accusaient moins l'audace des novateurs que la faiblesse de
l'autorité, parvint à Bruxelles, Marguerite adressa d'amers reproches
aux comtes d'Egmont et de Hornes et convoqua sans délai le conseil:
«La situation où les crimes d'un petit nombre d'hommes ont placé les
Pays-Bas, y dit-elle, vous est connue; elle ne restera pas cachée aux
peuples éloignés et fera l'étonnement de la postérité, pour ma grande
honte et pour la vôtre. Je sais qu'on m'en attribuera la plus grande
part; car le nom des princes s'attache aux calamités qui marquent leur
domination. Cependant le moment est arrivé où, illustres à tant de
titres au dedans et au dehors, vous ne pouvez plus laisser dormir
votre gloire. Le gouvernement des Pays-Bas ne m'a pas été si
exclusivement attribué que vous n'ayez point de part aux soins qu'il
réclame. Le gouvernement des provinces qui vous sont confiées, les
serments que vous avez prêtés comme chevaliers de la Toison d'or, la
fidélité au roi dont vous avez à donner l'exemple, comme les premiers
entre ses sujets, vous imposent le devoir de maintenir et de fortifier
l'autorité suprême. Et c'est, toutefois, dans ces provinces et sous
vos yeux que des criminels impies et sacriléges ont profané et
incendié de la manière la plus horrible ces temples placés sous
l'invocation de Dieu et des saints, que la piété des anciens comtes de
ces pays avait fondés, et que vos ancêtres et vous-mêmes vous avez
ornés des trophées de vos victoires. Les tombeaux de vos pères ont été
violés. Les anciennes statues des chevaliers de votre ordre et les
armoiries de vos familles ont été renversées avec mépris, foulées aux
pieds et détruites. Faut-il vous entretenir des persécutions qui ont
accablé les vierges consacrées à Dieu, dont les monastères ont été
ravagés; des ordres religieux et des prêtres, chassés cruellement et
au milieu des outrages, de leurs demeures et de leurs villes? Et
quelle espèce d'hommes a excité une si horrible tempête dans les
Pays-Bas? La lie la plus infime du peuple, les plus vils et les plus
abjects des apostats, terribles contre ceux qui les craignent,
tremblants si on leur résiste. Permettrez-vous à ce fléau d'étendre
impunément ses ravages? Souffrirez-vous que la paix des cités et le
culte religieux soient ruinés devant vous, et que ces troubles ouvrent
nos provinces à nos ennemis du dehors?» Les comtes de Mansfeld,
d'Arenberg, de Berlaimont, appuyèrent le discours de Marguerite, mais
les autres membres du conseil le reçurent avec froideur. On entendit
même le prince d'Orange, le comte d'Egmont, le comte de Hornes et
quelques autres combattre tout projet de rétablir l'ordre par les
armes.
Le même soir, aussitôt après le conseil, Marguerite écrivit au roi:
«Sire, vous êtes trahi; les traîtres sont le prince d'Orange et les
comtes d'Egmont, de Hornes et d'Hoogstraeten.» Elle était résolue à se
retirer à Mons, mais il était trop tard. Les mécontents avaient fermé
les portes de Bruxelles; ils menaçaient Marguerite de la retenir
prisonnière, tandis qu'ils pilleraient les églises et massacreraient
les prêtres sous ses yeux. La gouvernante des Pays-Bas, épuisée de
fatigues et de soucis, comprit que toute résistance était impossible.
Elle manda au palais le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de
Hornes: «Je cède, leur dit-elle, mais c'est à la violence.» Les
concessions faites par Philippe II étaient déjà insuffisantes, et ce
fut sur des bases beaucoup plus larges qu'elle se vit réduite à
traiter avec les nobles qui adhéraient au compromis de Bréda (_édit du
25 août 1566_).
Les confédérés avaient choisi plusieurs députés, entre autres le comte
Louis de Nassau, Bernard de Merode, seigneur de Rumen, Martin
T'Serclaes, seigneur de Tilly, Charles Vander Noot, seigneur de
Risoire, Philippe Vander Meere, seigneur de Sterbeke, et Georges de
Montigny, seigneur de Noyelles. Ils s'engagèrent à contribuer de tous
leurs efforts à ce que la paix fût rétablie.
Le lendemain, un homme suspect, nommé Leclerc (c'était un avocat de
Tournay) arriva à Gand chargé d'une lettre par laquelle le comte de
Nassau invitait les chefs des sectaires à suspendre leurs pillages. En
effet, les désordres cessèrent aussitôt.
Cependant le parti des Gueux semble s'affaiblir. Les uns s'en
éloignent parce qu'ils ont appris à trembler devant les fureurs des
passions déchaînées par les nouvelles doctrines. D'autres encore
reculent devant la crainte de l'arrivée de Philippe II, qui a, dit-on,
résolu définitivement de se rendre dans les Pays-Bas.
Dans ces circonstances extrêmes, le chef caché du parti des
mécontents, Guillaume d'Orange, convoqua les plus illustres des
seigneurs qui avaient soutenu ses opinions. Cette réunion eut lieu à
Termonde, chez Jean Van Royen, seigneur de Paddeschoot. Le prince
d'Orange y appela son frère, le comte de Nassau, et les comtes
d'Egmont, de Hornes et d'Hoogstraeten. On y exposa que la parole de
Philippe II était peu sûre; qu'il était certain qu'il dissimulait et
qu'il profiterait du premier moment favorable pour faire décapiter les
principaux des nobles confédérés. La question d'une résistance armée à
l'autorité royale fut soulevée, mais le comte d'Egmont n'hésita pas à
la repousser: il se contenta de réunir à Bruges les quatre membres de
Flandre, afin qu'à sa persuasion ils fissent de nouvelles démarches
près de la duchesse de Parme, pour obtenir la convocation des états
généraux.
Le prince d'Orange se rend en Allemagne. Henri de Brederode l'y suit.
A leur exemple, un grand nombre de familles, qui ont adopté les idées
nouvelles, se retirent dans les pays étrangers. Marguerite, instruite
de ces émigrations, exhorte vivement Philippe II à traiter avec
clémence les Pays-Bas, déjà pacifiés et revenus à l'obéissance.
Tout était encore incertitude à Madrid. Tantôt le roi paraissait
disposé à suivre les conseils de Marguerite de Parme; tantôt il
inclinait vers une répression sévère. Les dispositions remuantes des
peuples des Pays-Bas, jointes à leur éloignement du centre de la
monarchie espagnole, avaient d'abord fait songer à adopter l'ancien
projet de Charles-Quint, celui d'y créer un royaume qui, relevant de
la même couronne, n'en aurait pas moins été complètement distinct, par
ses lois et son administration, des autres États qui étaient soumis au
roi d'Espagne.
La ville de Bruxelles était désignée par sa situation topographique
pour être la capitale du royaume des Pays-Bas.
De nouvelles citadelles devaient être érigées et occupées par des
troupes étrangères. Malines, que sa position près de Bruxelles et au
centre du pays rendait une place importante, eût reçu un vaste
arsenal, toujours prêt à envoyer des secours là où l'on en aurait eu
besoin.
On eût cherché à rendre cette mesure populaire en confirmant ou même
en développant les anciens priviléges du pays.
L'infant don Carlos, fils du roi, eût été placé à la tête de ce
royaume. Il avait vingt et un ans et était doué d'une imagination vive
qu'entretenait une altière ambition. Charles-Quint lui avait donné son
nom et, avant d'entrer au monastère de Yuste, il s'était arrêté à
Valladolid pour le voir, le bénir et lui adresser quelques conseils.
Ce souvenir grandit avec l'enfant. Il oublia son père pour glorifier
son aïeul, et, tandis que Philippe II vivait sans éclat au milieu
d'une cour triste et sombre, il courait les champs pour frapper de
grands coups d'épée en riant de l'oisiveté paternelle. Autant Philippe
chérissait les Espagnols, autant don Carlos aimait cette Flandre où
était né le grand empereur Charles-Quint.
Lorsque le comte d'Egmont se trouvait à Madrid, don Carlos ne cessait
de l'interroger sur ses campagnes et de prodiguer au vainqueur de
Saint-Quentin et de Gravelines les témoignages de son admiration; mais
le joug de Philippe II pesait sur lui comme sur les peuples, et son
esprit ardent se trouvait réduit à des fureurs qui, aux yeux de
quelques-uns, en accusaient la faiblesse, mais qui n'en révélaient
peut-être que la force violente et immodérée, comme il appartient aux
passions de la jeunesse.
Cette fois seulement, l'avenir sembla s'ouvrir pour cette âme
impatiente de liberté et de gloire. Ses vœux allaient être exaucés.
Il devait régner au berceau de Charles de Gand. On avait aussi négocié
son mariage avec Marie Stuart. Le petit-fils de l'heureux rival de
François Ier avait le droit de choisir pour compagne la nièce de ce
duc de Guise qui, seul digne de le combattre, avait élevé si haut sa
gloire, que l'alliance de sa maison avec un roi d'Écosse et un roi de
France n'avait pu rien y ajouter.
Marie Stuart avait vingt-deux ans: «Que reste-t-il davantage, ajoute
Brantôme, pour dire ses beautés, sinon ce qu'on disoit d'elle que le
soleil de son Écosse estoit fort dissemblable à elle, car quelquefois,
de l'an, il ne luit pas cinq heures en son pays, et elle luisoit
toujours, si bien que de ses clairs rayons elle en faisoit part à sa
terre et à son peuple, qui avoit plus besoing de lumière que tout
autre pour estre fort esloigné du grand soleil du ciel.» Une princesse
lui écrivait à peu près dans le même langage: «que toute l'isle seroit
enrichie et décorée de sa beauté, vertu et bonne grâce.» Cette
princesse était la reine Élisabeth d'Angleterre.
On prétendait que, dès le mois d'avril 1561, un ambassadeur espagnol,
Manriquez, avait négocié à Paris, avec les Guise, le mariage de don
Carlos et de Marie Stuart. Deux lettres adressées d'Espagne à
Catherine de Médicis renfermaient les mêmes avis. L'une, de Sébastien
de l'Aubespine, était conçue en ces termes: «Il est vray comme Dieu
que les Espagnols regardent la Flandre et ce qui la peut toucher, plus
que chose du monde, se délibérant d'y envoyer le prince sitost que sa
santé et que les estats de Monson le pourront porter.» L'autre, écrite
de Tolède, était de madame de Clermont: «Il se continue qu'elle (Marie
Stuart) s'en va à Joinville qui me samble, madame, que vous devez
garder, car c'est fort près de Flandre. L'on dict que c'est un fort
beau mariage pour icy et qu'Escosse est leur passaige pour aller en
Flandre. S'ils ne la peuvent avoir pour le prince, je pense qu'ils la
désireroient bien pour don Juan et les faire rois et reines de ces
deux réaumes... Vous feriez bien, madame, le plustost que vous
pourrez, la marier de delà. Vous avez le petit prince de Navarre...»
En 1563, la reine d'Écosse annonça elle-même à Michel de Castelnau,
envoyé du roi Charles IX, que si le prince d'Espagne se rendait en
Flandre et continuait à rechercher sa main, elle ne se montrerait pas
contraire à ses vœux. Au mois de juin 1564, le cardinal de Granvelle
et son frère, le seigneur de Chantonnay, continuaient à négocier le
mariage de Marie Stuart et de don Carlos, qui eût donné à l'Espagne et
à la France le droit de franchir la vieille muraille de Septime
Sévère, si l'Angleterre usurpait une médiation agressive dans les
guerres de religion. D'autres intrigues s'agitaient pour lui faire
épouser un archiduc d'Autriche ou peut-être le roi Charles IX
lui-même: les négociateurs les plus habiles se disputaient encore la
main de la reine d'Écosse, quand un fol amour lui fit épouser, le 28
juillet 1564, Henri de Darnley. Avant que quatre ans soient écoulés,
Marie Stuart se livrera entre les mains jalouses de la reine
d'Angleterre.
Philippe II ne tarda pas à renoncer à toute pensée de renouveler, par
une abdication partielle, le grand exemple que lui avait donné son
père. Irrité de voir don Carlos nouer avec les envoyés flamands des
relations si étroites qu'il leur révélait jusqu'aux secrets du
conseil, il présida lui-même aux délibérations relatives aux affaires
des Pays-Bas, afin que personne, dit Strada, n'élevât la voix en
faveur de son fils, _ut si ad eam expeditionem Carolum filium
designaret, sermonum initia ipse præcideret_.
Les conseillers belges ne furent point appelés à ces délibérations.
Parmi les conseillers espagnols qui y assistèrent, figuraient, au
premier rang, le prince d'Eboli, Ruy Gomez, d'autant plus attaché à la
paix qu'il craignait que l'autorité ne s'échappât de ses mains au
milieu des crises de la guerre, et le duc d'Albe, qui se croyait
appelé à combattre les mécontents des Pays-Bas comme il avait combattu
les protestants en Allemagne et les Maures insurgés en l'Andalousie.
Le prince d'Eboli parla le premier: «Il ne faut pas, dit-il,
poursuivre par les armes des peuples tranquilles et obéissants et
exciter les novateurs étrangers, toujours empressés à secourir leurs
frères. Les incendies des guerres civiles sont surtout dangereux là où
ceux qui les encouragent, sont le plus près, ceux qui doivent les
réprimer, le plus loin. Cette répression est un malheur même pour le
vainqueur. Tous les désastres que la victoire fait peser sur les
cités, les hommes et les biens, sont des pertes pour le prince. Déjà
la sœur du roi a suffisamment réparé ou puni tout ce dont les Belges
se sont rendus coupables. Ce sont les esprits qu'il faut vaincre
maintenant, et c'est par les bienfaits et non par les armes qu'on les
soumet. Ces moyens sont plus convenables à la clémence du prince et au
caractère des Belges, dont Charles-Quint a dit, qu'il n'est pas de
peuple qui abhorre davantage le nom de la servitude et qui se soumette
plus facilement à un gouvernement paternel.»
Le duc d'Albe, moins par rivalité contre Ruy Gomez que par le penchant
naturel de son esprit, soutint, au contraire, qu'il fallait employer
la force des armes pour rétablir l'ordre dans les Pays-Bas. Il
rappela toutes les concessions qui avaient été faites, le départ des
troupes espagnoles, la retraite du cardinal de Granvelle, la
modération des édits de Charles-Quint, concessions qui n'avaient pu
prévenir les troubles. «L'empereur Charles, dit-il en terminant pour
réfuter le prince d'Eboli, connaissait mieux cette nation et ce qui
convient à son caractère lorsque, abandonnant tous moyens plus doux
pour prendre les armes, il réduisit à l'obéissance sa patrie insurgée.
Le crime aujourd'hui n'appartient plus à une seule cité, mais à toutes
les provinces; et, si les rebelles semblent un moment s'apaiser, ils
n'en conservent pas moins le même orgueil, et ils se relèveront dès
que leur terreur sera passée.»
Le duc de Feria répondit au duc d'Albe. «Il est plus glorieux au
prince, dit-il, d'étendre sa clémence sur ses sujets que de lutter
contre eux en les égalant en quelque sorte à lui-même. Il faut
craindre que des princes voisins et jaloux ne profitent des discordes
des Pays-Bas pour ruiner la puissance espagnole, affaiblie par ses
propres victoires.» Le duc de Feria ne croyait pas que l'on pût
invoquer l'exemple de la soumission de Gand, en 1540. «Il était facile
alors de dompter une seule ville abandonnée des autres provinces.
Toutes les circonstances favorisaient cette expédition. L'Allemagne
relevait de l'Empereur. L'Angleterre était son alliée, la France lui
avait donné passage. Aujourd'hui, la même agitation s'est répandue
dans tous les Pays-Bas. Nous ne trouvons plus d'alliés nulle part,
mais des envieux partout. Il faut plutôt renoncer à toute pensée de
violence et de vengeance; il faut accorder quelque repos et quelque
relâche aux esprits des Belges, qu'il sera ainsi facile de ramener, et
avoir soin de ne pas leur apprendre imprudemment à diriger contre nous
des armes qu'ils ont si souvent portées pour nous.»
Le moine franciscain Bernard Fresneda, confesseur du roi, soutint
également le système de la conciliation et de la clémence; il
représentait la religion n'intervenant dans le monde politique que
pour y prêcher la charité. Toute différente fut l'opinion du grand
inquisiteur Spinosa qui ne cherchait dans la religion qu'un prétexte
pour couvrir les rigueurs politiques. Spinosa, issu d'une condition
obscure, avait élevé si haut sa puissance qu'on le surnommait le roi
d'Espagne. Il refusait au pape Pie IV la liberté de l'archevêque de
Tolède, depuis longtemps captif dans ses prisons, et réclamait en même
temps le sang des populations des Pays-Bas, qui confondaient dans leur
haine Rome et Madrid, l'inquisition ecclésiastique fondée par saint
Dominique, au treizième siècle, et l'inquisition politique espagnole
représentée au seizième par Spinosa.
Manriquez de Lara, grand maître d'hôtel de la reine, que nous avons vu
négocier près des Guise le mariage de don Carlos, osa seul rappeler
les promesses qui lui avaient été faites. L'avis du grand inquisiteur
Spinosa prévalut; Philippe II, porté naturellement à l'inertie, crut
ne plus pouvoir hésiter quand sa conscience fut menacée de la terrible
responsabilité que feraient peser sur elle les progrès de la réforme.
Il ne voulait pas être «seigneur d'hérétiques.»
Nous avons suivi le récit de Strada, qui serait plus éloquent si
l'auteur y avait laissé moins de traces de ce que nous devons à sa
composition oratoire. Un autre historien a reproduit, en quelques
traits plus vifs et plus concis, cette mémorable délibération où les
destinées des Pays-Bas furent pesées dans la balance où Spinosa et le
duc d'Albe avaient jeté l'un sa haine, l'autre son épée.
«Il fut donc conclud et arresté au conseil d'Espagne qu'il n'y avoit
rien plus expédient que d'envoyer en Flandre un chef d'authorité
estimé au faict de la guerre et du gouvernement politic, lequel
conduisant quant et soy une partie de l'armée seulement, et recevant
l'autre aux frontières d'Allemagne, où elle se trouverait à temps
soudoyée, donnast ordre d'une main rigoureuse aux affaires de ces
provinces et qu'à l'advenir l'on n'auroit plus à craindre les révoltes
et remuemens; ce qui se feroit en rendant les corps de la sédition
immobiles en leur ostant leurs chefs et leur trenchant leurs testes,
mettant ès peuples le frein des citadelles comme l'empereur
Charles-Quint avoit faict à Gand, en restreignant la licence de leurs
très-amples priviléges qui avoient en tout temps occasionné à ces pays
de trop soudains soulèvements, soit que l'on voulust considérer les
gouvernements des plus anciens seigneurs ou des plus modernes, comme
de la maison de Bourgogne et d'Autriche. Et à ce propos mettoit-on en
avant Élisabeth, reine de Castille, laquelle riant souloit dire au roy
Ferdinand, son mari, qu'elle désiroit que les Arragonnois se
rebellassent, afin qu'estant rangés à l'obeyssance par les armes, on
les peut, à juste cause, priver de plusieurs priviléges qui les
rendoient insupportables au roy. Toutesfois, les conseillers du roy
n'estoient pas tous de mesme advis, en la manière de procéder contre
les Flamans; et aucuns estoient d'opinion, comme Ruiz Gomès de Sylva,
le duc de Feria et le confesseur de Sa Majesté, qu'on les devoit
ranger à leurs devoirs plutôt avec la douceur et bénignité, veu que
l'on sçavoit qu'ils estoient gens hautains et indomptables par la
force.»
Aussitôt que Marguerite apprit ce qui avait été résolu à Madrid, elle
se hâta d'écrire au roi, afin de s'efforcer de faire changer une si
funeste détermination. Elle lui exposait que les Pays-Bas jouissaient
d'une paix profonde; que la religion et l'autorité du roi y étaient de
nouveau respectées; que les ressources et les soldats qui avaient
suffi pour rétablir l'ordre, suffiraient pour les maintenir. «Une
armée nouvelle, ajoutait-elle, causera des frais considérables au roi
en même temps qu'elle ruinera les Pays-Bas. Si de vagues rumeurs ont
porté à l'exil un grand nombre de familles d'artisans et de marchands,
un plus grand nombre fuiront en apprenant que les troupes étrangères
s'approchent, parce qu'ils craignent à la fois d'être privés du
commerce par la guerre et d'être contraints à nourrir de grandes
armées. Il faut y ajouter la terreur des peuples qui croiront qu'on ne
réunit tant de soldats que pour les punir, et le mécontentement des
nobles qui verront méconnu le zèle qu'ils ont mis à calmer les
séditions. Les troupes allemandes, dévouées à Luther, rapporteront
l'hérésie dans les Pays-Bas. Je prévois que de là naîtront de
sanglantes guerres civiles qu'entretiendra pendant longtemps la haine
implacable des peuples. C'est pourquoi je vous supplie de toutes mes
forces de renoncer à l'emploi intempestif des armes; conduisez-vous en
père plutôt qu'en roi, et assurez, par votre sagesse, la continuation
de la paix.»
Au moment où ces stériles représentations parvenaient à Madrid, le duc
d'Albe s'embarquait pour l'Italie afin d'y réunir son armée. Les
lettres de Marguerite l'y suivirent; elle l'engageait à examiner s'il
ne serait pas plus utile de congédier une partie de son armée et de ne
pas irriter, par des frais et des armements superflus, des provinces
tranquilles et obéissantes; elle ajoutait que le remède à coup sûr
était pire que le mal.
Le duc d'Albe se contenta d'alléguer les ordres du roi. Son armée
avait déjà commencé à traverser les défilés des Alpes. Elle était
moins nombreuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais toute d'élite; car
elle comprenait, outre les compagnies italiennes, tous les vétérans
espagnols des garnisons de Milan et de Naples, dont quelques-uns
avaient gardé l'amer souvenir des insultes qu'ils avaient subies
lorsque Philippe II avait été contraint de les rappeler des Pays-Bas.
L'infanterie obéissait à Alphonse d'Ulloa, à Sanche de Londogno, à
Julian Romero et à Gonzalve Bracamonte, les quatre plus intrépides
mestres de camp de ce temps. Elle était à peu près de huit mille
hommes. La cavalerie en comprenait environ deux mille. Elle était
conduite par Ferdinand de Tolède, fils naturel du duc d'Albe, qui
avait pour mestre de camp l'Italien Chiapini Vitelli, fameux par ses
talents militaires. Deux chefs non moins renommés, François Paccioti
d'Urbin et Gabriel Serbelloni, grand prieur de Hongrie, dirigeaient
les ingénieurs et l'artillerie. Parmi les capitaines qui commandaient
les différents corps de cette armée, se trouvaient Sanche d'Avila,
Christophe de Mondragon, Nicolas Basta, Charles d'Avalos, tous sortis
des camps de Charles-Quint. On y remarquait pour la première fois un
corps de soldats armés de mousquets. Jusqu'à cette époque, ces armes
n'avaient été employées qu'à la défense des remparts. Ceux à qui elles
avaient été confiées avaient été choisis parmi les plus braves, et
chacun s'inclinait avec respect devant eux, lorsque l'on entendait
retentir le commandement: _Afuera, adelante los mosqueteros_.
Cette armée franchit lentement le Mont-Cenis et descendit, au mois de
juillet, dans la Franche-Comté. Un grand nombre de gentilshommes
français accoururent pour la voir quand elle passa près des frontières
de la Lorraine. Quelques-uns d'entre eux, liés au parti des huguenots,
étaient animés de sentiments hostiles et regrettaient de ne pouvoir la
détruire avant qu'elle allât combattre leurs coreligionnaires des
Pays-Bas. Il n'y fallait point songer; cette armée était trop
redoutable; déjà elle était entrée dans le comté de Luxembourg, où le
duc d'Albe trouva le comte d'Egmont, qui s'était rendu au-devant de
lui pour le saluer; ils s'embrassèrent.
Le 22 août, le duc d'Albe arrive à Bruxelles, muni de pouvoirs
dictatoriaux. Le 9 septembre, il fait arrêter les comtes d'Egmont et
de Hornes à l'hôtel de Culembourg, où avait retenti, pour la première
fois, le cri de: _Vivent les Gueux!_ Quelques historiens rapportent
que le comte d'Egmont remit son épée en disant: «Je ne m'en suis
jamais servi que pour la gloire du roi.»
Quinze cents hommes d'armes espagnols conduisirent, au milieu d'un
silence profond dicté par la terreur et la stupéfaction, les comtes
d'Egmont et de Hornes à la citadelle de Gand.
Deux conseillers espagnols, investis de toute la confiance du duc
d'Albe, Jean de Vargas et Louis del Rio, présidèrent aux
interrogatoires du comte d'Egmont; citons-en quelques fragments:
«Interrogé s'il a permis aux sectaires tenir les presches et faire les
exercices à Gand, Bruges et autres lieux de son gouvernement,
«Dict qu'il s'en rapporte à ce que par escript il en auroit donné à
Madame à son retour de Flandres.
«Interrogé si par son auctorité privée il feit assembler les quatre
membres de Flandres affin qu'ils demandassent à Madame l'assemblée des
estats généraulx,
«Dict qu'il n'a jamais fait assembler les quatre membres de Flandres à
ceste fin.
«Interrogé si tout ce que Bacquerzelle a faict au païs de Flandres a
esté par son ordonnance,
«Dict qu'il emploia le dict Bacquerzelle à Gand, Ypre et Audenarde, et
sa charge fut seulement pour faire cesser les presches.