Le 21 mars, les magistrats de Gand, cette fois plus humbles et plus

timides, tentèrent un nouvel effort pour obtenir l'oubli complet du

passé: «A quoy l'Empereur respondit, meismes de sa bouche, qu'il

n'avoit autre désir en ce monde, que tant qu'il plairoit à Dieu le y

laissier, de user de grâce et miséricorde et aussi de faire justice,

et que, entre autre prières qu'il faisoit journellement à Dieu,

c'estoit qu'il lui pleust donner sa grâce de ainsy le faire. Mais leur

dist après qu'il estoit bien adverty qu'ils ne se repentoient d'autre

chose qu'ils n'avoient, dès le commencement de leurs commotions, mis

du tout à exécution leurs mauvaises voullentés et n'avoient d'autre

regret; que au plaisir de Dieu, il y mettroit remède et les

empescheroit bien à jamais de mettre leurs mauvaises voullentés à

exécution.»

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsque Charles-Quint commença à

donner suite à ses menaces en arrêtant la construction d'une citadelle

«au lieu et plache où estoit située l'église et monastère de

Saint-Bavon, ouquel lieu y avoit eu ung petit chasteau fait par les

Romains du temps de Julius César.» Les tristes images de la guerre

pénétraient dans l'asile de la religion et de la paix. Des hommes

d'armes allaient chasser les religieux de leurs paisibles cellules.

Plus de prières, plus d'hymnes sacrées sous ces antiques arceaux que

sanctifiaient les noms vénérés de saint Bavon, de saint Liévin et de

saint Amand. «Ce chasteau tiendra à jamais les Gantois en bonne

obéissance, mais leur sembloit ce plus griefve pugnition que d'avoir

perdu en bataille huit ou dix mille hommes.» Adrien de Croy et

Jean-Jacques de Médicis sont chargés de présider aux travaux de quatre

mille ouvriers qui, en moins de six mois, mettront les remparts qu'ils

construisent, en état de défense.

Le 24 avril, Charles-Quint a posé la première pierre du château de

Gand: quatre jours après, il prononce la sentence dont ce château est

destiné à assurer l'exécution. A un long exposé des «mésus» des

Gantois et de leurs moyens de justification, qui ne suffît pas pour

établir l'impartialité du juge, succède un arrêt que Gand, après trois

siècles, ne relit encore qu'avec effroi.

«Nous disons et déclairons que le corps et communaulté de nostre ville

de Gand sont escheus ès crimes de desléaulté, désobéyssance,

infraction de traictiés, sédition, rébellion et lèze-maigesté, et que

partant ils ont fourfait tous et quelconques leurs priviléges,

droicts, franchises, coustumes et usaiges emportans effects de

priviléges, jurisdiction ou auctorité compétens tant au corps de

nostre ditte ville de Gand que aux mestiers, et d'iceulx les avons

privé et privons à perpétuité, et ensuyvant ce tous lesdits priviléges

seront apportés en nostre présence pour d'iceulx estre fait et ordonné

à nostre bon plaisir sans que, en temps à venir, ils les puissent

alléguer, ne aussy tenir, ne garder coppie ou extraict, sur paine

d'encourir nostre indignation et de nos successeurs.

«Nous déclairons aussy confisqués tous et quelconques les biens,

rentes, revenus, maisons, artilleries, munitions de guerre, la cloche

nommée _Roland_ et aultres choses que le corps de la ville ou les

mestiers ont en publicq et commun, leur deffendant de doresenavant

avoir artillerie... Et par dessus ce condamnons lesdits de nostre

ville de Gand à faire amende honorable, à sçavoir que les eschevins

estant à présent des deux bancqs de nostre dicte ville de Gand avecq

leurs pensionnaires, clercqs et commis, trente notables bourgeois que

dénommerons, le doyen des tisserans et le desservant du grand doyen,

vestus de robes noires, deschaints et à teste nue, ensemble de chascun

mestier six personnes et des tisserans cinquante, aussy cinquante de

ceulx qui, en l'esmotion, se nommoient _cresers_, et iceulx _cresers_

le hard au col et tous estans en linge, compareront par-devant nous,

eulx partans de la maison eschevinale de nostre dicte ville, en dedens

trois jours, à telle heure et en tel lieu que leur commanderons et en

l'estat que dessus, mis à genoulx, feront dire, à haulte et

intelligible voix, par l'un de leurs pensionnaires, que grandement

leur desplait des dites desléaultés, désobéissances et rébellions, et

prieront, en l'honneur de la passion de Nostre-Seigneur, que nous les

veullons recevoir à grâce et miséricorde. Et pour réparation

prouffitable, les condempnons de nous payer, par-dessus leur quote et

portion de l'ayde de quatre cent mil karolus d'or, la somme de cent

cinquante mil karolus d'or pour une fois, et chascun an six mil

semblables karolus d'or de rente perpétuelle... Aussy les condempnons

de faire remplir à leurs despens la _rytgracht_, et avec ce les douves

et fossés, depuis la porte d'Anvers jusques à l'Escault, en dedens

deulx mois prochains. Et si réservons et déclairons de faire démolir

aulcunes vielles portes, tours et murailles pour les matériaux estre

employés au chasteau de Saint-Bavon, et moyennant ce, leur quittons et

remettons de grâce espéciale tous les susdits mésus et délicts, saulf

et exceptés les réfugiés et aultres ayant délinqué depuis que sommes

en ceste nostre ville et les particuliers estans encoires de présent

prisonniers, la pugnition desquels réservons à nous.»

Le lendemain, une ordonnance spéciale détermina les règles de

l'administration de la ville de Gand. Les formes anciennes des

institutions municipales étaient conservées, mais l'intervention du

prince se trouvait substituée dans les dispositions les plus

essentielles à l'élection populaire. Le nombre des métiers était

réduit à vingt et un. Les doyens, désormais supprimés, étaient

remplacés par des _supérieurs_ «bourgeois de la ville, non faisant

aulcun mestier.» Il faut aussi remarquer l'abolition «du guet de la

mi-quaresme qui se nomme «l'_auwet_, du voyaige et portaige de sainct

Liévin à Houltem, des deux confrairies de sainct Liévin, de

l'assemblée des tisserans de layne à la procession de Nostre-Dame, et

de toutes assemblées quelconques avec port d'armes ou bastons

invasibles.»

Ce fut ainsi que les Gantois perdirent «ce qu'ils avoient tant aymé et

bien gardé par si longues années, qui estoient leurs priviléges, et

avec ce toutes leurs anchiennes coustumes et usaiges, et aussy toutes

autres auctorités, franchises et libertés, desquels les Gantois

avoient usé en grande présomption, en n'extimant autres villes que la

ville de Gand, de telle sorte qu'il leur sembloit qu'il n'y avoit

prince sur la terre, tant fust grand et puissant, qui les eust sceu

dompter, et meismement que le conte de Flandres povoit bien peu au

pays sans eulx.»

L'acte d'amende honorable eut lieu, le 3 mai 1540, à l'hôtel de Ten

Walle. «Il y avoit, entre lesdits de Gand, plusieurs qui pleuroient,

car ladicte réparation se faisoit à leur fort grand regret, et

principallement de ainsy avoir le hart au col, qui leur estoit dur à

passer, et s'ils n'eussent esté ainsy domptés, ils ne l'eussent jamais

fait pour morir.»

Le 3 mai 1382, Philippe d'Artevelde, représentant des libertés

communales de Gand menacées des mêmes atteintes par Louis de Male,

triomphait au Beverhoutsveld. Si les Gantois avaient réussi, en 1542,

à se séparer de la faction désordonnée des _creesers_, comme ils

secouèrent, en 1452, le joug de la dictature anarchique de Jean

Willaey, on les eût vus, sans doute, aller chercher la route du

Beverhoutsveld, ne dût-elle être que celle de Gavre, plutôt que de

s'humilier dans une poussière qui n'était point celle du champ de

bataille. Vainqueurs, ils eussent, par une révélation imprévue, forcé

l'histoire à reconnaître que les temps des libertés communales du

moyen-âge n'étaient point accomplis. Vaincus, ils se seraient inclinés

sous une main qui, si elle ne leur était pas étrangère, était du moins

digne, par sa gloire, de clore leurs destinées.

Charles-Quint quitta Gand le 19 juin 1540, après y avoir passé quatre

mois. Au lieu des acclamations populaires qui avaient tant de fois

retenti autour de lui, il ne recueillait à son départ que les

silencieux témoignages d'une douleur profonde. La vieille cité de

Jean Yoens et de Jacques d'Artevelde avait trouvé dans les ruines de

sa puissance et de sa liberté cette voix désolée de la patrie qui

s'adressait à Coriolan pour lui rappeler qu'il était fils de Rome,

comme Charles-Quint était fils de Gand: _Potuisti populari hanc terram

quæ te genuit atque aluit?_ N'avait-elle pas entouré son berceau de

prières dictées par l'allégresse la plus vive? Charles-Quint

n'avait-il pas été comte de Flandre avant d'être empereur et roi? Ne

l'avait-on pas entendu dire aux cardinaux, en parlant de ses

concitoyens: «mes Flamands?»

Le 24 février 1500, Charles naissait au milieu d'une fête et sous

l'influence favorable des astres, qui du haut des cieux saluaient sa

venue; le 24 février 1515, il était inauguré à Gand; le 24 février

1525, la victoire de Pavie lui livrait le roi de France prisonnier et

le rendait l'arbitre des destinées de l'Europe; le 24 février 1530, le

pape Clément VII le couronnait à Bologne. Les premiers vœux de Gand,

mère de Charles-Quint, ne lui tenaient-ils point lieu du sourire de la

fortune?

Tout était bien changé lorsque, le 24 février 1540, les envoyés des

princes protestants d'Allemagne, prêts à se confédérer contre lui, le

trouvèrent, entouré lui-même de soldats allemands, dictant, dans sa

propre patrie, la sentence dont il devait la frapper. Gand lui annonça

ses triomphes, elle ne lui présage plus que des revers.

Le 24 février 1557, un monastère de l'Estramadure s'ouvrira devant lui

comme son dernier asile, et il y cherchera en vain, comme une

consolation aux soucis qu'il n'aura pu rejeter loin de lui avec la

pourpre impériale, l'image fugitive de sa cité natale, jadis si fière

de ses franchises séculaires, désormais triste, abattue, humiliée,

prête à passer des larmes à la haine.

C'était de Gand que Charles-Quint avait poursuivi les négociations

relatives à la cession des Pays-Bas au profit du duc d'Orléans en

échange du Milanais, du Piémont et de la Savoie, que lui aurait faite

le roi de France; mais elles amenèrent peu de résultats. D'une part,

Charles-Quint exigeait que l'abandon du Milanais fût définitif et

celui des Pays-Bas subordonné au mariage du duc d'Orléans avec une de

ses filles, avec droit de réversion à défaut de postérité à naître de

ce mariage. D'autre part, François Ier rappelait ses prétentions de

suzeraineté sur la Flandre, et bientôt le connétable termina ces

pourparlers par un refus formel adressé aux ambassadeurs français qui

avaient suivi Charles-Quint à Gand. L'ambition de la dauphine, fille

de Laurent de Médicis, avait puissamment contribué à faire rejeter ces

négociations, trop favorables à un prince puîné de la maison royale de

France.

Il semble que tous les projets que forme Charles-Quint, depuis la

confiscation des priviléges de Gand, soient condamnés à de stériles

résultats. Il se rend en Allemagne sans réussir à y calmer les

dissensions religieuses, et, lorsqu'il tente une seconde expédition en

Afrique, il n'y trouve plus que des revers.

Charles-Quint n'avait pas même atteint en Flandre le but qu'il se

proposait: la soumission complète des Gantois. Dès 1541, le comte de

Rœulx se plaignait des discours séditieux qui se tenaient à Gand. En

1542, on y découvrit une conspiration dirigée par Guillaume Goethals

et d'autres bannis, qui s'étaient réfugiés dans le pays de Clèves. Dix

ans plus tard, le duc de Florence avertissait Charles-Quint que le roi

de France avait des intelligences à Gand et à Bruges.

En 1542, le dauphin s'empara du comté de Luxembourg, tandis que le duc

de Gueldre confiait à Martin de Rossem le commandement d'une armée qui

menaça Anvers, où vinrent s'enfermer à la hâte douze cents paysans du

pays de Waes. Une autre armée française s'avança rapidement jusqu'aux

portes de Mons et de Valenciennes en ravageant les campagnes, d'où les

laboureurs n'avaient pu fuir, parce qu'ils n'avaient point prévu la

guerre.

Cependant Charles-Quint réunissait de nombreux hommes d'armes en

Allemagne. Réduit à la fois à tolérer les insurrections des

protestants et à accepter l'alliance de Henri VIII, qui avait accablé

sa famille d'outrages, il se hâtait de marcher à des victoires placées

à un tel prix: déjà le duc de Clèves avait été forcé de se soumettre,

et bientôt l'Empereur suivi de 14,000 Allemands, de 9,000 Espagnols ou

Italiens, de 6,000 Wallons, de 10,000 Anglais, de 12,000 Flamands et

de 13,000 cavaliers de diverses nations, vint mettre le siége devant

la ville de Landrecies, que les Français avaient fortifiée avec soin.

L'artillerie de l'Empereur était formidable. Elle tarda peu à faire

une large brèche dans les remparts; néanmoins, afin d'éviter toute

effusion inutile de sang, aucun assaut ne fut tenté. On savait que la

garnison manquait de vivres et que la famine y faisait de nombreux

ravages (premiers jours de novembre 1543). François Ier, après avoir

reculé d'abord devant Charles-Quint, avait rassemblé à Saint-Quentin

une nouvelle armée qui campait à Cambray. Il s'avança même jusqu'à

Châtillon, et l'Empereur, croyant qu'il cherchait une bataille

décisive, passa la Sambre avec toute son armée pour le rejoindre. Il

s'aperçut trop tard que le mouvement des Français n'était qu'une ruse.

Un convoi important, commandé par le comte de Saint-Pol et Claude

d'Annebaut, avait profité de l'éloignement des Impériaux pour

s'introduire dans Landrecies, et tandis que Charles-Quint recevait de

nouveaux renforts de Saxe et du pays de Clèves, l'armée française se

retira pendant la nuit dans la forêt de Guise.

L'approche de l'hiver termina la campagne de 1543. Lorsque la guerre

recommença au printemps, les Français étaient victorieux en Italie.

Les chances de la guerre ne changèrent que lorsque l'Empereur parut

lui-même à la tête de ses armées des Pays-Bas. Au même moment le roi

d'Angleterre abordait en France, mais au lieu de suivre Charles-Quint

en Champagne, il s'arrêta à Marquion, pour assiéger Boulogne.

Charles-Quint, réduit à ses propres forces, n'en continuait pas moins

sa marche victorieuse. Il ne s'arrêta qu'à deux journées de Paris,

pour conclure une paix qui reproduisait, comme les traités de Madrid

et de Cambray, la pensée constante de l'Empereur, qui ne voyait en lui

que le chef de la grande confédération de tous les princes chrétiens.

Le roi de France s'engageait à placer sous ses ordres un corps de

troupes toutes les fois que la guerre sainte serait proclamée contre

les infidèles.

Les autres articles du traité de Crespy se rapportaient à

l'accomplissement d'un projet que François Ier avait repoussé en 1540.

Charles-Quint promit au duc d'Orléans ou sa fille Marie ou l'une de

ses nièces. La première eût reçu pour dot les Pays-Bas, la Bourgogne

et le comté de Charolais; la seconde, le Milanais, qui n'en serait pas

moins resté soumis à l'investiture impériale. Le duc d'Orléans devait

lui-même obtenir pour apanage les duchés d'Orléans, de Bourbon et de

Châtellerault, et le comté d'Angoulême. Le roi de France s'engageait

de plus à restituer la Savoie et renonçait à toutes prétentions de

suzeraineté sur la Flandre et sur l'Artois.

Pendant l'audacieuse expédition de l'Empereur, les Anglais

poursuivaient le siége de Boulogne. Ils avaient appelé de Flandre un

renfort de cinq cents hommes commandés par le capitaine Taphoorn et

cent artilleurs espagnols. Boulogne capitula le 14 septembre, et peu

de jours après Henri VIII s'embarqua précipitamment, n'y laissant

qu'une garnison pour repousser les attaques des Français.

Charles-Quint ne s'était pas éloigné des Pays-Bas. Il reconnut le zèle

qu'avait montré la Flandre à l'aider de ses milices et de ses

subsides, par une déclaration ainsi conçue:

«Charles, par la divine clémence, empereur des Romains, toujours

auguste, roy de Germanie, de Castille, de Léon, de Grenade, d'Arragon,

de Navarre, de Naples, de Sicile, de Mayorque, de Sardaigne, des isles

et terre ferme de la mer Océane, dominateur en Asie et en Afrique:

«Veuillans user de bonne foy envers les estats et membres de Flandres,

déclairons que nostre intention n'a esté, comme encoires n'est, ne

changer ou altérer la manière d'accorder aydes en nostre dict pays de

Flandres, ains que l'accord et levée desdits deux dixiesmes est et

sera sans préjudice de leurs priviléges et coutumes, et ne pourra

cy-après estre tiré en conséquence par nous, nos hoirs et successeurs

comtes et comtesses de Flandres.

«Donné en nostre ville de Gand, le 10 décembre 1544.»

Charles-Quint pressait l'exécution du traité de Crespy, lorsqu'on

apprit tout à coup que le duc d'Orléans était mort subitement, le 8

septembre 1545, à l'abbaye de Farmoutier, près d'Abbeville. On

assurait que la peste l'avait emporté; cependant la voix populaire

continuait à accuser d'un nouveau crime la femme du dauphin, Catherine

de Médicis. Les princes protestants furent vaincus à Muhlberg: l'un

d'eux, le landgrave de Hesse, reçut pour prison la forteresse

d'Audenarde, mais leur parti ne tarda point à se relever. Les guerres

intérieures et étrangères se perpétuaient sans qu'il fût permis

d'espérer la paix, si nécessaire aux intérêts et aux besoins de

l'Europe. Le trésor de Charles-Quint était épuisé; les vétérans de ses

armées (perte irréparable) disparaissaient chaque jour, et avec eux

les illustres capitaines qui leur avaient appris à vaincre: leurs

glorieux débris, épars sur les champs de bataille, rappelaient ces

monuments funèbres placés par les anciens au bord des routes que

suivaient les triomphateurs.

Si parmi eux il en était quelques-uns à qui il fût donné de finir, à

l'ombre du foyer domestique, une vie abrégée par les fatigues, leur

mort même empruntait aux souvenirs de leurs exploits un caractère

héroïque et belliqueux qui commandait l'admiration.

L'antiquité ne nous a rien laissé de plus beau que ce récit de

Brantôme:

«Les Flamans et Bourguignons ont fort estimé leur M. de Bure[1] et

tenu pour bon capitaine. Ce comte de Bure mourut à Bruxelles et fit la

plus belle mort de laquelle on ouyt jamais parler au monde. Ce

chevalier de la Toison d'or tomba soudainement malade au lict, de

quelque effort qu'il eust faict en avallant ces grands verres de vin à

la mode du pays, carrousant à outrance, fust que les parties de son

corps fussent vitiées ou autrement. André Vesalius, médecin de

l'empereur Charles, l'alla incontinent visiter et luy dict

franchement, après luy avoir tasté le pouls, que dans cinq ou six

heures, pour le plus tard, il lui falloit mourir, si les règles de son

art ne falloient en luy, par quoy luy conseilla, en amy juré qu'il luy

estoit, de penser à ses affaires: ce qui advint comme le médecin

l'avoit prédict. Tellement que Vesalius fut cause que le comte fit la

plus belle mort de laquelle on ayt jamais ouy parler depuis que les

roys portent couronnes; car le comte, sans s'estonner aucunement, fit

appeller les deux plus grands amis qu'il eust, à sçavoir l'évesque

d'Arras, despuis cardinal de Granvelle, qu'il appelloit son frère

d'alliance, ensemble le comte d'Aremberg, son frère d'armes, pour leur

dire adieu. En ces cinq ou six heures, il fit son testament, il se

confessa et receut le Saint Sacrement. Puis, se voulant lever, fit

apporter les plus riches, les plus beaux et les plus somptueux habits

qu'il eust, lesquels il vestit; se fit armer de pied en cap des plus

belles et riches armes qu'il eust, jusques aux esperons; chargea son

collier et son grand manteau de l'ordre, avec un riche bonnet à la

polacre, qu'il portoit en teste pour l'aymer plus que toute autre

sorte de chapeau, l'espée au costé; et ainsy superbement vestu et

armé, se fit porter dans une chaire en la salle de son hostel, où il y

avoit plusieurs couronnels de lansquenets, gentilshommes, capitaines

et seigneurs flamans et espagnols, qui le vouloient voir avant mourir,

parce que le bruit vola par toute la ville que, dans si peu de temps,

il devoit estre corps sans âme. Porté en sa salle, assis en sa chaire,

et devant luy sa salade enrichie de ses panaches et plumes, avec les

gantelets, il pria ses deux frères d'alliance de vouloir faire appeler

tous ses capitaines et officiers, qu'il vouloit voir pour leur dire

adieu à tous, les uns après les autres: ce qui fut faict. Vindrent

maistres d'hostel, pages, valets de chambre, gentilshommes servans,

pallefreniers, lacquais, portiers, sommeliers, muletiers et tous

autres, auxquels à tous (plorans et se jettans à ses genoux) il parla

humainement, recommandant ores cestuy-cy, ores cestuy-là, à M.

d'Arras, pour les récompenser selon leurs mérites, donnant à l'un un

cheval, à l'autre un mullet, à l'autre un lévrier ou un accoustrement

complet des siens, jusques à un pauvre fauconnier, chassieux, bossu,

mal vestu, qui ne sçavoit approcher de son maistre pour luy dire

adieu, comme les autres de la maison avoient faict, pour estre mal en

ordre, fut aperçeu par le comte, dernier les autres, plorer chaudement

le trespas de son bon maistre et fut appelé pour venir à luy: ce que

fit le faulconnier, lequel son maistre consola; et si l'interrogea

particulièrement comme se portoient tels et tels oiseaux qu'il

nourrissoit, puis, tournant sa face vers l'évesque d'Arras, luy dict:

Mon frère, je vous recommande ce mien fauconnier; je vous prie de

mettre sur mon testament que j'entends qu'il ayt sa vie en ma maison

tant qu'il vivra. Hélas! le petit bonhomme m'a bien servy, comme aussy

il avoit faict service à feu mon père, et a esté mal récompensé. Tous

les assistans, voyans un si familier devis d'un si grand seigneur à un

si petit malotru, se mirent à plorer de compassion. Puis, ayant dict

adieu à tous ses officiers et serviteurs et leur avoir touché en la

main, il demanda à boire en ce godet riche où il faisoit ses grands

carroux avec les couronnels quand il estoit en ses bonnes; et de faict

voulut boire à la santé de l'Empereur son maistre. Fit lors une belle

harangue de sa vie et des honneurs qu'il avoit receus de son maistre,

rendit le collier de la toison au comte d'Aremberg pour le rendre à

l'Empereur, beut le vin de l'estrier et de la mort, soutenu soubs les

bras par deux gentilshommes, remercia fort l'Empereur, disant, entre

autres choses, qu'il n'avoit jamais voulu boire en la bouteille des

princes protestans, ny volter face à son maistre, comme de ce faire il

en avoit esté fort sollicité; et plusieurs autres belles parolles,

dignes d'éternelle mémoire, furent dictes et proférées par ce bon et

brave capitaine. Finalement, sentant qu'il s'en alloit, il se hasta de

dire adieu à l'évesque d'Arras et au comte d'Aremberg, les remerciant

du vray office d'amy que tous deux luy avoient faict à l'article de la

mort, pour l'avoir assisté en ceste dernière catastrophe de sa vie. Il

dict adieu de mesme à tous ces braves capitaines et gentilshommes qui

là estoient. Puis, tournant la teste, apercevant M. Vesalius,

l'embrassa et le remercia de son advertissement. Finalement, dict:

Portez-moi sur le lict, où il ne fut pas plus tost posé, qu'il mourut

entre les bras de ceux qui le couchoient. Ainsy, superbement vestu et

armé, mourut ce grand cavalier flamand: mort de grand capitaine qui,

certes, mérite d'estre posée à la veue des princes, roys et

gouverneurs de province, pour leur servir de patron de bravement et

royallement mourir.»

[1] Maximilien d'Egmont, comte de Bueren, mourut au mois de

décembre 1548.

Charles-Quint avait pendant longtemps espéré qu'il lui serait donné

d'affermir les destinées de l'Europe par l'unité religieuse et

politique. Lorsqu'au récit de la mort de ses vieux capitaines ou des

revers subis par des capitaines plus jeunes, il abaissa autour de lui

ses regards, si longtemps perdus dans les nuages d'un trop vaste

horizon, il sentit que le sol s'ébranlait sous ses pas. Après avoir

rêvé qu'il guiderait l'Europe dans la voie tracée par son génie, il

lui était réservé de trembler pour ses propres Etats menacés

d'échapper après lui, à sa postérité. On le vit alors se séparer, non

sans une douleur profonde, de la grande tâche qu'il avait abordée,

plein de confiance dans l'avenir, pour s'occuper du soin étroit et

urgent d'assurer la transmission de son héritage à son fils Philippe.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 5 / 29 段