[7] Morillon écrivait au cardinal de Granvelle le 7 juin 1568:

«Lorsqu'Egmont sortit de Gand, tout le monde ploroit... Telles

sont les variétés de ce pauvre monde. Hessels m'a asseuré que le

duc a dit que la maladie qu'il avoit eue, estoit procédée du

commandement que luy avoit faict Sa Majesté si exprès d'exécuter

ceste sentence, et qu'il avoit procuré de tout son povoir sa

mitigation, mais que l'on avoit répondu que s'il n'y eut esté

aultre offence que celle qui touchoit Sa Majesté, le pardon eust

esté faict, mais qu'elle ne povoit remettre l'offense faicte si

grande à Dieu, et j'entends d'aucuns que son Excellence a jeté

des larmes aussi grosses que pois, au temps que l'on estoit sur

ces exécutions... Egmont a souvent faict œuvres contraires,

selon qu'il a esté ambidextre pour se servir maintenant de l'ung,

maintenant de l'aultre, selon qu'il viendroit mieulx à propos.»

_Arch. de la Maison d'Orange_, suppl., p. 81.--Richard Clough est

beaucoup plus sévère: «All men muche lamenting the count of

Horne, but no man the count of Egmont; for that, as the saying

is, he was the first beginner.» _Lettre de Richard Clough, 14

septembre 1567._--Jean le Petit rapporte que le comte de Hornes

s'écria en apprenant sa condamnation: «C'est le comte d'Egmont

qui est cause de tout ceci; mais il n'y a plus de remède!»

Insurrection en Frise. Armements du prince d'Orange en Allemagne.

Défaite du comte Louis de Nassau. Mort du comte d'Hoogstraeten.

Triomphe complet des Espagnols.

«Tous les esprits, écrit Jean de Taxis dans ses Commentaires,

attendaient avec anxiété le système qu'allait suivre le duc d'Albe

dans la direction des affaires publiques, car l'on croyait que de là

devait dépendre le salut ou la ruine de la patrie, et que la stabilité

des choses serait rétablie si, satisfait des terribles supplices qu'il

avait déjà ordonnés, il préférait désormais la clémence; mais qu'il

était certain au contraire que, s'il persistait dans sa sévérité, le

peuple, porté peu à peu à une haine implacable, s'abandonnerait un

jour à ses vengeances. C'est pourquoi beaucoup de personnes pensent,

et non sans raison, que le duc d'Albe négligea alors imprudemment

l'occasion la plus favorable de confirmer et de conserver à jamais la

soumission des Belges, si promptement obtenue et si facile à assurer

pourvu qu'il méritât par sa modération les succès que Dieu lui avait

accordés, et qu'il n'oubliât point que les dominations étrangères,

odieuses à tous les peuples, ne l'ont jamais été à aucun plus qu'aux

Belges. Il était d'ailleurs aisé de juger combien il serait difficile

de maintenir dans le devoir par la force seule de si puissantes et si

vastes provinces, et la longue expérience des siècles enseignait assez

que la première condition du repos des États est de les gouverner avec

justice et modération[8].» Vaines espérances: les supplices

continuèrent[9].

[8] Marguerite de Parme dit aussi dans une de ses lettres à

Philippe II: «Il convient tousjours avoir regard que les lois et

ordonnances des princes soient tellement modérées qu'elles se

puissent bien exécuter.» En 1570, l'évêque de Bruges écrivait au

duc d'Albe que quatre mille deux cents habitants de cette ville

«s'estoient réconciliés,» et qu'il en était à peine parmi eux

cent coupables de quelque délit grave d'hérésie.

[9] Nous craignons que si l'on recherche trop les confiscations

et si on ne cesse de répandre le sang, on n'accuse le roi

d'avarice et de cruauté... Presque tous désespèrent de la grâce

royale en voyant que les procès criminels n'ont point de fin, et

que déjà plus de huit mille personnes ont été proscrites et

bannies, sans compter celles qui ont été frappées du dernier

supplice. Nous devons prier Dieu qu'il fléchisse vers la clémence

et la miséricorde le cœur du roi qu'il tient dans ses mains.

_Lettres de Viglius_, pp. 525 et 547.--En 1572, il y eut jusqu'à

quinze mille procès criminels soumis en même temps au conseil des

troubles. _Lettres de Viglius_, p. 677.

Le duc d'Albe ne profita de sa puissance que pour réclamer le centième

denier sur les biens meubles et immeubles et la perception régulière

d'un droit de vente d'un vingtième ou d'un dixième sur l'aliénation

des immeubles et des meubles[10]. Il croyait justifier ces impôts en

faisant observer qu'ils existaient en Espagne sans y donner lieu à

aucune plainte, mais on répondait avec raison que l'Espagne, ne

possédant ni commerce, ni manufactures, ne pouvait se comparer à la

Flandre; que l'Espagne était d'ailleurs isolée par les Pyrénées et la

mer de toute communication avec les autres nations; que les Pays-Bas

se trouvaient au contraire entourés de voisins prêts à s'emparer de

leurs industries, et que rien n'avait plus contribué à les faire

fleurir sous la domination bourguignonne que la suppression de la

plupart des taxes et des droits de tonlieu. Les états de Flandre, les

évêques de Gand, de Bruges et d'Ypres, vinrent inutilement supplier le

duc de renoncer à son projet; il leur reprocha d'attaquer la majesté

royale en se mêlant de ces affaires et d'encourager par leur autorité

la désobéissance du peuple Viglius, qui partagea l'honneur de ces

remontrances, fut menacé d'une sentence de mort. Le duc d'Albe avait

fait entendre des paroles outrageantes pour les habitants de la

Flandre, parce que là plus qu'ailleurs on murmurait contre les

nouveaux impôts[11]; leur inquiétude s'accrut, et par une conséquence

inévitable, dès que la confiance cessa, l'industrie s'affaiblit et

déclina à tel point que le produit des tonlieux perçu par le roi fut

réduit de moitié. L'interruption des relations industrielles entre les

Pays-Bas et l'Angleterre vint bientôt augmenter les souffrances.

[10] Un relevé officiel, fait en 1570, par Pedro de Arcanti, pour

déterminer l'assiette de ces taxes, portait le revenu annuel des

manufactures des Pays-Bas à 10,407,891, florins. RENOM DE FRANCE,

II, 10, 1.

[11] Il sembla trop dur aux Flamans d'estre obligés non-seulement

de recevoir, mais encore de nourrir eux-mesmes la servitude que

le duc d'Albe vouloit introduire parmy eux, qui avoient tousjours

esté gouvernés comme un peuple presque autant libre que sujet.

_Relations_ de Bentivoglio (trad. de Gaffardy, 1642).--Ut nulla

gens liberior, ita suæ libertatis nulla usquam pertinacior

vindex. MEYER, _de Rebus Flandricis_, 9.

Élisabeth profitait avec habileté des fautes du duc d'Albe qui

favorisaient les intérêts commerciaux de l'Angleterre. Sa politique

protégeait à la fois les complots des huguenots de France, qui

promettaient de lui restituer Calais, et ceux des Gueux des Pays-Bas,

qui pouvaient lui livrer les havres de la Zélande. Cinq navires

espagnols, chargés de sommes considérables qui étaient destinées à

l'entretien de l'armée des Pays-Bas, avaient relâché à Plymouth;

Élisabeth s'empara de ces trésors en feignant de croire qu'ils

appartenaient à des marchands génois, qu'elle indemniserait tôt ou

tard. Aux menaces succédèrent les représailles: les marchands

espagnols, flamands et anglais furent retenus prisonniers les uns à

Londres, les autres à Anvers; mais Élisabeth ne céda point: elle

savait combien, par une mesure injustifiable au point de vue de la

bonne foi, elle avait réussi à affaiblir tout à coup la puissance

militaire de l'Espagne. Les efforts du duc d'Albe pour obtenir justice

n'avaient eu d'autre résultat que des pertes irréparables pour le

commerce des Pays-Bas.

Tout se réunissait contre l'Espagne. Une querelle de matelots sur une

rive inconnue de la Floride, venait de la séparer de la France, où la

prépondérance du parti protestant se trouvait assurée par la paix de

Saint-Germain, que devait sanctionner le mariage de Marguerite de

Valois avec le prince de Navarre. Le comte Louis de Nassau, avait été

appelé à Blois, où il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie.

Au mois d'août 1571 le comte Louis de Nassau eut plusieurs conférences

avec Charles IX et Catherine de Médicis; il chercha à les convaincre

qu'il leur était permis de soutenir l'insurrection du prince d'Orange.

Il représentait que pour maintenir la paix intérieure en France, rien

n'était plus utile que de faire la guerre au roi d'Espagne en la

commençant par la conquête de la Flandre, et ajoutait que, si le roi

de France voulait en recueillir tous les fruits, il n'était point

douteux que ses habitants ne préférassent «la rigoureuse seigneurie de

tout autre prince que celle de l'Espagnol,» mais que ce serait déjà

pour le roi «un grand honneur et une source de merveilleux profit

quand il se voudroit contenter de la moitié des taxes et impositions

qu'y lève l'Espagnol, et à ses subjets aussi pour la commodité du

trafic qui est plus grand en ces quartiers qu'en aucun autre de

l'Europe.»

«Sire, portait un mémoire remis à Charles IX par le comte de Nassau,

il faut entreprendre sur les Pays-Bas; le peuple vous appelle,

l'occasion vous invite, la division vous ouvre la porte des villes. Le

prince d'Orange tient une bonne et forte armée; les peuples sont

enclins à luy et il pourra beaucoup vous servir: il ne demandera pas

mieux, car il ne peut se maintenir que par vostre alliance et faveur.

Il faut rendre aux villes les privilèges, restituer les immunités,

augmenter les franchises, diminuer les exactions, et l'on est seur

d'avoir les populations. Une fois en possession de cette province de

Flandre, riche et belle, l'Allemand vous redoutera comme puissant

voisin; l'Anglois vous recherchera, ne pouvant aisément se passer du

commerce avec les Pays-Bas; vostre peuple s'en enrichera, et

l'Espagnol, perdant le plus beau fleuron de sa couronne, sera

également ruiné de tout crédit et autorité par toute la chrestienté.»

Charles IX parut accueillir favorablement ces propositions: il

approuva tout ce qu'avait dit le comte de Nassau, relativement aux

dispositions des Pays-Bas et à la faiblesse des forces espagnoles

qu'on assurait être réduites à trois mille hommes, et il observa

lui-même qu'une escadre de douze vaisseaux les séparerait aisément de

tous les renforts attendus d'Espagne. Il protestait du reste de son

désintéressement et déclarait que si on lui cédait la Flandre et

l'Artois, anciens domaines de la couronne de France, il abandonnerait

volontiers le Brabant, la Gueldre et le Luxembourg aux princes de

l'Empire, la Hollande et la Zélande à la reine d'Angleterre. Son

projet était de suffire aux frais de cette croisade protestante en

taxant le clergé catholique de France à un an de revenu, et il

comptait sur la coopération d'Élisabeth, souveraine de toutes les mers

qui baignent l'Angleterre.

Le comte de Nassau, encouragé par le succès de cette démarche, en

tenta immédiatement une autre dirigée dans le même but près de

l'ambassadeur anglais, Walsingham. Il lui exposa que l'intention des

confédérés était d'envahir les provinces méridionales des Pays-Bas

dans le commencement de l'année suivante, et que, s'ils pouvaient

obtenir quelque prêt d'argent, ils consentiraient à remettre la

Zélande à la reine d'Angleterre. Si la perte de Calais avait été la

honte du règne de la reine Marie, quel honneur ne serait-ce pas pour

Élisabeth d'avoir obtenu la clef des Pays-Bas! De là, elle pourrait

aisément dominer l'Empire et contenir la France, en même temps qu'elle

détruirait l'asile accordé en Flandre par la jalousie espagnole à tous

les mécontents et à tous les conspirateurs chassés de ses États. Ces

pressantes remontrances étaient appuyées à Paris par toute l'influence

dont jouissait en ce moment l'amiral de Coligny, tandis qu'à Londres,

son frère, le cardinal de Châtillon, soutenait également près

d'Élisabeth les propositions des Gueux. «A quoy les poussoit fort,

observe un historien contemporain, Ludovic, comte de Nassau, frère du

prince d'Orange, taschant embarquer le roy de France en son party

contre le roy d'Espaigne: quant à eux ils désiroient bien, les

Espagnols chassés, joindre à leur ligue les forces des Pays-Bas. Le

mariage du prince de Béarn et la conqueste de Flandre estoient les

deux principales choses dont on parloit en cour.»

Ce fut dans l'une des délibérations du conseil de Charles IX, où l'on

discutait l'opportunité des secours réclamés par les Gueux, que le

maréchal de Saulx-Tavannes exposa les périls qui en résulteraient,

dans un avis qui nous a été conservé: Les Gueux de Flandre, disait-il,

se promettent qu'avec leurs alliés, tant d'Angleterre protestans et

François huguenots qu'autres, leurs forces seront de dix mille chevaux

et grand nombre de gens de pied à l'équipollent, tant arquebusiers

allemands qu'anglois artillerie, par le moyen desdits Anglois, les

plus forts pour la mer, les Pays-Bas mal contens, plusieurs villes

prestes à se rebeller, et que tout cela s'offre estre à la dévotion du

roy, lui donnent avis qu'il doit déclarer la guerre au roy d'Espagne

ouvertement, d'autant que si ceste belle occasion se perd, malaisément

se pourra recouvrer... A la vérité, il y a quelque apparence en ce

dire-là à qui ne considéreroit en quel état est le roy et son royaume

et celui du susdict roy espagnol. Par ainsi, sans se tromper, faut

considérer que le duc d'Albe n'a pas si mal pourveu à son faict qu'il

n'ayt bientost une des plus grandes armées qui ait esté, il y a

longtemps, ensemble... Et quant à ce peuple rebelle, sa puissance est

jà monstrée par ceux qui se sont descouverts; le reste, encore qu'ils

eussent bonne volonté d'user de rébellion, ne la sauroient, ni

oseroient descouvrir, sinon que l'on eust constraint le duc d'Albe à

la bataille et qu'il l'eust perdue. Aussi, s'il la gaigne, ayant les

forces du roy joinctes avec celles desdits huguenots, voilà le royaume

en grand branle et est le mettre sur le tablier contre la Flandre,

mesmes y ayant si grand nombre du peuple en cedict royaume de

l'ancienne religion; et est en somme porter la querelle d'une poignée

de rebelles du dehors pour en faire un grand nombre dedans. Lesdicts

rebelles de Flandres ont jà préparé la cause de la rébellion de ceux

de France, disant que ce qu'ils ont commencé, est pour les subsides,

desquels le susdict peuple françois sçait bien à quoy s'en tenir:

chose très-dangereuse pour les grands princes qui se trompent s'ils

cuident estre roys pour tenir des places fortes, maisons et autres

choses, car il faut estre roy du peuple et estre obéy et aimé..... Je

laisse pareillement que l'on a veu les roys séparer les peuples pour

plus aisément les vaincre, et mener à leur volonté, et qu'à ceste

heure, les peuples, ayant séparé les roys, en pourront, s'ils veulent,

faire de mesme, d'autant que tout cela est assez évident. Ceux qui se

sont eslevé dans le cœur de son royaume, qui tiennent une partie du

peuple à leur dévotion et y ont faict la loy, vont assaillir ses

ennemis, où il ne peut perdre sans gaigner; mais aux dépens d'autruy

se peut lever le joug qui sera toujours sur le col de Sa Majesté,

venant à changer les chefs de bonne intention, comme dit est... Et

vaudroit bien mieux n'avoir point de profit que l'avoir par le moyen

de ceux qui tiennent tant d'hommes aguerris dans les entrailles de la

France, pour, à toutes les fois que leurs susdicts chefs faillis, eux

ou ceux qui viendront après, voudront fonder une querelle sur les

subsides, religion ou autre chose, mettre en proye le roy et son

Estat. Laissons donc l'entreprise si injuste, mal fondée et qui nous

est si dangereuse, maintenons nostre réputation envers Dieu et les

hommes, et la paix avec un chacun, surtout avec nostre peuple, et

reprenons haleine en nous laissant descharger par nos ennemis, car

c'est toute la nécessité de ceste couronne et de l'Estat, remettant

ceste belle occasion (si belle se doit appeler) à une autre fois,

laquelle ne se peut perdre, ni la volonté de ceux de Flandres qui

crieront toujours à l'aide aux François, tant et si longuement que les

Espagnols les maîtriseront.»

Les conseils du maréchal de Saulx-Tavannes ne furent point écoutés. Un

traité secret fut conclu à Fontainebleau, avec l'adhésion de

l'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne. On promettait au

prince d'Orange la souveraineté du nord des Pays-Bas, pourvu qu'il

aidât le duc d'Alençon à usurper celle des provinces méridionales avec

les conseils de l'amiral de Coligny.

La guerre se ranime aussitôt de toutes parts.

Le 1er avril 1572, une flotte anglaise aide les Gueux à s'emparer, en

Zélande, du port de Ten-Briele, position favorable pour menacer Bruges

et la Flandre, mais surtout importante, parce qu'en assurant aux

mécontents les secours qui leur arrivent par mer d'Angleterre, elle

rend en même temps plus difficile et plus périlleux le débarquement

des renforts que le duc d'Albe attend d'Espagne.

Quelques semaines plus tard, le comte de Nassau, se plaçant à la tête

d'un corps de huguenots français, entra dans le Hainaut et surprit

Mons. Enfin, dans les premiers jours de juillet, le prince d'Orange

envahit la Gueldre à la tête d'une armée de quatorze mille fantassins

et de six mille chevaux, tandis que deux mille Anglais, sous les

ordres de sir Humphrey Gilbert et de sir Thomas Morgan, abordaient en

Zélande et interceptaient, près d'Ardenbourg, un convoi d'artillerie

que le duc de Médina-Céli envoyait de l'Écluse au duc d'Albe.

Dans ces conjonctures difficiles, le duc d'Albe se conduisit en

capitaine habile: il réunit toutes ses troupes en un seul corps

d'armée pour ne pas les affaiblir dans une foule de stériles

escarmouches, sachant bien que les invasions ennemies cesseraient dès

que l'on toucherait au terme convenu pour l'engagement des mercenaires

français ou allemands qui y prenaient part; il s'attacha, de plus, à

enlever à ses adversaires toute position fixe, et ce fut contre Mons

qu'il dirigea tous ses efforts.

Le prince d'Orange, après avoir forcé le passage de la Meuse, avait

pris Ruremonde et s'avançait lentement à travers le Brabant, n'y

rencontrant que peu de résistance et plein de confiance dans l'avenir.

Les bandes des Gueux, non moins avides et plus cruelles que les

reîtres allemands, s'emparaient de Malines et de Termonde.

Cependant, on n'était pas encore arrivé à l'époque que les projets des

huguenots avaient marquée pour la réunion, sous les remparts de Mons,

des Gueux zélandais, des Allemands du prince d'Orange et des

religionnaires français. L'amiral de Coligny avait convoqué à Paris

toute la noblesse huguenote, qui devait s'y assembler sous le prétexte

des noces du prince de Navarre et de Marguerite de Valois, afin de

former la grande armée appelée à expulser les Espagnols des Pays-Bas.

Le 22 août, il sortait du conseil lorsqu'un ancien serviteur du

seigneur de Mouy, nommé Maurevel, lui tira un coup d'arquebuse, soit

que le duc de Guise eût voulu, par une de ces tentatives qui dans ce

temps ne semblaient point inconciliables avec l'honneur, venger la

mort de son père jadis assassiné, disait-on, à l'instigation de

l'amiral, soit que la reine mère et le duc d'Anjou, effrayés du

triomphe du parti huguenot, eussent cru l'immoler en frappant son

chef. Maurevel s'acquitta mal de sa tâche, et Coligny ne fut que

blessé au bras gauche. Le roi se rendit lui-même auprès de lui pour le

voir et le consoler, et l'amiral l'entretint de nouveau des affaires

des Pays-Bas, lui exposant que ses prédécesseurs n'avaient jamais eu

une si belle occasion d'y faire leur profit et qu'il ne savait pas

combien de riches cités recherchaient son amitié et voulaient se

soumettre à sa puissance.

Que se passait-il en ce moment parmi les chefs du parti huguenot?

Alarmés de l'attentat dirigé contre l'amiral, ils jugeaient qu'il

fallait se hâter de saisir le pouvoir et renouveler leur fameuse

tentative de Meaux. Le maréchal de Retz en avertit le roi entre neuf

et dix heures du soir. Il lui déclara qu'il était convaincu que

l'amiral, en affectant un grand zèle pour servir le roi en Flandre, ne

se proposait que de troubler la France; que la reine mère et le duc

d'Anjou ne cachaient point la haine qu'ils lui portaient; que la reine

mère avait voulu la mort de l'amiral, mais que par malheur Maurevel

n'avait pas réussi; que les huguenots furieux n'accusaient plus ni le

duc de Guise, ni la reine mère, ni le duc d'Anjou, mais le roi

lui-même, et qu'ils avaient résolu de prendre les armes le lendemain

au lever du jour. Un rapport des quarteniers de Paris signalait les

mêmes périls. Charles IX céda; le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois

ne tarda pas à sonner, et lorsque l'aurore se leva, le parti huguenot

comptait beaucoup de victimes, mais il n'avait plus de chefs.

Tandis que de grandes réjouissances saluaient au camp espagnol la

nouvelle de la destruction des huguenots à Paris, le prince d'Orange

répandait des larmes amères: «Quel coup de massue cela nous ait esté,

écrivait-il, n'est besoing de vous descouvrir. Mon unique espoir

estoit du costé de la France. Vous pouvez assez comprendre combien

cela ait reculé nos affaires, car pour m'estre fié sur l'infanterie

que l'amiral m'avoit promis et estoit desjà preste, assavoir de dix à

douze mille bons arquebusiers, je n'ay voulu me charger de beaucoup

d'infanterie alemande.»

En Angleterre, Élisabeth songea à répondre à la Saint-Barthélemy en

faisant décapiter Marie Stuart. Aux Pays-Pas, quelques chefs des

Gueux, d'une audace inouïe, se promettaient aussi la joie de

sanglantes représailles. Les principaux étaient Jacques Blommaert,

Josse Guys, La Toile, Wibo et quelques autres aventuriers non moins

obscurs. Jacques Blommaert était né à Audenarde, et c'était au milieu

des murailles qui avaient été son berceau, qu'il se préparait à porter

le fer et la flamme.

Le 7 septembre, trois hommes, enveloppés dans de grands manteaux, se

présentent aux portes d'Audenarde, près du couvent de Magdendale. Au

moment où on les interroge sur leurs noms, l'un d'eux tire un coup de

pistolet; à ce signal, les Gueux, cachés depuis plusieurs jours dans

une maison du faubourg, se précipitent vers la porte et tuent quelques

soldats qui essayent en vain de la défendre. L'échevin Jacques Stalins

accourt et tombe couvert de blessures. Déjà d'autres Gueux, qui se

sont introduits dans la ville sans être reconnus, se réunissent pour

soutenir les assaillants et s'avancent avec eux vers la place du

Marché, où ils font publier que tout habitant qui sortira de sa maison

sera puni de mort.

Les Gueux étaient maîtres d'Audenarde; leur premier exploit fut dirigé

contre le château de Bourgogne, vaste forteresse située au bord de

l'Escaut et défendue du côté opposé par un large fossé. Là résidait le

grand bailli Josse de Courtewille, qui s'attendait peu à cette

attaque. Les Gueux incendièrent la première cour et forcèrent la porte

de son habitation. «Tu es à nous, lui dirent-ils; jure maintenant

d'obéir au prince d'Orange, comme autrefois tu juras d'obéir au duc

d'Albe.» Josse de Courtewille refusa de les écouter et arma ses

domestiques pour montrer que jusqu'à son dernier soupir il restait

fidèle au roi d'Espagne. Enfin il tomba, percé de coups d'escopette,

et son cadavre mutilé fut précipité dans le fleuve.

Tandis que Jacques Blommaert s'installait dans l'hôtel de Josse de

Courtewille, les Gueux, poursuivant leurs ravages, parcouraient les

églises et les monastères, pillant les autels, renversant les

mausolées, prouvant à chaque pas qu'ils étaient bien les iconoclastes

de 1566. L'abbaye d'Eenaeme située à une demi-lieue de la ville,

n'échappa point à leurs dévastations.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 13 / 29 段