Pays-Bas avaient depuis longtemps oublié tous les liens qui les
avaient autrefois unies à l'Allemagne. Charles-Quint proposa aux
princes allemands de les comprendre dans l'Empire sous le nom de
cercle de Bourgogne. Tel fut le but de la convention d'Augsbourg, du
26 juin 1548, qui, en développant un projet conçu trente-six années
auparavant par Maximilien, plaça dans les diètes impériales le
souverain du cercle de Bourgogne au même rang que le duc d'Autriche,
en lui imposant des charges égales à celles de trois électeurs dans
les guerres contre les Turcs et de deux seulement dans les autres
guerres.
Charles-Quint alla plus loin et regretta d'avoir disposé en faveur de
son frère de la dignité de roi des Romains, qui assurait en sa faveur
le démembrement de ses vastes États. Il se flattait que les électeurs
consentiraient à accepter son fils pour second roi des Romains, de
telle sorte qu'il pût succéder plus tard à Ferdinand; mais mille
difficultés formèrent un obstacle sérieux à l'exécution de ses
desseins.
«On attend le retour de l'Empereur à la fin de cest été, écrivait de
Bruxelles Marillac à Henri II, si ce n'est qu'il veuille attendre ou
qu'il craint les difficultés qui croissent de jour en autre, veu qu'il
n'a pas grande espérance qu'il puisse faire son fils roy des Romains,
d'autant que son frère ne peut gouster de s'en démettre pour préférer
le bien de son neveu au sien propre. Enfin, l'Empereur ayant fait
requérir aux estats du pays qui sont encore assemblés, que ses subjets
eussent à jurer fidélité au prince son fils sans se despartir
toutesfois du serment qu'ils lui ont fait, il a eu pour réponse que
ses subjets ne pourroient jurer d'obéir à tous deux ensemble; car si
d'aventure il advenoit qu'ils commandassent choses contraires, ils ne
pourroient obéir à l'un sans encourir l'indignation de l'autre,
supplians qu'il lui plust ou se démettre du tout au prince son fils,
ou les exempter de tel serment et se contenter de ce qu'ils jureroient
obéir audit prince après la mort du père, pourvu qu'il les entretinst
en leurs priviléges, et notamment qu'il ne leur baillast point de
gouverneurs estrangers, ce qu'il leur a semblé devoir protester de
bonne heure pour voir ledit prince si affectionné à la nation
d'Espagne qu'il ne peut gouster ceux du pays: de quoy tout ce peuple
est si indigné que si le père, sans y donner ordre, venoit à décéder,
il y auroit quelque apparence qu'ils se soustrairoient de son
obéissance et demanderoient volontiers pour seigneur l'archiduc
d'Autriche, fils du roy des Romains, d'autant que ce peuple hayt si
fort les Espagnols qu'ils ne peuvent, en aucune manière que ce soit,
gouster leurs façons, tant s'en faut qu'ils se rangeassent à leur
gouvernement: de laquelle réponse l'on dit que l'Empereur s'est
contenté et que, suivant cette résolution, il partira dans peu de
jours pour suivre les villes du pays et faire prester ledit serment.»
En effet, l'Empereur s'était rendu dans les Pays-Bas au-devant de son
fils, qui avait quitté l'Espagne sur la flotte de Doria; il le fit
inaugurer à Louvain comme duc de Brabant. La même cérémonie eut lieu à
Bruxelles. Le 12 juillet, l'Empereur et son fils arrivèrent à Termonde
et Philippe y jura de respecter les priviléges de la ville. Cinq jours
après, il est inauguré comme comte de Flandre à Gand (17 juillet
1549); de là, il se rend à Bruges, à Ypres, à Bergues, où il répète
les mêmes serments. Philippe, poursuivant son voyage, visite tour à
tour Dunkerque, Gravelines, Bourbourg, Saint-Omer, Béthune, Lille,
Tournay, Douay, Arras, Cambray, Bouchain, Valenciennes, Landrecies,
Avesnes. L'accueil des populations a été partout froid et défavorable.
Les bourgeois aiment peu le jeune prince, et lui-même semble ne point
se préoccuper de se concilier leur affection. Les acclamations les
plus bruyantes ne sauraient l'émouvoir, pas plus que les intermèdes et
les divertissements de la place publique ne sauraient le réjouir.
Nous suivrons l'infant d'Espagne à Marimont et à Binche, maisons de
plaisance de la reine de Hongrie, où l'attendent d'autres fêtes au
sein d'une cour brillante. Un bal a réuni l'élite de la chevalerie et
de la noblesse dans les vastes salles du château de Marimont, lorsque
soudain y apparaît un géant suivi d'une troupe de cavaliers. Il fait
un signe, et par son ordre les plus belles dames de la cour (ce sont
mesdames d'Espinoy, de Mansfeld, du Rœulx, de Boussut et de
Leuvestein) sont enlevées et conduites dans les sombres souterrains
d'un château inconnu. Elles y passent la nuit. Le lendemain, six mille
hommes de vieilles bandes espagnoles se préparent à les délivrer des
mains du géant, qui se défend vaillamment. Dans les deux camps, les
plus illustres capitaines de ce temps s'efforcent de fixer les regards
de l'Empereur. Le duc d'Arschoot, le comte d'Hoogstraeten, Corneille
Vandenesse, Antoine et Robert de Landas, Jean de la Fontaine, Baptista
Gastaldo rivalisent d'énergie dans les assauts, de sang-froid et de
résolution dans la défense. Enfin, vers le soir, le château est
conquis et les nobles captives sont triomphalement ramenées par les
vainqueurs.
A Binche, l'Empereur trouva la chambre qui lui était destinée, ornée
de tapisseries de haute lisse, toutes d'or, d'argent et de soie, où
étaient représentées ses conquêtes et ses victoires: quelque part que
se reposassent ses yeux, les souvenirs de sa gloire s'offraient
toujours à lui. «Cette maison de Binche, dit un historien
contemporain, estoit un miracle du monde faisant honte aux sept
miracles tant renommés de l'antiquité.» Toute l'Europe s'entretint des
pompeux banquets où la reine de Hongrie occupait la première place,
moins par le privilége de son rang que par celui de sa grâce. Des
oréades vêtues comme les vierges de Sparte et portant, comme la chaste
Diane, un croissant sur le front, venaient, un arc à la main et
suivies de leurs limiers en laisse, y porter la dépouille des cerfs et
des sangliers. Palès, accompagné des napées couronnées de perles,
offrait le tribut de ses troupeaux. La déesse Pomone, escortée de ses
naïades, soutenait d'élégantes corbeilles de fruits d'où elle prit un
rameau de victoire, étincelant de pierreries, pour le donner à
l'Empereur. Les beautés les plus célèbres de la France, de l'Espagne
et de la Flandre rivalisaient sous ces costumes de nymphes antiques,
et longtemps après, lorsque les Espagnols voulaient dépeindre quelque
chose d'admirablement beau, ils avaient coutume de dire
proverbialement: _Mas brava que las fiestas de Binche!_
Philippe, sans cesse dominé par une sombre mélancolie, ne montrait à
Binche et à Marimont, pas plus que dans les villes flamandes,
l'enthousiasme de son âge. Il semblait que son cœur restât insensible
à l'image des combats et que l'éclat des fêtes ne pût rien pour
charmer son imagination. Quand, au printemps suivant, après son voyage
de Hollande et de Frise, un tournoi fut préparé en son honneur à
Bruxelles, il s'y conduisit avec tant de maladresse qu'il se laissa
renverser de son cheval par la lance de don Louis de Zuniga et tomba
évanoui sur le sable, au grand mécontentement du peuple, qui apprit ce
jour-là à le mépriser.
Lorsque Charles-Quint le présenta aux électeurs de l'Empire, il leur
déplut également par son orgueil et sa sévérité. Sa présence, sur
laquelle son père avait compté pour lui créer des partisans, fortifia
le parti des amis de Ferdinand et de son fils Maximilien. De toute
l'Allemagne, une voix unanime s'élevait pour repousser Philippe, et
Charles-Quint ne tarda pas à reconnaître que ce dernier projet, qu'à
défaut de tant d'autres plus éclatants et plus vastes il avait accepté
comme une nécessité politique, était aussi devenu irréalisable.
Pendant son voyage sur le Rhin, Charles-Quint avait dicté à Guillaume
van Male, qui était récemment entré dans sa maison, les souvenirs de
ses voyages et de ses expéditions. «L'ouvrage est admirablement poli
et élégant, écrivait Guillaume Van Male au seigneur de Praet, et le
style atteste une grande force d'esprit et d'éloquence. Quant à
l'autorité et au charme de l'ouvrage, ils consistent en cette fidélité
et en cette gravité auxquelles l'histoire doit son crédit et sa
puissance. L'empereur m'a permis de traduire son livre... J'ai résolu
d'adopter un style qui tienne à la fois de Tite-Live, de César, de
Suétone et de Tacite; mais l'empereur est trop sévère pour son siècle
quand il veut que son livre reste caché et protégé par cent clefs.»
Guillaume van Male voulait que cet ouvrage offrît un double modèle aux
guerriers et aux historiens: il se proposait donc de répandre sur les
commentaires de l'empereur un reflet de la littérature classique qui
eût rapproché l'ancien et le nouveau César.
A Augsbourg, Charles-Quint s'enfermait seul avec van Male pour dicter
pendant quatre heures consécutives. Ce fut là que s'acheva le travail
qui s'étendait de 1516 au mois de septembre 1548. L'Empereur, en
terminant ses récits à la fin de l'année 1548, les considérait comme
résumés sous la forme la plus nette et la plus précise dans les
instructions qu'il transmit à son fils le 18 janvier de cette même
année. Là aussi, il invoquait les infirmités qui le tourmentaient, les
dangers qu'il avait bravés, l'incertitude des desseins de Dieu à son
égard, avant de tracer les règles auxquelles son successeur aurait
plus tard à se conformer dans sa politique. C'était d'abord un
dévouement absolu à la religion, qui, sans faiblesse comme sans
usurpations, maintiendrait les espérances attachées à la convocation
du concile de Trente; c'étaient, au dehors, un système prudent et
habile qui ne compromettrait pas les relations avec la France et
rechercherait l'amitié de l'Angleterre; au dedans, un gouvernement
généreux et conciliant en Allemagne, actif et vigilant en Italie, sage
et éclairé dans les Pays-Bas, qui s'étaient toujours montrés hostiles
à l'autorité étrangère; enfin il lui recommandait, partout et toujours
l'amour de la paix que l'expérience même des guerres devait rendre
plus vif, l'économie dans l'administration des finances,
l'impartialité dans celle de la justice, la répression des abus, le
respect des droits de tous. Dans ses instructions comme dans ses
commentaires, Charles-Quint avait sans cesse devant les yeux
l'instabilité des choses humaines.
A la fin de l'année 1551 Charles-Quint alla s'établir à Inspruck où il
se trouvait plus près de l'Italie, mais il ne tarda pas à le
regretter. Son éloignement du centre de l'Allemagne encourageait les
efforts de ses ennemis, et l'absence de toute armée qui eût pu le
protéger, le livrait en quelque sorte à leur audace.
Le 4 avril 1552, Charles-Quint écrivait à son frère le roi des
Romains: «Je me trouve présentement desnué de forces et désauctorisé.
Je me vois forcé d'abandonner l'Allemagne pour n'avoir nul qui se
veulle déclarer pour moy, et tant de contraires, et jà les forces en
leurs mains... Quelle belle fin je feroie en mes vieulx jours!...
Voyant à cest heure nécessité de recevoir une grande honte ou de me
mettre en ung grant danger, j'ayme mieulx prendre la part du danger
puisqu'il est en la main de Dieu de le rémédier, que attendre celle de
la honte qui est si apparente.»
Six semaines plus tard, Charles-Quint était réduit à quitter
précipitamment Inspruck pendant la nuit, et préoccupé du sort de ses
commentaires où il avait exposé les secrets de sa politique et jugé
les fautes des princes protestants, il jugea prudent de les confier à
quelque serviteur dévoué qui pût les porter en Espagne. Il y ajouta
pour son fils quelques lignes restées inachevées au milieu de ces
émotions et de ces alarmes, où il protestait qu'il n'avait point écrit
par vanité, mais qu'il espérait pouvoir un jour compléter son œuvre
de telle sorte que Dieu ne s'en trouverait point desservi. Ces pages
sont parvenues jusqu'à nous: la simplicité et la gravité qu'y louait
Guillaume van Male, en forment le principal caractère, mais elles
décevront la curiosité avide de confessions et de révélations de tous
ceux que guidait, selon l'expression de Brantôme, «la cupidité d'avoir
un livre si beau et si rare, de ce grand empereur qui n'eut point son
pareil depuis Charlemagne[2].»
[2] J'ai retrouvé à Paris, en 1862, un texte portugais des
Commentaires de Charles-Quint, et la même année j'en ai publié
une traduction.
Cependant les protestants préparaient de nouvelles guerres: Henri II
leur assurait son alliance comme François Ier. Au mois de janvier 1551
(v. st.), la reine de Hongrie réunit les états généraux à Bruges pour
leur exposer les griefs de l'Empereur contre le roi de France: «Il
faut en premier lieu peser, leur fit-elle remontrer, que ledit roy,
ayant cogneu que les pays sont fondés sur la communication de
marchandise, laquelle en une bonne partie dépend de la marine, il est
délibéré de faire tout ce qu'il luy sera possible pour vous guerroyer
non-seulement par terre, mais aussy par mer, taschant vous fourclore
la navigation, vous priver de proufficts et opulences que en recepvez,
diminuer le traffic, oster le moyen de dispenser vos arts et
industries, suppéditer vostre liberté et entièrement vous ruyner.»
L'un des griefs de la reine de Hongrie était l'enlèvement de quelques
navires flamands par des corsaires de Dieppe.
Le traité de Passau, qui pacifia l'Allemagne, permettait à l'Empereur
de réunir toutes ses forces pour envahir la France; mais l'héroïque
résistance du duc de Guise à Metz fit échouer de nouveau ses desseins.
Au printemps de l'année suivante (1553), le théâtre de la guerre
changea. Le duc de Vendôme avait surpris Hesdin. Le comte du Rœulx
reçut l'ordre de réparer cet échec en s'emparant de Térouanne. Le fils
du connétable de Montmorency et le seigneur d'Essé s'étaient hâtés de
s'enfermer dans cette importante forteresse que François Ier nommait
l'un des oreillers sur lesquels les rois de France pouvaient dormir en
sûreté. Le duc de Vendôme s'était avancé pour la protéger avec son
armée. Cependant, le seigneur de Lalaing avait amené aux assiégeants
d'importants renforts, et bientôt après, la mort du comte de Rœulx
l'investit du commandement du siége.
Hic etiam flandræ pars bona pubis erat.
Dès ce moment l'attaque fut poussée avec tant d'énergie que le 10 juin
la brèche fut assez large pour monter à l'assaut. Il se prolongea
pendant dix heures consécutives avec un merveilleux acharnement. Le
sire d'Essé ayant été tué, le seigneur de Montmorency l'avait
immédiatement remplacé et continuait à se défendre avec vigueur. Les
assiégeants semblaient vouloir s'éloigner, et déjà les trompettes
donnaient le signal de la retraite, lorsque tout à coup, revenant sur
leurs pas, ils tentent d'un autre côté un nouvel assaut. Les Français,
surpris, reculent: quelques paroles de capitulation sont échangées.
Une partie des Français, incertaine de ce qui se passe, quitte les
remparts. Les assiégeants s'y élancent aussitôt et se répandent dans
la ville. Leur fureur, excitée par cette vaillante résistance, ne
connaît ni frein, ni limites: tout ce qui s'offre à leurs yeux, est
livré au pillage. Enfin, lorsque leur avidité se fut lassée, lorsqu'il
ne resta de cette ville que des habitations désertes, les unes
souillées de sang, les autres à demi renversées par le fer ou la
flamme, l'œuvre de la destruction, autrefois entreprise par Henri
VIII et Marguerite d'Autriche, fut complétée, afin que cette fois la
Flandre ne pût plus se plaindre qu'on laissât Térouanne debout pour
trouver le prétexte de nouveaux impôts. La charrue traça un stérile
sillon sur les ruines que le glaive avait renversées au niveau de
l'herbe, et l'antique Térouanne ne fut plus que la _Terra vana_ des
chroniqueurs du seizième siècle.
Toy, Thérouenne, abismeuse taisnière.
Tu fus jadis, par triomphant manière,
Terre troyenne et royale banière;
Maintenant es terre prophane et vaine,
Terre stérile et vile terrewaine.
Merovéus, de Troye fugitif,
Fut ton puissant père progénitif
Et te donna nom et bruit primitif.
Rome n'avoit ne corps, ne chef, ne croc,
Quand tu avois Aganipus à roy.
Puis vint Artus, roi de la Grant-Bretaigne,
Qui te brûla mieulx que verte chastaigne;
César, depuis, te vint prendre en ses fils,
Et tes enfans furent puis desconfis
Par les Wandales en très-grant courroux nés,
Et lors tu fus Thérouenne appellée,
Terre tremblant, terre vaine et pellée.
Balduinus Sylvius composa, sur la destruction de Térouanne, un poëme
où il ne dédaigna point d'emprunter ses images au second livre de
l'Énéïde:
Urbs antiqua fuit, multos dominata per annos;
Trojugenas isthanc ædificasse ferunt:
Nondum romuleis fuerant exordia muris,
Nec sua Gandavo mœnia substiterant;
Flandria lucus erat, tellus deserta, nec ulli
Pervia, sed solis tune habitata feris...
Urbs Morini pridem flandris ditata rapinis
Nunc pereat, rerum nam decet esse vices.
Ces vers d'un poète inconnu ne sont guère inférieurs aux vers plus
célèbres de Molinet, disciple de Monstrelet et de Chastelain, et,
comme eux, historiographe de la maison de Bourgogne.
«L'Empereur estant à Bruxelles, dit Rabutin, promptement fut adverty
de la prise de Thérouenne, en quoy il print aussy grand plaisir que si
c'eust esté l'empire de Constantinople, et par tous les pays de
Flandres, Artois et Hénault en célébrèrent une joye grande et
allumèrent feux de joye... De laquelle, au lieu que les ennemis
s'esjouissoient, par toute la France fut démené un triste deuil: les
pères plaignoient leurs fils, les frères leurs frères, les parents
leurs amis, les femmes leurs maris. Et n'estoit en tous lieux autre
bruit que de la prise de Thérouenne.»
Mézeray ajoute: «Chacun emportoit quelque pièce des débris de cette
ancienne ennemie, qui avoit fait tant de mal, pour en ordonner sa
maison.., de laquelle on ne sauroit aujourd'huy vous montrer que la
place où elle fut, qui est un lieu environné de marécages et de
forêts, proche la source de la rivière du Lys. La joie de cette prise
ne fut pas moindre à la cour de l'Empereur que de la conqueste d'une
province: mais le roy en eut tant d'étonnement et de douleur, qu'il
demeura deux jours sans parler.»
Le duc Philibert de Savoie prit le commandement de l'armée victorieuse
de Charles-Quint. Il se dirigeait vers Montreuil, lorsque, apprenant
que le duc de Vendôme y avait envoyé six mille hommes d'infanterie et
deux mille chevaux, il changea de projet et attaqua Hesdin. La ville
fut prise sans résistance, mais le château avait été fortifié avec
soin, et le duc de Bouillon l'occupait avec une vaillante garnison.
Cependant il fut réduit à se rendre, et aussitôt après la ville
d'Hesdin fut détruite. Plus heureuse toutefois que Térouanne, elle fut
reconstruite l'année suivante dans une position plus forte au milieu
des marais, afin d'arrêter les excursions de la garnison d'Arras.
L'approche du roi de France à la tête d'une formidable armée obligea
le duc de Savoie à se retirer vers Valenciennes. Les derniers jours de
septembre étaient arrivés et les pluies de l'automne mirent fin à la
campagne.
L'année suivante fut marquée par la bataille de Renty, combat douteux
que suivirent d'autres événements aussi peu décisifs.
Sur mer, le sang avait également coulé sans résultats plus complets.
Le 11 août 1555, une flotte française, équipée par les habiles
navigateurs de Dieppe et commandée par Louis d'Espineville, rencontra
près de Douvres vingt-quatre hourques flamandes. Le combat s'engagea
aussitôt, et après deux heures d'une lutte acharnée, les Français
parvinrent à s'emparer de quatorze hourques; mais les marins d'Ostende
et de Dunkerque avaient, par une dernière ruse, semé sur le tillac de
leurs navires l'or, les perles et les joyaux les plus précieux, et six
hourques flamandes, ralliées par le bruit de la canonnade, trouvèrent
les Dieppois épars et plus occupés de recueillir leur butin que
d'assurer leur victoire. Ces six hourques eussent pu aisément profiter
de ce désordre pour se retirer honorablement devant des forces
supérieures; elles préférèrent courir les chances inégales d'un
nouveau combat et attaquèrent les plus gros vaisseaux français. Un cri
de victoire retentit sous le pavillon où le vieux lion de Flandre
protégeait les tours de Castille. Louis d'Espineville tomba à bord du
vaisseau amiral _le Saint-Nicolas_, mortellement atteint d'un coup
d'arquebuse. Le capitaine du galion royal _l'Ange_ partagea son sort;
celui du vaisseau _l'Esmérillon_, grièvement blessé, repoussait avec
peine les Flamands qui se précipitaient à l'abordage. Au même moment
le feu se déclarait sur un autre grand navire de Dieppe. Dans ce péril
extrême, les marins français, qui s'étaient disséminés pour piller, se
hâtèrent de se réunir contre les assaillants, et bientôt ceux-ci,
écrasés par le nombre, virent succéder la captivité au triomphe que
leur courage espérait mériter. De toute la flotte flamande, il ne
restait que trois hourques, lorsqu'un immense incendie se développa au
milieu de la flotte française. Treize navires se couvrirent de flammes
depuis la proue jusqu'aux mâts, puis ils disparurent lentement sous
les ondes chargées de cadavres et de débris, et l'on put croire que
les vainqueurs et les vaincus, partageant la même destinée, allaient
trouver une tombe commune dans l'abîme dont leur sang avait rougi
l'écume. Au milieu des clameurs lugubres qui saluaient cet affreux
spectacle, cinq hourques, tombées au pouvoir des Français, se
dégagèrent et parvinrent à rejoindre celles qui n'avaient pas cessé de
combattre. La gloire de cette journée appartint à tous ceux qui y
avaient pris part. Dunkerque et Ostende avaient perdu plus de
vaisseaux, mais Dieppe regrettait ses plus fameux capitaines.
Si jamais l'on écrit l'histoire de la marine flamande, si importante
au moyen-âge, si intrépide au seizième siècle et encore si digne
d'étude lorsque Dunkerque fut devenu le premier port militaire de la
monarchie de Louis XIV, le combat où périt Louis d'Espineville y
occupera une des premières places; mais il n'y faudra oublier ni le
débarquement que des navires de Flandre effectuèrent la même année
dans le pays de Caux, d'où ils menacèrent Rouen, ni la tentative faite
trois ans plus tard par une flotte flamande qui s'empara du Conquêt
sans réussir à conquérir le port de Brest.
Enfin l'Europe put goûter quelque repos. Des négociations avaient été
entamées pour la conclusion d'une trêve de cinq ans, qui fut signée
quelques mois plus tard à Vaucelles, près de Cambray. L'Allemagne
semblait pacifiée; l'Italie était moins agitée.
Charles-Quint n'avait que cinquante-cinq ans, mais des infirmités
précoces s'étaient jointes aux fatigues et aux inquiétudes qui
s'attachent à l'autorité suprême. Souvent la goutte le retenait
pendant plusieurs semaines immobile au fond de son palais, et, le
lendemain du jour où il venait de parcourir à cheval les plaines
couvertes des tentes de ses soldats, on le voyait reparaître couché
dans une litière d'où il assistait de loin aux exercices militaires.
Des rides profondes avaient gravé sur son front les soucis amers de la
puissance et de la grandeur.
Charles-Quint était, selon les uns, mécontent et désillusionné. Il
disait au siége de Metz: «La fortune est une femme, elle aime les
jeunes gens et dédaigne les cheveux blancs.» Sur cette saillie repose
tout le système des historiens qui n'ont voulu voir en lui qu'un
ambitieux vulgaire.
Selon d'autres récits, Charles-Quint avait appris que son fils, à qui
il avait fait épouser la reine d'Angleterre et à qui il avait de plus
donné la royauté de Naples, était impatient de recueillir tout
l'héritage paternel. _Jactabatur et illud obscuriore fama_, dit
Strada, _motum ex parte Cæsarem Philippi querelis_. Charles-Quint
n'aurait cru pouvoir mieux cacher ces discordes domestiques à l'Europe
qu'en déposant, pour les en couvrir comme d'un voile impénétrable, le
manteau de pourpre que ses victoires avaient illustré.