«Interrogé si le 24e d'aoust 1566 il a dit à Bourlut, pensionnaire de

Gand, qu'il advertist le magistrat dudit Gand que les presches se

pouvoient faire librement, mais que l'on preschat dehors les villes et

que l'inquisition seroit ostée.

«Dict qu'il ne sçait avoir tenu le dict propos à Bourlut, mais si

quelque chose il leur a dict, ce avoit esté selon la détermination de

Madame de Parme.

«Interrogé si ayant esté adverty au commencement du mois d'octobre

1566 que au chimetière de Saint-Jacques, à Gand, estoient assemblés

jusques à mil cincq cens sectaires pour y faire enterrer un mort, il

escripvit de Sotteghem aux magistrats de Gand qu'il estoit raisonnable

que place leur fust donnée pour enterrer corps morts,

«Dict qu'il escripvit que lieu leur seroit donné en terre profane et

aux champs.

«Interrogé si lui estant à Ypre lorsqu'on commencha à rompre les

églises, il fut requis par le magistrat qu'il voullust assister le

dict magistrat pour ung jour ou deux, il respondit qu'il estoit appelé

à la court, et luy demandans ceulx du magistrat que, au cas que les

sectaires vouldroient faire quelque force, ils pourroient user de

contreforce et mettre l'artillerie sur les murailles, il respondit,

tournant le dos, qu'il n'avoit telle charge, et incontinent se partit

de la ville,

«Dict que ceux de Ypre ne lui demandèrent ce que contient le dict

interrogat.

«Interrogé sy lorsque ceulx d'Armentières luy dirent que par armes

l'on deust résister aux sectaires, il respondit qu'il ne se debvoit

faire,

«Dict qu'il n'est pas ainsy...

«Interrogé comme lorsqu'on saccagea les églises et furent commis

aultres sacriléges, le nombre des catholiques et gens de bien estant

plus grand que celuy des sectaires et sacriléges, pourquoy ne leur fut

résisté par l'ayde et assistance d'aulcun personnage principal, à qui

les sectaires eussent eu respect, et comment l'on n'empescha les

dommages et sacriléges advenus,

«Dict qu'il ne peult sçavoir si les bons estoient plus que les

maulvais, toutesfois les bons n'osoient prendre les armes, et les

maulvais les avoient en mains.»

Quel était le crime du comte d'Egmont? Une grande faiblesse vis-à-vis

des obsessions qui l'entouraient, jointe au souvenir d'un courage à

toute épreuve dans les combats, qui lui assurait une haute influence.

Personne n'eût plus loyalement servi Philippe II contre Charles IX:

personne n'avait plus contribué à affaiblir son autorité dans les

Pays-Bas, en paraissant toujours la combattre, lors même qu'il ne

cherchait qu'à l'affermir en lui donnant des bases plus nationales.

«Sa fidélité était hors de doute, dit un des meilleurs historiens des

troubles du seizième siècle; mais, entraîné par un esprit trop facile,

il avait été, s'il est permis de le dire, coupable de trop de bonté.

Il s'était prêté aux projets des factieux parce qu'ils lui offraient

le prétexte de la liberté publique, et il l'avait fait avec d'autant

plus de constance qu'il eût craint, en s'y opposant, de perdre la

faveur du peuple.»

Revenons à Marguerite de Parme. Peu de jours après l'arrivée du duc

d'Albe, qu'elle avait accueilli avec une grande froideur, elle écrivit

au roi pour se plaindre du commandement militaire dont il était

investi, ce qui compromettait sa propre autorité et la paix des

Pays-Bas. «Déjà, disait-elle, on peut évaluer le nombre de ceux que le

fardeau accablant du logement des soldats, la crainte des troubles ou

celle d'un châtiment sévère, ont conduits dans les pays étrangers, à

cent mille personnes.» Deux jours après l'arrestation des comtes

d'Egmont et de Hornes, elle écrivit de nouveau au roi. Après avoir

tracé succinctement le tableau de tout ce qui s'était passé, sans y

mêler des plaintes indignes de son rang et de son caractère, elle le

conjura, avec de nouvelles instances, de lui permettre d'abandonner,

accablée de soucis et d'infirmités, un gouvernement dans lequel elle

ne conservait qu'une si faible part.

Enfin, au mois de décembre 1567, elle reçut la réponse du roi qui,

après quelques feints regrets sur sa retraite, lui donnait pour

successeur le duc d'Albe dans le gouvernement des Pays-Bas. La

dernière lettre qu'elle adressa à Philippe II, remarquable par la

noblesse et la sagesse qui y règnent, mérite d'être citée. Elle y

rappelle les difficultés de son administration et l'heureuse

pacification des Pays-Bas. «Je ne puis, continue-t-elle, cacher à

Votre Majesté ce qui peut troubler complètement la situation actuelle

des choses. La crainte des supplices, que la présence d'une armée

considérable a fait naître, a engagé un grand nombre d'habitants, peu

certains d'obtenir leur pardon, à se retirer dans d'autres pays, au

grand détriment de celui-ci. Je tremble que les mêmes motifs ne

réduisent ceux qui se trouveront retenus dans les Pays-Bas et dans

l'impossibilité de fuir, à se précipiter dans les émeutes et les

conspirations. La terreur est chez les Belges un mauvais moyen de se

faire respecter. Ceux qui voudront suivre la voie de la rigueur,

feront peser plus de haine sur le nom espagnol qu'ils ne lui

acquerront de gloire. Ils livreront les Pays-Bas aux guerres civiles

et aux armes des étrangers, jusqu'à ce qu'enfin il n'y reste plus rien

debout. Je viens donc supplier Votre Majesté de préférer le repentir

de ses sujets à leur châtiment.»

Peu de jours après, Marguerite quitta les Pays-Bas, «laissant, dit

Renom de France, grande réputation de sa vertu et ung regret de son

partement ès cœurs des subjects de pardeçà, lequel s'augmenta bien

depuis, voires continuellement, après qu'on eust gousté des humeurs et

complexions de son successeur.» Toutes les villes lui envoyèrent des

députés pour protester de l'affliction qu'elles ressentaient de son

départ, et les nobles de diverses provinces l'accompagnèrent jusqu'aux

frontières d'Allemagne. Au moment où elle recevait leurs adieux, elle

voyait déjà s'accomplir les malheurs qu'elle avait annoncés.

Le duc d'Albe n'avait pas attendu l'absence de Marguerite pour

poursuivre ses desseins. Son premier soin avait été de créer un

nouveau conseil, dans lequel il concentrait toute l'autorité, et qu'il

appela le conseil des troubles, bien que les peuples ne le connussent

que sous le nom de conseil de sang. Le duc d'Albe le présidait. Parmi

les autres membres se trouvaient Louis del Rio, Jérôme de Roda,

Jacques Maertens, Jacques Hessele et Jacques de Blaesere, les deux

premiers Espagnols, les trois derniers Flamands. Remarquons, en

passant, que l'établissement du conseil des troubles était une

violation patente des priviléges de la Flandre, qui portaient qu'aucun

accusé ne pouvait être enlevé à ses juges naturels.

Le duc d'Albe fit citer le prince d'Orange, les comtes de Nassau,

d'Hoogstraeten, de Culembourg, et les chefs du parti des nobles qui

avaient adhéré au compromis de Bréda. Toutes les poursuites ne

s'adressaient point toutefois à des accusés contumaces ou fugitifs. Le

16 janvier 1567 (v. st.), quatre-vingt-quinze bourgeois de Gand

reçurent l'ordre de comparaître au conseil des troubles. Le lendemain,

quarante-huit autres bourgeois de la même ville furent également

ajournés. Ils furent tous condamnés au dernier supplice. Le 29 mars,

Viglius écrivait que le duc d'Albe avait déjà traduit devant son

tribunal plus de quinze cents personnes.

Malgré cette rigueur, l'agitation recommence. On raconte que le duc

d'Albe a conseillé autrefois à Charles-Quint la destruction complète

de la ville de Gand insurgée; qu'il a proposé d'immoler les naturels

de l'Amérique; que sa cruauté contre les protestants a été extrême

dans les guerres d'Allemagne; qu'il a soutenu, aux conférences de

Bayonne, qu'il fallait exterminer les huguenots en France, et qu'il a

fait engager Charles IX, par le sieur de Castelnau, à les traiter

comme il traiterait lui-même le comte d'Egmont. Ces bruits, joints aux

supplices qui ont déjà eu lieu, répandent de toutes parts

l'inquiétude et l'effroi, dont le double symptôme est, comme l'a

annoncé Marguerite, d'une part la formation d'une bande de pillards et

d'incendiaires recrutés dans la lie des sectaires, de l'autre,

l'émigration d'un grand nombre de familles qui emportent avec elles,

sous un ciel étranger, leurs pénates et leurs richesses.

Dans les premiers jours de janvier 1567, trente-six hommes, armés

d'arquebuses et de pistolets, se présentèrent dans l'église de

Reninghelst. Ils pillèrent tous les ornements sacrés qui étaient d'or

et d'argent et brûlèrent les autres; puis, ils emmenèrent avec eux

trois pauvres prêtres qu'ils avaient arrachés de l'autel. Un ministre,

nommé Jean Michiels, accompagnait cette cohorte recrutée parmi les

_bosch-gueusen_ (gueux des bois); à ses côtés, marchait un sectaire

qui avait autrefois été bourreau. Ce fut lui qui exécuta la sentence

prononcée par le ministre en vertu du vingtième chapitre de la

prophétie d'Ézéchiel. A onze heures de la nuit, au clair de lune, les

trois prêtres furent cruellement mis à mort sur une butte située près

du Moulin-Noir, entre Dranoultre et Neuve-Église. Le lendemain on

retrouva leurs corps à demi cachés dans les joncs d'un ruisseau à la

lisière d'un bois. Ailleurs les mêmes désordres se reproduisirent. A

la grande tempête de 1566 succédait, pour la Flandre, d'autres

tempêtes plus longues et non moins terribles, qu'annonçaient des

crimes isolés et des attentats imprévus.

Selon des récits évidemment exagérés, cent mille familles avaient

quitté les Pays-Bas pour aller exercer, dans des contrées plus

paisibles, leurs métiers et leurs arts. La plupart suivirent la même

route que les émigrations qui s'étaient formées en Flandre depuis le

règne de Charles de Danemark. Elles obtinrent aisément, de la reine

Élisabeth, l'autorisation de se fixer dans quelques villes pauvres et

peu peuplées qui, grâce à leur séjour, devinrent bientôt le centre

d'un grand commerce d'étoffes de laine jusqu'alors inconnues en

Angleterre. Telles furent les villes de Norwich, de Sandwich, de

Colchester, de Southampton, de Maidstone, de Canterbury. L'exil d'un

grand nombre de nos ouvriers allait enrichir l'Angleterre, si grande

et si orgueilleuse aujourd'hui, en face de nos ports déserts.

Sandwich fut, après Londres, la première résidence des émigrés

flamands. Ce fut de là qu'ils dirigèrent vers la West-Flandre ces

fatales armées de fauteurs de désordres, et notamment une expédition

composée de quinze cents _gueux_, qui se rendit aux conventicules de

Poperinghe, à l'appel du ministre Jean Michiels, le sacrificateur du

Moulin-Noix de Dranoultre. Jean Michiels était venu lui-même

d'Angleterre.

De Sandwich, les réfugiés flamands se répandirent à Norwich et à

Colchester, et ce furent eux qui communiquèrent leurs arts aux

districts depuis si manufacturiers de Coxall, de Braintree et de

Hastings. François de la Motte, d'Ypres, contribua surtout à la

fondation de l'industrie de Colchester: son fils fut alderman à

Londres.

Un autre bourgeois d'Ypres, Thomas Bonnet, peut-être frère du ministre

Sébastien Bonnet, devint maire de Norwich. En 1569, les ministres de

Norwich étaient Théophile Ryckewaert et Antoine Algoet, qui, trois ans

auparavant, avaient donné à Ypres le signal du pillage et de la

dévastation; mais parmi les communautés flamandes rangées sous la

bannière de la réforme, il n'en était aucune aussi ancienne que celle

de Canterbury, fondée dès 1547 par le ministre Jean Uutenhove.

Cependant en Angleterre même l'existence de ces communautés n'était

pas constamment heureuse et paisible. Leur zèle pour les opinions

désorganisatrices de Jean de Leyde leur attirait des persécutions

jusque dans le giron du protestantisme, et l'on vit, en 1575, deux

Flamands, Jean Pieters et Henri Turwert, conduits au bûcher comme

anabaptistes.

La même année, l'église flamande d'Austin-Friars formula des plaintes

contre l'évêque de Londres qui avait dit «que les anabaptistes desjà

prisonniers, s'ils demeurent obstinés, seroient exécutés à la mort par

le feu.» L'évêque de Londres, Grindall, était venu lui-même dans le

temple d'Austin-Friars excommunier le ministre Hamstede, favorable aux

anabaptistes.

En 1567, un relevé officiel portait le nombre des Flamands établis à

Londres à 3,838 personnes, mais il s'accrut considérablement en 1585,

année où émigra, dit-on, le tiers des ouvriers d'Anvers.

Goswin Vander Beke, de Gand, et d'autres Flamands, avaient obtenu de

la reine Élisabeth la permission de fonder à Londres une corporation

qui compta, en 1606, parmi ses membres, le roi Jacques Ier. Ils se

montrèrent reconnaissants de cette faveur, car l'on remarque les noms

de Gilles Huereblock, de Pierre De Coster, de Pierre Vande Walle, de

Roger Van Peene et de plusieurs autres d'entre eux, parmi les

marchands qui prirent part, en 1588, à l'emprunt fait par la reine

Élisabeth à la cité de Londres.

Clarendon a soin de remarquer qu'à côté de l'avantage commercial que

retirait l'Angleterre de la présence des réfugiés flamands, il y avait

pour elle l'avantage politique d'avoir, par leur intermédiaire, des

relations suivies et une incontestable influence dans tout ce qui se

passait aux Pays-Bas.

Tandis que la Flandre, le Hainaut et le Brabant voient se multiplier

les procès criminels, le baron de Montigny est arrêté en Espagne. Quel

défenseur conserveront les intérêts des Pays-Bas dans cette cour

d'Aranjuez qu'éclaire à peine le pâle reflet d'une volonté inflexible?

L'héritier même du trône d'Espagne, le fils unique de Philippe II.

L'histoire l'affirme, et Schiller a fait passer le témoignage de

l'histoire dans la poésie, quand il prête au jeune prince cette

exclamation pleine d'enthousiasme: «O Flandre! ô paradis de mon

imagination! Des provinces si riches, si florissantes, un grand et

puissant peuple et aussi un bon peuple! Être le père de ce peuple,

pensai-je, quelle jouissance divine ce doit être!» Don Carlos disparut

bientôt aussi dans les ténèbres d'une prison.

De Madrid aux Pays-Bas, on ne trouve que des échos de deuil.

Le 30 mai 1568, les enfants de l'école Saint-Jérôme chantèrent, à

Gand, les lamentations de Jérémie. Tous les habitants fondaient en

larmes en les appliquant aux malheurs dont ils étaient les témoins.

Quatre jours après, les comtes d'Egmont et de Hornes furent conduits

de Gand à Bruxelles. Tandis qu'on les jugeait, les troupes espagnoles

occupaient les places publiques «avec une batterie de tabourins et de

phiffres si piteuse, porte la relation de Montdoucet, qu'il n'y avoit

spectateur de si bon cœur qui ne paslit et ne pleurast d'une si

triste pompe funèbre.» Les comtes d'Egmont et de Hornes invoquèrent

inutilement les priviléges de l'ordre de la Toison d'or. Le duc d'Albe

ne s'y arrêta point. Les communes flamandes ne les avaient pas

respectés davantage quand elles décapitèrent Gui d'Humbercourt.

Il était onze heures du soir lorsque l'arrêt fut rendu. Le comte

d'Egmont dormait profondément. On l'éveilla pour lui lire sa sentence,

qui était à peu près conçue en ces termes: «Don Alvarez de Toledo,

duc d'Albe, ayant veu le procès criminel entre le procureur général du

roi, acteur, contre Lamoral, prince de Gavre, comte d'Egmont,

gouverneur des provinces de Flandre, d'Artois, etc., et Philippe de

Montmorency, comte de Hornes, amiral des Pays-Bas, etc., comme aussi

les informations, escrits et instruments dudit procureur, faicts et

exhibés par luy, et les confessions desdits seigneurs défendeurs,

leurs responses, escrits et munimens produits pour leur décharge,

desquels appert qu'ils ont commis crime de lèse-majesté, qu'ils ont

favorisé les rebelles et adhérans des alliances et horribles

conspirations du prince d'Orange et autres seigneurs du pays et prins

les nobles confédérés en leur protection; considéré aussi les mauvais

services faicts en leurs gouvernements au regard de la conservation de

la sainte catholique foi, contre les meschants troubleurs et rebelles

de la sainte Église catholique et romaine et du roy; et, en outre,

ayant reveu ce qui estoit à voir au mesme procès: Son Excellence, avec

ceux de son conseil, a approuvé toutes les conclusions du procureur,

et partant déclare lesdits comtes coupables du crime de lèse-majesté

et de rébellion, et que, comme tels, ils doivent estre décapités et

leurs testes mises en place publique, afin qu'un chascun les puisse

voir, où ils demeureront jusqu'à ce qu'il plaira à Son Excellence en

ordonner autrement, défendant, sur peine de la vie, de les oster plus

tost, à fin que ce chastiment des meschants actes et forfaicts qu'ils

ont commis, soit exemplaire: déclarant, en outre, tous leurs biens

estre confisqués au profit du roy, soit meubles ou immeubles, droits,

actions, fiefs et héritages de quelque nature qu'ils puissent estre,

et qui seront trouvés leur appartenir en quelque lieu que ce puisse

être.

«Donné à Bruxelles, le 4 de juing l'an 1568.»

Au-dessous se trouvait la signature du duc d'Albe.

Le comte d'Egmont s'attendait peu à cette condamnation. Il répondit

qu'il ne craignait point la mort, dette inévitable de tous les hommes,

mais que ce qui lui était le plus douloureux, c'était l'atteinte

portée à son honneur. «Voilà une sévère sentence! répéta-t-il après

quelques moments. Je ne pense pas avoir offensé le roi au point de

mériter une punition aussi terrible. Toutefois, si je me suis trompé,

que ma mort soit l'expiation de mes fautes, mais qu'on ne déshonore

point les miens pour l'avenir, qu'on épargne à ma femme et à mes

enfants le double malheur de ma fin et de leur ruine! Mes glorieux

services d'autrefois méritent bien quelque miséricorde.»

Des sentiments non moins nobles respirent dans une lettre adressée à

Philippe II, qu'il écrivit aux premières heures de cette journée, dont

il ne devait plus voir la fin.

«Sire,

«J'ay entendu la sentence qu'il a pleu à Vostre Majesté faire

décréter contre moy. Et combien que jamais mon intention n'ait

esté de riens traicter, ni faire contre la personne ni le service

de Vostre Majesté, ne contre nostre vraye ancienne et catholique

religion, si est-ce que je prends en patience ce qu'il plaist à

mon bon Dieu de m'envoyer. Et si j'ay, durant ces troubles,

conseillé ou permis de faire quelque chose qui semble autre, n'a

esté toujours que avecq une vraye et bonne intention au service

de Dieu et de Vostre Majesté et pour la nécessité du temps. Par

quoy, je prie à Vostre Majesté me le pardonner et avoir pitié de

ma pauvre femme, enfans et serviteurs, vous souvenant de mes

services passés. Et sur cest espoir m'en vais me recommander à la

miséricorde de Dieu.

«De Bruxelles, prest à mourir, ce 5 de juin 1568.

«De Vostre Majesté très-humble et loyal vassal et serviteur,

LAMORAL D'EGMONT.»

Le comte d'Egmont s'était pieusement confessé à l'évêque d'Ypres, qui

avait inutilement tenté une dernière démarche en sa faveur. Celui-ci

lui avait indiqué l'Oraison dominicale comme la prière qui pouvait le

mieux sanctifier ses derniers moments. Mais aussitôt que le comte

d'Egmont prononça ces mots: «Notre père...» ses yeux se remplirent de

larmes et il ne put continuer: il s'était souvenu que ses nombreux

enfants n'auraient bientôt d'autre père que celui qui, du haut des

cieux, est invoqué par tous les hommes.

Cependant on dressait sur la place du marché, vis-à-vis de l'hôtel de

ville, un vaste échafaud couvert de drap noir. Devant un crucifix

d'argent, on avait placé deux coussins. Plus haut s'élevaient deux

pieux hérissés de fer. Vingt-deux enseignes espagnoles entouraient la

place pour maintenir le peuple, dont l'indignation était si vive, que

le bourreau s'était caché pour éviter ses outrages, laissant à

l'huissier à la verge rouge le soin de présider aux apprêts du

supplice.

A dix heures du matin, le comte d'Egmont parut, suivi du mestre de

camp don Julian Romero, du capitaine Salinas et de l'évêque d'Ypres,

tous vêtus de deuil. Il traversa lentement les compagnies espagnoles

rangées en ordre de bataille; ces soldats étrangers, dont plusieurs

l'avaient eu pour capitaine dans leurs glorieuses campagnes, ne

pouvaient retenir leurs larmes en recevant ses adieux. Arrivé sur

l'échafaud, il prononça quelques paroles en rappelant ses services, et

ajouta que son seul regret était de ne pouvoir répandre son sang au

service du roi. Il semblait toutefois que, malgré sa résignation, le

souvenir de ses exploits l'attachât à la vie, et que, par ces discours

mêmes, il cherchât à la prolonger. «N'y a-t-il point de grâce?» dit-il

enfin au capitaine Salinas en se tournant vers lui. Quand il reçut

pour réponse un signe de tête négatif, on vit un mouvement convulsif

errer sur ses lèvres, et ce fut avec une émotion visible qu'il ôta son

manteau et qu'il s'agenouilla. Le bourreau leva aussitôt la hache, et

le sang du comte d'Egmont rejaillit sur l'aube blanche de l'évêque

d'Ypres. Au même moment, un rideau s'était abaissé sur cette scène

tragique, et le peuple n'avait appris ce qui s'était passé qu'en

voyant placer sur l'un des pieux ferrés la tête sanglante du vainqueur

de Saint-Quentin et de Gravelines.

«Ce fut l'an quinze cent soixante-huit que Bruxelles vit s'accomplir

l'acte qui nous frappa de stupeur.

«Un prince de grande autorité, le comte d'Egmont, se laissa conduire,

comme un mouton, au sacrifice.

«Dans les murs de Bruxelles, hommes et femmes, tous pleuraient sur le

noble comte d'Egmont.

«Il se dirigea courageusement vers le lieu où il devait mourir.

Seigneurs et bourgeois, dit-il, n'y a-t-il point de grâce pour moi,

noble gentilhomme et comte infortuné? Personne ne répondit au comte

d'Egmont.

«On le vit alors s'agenouiller et joindre les mains, et ses regards

s'élevèrent avec calme vers le ciel. Dieu accueille son sacrifice!

Dieu venge le comte d'Egmont[6]!»

[6] WILLEMS. _Oude vlaemsche liederen._

Le hideux trophée que les Espagnols étalaient aux regards du peuple,

révéla au comte de Hornes qu'il n'avait plus rien à espérer, et il

s'offrit avec courage à la même mort.

Telle fut la douleur du peuple qu'au milieu même des soldats du duc

d'Albe, il baigna des linges dans le sang qui rougissait l'échafaud,

et qu'il se pressa à l'église de Sainte-Claire pour baiser ces deux

cercueils de plomb sur lesquels pesait le fer de la tyrannie

espagnole.

L'ambassadeur de France avait assisté, mêlé à la foule, à toutes les

péripéties de ce drame affreux. «J'ai vu, écrivait-il à sa cour,

tomber la tête qui, par trois fois, fit trembler la France.»

Ce même jour, 5 juin 1568, la comtesse d'Egmont était arrivée à

Bruxelles, afin de visiter la comtesse d'Arenberg, dont le mari venait

d'être tué en combattant contre les rebelles de Zélande. La comtesse

d'Arenberg put échanger avec elle ses larmes et de vaines

consolations.

Deux autorités irrécusables attestent les regrets que méritèrent les

comtes d'Egmont et de Hornes. _Magna omnium commiseratione_, dit

Viglius, _quale certe exemplum multis seculis hic non est visum_. Jean

de Taxis dit aussi: _Magno omnium mœrore_.

Brantôme ajoute: «Il n'y eut personne qui ne pleurast le comte

d'Egmont, et n'y eut Espaignol qui ne le plaignist. Voire le duc

d'Albe donna grande signifiance de tristesse, encore qu'il l'eust

condamné; car c'estoit un des vaillans chevaliers et grands capitaines

Brantôme eût pu nommer, parmi ceux qui déplorèrent le supplice du

comte d'Egmont, Philippe II aussi bien que le duc d'Albe.

Le duc d'Albe écrivait au roi d'Espagne: «V. M. peult considérer le

regret que ça m'a esté de voir ces pauvres seigneurs venus à tels

termes et qu'il ayt fallu que moy en fust l'exécuteur; mais enfin je

n'ay peu, ny voulu délaisser ce que compète pour le service de V. M.,

et à la vérité eulx et leurs complices ont esté cause d'ung

merveilleusement grand mal et dont plusieurs se ressentiront encores,

comme je craings, beaucoup d'années;» et le roi d'Espagne lui

répondait: «Je treuve ce debvoir de justice estre faict comme il

convient, combien que eusse fort désiré que ces choses se eussent peu

trouver en aultres termes et que cecy ne soit advenu en mon temps.

Mais personne ne peut délaisser de se acquitter de ce en quoy il est

obligé[7].»

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 12 / 29 段