prévues par les chefs des mécontents, eussent été rendues publiques,
toute espérance de paix s'était évanouie. Aux tentatives qui avaient
pour but de calmer des passions haineuses et violentes, succède une
anarchie effroyable, où elles se livrent au fol enivrement de leurs
triomphes et de leurs succès.
On avait signalé aux frontières des Pays-Bas l'existence de bandes
nombreuses qui, après avoir cherché quelque temps un asile dans les
plus vastes forêts, commençaient peu à peu, à mesure qu'elles
grossissaient, à se montrer et à lever la tête. Elles étaient bien
moins composées de martyrs de l'intolérance religieuse que d'individus
suspects, lie de diverses nations, qui rêvaient le désordre et le
pillage. Quelques-unes campaient dans la Frise et semaient
l'inquiétude au delà de l'Yssel; mais les plus considérables se
tenaient sur les frontières de France, dans cette région montagneuse
et couverte de bois qui s'étend depuis Poperinghe jusqu'aux sources de
la Lys, ou bien entre Tournay et Valenciennes.
De ces bandes, les unes étaient soudoyées par les huguenots français
et sortaient des prêches que l'on avait établis aux confins de
l'Artois et du Boulonnais après l'édit de pacification. Les autres
étaient recrutées par les protestants des Pays-Bas qui s'étaient
retirés en grand nombre dans le royaume d'Angleterre et qui
débarquaient successivement à Boulogne ou à Calais, sous la protection
des lieutenants d'Élisabeth. Leurs prédicateurs et leurs chefs étaient
fréquemment des moines apostats, dont le plus fameux fut Pierre
Dathenus, religieux de Poperinghe, que le peuple avait surnommé _le
moine à la barbe rousse_; d'autres fois c'étaient quelques laboureurs
entraînés par une imagination aussi ignorante qu'exaltée. Leurs
discours respiraient une sombre éloquence. Les malédictions les plus
énergiques y accompagnaient de mystérieuses prophéties qu'ils
s'efforçaient de faire accepter en essayant des miracles et en
faignant guérir des possédés. Un langage obscur et plein d'allusions
bibliques confondait Rome et Babylone, le Pape et l'Antechrist, les
Gueux et Éléazar. Le peuple, guidé par la curiosité, curiosité que les
défenses mêmes des magistrats rendaient plus vive, s'empressait à ces
assemblées, et la plupart des assistants, affranchissant avec joie
leurs consciences dépravées du joug pesant de la religion, cherchaient
dans un culte nouveau la liberté de leurs passions. Souvent, au milieu
de ces grandes assemblées, paraissaient des hommes d'armes envoyés des
villes: le chant des psaumes cessait alors, le ministre quittait le
char ambulant qui lui avait servi de chaire, et la foule effrayée se
dispersait dans les bois, tandis que quelques-uns, plus enthousiastes,
s'offraient au martyre, ce qu'ils appelaient: Aller parler à Dieu le
père. Mais ces réunions devinrent bientôt assez formidables pour
n'avoir point d'attaques à redouter. Elles se procurèrent des armes et
défièrent la surveillance des autorités. L'une de ces bandes s'avança
jusqu'à Renaix. L'autre entra dans la West-Flandre. Les mêmes
mouvements avaient lieu en même temps dans toutes les autres
provinces: tout tendait à la révolte.
Le 1er août, les Gueux (ils se donnaient eux-mêmes ce nom) se
dirigèrent vers Nieuport, après avoir fait le dénombrement de leurs
forces au Kemmelberg. Ils chantaient en chœur les psaumes de Marot et
déclaraient qu'ils se présentaient en amis; mais le bailli Gilles de
Courtewille, jugeant que leurs armes devaient éveiller des soupçons,
refusa de les recevoir.
Dix jours s'étaient à peine écoulés. On touchait aux fêtes de
l'Assomption, qui paraissent avoir été indiquées dans toutes les
provinces pour l'explosion du complot, lorsque les Gueux abdiquèrent
tout à coup le rôle pacifique qu'ils avaient conservé jusqu'à ce
moment.
Une foule nombreuse se trouvait réunie à Steenvoorde, auprès de la
chapelle de Saint-Laurent, dont on fêtait la dédicace. Un ministre
(c'était un chapelier d'Ypres surnommé Sébastien Bonnet) paraît au
milieu des laboureurs. Il les exhorte à renoncer à tous ces sentiments
de respect et de vénération qui sont un héritage de leurs pères, à
renverser ce qu'ils ont élevé, à brûler ce qu'ils ont honoré. A sa
voix, la chapelle est envahie, les saintes images sont arrachées et
foulées aux pieds, les ornements consacrés au culte deviennent le
butin de quelques voleurs.
Le 14 août, ces violences se répètent de toutes parts aux environs de
Saint-Omer, de Bailleul, de Menin, de Courtray.
Ypres devait être le but d'une tentative plus importante. Les Gueux
voulaient prouver qu'ils étaient assez puissants pour s'introduire de
vive force dans l'une des plus grandes villes de la Flandre. Une
profonde stupeur y régnait, et la crainte des troubles avait empêché
la célébration d'une fête toute populaire, celle qui rappelait la
glorieuse résistance que les Yprois avaient opposée en 1383 aux
efforts de l'évêque de Norwich. L'office solennel de la fête de
l'Assomption s'était paisiblement achevé, lorsque le bruit se répandit
tout à coup que les Gueux s'approchaient et étendaient autour des
remparts d'Ypres l'affreux réseau de leurs dévastations et de leurs
incendies. Ils avaient pillé les monastères de Notre-Dame, de
Sainte-Claire et de Saint-Jean, ceux des Augustins et des Carmélites,
et s'y livraient à une honteuse et sacrilége ivresse. Au même moment,
un ministre calviniste (on ignore si ce fut Sébastien Bonnet ou son
collègue Antoine Algoet, moine apostat) se présentait à la porte de
Boesinghe. «Il faut, dit-il aux magistrats, que toutes les images des
idolâtres soient détruites;» et comme les magistrats le suppliaient de
s'éloigner et de laisser la ville en paix, il leur répondit: «C'est en
vain que vous cherchez à m'arrêter et à vous opposer au cours
impétueux du torrent.»
Ces conférences durèrent jusqu'au soir. Pendant qu'elles se
prolongeaient, les prêtres et les bourgeois se hâtaient de cacher les
ornements les plus précieux des églises, leurs vases saints, leurs
livres liturgiques.
La dévastation commença le lendemain au point du jour. Les Gueux
s'arrêtèrent peu à l'humble couvent des pauvres frères de
Saint-François. Les richesses du monastère des Dominicains les
tentaient davantage. Antoine Algoet avait vécu dans ce cloître, et il
n'y était point d'autel dont il ne connût les ornements pour y avoir
souvent offert le divin sacrifice. Le pillage dura trois heures
entières. Tous les autels furent démolis; les pupitres, les siéges
furent brisés, les vêtements des prêtres déchirés en lambeaux. Ce
n'était point assez, dit un historien contemporain, pour que leur
colère fût satisfaite: ils arrachèrent les dalles sépulcrales et
maudirent leurs pères dans leurs tombes, au milieu des chants obscènes
de quelques courtisanes.
La même dévastation atteignit l'église cathédrale de Saint-Martin,
puis toutes les autres églises, puis les maisons des chanoines. La
nuit arriva avant que ces furieux fussent las de sacriléges et de
pillages. Ce fut ainsi qu'en se proclamant les apôtres de la liberté
religieuse, ils se plaçaient au niveau des hordes barbares du
cinquième siècle, ou des Normands qui leur succédèrent; ce fut ainsi
qu'au nom de la cause de l'intelligence humaine, ils complétèrent leur
œuvre en livrant aux flammes la bibliothèque de l'évêché, riche asile
où reposaient tant de glorieux monuments de l'intelligence des siècles
précédents.
Les Gueux porteront plus tard le même zèle à lacérer les précieux
manuscrits des abbayes de Vicogne, des Dunes, de Tronchiennes, de
Saint-Pierre de Gand, coupables à leurs yeux d'être les dépositaires
de ces traditions du passé, que nous nous efforçons aujourd'hui
laborieusement de recueillir. Il faut rappeler aussi la destruction
des statues et des sculptures, et surtout celle de tant d'admirables
tableaux où l'école flamande avait gravé ses titres à une gloire
immortelle. Et dans quel siècle trouvait-on des mains assez grossières
et assez criminelles pour renverser ainsi, au souffle des passions de
la réforme, tous les chefs-d'œuvre des arts? Dans ce même siècle où,
à l'ombre de la tiare de Léon X, les Raphaël et les Michel-Ange
recueillaient, au bruit des applaudissements de l'Italie, le glorieux
héritage de Van Eyck et d'Hemling, poursuivis par les novateurs dans
tout ce que leur patrie et la postérité conservaient encore de
monuments de leur génie.
D'Ypres, les Gueux se dirigèrent vers Courtray; ils pillèrent et
incendièrent tour à tour les églises de Menin, de Wervicq, de
Commines; puis, passant la Lys, ils saccagèrent le célèbre monastère
de Marquette. Ils menaçaient Lille et Douay de semblables désastres,
lorsque le seigneur de Runneghem, frère du comte du Rœulx,
rassemblant quelques-uns de ses amis et quelques paysans, les surprit
ivres d'excès et de désordres au moment où ils s'apprêtaient à piller
le monastère de Marchiennes, et les contraignit à se disperser.
Tandis que les plus terribles dévastations effrayaient Ypres, d'autres
troupes de Gueux rivalisaient de zèle avec les iconoclastes de la
West-Flandre.
Le 10 août 1566, il y eut aux portes de Bruges un prêche de quatre à
cinq mille personnes, dont deux cents seulement appartenaient à la
ville. Le lendemain, il y eut un autre prêche dans le cimetière de
Sainte-Croix.
«Bruges était depuis peu tombée, dit un historien contemporain, du
faîte de sa puissance, et personne ne se serait souvenu de son antique
grandeur, si l'histoire n'en conservait les traces fugitives. Bruges
s'efforçait de lutter contre la fortune, mais il arrive rarement que
les cités ruinées réussissent à se relever... Les arts florissaient
autrefois en Flandre; il n'était point de peuple qui y parût plus
propre, grâce à l'influence des lois qui punissaient sévèrement
l'oisiveté et la paresse. Les bourgeois vivaient de leur travail de
chaque jour, et de crainte que le goût du repos n'enlevât quelque
chose à leur activité et qu'ils ne préférassent à de constants travaux
une vie facile assurée par le revenu des domaines ruraux, il leur
était défendu d'acquérir des biens hors de l'enceinte de la ville.
Personne ne pouvait, d'ailleurs, abdiquer son droit de bourgeoisie
sans céder la dixième partie de ce qu'il possédait, et l'on veillait
aussi avec soin à ce que les successions fussent également partagées
entre tous les héritiers. Il en résultait que les enfants nourris dans
l'art paternel s'appliquaient à l'industrie, source féconde de vertus.
De là, la grande puissance des métiers et cette frugale opulence que
ne corrompait ni le luxe, ni la mollesse. Le tissage des draps et des
toiles les occupait surtout, et ils envoyaient ces marchandises dans
l'univers entier. Leurs flottes visitaient l'Orient, l'Occident,
toutes les régions, toutes les îles, toutes les cités que baigne
l'Océan. Les Hollandais et les Zélandais leur cédaient la gloire des
expéditions navales, et l'on voyait aussi aborder, dans les ports de
la Flandre, les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Allemands et
les marchands de toutes les nations voisines de la mer. Grâce à ce
système, la Flandre avait atteint le plus haut degré de prospérité.
Cependant ses lois furent modifiées et sa fortune déclina jusqu'à ce
que l'on vît s'élever l'astre fatal des discordes civiles, fléau
terrible qui perd les plus grands empires.»
Bruges était la seule ville de la Flandre que n'eût pas ébranlée la
tempête religieuse. C'était en vain que les sectaires avaient adressé
aux habitants des exhortations pressantes, aux magistrats des menaces
multipliées. On avait répandu le bruit que quarante mille Gueux
(d'autres disaient soixante mille) devaient mettre la ville de Bruges
à feu et à sang si elle n'ouvrait ses portes. Il n'y avait à Bruges
que quarante mousquetaires. Deux cents bourgeois prirent les armes, et
leur fermeté réussit à empêcher à la fois que la ville ne fût envahie
et que des désordres intérieurs n'y éclatassent.
A Gand, les magistrats étaient faibles et les sectaires d'autant plus
audacieux que leur nombre était plus considérable.
Un ministre se rendit avec six hommes armés chez le président du
conseil de Flandre, pour lui demander la liberté d'un accusé, et,
comme le magistrat alléguait le respect des lois, le ministre
l'interrompit en lui disant: «Quelles sont donc les lois que l'on peut
opposer à la parole de Dieu?»
Les Gueux qu'avait repoussés l'énergie des magistrats de Bruges, ne
tardèrent pas à envahir Gand. Leurs pillages commencèrent le 22 août.
Ils saccagèrent d'abord le couvent des Augustins, puis les autres
églises et les autres monastères, même ceux qui étaient situés hors de
la ville. L'abbaye de Saint-Pierre, où les comtes de Flandre étaient
inaugurés, l'abbaye de Tronchiennes, où reposait Jacques d'Artevelde,
qui les égala en puissance et en autorité, subirent la même
dévastation.
La destruction de la cathédrale de Saint-Bavon fut la plus horrible de
toutes. Les Gueux avides de crimes (ils étaient à peine trois ou
quatre cents guidés par un comédien dont le nom était Onghena,
c'est-à-dire sans merci, comme le traduit le chroniqueur de
Tronchiennes), avaient choisi, pour l'exécution de leurs projets, les
ténèbres de la nuit. Leurs torches lugubres éclairèrent tout à coup
les rues désertes, et au même moment leurs folles clameurs retentirent
aux oreilles des habitants comme un glas funèbre qui troublait le
repos de la cité. Les portes de la cathédrale tombèrent devant eux.
Une épouvantable orgie voila la profanation du temple; de hideux
refrains couvraient le bruit des haches pendant que d'infâmes voleurs,
la plupart inconnus ou étrangers, arrachaient l'or des châsses de
sainte Pharaïlde et de saint Bavon et traînaient dans la boue les
reliques des saints et des martyrs que la Flandre vénérait depuis tant
de siècles.
A Tournay, les iconoclastes renversèrent la statue équestre de saint
Georges, élevée par Henri VIII, et brisèrent le caveau où avait été
enseveli le duc Adolphe de Gueldre, et jusqu'à son cercueil, afin de
s'assurer que les chanoines de Notre-Dame n'y avaient pas caché
quelques trésors. Les ossements du duc de Gueldre, défenseur des
communes flamandes, furent mêlés à la poussière du trophée, qui
racontait les succès de l'apôtre couronné de la réforme en Angleterre.
A Bailleul, ils pillèrent l'abbaye de Saint-Jean, fondée par Théodric
III à Térouanne, et transférée à Bailleul par Charles-Quint; à
Messines, ils détruisirent le cloître qu'avait habité la comtesse
Richilde, monument d'une autre expiation.
Les mêmes désordres se reproduisirent dans une foule de bourgs et de
villages, de telle sorte qu'en moins de dix jours la Flandre vit
détruire plus de quatre cents églises. Ces dévastations ne désolèrent
pas seulement la Flandre et l'Artois, elles s'étendirent jusqu'aux
extrémités du Limbourg et de la Frise, de Maestricht à Leeuwaerden, de
Leeuwaerden à Amsterdam. _Diceres incendium per rura discurrere_, dit
un historien contemporain.
La narration officielle de la dévastation des iconoclastes se trouve
dans les lettres adressées par Marguerite de Parme à Philippe II. La
première est du 31 juillet 1566:
«Quant je pense dire à V. M. comment le feu d'hérésie, ces presches et
assemblées, tant en armes que aultrement, tendans toutes à manifeste
sédition, révolte et tumulte populaire, s'est allumé et épars en peu
de temps depuis que la crainte et respect et obéissance ont esté
perdus, je ne sçay à quoy commencher. Ils menacent ouvertement d'user
de voye de faict sy on les veult empescher; ils treuvent gens qui les
mettent en ordre de guerre; ils se fournissent d'arquebuses, pistolets
et aultres armes, et généralement font ce qu'ils veullent. Il ne reste
plus, sinon qu'ils s'assemblent, et que joincts ensemble ils se
livrent à faire quelque sac d'églises, villes, bourgs ou pays, de quoy
je suis en merveilleusement grande crainte, de tant que je n'ay rien
de prest pour les empescher, car je n'ay ni argent, ni gens... La
ville de Gand est en très-grand péril d'estre butinée et pillée,
quelque jour, de ces sectaires qui se sont assemblés à douze ou quinze
mille personnes, la pluspart embastonnés, et pour ce que ceulx de
Bruges se sont jusques ores gardés le mieulx qu'ils ont peu, ces
sectaires s'amassent armés et embastonnés par ensemble, menaçans venir
prescher auprès dudit Bruges, en nombre de trente à quarante mille
testes.»
Si l'on ne retrouve pas la lettre où Marguerite de Parme annonçait
l'explosion des fureurs des Gueux, on a conservé celle-ci, à peine
postérieure de quelques jours: «Je ne puis délaisser d'advertir Vostre
Majesté de la continuation des saccagemens des églises, cloistres et
monastères de par-deçà, où ces sectaires brisent toutes les images,
autels, épitaphes, sépultures et ornements d'église, tellement que
l'on m'asseure que, en Flandre seule, ils ont déjà saccagé plus de
quatre cents églises et ne cesseront tant qu'ils auront achevé. En
tous ces monastères et cloistres, ils abattent toutes sépultures des
comtes et comtesses de Flandres et aultres.» Et elle ajoute:
«Cejourd'huy j'ai nouvelles qu'ils ont pillé et saccagé la grande
église de Nostre-Dame d'Anvers et tous aultres cloistres et églises
paroissiales. Ils ont aussy fait à sacq tous les cloistres à Gand et,
à ce que j'entends, sont présentement achevans aux églises cathédrales
et parochiales.»
Citons quelques autres témoignages. Viglius écrit à Hopperus, le 26
août 1566:
«Je ne doute point que vous ne lisiez avec une profonde douleur la
dévastation de tant de temples célèbres, la destruction d'un si grand
nombre de monastères, que je ne saurais raconter sans répandre des
larmes. Tandis que nous hésitions à permettre les assemblées des
hérétiques, ils adoptaient la résolution de détruire, en une seule
fois, toute la religion catholique, de telle sorte qu'à Anvers, à
Gand, à Tournay, à Ypres, à Bois-le-Duc, dans une foule de villes, de
villages et de monastères, on ne retrouve plus aujourd'hui aucune
trace de l'ancienne religion. Tous les autels ont été renversés, les
ornements et les livres abandonnés aux flammes. Je crains que si le
roi continue à refuser la convocation des états généraux, ils ne
s'assemblent de leur propre mouvement de peur qu'on ne les accuse de
ne pas vouloir chercher remède à de si grandes calamités, et quels que
soient les inconvénients qui puissent en résulter, de plus grands
périls nous menacent, si, par suite de l'impuissance de la gouvernante
des Pays-Bas à y porter quelque remède, et de l'empêchement qu'on met
à celui que pourrait produire la réunion des états généraux, toutes
les choses continuent à aller de mal en pis.»
Un marchand anglais, établi dans les Pays-Bas, traçait le même tableau
des fureurs des Gueux:
«Ceux qui pillent en Flandre, marchent par bandes de quatre à cinq
cents personnes. Quand ils arrivent à quelque ville ou à quelque
village, ils font appeler le gouverneur et pénètrent dans l'église, où
ils détruisent tous les ornements d'or et d'argent qu'ils découvrent,
les calices aussi bien que les croix... Plusieurs de leurs chefs ont
déclaré qu'ils ne laisseraient pas, dans tout le pays, un prêtre ou un
moine en vie.»
Grotius, écrivant en Hollande et sous une influence hostile, n'en
blâme pas moins, avec énergie, ces excès et ces désordres: «Tandis que
la gouvernante, espérant pouvoir retarder le péril, attendait les
ordres du roi et une armée ou du moins l'argent nécessaire pour en
recruter une, on vit tout à coup les hommes du peuple, jusqu'alors
effrayés par la flamme et le fer, semer à leur tour la terreur, sortir
de leurs ténèbres pour se montrer au grand jour, et tenir publiquement
leurs assemblées; à eux, s'étaient joints des exilés qui avaient
autrefois quitté la patrie pour crime de religion, et quelques moines
apostats fatigués d'une vie trop dure. Leur nombre était plus
redoutable qu'ils n'avaient pu eux-mêmes l'espérer. La faiblesse de
l'autorité encourageait leur audace: ils comptaient de plus sur les
nobles confédérés qui les avaient pris sous leur protection, et
bientôt après se développa l'esprit de sédition parmi la plèbe la plus
vile: des voleurs s'y associèrent. Dans les villes et dans les
campagnes les temples furent violés, et l'on détruisit également les
ornements des autels et les images des saints. Telles furent
autrefois en Orient les dévastations des iconoclastes. Ces fureurs
n'étaient pas seulement dirigées contre les prêtres et les religieux,
mais aussi contre les livres et contre les tombeaux; et elles se
développaient si instantanément, qu'il semblait qu'un signal eût été
donné pour l'embrasement de la Belgique entière.»
Bossuet a résumé avec la supériorité de son génie le caractère de ces
succès et de ces conquêtes des apôtres de la réforme. «Luther tirait
vanité des séditions et des pilleries, premier fruit des prédications
de ce nouvel évangéliste. L'Évangile, disait-il, et tous ses disciples
après lui, a toujours causé du trouble, et il faudra du sang pour
l'établir. Zuingle en disait autant. Calvin se défend de même.
Jésus-Christ, disaient-ils tous, est venu pour jeter le glaive au
milieu du monde. Aveugles qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir
quel glaive Jésus-Christ avait jeté et quel sang il avait fait
répandre!»
Examinons quelle avait été au milieu de ces troubles la conduite du
comte d'Egmont.
Dans une lettre adressée au prince d'Orange, il lui mande qu'il se
méfie de la duchesse de Parme.
De son côté, la duchesse de Parme écrit à Philippe II, le 18 août
1566, que le comte d'Egmont montre peu de zèle et qu'il refuse de
recourir à l'emploi de la force pour dissiper les séditieux. Neuf
jours après, elle lui écrit de nouveau que le comte d'Egmont, auquel
elle a rappelé son serment de combattre pour Dieu et le roi, lui a
répondu que les temps étaient changés. Elle accuse aussi le comte de
Hornes d'être hostile aux prêtres, et le prince d'Orange de vouloir
partager les Pays-Bas entre ses amis et lui. «En paroles et en faits,
ajoute-t-elle, ils se sont déclarés contre Dieu et le roy.»
Le comte d'Egmont se trouvait dans la ville d'Ypres quand les Gueux
menacèrent de la piller, et il se retira dans son château de Sotteghem
sans avoir rien fait pour les arrêter. Quelques nobles français était
arrivés à Ypres, où ils avaient été accueillis aux cris de: _Vivent
les Gueux!_ si bruyamment répétés qu'ils troublèrent les magistrats
dans les délibérations de l'hôtel de ville. Ils se disaient chargés
d'une mission de l'amiral de Coligny. Les magistrats d'Ypres
consultèrent, sur ce qu'il y avait lieu de faire, le comte d'Egmont,
gouverneur de Flandre. Celui-ci répondit qu'il fallait traiter avec
eux. Or, l'année précédente, le comte d'Egmont, se rendant en Espagne,
avait eu à Paris, avec Coligny, une entrevue secrète qui permet de
croire que l'intervention du chef du parti huguenot dans les affaires
de Flandre n'avait point eu lieu sans qu'il l'approuvât, ou du moins
sans qu'il en fût instruit. Il montra, toutefois, plus de fermeté à
Bruges et à Audenarde. A Gand, sa faiblesse fut de nouveau extrême.
«Ce povre comte d'Egmont, écrivait Morillon à Granvelle, avoit faute
de quelques barbes blanches, au lieu de tant de jeunes gens à qui il
donnoit à manger. Dieu sait s'il m'a cousté des larmes. Dieu pardoint
à ceulx qui en sont cause.» Il ajoute dans une autre lettre: «L'on
m'asseure que c'est chose incroyable comme Egmont est devenu blancq et
vieil, et n'en suis esbahi: _conscientia nulli parcit_. Il ne dort
s'il n'a ses armes et pistolets devant son lit.»