer doucement; ils y entrèrent en grand nombre, tirant de tous
côtés des coups de pistolet et renversant par le fer tout ce qui
gênait leur passage. Ceux qu'ils cherchaient, s'étaient réfugiés dans
l'église du couvent et attendaient, agenouillés au pied des autels,
qu'on décidât de leur sort. On remarquait parmi eux Pierre Vanden
Eynde, curé d'Alost, avec deux autres prêtres, Jacques de la Hamaide
qui venait à peine de s'échapper, couvert de blessures, des mains
d'une autre troupe de Gueux, et un notable bourgeois, nommé Jacques De
Decker. Rien ne les protégea contre les plus cruels traitements. Plus
loin les Gueux trouvèrent, étendu dans son lit, un vieillard que ses
infirmités condamnaient à l'immobilité et au repos. C'était un
descendant d'une famille souvent citée dans nos annales communales,
Jean Mahieu, pieux religieux de l'ordre de saint François, qui avait
été appelé à occuper, le premier, le siége épiscopal de Deventer. Ils
le saisirent violemment en l'accablant d'injures, et le précipitèrent
expirant sur le parvis de l'église, où ils l'abandonnèrent pour mener
leurs prisonniers au château de Bourgogne, que Blommaert occupait.
Un seul cachot réunit les captifs. Les plus notables habitants
d'Audenarde, arrachés de leurs maisons, ne tardèrent pas à les y
rejoindre. C'étaient le bourgmestre Érasme de Wadripont, Jean et
Jacques le Poyvre, Chrétien de la Hamaide, Josse Quevy, Josse Van der
Meere, Jean de la Deuze et plusieurs riches bourgeois. D'autres
prêtres y furent également conduits, entre autres l'éloquent curé de
Pamele, Jean Opstal; mais on s'empressa de les séparer des nobles et
des bourgeois: on craignait qu'ils ne les exhortassent à supporter
leur malheur avec trop de résignation.
Aussitôt après, Antoine de Gaesbeek vint exhorter les prisonniers à
jurer fidélité au prince d'Orange et à payer une forte rançon.
D'autres chefs des Gueux, Hembyze et Rym, appuyèrent ces paroles; mais
les prisonniers répondirent qu'on pouvait disposer de leurs biens
comme on le jugerait convenable, mais que l'on ne devait point
s'attendre à ce qu'ils consentissent jamais volontairement à ce que
leur honneur leur défendait. Ceux d'entre eux qui appartenaient à la
magistrature municipale, furent appelés à l'hôtel de ville, où on leur
réitéra les mêmes propositions. Leurs femmes et leurs enfants étaient
accourus pour les voir, répandant des larmes abondantes et faisant des
vœux pour leur délivrance; mais les magistrats d'Audenarde
persistèrent dans leur héroïque refus et adressèrent à leurs familles
leurs derniers adieux.
Près de quatre semaines s'étaient écoulées depuis que les Gueux
avaient surpris Audenarde. Mons avait capitulé le 19 septembre. Les
Gueux, apprenant que le comte du Rœulx s'approchait pour les
attaquer, jugèrent utile de presser l'exécution de leurs menaces. Le 4
octobre, vers sept heures du soir, les prêtres enfermés au château de
Pamele reçurent l'avis que l'heure de leur supplice était arrivée, et
on les conduisit au château de Bourgogne, tandis qu'ils se
fortifiaient les uns les autres par de pieuses exhortations. Le curé
d'Alost, en vertu du privilége de son âge, fut le premier précipité
par une fenêtre du château dans l'Escaut. Les autres prêtres
partagèrent son sort.
Les bourreaux se hâtaient, de crainte de ne pouvoir achever leur tâche
assez tôt. Ils lièrent avec peu de soin Jacques de la Hamaide, qui
parvint à se soutenir sur l'eau jusqu'à ce que quelques laboureurs
l'aperçussent et le recueillissent. Les autres captifs étaient
réservés aux mêmes supplices. Déjà Érasme de Wadripont et Josse Quevy
avaient été dépouillés de leurs vêtements, et on allait les noyer dans
le fleuve, lorsque le bruit se répandit tout à coup que les Espagnols
escaladaient les murailles de la ville.
Les Gueux, saisis d'effroi, cherchèrent aussitôt leur salut dans une
prompte fuite. Les uns se dirigèrent vers Ostende et s'y embarquèrent,
mais un de leurs navires échoua, et un jeune homme de Gand, du nom
d'Hembyze, se noya en voulant rejoindre ses compagnons à la nage.
Jacques Blommaert, Antoine Rym et quelques autres avaient préféré
gagner la Zélande, en traversant Eecloo, où d'autres Gueux avaient,
peu de semaines auparavant, massacré un prêtre; mais ils furent
surpris pendant la nuit dans une maison à laquelle on mit le feu, et
ils y périrent. L'un de leurs compagnons, Antoine Uutenhove, fait
prisonnier, expia plus cruellement les crimes commis à Eecloo et à
Audenarde, car on le conduisit à Bruxelles, où il fut brûlé à petit
feu, jusqu'à ce que quelques hallebardiers le tuassent par pitié.
Des succès importants obtenus par le duc d'Albe en Hollande
consolidèrent la pacification du Hainaut et de la Flandre. Il en
profita pour réclamer sa retraite en alléguant son grand âge. Il
comprenait peut-être que ses victoires pouvaient se changer en revers
et que la haine du peuple survivrait à sa puissance. Qu'était en effet
le système du duc d'Albe? Un état de guerre permanente déclarée par
toutes ses lois et par tous ses édits, avec la sanction de la hache du
bourreau dans les villes, et celle non moins terrible d'une
soldatesque effrénée qui, à défaut de solde, ravageait les campagnes;
et à qui cette guerre s'adressait-elle? Non-seulement à ceux qui
avaient adopté les doctrines luthériennes, mais encore à ceux qui les
repoussaient pour défendre les souvenirs de ces temps animés d'une
piété profonde, où leurs pères avaient juré sur la croix le maintien
de leurs franchises. Les peuples des Pays-Bas eussent accepté avec
bonheur la paix à l'ombre du trône de Philippe II, fils de
Charles-Quint; elle devenait impossible dès qu'on leur voulait imposer
le joug des Espagnols sortis à peine de leurs longues guerres contre
les Mores et pleins de mépris pour toutes les races étrangères. Aux
factions isolées des Gueux de 1566 succédait un grand parti national
où entreront en grand nombre les catholiques que le duc d'Albe a
ralliés contre lui par ses fureurs, ses insultes et son mépris.
Morillon écrivait au cardinal de Granvelle: «Bienheureux sont ceulx
qui sont décédés sans voir les misères qui sont devant la porte...
Albe est trop abhorré et réputé pour un homme qui n'a ny foy, ny loy,
et certes il ne fault espérer rien de bien de luy; la présomption et
l'orgueil est trop grand. Il ne veult croire aucun conseil.»
Le cardinal de Granvelle est le juge que nous imposerons au duc
d'Albe. Quatorze années se sont écoulées depuis qu'il a cessé de
diriger le gouvernement des Pays-Bas, et ses réflexions seront aussi
justes qu'impartiales.
Il écrit en 1578: «L'on a longuement voulu ignorer la vraye cause des
troubles des Pays d'Embas, et ceulx qui y sont intéressés, ont faict
ce qu'ils ont peu pour persuader au roy que tout le mal procédoit des
subjects mutins, hérétiques, rebelles et mal affectionnés à Sa
Majesté, pour les faire hayr d'icelle, combien que, à la vérité, elle
y avoit très-grand nombre de bons et très-affectionnés subjects et
bons catholicques, et l'on peult congnoitre leur loyaulté quand la
première fois le prince d'Oranges print l'hardiesse d'entrer au
pays... J'apperçois fort bien que l'on tient en ombre tous ceulx qui
dient que les faultes et mauvais gouvernement de ceulx qui ont
gouverné le pays, le mutinement adveneu si souvent des soldats
espagnols, le saccagement téméraire et sans aultre fondement que de
l'avarice de plusieurs villes, le ruide traictement et insupportable
vexation, la faulte de chastoy et de discipline, les correspondences
d'Espaigne si tardives, et qu'il n'y a eu en court gens de conseil des
Pays d'Embas, que tout se soit guidé par conseil espaignol, et les
despesches principaux faictes en leur langue, la maulvaise opinion que
l'on a monstré manifestement avoir généralement de tous ceux des Pays
d'Embas, soit cause de grands maulx.» Il ajoute, en 1582, dans une
autre lettre: «Au regard des nouveaulx éveschés, pour mon advis, il
les fault soubstenyr et rejecter la faulse opinion que le prince
d'Orange et aultres héréticques ont persuadé au peuple de
l'inquisition d'Espaigne... Et est ce que vous dictes, que les Pays
d'Embas sont esté fort bien polliciés par les princes de la maison de
Bourgogne prédécesseurs, et Madame a observé l'ancien ordre d'iceulx,
tout le temps que je fus par delà. Je ne sçay ce que depuis feit le
saige Armenteros, je dis saige pour ce qu'il retourna en Italie chargé
d'argent; mais Vergas et Roda, soubs l'auctorité de ceulx qu'ont
gouverné despuis, et aultres qui les ont suivy, ont confondu le tout,
pour non avoir sceu comprendre ledit bon ordre et bon gouvernement,
que ne s'apprent pas en deux jours par estrangiers ignorant les
langues et ne cognoissant les personnes, ny les humeurs des pays, ny
ce que leur convient, et vouloient introduyre ce qu'ils sçavoient et
non pas ce qu'il convenoit, qui nous ont mis les affaires en la
confusion que l'on les voit.»
L'arrivée de don Louis de Requesens, nommé gouverneur général des
Pays-Bas, mit fin à l'autorité du duc d'Albe; mais il ne quitta
Bruxelles qu'après avoir laissé à son successeur, comme un dernier
legs, de sinistres paroles et de sombres conseils: _Commendatoris
aures præoccupatæ fuere_, dit Viglius.
Le duc d'Albe fut mal reçu par Philippe II à son retour en Espagne. Il
ne tarda pas à apprendre qu'il était exilé dans ses terres. On avait
en même temps défendu à Vargas d'approcher à cinq lieues de la
résidence de la cour. Spinosa, qui avait sans cesse conseillé la
rigueur au roi d'Espagne, fut frappé de la même disgrâce.
Le duc d'Albe espérait du moins trouver dans sa retraite quelque repos
et un peu de paix et de solitude, mais des remords l'y suivirent; il
se reprochait le sang qu'il avait fait répandre dans les Pays-Bas, et
craignait le jugement de Dieu. Un frère prêcheur qu'il avait fait
appeler, tremblait à la pensée d'entendre sa confession. Philippe II
l'apprit. «Ne vous inquiétez point, écrivit le roi d'Espagne au duc
d'Albe, des cruautés que vous avez exercées par l'épée de votre
justice; je les prends toutes sur moi et sur mon âme.»--«Quel
reconfort pour la fin de ses jours!» ajoute Brantôme.
Don Louis de Requesens prit le gouvernement des Pays-Bas le 29
novembre 1573; il avait reçu pour mission de montrer beaucoup de
tolérance et de douceur, afin d'effacer les haines que le duc d'Albe
avait excitées. Le duc d'Albe avait appris aux peuples combien le joug
étranger était accablant; don Louis de Requesens, n'obtenant point de
renforts d'Espagne et réduit, à défaut d'argent, à remettre Termonde
en gage à ses soldats mutinés, ne réussit, en cherchant à faire aimer
l'autorité de Philippe II, qu'à révéler combien elle était faible.
Taxis remarque avec raison qu'il eût mieux valu donner pour successeur
Requesens à Marguerite de Parme et le duc d'Albe à Requesens. Le
premier, administrateur habile, eût consolidé la paix; le second ne
pouvait rendre d'utiles services qu'en illustrant sa vieille épée au
milieu d'une guerre encore si vive et si loin de s'éteindre.
Le prince d'Orange n'avait pas déposé les armes; la reine d'Angleterre
continuait à le protéger. En même temps les huguenots, ses alliés, se
relevaient en France: le duc d'Alençon s'était mis à leur tête dans un
complot pour enlever le roi à Saint-Germain et pour se joindre ensuite
au comte de Nassau; mais le complot fut découvert, et le duc
d'Alençon, arrêté avec le roi de Navarre, fut enfermé comme lui au
château de Vincennes. Leur captivité ne précéda que de peu de temps la
mort de Charles IX (30 mai 1574).
Le duc d'Anjou, alors roi de Pologne, ceignit en France une seconde
couronne sous le nom de Henri III. _Manet ultima cœlo._ Une honteuse
corruption régna à la cour. Le pouvoir royal, s'isolant de toute
influence utile, abandonna l'autorité aux intrigues des factions.
Tandis que la nation se divisait en deux camps, le roi, gouverné par
ses mignons, jouait aux cartes et aux dés avec des aventuriers
italiens; et tandis que chaque gentilhomme se préparait à combattre,
«il faisoit ballets et tournois, où il se trouvoit ordinairement
habillé en femme, ouvrant son pourpoint et découvrant sa gorge, y
portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraises
et un renversé, ainsi que le portoient les dames de la cour.»
(_Journal de l'Estoile._)
L'ordre social périssait en France lorsque les Guise, effrayés de
l'impuissance du prince qui le représentait, en prirent eux-mêmes la
défense. Sans leur énergie, une épouvantable catastrophe eût fait
peser sur la monarchie française et sur toute l'Europe les calamités
des plus mauvais jours de l'histoire anglaise sous Henri VIII. Le
maintien de la religion fut le but de la fédération dont ils conçurent
la pensée; mais en étudiant son organisation, on voit qu'elle devait
tout à l'élément des libertés provinciales. La réforme, partout où
elle s'était introduite, avait ruiné les priviléges locaux pour
fortifier la centralisation de l'autorité, devenue à la fois
dépositaire de la puissance religieuse et politique. Ces priviléges
étaient, surtout en Artois et en Picardie, entourés d'une vénération
profonde: ils avaient résisté aux envahissements de tous les princes,
aux fléaux de toutes les guerres, et ce fut dans les mêmes provinces
où Robert d'Artois avait jeté, au quatorzième siècle, la base d'une
confédération communale, que les Guise fondèrent, deux siècles plus
tard, une autre confédération établie sur la même base, qu'ils
nommèrent la sainte Ligue.
Les huguenots se lient également par une étroite alliance. Le roi de
Navarre et le duc d'Alençon recouvrent la liberté: le premier devient
de plus en plus puissant dans ce parti, dont le second s'éloigne.
Au milieu de cette agitation, les provinces des Pays-Bas, qui
obéissaient encore au roi d'Espagne, réclamaient, au nom de leurs
franchises, contre des impôts trop onéreux et contre le séjour des
troupes espagnoles, dont les désordres se multipliaient à mesure que
la discipline se relâchait. La Flandre avait consenti à payer un
nouveau subside de cent mille florins; mais elle y avait mis cette
condition qu'on déduirait de cette somme tous les dommages causés par
les garnisons espagnoles. Elle demandait aussi que les hommes d'armes
étrangers s'éloignassent, que toutes les forteresses fussent remises
aux milices belges, que tous les anciens priviléges des villes fussent
respectés et que le conseil de Flandre recouvrât l'autorité usurpée
par le conseil des troubles.
Les états généraux, réunis à Bruxelles, formulèrent les mêmes
réclamations. Requesens, mécontent, s'écria: «Dieu nous délivre de ces
états!» Sa colère se portait surtout sur les députés de la Flandre qui
donnaient l'exemple de la résistance. Il les manda séparément près de
lui et essaya de les intimider par ses menaces: «Je sais bien, leur
dit-il, que vous avez des intelligences avec nos ennemis, et que vous
entretenez avec eux des relations secrètes; mais si vous ne nous
accordez pas de subsides, je vous rendrai responsables de tout ce qui
résultera de votre refus!» Les députés flamands persistant dans leur
opinion, il ajouta, de plus en plus irrité: «Vous êtes assez puissants
pour dompter seuls les rebelles de Hollande et de Zélande, et
non-seulement vous voulez que le roi établisse en d'autres pays des
impôts pour suffire aux frais de la guerre des Pays-Bas, mais vous ne
voulez même pas qu'il entretienne une armée dans votre pays, ce qui a
lieu à Naples, à Milan, en Sicile, sans soulever aucune plainte.»
Requesens, voyant que toutes ses menaces étaient inutiles, parut se
radoucir: il promit de faire sortir de Flandre les troupes étrangères,
et les députés des états lui remirent trente mille florins.
Un autre acte de faiblesse marqua la fin du gouvernement de Requesens.
Il se laissa tromper par les fallacieuses déclarations de la reine
d'Angleterre qui craignait l'alliance de Marie Stuart avec Henri III,
récemment revenu de Pologne en France, et qui allait jusqu'à protester
de sa sincère amitié pour le roi d'Espagne; et l'on vit, à quelques
jours d'intervalle, Élisabeth interdire l'entrée de ses États au
prince d'Orange «rebelle et conspirateur» et Philippe II chasser de
nos provinces non-seulement les lords écossais, mais aussi tous les
Anglais qui professaient la religion catholique. Élisabeth
revendiquait le titre de protectrice des réformés: Philippe II se
proclamait le défenseur de la foi catholique. Honteuses complaisances
qui ne profitèrent qu'à Élisabeth, plus astucieuse ou plus habile.
Cependant la mort subite de Requesens (5 mars 1576) aggrava les
difficultés de la situation. Le gouvernement passa aux mains du
conseil d'État, dont les principaux membres étaient le duc d'Arschoot,
le comte de Mansfeld, le baron de Rasseghem et Viglius. Ce fut le
signal de nouvelles divisions. Les troupes espagnoles se révoltèrent
de toutes parts et s'emparèrent d'Alost, en déclarant qu'elles n'en
sortiraient que lorsque leur solde serait payée. De là, de nouvelles
scènes de violence et de pillage: Lierre et Herenthals furent
saccagés, ainsi que les abbayes d'Afflighem et de Saint-Bernard; le
bailli de Beveren périt en s'opposant à ces déprédations. La haine qui
poursuivait les Espagnols, avait atteint son apogée: le conseil d'État
les déclara ennemis publics du pays; Rhoda et Vargas se cachèrent, et
les bourgeois de Bruxelles, de Gand et de Bruges coururent aux armes
pour défendre leurs portes. Bientôt l'irritation arriva à ce point que
le seigneur de Heese arrêta, dans la salle de leurs délibérations, les
membres du conseil d'État, représentants d'une autorité qu'ils avaient
eux-mêmes cessé de respecter.
Les états de Brabant convoquèrent les députés des autres provinces et
se constituèrent en états généraux; toutes les villes s'associèrent à
ce mouvement, les membres du clergé s'y montraient favorables, les
bourgeois le saluaient avec enthousiasme, la noblesse s'en
applaudissait, tant était unanime le sentiment qui repoussait les
Espagnols.
La nécessité de maintenir l'ordre fut, en quelque sorte, pour les
provinces des Pays-Bas, la base d'une déclaration d'indépendance: le
seigneur de Noyelles levait un régiment d'infanterie, les seigneurs de
Liedekerke et d'Auxy assiégeaient les Espagnols mutinés dans Alost, et
François de Ryhove obtenait la capitulation de la garnison de
Termonde.
Vers cette époque, trois Français traversèrent la Flandre, et le récit
de leur voyage nous retrace l'effrayante décadence de sa prospérité.
Le plus jeune avait vingt-deux ans, et déjà il se préparait, par
d'actives recherches, à écrire l'histoire du seizième siècle; c'était
Jacques-Auguste de Thou, fils du président du parlement de Paris. Il
avait rencontré à Beauvais Christophe de Thou et Jean de Longueil, ses
parents, et les avait engagés à visiter avec lui les Pays-Bas. Ils
passèrent l'Aa près de Gravelines et s'arrêtèrent le premier jour à
Nieuport, «ville située sur le sable de la mer et fort bien bâtie,
comme toutes les villes des Pays-Bas.»
«Les troubles, continue Jacques de Thou dans ses mémoires,
commençoient déjà dans les provinces par l'insolence des soldats
espagnols, que les peuples ne pouvoient plus souffrir et dont les
officiers n'étoient plus les maîtres. Ainsi tout étoit en armes. Une
troupe de François qui marchoit dans un temps si peu convenable, et
que le bruit de ce qui se passoit sembloit avoir attirée, leur devint
suspecte. Aussi, en entrant à Altenbourg (Oudenbourg), on les arrêta
et on les conduisit à Bruges avec une escorte de Flamands, dont ils
n'eurent pas lieu de se plaindre. Là le conseil du Franc les
interrogea séparément, et, comme il reconnut que c'étoient des jeunes
gens que la seule curiosité de voyager amenoit, il leur fit dire par
François Nansi, un des principaux capitaines de la bourgeoisie, qu'ils
pouvoient voir la ville avec liberté, mais qu'ils feroient plus
sagement de retourner chez eux. Nansi, qui étoit un homme poli,
demanda civilement à de Thou des nouvelles de MM. Pithou et du Puy; ce
qui donna lieu à de Thou de lui en demander à son tour de Hubert
Goltzius, qui, quoique né dans la Franconie, s'étoit venu établir à
Bruges, d'où il étoit alors absent.» Hubert Goltzius, aussi savant
dans l'iconographie que dans l'étude de l'antiquité, avait mérité
qu'on lui décernât au Capitole le titre de citoyen romain; la
munificence de Marc Laurin lui permettait d'entreprendre de fréquents
voyages en France, en Allemagne et en Italie «de sorte, dit
Guichardin, que Goltzius estant de retour vers son Mécenas, à Bruges,
porta un merveilleux thrésor, et, sans mentir, ceste entreprise est
vrayement royale et digne de mémoire immortelle.»
Pourquoi Jacques de Thou ne vit-il pas à Bruges Olivier de Wree plus
connu sous le nom de Vredius? Mabillon a remarqué que c'est à Vredius
que l'on doit l'édit du 16 juin 1575, par lequel le roi d'Espagne fixa
le commencement de l'année au 1er janvier, ce qui avait déjà lieu en
France depuis le règne de Charles IX. Jacques de Thou, historien
laborieux et érudit, eût été digne d'entendre lire à Vredius quelques
fragments de sa _Flandria Ethnica_, l'un des plus admirables travaux
d'érudition qu'ait vus naître le seizième siècle.
Vredius avait pour contemporains deux autres historiens qui
travaillaient, comme lui, au bruit des ruines que multipliaient les
révolutions, à retracer l'ancienne puissance de la Flandre. L'un,
Pierre d'Oudegherst, dédiait ses recherches aux états, en les prenant
publiquement à témoin «que tous nobles et bons esprits s'esjouyroient
de trouver en leur pouvoir l'histoire d'un peuple tant renommé.»
L'autre, Nicolas Despars, arrière-petit-fils d'un médecin de Charles
VII, qui fut l'un des fondateurs de l'école de médecine de Paris,
écrivait, dans la paisible obscurité du foyer domestique, pour
instruire sa femme, issue des comtes de Flandre et avide de récits
dont la gloire ne lui était pas étrangère.
Jacques de Thou et ses amis admirèrent la beauté des bâtiments de
Bruges, «qui semblent autant de châteaux et de palais, comme aussi le
nombre de ses canaux et des ponts de pierre qui les traversent. La
ville étoit assez mal peuplée, et l'on prétendoit que l'affront qu'y
reçut l'empereur Maximilien il y a plus de cent ans, et dont il ne put
se venger que lentement, en étoit la cause; car ce prince accorda de
grands priviléges aux marchands d'Anvers, dont le commerce devint
florissant, par la ruine de celui de Bruges, de sorte qu'il fut
entièrement transporté dans le Brabant. De Bruges, ils se rendirent à
Gand, ville célèbre par ses troubles domestiques, qui ont causé sa
ruine. On peut encore juger de sa grandeur passée par l'état où elle
est aujourd'hui.»
A Anvers, Jacques de Thou vit les débris de la statue que s'était fait
ériger le duc d'Albe, mais il fut heureux de se dérober à ces tristes
images de l'oppression étrangère et des discordes civiles, en allant
visiter les ateliers de Christophe Plantin, «où, malgré le malheur des
temps, il trouva encore dix-sept presses d'imprimerie. Après avoir
séjourné quelque temps à Anvers, ils songèrent à leur retour. Ils
vinrent à Malines, et de là à Louvain. Ils convinrent que, tant pour
la beauté que pour le nombre des colléges, Louvain ne cédoit en rien à
Padoue. De Louvain, ils revinrent par Bruxelles, qu'ils trouvèrent
dans une grande émotion. La veille, les états, comme de concert,
avoient fait arrêter ceux du conseil royal, soupçonnés de favoriser le
parti d'Espagne.»
Cet important événement avait eu lieu le 4 septembre 1576. Peu de
jours après, le seigneur d'Auxy et Michel De Backer recevaient des
quatre membres et du conseil de Flandre la mission de traiter avec le
prince d'Orange. Nieuport lui fut remis en gage; à ce prix, il
consentit à rétablir les communications de la Flandre avec la Zélande,
et à envoyer à Gand quelque artillerie et quelques enseignes
d'infanterie, sous les ordres du colonel Tempel. Quoique les
magistrats ne fussent pas d'avis de les laisser entrer dans la ville,
le seigneur d'Assche, frère de François de Ryhove, leur fit ouvrir les
portes.
L'armée des états généraux, commandée par le comte de Lalaing, venait
de mettre le siége devant la citadelle de Gand, où Antoine d'Avalos
s'était enfermé avec une faible garnison et fort peu de munitions et
de vivres.