Cependant le duc de Guise, accourant de l'Italie, rallie les Français

consternés. Au mois de janvier il surprend Calais, qui appartenait aux

Anglais depuis le règne d'Édouard III; au mois de juin il s'empare de

Thionville, et le maréchal de Termes s'associe à ses succès en

s'avançant vers la Flandre avec une armée composée de huit mille

hommes et de quinze cents chevaux.

Il était urgent pour Philippe de descendre du rôle de triomphateur et

de songer à protéger ses propres États. Le duc de Savoie s'opposa au

duc de Guise. Ce fut au comte d'Egmont que fut confiée la défense de

la Flandre. Il s'empressa de réunir une armée à peu près égale à celle

qu'il avait à combattre. Pendant ces préparatifs, le maréchal de

Termes avait passé l'Aa en chassant devant lui quelques laboureurs qui

avaient voulu en défendre le passage. Il s'était emparé de la ville de

Dunkerque de vive force après une canonnade de quelques heures et y

avait mis le feu après l'avoir pillée. Bergues avait éprouvé le même

sort, et le maréchal de Termes était déjà arrivé près de Nieuport

lorsque, apprenant l'approche du comte d'Egmont, il jugea à propos

de se retirer en profitant de l'intervalle des marées pour suivre le

rivage de la mer. Il venait de traverser l'Aa au-dessous de Gravelines

lorsque l'armée du comte d'Egmont qui avait passé la rivière un peu

plus haut, se déploya devant lui et le força à s'arrêter.

La position du maréchal de Termes était forte. Les dunes lui servaient

de retranchement. Il avait derrière lui la mer et l'Aa, de sorte qu'on

ne pouvait l'attaquer qu'en abordant de front sa première ligne, où il

avait placé ses coulevrines et les arquebusiers gascons. Le comte

d'Egmont se mit aussitôt à la tête de ses chevau-légers pour rompre

les rangs ennemis. Le reste de sa cavalerie le suivait, soutenu par

les bandes d'ordonnance. Un combat acharné s'était engagé lorsqu'un

corps allemand prit les Français en flanc. Au même moment l'apparition

fortuite d'une flotte anglaise vint favoriser les assaillants; ses

décharges bruyantes, quoique peu meurtrières, semèrent le désordre

parmi les Français. Leur position fut enlevée, et on fit prisonniers

le maréchal de Termes, les seigneurs de Villebon et d'Annebaut et

d'autres capitaines non moins célèbres. Quinze cents Français étaient

restés sur le champ de bataille, et le comte d'Egmont, en s'emparant

des canons et des drapeaux des ennemis, avait également reconquis tout

le butin qu'ils avaient recueilli dans la West-Flandre (13 juillet

1558).

La nouvelle de la victoire de Gravelines fut le dernier écho du monde

extérieur, qui vînt rappeler à Charles-Quint, dans sa retraite, ses

luttes et sa gloire. Il rendit le dernier soupir le 21 septembre 1558,

entouré des regrets de ses serviteurs qu'il n'avait cessé d'aimer, et

non moins admiré des moines, dont sa pénitence effaçait les vertus et

l'austérité.

De pompeuses obsèques lui furent faites à Valladolid, à Rome et à

Bruxelles.

A Valladolid, François de Borgia prononça l'oraison funèbre de

Charles-Quint en prenant pour texte: _Ecce elongavi fugiens et mansi

in solitudine_. Il le développa en exposant comment Charles-Quint

avait quitté le monde avant que le monde le quittât, ce qui n'est que

trop ordinaire dans le cours inconstant des choses humaines.

A Rome, de magnifiques trophées d'armes avaient été élevés dans

l'église de Saint-Jacques, où les cardinaux se réunirent pour honorer

sa mémoire. Un de ces trophées (il provoqua les plaintes de

l'ambassadeur français) portait: _Prœlio Ticinensi rex Gallorum simul

cum rege Navarræ captus_.

A Bruxelles, des inscriptions non moins fastueuses ornaient l'église

de Sainte-Gudule. On y lisait: «La république chrestienne à l'empereur

Charles cinquiesme, pour la mémoire de sa justice, piété et vertu,

pour avoir à nostre monde découvert un nouveau monde, pour avoir pris

un grand roy françois, pour avoir préservé l'Allemaigne de cent mille

chevaux et de trois cent mille hommes de pied avec lesquels Soliman,

empereur des Turcs, vouloit envahir ceste région; pour avoir entré

avecques une armée navale dedans la Morée et pris Patras et Coron;

pour avoir surmonté le tyran Barberousse en bataille près Carthage,

lequel estoit accompaignié de deux cent mille hommes de pied et de

soixante mille chevaux; pour avoir chassé deux cents galères de

corsaires et pour avoir rendu la mer sûre; pour avoir pris le royaume

de Thunes et l'avoir rendu tributaire à la couronne d'Espaigne; pour

avoir de là ramené libres vingt mille âmes chrestiennes captives; pour

après avoir chassé six fois les armées ennemyes, remis par deux fois à

l'Empire le duché de Milan et par une fois restitué au duc; pour avoir

pacifié l'Allemaigne; pour avoir, de son bon gré, contre les ennemis

du nom chrestien, et contre les chrestiens, sinon forcé, prins les

armes.»

Henri II lui-même fait célébrer un service funèbre en l'honneur de

Charles-Quint dans l'église de Notre-Dame de Paris.

La paix est près de se conclure. Conférences à l'abbaye de Cercamp. Le

roi de France répond aux Anglais qui réclament Calais: «Plutôt vous

céder ma couronne!» Mort de Marie et avénement d'Élisabeth au trône

d'Angleterre. Négociations reprises sur des bases plus favorables à

Henri II. Traité de Cateau-Cambrésis (3 avril 1559).

Cette paix ne parut pas confirmer les espérances que le roi d'Espagne

pouvait fonder sur ses victoires de Saint-Quentin et de Gravelines;

elle devait être, toutefois, pour la France une source de deuil,

puisque la joie même avec laquelle elle l'accueillit, donna lieu au

tournoi où Henri II périt frappé par Montgomery.

Les trois rois qui se succéderont sur le trône de France,

appartiennent au sang des Médicis. Les intrigues, les complots, les

crimes secrets vont rappeler à la France les affreuses dissensions de

l'orageuse Italie, et, comme si elles n'étaient déjà point assez

vives, la réforme y jettera le levain des haines religieuses.

En face de la France déchue de son antique grandeur, il faut placer

l'Espagne, que les victoires de Charles-Quint et les découvertes de

Colomb ont portée à son apogée, mais qui retrouve déjà la politique

que Ferdinand d'Arragon suivait vis-à-vis de Louis XII. C'est là que

régnera le sombre Philippe II. La guerre ne le retiendra plus aux

Pays-Bas, et les premières années de son absence seront aussi

tranquilles que les dernières doivent être sanglantes et agitées.

A côté de l'unique héritier des États de Charles-Quint se trouvent une

jeune femme et un enfant issus d'un même père, quoique l'illégitimité

de leur naissance les ait placés bien au-dessous de lui. Cette femme

se nomme Marguerite; cet enfant doit illustrer plus tard le nom de don

Juan d'Autriche. Tous deux appartiennent par leur naissance aux

Pays-Bas.

Lorsque Charles, à peine âgé de vingt et un ans et enivré de gloire

sous le diadème impérial qu'il venait de ceindre, traversa la Flandre

cinq ans avant son mariage avec Isabelle de Portugal, une jeune

orpheline, d'une éclatante beauté, frappa ses regards dans une fête

donnée en son honneur. La puissance et la grandeur eurent toujours des

droits que la vertu ne saurait avouer. Cette orpheline se nommait

Jeanne Van Gheenst ou Vander Gheynst. Strada rapporte qu'elle était

issue d'une noble famille de Flandre et qu'elle avait été adoptée par

Antoine de Lalaing. Il est certain que sa famille était pauvre, mais

rien ne prouve qu'elle était obscure. Un demi siècle plus tôt le même

nom était porté par Jean Van Geenst, l'intrépide chef de la

Verte-Tente, né aussi dans la châtellenie d'Audenarde, qui, en 1478,

organisa la résistance des communes à l'invasion de Louis XI. Antoine

de Lalaing était fils de Josse de Lalaing, qui s'associa aux

patriotiques efforts de Jean de Dadizeele et de Jean Van Geenst. Rien

n'expliquerait mieux les soins dont il crut devoir entourer cette

jeune fille. Ce fut Jeanne Van Geenst qui donna au petit-fils de

Maximilien cette princesse, aussi sage qu'énergique, que l'histoire ne

connaît, à cause de son mariage avec Octave Farnèse, que sous le nom

de la duchesse Marguerite de Parme. Le sang qui coulait dans ses

veines, justifiait l'amour qu'elle portait à la Flandre et que la

Flandre lui rendit.

Vingt-quatre ans après, Charles-Quint, devenu veuf d'Isabelle de

Portugal, aima une autre femme. D'après Strada, ce fut une princesse,

et Brantôme la nomme: «une grande dame et comtesse de Flandres.» Mais

ces rumeurs semblent sans fondement, et tous les documents du temps

désignent une personne d'une condition fort humble, née peut-être à

Bruxelles, mais fixée à Ratisbonne, nommée Barbe Bloemberg. Pendant

quelque temps, son enfant fut nourri chez un pasteur du pays de Liége,

puis envoyé en Espagne, où il vécut chez un gentilhomme nommé don

Alonzo Quesada. Charles-Quint avait, en mourant, déclaré que cet

enfant était le sien, mais il était fort jeune encore et préludait,

par ses chasses et ses jeux, aux combats où les vieux serviteurs de

son père devaient dire un jour de lui: _Es el verdadero hijo del

emperador_; il est le vrai fils de l'Empereur!

Marguerite de Parme se distingua par une grande prudence et parfois

par une admirable résolution de caractère. Les exercices les plus

violents n'épuisaient pas ses forces, de même que les discussions les

plus difficiles et les plus importantes ne semblaient point au-dessus

de son esprit. Philippe II voulait ménager la maison de Farnèse,

puissante en Italie: ce fut dans ce but qu'il choisit Marguerite pour

gouvernante des Pays-Bas. «Philippe espérait aussi, ajoute Strada, que

les peuples des Pays-Bas, dont l'attachement au nom de Charles-Quint

était si grand, recevraient sa fille avec d'autant plus de joie que,

née et élevée au milieu d'eux, elle avait adopté leurs mœurs, et

qu'ils se soumettraient aisément à son gouvernement, puisque les

nations sujettes croient retrouver quelque chose de leur liberté

lorsqu'elles sont gouvernées par une autorité qui ne leur est pas

étrangère; peut-être aussi, ajoute le même historien, pensait-il, en

cédant à leurs vœux dans ce choix, que la popularité de cette

administration rendrait plus facile l'exécution de ses desseins, car

l'on résiste moins au joug lorsqu'une main aimée le fait accepter sans

violence.»

Ce fut le 7 août 1559 que Philippe II annonça, dans une assemblée des

états généraux tenue à Gand, le choix qu'il avait fait de Marguerite.

Il institua en même temps trois conseils qui devaient l'assister;

l'un, sous le nom de conseil d'État, avait pour mission de traiter les

questions les plus élevées. Les membres qui le composaient étaient

l'évêque d'Arras, le prince d'Orange, le comte d'Egmont, Charles de

Berlaimont, Philippe de Stavele et le docteur Viglius, à qui on

adjoignit plus tard le comte de Hornes et le duc d'Arschoot. Viglius,

déjà membre du conseil d'État, présidait le conseil secret qui

surveillait l'application des lois et de la justice. Le troisième

conseil ne devait s'occuper que des finances et des revenus publics.

Philippe II régla également tout ce qui était relatif au commandement

des troupes et aux gouvernements des provinces. Tous les gouverneurs

se trouvaient chargés de veiller avec les conseils provinciaux à la

répression des délits criminels; il n'y avait d'exception qu'en

Flandre, où l'administration de la justice était indépendante du

gouvernement, confié, avec celui de l'Artois, au comte d'Egmont, «ce

qui n'est pas peu,» remarque Sébastien de l'Aubespine.

Lorsque l'évêque d'Arras eut expliqué les intentions du roi aux états,

l'un de leurs membres (il appartenait à la maison de Borluut) se leva

et demanda, au nom de la noblesse qui avait aidé le roi de son épée et

au nom des communes qui l'avaient soutenu de leurs biens, qu'il

consentît à rappeler les hommes d'armes espagnols. Les états

alléguaient leurs priviléges, que le roi avait confirmés par son

serment. Le prince d'Orange, les comtes de Hornes et d'Egmont

appuyèrent leurs réclamations, et Philippe se vit contraint à leur

promettre que les troupes étrangères se retireraient avant peu de

mois.

Philippe quitta Gand après avoir adressé quelques mots aux états pour

leur recommander de se prémunir contre les doctrines des luthériens.

Il avait aussi exhorté Marguerite à veiller avec soin au maintien de

la tranquillité des Pays-Bas. On rapporte qu'il lui exposa que le

gouvernement des Pays-Bas était le plus considérable de tous ses

royaumes; que l'hérésie y avait déjà fait des progrès; qu'Élisabeth

était hostile à la religion et qu'elle trouverait des alliés dans les

princes allemands, jaloux de voir l'empire dans sa maison. Il insista

aussi sur le caractère des Flamands et lui conseilla la douceur, afin

de ne pas en froisser la fierté et l'indépendance.

Peu de jours après, le 25 août 1559, le roi d'Espagne s'embarqua à

Flessingue, et il aborda bientôt à Laredo au milieu d'une furieuse

tempête, prophétique image des troubles qui allaient le séparer de ces

riches provinces qu'il ne devait plus revoir.

Avant de s'éloigner des Pays-Bas, Philippe avait déjà compris qu'une

vague agitation y fermentait, et que, tôt ou tard, ils échapperaient à

la couronne d'Espagne. On lit dans les mémoires du temps que l'on

remontra à Philippe II que la conservation des Pays-Bas était

inséparable de la conquête de la France. On lui exposait que le

royaume de France formait une barrière entre l'Espagne et la Flandre,

et qu'il fallait se rendre maître de la France afin de posséder la

voie pour passer d'Espagne en Flandre.

Ceux qui lui donnaient ces conseils au commencement de son règne,

oubliaient qu'ils avaient vu finir celui de Charles-Quint. Résumons en

quelques mots la transition qui sépare les événements les plus

importants de ces deux époques si différentes à tant de titres.

Les provinces des Pays-Bas avaient retrouvé, vers la fin de la

domination de Charles-Quint, la prospérité dont elles jouissaient

avant la minorité de Philippe le Beau. On y remarquait trois cent

cinquante villes et dix mille trois cents bourgs, sans compter les

hameaux et les châteaux, dont le nombre était infini. Les impôts

qu'elles supportaient, égalaient ceux que payait tout le royaume

d'Angleterre dans les premières années du règne de Henri VIII: ils

avaient contribué, bien plus que les premiers tributs du nouveau

monde, à suffire aux frais immenses des nombreuses expéditions de

Charles-Quint.

Le mariage de Philippe II avec la reine Marie avait consolidé les

relations qui unissaient les Pays-Bas à l'Angleterre. Le commerce

avait repris toute son activité, et le pouce des fileuses, qui

préparaient la tâche des plus habiles tisserands de l'Europe,

assurait, selon la parole de Charles-Quint, la fortune de la Flandre.

De nombreux vaisseaux cinglaient chaque jour vers des mers éloignées,

chargés des produits de ses métiers. «En quelles mers inconnues,

s'écrie Strada, sur quels rivages reculés la science de la navigation

n'a-t-elle pas conduit les Flamands? Plus sont étroites les limites

dans lesquelles la nature a enfermé leur patrie, plus ils s'ouvrent

l'Océan pour le soumettre à leur puissance.» La Flandre, dit un

écrivain anglais, était le centre des richesses et de la civilisation.

Aux bienfaits du commerce se mêlaient ceux de l'agriculture. Une douce

aisance régnait partout, et les mœurs offraient ici la pureté et la

simplicité agreste d'une vie toute patriarcale, ailleurs,

l'hospitalité généreuse et les autres vertus qu'enseignent les longues

épreuves d'une vie agitée.

Sous le règne de Charles-Quint, l'esprit du peuple s'était tourné,

avec un zèle semblable au sien, vers la carrière des combats. Une

foule de capitaines flamands entouraient Charles de Gand et

conduisirent à sa voix leurs bandes d'ordonnance depuis les plaines de

Pavie jusqu'aux sables de Tunis. «On ne trouve point ailleurs, ajoute

l'historien de la guerre des Pays-Bas, une milice plus nombreuse,

mieux instruite et plus infatigable: c'est l'école de Mars.»

«Je ne sais, dit Jean Stratius, imprimeur de Lyon, qui composa en 1584

une histoire des troubles des Pays-Bas, je ne sais si je pourroy

satisfaire au désir que j'ay qu'on voye les merveilleuses tragédies

que l'inconstante fortune nous a représentées en peu de temps au

théâtre de cette terre flamande. Mais il m'a semblé bon commencer par

la description du pays de Flandres, afin que ceux-là qui ne l'ont pas

veu, puissent juger de quelle importance il est au roy d'Espaigne. Le

pays de Flandres contient treize fort riches et principales provinces:

la plus grande et la plus généreuse est le comté de Flandres, d'où

toutes les autres ont pris leur nom, pour le grand trafic de commerce

qui se faisoit anciennement en ce comté... Le peuple flamant est de

nature plus familier, plus doux et plus traitable que fier et

cavilleux. Il s'arreste du tout à une chose tant pour la noblesse de

son esprit que pour les grandes conceptions auxquelles il s'adonne, et

pourtant les hommes flamans sont subtils inventeurs des arts

merveilleux et estimés comme au fait de l'imprimerie... Et jasoit que

toute la basse Allemagne se puisse vanter de cette gloire, si est-elle

principalement deue à ce comté de Flandres, où les hommes sont plus

belliqueux et plus nobles et d'où volontiers ont coustume de sortir

personnages illustres et excellens aux lettres et aux armes... Le pays

y est riche, fertile et fort peuplé pource qu'en vingt lieues ou

environ qu'il a de largeur, on y compte cinquante-quatre cités,

vingt-neuf bourgs et onze cent cinquante-quatre villages, sans

plusieurs autres petits villages que l'on trouve quasi à tout bout de

champ, tant cette terre est peuplée... Outre ce que la terre produit,

l'on y meine si grande abondance et quantité de toute sorte de

marchandise que là se viennent fournir de tout ce qu'il leur faut

plusieurs nations étrangères et ce pour la commodité de la mer, bons

ports et rivières qui passent quasi par toutes les villes. On peut

dire que c'est le pays le plus peuplé, riche, orné des plus beaux

édifices, le plus plaisant et abondant qui soit en Europe. Les hommes

naturellement sont beaux, grands, bien faits et bien proportionnés:

ils furent les premiers qui receurent la foy de Jésus-Christ entre

tous les peuples d'Allemaigne et de France... Ce peuple s'est toujours

gouverné par le moyen de trois membres, lesquels joints ensemble

s'appellent Estats.»

C'est à Grotius qu'il appartient de compléter ce tableau par l'examen

politique de la situation des Pays-Bas.

«A l'époque où les campagnes avaient été partagées entre la noblesse

comme le prix de ses victoires, les villes avaient reçu des priviléges

et des lois qui furent les bases de leur liberté. On ne pouvait

prendre possession de l'autorité sans avoir confirmé par un serment

solennel toutes ces franchises. Le soin des affaires était autrefois

confié à deux ordres, celui des nobles et celui des bourgeois; en

quelques lieux, le clergé formait le troisième. Ils se réunissaient en

assemblées toutes les fois qu'il était nécessaire, afin de traiter des

questions les plus importantes, et ce n'était qu'avec leur assentiment

unanime que l'on pouvait établir des impôts, modifier l'administration

ou même changer la valeur des monnaies; c'est ainsi que l'on avait

pourvu, lors même que les princes étaient bons, à ce qu'il ne leur fût

point possible d'être mauvais. Les fonctions publiques étaient

occupées par les citoyens que recommandaient le plus leur noblesse et

leurs vertus; mais il n'était point permis d'y appeler les étrangers.

Pendant longtemps ce système politique maintint la justice et

l'équité; plus tard, des séditions s'élevèrent parmi ces peuples trop

riches et trop puissants, jusqu'à ce que des victoires, des mariages

et des traités les fissent passer sous l'autorité des ducs de

Bourgogne. Ces princes, sortis d'une maison royale, belliqueux,

artificieux, avides de pouvoir, profitèrent de ces discordes pour

dominer par les menaces, les dons ou les promesses, et l'on vit tout

décliner jusqu'à ce point qu'il fallut choisir entre les supplices ou

la corruption. Lorsque cette haute fortune passa à la maison

d'Autriche, la douceur de ceux qui gouvernaient, contribua à accroître

leur puissance; car la douceur peut plus que la force pour faire

oublier aux peuples leur liberté. Les métiers, privés de leurs armes,

s'occupèrent davantage à faire prospérer l'industrie, et la réunion

des Pays-Bas à l'Espagne lui donna un grand développement. Mais déjà

les hommes les plus sages prévoyaient, quel que fût l'avantage qu'en

retirassent les princes, que l'antipathie des mœurs serait bientôt

pour l'État une cause inévitable de troubles. Y a-t-il un peuple qui

soit plus porté que les Belges à haïr les étrangers et à défendre

avec courage ses institutions? Vit-on jamais un peuple mieux protégé,

non-seulement par ses fleuves et la mer, mais aussi par la multitude

de ses habitants? Après avoir repoussé les nations septentrionales, ne

se maintint-il pas, pendant huit siècles, invincible et inexpugnable

contre les agressions extérieures? Si les Belges, aussi bien que les

Espagnols, respectent leurs princes, ils placent plus haut encore

leurs lois, la plupart conquises par de laborieux efforts. On les

avait accoutumés peu à peu à obéir, mais jamais assez pour leur

imposer une autorité violente et absolue.»

Cependant tout semble décliner et s'assombrir au commencement du règne

de Philippe II. L'avénement d'Élisabeth inquiète le commerce. La

faveur que le nouveau prince montre aux Espagnols, remplit de jalousie

les hommes de guerre nés en Flandre. Ajoutez à toutes ces causes

d'inquiétudes et de périls cet antique amour de la liberté, qui, sans

cesse étouffé, oublie trop promptement tout ce qu'il lui faut d'ordre

et de régularité pour être stable et durable, et qui tend bientôt à

dégénérer en licence. Des esprits honnêtes et confiants croyaient

qu'il serait aisé de reconstituer l'organisation si admirable des

communes flamandes au quatorzième siècle; d'autres cherchaient un

modèle dans celle de la ligue fédérative des cantons helvétiques. Un

sentiment général dominait: c'était la crainte de voir les Pays-Bas

devenir une province espagnole.

Telle était la situation morale du peuple. Celle des hommes les plus

puissants par leur naissance et leur rang n'était guère différente, et

chez quelques-uns l'ambition accroissait le mécontentement.

Il est temps d'entrer dans quelques détails sur les principaux chefs

de la résistance qui se prépare: le prince d'Orange, le comte d'Egmont

et le comte de Hornes.

Le prince d'Orange appartenait à la maison de Nassau, depuis longtemps

illustre en Allemagne. Philibert de Châlons, prince d'Orange, avait

transmis sa principauté à René de Nassau, son neveu, qui, décédé

également sans enfants, la laissa à son cousin Guillaume de Nassau.

Philibert de Châlons avait conduit une armée composée de soldats

luthériens au sac de Rome; il avait voulu épouser Catherine de Médicis

afin de devenir duc de Florence. Au moment où la mort, qui l'atteignit

sur les bords de l'Arno, renversait ses projets, rien ne lui révélait

que c'était dans une autre république que ses héritiers obtiendraient

la suprême puissance en arborant aussi contre Rome la bannière de

Luther.

Guillaume d'Orange avait été l'ami et le confident de Charles-Quint,

qui l'avait recommandé à son fils. Il rappelait avec orgueil que

c'était au courage de son grand-oncle Engelbert de Nassau que la

maison d'Autriche avait dû la soumission de la Flandre; mais il

abdiqua bientôt ces titres à l'amitié des princes pour ne rechercher

que la faveur du peuple. Jaloux de Marguerite et de ses ministres, il

sentit le premier que la domination espagnole, telle que Philippe

voulait l'établir, était impossible, et comprit que, dans la

résistance qui allait s'élever, la première place lui serait réservée.

De là ce grand luxe qui l'entourait et ce faste qui agit toujours

puissamment sur l'esprit du peuple; de là cette indifférence

religieuse sans cesse prête à excuser les novateurs, parce que tôt ou

tard il devait avoir besoin des princes protestants d'Allemagne,

auxquels il s'était allié en épousant Anne de Saxe.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 8 / 29 段