La Flandre ne relevait plus de la France. Les autres provinces des

Pays-Bas avaient depuis longtemps oublié tous les liens qui les

avaient autrefois unies à l'Allemagne. Charles-Quint proposa aux

princes allemands de les comprendre dans l'Empire sous le nom de

cercle de Bourgogne. Tel fut le but de la convention d'Augsbourg, du

26 juin 1548, qui, en développant un projet conçu trente-six années

auparavant par Maximilien, plaça dans les diètes impériales le

souverain du cercle de Bourgogne au même rang que le duc d'Autriche,

en lui imposant des charges égales à celles de trois électeurs dans

les guerres contre les Turcs et de deux seulement dans les autres

guerres.

Charles-Quint alla plus loin et regretta d'avoir disposé en faveur de

son frère de la dignité de roi des Romains, qui assurait en sa faveur

le démembrement de ses vastes États. Il se flattait que les électeurs

consentiraient à accepter son fils pour second roi des Romains, de

telle sorte qu'il pût succéder plus tard à Ferdinand; mais mille

difficultés formèrent un obstacle sérieux à l'exécution de ses

desseins.

«On attend le retour de l'Empereur à la fin de cest été, écrivait de

Bruxelles Marillac à Henri II, si ce n'est qu'il veuille attendre ou

qu'il craint les difficultés qui croissent de jour en autre, veu qu'il

n'a pas grande espérance qu'il puisse faire son fils roy des Romains,

d'autant que son frère ne peut gouster de s'en démettre pour préférer

le bien de son neveu au sien propre. Enfin, l'Empereur ayant fait

requérir aux estats du pays qui sont encore assemblés, que ses subjets

eussent à jurer fidélité au prince son fils sans se despartir

toutesfois du serment qu'ils lui ont fait, il a eu pour réponse que

ses subjets ne pourroient jurer d'obéir à tous deux ensemble; car si

d'aventure il advenoit qu'ils commandassent choses contraires, ils ne

pourroient obéir à l'un sans encourir l'indignation de l'autre,

supplians qu'il lui plust ou se démettre du tout au prince son fils,

ou les exempter de tel serment et se contenter de ce qu'ils jureroient

obéir audit prince après la mort du père, pourvu qu'il les entretinst

en leurs priviléges, et notamment qu'il ne leur baillast point de

gouverneurs estrangers, ce qu'il leur a semblé devoir protester de

bonne heure pour voir ledit prince si affectionné à la nation

d'Espagne qu'il ne peut gouster ceux du pays: de quoy tout ce peuple

est si indigné que si le père, sans y donner ordre, venoit à décéder,

il y auroit quelque apparence qu'ils se soustrairoient de son

obéissance et demanderoient volontiers pour seigneur l'archiduc

d'Autriche, fils du roy des Romains, d'autant que ce peuple hayt si

fort les Espagnols qu'ils ne peuvent, en aucune manière que ce soit,

gouster leurs façons, tant s'en faut qu'ils se rangeassent à leur

gouvernement: de laquelle réponse l'on dit que l'Empereur s'est

contenté et que, suivant cette résolution, il partira dans peu de

jours pour suivre les villes du pays et faire prester ledit serment.»

En effet, l'Empereur s'était rendu dans les Pays-Bas au-devant de son

fils, qui avait quitté l'Espagne sur la flotte de Doria; il le fit

inaugurer à Louvain comme duc de Brabant. La même cérémonie eut lieu à

Bruxelles. Le 12 juillet, l'Empereur et son fils arrivèrent à Termonde

et Philippe y jura de respecter les priviléges de la ville. Cinq jours

après, il est inauguré comme comte de Flandre à Gand (17 juillet

1549); de là, il se rend à Bruges, à Ypres, à Bergues, où il répète

les mêmes serments. Philippe, poursuivant son voyage, visite tour à

tour Dunkerque, Gravelines, Bourbourg, Saint-Omer, Béthune, Lille,

Tournay, Douay, Arras, Cambray, Bouchain, Valenciennes, Landrecies,

Avesnes. L'accueil des populations a été partout froid et défavorable.

Les bourgeois aiment peu le jeune prince, et lui-même semble ne point

se préoccuper de se concilier leur affection. Les acclamations les

plus bruyantes ne sauraient l'émouvoir, pas plus que les intermèdes et

les divertissements de la place publique ne sauraient le réjouir.

Nous suivrons l'infant d'Espagne à Marimont et à Binche, maisons de

plaisance de la reine de Hongrie, où l'attendent d'autres fêtes au

sein d'une cour brillante. Un bal a réuni l'élite de la chevalerie et

de la noblesse dans les vastes salles du château de Marimont, lorsque

soudain y apparaît un géant suivi d'une troupe de cavaliers. Il fait

un signe, et par son ordre les plus belles dames de la cour (ce sont

mesdames d'Espinoy, de Mansfeld, du Rœulx, de Boussut et de

Leuvestein) sont enlevées et conduites dans les sombres souterrains

d'un château inconnu. Elles y passent la nuit. Le lendemain, six mille

hommes de vieilles bandes espagnoles se préparent à les délivrer des

mains du géant, qui se défend vaillamment. Dans les deux camps, les

plus illustres capitaines de ce temps s'efforcent de fixer les regards

de l'Empereur. Le duc d'Arschoot, le comte d'Hoogstraeten, Corneille

Vandenesse, Antoine et Robert de Landas, Jean de la Fontaine, Baptista

Gastaldo rivalisent d'énergie dans les assauts, de sang-froid et de

résolution dans la défense. Enfin, vers le soir, le château est

conquis et les nobles captives sont triomphalement ramenées par les

vainqueurs.

A Binche, l'Empereur trouva la chambre qui lui était destinée, ornée

de tapisseries de haute lisse, toutes d'or, d'argent et de soie, où

étaient représentées ses conquêtes et ses victoires: quelque part que

se reposassent ses yeux, les souvenirs de sa gloire s'offraient

toujours à lui. «Cette maison de Binche, dit un historien

contemporain, estoit un miracle du monde faisant honte aux sept

miracles tant renommés de l'antiquité.» Toute l'Europe s'entretint des

pompeux banquets où la reine de Hongrie occupait la première place,

moins par le privilége de son rang que par celui de sa grâce. Des

oréades vêtues comme les vierges de Sparte et portant, comme la chaste

Diane, un croissant sur le front, venaient, un arc à la main et

suivies de leurs limiers en laisse, y porter la dépouille des cerfs et

des sangliers. Palès, accompagné des napées couronnées de perles,

offrait le tribut de ses troupeaux. La déesse Pomone, escortée de ses

naïades, soutenait d'élégantes corbeilles de fruits d'où elle prit un

rameau de victoire, étincelant de pierreries, pour le donner à

l'Empereur. Les beautés les plus célèbres de la France, de l'Espagne

et de la Flandre rivalisaient sous ces costumes de nymphes antiques,

et longtemps après, lorsque les Espagnols voulaient dépeindre quelque

chose d'admirablement beau, ils avaient coutume de dire

proverbialement: _Mas brava que las fiestas de Binche!_

Philippe, sans cesse dominé par une sombre mélancolie, ne montrait à

Binche et à Marimont, pas plus que dans les villes flamandes,

l'enthousiasme de son âge. Il semblait que son cœur restât insensible

à l'image des combats et que l'éclat des fêtes ne pût rien pour

charmer son imagination. Quand, au printemps suivant, après son voyage

de Hollande et de Frise, un tournoi fut préparé en son honneur à

Bruxelles, il s'y conduisit avec tant de maladresse qu'il se laissa

renverser de son cheval par la lance de don Louis de Zuniga et tomba

évanoui sur le sable, au grand mécontentement du peuple, qui apprit ce

jour-là à le mépriser.

Lorsque Charles-Quint le présenta aux électeurs de l'Empire, il leur

déplut également par son orgueil et sa sévérité. Sa présence, sur

laquelle son père avait compté pour lui créer des partisans, fortifia

le parti des amis de Ferdinand et de son fils Maximilien. De toute

l'Allemagne, une voix unanime s'élevait pour repousser Philippe, et

Charles-Quint ne tarda pas à reconnaître que ce dernier projet, qu'à

défaut de tant d'autres plus éclatants et plus vastes il avait accepté

comme une nécessité politique, était aussi devenu irréalisable.

Pendant son voyage sur le Rhin, Charles-Quint avait dicté à Guillaume

van Male, qui était récemment entré dans sa maison, les souvenirs de

ses voyages et de ses expéditions. «L'ouvrage est admirablement poli

et élégant, écrivait Guillaume Van Male au seigneur de Praet, et le

style atteste une grande force d'esprit et d'éloquence. Quant à

l'autorité et au charme de l'ouvrage, ils consistent en cette fidélité

et en cette gravité auxquelles l'histoire doit son crédit et sa

puissance. L'empereur m'a permis de traduire son livre... J'ai résolu

d'adopter un style qui tienne à la fois de Tite-Live, de César, de

Suétone et de Tacite; mais l'empereur est trop sévère pour son siècle

quand il veut que son livre reste caché et protégé par cent clefs.»

Guillaume van Male voulait que cet ouvrage offrît un double modèle aux

guerriers et aux historiens: il se proposait donc de répandre sur les

commentaires de l'empereur un reflet de la littérature classique qui

eût rapproché l'ancien et le nouveau César.

A Augsbourg, Charles-Quint s'enfermait seul avec van Male pour dicter

pendant quatre heures consécutives. Ce fut là que s'acheva le travail

qui s'étendait de 1516 au mois de septembre 1548. L'Empereur, en

terminant ses récits à la fin de l'année 1548, les considérait comme

résumés sous la forme la plus nette et la plus précise dans les

instructions qu'il transmit à son fils le 18 janvier de cette même

année. Là aussi, il invoquait les infirmités qui le tourmentaient, les

dangers qu'il avait bravés, l'incertitude des desseins de Dieu à son

égard, avant de tracer les règles auxquelles son successeur aurait

plus tard à se conformer dans sa politique. C'était d'abord un

dévouement absolu à la religion, qui, sans faiblesse comme sans

usurpations, maintiendrait les espérances attachées à la convocation

du concile de Trente; c'étaient, au dehors, un système prudent et

habile qui ne compromettrait pas les relations avec la France et

rechercherait l'amitié de l'Angleterre; au dedans, un gouvernement

généreux et conciliant en Allemagne, actif et vigilant en Italie, sage

et éclairé dans les Pays-Bas, qui s'étaient toujours montrés hostiles

à l'autorité étrangère; enfin il lui recommandait, partout et toujours

l'amour de la paix que l'expérience même des guerres devait rendre

plus vif, l'économie dans l'administration des finances,

l'impartialité dans celle de la justice, la répression des abus, le

respect des droits de tous. Dans ses instructions comme dans ses

commentaires, Charles-Quint avait sans cesse devant les yeux

l'instabilité des choses humaines.

A la fin de l'année 1551 Charles-Quint alla s'établir à Inspruck où il

se trouvait plus près de l'Italie, mais il ne tarda pas à le

regretter. Son éloignement du centre de l'Allemagne encourageait les

efforts de ses ennemis, et l'absence de toute armée qui eût pu le

protéger, le livrait en quelque sorte à leur audace.

Le 4 avril 1552, Charles-Quint écrivait à son frère le roi des

Romains: «Je me trouve présentement desnué de forces et désauctorisé.

Je me vois forcé d'abandonner l'Allemagne pour n'avoir nul qui se

veulle déclarer pour moy, et tant de contraires, et jà les forces en

leurs mains... Quelle belle fin je feroie en mes vieulx jours!...

Voyant à cest heure nécessité de recevoir une grande honte ou de me

mettre en ung grant danger, j'ayme mieulx prendre la part du danger

puisqu'il est en la main de Dieu de le rémédier, que attendre celle de

la honte qui est si apparente.»

Six semaines plus tard, Charles-Quint était réduit à quitter

précipitamment Inspruck pendant la nuit, et préoccupé du sort de ses

commentaires où il avait exposé les secrets de sa politique et jugé

les fautes des princes protestants, il jugea prudent de les confier à

quelque serviteur dévoué qui pût les porter en Espagne. Il y ajouta

pour son fils quelques lignes restées inachevées au milieu de ces

émotions et de ces alarmes, où il protestait qu'il n'avait point écrit

par vanité, mais qu'il espérait pouvoir un jour compléter son œuvre

de telle sorte que Dieu ne s'en trouverait point desservi. Ces pages

sont parvenues jusqu'à nous: la simplicité et la gravité qu'y louait

Guillaume van Male, en forment le principal caractère, mais elles

décevront la curiosité avide de confessions et de révélations de tous

ceux que guidait, selon l'expression de Brantôme, «la cupidité d'avoir

un livre si beau et si rare, de ce grand empereur qui n'eut point son

pareil depuis Charlemagne[2].»

[2] J'ai retrouvé à Paris, en 1862, un texte portugais des

Commentaires de Charles-Quint, et la même année j'en ai publié

une traduction.

Cependant les protestants préparaient de nouvelles guerres: Henri II

leur assurait son alliance comme François Ier. Au mois de janvier 1551

(v. st.), la reine de Hongrie réunit les états généraux à Bruges pour

leur exposer les griefs de l'Empereur contre le roi de France: «Il

faut en premier lieu peser, leur fit-elle remontrer, que ledit roy,

ayant cogneu que les pays sont fondés sur la communication de

marchandise, laquelle en une bonne partie dépend de la marine, il est

délibéré de faire tout ce qu'il luy sera possible pour vous guerroyer

non-seulement par terre, mais aussy par mer, taschant vous fourclore

la navigation, vous priver de proufficts et opulences que en recepvez,

diminuer le traffic, oster le moyen de dispenser vos arts et

industries, suppéditer vostre liberté et entièrement vous ruyner.»

L'un des griefs de la reine de Hongrie était l'enlèvement de quelques

navires flamands par des corsaires de Dieppe.

Le traité de Passau, qui pacifia l'Allemagne, permettait à l'Empereur

de réunir toutes ses forces pour envahir la France; mais l'héroïque

résistance du duc de Guise à Metz fit échouer de nouveau ses desseins.

Au printemps de l'année suivante (1553), le théâtre de la guerre

changea. Le duc de Vendôme avait surpris Hesdin. Le comte du Rœulx

reçut l'ordre de réparer cet échec en s'emparant de Térouanne. Le fils

du connétable de Montmorency et le seigneur d'Essé s'étaient hâtés de

s'enfermer dans cette importante forteresse que François Ier nommait

l'un des oreillers sur lesquels les rois de France pouvaient dormir en

sûreté. Le duc de Vendôme s'était avancé pour la protéger avec son

armée. Cependant, le seigneur de Lalaing avait amené aux assiégeants

d'importants renforts, et bientôt après, la mort du comte de Rœulx

l'investit du commandement du siége.

Hic etiam flandræ pars bona pubis erat.

Dès ce moment l'attaque fut poussée avec tant d'énergie que le 10 juin

la brèche fut assez large pour monter à l'assaut. Il se prolongea

pendant dix heures consécutives avec un merveilleux acharnement. Le

sire d'Essé ayant été tué, le seigneur de Montmorency l'avait

immédiatement remplacé et continuait à se défendre avec vigueur. Les

assiégeants semblaient vouloir s'éloigner, et déjà les trompettes

donnaient le signal de la retraite, lorsque tout à coup, revenant sur

leurs pas, ils tentent d'un autre côté un nouvel assaut. Les Français,

surpris, reculent: quelques paroles de capitulation sont échangées.

Une partie des Français, incertaine de ce qui se passe, quitte les

remparts. Les assiégeants s'y élancent aussitôt et se répandent dans

la ville. Leur fureur, excitée par cette vaillante résistance, ne

connaît ni frein, ni limites: tout ce qui s'offre à leurs yeux, est

livré au pillage. Enfin, lorsque leur avidité se fut lassée, lorsqu'il

ne resta de cette ville que des habitations désertes, les unes

souillées de sang, les autres à demi renversées par le fer ou la

flamme, l'œuvre de la destruction, autrefois entreprise par Henri

VIII et Marguerite d'Autriche, fut complétée, afin que cette fois la

Flandre ne pût plus se plaindre qu'on laissât Térouanne debout pour

trouver le prétexte de nouveaux impôts. La charrue traça un stérile

sillon sur les ruines que le glaive avait renversées au niveau de

l'herbe, et l'antique Térouanne ne fut plus que la _Terra vana_ des

chroniqueurs du seizième siècle.

Toy, Thérouenne, abismeuse taisnière.

Tu fus jadis, par triomphant manière,

Terre troyenne et royale banière;

Maintenant es terre prophane et vaine,

Terre stérile et vile terrewaine.

Merovéus, de Troye fugitif,

Fut ton puissant père progénitif

Et te donna nom et bruit primitif.

Rome n'avoit ne corps, ne chef, ne croc,

Quand tu avois Aganipus à roy.

Puis vint Artus, roi de la Grant-Bretaigne,

Qui te brûla mieulx que verte chastaigne;

César, depuis, te vint prendre en ses fils,

Et tes enfans furent puis desconfis

Par les Wandales en très-grant courroux nés,

Et lors tu fus Thérouenne appellée,

Terre tremblant, terre vaine et pellée.

Balduinus Sylvius composa, sur la destruction de Térouanne, un poëme

où il ne dédaigna point d'emprunter ses images au second livre de

l'Énéïde:

Urbs antiqua fuit, multos dominata per annos;

Trojugenas isthanc ædificasse ferunt:

Nondum romuleis fuerant exordia muris,

Nec sua Gandavo mœnia substiterant;

Flandria lucus erat, tellus deserta, nec ulli

Pervia, sed solis tune habitata feris...

Urbs Morini pridem flandris ditata rapinis

Nunc pereat, rerum nam decet esse vices.

Ces vers d'un poète inconnu ne sont guère inférieurs aux vers plus

célèbres de Molinet, disciple de Monstrelet et de Chastelain, et,

comme eux, historiographe de la maison de Bourgogne.

«L'Empereur estant à Bruxelles, dit Rabutin, promptement fut adverty

de la prise de Thérouenne, en quoy il print aussy grand plaisir que si

c'eust esté l'empire de Constantinople, et par tous les pays de

Flandres, Artois et Hénault en célébrèrent une joye grande et

allumèrent feux de joye... De laquelle, au lieu que les ennemis

s'esjouissoient, par toute la France fut démené un triste deuil: les

pères plaignoient leurs fils, les frères leurs frères, les parents

leurs amis, les femmes leurs maris. Et n'estoit en tous lieux autre

bruit que de la prise de Thérouenne.»

Mézeray ajoute: «Chacun emportoit quelque pièce des débris de cette

ancienne ennemie, qui avoit fait tant de mal, pour en ordonner sa

maison.., de laquelle on ne sauroit aujourd'huy vous montrer que la

place où elle fut, qui est un lieu environné de marécages et de

forêts, proche la source de la rivière du Lys. La joie de cette prise

ne fut pas moindre à la cour de l'Empereur que de la conqueste d'une

province: mais le roy en eut tant d'étonnement et de douleur, qu'il

demeura deux jours sans parler.»

Le duc Philibert de Savoie prit le commandement de l'armée victorieuse

de Charles-Quint. Il se dirigeait vers Montreuil, lorsque, apprenant

que le duc de Vendôme y avait envoyé six mille hommes d'infanterie et

deux mille chevaux, il changea de projet et attaqua Hesdin. La ville

fut prise sans résistance, mais le château avait été fortifié avec

soin, et le duc de Bouillon l'occupait avec une vaillante garnison.

Cependant il fut réduit à se rendre, et aussitôt après la ville

d'Hesdin fut détruite. Plus heureuse toutefois que Térouanne, elle fut

reconstruite l'année suivante dans une position plus forte au milieu

des marais, afin d'arrêter les excursions de la garnison d'Arras.

L'approche du roi de France à la tête d'une formidable armée obligea

le duc de Savoie à se retirer vers Valenciennes. Les derniers jours de

septembre étaient arrivés et les pluies de l'automne mirent fin à la

campagne.

L'année suivante fut marquée par la bataille de Renty, combat douteux

que suivirent d'autres événements aussi peu décisifs.

Sur mer, le sang avait également coulé sans résultats plus complets.

Le 11 août 1555, une flotte française, équipée par les habiles

navigateurs de Dieppe et commandée par Louis d'Espineville, rencontra

près de Douvres vingt-quatre hourques flamandes. Le combat s'engagea

aussitôt, et après deux heures d'une lutte acharnée, les Français

parvinrent à s'emparer de quatorze hourques; mais les marins d'Ostende

et de Dunkerque avaient, par une dernière ruse, semé sur le tillac de

leurs navires l'or, les perles et les joyaux les plus précieux, et six

hourques flamandes, ralliées par le bruit de la canonnade, trouvèrent

les Dieppois épars et plus occupés de recueillir leur butin que

d'assurer leur victoire. Ces six hourques eussent pu aisément profiter

de ce désordre pour se retirer honorablement devant des forces

supérieures; elles préférèrent courir les chances inégales d'un

nouveau combat et attaquèrent les plus gros vaisseaux français. Un cri

de victoire retentit sous le pavillon où le vieux lion de Flandre

protégeait les tours de Castille. Louis d'Espineville tomba à bord du

vaisseau amiral _le Saint-Nicolas_, mortellement atteint d'un coup

d'arquebuse. Le capitaine du galion royal _l'Ange_ partagea son sort;

celui du vaisseau _l'Esmérillon_, grièvement blessé, repoussait avec

peine les Flamands qui se précipitaient à l'abordage. Au même moment

le feu se déclarait sur un autre grand navire de Dieppe. Dans ce péril

extrême, les marins français, qui s'étaient disséminés pour piller, se

hâtèrent de se réunir contre les assaillants, et bientôt ceux-ci,

écrasés par le nombre, virent succéder la captivité au triomphe que

leur courage espérait mériter. De toute la flotte flamande, il ne

restait que trois hourques, lorsqu'un immense incendie se développa au

milieu de la flotte française. Treize navires se couvrirent de flammes

depuis la proue jusqu'aux mâts, puis ils disparurent lentement sous

les ondes chargées de cadavres et de débris, et l'on put croire que

les vainqueurs et les vaincus, partageant la même destinée, allaient

trouver une tombe commune dans l'abîme dont leur sang avait rougi

l'écume. Au milieu des clameurs lugubres qui saluaient cet affreux

spectacle, cinq hourques, tombées au pouvoir des Français, se

dégagèrent et parvinrent à rejoindre celles qui n'avaient pas cessé de

combattre. La gloire de cette journée appartint à tous ceux qui y

avaient pris part. Dunkerque et Ostende avaient perdu plus de

vaisseaux, mais Dieppe regrettait ses plus fameux capitaines.

Si jamais l'on écrit l'histoire de la marine flamande, si importante

au moyen-âge, si intrépide au seizième siècle et encore si digne

d'étude lorsque Dunkerque fut devenu le premier port militaire de la

monarchie de Louis XIV, le combat où périt Louis d'Espineville y

occupera une des premières places; mais il n'y faudra oublier ni le

débarquement que des navires de Flandre effectuèrent la même année

dans le pays de Caux, d'où ils menacèrent Rouen, ni la tentative faite

trois ans plus tard par une flotte flamande qui s'empara du Conquêt

sans réussir à conquérir le port de Brest.

Enfin l'Europe put goûter quelque repos. Des négociations avaient été

entamées pour la conclusion d'une trêve de cinq ans, qui fut signée

quelques mois plus tard à Vaucelles, près de Cambray. L'Allemagne

semblait pacifiée; l'Italie était moins agitée.

Charles-Quint n'avait que cinquante-cinq ans, mais des infirmités

précoces s'étaient jointes aux fatigues et aux inquiétudes qui

s'attachent à l'autorité suprême. Souvent la goutte le retenait

pendant plusieurs semaines immobile au fond de son palais, et, le

lendemain du jour où il venait de parcourir à cheval les plaines

couvertes des tentes de ses soldats, on le voyait reparaître couché

dans une litière d'où il assistait de loin aux exercices militaires.

Des rides profondes avaient gravé sur son front les soucis amers de la

puissance et de la grandeur.

Charles-Quint était, selon les uns, mécontent et désillusionné. Il

disait au siége de Metz: «La fortune est une femme, elle aime les

jeunes gens et dédaigne les cheveux blancs.» Sur cette saillie repose

tout le système des historiens qui n'ont voulu voir en lui qu'un

ambitieux vulgaire.

Selon d'autres récits, Charles-Quint avait appris que son fils, à qui

il avait fait épouser la reine d'Angleterre et à qui il avait de plus

donné la royauté de Naples, était impatient de recueillir tout

l'héritage paternel. _Jactabatur et illud obscuriore fama_, dit

Strada, _motum ex parte Cæsarem Philippi querelis_. Charles-Quint

n'aurait cru pouvoir mieux cacher ces discordes domestiques à l'Europe

qu'en déposant, pour les en couvrir comme d'un voile impénétrable, le

manteau de pourpre que ses victoires avaient illustré.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 6 / 29 段