vers midi au Gravesteen. Il déclare que la réponse qu'il a adressée à
la reine de Hongrie, était conforme aux instructions des échevins des
deux bancs. Après l'avoir soumis deux fois à la torture, on obtient de
lui cet unique aveu qu'il avait un jour déposé à l'hôtel des échevins,
pour qu'elle servît aux serruriers de modèle pour faire une autre
clef, celle _du secret_ des priviléges qui lui était confiée. Le 26
août, Liévin Pym est de nouveau soumis à la torture: sa fermeté reste
inébranlable, et le grand bailli François Vander Gracht demande, en
alléguant le grand âge et les infirmités de l'ancien doyen des
métiers, qu'il soit reconduit dans la prison de la ville pour être
jugé par les magistrats.
Cependant les métiers restent assemblés. Ils ne voient qu'un sortilége
dans le courage que Liévin Pym a montré; c'est peu qu'ils aient déjà
exigé qu'on le rasât, afin de retrouver plus aisément le sceau
mystérieux des sorcières et des nécromanciens; ils arrêtent un homme
et une femme qu'ils accusent d'avoir exercé sur lui une influence
magique. Enfin, le 28 août, ils obtiennent des échevins de la keure,
intimidés par leurs menaces, la condamnation de Liévin Pym, et le même
jour celui-ci est porté sur un fauteuil, comme le sire d'Humbercourt,
sous la hache du bourreau: c'est au pied de cet échafaud que les
membres des métiers jurent de nouveau de ne point se séparer tant que
le _calfvel_ de 1515 n'aura point été révoqué, serment prononcé sous
de tristes auspices, qui ne présageait que la mort à ceux qui
invoquaient la mort à témoin de leurs fureurs.
Tandis que les bourgeois se séparaient avec effroi d'une résistance
qui cessait d'être légitime dès qu'elle ne s'appuyait plus sur leurs
priviléges, les métiers s'engageaient de plus en plus dans cette voie
sanglante, où l'anarchie est invinciblement poussée vers l'abîme par
les passions mêmes qui sont son élément et sa vie. Non-seulement ils
demandaient que l'on chargeât de chaînes les magistrats qui avaient
adhéré au _calfvel_ de 1515; ils voulaient également que l'on
supprimât un autre _calfvel_, celui de 1531, qui réglait les
attributions du conseil de Flandre. Le 2 septembre 1539, le cloître
des Jacobins, où devait s'assembler la collace, est envahi par quatre
ou cinq cents de ces obscurs disciples des théories à demi politiques
et à demi religieuses, qui s'appuyaient sur la Bible pour combattre à
la fois l'État et l'Église, le prince et le prêtre, ces deux colonnes
de la vieille société qu'ils condamnaient. «Nous voulons,
répètent-ils, que l'on annule les deux _calfvel_ et le traité de
Cadzand, que l'on juge tous ceux qui y ont adhéré, qu'on approfondisse
les fossés de la ville, que le guet veille désormais sur les
remparts.» En vain le grand bailli, François Vander Gracht, leur
représenta-t-il qu'il ne pouvait, sans mériter le dernier supplice,
consentir à la révocation d'actes qui émanaient de l'Empereur: ils ne
voulurent rien entendre, et il fallut que les trois pensionnaires élus
par les bourgeois, les tisserands et les petits métiers, leur
livrassent le _calfvel_ de 1515. Les uns le déchirèrent et le jetèrent
dans la boue, les autres en recueillirent les lambeaux pour les porter
orgueilleusement à leurs chapeaux, comme leurs pères s'étaient parés,
en 1467, des débris de l'aubette des commis de la gabelle.
La reine de Hongrie avait inutilement cherché à sauver Liévin Pym en
lui adressant une déclaration justificative, dont il n'avait pas même
osé faire usage; elle crut prudent de surseoir à la levée de l'impôt,
mais elle donna aussi des ordres pour que l'on gardât avec soin les
forteresses les plus voisines de Gand, et elle exposa en même temps,
dans une lettre adressée aux trois autres membres de Flandre, les
nombreux attentats qu'elle reprochait aux Gantois.
Les Gantois venaient d'arrêter Guillaume de Waele, garde des chartes
de Flandre, et trois échevins de 1515, Jean de Wyckhuuse, Gilles
Stalins et Jean De Vettere, ainsi qu'un ancien échevin de la keure,
qui fuyait déguisé en femme: puis on les vit demander la révocation de
tous les magistrats de la keure sans exception. Ils se montraient si
orgueilleux qu'ils refusaient de payer les droits de tonlieu établis
sur l'Escaut, se prétendant citoyens d'une ville libre; ils
maintenaient, d'ailleurs, que, selon leurs priviléges, ils avaient le
droit, après six semaines de délibérations stériles dans la salle de
la collace, de convoquer la _wapening_ sur la place du marché. On
s'attendait même à voir reparaître les chaperons blancs. Adolphe de
Beveren et Lambert de Briarde, que Marie de Hongrie avait envoyés à
Gand, lui mandèrent que leurs vies étaient en danger s'ils
n'autorisaient pas le renouvellement immédiat de la _keure_, et le
grand bailli François Van der Gracht lui adressa également une lettre
qui signalait la même gravité dans la situation des choses: «Madame,
je supplie très-humblement Vostre Majesté estre record que par
diverses lettres m'avez escrit de point avoir intention de modérer ce
trouble que en toute douceur: ce seroit petit inconvénient d'espandre
mon sang au service de l'Empereur et de Vostre Majesté, mais par
dessus cela voir la desconfiture de tant de gens de bien, la
démolition d'une si notable ville, la destruction de tous ces pays, il
me semble que Vostre Hauteur en seroit grandement diminuée.» La reine
hésitait encore. Les messages devenaient de plus en plus pressants;
mais elle ne céda qu'après avoir fait rédiger une protestation par
laquelle elle déclarait ne donner qu'un consentement forcé et motivé
par le salut de ses serviteurs, et en écrivant au-dessous de la
commission de renouvellement des échevins: «Par force et pour éviter
plus grand mal, ay consenti cette commission. MARIE.»
Le renouvellement de la _keure_ avait été un succès pour les
mécontents, mais il est rare que les succès calment et modèrent ceux
qui les obtiennent. On racontait tantôt que Charles-Quint avait rendu
le dernier soupir, tantôt qu'il était porté à donner raison à ses
concitoyens dans leur lutte contre la reine de Hongrie. Les souvenirs
des temps glorieux qui avaient précédé le honteux traité de 1453,
habilement exploités pour exciter de plus en plus l'effervescence
populaire, portaient surtout les esprits à des rêves de grandeur et de
prospérité que le passé ne devait point léguer à l'avenir.
Quelques-uns, plus imprudents ou plus impatients, eussent voulu
recommencer une guerre qui avait été si fatale à leurs pères: leurs
vœux semblèrent exaucés lorsqu'on apprit que les sires d'Escornay et
de Lalaing s'étaient enfermés dans la citadelle d'Audenarde et qu'une
troupe de paysans, commandée par Yvain de Vaernewyck, assiégeait le
château de Gavre.
Le 11 octobre 1539, la collace décide que le payement des impôts sera
suspendu jusqu'à ce que la reine de Hongrie ait livré les magistrats
fugitifs, que les élections des doyens des métiers auront lieu
conformément aux anciens usages, que l'on chassera les hommes d'armes
du plat pays en sonnant le tocsin dans toutes les campagnes, que l'on
écrira aux magistrats de Bruges, d'Ypres, d'Audenarde, de Courtray et
d'Alost pour qu'ils ne leur permettent point de se réunir contre les
Gantois. Six jours après, le grand bailli, François Van der Gracht,
s'enfuit de Gand, «accoustré en guise de serviteur.»
Le mouvement insurrectionnel avait atteint son point culminant: nous
touchons à la période où il cédera à la régression la plus énergique
et la plus sévère, répression qu'excusent à peine deux années d'une
patience et d'une longanimité mises à toute épreuve.
Le 30 octobre, un envoyé de Charles-Quint, muni de pouvoirs fort
étendus, arrive à Gand: c'est Adrien de Croy, comte du Rœulx. Le
lendemain, «il remonstra aux bourgeois le grand dangier ouquel ils se
mettoient, que pour le présent l'Empereur estoit le plus puissant et
bien fortuné prince de toute la chrestienté, et que jamais ils
n'avoient eu ung tel conte ayant la puissance et noblesse de luy,
lequel ils devoient partant bien aymer, et meismes plus que nuls de
ses autres subjects, en tant qu'il estoit natif de la ville de Gand,
et pour ces causes et autres devroient estre des plus obéissans, et
meismes que, si aucuns autres de sesdits subjects se vouloient
eslever à l'encontre de sadite Maigesté, qu'ils devroient estre ceulx
qui de tous leurs pouvoirs devroient soustenir icelle, et meismement
pour ce que l'Empereur estoit le premier conte de Flandres qui se
povoit intituler conte, prince et seigneur souverain du pays de
Flandres, laquelle souveraineté Sa Maigesté avoit conquise à
l'encontre du roy de Franche, par la prinse que son armée fist dudit
roy, nommé Franchoys premier de ce nom, à la journée devant Pavye, ce
qui a esté et est ung grant bien et honneur pour lesdits de Gand, et
conséquemment pour tout ledit pays et conté de Flandres, de quoy sera
mémoire à tousjours, et partant le devroient aymer souverainement
par-dessus tous autres ses subjects... Aussy leur mist en mémoire
comment ils devoient avoir souvenance que leurs prédécesseurs avoient
esté sy griefvement pugnis d'avoir rebellé à l'encontre de leurs
contes par cy-devant, lesquels n'estoient en riens à rapporter à la
puissance de leur conte présent, et sy devoient aussy avoir mémoire
des deux journées de bataille qui furent, la première à Rosebecke et
la seconde à Gavre, lesquelles deux batailles lesdit Ganthois eurent à
l'encontre de leurs contes, et y furent occis, de la partie desdits
Ganthois, plus de trente à quarante mil hommes, et bien peu de la
partie desdits contes de Flandre, par quoy est bien démonstré que les
mauvais rebelles et désobéissans subgects n'ont jamais droit de
victoire à l'encontre de leurs bons princes.»
Adrien de Croy ne fut pas écouté: les Gantois ne s'agitèrent que plus
violemment en sentant vibrer dans leur âme cette triste évocation de
la mémoire de leurs aïeux morts pour leur liberté; mais combien les
temps n'étaient-ils point changés! et qu'il y avait loin des
mémorables assemblées où Nicolas Bruggheman annonçait la croisade, aux
sombres conciliabules où les disciples de Luther prêchaient la
destruction de l'autel et du temple! Quel lien politique ou religieux
pouvaient invoquer les _creesers_ de 1539 pour se croire les
dépositaires des immortelles traditions des pieux et héroïques
_clauwaerts_ du quatorzième siècle?
Le 3 novembre 1539, la cloche du travail cessa de sonner; toutes les
maisons, tous les ateliers, toutes les boutiques se fermèrent, et les
bourgeois se réunirent au couvent des frères prêcheurs pour se
défendre contre les attaques insensées des _creesers_, auxquels on
attribuait on ne sait quel horrible projet de saccager et de piller
toute la ville. Bien que rien ne vint justifier ces craintes,
l'inquiétude était générale et profonde. Telle était la situation de
Gand au moment où l'on attendait la décision que prendrait l'Empereur.
Charles-Quint avait compris toute l'importance de la sédition des
Gantois, qui comptaient sur l'appui des mécontents d'Allemagne et qui,
tôt ou tard, pouvaient espérer celui du roi de France. Une plus longue
absence devait, en lui enlevant le pays qui était son berceau et le
patrimoine de ses ancêtres, briser le nœud qui retenait dans la même
main tant d'États différents de mœurs et d'intérêts. La route du Rhin
était trop longue; les tempêtes de l'hiver, qui n'était plus éloigné,
ne permettaient point de songer à celle de l'Océan. «C'est en
traversant la France que je me rendrai en Flandre,» dit-il à ses
conseillers, et quelque vives que fussent leurs représentations, il
quitta la Castille pour se diriger vers les Pyrénées.
François Ier avait lui-même engagé Charles-Quint à prendre la voie la
plus courte et la plus favorable; il lui avait offert ses fils comme
otages, afin de garantir la sincérité de ses intentions; mais
Charles-Quint les avait refusés, croyant que dès qu'il se reposait
dans la loyauté du roi de France, la confiance qu'il lui témoignait,
devait être complète et entière.
L'harmonie politique qui régnait entre Charles et François Ier,
paraissait solidement affermie. «J'aime tant le roy mon frère, disait
Charles-Quint, et me sens ai fort obligé à luy du bon recueil qu'il me
faict, du bon visage qu'il me porte et du bon traict qu'il m'a fait de
n'avoir entendu à ces marauts de Gand, que jamais plus je ne
retourneray à lui faire la guerre; et désormais il faut que nous
demeurions perpétuellement bons amis et frères.» Il ajoutait qu'il
souhaitait cette paix pour repousser les Turcs et les Algériens de
nouveau hostiles, et pour apaiser en Allemagne les troubles religieux.
En ce moment, d'importantes négociations étaient entamées entre les
deux monarques. Elles étaient relatives à l'abandon définitif de leurs
prétentions mutuelles qu'ils eussent abdiquées au profit du duc
d'Orléans, second fils du roi de France, appelé à épouser une fille de
Charles-Quint.
L'historien espagnol Sandoval fait adresser ce discours par
Charles-Quint au connétable de Montmorency:
«De deux filles que j'ai, je veux donner l'aînée au duc d'Orléans et
lui donner, avec elle, les États de Flandre avec le titre et le nom de
roi, si bien que le roi François aura de cette sorte deux fils, tous
deux rois, si voisins et si limitrophes, qu'ils pourront se voir tous
les jours et communiquer ensemble, comme vrais et bons frères. Et
comme nous sommes tous mortels, il pourrait arriver, ce que Dieu ne
veuille pas permettre, que le dauphin, son fils aîné, vînt à mourir,
et qu'aussi le prince don Philippe, mon fils, vînt à manquer, et alors
le duc d'Orléans et ma fille deviendraient les plus grands seigneurs
du monde, car ils seraient rois d'Espagne, de France et de Flandre et
de tous mes autres royaumes et seigneuries, de manière qu'on peut dire
que je donne pour dot un royaume considérable, qui est celui de
Flandre, et une espérance très-grande et assez bien fondée de parvenir
à d'autres royaumes encore plus puissants.»
Martie du Bellay accuse injustement Charles-Quint d'avoir manqué à sa
promesse. Le connétable de Montmorency engagea, plus que personne,
François Ier à ne pas l'accepter: «Comme sage et bien advisé, il
remonstra au roy, dit Brantôme, que deux frères si grands, si
puissants et si près les uns des autres et fort chatouilleux, se
pourroient un jour entrer en picque, se faire la guerre et se deffaire
les uns les autres, et qu'il ne falloit pas les approcher de si près,
mais les reculer au loin vers Milan, qui ne seroient si voisins et
hors de toutes commodités à ne se rien demander.»
L'ambition de la France devait, pendant trois siècles, s'égarer au
delà des Alpes. Il semblait que l'honneur de ses armes s'opposât à ce
qu'on laissât reposer à l'ombre des bannières étrangères tous ces
héros morts aux journées de Pavie, de Novarre, de Ravenne et de
Cérisoles.
Le 1er janvier 1539 (v. st.), Charles-Quint entra à Paris par la porte
Saint-Antoine où l'on avait écrit ces deux vers:
Ouvre, Paris, ouvre tes haultes portes:
Entrer y veult le plus grant des crestiens.
On voyait ailleurs les armes impériales et royales «liées ensemble par
cordons et nœuds d'amour.» Les échevins de Paris offrirent à
Charles-Quint un Hercule d'argent doré, allusion ingénieuse à sa
devise. Hercule avait écrit sur les rivages de la Lusitanie, au pied
de l'immobile colonne de Gades: _Nec plus ultra_. Charles-Quint, roi
de cette même contrée baignée par des mers dont ses vaisseaux avaient
dévoilé les trésors et les mystères, avait le droit de répéter: _Plus
oultre_. Enfin, le 7 janvier l'Empereur quitta Paris, et quatorze
jours après, il s'arrêta à Valenciennes, où l'attendait la reine de
Hongrie.
L'on persistait à Gand à croire Charles-Quint retenu en Espagne par
ses guerres contre les Turcs et les corsaires des États barbaresques,
lorsqu'on y apprit tout à coup, avec une stupeur profonde, qu'il était
arrivé aux frontières des Pays-Bas, après avoir confirmé l'alliance
qui l'unissait au roi de France. La crainte de sa colère que les
bourgeois et les gens des métiers avaient successivement bravée, les
uns en favorisant le commencement de la rébellion, les autres en la
poussant aux dernières limites, se présentait à tous les esprits, et
il semblait qu'en se révélant si inopinément elle parût plus
redoutable. Une députation, composée de Josse Uutenhove, de Charles de
Gruutere, de Nicolas Triest, de Louis Bette et de quelques délégués
des métiers, s'était dirigée vers Valenciennes; mais on leur enjoignit
de ne pas aller plus loin que Saint-Amand, afin d'y attendre les
ordres de l'Empereur. «Le temps commenchoit à venir que on ne les
voulloit plus complaire: de quoy ils furent mal contents et
murmuroient entre eulx que on leur devoit incontinent donner bonne
audience, pour ce qu'ils estoient les seigneurs et députés de ceulx de
Gand, et cuydoient que l'Empereur se contenteroit bien d'eulx et de
leurs excuses, et leur sembloit que le comte de Flandres ne pouvoit
riens lever oudit pays sans leur consentement.» Il était aisé de
comprendre pourquoi Saint-Amand avait été assigné comme résidence
momentanée aux députés gantois. «La cause pour qu'il fut défendu aux
Ganthois de non venir jusques en ladicte ville de Valenchiennes,
c'estoit pour ce que les princes et seigneurs de Franche estoient
encoires en ladicte ville et qu'il n'estoit besoing que les
estrangiers sceussent au vray les affaires d'iceulx de Gand, combien
qu'ils en sçavoient assez, car on n'avoit parlé plus de demy
auparavant par tout le pays d'autre chose que d'eulx.»
Le 25 janvier, les députés de Gand sont appelés à Valenciennes et
reçus par l'Empereur, «lequel, après les avoir quelque peu oys, leur
imposa silence à leurs excuses et propositions longues et bien
prolixes, et leur dist, pour toute résolution, que à ces fins il
estoit venu en ses pays de pardechà en bonne diligence et au grand
travail et dangier de sa personne par temps d'yver, pour mettre et
donner bon ordre et pollice ès affaires de sa ville de Gand et y venir
faire les pugnitions et corrections des mésus commis: ce qu'il feroit
de telle sorte qu'il en seroit mémoire et que autres ses villes, pays
et subgects y prendroient exemple de non faire le semblable. Et autre
response ne sceurent avoir lesdits députés de Gand.»
Déjà les bandes d'hommes d'armes du duc d'Arschoot, du prince
d'Orange, des comtes d'Hoogstraeten et du Rœulx s'assemblaient à
Halle, à Malines, à Enghien, et le 14 février 1539 (v. st.),
Charles-Quint se présenta, à la tête de cette armée réunie à la hâte,
aux portes de Gand, qui étaient restées ouvertes, «et dura icelle
entrée plus de six heures sans le carroy et bagaiges, qui dura tout le
jour. Il y avoit à icelle entrée huit cens hommes d'armes desdites
ordonnances, qui sont pour le moings, y comprins les archiers, de
trois à quatre mil chevaux, et estoient tous en armes, la lanche au
poing, les picquenaires ayans la picque sur l'espaulle, les
hallebardiers ayans aussi leurs hallebardes, et les hacquebuttiers
ayans chascun en sa main la hacquebutte, laquelle gendarmerie estoit
toute preste et appareilliée d'entrer en combat. Et en telle
compaignie, puissance et estat entra en ville de Gand, de quoy les
habitants d'icelle furent bien fort esbahis et estonnés.»
Paul Jove raconte que lorsque Charles-Quint arriva aux portes de Gand,
on eût cru, à voir les impressions qui se produisaient sur son visage,
que la cité qui le recevait, n'était pas celle qui lui avait donné le
jour et qui avait nourri sa jeunesse, mais une cité ennemie et
détestée. Il ajoute que les Gantois se repentirent bientôt de ne pas
avoir fermé leurs portes et de ne pas avoir pris les armes pour se
défendre, car il eût été impossible de les soumettre ou de les réduire
par la force, puisque leur ville est si vaste qu'elle peut armer
aisément, par un mouvement inopiné, plus de quarante mille hommes.
Toutes les places et toutes les rues de Gand étaient occupées «par
bandes et compaignies de gendarmerie qui faisoient grand guet, tant de
jour comme de nuit,» et ce fut sous ces formidables auspices que l'on
procéda lentement à une enquête sur les causes et les progrès des
troubles qui avaient eu lieu. Après une longue attente, tantôt
assombrie par les inquiétudes, tantôt éclairée de quelques lueurs
d'espérances, tous les échevins furent mandés par l'Empereur «en l'une
des plus grandes chambres de sa court, laquelle estoit toute ample
ouverte,» et là, maître Baudouin Le Cocq, procureur général au grand
conseil de Malines, prononça un réquisitoire aussi long dans ses
prémisses que terrible dans ses conclusions. Il commença par combattre
les efforts qu'avaient faits les Gantois pour se justifier par les
principes du droit communal, et prétendit que le privilége du comte
Gui de Dampierre concernait les impôts qui atteindraient spécialement
et uniquement les habitants de Gand, que celui de Louis de Nevers ne
s'appliquait qu'à ceux qui auraient été illégalement établis, que la
charte de Marie de Bourgogne qu'ils invoquaient, n'avait aucune
autorité, puisqu'elle avait été obtenue par violence et même
formellement révoquée en 1485 et en 1515. Il représenta que si, au
grand regret de l'Empereur, les impôts avaient été si élevés, les
Gantois n'y avaient toutefois jamais contribué que selon leur
quote-part déterminée depuis longtemps. Puis abordant un autre ordre
d'idées, il raconta les outrages par lesquels les Gantois avaient
répondu aux propositions réitérées de l'Empereur et de la reine de
Hongrie, et exposa les nombreux méfaits par lesquels les Gantois
s'étaient rendus coupables du crime de lèse-majesté qui entraînait la
confiscation de leurs franchises, de leurs corps et de leurs biens.
La réponse des Gantois fut plus fière qu'on n'eût pu le prévoir. Ils
placèrent la source de toutes les émeutes «dans le petit et sobre
gouvernement qui avoit esté ès pays de pardechà durant son absence: au
moyen de quoy les biens et les revenus de la ville de Gand avoient
esté mal conduys et gouvernés, dont le commun peuple et les autres
avoient fort murmuré, disans qu'ils estoient mengiés et les biens de
ladite ville publiés par les gouverneurs d'icelle, lesquels n'avoient
aucun soin du bien de la chose publicque.» On les vit même maintenir,
en présence de l'Empereur, le droit qu'ils prétendaient posséder de ne
pas être liés en matière d'impôt par le vote des autres membres de
Flandre; mais leur justification ne fit que provoquer une plus
violente réplique du procureur général qui, par une exagération tout
opposée, ne trouva, dans la proposition que les Gantois avaient faite
à la reine de Hongrie de prendre les armes contre les Français, «que
le moyen de eulx rassembler en nombre pour après courre et pillier le
pays.» Quoi qu'il en fût, Charles-Quint avait résolu d'ajourner encore
pendant quelque temps sa sentence.
Le supplice des coupables devait précéder la condamnation de la cité,
moins criminelle qu'imprudente dans le développement de ses griefs,
dont mille passions factieuses exploitaient, à leur profit, la justice
et la légitimité. Le 17 mars 1539 (v. s.), sept habitants de Gand
furent décapités devant le Gravesteen, aux lieux mêmes où s'était
élevé l'échafaud de Liévin Pym. Les principaux étaient Simon Borluut,
«fils d'un riche bourgeois de l'ancienne bourgeoisie de la ville,» et
deux anciens grands doyens, Liévin Dherbe et Liévin Hebscap. L'auteur
de la _Relation anonyme des troubles de Gand_ ajoute: «Il n'y vint
guères de Gantois voir faire ladite exécution, qui se faisoit bien au
grand regret de la pluspart d'eulx. Combien qu'ils l'avoient bien
mérité et desservy, c'estoit une grande pitié de les voir ainsi morir
l'un après l'autre.» Parmi les accusés fugitifs ou frappés de peines
moins sévères se trouvaient: Yvain de Vaernewyck, Liévin Borluut,
François de Baronaige, représentants de la vieille liberté gantoise
restés fidèles à sa décadence et à ses malheurs, en même temps que
purs de tous les excès qui l'avaient compromise en la déshonorant.