Le comte d'Egmont était issu des anciens ducs de Gueldre; sa mère lui

avait apporté les vastes possessions territoriales qui appartenaient

en Flandre à la maison de Luxembourg-Fiennes. Les victoires de

Saint-Quentin et de Gravelines avaient rendu son nom glorieux dans

toute l'Europe, et il n'était pas le dernier à apprécier l'étendue de

ses talents militaires et de ses services.

Philippe de Montmorency, devenu par adoption comte de Hornes, doit

être nommé le troisième. Le courage qu'il déploya dans les combats,

n'était pas au-dessous des souvenirs héroïques que lui avaient légués

ses aïeux, et il se montrait d'autant plus empressé à favoriser les

mécontents qu'il avait vu son beau-frère, le comte Charles de Lalaing,

soupçonné d'avoir trahi le secret d'une mission qui lui avait été

confiée.

Philippe, en partant pour l'Espagne, ne laissait, dans les

tumultueuses provinces des Pays-Bas, qu'une femme en présence de ces

hommes puissants à tant de titres. Mais il lui avait donné pour

ministre l'évêque d'Arras, Perrenot de Granvelle, devenu depuis peu

cardinal-archevêque de Malines et abbé d'Afflighem, et à ce titre

primat de la Belgique et premier abbé du Brabant, conseiller prudent

et habile qui devint bientôt l'objet d'une hostilité d'autant plus

vive que son influence dans les actes du gouvernement paraissait plus

considérable.

La première tentative de résistance qui avait été dirigée contre le

séjour prolongé des troupes espagnoles, avait été un triomphe plein

d'encouragements secrets. Philippe différait toutefois d'exécuter sa

promesse; mais les plaintes devinrent si vives que Marguerite écrivit

au roi qu'on ne pouvait ajourner plus longtemps la retraite des

Espagnols, que les provinces avaient résolu de ne payer aucun subside

avant le départ des milices étrangères, et qu'il fallait craindre le

mécontentement du peuple et les discordes intérieures. Philippe, en ce

même moment, avait un besoin urgent de ces soldats pour réparer ses

revers sur les rivages de l'Afrique. Il céda.

En 1562, l'université de Douay fut fondée pour les jeunes gens qui

désiraient poursuivre l'étude de la littérature française. On voulait

éviter qu'ils ne se rendissent soit à Genève, centre des sciences

hétérodoxes, soit à quelque université mal famée d'Allemagne, telle

que celle de Wesel.

De plus, afin d'arrêter efficacement les efforts des luthériens,

Philippe obtint du pape Paul IV que treize nouveaux évêchés seraient

érigés dans les Pays-Bas. Ce furent ceux d'Anvers, de Bruges, de Gand,

d'Ypres, de Saint-Omer, de Namur, de Bois-le-Duc, de Ruremonde, de

Middelbourg, d'Harlem, de Leeuwaerden, de Groningue et de Deventer.

Corneille Jansénius fut élevé au siége de Gand, Pierre De Corte à

celui de Bruges, Martin Rithove à celui d'Ypres et Gérard

d'Haméricourt à celui de Saint-Omer.

Bien que la bulle du pape portât qu'on ne disposerait des nouveaux

évêchés qu'en faveur de prêtres nés dans les Pays-Bas, leur érection

souleva une opposition redoutable. Les abbés, dont les biens devaient

fournir les dotations de ces évêchés, réclamaient avec force. Les

états et les administrations municipales les secondaient et

adressaient à la fois leurs vives remontrances à Rome et à Madrid. On

vit même dans plusieurs villes les évêques repoussés par leurs

ouailles.

Ce qui augmentait surtout l'irritation populaire, c'est qu'on voyait

dans ces changements le prélude d'une mesure plus grave:

l'introduction dans les Pays-Bas du tribunal de l'inquisition, tel

qu'il était établi en Espagne.

L'inquisition, qui revendique saint Dominique pour fondateur, existait

depuis fort longtemps dans les Pays-Bas, mais elle était restée une

institution purement religieuse. Le prévôt des chanoines réguliers

d'Ypres, celui du Val des Écoliers, à Mons, le doyen de Louvain,

exerçaient les fonctions assez peu importantes d'inquisiteurs en

Flandre, en Hainaut et en Brabant. L'inquisition ne tendit à se

modifier que lorsque Luther, mêlant le premier la religion à la

politique, prêcha l'insurrection comme le dernier mot de l'hérésie. En

1522, Charles-Quint avait chargé le président du grand conseil de

Malines et un membre du conseil de Brabant de rechercher comme

inquisiteurs tous les délits d'hérésie, mais le pape Clément VII

s'était opposé à ce que ces fonctions fussent confiées à des laïques

et cessassent ainsi d'être religieuses pour devenir politiques.

L'autorité des anciens inquisiteurs d'Ypres, de Mons et de Louvain fut

donc rétablie jusqu'à ce que le pape Paul III créât, en 1537, deux

théologiens de Louvain inquisiteurs généraux des Pays-Bas. On prêtait

à Philippe II le projet de persévérer dans l'essai tenté par son père

et d'introduire au sein des communes flamandes l'inquisition

espagnole, «pratiquée premièrement, dit Castelnau, contre les Mores,

Sarrasins et esclaves, qui autrement ne se pouvoient dompter.»

Conférences entre les nobles du parti du prince d'Orange. Remontrances

à Marguerite sur l'influence que possède le cardinal de Granville.

Mission du baron de Montigny en Espagne. Réponse vague de Philippe II.

Seconde remontrance adressée à Marguerite de Parme, le 11 mars 1562

(v. st.), par le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de Hornes.

Marguerite de Parme s'adresse de nouveau au roi d'Espagne; elle

obtient pour réponse qu'il faut tout ajourner jusqu'à son retour dans

les Pays-Bas; mais elle avoue elle-même à Viglius qu'elle ne croit pas

qu'il y revienne jamais.

Cependant l'irritation devint si vive qu'au mois de décembre 1563, les

états généraux déclarèrent qu'ils suspendraient leurs délibérations si

l'archevêque de Malines continuait à y prendre part. Mille voix

s'élevaient autour de Marguerite pour accuser son ministre. Les uns,

qu'enthousiasmaient les succès récents des huguenots en France,

accordaient aux idées nouvelles l'appui d'une influence sans cesse

croissante; d'autres, mécontents du passé, s'agitaient vers un but

qu'ils ne connaissaient point. Enfin, il en était qui croyaient qu'ils

succéderaient à l'autorité du cardinal de Granvelle s'ils

réussissaient à persuader à la gouvernante des Pays-Bas qu'elle était

trop sage et trop éclairée pour subir la tutelle d'un conseiller.

Marguerite ne sut pas assez fermer l'oreille à ces perfides

flatteries: elle se laissa persuader que pour elle, aussi bien que

pour les Pays-Bas, le moment était venu de secouer un joug pesant et

sévère.

Le cardinal de Granvelle cède à l'orage; il quitte Bruxelles le 10

mars 1563 (v. st.) et se retire à Besançon.

Thomas Armenteros remplace le cardinal de Granvelle dans la direction

des affaires: à l'austérité et à la roideur qu'on blâmait chez le

premier, succède un système de corruption et de vénalité. En vain le

président du conseil privé, Viglius de Zuichem, refuse-t-il d'apposer

le sceau sur des actes qu'il réprouve: Thomas Armenteros trouve le

moyen de s'en passer.

Marguerite, persuadée qu'en supprimant toutes les causes de

mécontentement elle avait assuré la consolidation de l'ordre et de la

paix publique, se reposait avec confiance sur les protestations de

zèle et de dévouement qu'on prodiguait à son autorité; mais les

principaux seigneurs qui formaient le conseil d'État, ne songeaient

qu'à y introduire leurs amis et à en exiler leurs adversaires. Ils ne

tardèrent pas à demander la suppression du conseil secret et du

conseil des finances, afin de centraliser toute l'autorité entre leurs

mains, et déjà le comte d'Egmont, parlant en leur nom, avait profité

de la mort de Claude Carondelet, prévôt de Bruges, pour demander

l'abolition des juridictions ecclésiastiques. «L'on forge icy, écrit

Viglius au cardinal de Granvelle, une nouvelle république et conseil

d'estat, lequel aura la souveraine superintendance de toutes les

affaires. Je ne scay comment cela pourra subsister avec le pouvoir et

auctorité de madame la régente et si Sa Majesté mesme ne sera bridée

par cela.»

L'autorité devient faible; nous ne tarderons point à voir se fortifier

et s'accroître l'esprit de tumulte et de sédition. «Ce fut en 1564 que

commencèrent les calamités intérieures, dit un historien contemporain;

époque fatale par ses discordes, dont les causes et les commencements

embrassaient toute la terre. Les prophéties des astronomes l'avaient

assez annoncé, car le ciel ne nous offrait qu'un aspect menaçant.

Trois planètes se rencontraient avec le soleil et Mercure dans le

signe du Lion, astres qui ne nous présageaient que les malheurs, les

ruines et le carnage.»

Il nous reste à examiner ce qu'allait devenir le gouvernement de

Marguerite de Parme en présence du développement des réformes

religieuses que les novateurs se préparaient à propager par la flamme

et par le glaive.

En 1551, les doctrines luthériennes avaient déjà fait tant de progrès

que Mélanchton espérait que leurs adeptes seraient assez nombreux pour

imposer à Philippe, comme condition de son inauguration héréditaire

dans les Pays-Bas, le libre enseignement du luthéranisme.

Ce n'est toutefois que dix ans après, au mois d'octobre 1561, que l'on

voit deux ministres français prêcher publiquement à Tournay et à

Valenciennes, où ils ont semé le germe de l'hérésie. Le 12 juin de

l'année suivante, un obscur laboureur des environs de Poperinghe tint

un prêche dans le cimetière de Bœschepe. Le seigneur de Mouscron,

grand bailli de Flandre, ordonna de poursuivre ceux qui y avaient

assisté, et le grand conseil de Flandre délégua deux de ses membres

pour assister les magistrats d'Ypres dans leurs recherches. En vain

usa-t-on d'une extrême rigueur. Les supplices furent impuissants; les

nouvelles doctrines se répandirent de Bœschepe dans tout le pays, et

à mesure qu'elles se développaient, la répression devint moins sévère.

On vit même à Bruges les magistrats faire rendre la liberté à un

prisonnier poursuivi pour crime d'hérésie.

Marguerite jugea utile d'envoyer dans ces circonstances vers le roi

quelque ambassadeur important pour lui exposer la situation alarmante

des Pays-Bas. Le comte d'Egmont, qui fut chargé de cette mission, fut

reçu avec égards à Madrid et crut avoir obtenu tout ce qu'il désirait,

parce qu'on ne lui avait rien refusé formellement. Philippe II s'était

contenté de lui répondre qu'il espérait se rendre bientôt aux Pays-Bas

pour alléger les charges qu'ils supportaient; qu'il était d'avis,

quant aux discordes qui régnaient dans l'administration de la justice,

que la duchesse consultât le conseil d'Etat, qui pourrait également

conférer sur les moyens de raffermir les bonnes doctrines avec

quelques évêques et quelques théologiens.

En effet, les évêques d'Ypres, de Namur, de Saint-Omer, et d'autres

théologiens, se réunirent à Bruxelles le 1er juin 1565. Ils s'en

référèrent aux décrets récents du concile de Trente sur ce qui

concernait la règle à suivre pour les catholiques, et aux édits de

Charles-Quint pour la punition des hérétiques, sauf à les adoucir

selon l'âge des coupables et la nature de leurs erreurs, en frappant

plus sévèrement les ministres des nouvelles sectes. Il est, dans cette

réponse, fait mention de l'inquisition, mais dans son essence toute

religieuse; ils laissent à l'autorité civile le soin d'appliquer les

lois de Charles-Quint, et s'ils réclament «des visitateurs et

inquisiteurs, c'est pour admonester le peuple, non par voie de rigueur

judicielle, mais de bénignité et charité paternelle.»

Les principaux membres du conseil d'État gardèrent le silence sur cet

avis et se contentèrent de demander qu'on l'envoyât en Espagne, sans

qu'ils exprimassent leur opinion. Le comte d'Egmont seul, s'appuyant

sur les intentions clémentes qu'il attribuait au roi, se prononça

contre les inquisiteurs et contre le maintien des édits de

Charles-Quint.

Une déclaration de Philippe II, datée du 17 octobre, vint démentir les

assurances du comte d'Egmont, «car il y faisoit connoître estre son

intention que la dicte inquisition se face par les inquisiteurs, en la

force et manière que jusques ores a esté faict et leur appartient de

droicts divins et humains.»

Le conseil privé demanda qu'il fût bien entendu que le roi, loin de

modifier l'ancien état des choses, voulait seulement maintenir ce qui

avait toujours existé et qu'il ne songeait point à introduire

l'inquisition d'Espagne, «selon que les mauvais faisoient courir le

bruict.»

Le prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Hornes firent rejeter

cet avis plein de sagesse. Ils demandèrent que les lettres du roi

d'Espagne fussent purement et simplement envoyées aux conseils

provinciaux; et, bien qu'ils blâmassent les résultats qu'elles

devaient produire, ils parurent, par leur opposition à l'avis du

conseil privé, appuyé par Viglius, plus les désirer que les craindre.

Ce que les hommes sages prévoyaient, arriva; les nobles, d'autant plus

jaloux du clergé qu'ils se souvenaient de l'érection des nouveaux

évêchés, se livrèrent à de vives représentations et refusèrent de se

conformer aux ordres du roi. Déjà on entendait de toutes parts

circuler dans le pays de vagues bruits d'insurrection. Lorsqu'on

publia, le 18 décembre 1565, un édit de Marguerite qui reproduisait

les ordres du roi d'Espagne, le conseil de Brabant et les quatre

membres de Flandre réclamèrent de nouveau. Les gouverneurs des

provinces déclaraient en même temps que l'exécution de ces ordres

était impossible.

Quelques gentilshommes plus audacieux crurent devoir répondre à l'édit

du 18 décembre en signant, à Bréda, au milieu d'un banquet, une

déclaration par laquelle ils protestaient qu'ils ne souffriraient

jamais l'inquisition dans les Pays-Bas. C'est ce qu'on appellera, plus

tard: le _Compromis des Nobles_.

(5 avril 1566). Présentation solennelle des remontrances de la

noblesse confédérée à Marguerite de Parme. Le comte de Berlaimont

s'écrie: «Ce sont des gueux!» Les mécontents acceptent ce nom, et

prennent pour devise: _Fidèles jusqu'à la besace!_

L'Angleterre dirige le mouvement insurrectionnel: il trouve un appui

en France et en Allemagne.

L'Angleterre s'était séparée des anciennes monarchies européennes par

l'apostasie de Henri VIII. Les affaiblir, semer le désordre pour les

ruiner, en en profitant pour s'agrandir elle-même, sous l'apparence

d'un grand zèle pour la propagation des idées nouvelles, tel était le

système sur lequel Élisabeth voulait fonder la puissance de sa

couronne. Toutes les sectes persécutées réclameront son appui; il

n'est point de pays où elle ne comptera des amis actifs et dévoués

dans les champs, dans les villes, sous la tente et jusque dans le

conseil des princes. Si Genève est l'arsenal des controverses

théologiques, Londres restera le nœud commun où se réunissent tous

les fils épars des complots secrets et des révolutions imprévues, le

centre de la résistance, la métropole de la lutte armée.

«Ceste royne, dit Renom de France, voyant qu'elle ne pouvoit faire

grand effect par terre, vouloit se rendre grande par la mer, et

non-seulement enrichir grandement ses subjects, mais aussi se rendre

formidable de tous autres, ausquels elle pensoit empescher le trafic.»

Ce fut par des questions commerciales que la politique anglaise

chercha à ouvrir une voie à son influence dans les affaires des

Pays-Bas. Au mois de décembre 1563, Marguerite de Parme avait ordonné,

à cause de la peste qui régnait en Angleterre, qu'on attendît

jusqu'aux fêtes de la Chandeleur pour faire venir de ce pays les

laines que l'on avait coutume d'envoyer à Anvers et à Bruges aux fêtes

de la Noël. L'entrecours fut suspendu. Cependant, le 4 décembre 1564,

les magistrats de Bruges écrivirent aux marchands anglais pour les

engager à retourner en Flandre. Le comte d'Egmont appuya leurs

instances et fit si bien qu'au mois de mars 1564, des conférences

commerciales, auxquelles prenaient part, d'un côté, lord Montague, de

l'autre, Christophe d'Assonleville et Pierre de Montigny, s'ouvrirent

à Bruges. Les Anglais affectaient une grande fierté; à les entendre,

l'industrie anglaise nourrissait la Flandre de ses bienfaits, et lord

Cecil ajoutait que l'interruption de ces relations pourrait être plus

nuisible aux Pays-Bas qu'à l'Angleterre.

Ces menaces étaient toutefois peu sérieuses. On ajoutait en Angleterre

une grande importance au commerce des Pays-Bas; la vieille renommée de

leurs grandes cités était encore présente à tous les esprits. C'était

l'époque où Thomas Gresham faisait construire la Bourse de Londres

d'après la Bourse d'Anvers, en n'employant que des architectes et des

ouvriers de cette ville; et il est certain qu'Élisabeth avait chargé

ses députés des instructions les plus conciliantes. Malheureusement

des obstacles sérieux s'offrirent: les ministres de Marguerite

remarquèrent que les Anglais étaient instruits de toutes les décisions

prises au conseil, même avant qu'elles eussent été communiquées à

leurs propres commissaires, et il en résulta qu'ils désirèrent les

premiers que ces négociations échouassent, de peur que la Flandre ne

s'attachât trop aux Anglais, «attendu, écrivait Granvelle, que ce que

nous devons le plus craindre aujourd'hui, c'est que les gens de ce

pays-ci soient bien avec les Anglais, la reine étant, en matière de

religion, ce qu'elle est.» En effet, les conférences furent ajournées

au moment où elles semblaient près de conduire à une conclusion

favorable, puis de nouveau rompues par les Anglais offensés à leur

tour de la conduite des plénipotentiaires de Marguerite. Une

ordonnance de la duchesse de Parme avait déjà prescrit de brûler tous

les draps anglais qu'on essayerait d'introduire en Flandre.

Avec lord Montague se trouvaient deux agents anglais d'une grande

habileté, nommés Habdon et Wotton; ils avaient obtenu des seigneurs

qui appartenaient au parti des conféderés de Bréda, la révélation des

projets les plus secrets de Marguerite: c'était la base d'une alliance

des mécontents avec l'Angleterre.

Dans les premiers jours du mois de septembre 1566, le prince d'Orange

invita à dîner Thomas Gresham, ambassadeur semi-officiel d'Angleterre.

Au milieu du repas, le prince d'Orange porta un toast à la reine

Élisabeth; Thomas Gresham se contenta de remercîments assez vagues et

fort circonspects. Cependant le lendemain un des amis du prince

d'Orange se rendit chez lui et lui dit: «Monsieur Gresham, la reine

d'Angleterre ne secourra-t-elle pas nos gentilshommes comme elle l'a

fait en France pour le bien de la religion?» Thomas Gresham assure

dans ses mémoires qu'il chercha de nouveau à éviter de répondre à

cette question; il n'en est pas moins certain qu'à cette époque des

relations politiques existaient déjà entre l'Angleterre et les

mécontents. Le prince d'Orange répandait de l'argent en Brabant et

persuadait au comte d'Egmont de suivre son exemple en Flandre et même

d'entraîner dans une ligue fédérative les villes de Bruges, d'Arras,

de Béthune, d'Aire et de Lille. Il cherchait lui-même à s'affermir de

plus en plus dans son gouvernement d'Anvers. Là devait être arboré le

drapeau de l'insurrection, et il est très-probable que les mécontents

y eussent appelé les Anglais, comme le prince de Condé leur livra le

Havre en 1562. «Les protestants, écrit Bollwiller au cardinal de

Granvelle, prétendent que par le moyen et exemple de la ville d'Anvers

se rébellant, les aultres villes des Pays-Bas en feroyent le

semblable, se joindroyent par ensemble et se feroyent villes

impériales avec l'appuy qu'elles pourront avoir d'Allemagne,

d'Angleterre et de France.»

Dès le 31 août 1564, Marguerite de Parme écrivait à Philippe II que

les mécontents étaient secrètement soutenus par la reine d'Angleterre.

Pourquoi Élisabeth n'eût-elle pas convoité ces riches provinces des

Pays-Bas qui, en la rapprochant de ses alliés de l'Allemagne

protestante, devaient lui permettre d'agir plus efficacement en France

et de pénétrer au cœur même de l'Empire?

En France les guerres de religion ont commencé sous le règne de

Charles IX. Gaspard de Coligny est aussi soudoyé par l'or d'Élisabeth.

Les huguenots, qui ont livré le Havre aux Anglais, font assassiner le

duc de Guise, qui a reconquis Calais. La gloire du duc de Guise

inquiétait Catherine de Médicis; elle se rapprocha du parti de la

ligue dès qu'elle espéra pouvoir le diriger. Conférences de Bayonne.

Le bruit d'une alliance de Catherine de Médicis et des ministres de

Philippe II accroît l'irritation des huguenots: il devient de plus en

plus important pour eux d'enlever les Pays-Bas au roi d'Espagne ou d'y

susciter des troubles assez sérieux pour l'empêcher d'intervenir en

France.

En 1565, des plaintes s'élevèrent de la part de Marguerite de Parme

contre l'édit de pacification qui permettait d'établir, jusque sur les

frontières, des prêches, foyers dangereux de prosélytisme. Les

huguenots répliquaient que jamais on n'avait empêché les Flamands de

se rendre en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, «et que pour un qui

vient en France pour ouir les presches de la religion réformée, il y

en vient ordinairement plus de cent en ces pèlerinages, avec chariots

et grands chevaux.» Les prêches continuèrent: ils firent cesser les

pèlerinages, et la Flandre ne tarda point à réclamer la liberté de

religion qui existait en France.

Les princes allemands apportaient de plus dans ces tristes divisions

une double tendance inhérente à leur caractère et à leur position, le

désir de s'enrichir en louant leurs services militaires, l'espoir de

joindre aux trésors conquis par la guerre une indépendance politique

fondée sur les ruines de l'Empire affaibli par cette guerre même.

Nouvelles lettres de Marguerite à Philippe II. Elle lui rappelle le

voyage que Charles-Quint entreprit pour apaiser les troubles des

Pays-Bas. Mission du marquis de Berghes en Espagne. Conseil tenu à

Ségovie, auquel assistent trois conseillers belges: Tisnacq, Hopperus

et Courtewille. La duchesse de Parme écrivait à Philippe II qu'elle

cherchait vainement à démontrer que l'inquisition, telle qu'elle

existait dans les Pays-Bas, était une institution ancienne; que les

seigneurs déclaraient qu'ils ne s'associeraient pas à des mesures qui

conduiraient au bûcher cinquante ou soixante mille personnes, et

qu'ils persistaient à comparer l'inquisition des Pays-Bas à celle

d'Espagne, «qui est si odieuse, comme le roy le sçait.» Les lettres de

Viglius attestent aussi l'horreur que l'inquisition espagnole

inspirait même chez les hommes les plus dévoués à la religion

catholique. La sévérité des édits sur l'inquisition ne paraissait pas

moins incompatible avec la liberté commerciale, base principale de la

prospérité des Pays-Bas.

En présence de cette résistance unanime, Philippe II écrit, le 6 mai

1566, à la duchesse de Parme: «Quant à la nouvelleté que aucuns sèment

que j'avois voulu introduire au regard de l'inquisition, je vous ay

desjà plusieurs fois escript que je n'y ay jamais pensé.» De plus, il

consent à ce que l'inquisition soit restreinte à la surveillance qui

appartient aux évêques en matière de foi et qu'on modère les édits de

Charles-Quint. Il autorise aussi Marguerite à rétablir la paix en

pardonnant à ceux qui l'ont troublée, et écrit au prince d'Orange et

aux autres gouverneurs, ainsi qu'aux magistrats des bonnes villes,

pour les inviter à concourir activement au maintien du repos public,

jusqu'à ce qu'il puisse se rendre lui-même dans les Pays-Bas;

toutefois, Philippe II signait, le 9 août 1566, un acte de

protestation où le duc d'Albe figurait comme témoin, protestation qui

annulait l'amnistie qu'il avait permis à la duchesse de Parme de faire

publier, et au même moment il chargeait d'une mission aux Pays-Bas un

agent de l'inquisition espagnole, fray Lorenzo de Villavicencio, qui

voulait envoyer en Espagne, pour les y faire juger, les Espagnols

arrêtés par delà la mer comme suspects d'hérésie, et qui ne profita de

son influence que pour accuser Viglius.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 9 / 29 段