timides, tentèrent un nouvel effort pour obtenir l'oubli complet du
passé: «A quoy l'Empereur respondit, meismes de sa bouche, qu'il
n'avoit autre désir en ce monde, que tant qu'il plairoit à Dieu le y
laissier, de user de grâce et miséricorde et aussi de faire justice,
et que, entre autre prières qu'il faisoit journellement à Dieu,
c'estoit qu'il lui pleust donner sa grâce de ainsy le faire. Mais leur
dist après qu'il estoit bien adverty qu'ils ne se repentoient d'autre
chose qu'ils n'avoient, dès le commencement de leurs commotions, mis
du tout à exécution leurs mauvaises voullentés et n'avoient d'autre
regret; que au plaisir de Dieu, il y mettroit remède et les
empescheroit bien à jamais de mettre leurs mauvaises voullentés à
exécution.»
Peu de jours s'étaient écoulés, lorsque Charles-Quint commença à
donner suite à ses menaces en arrêtant la construction d'une citadelle
«au lieu et plache où estoit située l'église et monastère de
Saint-Bavon, ouquel lieu y avoit eu ung petit chasteau fait par les
Romains du temps de Julius César.» Les tristes images de la guerre
pénétraient dans l'asile de la religion et de la paix. Des hommes
d'armes allaient chasser les religieux de leurs paisibles cellules.
Plus de prières, plus d'hymnes sacrées sous ces antiques arceaux que
sanctifiaient les noms vénérés de saint Bavon, de saint Liévin et de
saint Amand. «Ce chasteau tiendra à jamais les Gantois en bonne
obéissance, mais leur sembloit ce plus griefve pugnition que d'avoir
perdu en bataille huit ou dix mille hommes.» Adrien de Croy et
Jean-Jacques de Médicis sont chargés de présider aux travaux de quatre
mille ouvriers qui, en moins de six mois, mettront les remparts qu'ils
construisent, en état de défense.
Le 24 avril, Charles-Quint a posé la première pierre du château de
Gand: quatre jours après, il prononce la sentence dont ce château est
destiné à assurer l'exécution. A un long exposé des «mésus» des
Gantois et de leurs moyens de justification, qui ne suffît pas pour
établir l'impartialité du juge, succède un arrêt que Gand, après trois
siècles, ne relit encore qu'avec effroi.
«Nous disons et déclairons que le corps et communaulté de nostre ville
de Gand sont escheus ès crimes de desléaulté, désobéyssance,
infraction de traictiés, sédition, rébellion et lèze-maigesté, et que
partant ils ont fourfait tous et quelconques leurs priviléges,
droicts, franchises, coustumes et usaiges emportans effects de
priviléges, jurisdiction ou auctorité compétens tant au corps de
nostre ditte ville de Gand que aux mestiers, et d'iceulx les avons
privé et privons à perpétuité, et ensuyvant ce tous lesdits priviléges
seront apportés en nostre présence pour d'iceulx estre fait et ordonné
à nostre bon plaisir sans que, en temps à venir, ils les puissent
alléguer, ne aussy tenir, ne garder coppie ou extraict, sur paine
d'encourir nostre indignation et de nos successeurs.
«Nous déclairons aussy confisqués tous et quelconques les biens,
rentes, revenus, maisons, artilleries, munitions de guerre, la cloche
nommée _Roland_ et aultres choses que le corps de la ville ou les
mestiers ont en publicq et commun, leur deffendant de doresenavant
avoir artillerie... Et par dessus ce condamnons lesdits de nostre
ville de Gand à faire amende honorable, à sçavoir que les eschevins
estant à présent des deux bancqs de nostre dicte ville de Gand avecq
leurs pensionnaires, clercqs et commis, trente notables bourgeois que
dénommerons, le doyen des tisserans et le desservant du grand doyen,
vestus de robes noires, deschaints et à teste nue, ensemble de chascun
mestier six personnes et des tisserans cinquante, aussy cinquante de
ceulx qui, en l'esmotion, se nommoient _cresers_, et iceulx _cresers_
le hard au col et tous estans en linge, compareront par-devant nous,
eulx partans de la maison eschevinale de nostre dicte ville, en dedens
trois jours, à telle heure et en tel lieu que leur commanderons et en
l'estat que dessus, mis à genoulx, feront dire, à haulte et
intelligible voix, par l'un de leurs pensionnaires, que grandement
leur desplait des dites desléaultés, désobéissances et rébellions, et
prieront, en l'honneur de la passion de Nostre-Seigneur, que nous les
veullons recevoir à grâce et miséricorde. Et pour réparation
prouffitable, les condempnons de nous payer, par-dessus leur quote et
portion de l'ayde de quatre cent mil karolus d'or, la somme de cent
cinquante mil karolus d'or pour une fois, et chascun an six mil
semblables karolus d'or de rente perpétuelle... Aussy les condempnons
de faire remplir à leurs despens la _rytgracht_, et avec ce les douves
et fossés, depuis la porte d'Anvers jusques à l'Escault, en dedens
deulx mois prochains. Et si réservons et déclairons de faire démolir
aulcunes vielles portes, tours et murailles pour les matériaux estre
employés au chasteau de Saint-Bavon, et moyennant ce, leur quittons et
remettons de grâce espéciale tous les susdits mésus et délicts, saulf
et exceptés les réfugiés et aultres ayant délinqué depuis que sommes
en ceste nostre ville et les particuliers estans encoires de présent
prisonniers, la pugnition desquels réservons à nous.»
Le lendemain, une ordonnance spéciale détermina les règles de
l'administration de la ville de Gand. Les formes anciennes des
institutions municipales étaient conservées, mais l'intervention du
prince se trouvait substituée dans les dispositions les plus
essentielles à l'élection populaire. Le nombre des métiers était
réduit à vingt et un. Les doyens, désormais supprimés, étaient
remplacés par des _supérieurs_ «bourgeois de la ville, non faisant
aulcun mestier.» Il faut aussi remarquer l'abolition «du guet de la
mi-quaresme qui se nomme «l'_auwet_, du voyaige et portaige de sainct
Liévin à Houltem, des deux confrairies de sainct Liévin, de
l'assemblée des tisserans de layne à la procession de Nostre-Dame, et
de toutes assemblées quelconques avec port d'armes ou bastons
invasibles.»
Ce fut ainsi que les Gantois perdirent «ce qu'ils avoient tant aymé et
bien gardé par si longues années, qui estoient leurs priviléges, et
avec ce toutes leurs anchiennes coustumes et usaiges, et aussy toutes
autres auctorités, franchises et libertés, desquels les Gantois
avoient usé en grande présomption, en n'extimant autres villes que la
ville de Gand, de telle sorte qu'il leur sembloit qu'il n'y avoit
prince sur la terre, tant fust grand et puissant, qui les eust sceu
dompter, et meismement que le conte de Flandres povoit bien peu au
pays sans eulx.»
L'acte d'amende honorable eut lieu, le 3 mai 1540, à l'hôtel de Ten
Walle. «Il y avoit, entre lesdits de Gand, plusieurs qui pleuroient,
car ladicte réparation se faisoit à leur fort grand regret, et
principallement de ainsy avoir le hart au col, qui leur estoit dur à
passer, et s'ils n'eussent esté ainsy domptés, ils ne l'eussent jamais
fait pour morir.»
Le 3 mai 1382, Philippe d'Artevelde, représentant des libertés
communales de Gand menacées des mêmes atteintes par Louis de Male,
triomphait au Beverhoutsveld. Si les Gantois avaient réussi, en 1542,
à se séparer de la faction désordonnée des _creesers_, comme ils
secouèrent, en 1452, le joug de la dictature anarchique de Jean
Willaey, on les eût vus, sans doute, aller chercher la route du
Beverhoutsveld, ne dût-elle être que celle de Gavre, plutôt que de
s'humilier dans une poussière qui n'était point celle du champ de
bataille. Vainqueurs, ils eussent, par une révélation imprévue, forcé
l'histoire à reconnaître que les temps des libertés communales du
moyen-âge n'étaient point accomplis. Vaincus, ils se seraient inclinés
sous une main qui, si elle ne leur était pas étrangère, était du moins
digne, par sa gloire, de clore leurs destinées.
Charles-Quint quitta Gand le 19 juin 1540, après y avoir passé quatre
mois. Au lieu des acclamations populaires qui avaient tant de fois
retenti autour de lui, il ne recueillait à son départ que les
silencieux témoignages d'une douleur profonde. La vieille cité de
Jean Yoens et de Jacques d'Artevelde avait trouvé dans les ruines de
sa puissance et de sa liberté cette voix désolée de la patrie qui
s'adressait à Coriolan pour lui rappeler qu'il était fils de Rome,
comme Charles-Quint était fils de Gand: _Potuisti populari hanc terram
quæ te genuit atque aluit?_ N'avait-elle pas entouré son berceau de
prières dictées par l'allégresse la plus vive? Charles-Quint
n'avait-il pas été comte de Flandre avant d'être empereur et roi? Ne
l'avait-on pas entendu dire aux cardinaux, en parlant de ses
concitoyens: «mes Flamands?»
Le 24 février 1500, Charles naissait au milieu d'une fête et sous
l'influence favorable des astres, qui du haut des cieux saluaient sa
venue; le 24 février 1515, il était inauguré à Gand; le 24 février
1525, la victoire de Pavie lui livrait le roi de France prisonnier et
le rendait l'arbitre des destinées de l'Europe; le 24 février 1530, le
pape Clément VII le couronnait à Bologne. Les premiers vœux de Gand,
mère de Charles-Quint, ne lui tenaient-ils point lieu du sourire de la
fortune?
Tout était bien changé lorsque, le 24 février 1540, les envoyés des
princes protestants d'Allemagne, prêts à se confédérer contre lui, le
trouvèrent, entouré lui-même de soldats allemands, dictant, dans sa
propre patrie, la sentence dont il devait la frapper. Gand lui annonça
ses triomphes, elle ne lui présage plus que des revers.
Le 24 février 1557, un monastère de l'Estramadure s'ouvrira devant lui
comme son dernier asile, et il y cherchera en vain, comme une
consolation aux soucis qu'il n'aura pu rejeter loin de lui avec la
pourpre impériale, l'image fugitive de sa cité natale, jadis si fière
de ses franchises séculaires, désormais triste, abattue, humiliée,
prête à passer des larmes à la haine.
C'était de Gand que Charles-Quint avait poursuivi les négociations
relatives à la cession des Pays-Bas au profit du duc d'Orléans en
échange du Milanais, du Piémont et de la Savoie, que lui aurait faite
le roi de France; mais elles amenèrent peu de résultats. D'une part,
Charles-Quint exigeait que l'abandon du Milanais fût définitif et
celui des Pays-Bas subordonné au mariage du duc d'Orléans avec une de
ses filles, avec droit de réversion à défaut de postérité à naître de
ce mariage. D'autre part, François Ier rappelait ses prétentions de
suzeraineté sur la Flandre, et bientôt le connétable termina ces
pourparlers par un refus formel adressé aux ambassadeurs français qui
avaient suivi Charles-Quint à Gand. L'ambition de la dauphine, fille
de Laurent de Médicis, avait puissamment contribué à faire rejeter ces
négociations, trop favorables à un prince puîné de la maison royale de
France.
Il semble que tous les projets que forme Charles-Quint, depuis la
confiscation des priviléges de Gand, soient condamnés à de stériles
résultats. Il se rend en Allemagne sans réussir à y calmer les
dissensions religieuses, et, lorsqu'il tente une seconde expédition en
Afrique, il n'y trouve plus que des revers.
Charles-Quint n'avait pas même atteint en Flandre le but qu'il se
proposait: la soumission complète des Gantois. Dès 1541, le comte de
Rœulx se plaignait des discours séditieux qui se tenaient à Gand. En
1542, on y découvrit une conspiration dirigée par Guillaume Goethals
et d'autres bannis, qui s'étaient réfugiés dans le pays de Clèves. Dix
ans plus tard, le duc de Florence avertissait Charles-Quint que le roi
de France avait des intelligences à Gand et à Bruges.
En 1542, le dauphin s'empara du comté de Luxembourg, tandis que le duc
de Gueldre confiait à Martin de Rossem le commandement d'une armée qui
menaça Anvers, où vinrent s'enfermer à la hâte douze cents paysans du
pays de Waes. Une autre armée française s'avança rapidement jusqu'aux
portes de Mons et de Valenciennes en ravageant les campagnes, d'où les
laboureurs n'avaient pu fuir, parce qu'ils n'avaient point prévu la
guerre.
Cependant Charles-Quint réunissait de nombreux hommes d'armes en
Allemagne. Réduit à la fois à tolérer les insurrections des
protestants et à accepter l'alliance de Henri VIII, qui avait accablé
sa famille d'outrages, il se hâtait de marcher à des victoires placées
à un tel prix: déjà le duc de Clèves avait été forcé de se soumettre,
et bientôt l'Empereur suivi de 14,000 Allemands, de 9,000 Espagnols ou
Italiens, de 6,000 Wallons, de 10,000 Anglais, de 12,000 Flamands et
de 13,000 cavaliers de diverses nations, vint mettre le siége devant
la ville de Landrecies, que les Français avaient fortifiée avec soin.
L'artillerie de l'Empereur était formidable. Elle tarda peu à faire
une large brèche dans les remparts; néanmoins, afin d'éviter toute
effusion inutile de sang, aucun assaut ne fut tenté. On savait que la
garnison manquait de vivres et que la famine y faisait de nombreux
ravages (premiers jours de novembre 1543). François Ier, après avoir
reculé d'abord devant Charles-Quint, avait rassemblé à Saint-Quentin
une nouvelle armée qui campait à Cambray. Il s'avança même jusqu'à
Châtillon, et l'Empereur, croyant qu'il cherchait une bataille
décisive, passa la Sambre avec toute son armée pour le rejoindre. Il
s'aperçut trop tard que le mouvement des Français n'était qu'une ruse.
Un convoi important, commandé par le comte de Saint-Pol et Claude
d'Annebaut, avait profité de l'éloignement des Impériaux pour
s'introduire dans Landrecies, et tandis que Charles-Quint recevait de
nouveaux renforts de Saxe et du pays de Clèves, l'armée française se
retira pendant la nuit dans la forêt de Guise.
L'approche de l'hiver termina la campagne de 1543. Lorsque la guerre
recommença au printemps, les Français étaient victorieux en Italie.
Les chances de la guerre ne changèrent que lorsque l'Empereur parut
lui-même à la tête de ses armées des Pays-Bas. Au même moment le roi
d'Angleterre abordait en France, mais au lieu de suivre Charles-Quint
en Champagne, il s'arrêta à Marquion, pour assiéger Boulogne.
Charles-Quint, réduit à ses propres forces, n'en continuait pas moins
sa marche victorieuse. Il ne s'arrêta qu'à deux journées de Paris,
pour conclure une paix qui reproduisait, comme les traités de Madrid
et de Cambray, la pensée constante de l'Empereur, qui ne voyait en lui
que le chef de la grande confédération de tous les princes chrétiens.
Le roi de France s'engageait à placer sous ses ordres un corps de
troupes toutes les fois que la guerre sainte serait proclamée contre
les infidèles.
Les autres articles du traité de Crespy se rapportaient à
l'accomplissement d'un projet que François Ier avait repoussé en 1540.
Charles-Quint promit au duc d'Orléans ou sa fille Marie ou l'une de
ses nièces. La première eût reçu pour dot les Pays-Bas, la Bourgogne
et le comté de Charolais; la seconde, le Milanais, qui n'en serait pas
moins resté soumis à l'investiture impériale. Le duc d'Orléans devait
lui-même obtenir pour apanage les duchés d'Orléans, de Bourbon et de
Châtellerault, et le comté d'Angoulême. Le roi de France s'engageait
de plus à restituer la Savoie et renonçait à toutes prétentions de
suzeraineté sur la Flandre et sur l'Artois.
Pendant l'audacieuse expédition de l'Empereur, les Anglais
poursuivaient le siége de Boulogne. Ils avaient appelé de Flandre un
renfort de cinq cents hommes commandés par le capitaine Taphoorn et
cent artilleurs espagnols. Boulogne capitula le 14 septembre, et peu
de jours après Henri VIII s'embarqua précipitamment, n'y laissant
qu'une garnison pour repousser les attaques des Français.
Charles-Quint ne s'était pas éloigné des Pays-Bas. Il reconnut le zèle
qu'avait montré la Flandre à l'aider de ses milices et de ses
subsides, par une déclaration ainsi conçue:
«Charles, par la divine clémence, empereur des Romains, toujours
auguste, roy de Germanie, de Castille, de Léon, de Grenade, d'Arragon,
de Navarre, de Naples, de Sicile, de Mayorque, de Sardaigne, des isles
et terre ferme de la mer Océane, dominateur en Asie et en Afrique:
«Veuillans user de bonne foy envers les estats et membres de Flandres,
déclairons que nostre intention n'a esté, comme encoires n'est, ne
changer ou altérer la manière d'accorder aydes en nostre dict pays de
Flandres, ains que l'accord et levée desdits deux dixiesmes est et
sera sans préjudice de leurs priviléges et coutumes, et ne pourra
cy-après estre tiré en conséquence par nous, nos hoirs et successeurs
comtes et comtesses de Flandres.
«Donné en nostre ville de Gand, le 10 décembre 1544.»
Charles-Quint pressait l'exécution du traité de Crespy, lorsqu'on
apprit tout à coup que le duc d'Orléans était mort subitement, le 8
septembre 1545, à l'abbaye de Farmoutier, près d'Abbeville. On
assurait que la peste l'avait emporté; cependant la voix populaire
continuait à accuser d'un nouveau crime la femme du dauphin, Catherine
de Médicis. Les princes protestants furent vaincus à Muhlberg: l'un
d'eux, le landgrave de Hesse, reçut pour prison la forteresse
d'Audenarde, mais leur parti ne tarda point à se relever. Les guerres
intérieures et étrangères se perpétuaient sans qu'il fût permis
d'espérer la paix, si nécessaire aux intérêts et aux besoins de
l'Europe. Le trésor de Charles-Quint était épuisé; les vétérans de ses
armées (perte irréparable) disparaissaient chaque jour, et avec eux
les illustres capitaines qui leur avaient appris à vaincre: leurs
glorieux débris, épars sur les champs de bataille, rappelaient ces
monuments funèbres placés par les anciens au bord des routes que
suivaient les triomphateurs.
Si parmi eux il en était quelques-uns à qui il fût donné de finir, à
l'ombre du foyer domestique, une vie abrégée par les fatigues, leur
mort même empruntait aux souvenirs de leurs exploits un caractère
héroïque et belliqueux qui commandait l'admiration.
L'antiquité ne nous a rien laissé de plus beau que ce récit de
Brantôme:
«Les Flamans et Bourguignons ont fort estimé leur M. de Bure[1] et
tenu pour bon capitaine. Ce comte de Bure mourut à Bruxelles et fit la
plus belle mort de laquelle on ouyt jamais parler au monde. Ce
chevalier de la Toison d'or tomba soudainement malade au lict, de
quelque effort qu'il eust faict en avallant ces grands verres de vin à
la mode du pays, carrousant à outrance, fust que les parties de son
corps fussent vitiées ou autrement. André Vesalius, médecin de
l'empereur Charles, l'alla incontinent visiter et luy dict
franchement, après luy avoir tasté le pouls, que dans cinq ou six
heures, pour le plus tard, il lui falloit mourir, si les règles de son
art ne falloient en luy, par quoy luy conseilla, en amy juré qu'il luy
estoit, de penser à ses affaires: ce qui advint comme le médecin
l'avoit prédict. Tellement que Vesalius fut cause que le comte fit la
plus belle mort de laquelle on ayt jamais ouy parler depuis que les
roys portent couronnes; car le comte, sans s'estonner aucunement, fit
appeller les deux plus grands amis qu'il eust, à sçavoir l'évesque
d'Arras, despuis cardinal de Granvelle, qu'il appelloit son frère
d'alliance, ensemble le comte d'Aremberg, son frère d'armes, pour leur
dire adieu. En ces cinq ou six heures, il fit son testament, il se
confessa et receut le Saint Sacrement. Puis, se voulant lever, fit
apporter les plus riches, les plus beaux et les plus somptueux habits
qu'il eust, lesquels il vestit; se fit armer de pied en cap des plus
belles et riches armes qu'il eust, jusques aux esperons; chargea son
collier et son grand manteau de l'ordre, avec un riche bonnet à la
polacre, qu'il portoit en teste pour l'aymer plus que toute autre
sorte de chapeau, l'espée au costé; et ainsy superbement vestu et
armé, se fit porter dans une chaire en la salle de son hostel, où il y
avoit plusieurs couronnels de lansquenets, gentilshommes, capitaines
et seigneurs flamans et espagnols, qui le vouloient voir avant mourir,
parce que le bruit vola par toute la ville que, dans si peu de temps,
il devoit estre corps sans âme. Porté en sa salle, assis en sa chaire,
et devant luy sa salade enrichie de ses panaches et plumes, avec les
gantelets, il pria ses deux frères d'alliance de vouloir faire appeler
tous ses capitaines et officiers, qu'il vouloit voir pour leur dire
adieu à tous, les uns après les autres: ce qui fut faict. Vindrent
maistres d'hostel, pages, valets de chambre, gentilshommes servans,
pallefreniers, lacquais, portiers, sommeliers, muletiers et tous
autres, auxquels à tous (plorans et se jettans à ses genoux) il parla
humainement, recommandant ores cestuy-cy, ores cestuy-là, à M.
d'Arras, pour les récompenser selon leurs mérites, donnant à l'un un
cheval, à l'autre un mullet, à l'autre un lévrier ou un accoustrement
complet des siens, jusques à un pauvre fauconnier, chassieux, bossu,
mal vestu, qui ne sçavoit approcher de son maistre pour luy dire
adieu, comme les autres de la maison avoient faict, pour estre mal en
ordre, fut aperçeu par le comte, dernier les autres, plorer chaudement
le trespas de son bon maistre et fut appelé pour venir à luy: ce que
fit le faulconnier, lequel son maistre consola; et si l'interrogea
particulièrement comme se portoient tels et tels oiseaux qu'il
nourrissoit, puis, tournant sa face vers l'évesque d'Arras, luy dict:
Mon frère, je vous recommande ce mien fauconnier; je vous prie de
mettre sur mon testament que j'entends qu'il ayt sa vie en ma maison
tant qu'il vivra. Hélas! le petit bonhomme m'a bien servy, comme aussy
il avoit faict service à feu mon père, et a esté mal récompensé. Tous
les assistans, voyans un si familier devis d'un si grand seigneur à un
si petit malotru, se mirent à plorer de compassion. Puis, ayant dict
adieu à tous ses officiers et serviteurs et leur avoir touché en la
main, il demanda à boire en ce godet riche où il faisoit ses grands
carroux avec les couronnels quand il estoit en ses bonnes; et de faict
voulut boire à la santé de l'Empereur son maistre. Fit lors une belle
harangue de sa vie et des honneurs qu'il avoit receus de son maistre,
rendit le collier de la toison au comte d'Aremberg pour le rendre à
l'Empereur, beut le vin de l'estrier et de la mort, soutenu soubs les
bras par deux gentilshommes, remercia fort l'Empereur, disant, entre
autres choses, qu'il n'avoit jamais voulu boire en la bouteille des
princes protestans, ny volter face à son maistre, comme de ce faire il
en avoit esté fort sollicité; et plusieurs autres belles parolles,
dignes d'éternelle mémoire, furent dictes et proférées par ce bon et
brave capitaine. Finalement, sentant qu'il s'en alloit, il se hasta de
dire adieu à l'évesque d'Arras et au comte d'Aremberg, les remerciant
du vray office d'amy que tous deux luy avoient faict à l'article de la
mort, pour l'avoir assisté en ceste dernière catastrophe de sa vie. Il
dict adieu de mesme à tous ces braves capitaines et gentilshommes qui
là estoient. Puis, tournant la teste, apercevant M. Vesalius,
l'embrassa et le remercia de son advertissement. Finalement, dict:
Portez-moi sur le lict, où il ne fut pas plus tost posé, qu'il mourut
entre les bras de ceux qui le couchoient. Ainsy, superbement vestu et
armé, mourut ce grand cavalier flamand: mort de grand capitaine qui,
certes, mérite d'estre posée à la veue des princes, roys et
gouverneurs de province, pour leur servir de patron de bravement et
royallement mourir.»
[1] Maximilien d'Egmont, comte de Bueren, mourut au mois de
décembre 1548.
Charles-Quint avait pendant longtemps espéré qu'il lui serait donné
d'affermir les destinées de l'Europe par l'unité religieuse et
politique. Lorsqu'au récit de la mort de ses vieux capitaines ou des
revers subis par des capitaines plus jeunes, il abaissa autour de lui
ses regards, si longtemps perdus dans les nuages d'un trop vaste
horizon, il sentit que le sol s'ébranlait sous ses pas. Après avoir
rêvé qu'il guiderait l'Europe dans la voie tracée par son génie, il
lui était réservé de trembler pour ses propres Etats menacés
d'échapper après lui, à sa postérité. On le vit alors se séparer, non
sans une douleur profonde, de la grande tâche qu'il avait abordée,
plein de confiance dans l'avenir, pour s'occuper du soin étroit et
urgent d'assurer la transmission de son héritage à son fils Philippe.