Gand, qu'il advertist le magistrat dudit Gand que les presches se
pouvoient faire librement, mais que l'on preschat dehors les villes et
que l'inquisition seroit ostée.
«Dict qu'il ne sçait avoir tenu le dict propos à Bourlut, mais si
quelque chose il leur a dict, ce avoit esté selon la détermination de
Madame de Parme.
«Interrogé si ayant esté adverty au commencement du mois d'octobre
1566 que au chimetière de Saint-Jacques, à Gand, estoient assemblés
jusques à mil cincq cens sectaires pour y faire enterrer un mort, il
escripvit de Sotteghem aux magistrats de Gand qu'il estoit raisonnable
que place leur fust donnée pour enterrer corps morts,
«Dict qu'il escripvit que lieu leur seroit donné en terre profane et
aux champs.
«Interrogé si lui estant à Ypre lorsqu'on commencha à rompre les
églises, il fut requis par le magistrat qu'il voullust assister le
dict magistrat pour ung jour ou deux, il respondit qu'il estoit appelé
à la court, et luy demandans ceulx du magistrat que, au cas que les
sectaires vouldroient faire quelque force, ils pourroient user de
contreforce et mettre l'artillerie sur les murailles, il respondit,
tournant le dos, qu'il n'avoit telle charge, et incontinent se partit
de la ville,
«Dict que ceux de Ypre ne lui demandèrent ce que contient le dict
interrogat.
«Interrogé sy lorsque ceulx d'Armentières luy dirent que par armes
l'on deust résister aux sectaires, il respondit qu'il ne se debvoit
faire,
«Dict qu'il n'est pas ainsy...
«Interrogé comme lorsqu'on saccagea les églises et furent commis
aultres sacriléges, le nombre des catholiques et gens de bien estant
plus grand que celuy des sectaires et sacriléges, pourquoy ne leur fut
résisté par l'ayde et assistance d'aulcun personnage principal, à qui
les sectaires eussent eu respect, et comment l'on n'empescha les
dommages et sacriléges advenus,
«Dict qu'il ne peult sçavoir si les bons estoient plus que les
maulvais, toutesfois les bons n'osoient prendre les armes, et les
maulvais les avoient en mains.»
Quel était le crime du comte d'Egmont? Une grande faiblesse vis-à-vis
des obsessions qui l'entouraient, jointe au souvenir d'un courage à
toute épreuve dans les combats, qui lui assurait une haute influence.
Personne n'eût plus loyalement servi Philippe II contre Charles IX:
personne n'avait plus contribué à affaiblir son autorité dans les
Pays-Bas, en paraissant toujours la combattre, lors même qu'il ne
cherchait qu'à l'affermir en lui donnant des bases plus nationales.
«Sa fidélité était hors de doute, dit un des meilleurs historiens des
troubles du seizième siècle; mais, entraîné par un esprit trop facile,
il avait été, s'il est permis de le dire, coupable de trop de bonté.
Il s'était prêté aux projets des factieux parce qu'ils lui offraient
le prétexte de la liberté publique, et il l'avait fait avec d'autant
plus de constance qu'il eût craint, en s'y opposant, de perdre la
faveur du peuple.»
Revenons à Marguerite de Parme. Peu de jours après l'arrivée du duc
d'Albe, qu'elle avait accueilli avec une grande froideur, elle écrivit
au roi pour se plaindre du commandement militaire dont il était
investi, ce qui compromettait sa propre autorité et la paix des
Pays-Bas. «Déjà, disait-elle, on peut évaluer le nombre de ceux que le
fardeau accablant du logement des soldats, la crainte des troubles ou
celle d'un châtiment sévère, ont conduits dans les pays étrangers, à
cent mille personnes.» Deux jours après l'arrestation des comtes
d'Egmont et de Hornes, elle écrivit de nouveau au roi. Après avoir
tracé succinctement le tableau de tout ce qui s'était passé, sans y
mêler des plaintes indignes de son rang et de son caractère, elle le
conjura, avec de nouvelles instances, de lui permettre d'abandonner,
accablée de soucis et d'infirmités, un gouvernement dans lequel elle
ne conservait qu'une si faible part.
Enfin, au mois de décembre 1567, elle reçut la réponse du roi qui,
après quelques feints regrets sur sa retraite, lui donnait pour
successeur le duc d'Albe dans le gouvernement des Pays-Bas. La
dernière lettre qu'elle adressa à Philippe II, remarquable par la
noblesse et la sagesse qui y règnent, mérite d'être citée. Elle y
rappelle les difficultés de son administration et l'heureuse
pacification des Pays-Bas. «Je ne puis, continue-t-elle, cacher à
Votre Majesté ce qui peut troubler complètement la situation actuelle
des choses. La crainte des supplices, que la présence d'une armée
considérable a fait naître, a engagé un grand nombre d'habitants, peu
certains d'obtenir leur pardon, à se retirer dans d'autres pays, au
grand détriment de celui-ci. Je tremble que les mêmes motifs ne
réduisent ceux qui se trouveront retenus dans les Pays-Bas et dans
l'impossibilité de fuir, à se précipiter dans les émeutes et les
conspirations. La terreur est chez les Belges un mauvais moyen de se
faire respecter. Ceux qui voudront suivre la voie de la rigueur,
feront peser plus de haine sur le nom espagnol qu'ils ne lui
acquerront de gloire. Ils livreront les Pays-Bas aux guerres civiles
et aux armes des étrangers, jusqu'à ce qu'enfin il n'y reste plus rien
debout. Je viens donc supplier Votre Majesté de préférer le repentir
de ses sujets à leur châtiment.»
Peu de jours après, Marguerite quitta les Pays-Bas, «laissant, dit
Renom de France, grande réputation de sa vertu et ung regret de son
partement ès cœurs des subjects de pardeçà, lequel s'augmenta bien
depuis, voires continuellement, après qu'on eust gousté des humeurs et
complexions de son successeur.» Toutes les villes lui envoyèrent des
députés pour protester de l'affliction qu'elles ressentaient de son
départ, et les nobles de diverses provinces l'accompagnèrent jusqu'aux
frontières d'Allemagne. Au moment où elle recevait leurs adieux, elle
voyait déjà s'accomplir les malheurs qu'elle avait annoncés.
Le duc d'Albe n'avait pas attendu l'absence de Marguerite pour
poursuivre ses desseins. Son premier soin avait été de créer un
nouveau conseil, dans lequel il concentrait toute l'autorité, et qu'il
appela le conseil des troubles, bien que les peuples ne le connussent
que sous le nom de conseil de sang. Le duc d'Albe le présidait. Parmi
les autres membres se trouvaient Louis del Rio, Jérôme de Roda,
Jacques Maertens, Jacques Hessele et Jacques de Blaesere, les deux
premiers Espagnols, les trois derniers Flamands. Remarquons, en
passant, que l'établissement du conseil des troubles était une
violation patente des priviléges de la Flandre, qui portaient qu'aucun
accusé ne pouvait être enlevé à ses juges naturels.
Le duc d'Albe fit citer le prince d'Orange, les comtes de Nassau,
d'Hoogstraeten, de Culembourg, et les chefs du parti des nobles qui
avaient adhéré au compromis de Bréda. Toutes les poursuites ne
s'adressaient point toutefois à des accusés contumaces ou fugitifs. Le
16 janvier 1567 (v. st.), quatre-vingt-quinze bourgeois de Gand
reçurent l'ordre de comparaître au conseil des troubles. Le lendemain,
quarante-huit autres bourgeois de la même ville furent également
ajournés. Ils furent tous condamnés au dernier supplice. Le 29 mars,
Viglius écrivait que le duc d'Albe avait déjà traduit devant son
tribunal plus de quinze cents personnes.
Malgré cette rigueur, l'agitation recommence. On raconte que le duc
d'Albe a conseillé autrefois à Charles-Quint la destruction complète
de la ville de Gand insurgée; qu'il a proposé d'immoler les naturels
de l'Amérique; que sa cruauté contre les protestants a été extrême
dans les guerres d'Allemagne; qu'il a soutenu, aux conférences de
Bayonne, qu'il fallait exterminer les huguenots en France, et qu'il a
fait engager Charles IX, par le sieur de Castelnau, à les traiter
comme il traiterait lui-même le comte d'Egmont. Ces bruits, joints aux
supplices qui ont déjà eu lieu, répandent de toutes parts
l'inquiétude et l'effroi, dont le double symptôme est, comme l'a
annoncé Marguerite, d'une part la formation d'une bande de pillards et
d'incendiaires recrutés dans la lie des sectaires, de l'autre,
l'émigration d'un grand nombre de familles qui emportent avec elles,
sous un ciel étranger, leurs pénates et leurs richesses.
Dans les premiers jours de janvier 1567, trente-six hommes, armés
d'arquebuses et de pistolets, se présentèrent dans l'église de
Reninghelst. Ils pillèrent tous les ornements sacrés qui étaient d'or
et d'argent et brûlèrent les autres; puis, ils emmenèrent avec eux
trois pauvres prêtres qu'ils avaient arrachés de l'autel. Un ministre,
nommé Jean Michiels, accompagnait cette cohorte recrutée parmi les
_bosch-gueusen_ (gueux des bois); à ses côtés, marchait un sectaire
qui avait autrefois été bourreau. Ce fut lui qui exécuta la sentence
prononcée par le ministre en vertu du vingtième chapitre de la
prophétie d'Ézéchiel. A onze heures de la nuit, au clair de lune, les
trois prêtres furent cruellement mis à mort sur une butte située près
du Moulin-Noir, entre Dranoultre et Neuve-Église. Le lendemain on
retrouva leurs corps à demi cachés dans les joncs d'un ruisseau à la
lisière d'un bois. Ailleurs les mêmes désordres se reproduisirent. A
la grande tempête de 1566 succédait, pour la Flandre, d'autres
tempêtes plus longues et non moins terribles, qu'annonçaient des
crimes isolés et des attentats imprévus.
Selon des récits évidemment exagérés, cent mille familles avaient
quitté les Pays-Bas pour aller exercer, dans des contrées plus
paisibles, leurs métiers et leurs arts. La plupart suivirent la même
route que les émigrations qui s'étaient formées en Flandre depuis le
règne de Charles de Danemark. Elles obtinrent aisément, de la reine
Élisabeth, l'autorisation de se fixer dans quelques villes pauvres et
peu peuplées qui, grâce à leur séjour, devinrent bientôt le centre
d'un grand commerce d'étoffes de laine jusqu'alors inconnues en
Angleterre. Telles furent les villes de Norwich, de Sandwich, de
Colchester, de Southampton, de Maidstone, de Canterbury. L'exil d'un
grand nombre de nos ouvriers allait enrichir l'Angleterre, si grande
et si orgueilleuse aujourd'hui, en face de nos ports déserts.
Sandwich fut, après Londres, la première résidence des émigrés
flamands. Ce fut de là qu'ils dirigèrent vers la West-Flandre ces
fatales armées de fauteurs de désordres, et notamment une expédition
composée de quinze cents _gueux_, qui se rendit aux conventicules de
Poperinghe, à l'appel du ministre Jean Michiels, le sacrificateur du
Moulin-Noix de Dranoultre. Jean Michiels était venu lui-même
d'Angleterre.
De Sandwich, les réfugiés flamands se répandirent à Norwich et à
Colchester, et ce furent eux qui communiquèrent leurs arts aux
districts depuis si manufacturiers de Coxall, de Braintree et de
Hastings. François de la Motte, d'Ypres, contribua surtout à la
fondation de l'industrie de Colchester: son fils fut alderman à
Londres.
Un autre bourgeois d'Ypres, Thomas Bonnet, peut-être frère du ministre
Sébastien Bonnet, devint maire de Norwich. En 1569, les ministres de
Norwich étaient Théophile Ryckewaert et Antoine Algoet, qui, trois ans
auparavant, avaient donné à Ypres le signal du pillage et de la
dévastation; mais parmi les communautés flamandes rangées sous la
bannière de la réforme, il n'en était aucune aussi ancienne que celle
de Canterbury, fondée dès 1547 par le ministre Jean Uutenhove.
Cependant en Angleterre même l'existence de ces communautés n'était
pas constamment heureuse et paisible. Leur zèle pour les opinions
désorganisatrices de Jean de Leyde leur attirait des persécutions
jusque dans le giron du protestantisme, et l'on vit, en 1575, deux
Flamands, Jean Pieters et Henri Turwert, conduits au bûcher comme
anabaptistes.
La même année, l'église flamande d'Austin-Friars formula des plaintes
contre l'évêque de Londres qui avait dit «que les anabaptistes desjà
prisonniers, s'ils demeurent obstinés, seroient exécutés à la mort par
le feu.» L'évêque de Londres, Grindall, était venu lui-même dans le
temple d'Austin-Friars excommunier le ministre Hamstede, favorable aux
anabaptistes.
En 1567, un relevé officiel portait le nombre des Flamands établis à
Londres à 3,838 personnes, mais il s'accrut considérablement en 1585,
année où émigra, dit-on, le tiers des ouvriers d'Anvers.
Goswin Vander Beke, de Gand, et d'autres Flamands, avaient obtenu de
la reine Élisabeth la permission de fonder à Londres une corporation
qui compta, en 1606, parmi ses membres, le roi Jacques Ier. Ils se
montrèrent reconnaissants de cette faveur, car l'on remarque les noms
de Gilles Huereblock, de Pierre De Coster, de Pierre Vande Walle, de
Roger Van Peene et de plusieurs autres d'entre eux, parmi les
marchands qui prirent part, en 1588, à l'emprunt fait par la reine
Élisabeth à la cité de Londres.
Clarendon a soin de remarquer qu'à côté de l'avantage commercial que
retirait l'Angleterre de la présence des réfugiés flamands, il y avait
pour elle l'avantage politique d'avoir, par leur intermédiaire, des
relations suivies et une incontestable influence dans tout ce qui se
passait aux Pays-Bas.
Tandis que la Flandre, le Hainaut et le Brabant voient se multiplier
les procès criminels, le baron de Montigny est arrêté en Espagne. Quel
défenseur conserveront les intérêts des Pays-Bas dans cette cour
d'Aranjuez qu'éclaire à peine le pâle reflet d'une volonté inflexible?
L'héritier même du trône d'Espagne, le fils unique de Philippe II.
L'histoire l'affirme, et Schiller a fait passer le témoignage de
l'histoire dans la poésie, quand il prête au jeune prince cette
exclamation pleine d'enthousiasme: «O Flandre! ô paradis de mon
imagination! Des provinces si riches, si florissantes, un grand et
puissant peuple et aussi un bon peuple! Être le père de ce peuple,
pensai-je, quelle jouissance divine ce doit être!» Don Carlos disparut
bientôt aussi dans les ténèbres d'une prison.
De Madrid aux Pays-Bas, on ne trouve que des échos de deuil.
Le 30 mai 1568, les enfants de l'école Saint-Jérôme chantèrent, à
Gand, les lamentations de Jérémie. Tous les habitants fondaient en
larmes en les appliquant aux malheurs dont ils étaient les témoins.
Quatre jours après, les comtes d'Egmont et de Hornes furent conduits
de Gand à Bruxelles. Tandis qu'on les jugeait, les troupes espagnoles
occupaient les places publiques «avec une batterie de tabourins et de
phiffres si piteuse, porte la relation de Montdoucet, qu'il n'y avoit
spectateur de si bon cœur qui ne paslit et ne pleurast d'une si
triste pompe funèbre.» Les comtes d'Egmont et de Hornes invoquèrent
inutilement les priviléges de l'ordre de la Toison d'or. Le duc d'Albe
ne s'y arrêta point. Les communes flamandes ne les avaient pas
respectés davantage quand elles décapitèrent Gui d'Humbercourt.
Il était onze heures du soir lorsque l'arrêt fut rendu. Le comte
d'Egmont dormait profondément. On l'éveilla pour lui lire sa sentence,
qui était à peu près conçue en ces termes: «Don Alvarez de Toledo,
duc d'Albe, ayant veu le procès criminel entre le procureur général du
roi, acteur, contre Lamoral, prince de Gavre, comte d'Egmont,
gouverneur des provinces de Flandre, d'Artois, etc., et Philippe de
Montmorency, comte de Hornes, amiral des Pays-Bas, etc., comme aussi
les informations, escrits et instruments dudit procureur, faicts et
exhibés par luy, et les confessions desdits seigneurs défendeurs,
leurs responses, escrits et munimens produits pour leur décharge,
desquels appert qu'ils ont commis crime de lèse-majesté, qu'ils ont
favorisé les rebelles et adhérans des alliances et horribles
conspirations du prince d'Orange et autres seigneurs du pays et prins
les nobles confédérés en leur protection; considéré aussi les mauvais
services faicts en leurs gouvernements au regard de la conservation de
la sainte catholique foi, contre les meschants troubleurs et rebelles
de la sainte Église catholique et romaine et du roy; et, en outre,
ayant reveu ce qui estoit à voir au mesme procès: Son Excellence, avec
ceux de son conseil, a approuvé toutes les conclusions du procureur,
et partant déclare lesdits comtes coupables du crime de lèse-majesté
et de rébellion, et que, comme tels, ils doivent estre décapités et
leurs testes mises en place publique, afin qu'un chascun les puisse
voir, où ils demeureront jusqu'à ce qu'il plaira à Son Excellence en
ordonner autrement, défendant, sur peine de la vie, de les oster plus
tost, à fin que ce chastiment des meschants actes et forfaicts qu'ils
ont commis, soit exemplaire: déclarant, en outre, tous leurs biens
estre confisqués au profit du roy, soit meubles ou immeubles, droits,
actions, fiefs et héritages de quelque nature qu'ils puissent estre,
et qui seront trouvés leur appartenir en quelque lieu que ce puisse
être.
«Donné à Bruxelles, le 4 de juing l'an 1568.»
Au-dessous se trouvait la signature du duc d'Albe.
Le comte d'Egmont s'attendait peu à cette condamnation. Il répondit
qu'il ne craignait point la mort, dette inévitable de tous les hommes,
mais que ce qui lui était le plus douloureux, c'était l'atteinte
portée à son honneur. «Voilà une sévère sentence! répéta-t-il après
quelques moments. Je ne pense pas avoir offensé le roi au point de
mériter une punition aussi terrible. Toutefois, si je me suis trompé,
que ma mort soit l'expiation de mes fautes, mais qu'on ne déshonore
point les miens pour l'avenir, qu'on épargne à ma femme et à mes
enfants le double malheur de ma fin et de leur ruine! Mes glorieux
services d'autrefois méritent bien quelque miséricorde.»
Des sentiments non moins nobles respirent dans une lettre adressée à
Philippe II, qu'il écrivit aux premières heures de cette journée, dont
il ne devait plus voir la fin.
«Sire,
«J'ay entendu la sentence qu'il a pleu à Vostre Majesté faire
décréter contre moy. Et combien que jamais mon intention n'ait
esté de riens traicter, ni faire contre la personne ni le service
de Vostre Majesté, ne contre nostre vraye ancienne et catholique
religion, si est-ce que je prends en patience ce qu'il plaist à
mon bon Dieu de m'envoyer. Et si j'ay, durant ces troubles,
conseillé ou permis de faire quelque chose qui semble autre, n'a
esté toujours que avecq une vraye et bonne intention au service
de Dieu et de Vostre Majesté et pour la nécessité du temps. Par
quoy, je prie à Vostre Majesté me le pardonner et avoir pitié de
ma pauvre femme, enfans et serviteurs, vous souvenant de mes
services passés. Et sur cest espoir m'en vais me recommander à la
miséricorde de Dieu.
«De Bruxelles, prest à mourir, ce 5 de juin 1568.
«De Vostre Majesté très-humble et loyal vassal et serviteur,
LAMORAL D'EGMONT.»
Le comte d'Egmont s'était pieusement confessé à l'évêque d'Ypres, qui
avait inutilement tenté une dernière démarche en sa faveur. Celui-ci
lui avait indiqué l'Oraison dominicale comme la prière qui pouvait le
mieux sanctifier ses derniers moments. Mais aussitôt que le comte
d'Egmont prononça ces mots: «Notre père...» ses yeux se remplirent de
larmes et il ne put continuer: il s'était souvenu que ses nombreux
enfants n'auraient bientôt d'autre père que celui qui, du haut des
cieux, est invoqué par tous les hommes.
Cependant on dressait sur la place du marché, vis-à-vis de l'hôtel de
ville, un vaste échafaud couvert de drap noir. Devant un crucifix
d'argent, on avait placé deux coussins. Plus haut s'élevaient deux
pieux hérissés de fer. Vingt-deux enseignes espagnoles entouraient la
place pour maintenir le peuple, dont l'indignation était si vive, que
le bourreau s'était caché pour éviter ses outrages, laissant à
l'huissier à la verge rouge le soin de présider aux apprêts du
supplice.
A dix heures du matin, le comte d'Egmont parut, suivi du mestre de
camp don Julian Romero, du capitaine Salinas et de l'évêque d'Ypres,
tous vêtus de deuil. Il traversa lentement les compagnies espagnoles
rangées en ordre de bataille; ces soldats étrangers, dont plusieurs
l'avaient eu pour capitaine dans leurs glorieuses campagnes, ne
pouvaient retenir leurs larmes en recevant ses adieux. Arrivé sur
l'échafaud, il prononça quelques paroles en rappelant ses services, et
ajouta que son seul regret était de ne pouvoir répandre son sang au
service du roi. Il semblait toutefois que, malgré sa résignation, le
souvenir de ses exploits l'attachât à la vie, et que, par ces discours
mêmes, il cherchât à la prolonger. «N'y a-t-il point de grâce?» dit-il
enfin au capitaine Salinas en se tournant vers lui. Quand il reçut
pour réponse un signe de tête négatif, on vit un mouvement convulsif
errer sur ses lèvres, et ce fut avec une émotion visible qu'il ôta son
manteau et qu'il s'agenouilla. Le bourreau leva aussitôt la hache, et
le sang du comte d'Egmont rejaillit sur l'aube blanche de l'évêque
d'Ypres. Au même moment, un rideau s'était abaissé sur cette scène
tragique, et le peuple n'avait appris ce qui s'était passé qu'en
voyant placer sur l'un des pieux ferrés la tête sanglante du vainqueur
de Saint-Quentin et de Gravelines.
«Ce fut l'an quinze cent soixante-huit que Bruxelles vit s'accomplir
l'acte qui nous frappa de stupeur.
«Un prince de grande autorité, le comte d'Egmont, se laissa conduire,
comme un mouton, au sacrifice.
«Dans les murs de Bruxelles, hommes et femmes, tous pleuraient sur le
noble comte d'Egmont.
«Il se dirigea courageusement vers le lieu où il devait mourir.
Seigneurs et bourgeois, dit-il, n'y a-t-il point de grâce pour moi,
noble gentilhomme et comte infortuné? Personne ne répondit au comte
d'Egmont.
«On le vit alors s'agenouiller et joindre les mains, et ses regards
s'élevèrent avec calme vers le ciel. Dieu accueille son sacrifice!
Dieu venge le comte d'Egmont[6]!»
[6] WILLEMS. _Oude vlaemsche liederen._
Le hideux trophée que les Espagnols étalaient aux regards du peuple,
révéla au comte de Hornes qu'il n'avait plus rien à espérer, et il
s'offrit avec courage à la même mort.
Telle fut la douleur du peuple qu'au milieu même des soldats du duc
d'Albe, il baigna des linges dans le sang qui rougissait l'échafaud,
et qu'il se pressa à l'église de Sainte-Claire pour baiser ces deux
cercueils de plomb sur lesquels pesait le fer de la tyrannie
espagnole.
L'ambassadeur de France avait assisté, mêlé à la foule, à toutes les
péripéties de ce drame affreux. «J'ai vu, écrivait-il à sa cour,
tomber la tête qui, par trois fois, fit trembler la France.»
Ce même jour, 5 juin 1568, la comtesse d'Egmont était arrivée à
Bruxelles, afin de visiter la comtesse d'Arenberg, dont le mari venait
d'être tué en combattant contre les rebelles de Zélande. La comtesse
d'Arenberg put échanger avec elle ses larmes et de vaines
consolations.
Deux autorités irrécusables attestent les regrets que méritèrent les
comtes d'Egmont et de Hornes. _Magna omnium commiseratione_, dit
Viglius, _quale certe exemplum multis seculis hic non est visum_. Jean
de Taxis dit aussi: _Magno omnium mœrore_.
Brantôme ajoute: «Il n'y eut personne qui ne pleurast le comte
d'Egmont, et n'y eut Espaignol qui ne le plaignist. Voire le duc
d'Albe donna grande signifiance de tristesse, encore qu'il l'eust
condamné; car c'estoit un des vaillans chevaliers et grands capitaines
Brantôme eût pu nommer, parmi ceux qui déplorèrent le supplice du
comte d'Egmont, Philippe II aussi bien que le duc d'Albe.
Le duc d'Albe écrivait au roi d'Espagne: «V. M. peult considérer le
regret que ça m'a esté de voir ces pauvres seigneurs venus à tels
termes et qu'il ayt fallu que moy en fust l'exécuteur; mais enfin je
n'ay peu, ny voulu délaisser ce que compète pour le service de V. M.,
et à la vérité eulx et leurs complices ont esté cause d'ung
merveilleusement grand mal et dont plusieurs se ressentiront encores,
comme je craings, beaucoup d'années;» et le roi d'Espagne lui
répondait: «Je treuve ce debvoir de justice estre faict comme il
convient, combien que eusse fort désiré que ces choses se eussent peu
trouver en aultres termes et que cecy ne soit advenu en mon temps.
Mais personne ne peut délaisser de se acquitter de ce en quoy il est
obligé[7].»