Le roi de France allait plus loin: il chargeait ses ambassadeurs à

Constantinople de peindre Charles-Quint comme atteint d'une folie

héréditaire: «Le roy a nouvelles certaines que l'Empereur est en telle

nécessité de sa santé qu'il a perdu une de ses mains, deux doigts de

l'autre et une des jambes rétrécies, sans espoir de convalescence;

qu'il est tellement affligé de l'esprit qu'on ne lui communique plus

rien ou bien peu, et ne s'amuse plus qu'à monter et démonter des

horloges dont sa chambre est toute pleine, y employant tout le jour et

la nuit où il n'a aucun repos, de sorte qu'il est en apparent danger

de perdre bientost l'entendement; que mesme ses subjects des Pays-Bas,

l'estimant en plus grand danger, ont depuis peu de temps refusé à la

reyne de Hongrie de payer certains deniers qui estoient deus audit

Empereur, d'autant qu'ils le tenoient pour mort; ayant pour ceste

cause ladite reyne esté contrainte de le faire voir aux principaux de

Bruxelles en une galerie fort longue et au bout d'icelle, où il ne se

connoissoit quasi que la statue d'un homme demy mort et plus maigre et

défiguré qu'on ne sçauroit penser; que les Pays-Bas sont si pauvres et

tellement mangés des guerres passées et des subsides qu'il en tire et

mesme des gens de guerre qui dernièrement ont esté licenciés, qu'ils

n'en peuvent plus, et ne sçauroit-on voir une plus grande désolation

que celle qui y est.»

Au-dessus de ces bruits, semés par des voix hostiles ou basés sur des

allégations mensongères, nous chercherons la véritable cause de la

résolution de Charles-Quint dans un sentiment de piété sincère: il ne

lui avait été donné d'atteindre le faîte des gloires humaines que pour

mieux en découvrir le néant.

«Dieu, dit Bossuet, semble avoir de la complaisance à voir les grands

rois humiliés devant lui. Ce n'est pas que les plus grands rois soient

plus que les autres hommes à ses yeux; mais c'est que leur humiliation

est d'un plus grand exemple au genre humain.»

Charles-Quint avait été élevé avec Louis de Blois, illustre descendant

des sires de Châtillon, qui avait renoncé, dès sa jeunesse, à l'éclat

de sa fortune et de son rang pour se retirer au monastère de Liessies.

En 1549, Louis de Blois avait fait imprimer à Anvers une traduction

latine du traité de saint Jean Chrysostome consacré à la comparaison

des pompes de la vie royale et de la sainteté de la vie cénobitique;

j'en citerai au hasard quelques lignes: «La foule envie la puissance,

la gloire et la royauté; elle salue du nom d'heureux ceux qu'elle voit

portés au pouvoir, placés sur un char superbe, entourés des

acclamations de l'armée et du peuple, tandis qu'elle méprise ceux dont

la vie s'écoule dans la solitude. Il n'est permis qu'à un petit nombre

de présider au gouvernement; mais il est facile à tous de se choisir

une retraite pour se consacrer au culte de Dieu. Le pouvoir s'éteint

avec la vie: quelquefois même il n'est qu'une source de malheurs et de

calamités et attire sur les princes les justes vengeances du ciel.

Loin de là, la vie passée dans la solitude est, pour les justes, une

source abondante de biens sur la terre et les conduit, pleins de joie

et brillants d'une gloire inaltérable, au tribunal de Dieu. Or, si

nous comparons les dons d'une sainte philosophie avec ceux qui

naissent du pouvoir et de la gloire du siècle, si nous comparons la

royauté même et la philosophie, nous voyons d'un côté le prince

disposer à son gré des villes, des pays, des nations; de l'autre, le

solitaire dominer souverainement sur toutes les mauvaises passions

contraires à la vertu: tel est son empire, et il est plus réel et plus

vrai que celui que donnent un trône et une couronne. Celui-ci vit au

milieu des hommes de guerre et ne songe qu'à multiplier ses conquêtes,

au risque de perdre ce qu'il possède; celui-là s'éveille avant le

chant des oiseaux pour s'entretenir avec les anges et les prophètes,

et va, sans s'arrêter, de Moïse à Élie, d'Élie à saint Jean; l'un

emprunte ses vices aux passions violentes qui l'entourent, l'autre est

le disciple des apôtres; l'un ne peut faire un pas sans causer quelque

mal, soit qu'il réclame des impôts, soit qu'il assiége des villes,

soit qu'il traîne à sa suite des troupes de captifs à travers les

campagnes dévastées. Le solitaire ne se montre que pour semer des

bienfaits. Imitez donc cette sainte philosophie; demandez dans vos

prières qu'il vous soit donné de ressembler au juste. Ce sont là les

véritables biens que rien ne peut enlever. La vie des solitaires est

plus digne de louanges que celle qui s'écoule dans l'éclat de la

puissance... Les princes eux-mêmes se réfugient vers eux: _quin ipsi

quoque reges ad hos fugere consueverunt_...»

Les éloquents conseils de Louis de Blois contribuèrent probablement à

préparer la détermination de Charles-Quint. A son exemple était venu

se joindre, l'année précédente, celui du duc de Candie, François de

Borgia, autre ami de Charles-Quint, qui avait quitté la vice-royauté

de Catalogne pour entrer dans la vie religieuse.

Souvent, dans ses insomnies, Charles-Quint éveillait celui des

gentilshommes de sa chambre qu'il préférait, le Brugeois Guillaume Van

Male, à qui naguères il avait dicté ses commentaires, et il lui

faisait lire soit quelque traité de morale et de théologie, soit

quelques psaumes du roi-prophète.

Une lettre de Guillaume Van Male, écrite le 11 novembre 1551, à

Inspruck, où Charles-Quint espérait voir sa santé se fortifier grâce à

l'air vif des montagnes du Tyrol, nous offre, sur les projets de

Charles-Quint, une révélation qui n'a jamais été remarquée: «Je vous

ai écrit que depuis un an l'Empereur, dans le mauvais état de sa

santé, trouve de grandes consolations dans la lecture des livres

saints ou des psaumes de David. Nous sommes à peine arrivés dans nos

quartiers d'hiver des Alpes... L'Empereur profite de la première

occasion favorable pour m'appeler près de lui. Il fait fermer les

portes de sa chambre, et m'ordonne de garder fidèlement le secret de

toutes les choses qu'il va me dire; il m'ouvre ses entrailles, son

esprit, son cœur: il ne me cache rien.... Je demeurai, en quelque

sorte, interdit de surprise, et j'aimerais mieux périr que de confier

ces choses à quelqu'un, si ce n'est à toi. Je t'écris en toute

liberté, car l'Empereur dort... Cependant il serait long de tout te

raconter, et je ne sais si je puis l'oser à cause des périls de la

route. Enfin, notre entretien fut poussé si loin, qu'après m'avoir

raconté ce qui lui était arrivé pendant toute sa vie, il me remit un

papier écrit de sa propre main, où il avait exposé en détail ce dont

il voulait que je rédigeasse pour lui un résumé de formule quotidienne

de prière.» Guillaume Van Male adressait cette lettre à Louis de

Praet, chambellan de l'Empereur, également né à Bruges, aussi bien que

son médecin, Corneille de Baesdorp: la Flandre n'avait-elle pas le

droit d'être la confidente des maux et des peines de Charles-Quint,

comme elle l'avait été autrefois de ses joies et de ses espérances?

Ce fut le 25 octobre 1555 que Charles-Quint fit lire, dans une

assemblée solennelle, au palais de Bruxelles, son acte d'abdication en

faveur de son fils. Philibert de Bruxelles, membre du conseil secret,

exposa dans un éloquent discours les persévérants efforts de

Charles-Quint pour le bien du monde. «Un grand nombre d'années se sont

écoulées depuis que l'Empereur fut émancipé par Maximilien, son aïeul

paternel, et reçut de lui l'administration des Pays-Bas; il n'a jamais

cessé, dans ce long intervalle, de chercher à maintenir chez vous la

paix et la tranquillité. Né et élevé au milieu de vous, il lui

semblait qu'il ne pouvait agir autrement. Votre soumission et votre

dévouement ont répondu à son affection et l'ont pleinement dédommagé

des soins et des soucis qu'il a pris pour vous défendre. Il reconnaît

que c'est à cette terre qu'il doit tout, jusqu'à la vie, et son plus

ardent désir eût été d'employer ce qu'il lui restait encore de temps,

d'habileté et de génie pour se consacrer aux mêmes travaux jusqu'à sa

dernière heure.» L'orateur rappela ensuite l'affaiblissement de la

santé de Charles-Quint, ruinée par la goutte, et exprima en son nom

l'espoir que son fils poursuivrait sa tâche. Il montrait, dans son

mariage avec la reine d'Angleterre, d'heureux présages pour le

commerce. Il ajoutait que l'intention de l'Empereur était de lui céder

tour à tour tous ses Etats; mais qu'afin de l'habituer aux difficultés

du gouvernement, il jugeait préférable de ne lui remettre d'abord que

les Pays-Bas, plutôt que de l'accabler d'un fardeau immense aussi

funeste à ses peuples qu'à lui-même. «C'est par ces motifs,

continua-t-il, que l'Empereur renonce pleinement aux Pays-Bas. Il les

transporte à son fils Philippe, son légitime héritier; il dégage

chacun des serments qui lui ont été prêtés, et vous autorise à vous

lier par de nouveaux serments envers son fils, et de faire pour lui

tout ce qu'un prince légitime peut réclamer de ses sujets. L'Empereur

ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'interpréter de la manière

la plus favorable tout ce qui a été fait soit par lui-même, soit avec

le concours de sa sœur Marie, dans le gouvernement des Pays-Bas. Il

regrette que l'affaiblissement de ses forces, l'embarras des affaires,

les difficultés de ces temps l'aient empêché de faire mieux et de

montrer davantage la sincérité de ses intentions. Il reconnaît que

tous les moyens que Dieu lui a confiés, c'est à votre fidélité, à

votre constante loyauté qu'il les doit. Membres des états, vous n'avez

jamais négligé d'affermir l'obéissance du peuple et d'assurer

l'autorité de votre prince. Il vous en rend de profondes actions de

grâces, et vous remercie aussi des secours que vous lui avez prêtés en

toutes choses et des impôts extraordinaires que vous avez acceptés.»

Les dernières paroles de Philibert de Bruxelles retracèrent ses

regrets de ce qu'une paix stable n'eût pu encore être conclue avec la

France, et son espoir que les états repousseraient les conseils des

novateurs en restant fidèles à l'orthodoxie religieuse qui servait de

lien entre des provinces si différentes d'usages et de mœurs.

Cependant l'Empereur se leva en s'appuyant d'une main sur l'épaule du

prince d'Orange; sa taille était courbée, mais jamais il n'avait paru

plus grand qu'à cette heure où, repoussant tout reproche d'ambition,

il montrait au monde combien il était au-dessus de sa puissance même;

sa voix, quoique plus faible, n'avait rien perdu de sa noblesse et de

sa dignité. «Mes amis, dit-il en promenant ses regards sur cette

nombreuse assemblée, voici quarante ans que l'Empereur mon aïeul me

tira d'une tutelle étrangère, quoique je n'eusse que quinze ans.

L'année suivante, je fus roi d'Espagne. Il y a trente-six ans que

l'Empereur, mon aïeul, mourut, et les électeurs m'élevèrent à la même

dignité, quoique je ne l'eusse pu mériter à cause de ma jeunesse.

Depuis ce jour, je ne me suis épargné ni soins, ni travaux; je suis

allé neuf fois en Allemagne, six en Espagne, sept en Italie, dix en ce

pays. J'ai passé quatre fois en France, deux fois en Angleterre, deux

fois en Afrique. J'ai traversé huit fois la Méditerranée et quatre

fois l'Océan, en y comprenant cette fois qui doit être la dernière...

Je n'ai jamais entrepris aucune guerre ni par haine, ni par ambition.

Il y a longtemps que j'aurais fait ce que je fais aujourd'hui, mais je

ne l'ai pu, et les malheurs de ce temps m'ont réduit à sacrifier mon

propre bien au vôtre. Il se peut toutefois que j'aie commis des fautes

dans mon gouvernement, soit par inexpérience, soit par trop de

précipitation; mais ce ne fut jamais avec l'intention de nuire à

quelqu'un. Si je l'ai fait, apprenez-moi de quelle manière je puis y

porter remède, et si ce remède est devenu impossible, je vous prie,

mes amis, de vouloir bien me le pardonner.» Puis, s'adressant à son

fils, il lui rappela que les princes donnaient rarement l'exemple de

cette renonciation volontaire au pouvoir, et qu'il lui laissait le

soin de la justifier.

A ces mots, l'Empereur, épuisé de fatigue, retomba sur son siége; la

voix lui manquait. «D'abondantes larmes découloient, dit François de

Rabutin, le long de sa face ternie et luy arrosoient sa barbe

blanche.» Toute l'assemblée partageait son émotion et pleurait avec

lui. Les sanglots redoublèrent quand l'Empereur s'écria: «Mes chers

enfants, votre affection me perce le cœur; je vous quitte avec

douleur.»

Lorsque Jacques Maes, député d'Anvers, eut répondu au nom des états,

Philippe s'agenouilla devant son père et le remercia; ensuite se

retournant vers les états, il s'excusa de ne pouvoir s'exprimer

facilement ni en français ni en flamand, et chargea l'évêque d'Arras

de prendre la parole en son nom. La reine de Hongrie prononça aussi

quelques mots pour résigner la régence des Pays-Bas qui lui avait été

confiée pendant vingt-cinq ans.

Le lendemain Philippe reçut solennellement le serment des députés des

diverses provinces des Pays-Bas. Dès ce moment il gouverna et habita

le palais, sans que la popularité qui s'attache aux nouveaux règnes,

saluât son avénement. Claude de l'Aubespine, qui le vit au mois de

mars 1556, le dépeint comme «n'ayant encores nulle expérience, nourry

à l'espagnole qui desdaigne toutes autres nations, et luy

particulièrement ne faisant cas que de la sienne. On voyoit déjà,

ajoute-t-il, les divisions qui se préparoient en sa court entre les

Flamans et Espagnols, estant séparés de converser, boire et manger et

de toutes communications les uns des autres.»

Charles-Quint s'était retiré dans une petite maison bâtie au milieu du

parc de Bruxelles. «Le logis est un petit bastiment qu'il avoit faict

faire au bout du parc, auprès de la porte de Bruxelles qui va à

Louvain, qui ne ressentoit pas son mausolée, mais la retraicte d'un

simple citadin; car je n'y recognus qu'une antichambre qui servoit

encore de salle, et sa chambre, chascune ne contenant en quarré plus

de vingt-quatre pieds. On y montoit par un escalier de dix ou douze

marches, pour le descharger seulement des vapeurs de terre; point de

surédifice. L'empereur estoit assis dans une chaise, à l'occasion de

ses gouttes, la dicte chaise couverte de drap noir; au devant de luy

une table, de longueur environ six pieds, couverte d'un tapis de drap

noir; sa chambre et antichambre tapissées de même. Son habillement

estoit une petite robe citadine de serge de Florence, couppée au

dessus des genouils, ses bras passés au travers des manches d'un

pourpoint de treillis d'Allemagne noir, un bonnet démantoné, entourné

d'un petit cordon de soye, sa chemise à simple rabat: ceste simplicité

illustrant d'autant plus ce prince qui, à la vérité, estoit

très-grand.»

Tel est le récit de Claude de l'Aubespine, qui accompagna l'amiral de

Châtillon et les autres ambassadeurs chargés d'obtenir la ratification

de la trêve de Vaucelles. Ils trouvèrent l'Empereur plein de cette

grâce affable et de cette gaieté tranquille qui n'appartiennent qu'à

une vieillesse honorable, mais si accablé par ses infirmités qu'il put

à peine ouvrir les lettres du roi de France. Ce fut alors que Charles

prononça ces paroles mémorables: «Vous voyez, monsieur l'admiral,

comme mes mains, qui ont fait tant de grandes choses et manié si bien

les armes, il ne leur reste maintenant la moindre force pour ouvrir

une simple lettre. Voylà les fruicts que je rapporte pour avoir voulu

acquérir ce grand nom, plein de vanité, de grand capitaine et

très-puissant empereur. Quelle récompense!»

Quelques mois s'étaient écoulés quand Charles-Quint, ayant complété

son abdication, partit de Bruxelles pour aller, selon le conseil de

ses médecins, chercher sous un ciel plus doux quelque soulagement à

ses douleurs. Cependant il voulut, avant de s'éloigner, quitter en ami

une patrie qu'il ne devait plus revoir. Il se fit porter en litière à

Gand et y descendit à l'hôtel de Ravestein. Autour de lui s'élevaient

le Gravesteen, le palais de Ten Walle et l'hôtel de la Poterne,

résidences déjà à demi ruinées qu'habitaient seules quelques légendes

du passé et la mémoire de ses aïeux.

Ce fut à Gand que Charles-Quint réunit près de lui, le 26 août 1556,

les ambassadeurs des princes étrangers pour prendre congé d'eux. Il

les exhorta tour à tour à travailler avec zèle «au bien et avantage de

la chrestienté;» puis il protesta que pendant toute sa vie il avait

honoré et défendu le saint-siége, loua la liberté dont jouissait

Venise et transmit quelques conseils à Cosme de Médicis.

L'ambassadeur de Florence (c'était un évêque) tenta un dernier effort

pour le dissuader de renoncer à la vie politique, en lui remontrant

que non-seulement ses plus chers et ses plus fidèles serviteurs s'en

désolaient profondément, mais qu'il était aussi sage, prudent et

convenable qu'il aidât son fils de tout ce que lui avait enseigné une

longue et glorieuse expérience. Mais l'Empereur lui répondit que les

forces d'un vieillard infirme et malade étaient bien au-dessous de

celles d'un jeune prince dans toute la vigueur de l'âge. «Et

là-dessus, voulant cest évesque derechef lui remémorer les affaires et

grandeurs de ce monde, Sa Majesté l'interrompit, le priant de croire

que ses pensées n'avoient plus rien de commun avec le monde auquel il

avoit dit adieu; et là-dessus se départirent... Ainsi, ajoute Rabutin,

se retiroit des misères de ce siècle inconstant et mobile le plus

grand empereur et le plus renommé qui ayt régné depuis Charlemagne.»

Si le climat de la Flandre eût été moins rude et moins contraire aux

maladies qui le tourmentaient, Charles-Quint, dont le cœur, comme il

le disait lui-même, avait toujours été «dans ses pays de par deçà,» se

fût arrêté à Gand, et les bourgeois dont il avait condamné les

franchises, eussent salué avec respect, mais peut-être aussi en

croyant y reconnaître une expiation, la retraite que Charles de Gand

se serait fait construire dans un de ces pieux monastères que des

princes, devenus cénobites comme lui, avaient fondés dans les premiers

siècles du christianisme.

Si Charles-Quint n'acheva pas sa vie aux lieux mêmes où elle avait

commencé, il voulut du moins n'avoir jamais d'autres serviteurs que

ceux qui étaient nés en Flandre; ils prendront soin de lui jusqu'à sa

mort et seront les seuls qui veilleront près de son tombeau.

Le 15 septembre, Charles-Quint s'embarqua en Zélande. Peu de jours

après il abordait en Espagne, jeté par une effroyable tempête sur le

rivage qu'il baisait en s'écriant: «Je suis sorti nu du sein de ma

mère et c'est nu que je rentre dans ton sein, ô terre, seconde mère

commune à tous les hommes!»

Un couvent de l'Estramadure, bâti près des lieux où expira Sertorius

(la gloire devait poursuivre Charles-Quint jusque dans sa solitude),

fut l'asile que le maître du monde se choisit pour oublier ses

conquêtes et ses triomphes sous d'épais ombrages et parmi des tapis de

fleurs qu'il cultivait de ses mains.

Charles-Quint comparait lui-même sa retraite à celle de Dioclétien à

Salone. Dioclétien, fatigué de fixer l'attention des hommes, avait fui

de son palais pour se dérober à une tâche trop supérieure à ses

forces; Charles-Quint, en déposant le sceptre, semblait déjà s'être

retiré dans l'avenir, afin que la postérité commençât plus tôt pour

lui.

PHILIPPE II.

1555-1598.

Renouvellement de la guerre.--Batailles de Saint-Quentin et de

Gravelines.--Mort de Charles-Quint.--Départ de Philippe

II.--Marguerite de Parme.--État prospère de la

Flandre.--Symptômes de troubles.--Les nouveaux

évêchés.--L'inquisition.--Compromis des Nobles.--Les ambassadeurs

anglais aux conférences commerciales de Bruges.--Appui donné aux

mécontents par Élisabeth.--Philippe II paraît

céder.--Insurrection des Gueux.--Leurs dévastations.--L'ordre se

rétablit.--Arrivée du duc d'Albe.--Émigrations flamandes en

Angleterre.--Supplice du comte d'Egmont.--Sévérité de

l'administration du duc d'Albe.--Intervention des huguenots dans

les troubles des Pays-Bas.--Fureurs des Gueux à

Audenarde.--Départ du duc d'Albe.--Requesens.--Gouvernement des

états.--Anarchie.--Pacification de Gand.--Tentatives de don

Juan.--Intrigues de Marguerite de Valois.--L'archiduc

Mathias.--Le duc palatin Casimir.--Puissance du prince d'Orange à

Gand.--Ryhove.--Hembyze.--Arrestation du duc d'Arschoot et de

l'Évêque d'Ypres.--Gand domine toute la Flandre.--Mort de don

Juan.--Le prince de Parme.--Les malcontents.--Guerres.--Détresse

de la Flandre.--Le duc d'Alençon est proclamé comte de

Flandre.--Il quitte la Flandre après avoir honteusement échoué

dans ses projets.--Mort d'Hembyze.--Élisabeth et le comte de

Leicester.--Négociations du prince de Parme avec les principales

villes de la Flandre.--L'autorité de Philippe II y est

rétablie.--Cession des Pays-Bas à Albert et à Isabelle.--Mort de

Philippe II.

Le prince que la Flandre a vu en 1548 parcourir ses villes et n'y

réveiller qu'un sentiment hostile, est devenu roi: c'est Philippe II.

Bien qu'il porte un nom emprunté aux souvenirs de nos ducs de

Bourgogne, bien que sa physionomie, la blancheur de son teint et

l'abondance de ses cheveux blonds révèlent une origine flamande, il

déteste les Flamands, leur langue et leurs institutions[3]; son

aspect est altier et sévère; son front est chargé de rides, sa taille

si peu élevée qu'il exige, pour sauvegarder la dignité royale, qu'on

lui parle à genoux[4]. Il n'est pas moins inférieur à Charles-Quint

par l'intelligence que par le corps. N'ayant hérité de lui que la

grande pensée de l'alliance de l'unité politique et de l'unité

religieuse, mais incapable de la représenter dans la conduite des

armées; peu habile même dans les délibérations du conseil; aussi bref

en parlant que long et diffus en écrivant; austère dans les pratiques

extérieures de la religion, quoique n'étant point irréprochable dans

ses mœurs; d'autant plus ambitieux qu'il est sincèrement convaincu

que son ambition n'est que l'accomplissement d'un devoir et que toutes

les voies sont légitimes pour l'atteindre; par là, profondément

attaché aux desseins qu'il a conçus et non moins dominé par son

irrésolution naturelle quand il faut les mettre à exécution; tête de

fer qui ne se meut que sur des pieds de plomb[5]: tel est le prince

qui, après avoir eu recours aux mesures les plus extrêmes pour

soutenir les catholiques et pour combattre les protestants, laissera

la puissance des uns profondément ébranlée et celle des autres de plus

en plus menaçante.

[3] Pour lui, nulle nation n'est au-dessus des Espagnols: c'est

au milieu d'eux qu'il vit; ce sont eux qu'il écoute; c'est par

eux qu'il se dirige en tout. En opposition à l'Empereur, il fait

peu de cas des Flamands. _Relation de Michel Suriano._

[4] Personne vivante ne parloit à luy qu'à genoux, pour ce

qu'estant petit de corps, chacun eust para plus eslevé que luy.

_Mém. de Cheverny._

[5] Convenie caminar con el pie de plomo. _Lettre de Philippe

II._

(1557). Henri II recommence la guerre. Arrestation des étudiants

belges qui suivent les cours de l'université de Paris.

Une nombreuse armée se réunit dans les Pays-Bas, sous les ordres de

Philibert de Savoie. Le comte de Pembroke s'y joint avec huit mille

hommes, au nom de la reine d'Angleterre, Marie, qui vient de déclarer

la guerre à la France.

Le duc de Savoie assiége Saint-Quentin. Le connétable de Montmorency

s'avance pour porter secours à la garnison. Victoire complète due aux

conseils et au courage du comte d'Egmont. Le connétable et ses deux

fils, l'amiral de Coligny, le maréchal de Saint-André, les ducs de

Montpensier et de Longueville se trouvent parmi les prisonniers.

«Combien de journées y a-t-il de Saint-Quentin à Paris? demandait le

roi d'Espagne au sieur de la Roche du Mayne, son prisonnier.--Sire,

lui dit celui-ci, si par journées vous entendez batailles, vous en

compterez au moins trois avant d'entrer dans la capitale du royaume.»

Réponse noble et fière, qui n'empêcha point Charles-Quint de

s'écrier, en apprenant la victoire de son fils: «Marche-t-il au moins

vers Paris?»

L'amiral de Coligny fut conduit en Flandre, à l'Ecluse: ce fut dans la

forteresse qu'avait illustrée Philippe de Clèves, ami de Charles VIII

et de Louis XII, qu'il écrivit sa relation de la défaite de l'armée de

Henri II.

La bataille de Saint-Quentin avait été gagnée le 10 août 1557. La

fondation de l'Escurial témoigna des actions de grâces que le roi

d'Espagne offrit à Dieu. Quel devait être le monument de sa

reconnaissance à l'égard de celui qui y avait le plus contribué? Un

échafaud sur la place du marché à Bruxelles.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 7 / 29 段