Avant que les réponses conciliantes de Philippe II, déjà connues ou

prévues par les chefs des mécontents, eussent été rendues publiques,

toute espérance de paix s'était évanouie. Aux tentatives qui avaient

pour but de calmer des passions haineuses et violentes, succède une

anarchie effroyable, où elles se livrent au fol enivrement de leurs

triomphes et de leurs succès.

On avait signalé aux frontières des Pays-Bas l'existence de bandes

nombreuses qui, après avoir cherché quelque temps un asile dans les

plus vastes forêts, commençaient peu à peu, à mesure qu'elles

grossissaient, à se montrer et à lever la tête. Elles étaient bien

moins composées de martyrs de l'intolérance religieuse que d'individus

suspects, lie de diverses nations, qui rêvaient le désordre et le

pillage. Quelques-unes campaient dans la Frise et semaient

l'inquiétude au delà de l'Yssel; mais les plus considérables se

tenaient sur les frontières de France, dans cette région montagneuse

et couverte de bois qui s'étend depuis Poperinghe jusqu'aux sources de

la Lys, ou bien entre Tournay et Valenciennes.

De ces bandes, les unes étaient soudoyées par les huguenots français

et sortaient des prêches que l'on avait établis aux confins de

l'Artois et du Boulonnais après l'édit de pacification. Les autres

étaient recrutées par les protestants des Pays-Bas qui s'étaient

retirés en grand nombre dans le royaume d'Angleterre et qui

débarquaient successivement à Boulogne ou à Calais, sous la protection

des lieutenants d'Élisabeth. Leurs prédicateurs et leurs chefs étaient

fréquemment des moines apostats, dont le plus fameux fut Pierre

Dathenus, religieux de Poperinghe, que le peuple avait surnommé _le

moine à la barbe rousse_; d'autres fois c'étaient quelques laboureurs

entraînés par une imagination aussi ignorante qu'exaltée. Leurs

discours respiraient une sombre éloquence. Les malédictions les plus

énergiques y accompagnaient de mystérieuses prophéties qu'ils

s'efforçaient de faire accepter en essayant des miracles et en

faignant guérir des possédés. Un langage obscur et plein d'allusions

bibliques confondait Rome et Babylone, le Pape et l'Antechrist, les

Gueux et Éléazar. Le peuple, guidé par la curiosité, curiosité que les

défenses mêmes des magistrats rendaient plus vive, s'empressait à ces

assemblées, et la plupart des assistants, affranchissant avec joie

leurs consciences dépravées du joug pesant de la religion, cherchaient

dans un culte nouveau la liberté de leurs passions. Souvent, au milieu

de ces grandes assemblées, paraissaient des hommes d'armes envoyés des

villes: le chant des psaumes cessait alors, le ministre quittait le

char ambulant qui lui avait servi de chaire, et la foule effrayée se

dispersait dans les bois, tandis que quelques-uns, plus enthousiastes,

s'offraient au martyre, ce qu'ils appelaient: Aller parler à Dieu le

père. Mais ces réunions devinrent bientôt assez formidables pour

n'avoir point d'attaques à redouter. Elles se procurèrent des armes et

défièrent la surveillance des autorités. L'une de ces bandes s'avança

jusqu'à Renaix. L'autre entra dans la West-Flandre. Les mêmes

mouvements avaient lieu en même temps dans toutes les autres

provinces: tout tendait à la révolte.

Le 1er août, les Gueux (ils se donnaient eux-mêmes ce nom) se

dirigèrent vers Nieuport, après avoir fait le dénombrement de leurs

forces au Kemmelberg. Ils chantaient en chœur les psaumes de Marot et

déclaraient qu'ils se présentaient en amis; mais le bailli Gilles de

Courtewille, jugeant que leurs armes devaient éveiller des soupçons,

refusa de les recevoir.

Dix jours s'étaient à peine écoulés. On touchait aux fêtes de

l'Assomption, qui paraissent avoir été indiquées dans toutes les

provinces pour l'explosion du complot, lorsque les Gueux abdiquèrent

tout à coup le rôle pacifique qu'ils avaient conservé jusqu'à ce

moment.

Une foule nombreuse se trouvait réunie à Steenvoorde, auprès de la

chapelle de Saint-Laurent, dont on fêtait la dédicace. Un ministre

(c'était un chapelier d'Ypres surnommé Sébastien Bonnet) paraît au

milieu des laboureurs. Il les exhorte à renoncer à tous ces sentiments

de respect et de vénération qui sont un héritage de leurs pères, à

renverser ce qu'ils ont élevé, à brûler ce qu'ils ont honoré. A sa

voix, la chapelle est envahie, les saintes images sont arrachées et

foulées aux pieds, les ornements consacrés au culte deviennent le

butin de quelques voleurs.

Le 14 août, ces violences se répètent de toutes parts aux environs de

Saint-Omer, de Bailleul, de Menin, de Courtray.

Ypres devait être le but d'une tentative plus importante. Les Gueux

voulaient prouver qu'ils étaient assez puissants pour s'introduire de

vive force dans l'une des plus grandes villes de la Flandre. Une

profonde stupeur y régnait, et la crainte des troubles avait empêché

la célébration d'une fête toute populaire, celle qui rappelait la

glorieuse résistance que les Yprois avaient opposée en 1383 aux

efforts de l'évêque de Norwich. L'office solennel de la fête de

l'Assomption s'était paisiblement achevé, lorsque le bruit se répandit

tout à coup que les Gueux s'approchaient et étendaient autour des

remparts d'Ypres l'affreux réseau de leurs dévastations et de leurs

incendies. Ils avaient pillé les monastères de Notre-Dame, de

Sainte-Claire et de Saint-Jean, ceux des Augustins et des Carmélites,

et s'y livraient à une honteuse et sacrilége ivresse. Au même moment,

un ministre calviniste (on ignore si ce fut Sébastien Bonnet ou son

collègue Antoine Algoet, moine apostat) se présentait à la porte de

Boesinghe. «Il faut, dit-il aux magistrats, que toutes les images des

idolâtres soient détruites;» et comme les magistrats le suppliaient de

s'éloigner et de laisser la ville en paix, il leur répondit: «C'est en

vain que vous cherchez à m'arrêter et à vous opposer au cours

impétueux du torrent.»

Ces conférences durèrent jusqu'au soir. Pendant qu'elles se

prolongeaient, les prêtres et les bourgeois se hâtaient de cacher les

ornements les plus précieux des églises, leurs vases saints, leurs

livres liturgiques.

La dévastation commença le lendemain au point du jour. Les Gueux

s'arrêtèrent peu à l'humble couvent des pauvres frères de

Saint-François. Les richesses du monastère des Dominicains les

tentaient davantage. Antoine Algoet avait vécu dans ce cloître, et il

n'y était point d'autel dont il ne connût les ornements pour y avoir

souvent offert le divin sacrifice. Le pillage dura trois heures

entières. Tous les autels furent démolis; les pupitres, les siéges

furent brisés, les vêtements des prêtres déchirés en lambeaux. Ce

n'était point assez, dit un historien contemporain, pour que leur

colère fût satisfaite: ils arrachèrent les dalles sépulcrales et

maudirent leurs pères dans leurs tombes, au milieu des chants obscènes

de quelques courtisanes.

La même dévastation atteignit l'église cathédrale de Saint-Martin,

puis toutes les autres églises, puis les maisons des chanoines. La

nuit arriva avant que ces furieux fussent las de sacriléges et de

pillages. Ce fut ainsi qu'en se proclamant les apôtres de la liberté

religieuse, ils se plaçaient au niveau des hordes barbares du

cinquième siècle, ou des Normands qui leur succédèrent; ce fut ainsi

qu'au nom de la cause de l'intelligence humaine, ils complétèrent leur

œuvre en livrant aux flammes la bibliothèque de l'évêché, riche asile

où reposaient tant de glorieux monuments de l'intelligence des siècles

précédents.

Les Gueux porteront plus tard le même zèle à lacérer les précieux

manuscrits des abbayes de Vicogne, des Dunes, de Tronchiennes, de

Saint-Pierre de Gand, coupables à leurs yeux d'être les dépositaires

de ces traditions du passé, que nous nous efforçons aujourd'hui

laborieusement de recueillir. Il faut rappeler aussi la destruction

des statues et des sculptures, et surtout celle de tant d'admirables

tableaux où l'école flamande avait gravé ses titres à une gloire

immortelle. Et dans quel siècle trouvait-on des mains assez grossières

et assez criminelles pour renverser ainsi, au souffle des passions de

la réforme, tous les chefs-d'œuvre des arts? Dans ce même siècle où,

à l'ombre de la tiare de Léon X, les Raphaël et les Michel-Ange

recueillaient, au bruit des applaudissements de l'Italie, le glorieux

héritage de Van Eyck et d'Hemling, poursuivis par les novateurs dans

tout ce que leur patrie et la postérité conservaient encore de

monuments de leur génie.

D'Ypres, les Gueux se dirigèrent vers Courtray; ils pillèrent et

incendièrent tour à tour les églises de Menin, de Wervicq, de

Commines; puis, passant la Lys, ils saccagèrent le célèbre monastère

de Marquette. Ils menaçaient Lille et Douay de semblables désastres,

lorsque le seigneur de Runneghem, frère du comte du Rœulx,

rassemblant quelques-uns de ses amis et quelques paysans, les surprit

ivres d'excès et de désordres au moment où ils s'apprêtaient à piller

le monastère de Marchiennes, et les contraignit à se disperser.

Tandis que les plus terribles dévastations effrayaient Ypres, d'autres

troupes de Gueux rivalisaient de zèle avec les iconoclastes de la

West-Flandre.

Le 10 août 1566, il y eut aux portes de Bruges un prêche de quatre à

cinq mille personnes, dont deux cents seulement appartenaient à la

ville. Le lendemain, il y eut un autre prêche dans le cimetière de

Sainte-Croix.

«Bruges était depuis peu tombée, dit un historien contemporain, du

faîte de sa puissance, et personne ne se serait souvenu de son antique

grandeur, si l'histoire n'en conservait les traces fugitives. Bruges

s'efforçait de lutter contre la fortune, mais il arrive rarement que

les cités ruinées réussissent à se relever... Les arts florissaient

autrefois en Flandre; il n'était point de peuple qui y parût plus

propre, grâce à l'influence des lois qui punissaient sévèrement

l'oisiveté et la paresse. Les bourgeois vivaient de leur travail de

chaque jour, et de crainte que le goût du repos n'enlevât quelque

chose à leur activité et qu'ils ne préférassent à de constants travaux

une vie facile assurée par le revenu des domaines ruraux, il leur

était défendu d'acquérir des biens hors de l'enceinte de la ville.

Personne ne pouvait, d'ailleurs, abdiquer son droit de bourgeoisie

sans céder la dixième partie de ce qu'il possédait, et l'on veillait

aussi avec soin à ce que les successions fussent également partagées

entre tous les héritiers. Il en résultait que les enfants nourris dans

l'art paternel s'appliquaient à l'industrie, source féconde de vertus.

De là, la grande puissance des métiers et cette frugale opulence que

ne corrompait ni le luxe, ni la mollesse. Le tissage des draps et des

toiles les occupait surtout, et ils envoyaient ces marchandises dans

l'univers entier. Leurs flottes visitaient l'Orient, l'Occident,

toutes les régions, toutes les îles, toutes les cités que baigne

l'Océan. Les Hollandais et les Zélandais leur cédaient la gloire des

expéditions navales, et l'on voyait aussi aborder, dans les ports de

la Flandre, les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Allemands et

les marchands de toutes les nations voisines de la mer. Grâce à ce

système, la Flandre avait atteint le plus haut degré de prospérité.

Cependant ses lois furent modifiées et sa fortune déclina jusqu'à ce

que l'on vît s'élever l'astre fatal des discordes civiles, fléau

terrible qui perd les plus grands empires.»

Bruges était la seule ville de la Flandre que n'eût pas ébranlée la

tempête religieuse. C'était en vain que les sectaires avaient adressé

aux habitants des exhortations pressantes, aux magistrats des menaces

multipliées. On avait répandu le bruit que quarante mille Gueux

(d'autres disaient soixante mille) devaient mettre la ville de Bruges

à feu et à sang si elle n'ouvrait ses portes. Il n'y avait à Bruges

que quarante mousquetaires. Deux cents bourgeois prirent les armes, et

leur fermeté réussit à empêcher à la fois que la ville ne fût envahie

et que des désordres intérieurs n'y éclatassent.

A Gand, les magistrats étaient faibles et les sectaires d'autant plus

audacieux que leur nombre était plus considérable.

Un ministre se rendit avec six hommes armés chez le président du

conseil de Flandre, pour lui demander la liberté d'un accusé, et,

comme le magistrat alléguait le respect des lois, le ministre

l'interrompit en lui disant: «Quelles sont donc les lois que l'on peut

opposer à la parole de Dieu?»

Les Gueux qu'avait repoussés l'énergie des magistrats de Bruges, ne

tardèrent pas à envahir Gand. Leurs pillages commencèrent le 22 août.

Ils saccagèrent d'abord le couvent des Augustins, puis les autres

églises et les autres monastères, même ceux qui étaient situés hors de

la ville. L'abbaye de Saint-Pierre, où les comtes de Flandre étaient

inaugurés, l'abbaye de Tronchiennes, où reposait Jacques d'Artevelde,

qui les égala en puissance et en autorité, subirent la même

dévastation.

La destruction de la cathédrale de Saint-Bavon fut la plus horrible de

toutes. Les Gueux avides de crimes (ils étaient à peine trois ou

quatre cents guidés par un comédien dont le nom était Onghena,

c'est-à-dire sans merci, comme le traduit le chroniqueur de

Tronchiennes), avaient choisi, pour l'exécution de leurs projets, les

ténèbres de la nuit. Leurs torches lugubres éclairèrent tout à coup

les rues désertes, et au même moment leurs folles clameurs retentirent

aux oreilles des habitants comme un glas funèbre qui troublait le

repos de la cité. Les portes de la cathédrale tombèrent devant eux.

Une épouvantable orgie voila la profanation du temple; de hideux

refrains couvraient le bruit des haches pendant que d'infâmes voleurs,

la plupart inconnus ou étrangers, arrachaient l'or des châsses de

sainte Pharaïlde et de saint Bavon et traînaient dans la boue les

reliques des saints et des martyrs que la Flandre vénérait depuis tant

de siècles.

A Tournay, les iconoclastes renversèrent la statue équestre de saint

Georges, élevée par Henri VIII, et brisèrent le caveau où avait été

enseveli le duc Adolphe de Gueldre, et jusqu'à son cercueil, afin de

s'assurer que les chanoines de Notre-Dame n'y avaient pas caché

quelques trésors. Les ossements du duc de Gueldre, défenseur des

communes flamandes, furent mêlés à la poussière du trophée, qui

racontait les succès de l'apôtre couronné de la réforme en Angleterre.

A Bailleul, ils pillèrent l'abbaye de Saint-Jean, fondée par Théodric

III à Térouanne, et transférée à Bailleul par Charles-Quint; à

Messines, ils détruisirent le cloître qu'avait habité la comtesse

Richilde, monument d'une autre expiation.

Les mêmes désordres se reproduisirent dans une foule de bourgs et de

villages, de telle sorte qu'en moins de dix jours la Flandre vit

détruire plus de quatre cents églises. Ces dévastations ne désolèrent

pas seulement la Flandre et l'Artois, elles s'étendirent jusqu'aux

extrémités du Limbourg et de la Frise, de Maestricht à Leeuwaerden, de

Leeuwaerden à Amsterdam. _Diceres incendium per rura discurrere_, dit

un historien contemporain.

La narration officielle de la dévastation des iconoclastes se trouve

dans les lettres adressées par Marguerite de Parme à Philippe II. La

première est du 31 juillet 1566:

«Quant je pense dire à V. M. comment le feu d'hérésie, ces presches et

assemblées, tant en armes que aultrement, tendans toutes à manifeste

sédition, révolte et tumulte populaire, s'est allumé et épars en peu

de temps depuis que la crainte et respect et obéissance ont esté

perdus, je ne sçay à quoy commencher. Ils menacent ouvertement d'user

de voye de faict sy on les veult empescher; ils treuvent gens qui les

mettent en ordre de guerre; ils se fournissent d'arquebuses, pistolets

et aultres armes, et généralement font ce qu'ils veullent. Il ne reste

plus, sinon qu'ils s'assemblent, et que joincts ensemble ils se

livrent à faire quelque sac d'églises, villes, bourgs ou pays, de quoy

je suis en merveilleusement grande crainte, de tant que je n'ay rien

de prest pour les empescher, car je n'ay ni argent, ni gens... La

ville de Gand est en très-grand péril d'estre butinée et pillée,

quelque jour, de ces sectaires qui se sont assemblés à douze ou quinze

mille personnes, la pluspart embastonnés, et pour ce que ceulx de

Bruges se sont jusques ores gardés le mieulx qu'ils ont peu, ces

sectaires s'amassent armés et embastonnés par ensemble, menaçans venir

prescher auprès dudit Bruges, en nombre de trente à quarante mille

testes.»

Si l'on ne retrouve pas la lettre où Marguerite de Parme annonçait

l'explosion des fureurs des Gueux, on a conservé celle-ci, à peine

postérieure de quelques jours: «Je ne puis délaisser d'advertir Vostre

Majesté de la continuation des saccagemens des églises, cloistres et

monastères de par-deçà, où ces sectaires brisent toutes les images,

autels, épitaphes, sépultures et ornements d'église, tellement que

l'on m'asseure que, en Flandre seule, ils ont déjà saccagé plus de

quatre cents églises et ne cesseront tant qu'ils auront achevé. En

tous ces monastères et cloistres, ils abattent toutes sépultures des

comtes et comtesses de Flandres et aultres.» Et elle ajoute:

«Cejourd'huy j'ai nouvelles qu'ils ont pillé et saccagé la grande

église de Nostre-Dame d'Anvers et tous aultres cloistres et églises

paroissiales. Ils ont aussy fait à sacq tous les cloistres à Gand et,

à ce que j'entends, sont présentement achevans aux églises cathédrales

et parochiales.»

Citons quelques autres témoignages. Viglius écrit à Hopperus, le 26

août 1566:

«Je ne doute point que vous ne lisiez avec une profonde douleur la

dévastation de tant de temples célèbres, la destruction d'un si grand

nombre de monastères, que je ne saurais raconter sans répandre des

larmes. Tandis que nous hésitions à permettre les assemblées des

hérétiques, ils adoptaient la résolution de détruire, en une seule

fois, toute la religion catholique, de telle sorte qu'à Anvers, à

Gand, à Tournay, à Ypres, à Bois-le-Duc, dans une foule de villes, de

villages et de monastères, on ne retrouve plus aujourd'hui aucune

trace de l'ancienne religion. Tous les autels ont été renversés, les

ornements et les livres abandonnés aux flammes. Je crains que si le

roi continue à refuser la convocation des états généraux, ils ne

s'assemblent de leur propre mouvement de peur qu'on ne les accuse de

ne pas vouloir chercher remède à de si grandes calamités, et quels que

soient les inconvénients qui puissent en résulter, de plus grands

périls nous menacent, si, par suite de l'impuissance de la gouvernante

des Pays-Bas à y porter quelque remède, et de l'empêchement qu'on met

à celui que pourrait produire la réunion des états généraux, toutes

les choses continuent à aller de mal en pis.»

Un marchand anglais, établi dans les Pays-Bas, traçait le même tableau

des fureurs des Gueux:

«Ceux qui pillent en Flandre, marchent par bandes de quatre à cinq

cents personnes. Quand ils arrivent à quelque ville ou à quelque

village, ils font appeler le gouverneur et pénètrent dans l'église, où

ils détruisent tous les ornements d'or et d'argent qu'ils découvrent,

les calices aussi bien que les croix... Plusieurs de leurs chefs ont

déclaré qu'ils ne laisseraient pas, dans tout le pays, un prêtre ou un

moine en vie.»

Grotius, écrivant en Hollande et sous une influence hostile, n'en

blâme pas moins, avec énergie, ces excès et ces désordres: «Tandis que

la gouvernante, espérant pouvoir retarder le péril, attendait les

ordres du roi et une armée ou du moins l'argent nécessaire pour en

recruter une, on vit tout à coup les hommes du peuple, jusqu'alors

effrayés par la flamme et le fer, semer à leur tour la terreur, sortir

de leurs ténèbres pour se montrer au grand jour, et tenir publiquement

leurs assemblées; à eux, s'étaient joints des exilés qui avaient

autrefois quitté la patrie pour crime de religion, et quelques moines

apostats fatigués d'une vie trop dure. Leur nombre était plus

redoutable qu'ils n'avaient pu eux-mêmes l'espérer. La faiblesse de

l'autorité encourageait leur audace: ils comptaient de plus sur les

nobles confédérés qui les avaient pris sous leur protection, et

bientôt après se développa l'esprit de sédition parmi la plèbe la plus

vile: des voleurs s'y associèrent. Dans les villes et dans les

campagnes les temples furent violés, et l'on détruisit également les

ornements des autels et les images des saints. Telles furent

autrefois en Orient les dévastations des iconoclastes. Ces fureurs

n'étaient pas seulement dirigées contre les prêtres et les religieux,

mais aussi contre les livres et contre les tombeaux; et elles se

développaient si instantanément, qu'il semblait qu'un signal eût été

donné pour l'embrasement de la Belgique entière.»

Bossuet a résumé avec la supériorité de son génie le caractère de ces

succès et de ces conquêtes des apôtres de la réforme. «Luther tirait

vanité des séditions et des pilleries, premier fruit des prédications

de ce nouvel évangéliste. L'Évangile, disait-il, et tous ses disciples

après lui, a toujours causé du trouble, et il faudra du sang pour

l'établir. Zuingle en disait autant. Calvin se défend de même.

Jésus-Christ, disaient-ils tous, est venu pour jeter le glaive au

milieu du monde. Aveugles qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir

quel glaive Jésus-Christ avait jeté et quel sang il avait fait

répandre!»

Examinons quelle avait été au milieu de ces troubles la conduite du

comte d'Egmont.

Dans une lettre adressée au prince d'Orange, il lui mande qu'il se

méfie de la duchesse de Parme.

De son côté, la duchesse de Parme écrit à Philippe II, le 18 août

1566, que le comte d'Egmont montre peu de zèle et qu'il refuse de

recourir à l'emploi de la force pour dissiper les séditieux. Neuf

jours après, elle lui écrit de nouveau que le comte d'Egmont, auquel

elle a rappelé son serment de combattre pour Dieu et le roi, lui a

répondu que les temps étaient changés. Elle accuse aussi le comte de

Hornes d'être hostile aux prêtres, et le prince d'Orange de vouloir

partager les Pays-Bas entre ses amis et lui. «En paroles et en faits,

ajoute-t-elle, ils se sont déclarés contre Dieu et le roy.»

Le comte d'Egmont se trouvait dans la ville d'Ypres quand les Gueux

menacèrent de la piller, et il se retira dans son château de Sotteghem

sans avoir rien fait pour les arrêter. Quelques nobles français était

arrivés à Ypres, où ils avaient été accueillis aux cris de: _Vivent

les Gueux!_ si bruyamment répétés qu'ils troublèrent les magistrats

dans les délibérations de l'hôtel de ville. Ils se disaient chargés

d'une mission de l'amiral de Coligny. Les magistrats d'Ypres

consultèrent, sur ce qu'il y avait lieu de faire, le comte d'Egmont,

gouverneur de Flandre. Celui-ci répondit qu'il fallait traiter avec

eux. Or, l'année précédente, le comte d'Egmont, se rendant en Espagne,

avait eu à Paris, avec Coligny, une entrevue secrète qui permet de

croire que l'intervention du chef du parti huguenot dans les affaires

de Flandre n'avait point eu lieu sans qu'il l'approuvât, ou du moins

sans qu'il en fût instruit. Il montra, toutefois, plus de fermeté à

Bruges et à Audenarde. A Gand, sa faiblesse fut de nouveau extrême.

«Ce povre comte d'Egmont, écrivait Morillon à Granvelle, avoit faute

de quelques barbes blanches, au lieu de tant de jeunes gens à qui il

donnoit à manger. Dieu sait s'il m'a cousté des larmes. Dieu pardoint

à ceulx qui en sont cause.» Il ajoute dans une autre lettre: «L'on

m'asseure que c'est chose incroyable comme Egmont est devenu blancq et

vieil, et n'en suis esbahi: _conscientia nulli parcit_. Il ne dort

s'il n'a ses armes et pistolets devant son lit.»

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 10 / 29 段