«Lorsqu'Egmont sortit de Gand, tout le monde ploroit... Telles
sont les variétés de ce pauvre monde. Hessels m'a asseuré que le
duc a dit que la maladie qu'il avoit eue, estoit procédée du
commandement que luy avoit faict Sa Majesté si exprès d'exécuter
ceste sentence, et qu'il avoit procuré de tout son povoir sa
mitigation, mais que l'on avoit répondu que s'il n'y eut esté
aultre offence que celle qui touchoit Sa Majesté, le pardon eust
esté faict, mais qu'elle ne povoit remettre l'offense faicte si
grande à Dieu, et j'entends d'aucuns que son Excellence a jeté
des larmes aussi grosses que pois, au temps que l'on estoit sur
ces exécutions... Egmont a souvent faict œuvres contraires,
selon qu'il a esté ambidextre pour se servir maintenant de l'ung,
maintenant de l'aultre, selon qu'il viendroit mieulx à propos.»
_Arch. de la Maison d'Orange_, suppl., p. 81.--Richard Clough est
beaucoup plus sévère: «All men muche lamenting the count of
Horne, but no man the count of Egmont; for that, as the saying
is, he was the first beginner.» _Lettre de Richard Clough, 14
septembre 1567._--Jean le Petit rapporte que le comte de Hornes
s'écria en apprenant sa condamnation: «C'est le comte d'Egmont
qui est cause de tout ceci; mais il n'y a plus de remède!»
Insurrection en Frise. Armements du prince d'Orange en Allemagne.
Défaite du comte Louis de Nassau. Mort du comte d'Hoogstraeten.
Triomphe complet des Espagnols.
«Tous les esprits, écrit Jean de Taxis dans ses Commentaires,
attendaient avec anxiété le système qu'allait suivre le duc d'Albe
dans la direction des affaires publiques, car l'on croyait que de là
devait dépendre le salut ou la ruine de la patrie, et que la stabilité
des choses serait rétablie si, satisfait des terribles supplices qu'il
avait déjà ordonnés, il préférait désormais la clémence; mais qu'il
était certain au contraire que, s'il persistait dans sa sévérité, le
peuple, porté peu à peu à une haine implacable, s'abandonnerait un
jour à ses vengeances. C'est pourquoi beaucoup de personnes pensent,
et non sans raison, que le duc d'Albe négligea alors imprudemment
l'occasion la plus favorable de confirmer et de conserver à jamais la
soumission des Belges, si promptement obtenue et si facile à assurer
pourvu qu'il méritât par sa modération les succès que Dieu lui avait
accordés, et qu'il n'oubliât point que les dominations étrangères,
odieuses à tous les peuples, ne l'ont jamais été à aucun plus qu'aux
Belges. Il était d'ailleurs aisé de juger combien il serait difficile
de maintenir dans le devoir par la force seule de si puissantes et si
vastes provinces, et la longue expérience des siècles enseignait assez
que la première condition du repos des États est de les gouverner avec
justice et modération[8].» Vaines espérances: les supplices
continuèrent[9].
[8] Marguerite de Parme dit aussi dans une de ses lettres à
Philippe II: «Il convient tousjours avoir regard que les lois et
ordonnances des princes soient tellement modérées qu'elles se
puissent bien exécuter.» En 1570, l'évêque de Bruges écrivait au
duc d'Albe que quatre mille deux cents habitants de cette ville
«s'estoient réconciliés,» et qu'il en était à peine parmi eux
cent coupables de quelque délit grave d'hérésie.
[9] Nous craignons que si l'on recherche trop les confiscations
et si on ne cesse de répandre le sang, on n'accuse le roi
d'avarice et de cruauté... Presque tous désespèrent de la grâce
royale en voyant que les procès criminels n'ont point de fin, et
que déjà plus de huit mille personnes ont été proscrites et
bannies, sans compter celles qui ont été frappées du dernier
supplice. Nous devons prier Dieu qu'il fléchisse vers la clémence
et la miséricorde le cœur du roi qu'il tient dans ses mains.
_Lettres de Viglius_, pp. 525 et 547.--En 1572, il y eut jusqu'à
quinze mille procès criminels soumis en même temps au conseil des
troubles. _Lettres de Viglius_, p. 677.
Le duc d'Albe ne profita de sa puissance que pour réclamer le centième
denier sur les biens meubles et immeubles et la perception régulière
d'un droit de vente d'un vingtième ou d'un dixième sur l'aliénation
des immeubles et des meubles[10]. Il croyait justifier ces impôts en
faisant observer qu'ils existaient en Espagne sans y donner lieu à
aucune plainte, mais on répondait avec raison que l'Espagne, ne
possédant ni commerce, ni manufactures, ne pouvait se comparer à la
Flandre; que l'Espagne était d'ailleurs isolée par les Pyrénées et la
mer de toute communication avec les autres nations; que les Pays-Bas
se trouvaient au contraire entourés de voisins prêts à s'emparer de
leurs industries, et que rien n'avait plus contribué à les faire
fleurir sous la domination bourguignonne que la suppression de la
plupart des taxes et des droits de tonlieu. Les états de Flandre, les
évêques de Gand, de Bruges et d'Ypres, vinrent inutilement supplier le
duc de renoncer à son projet; il leur reprocha d'attaquer la majesté
royale en se mêlant de ces affaires et d'encourager par leur autorité
la désobéissance du peuple Viglius, qui partagea l'honneur de ces
remontrances, fut menacé d'une sentence de mort. Le duc d'Albe avait
fait entendre des paroles outrageantes pour les habitants de la
Flandre, parce que là plus qu'ailleurs on murmurait contre les
nouveaux impôts[11]; leur inquiétude s'accrut, et par une conséquence
inévitable, dès que la confiance cessa, l'industrie s'affaiblit et
déclina à tel point que le produit des tonlieux perçu par le roi fut
réduit de moitié. L'interruption des relations industrielles entre les
Pays-Bas et l'Angleterre vint bientôt augmenter les souffrances.
[10] Un relevé officiel, fait en 1570, par Pedro de Arcanti, pour
déterminer l'assiette de ces taxes, portait le revenu annuel des
manufactures des Pays-Bas à 10,407,891, florins. RENOM DE FRANCE,
II, 10, 1.
[11] Il sembla trop dur aux Flamans d'estre obligés non-seulement
de recevoir, mais encore de nourrir eux-mesmes la servitude que
le duc d'Albe vouloit introduire parmy eux, qui avoient tousjours
esté gouvernés comme un peuple presque autant libre que sujet.
_Relations_ de Bentivoglio (trad. de Gaffardy, 1642).--Ut nulla
gens liberior, ita suæ libertatis nulla usquam pertinacior
vindex. MEYER, _de Rebus Flandricis_, 9.
Élisabeth profitait avec habileté des fautes du duc d'Albe qui
favorisaient les intérêts commerciaux de l'Angleterre. Sa politique
protégeait à la fois les complots des huguenots de France, qui
promettaient de lui restituer Calais, et ceux des Gueux des Pays-Bas,
qui pouvaient lui livrer les havres de la Zélande. Cinq navires
espagnols, chargés de sommes considérables qui étaient destinées à
l'entretien de l'armée des Pays-Bas, avaient relâché à Plymouth;
Élisabeth s'empara de ces trésors en feignant de croire qu'ils
appartenaient à des marchands génois, qu'elle indemniserait tôt ou
tard. Aux menaces succédèrent les représailles: les marchands
espagnols, flamands et anglais furent retenus prisonniers les uns à
Londres, les autres à Anvers; mais Élisabeth ne céda point: elle
savait combien, par une mesure injustifiable au point de vue de la
bonne foi, elle avait réussi à affaiblir tout à coup la puissance
militaire de l'Espagne. Les efforts du duc d'Albe pour obtenir justice
n'avaient eu d'autre résultat que des pertes irréparables pour le
commerce des Pays-Bas.
Tout se réunissait contre l'Espagne. Une querelle de matelots sur une
rive inconnue de la Floride, venait de la séparer de la France, où la
prépondérance du parti protestant se trouvait assurée par la paix de
Saint-Germain, que devait sanctionner le mariage de Marguerite de
Valois avec le prince de Navarre. Le comte Louis de Nassau, avait été
appelé à Blois, où il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie.
Au mois d'août 1571 le comte Louis de Nassau eut plusieurs conférences
avec Charles IX et Catherine de Médicis; il chercha à les convaincre
qu'il leur était permis de soutenir l'insurrection du prince d'Orange.
Il représentait que pour maintenir la paix intérieure en France, rien
n'était plus utile que de faire la guerre au roi d'Espagne en la
commençant par la conquête de la Flandre, et ajoutait que, si le roi
de France voulait en recueillir tous les fruits, il n'était point
douteux que ses habitants ne préférassent «la rigoureuse seigneurie de
tout autre prince que celle de l'Espagnol,» mais que ce serait déjà
pour le roi «un grand honneur et une source de merveilleux profit
quand il se voudroit contenter de la moitié des taxes et impositions
qu'y lève l'Espagnol, et à ses subjets aussi pour la commodité du
trafic qui est plus grand en ces quartiers qu'en aucun autre de
l'Europe.»
«Sire, portait un mémoire remis à Charles IX par le comte de Nassau,
il faut entreprendre sur les Pays-Bas; le peuple vous appelle,
l'occasion vous invite, la division vous ouvre la porte des villes. Le
prince d'Orange tient une bonne et forte armée; les peuples sont
enclins à luy et il pourra beaucoup vous servir: il ne demandera pas
mieux, car il ne peut se maintenir que par vostre alliance et faveur.
Il faut rendre aux villes les privilèges, restituer les immunités,
augmenter les franchises, diminuer les exactions, et l'on est seur
d'avoir les populations. Une fois en possession de cette province de
Flandre, riche et belle, l'Allemand vous redoutera comme puissant
voisin; l'Anglois vous recherchera, ne pouvant aisément se passer du
commerce avec les Pays-Bas; vostre peuple s'en enrichera, et
l'Espagnol, perdant le plus beau fleuron de sa couronne, sera
également ruiné de tout crédit et autorité par toute la chrestienté.»
Charles IX parut accueillir favorablement ces propositions: il
approuva tout ce qu'avait dit le comte de Nassau, relativement aux
dispositions des Pays-Bas et à la faiblesse des forces espagnoles
qu'on assurait être réduites à trois mille hommes, et il observa
lui-même qu'une escadre de douze vaisseaux les séparerait aisément de
tous les renforts attendus d'Espagne. Il protestait du reste de son
désintéressement et déclarait que si on lui cédait la Flandre et
l'Artois, anciens domaines de la couronne de France, il abandonnerait
volontiers le Brabant, la Gueldre et le Luxembourg aux princes de
l'Empire, la Hollande et la Zélande à la reine d'Angleterre. Son
projet était de suffire aux frais de cette croisade protestante en
taxant le clergé catholique de France à un an de revenu, et il
comptait sur la coopération d'Élisabeth, souveraine de toutes les mers
qui baignent l'Angleterre.
Le comte de Nassau, encouragé par le succès de cette démarche, en
tenta immédiatement une autre dirigée dans le même but près de
l'ambassadeur anglais, Walsingham. Il lui exposa que l'intention des
confédérés était d'envahir les provinces méridionales des Pays-Bas
dans le commencement de l'année suivante, et que, s'ils pouvaient
obtenir quelque prêt d'argent, ils consentiraient à remettre la
Zélande à la reine d'Angleterre. Si la perte de Calais avait été la
honte du règne de la reine Marie, quel honneur ne serait-ce pas pour
Élisabeth d'avoir obtenu la clef des Pays-Bas! De là, elle pourrait
aisément dominer l'Empire et contenir la France, en même temps qu'elle
détruirait l'asile accordé en Flandre par la jalousie espagnole à tous
les mécontents et à tous les conspirateurs chassés de ses États. Ces
pressantes remontrances étaient appuyées à Paris par toute l'influence
dont jouissait en ce moment l'amiral de Coligny, tandis qu'à Londres,
son frère, le cardinal de Châtillon, soutenait également près
d'Élisabeth les propositions des Gueux. «A quoy les poussoit fort,
observe un historien contemporain, Ludovic, comte de Nassau, frère du
prince d'Orange, taschant embarquer le roy de France en son party
contre le roy d'Espaigne: quant à eux ils désiroient bien, les
Espagnols chassés, joindre à leur ligue les forces des Pays-Bas. Le
mariage du prince de Béarn et la conqueste de Flandre estoient les
deux principales choses dont on parloit en cour.»
Ce fut dans l'une des délibérations du conseil de Charles IX, où l'on
discutait l'opportunité des secours réclamés par les Gueux, que le
maréchal de Saulx-Tavannes exposa les périls qui en résulteraient,
dans un avis qui nous a été conservé: Les Gueux de Flandre, disait-il,
se promettent qu'avec leurs alliés, tant d'Angleterre protestans et
François huguenots qu'autres, leurs forces seront de dix mille chevaux
et grand nombre de gens de pied à l'équipollent, tant arquebusiers
allemands qu'anglois artillerie, par le moyen desdits Anglois, les
plus forts pour la mer, les Pays-Bas mal contens, plusieurs villes
prestes à se rebeller, et que tout cela s'offre estre à la dévotion du
roy, lui donnent avis qu'il doit déclarer la guerre au roy d'Espagne
ouvertement, d'autant que si ceste belle occasion se perd, malaisément
se pourra recouvrer... A la vérité, il y a quelque apparence en ce
dire-là à qui ne considéreroit en quel état est le roy et son royaume
et celui du susdict roy espagnol. Par ainsi, sans se tromper, faut
considérer que le duc d'Albe n'a pas si mal pourveu à son faict qu'il
n'ayt bientost une des plus grandes armées qui ait esté, il y a
longtemps, ensemble... Et quant à ce peuple rebelle, sa puissance est
jà monstrée par ceux qui se sont descouverts; le reste, encore qu'ils
eussent bonne volonté d'user de rébellion, ne la sauroient, ni
oseroient descouvrir, sinon que l'on eust constraint le duc d'Albe à
la bataille et qu'il l'eust perdue. Aussi, s'il la gaigne, ayant les
forces du roy joinctes avec celles desdits huguenots, voilà le royaume
en grand branle et est le mettre sur le tablier contre la Flandre,
mesmes y ayant si grand nombre du peuple en cedict royaume de
l'ancienne religion; et est en somme porter la querelle d'une poignée
de rebelles du dehors pour en faire un grand nombre dedans. Lesdicts
rebelles de Flandres ont jà préparé la cause de la rébellion de ceux
de France, disant que ce qu'ils ont commencé, est pour les subsides,
desquels le susdict peuple françois sçait bien à quoy s'en tenir:
chose très-dangereuse pour les grands princes qui se trompent s'ils
cuident estre roys pour tenir des places fortes, maisons et autres
choses, car il faut estre roy du peuple et estre obéy et aimé..... Je
laisse pareillement que l'on a veu les roys séparer les peuples pour
plus aisément les vaincre, et mener à leur volonté, et qu'à ceste
heure, les peuples, ayant séparé les roys, en pourront, s'ils veulent,
faire de mesme, d'autant que tout cela est assez évident. Ceux qui se
sont eslevé dans le cœur de son royaume, qui tiennent une partie du
peuple à leur dévotion et y ont faict la loy, vont assaillir ses
ennemis, où il ne peut perdre sans gaigner; mais aux dépens d'autruy
se peut lever le joug qui sera toujours sur le col de Sa Majesté,
venant à changer les chefs de bonne intention, comme dit est... Et
vaudroit bien mieux n'avoir point de profit que l'avoir par le moyen
de ceux qui tiennent tant d'hommes aguerris dans les entrailles de la
France, pour, à toutes les fois que leurs susdicts chefs faillis, eux
ou ceux qui viendront après, voudront fonder une querelle sur les
subsides, religion ou autre chose, mettre en proye le roy et son
Estat. Laissons donc l'entreprise si injuste, mal fondée et qui nous
est si dangereuse, maintenons nostre réputation envers Dieu et les
hommes, et la paix avec un chacun, surtout avec nostre peuple, et
reprenons haleine en nous laissant descharger par nos ennemis, car
c'est toute la nécessité de ceste couronne et de l'Estat, remettant
ceste belle occasion (si belle se doit appeler) à une autre fois,
laquelle ne se peut perdre, ni la volonté de ceux de Flandres qui
crieront toujours à l'aide aux François, tant et si longuement que les
Espagnols les maîtriseront.»
Les conseils du maréchal de Saulx-Tavannes ne furent point écoutés. Un
traité secret fut conclu à Fontainebleau, avec l'adhésion de
l'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne. On promettait au
prince d'Orange la souveraineté du nord des Pays-Bas, pourvu qu'il
aidât le duc d'Alençon à usurper celle des provinces méridionales avec
les conseils de l'amiral de Coligny.
La guerre se ranime aussitôt de toutes parts.
Le 1er avril 1572, une flotte anglaise aide les Gueux à s'emparer, en
Zélande, du port de Ten-Briele, position favorable pour menacer Bruges
et la Flandre, mais surtout importante, parce qu'en assurant aux
mécontents les secours qui leur arrivent par mer d'Angleterre, elle
rend en même temps plus difficile et plus périlleux le débarquement
des renforts que le duc d'Albe attend d'Espagne.
Quelques semaines plus tard, le comte de Nassau, se plaçant à la tête
d'un corps de huguenots français, entra dans le Hainaut et surprit
Mons. Enfin, dans les premiers jours de juillet, le prince d'Orange
envahit la Gueldre à la tête d'une armée de quatorze mille fantassins
et de six mille chevaux, tandis que deux mille Anglais, sous les
ordres de sir Humphrey Gilbert et de sir Thomas Morgan, abordaient en
Zélande et interceptaient, près d'Ardenbourg, un convoi d'artillerie
que le duc de Médina-Céli envoyait de l'Écluse au duc d'Albe.
Dans ces conjonctures difficiles, le duc d'Albe se conduisit en
capitaine habile: il réunit toutes ses troupes en un seul corps
d'armée pour ne pas les affaiblir dans une foule de stériles
escarmouches, sachant bien que les invasions ennemies cesseraient dès
que l'on toucherait au terme convenu pour l'engagement des mercenaires
français ou allemands qui y prenaient part; il s'attacha, de plus, à
enlever à ses adversaires toute position fixe, et ce fut contre Mons
qu'il dirigea tous ses efforts.
Le prince d'Orange, après avoir forcé le passage de la Meuse, avait
pris Ruremonde et s'avançait lentement à travers le Brabant, n'y
rencontrant que peu de résistance et plein de confiance dans l'avenir.
Les bandes des Gueux, non moins avides et plus cruelles que les
reîtres allemands, s'emparaient de Malines et de Termonde.
Cependant, on n'était pas encore arrivé à l'époque que les projets des
huguenots avaient marquée pour la réunion, sous les remparts de Mons,
des Gueux zélandais, des Allemands du prince d'Orange et des
religionnaires français. L'amiral de Coligny avait convoqué à Paris
toute la noblesse huguenote, qui devait s'y assembler sous le prétexte
des noces du prince de Navarre et de Marguerite de Valois, afin de
former la grande armée appelée à expulser les Espagnols des Pays-Bas.
Le 22 août, il sortait du conseil lorsqu'un ancien serviteur du
seigneur de Mouy, nommé Maurevel, lui tira un coup d'arquebuse, soit
que le duc de Guise eût voulu, par une de ces tentatives qui dans ce
temps ne semblaient point inconciliables avec l'honneur, venger la
mort de son père jadis assassiné, disait-on, à l'instigation de
l'amiral, soit que la reine mère et le duc d'Anjou, effrayés du
triomphe du parti huguenot, eussent cru l'immoler en frappant son
chef. Maurevel s'acquitta mal de sa tâche, et Coligny ne fut que
blessé au bras gauche. Le roi se rendit lui-même auprès de lui pour le
voir et le consoler, et l'amiral l'entretint de nouveau des affaires
des Pays-Bas, lui exposant que ses prédécesseurs n'avaient jamais eu
une si belle occasion d'y faire leur profit et qu'il ne savait pas
combien de riches cités recherchaient son amitié et voulaient se
soumettre à sa puissance.
Que se passait-il en ce moment parmi les chefs du parti huguenot?
Alarmés de l'attentat dirigé contre l'amiral, ils jugeaient qu'il
fallait se hâter de saisir le pouvoir et renouveler leur fameuse
tentative de Meaux. Le maréchal de Retz en avertit le roi entre neuf
et dix heures du soir. Il lui déclara qu'il était convaincu que
l'amiral, en affectant un grand zèle pour servir le roi en Flandre, ne
se proposait que de troubler la France; que la reine mère et le duc
d'Anjou ne cachaient point la haine qu'ils lui portaient; que la reine
mère avait voulu la mort de l'amiral, mais que par malheur Maurevel
n'avait pas réussi; que les huguenots furieux n'accusaient plus ni le
duc de Guise, ni la reine mère, ni le duc d'Anjou, mais le roi
lui-même, et qu'ils avaient résolu de prendre les armes le lendemain
au lever du jour. Un rapport des quarteniers de Paris signalait les
mêmes périls. Charles IX céda; le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois
ne tarda pas à sonner, et lorsque l'aurore se leva, le parti huguenot
comptait beaucoup de victimes, mais il n'avait plus de chefs.
Tandis que de grandes réjouissances saluaient au camp espagnol la
nouvelle de la destruction des huguenots à Paris, le prince d'Orange
répandait des larmes amères: «Quel coup de massue cela nous ait esté,
écrivait-il, n'est besoing de vous descouvrir. Mon unique espoir
estoit du costé de la France. Vous pouvez assez comprendre combien
cela ait reculé nos affaires, car pour m'estre fié sur l'infanterie
que l'amiral m'avoit promis et estoit desjà preste, assavoir de dix à
douze mille bons arquebusiers, je n'ay voulu me charger de beaucoup
d'infanterie alemande.»
En Angleterre, Élisabeth songea à répondre à la Saint-Barthélemy en
faisant décapiter Marie Stuart. Aux Pays-Pas, quelques chefs des
Gueux, d'une audace inouïe, se promettaient aussi la joie de
sanglantes représailles. Les principaux étaient Jacques Blommaert,
Josse Guys, La Toile, Wibo et quelques autres aventuriers non moins
obscurs. Jacques Blommaert était né à Audenarde, et c'était au milieu
des murailles qui avaient été son berceau, qu'il se préparait à porter
le fer et la flamme.
Le 7 septembre, trois hommes, enveloppés dans de grands manteaux, se
présentent aux portes d'Audenarde, près du couvent de Magdendale. Au
moment où on les interroge sur leurs noms, l'un d'eux tire un coup de
pistolet; à ce signal, les Gueux, cachés depuis plusieurs jours dans
une maison du faubourg, se précipitent vers la porte et tuent quelques
soldats qui essayent en vain de la défendre. L'échevin Jacques Stalins
accourt et tombe couvert de blessures. Déjà d'autres Gueux, qui se
sont introduits dans la ville sans être reconnus, se réunissent pour
soutenir les assaillants et s'avancent avec eux vers la place du
Marché, où ils font publier que tout habitant qui sortira de sa maison
sera puni de mort.
Les Gueux étaient maîtres d'Audenarde; leur premier exploit fut dirigé
contre le château de Bourgogne, vaste forteresse située au bord de
l'Escaut et défendue du côté opposé par un large fossé. Là résidait le
grand bailli Josse de Courtewille, qui s'attendait peu à cette
attaque. Les Gueux incendièrent la première cour et forcèrent la porte
de son habitation. «Tu es à nous, lui dirent-ils; jure maintenant
d'obéir au prince d'Orange, comme autrefois tu juras d'obéir au duc
d'Albe.» Josse de Courtewille refusa de les écouter et arma ses
domestiques pour montrer que jusqu'à son dernier soupir il restait
fidèle au roi d'Espagne. Enfin il tomba, percé de coups d'escopette,
et son cadavre mutilé fut précipité dans le fleuve.
Tandis que Jacques Blommaert s'installait dans l'hôtel de Josse de
Courtewille, les Gueux, poursuivant leurs ravages, parcouraient les
églises et les monastères, pillant les autels, renversant les
mausolées, prouvant à chaque pas qu'ils étaient bien les iconoclastes
de 1566. L'abbaye d'Eenaeme située à une demi-lieue de la ville,
n'échappa point à leurs dévastations.