que ses magistrats chargèrent, en 1495, d'autres députés de se rendre
à Lubeck pour essayer de rappeler les marchands osterlings.
Vingt-quatre ans plus tard, au moment même où ils envoyaient l'abbé
des Dunes exposer leur détresse en Espagne, ils adressaient les plus
vives instances à une flotte vénitienne, alors à l'ancre dans les
ports de l'Angleterre, afin qu'elle consentît à se diriger vers
l'Écluse. Les digues du Zwartegat avaient été rétablies en 1510, et
l'on venait de vérifier avec la sonde la profondeur des eaux du Zwyn
pour calmer les terreurs des pilotes étrangers.
Le commerce de la Flandre, menacé de se voir privé de ses relations
maritimes, tendait, sous Charles VIII et sous Louis XII, à se
rapprocher de la France. Machiavel dit à ce sujet: «La France n'a rien
à craindre de la part des dix-sept provinces des Pays-Bas, ce qui
vient de la froideur du climat et de sa stérilité en blés et en vins,
et comme on n'y recueille pas de quoi nourrir les habitants, ils sont
obligés de tirer leur subsistance de Bourgogne, de Picardie et
d'autres provinces de France. De plus, les habitants des Pays-Bas
subsistent par des manufactures et par des merceries qu'ils débitent
en France aux foires de Paris et de Lyon, car du côté de la mer ils
n'en trouveraient pas le débit. Ainsi, lorsque les Flamands seront
privés du commerce de la France, ils ne pourront débiter leurs
marchandises, ni avoir aisément de quoi subsister; ils n'auront donc
jamais de guerres avec la France que lorsqu'ils y seront forcés.» Il
ne faut plus s'étonner de ce que souffrit la Flandre pendant la longue
rivalité de Charles-Quint et de François Ier.
Cette malheureuse époque vit les marchands les plus riches s'éloigner
à jamais de la Flandre. Ce fut ainsi que les Fugger et les Velser, si
fameux en Allemagne par leur opulence, les Galteretti, de Florence,
les Bonvisi, de Lucques, les Spinola, de Gênes, se retirèrent
successivement à Anvers: il ne resta guère à Bruges que quelques
marchands espagnols.
Près de la vieille cité des dix-sept nations, languissaient, atteintes
comme elle par les coups de la fortune, ses deux filles du Zwyn et de
la Reye: l'Écluse, assise au fond de son golfe, rival longtemps
heureux du Rhin et de la Tamise; Damme, placée entre Bruges et
l'Ecluse comme une étape sur la route des caravanes commerciales du
moyen-âge. «Damme, la clef et la porte de la mer; Damme, qui ouvre ou
ferme aux Brugeois l'entrée de l'Océan; Damme, autrefois si peuplée et
si opulente, a vu fuir ses marchands et n'est plus qu'un village.»
Trois siècles se sont écoulés depuis que Meyer écrivait ces lignes. Si
le port de l'Écluse a disparu dans les sables, le port de Damme s'est
effacé au niveau des joncs des marais comme Venise descendra quelque
jour aussi dans ses lagunes.
Cette décadence de la Flandre paraissait aux historiens français une
révélation prophétique du déclin de la puissance si formidable et si
altière de Charles-Quint né dans l'une de ses villes et profondément
attaché à ses mœurs. Robert Gaguin, après avoir résumé les péripéties
que lui présentent les annales de la Flandre, si rapidement tombée du
faîte de la prospérité et de la grandeur, ne manque point d'ajouter:
«Grande leçon pour ceux qui, trop confiants dans l'éclat de leur
origine et de leur puissance, peuvent aussi devenir, par une chute
rapide, un enseignement pour la postérité.»
Il faut ajouter que l'absence de toute administration régulière
s'était fait sentir à la fin du quinzième siècle dans l'ordre
industriel aussi bien que dans l'ordre politique. Maximilien avait cru
affaiblir les grandes villes qu'il combattait, en méconnaissant leurs
priviléges, et la même préoccupation se fit remarquer dans quelques
actes du gouvernement de Charles-Quint. Cependant, lorsqu'on reconnut
que l'industrie ne présentait plus dans sa fabrication ni règles
incontestables qui déterminassent les droits réciproques des maîtres
et des ouvriers, ni garanties légales qui maintinssent vis-à-vis du
marchand la réputation méritée par une production longtemps
irréprochable, on s'efforça vainement de revenir en arrière: on
multiplia les ordonnances et les règlements, mais l'on ne parvint
point à rétablir la prospérité qui était due à l'ancienne organisation
des métiers intimement liée à la puissance politique des grandes
communes flamandes.
A Charles-Quint commence en Flandre la nouvelle draperie, c'est-à-dire
la draperie alimentée par les laines d'Espagne. Le duc Philippe de
Bourgogne, époux d'Isabelle de Portugal, avait déjà eu la même pensée
lorsque, dans une charte du 26 octobre 1464, il se plaignait que les
Anglais vendaient leurs laines si cher «qu'il en résultoit grant
dommaiges et inconvéniens pour les pays de Brabant et de Flandre qui
sont principalement fondés sur fait de draperie.» Charles-Quint, fils
d'une princesse espagnole, devait la réaliser. Lier la Flandre à
l'Espagne par les besoins de son industrie, était un acte habile au
point de vue politique.
L'industrie flamande continua à fabriquer quelques étoffes précieuses;
elle produisit encore quelques somptueuses tapisseries notamment
celles qu'admirait la cour de Charles VIII ou celles qui furent
offertes au pape par François Ier. Son activité se porta, toutefois,
principalement vers des étoffes d'un genre nouveau et d'un prix moins
élevé: pour les unes on appela des tisserands d'Armentières, pour
d'autres des ouvriers de Hondschoote.
A la même époque, afin que la Flandre restât sans cesse une terre
commerciale, s'élevait dans les campagnes l'industrie linière,
héritière de l'industrie des grandes villes qui se bornait aux étoffes
de laine. Liée intimement au sol qu'elle fertilisait, elle puisait
dans l'agriculture, et l'agriculture puisait en elle, un mutuel et
réciproque appui. Le même toit abritait la charrue et le métier du
cultivateur devenu tisserand. Pendant les longues veillées de l'hiver,
la moisson de l'été se métamorphosait, sous les mains qui l'avaient
recueillie, en trésors mercantiles: la femme même, assise à son rouet,
concourait, par son adresse, à assurer la paix et l'abondance dans le
foyer domestique. «La Flandre sera riche, disait Charles-Quint, tant
que l'on n'aura point coupé le pouce de ses fileuses.»
Si les relations du commerce extérieur s'éteignaient dans les villes
de la Flandre, si parfois dans ses campagnes mêmes un cri de guerre
semait la désolation, il faut aussi signaler, à certains intervalles,
une autre source de souffrances et de détresse: l'accroissement
progressif des impôts. Dès 1516, Érasme écrivait à Thomas Morus: «On
réclame du peuple des sommes énormes, et la demande a été agréée par
les grands et par les prélats, c'est-à-dire par ceux qui seuls ne
doivent rien donner, et toutes nos campagnes sont couvertes de
soldats. Trop infortuné pays! et toutefois combien ne serait-il point
heureux si ses villes pouvaient s'entendre entre elles!» En 1524, la
levée des impôts excita des troubles dans toutes les provinces des
Pays-Bas. Les biens du clergé n'en étaient plus exempts, et sa
résistance fut si vive en Flandre qu'une partie de ses domaines fut
saisie; ce qui fait dire, en 1529, à Érasme: «Les exactions
accablantes au delà de toute mesure sont devenues communes à tous, et
nous les supportons d'autant plus impatiemment que l'argent qu'elles
produisent, est porté en Allemagne et en Espagne.»
En 1536, la reine de Hongrie, sœur de Charles-Quint, qui avait
succédé à Marguerite d'Autriche dans le gouvernement des Pays-Bas,
avait obtenu une aide de quatre cent mille carolus d'or, dont le tiers
devait être payé par la Flandre. Bruges, Ypres et le Franc obéirent,
mais une vive opposition se manifesta à Gand.
Les désastres des guerres et des révolutions, qui avaient ruiné Bruges
en exilant les marchands étrangers, avaient exercé moins d'influence
sur la prospérité des Gantois, entretenue par l'activité intérieure du
travail de leurs métiers. Les documents contemporains reproduisent
encore le tableau que Froissart traçait au quatorzième siècle de la
puissance de Gand et de ses richesses. Ils la nomment tour à tour «une
ville fort belle, grande, puissante et ample, la plus belle et ample
ville de la crestienneté, une fort belle et triomphante ville, une
ville sans pair à cause des belles rivières qui y descendent de tous
quartiers, au moyen desquelles tous biens et marchandises y arrivent,
une ville qui n'estoit point une ville, mais ung pays, tant y avoit
maisons, églises, cloistres, chapelles, hospitaulx et autres beaux et
somptueux édifices.»
«Gand, dit un historien du seizième siècle, est à peu près la plus
grande ville de l'Europe. Ses habitants prétendent que le circuit de
ses remparts offre un développement de sept lieues. On raconte que
jadis sept rois l'assiégèrent pendant sept ans et ne purent s'en
emparer, et aujourd'hui encore, à côté de ses sept ponts de marbre,
construits sur l'Escaut, on remarque sept églises fondées par les sept
rois aux lieux mêmes ou s'élevèrent leurs camps. Une de ces églises,
celle de Saint-Michel, possède, dit-on, un si grand nombre de
paroissiens, que chaque année on y voit communier, aux fêtes de
Pâques, vingt-huit mille personnes.»
Un même sentiment de résistance dominait chez tous les habitants de
Gand. Les bourgeois, accablés de taxes, ne voulaient plus en accepter
de nouvelles; les tisserands et les petits métiers rappelaient les
anciens principes du droit communal sur l'obligation limitée de servir
le prince pendant un certain nombre de jours. Enfin, il fut résolu,
dans la collace du 14 avril 1537, «que si avant que l'Impérialle
Majesté leur seigneur naturel et prince natif avoit nécessairement
affaire des gens de guerre de son pays de Flandres contre le roy de
France son ennemy et pour la deffense de cestuy son pays, ils
présentoient à Sa Majesté volontaire assistance par gens d'iceluy
pays, selon l'ancien transport et ancienne coustume et les payer, et
autrement point.» Cette réponse fut portée à Bruxelles par les
échevins Régnier Van Huffel, Jacques Van Melle, Jean Vanden Eeckhaute
et le grand doyen Liévin Pym.
La reine de Hongrie, qui venait d'apprendre l'invasion d'une armée
française en Artois, crut devoir temporiser, de crainte d'exciter trop
profondément le mécontentement des Gantois. Elle leur demanda de
nouvelles explications, et ce fut pour satisfaire à ce désir que les
Gantois déclarèrent, dans la collace du 29 avril, «qu'ils entendoient
ce faire par le grand estandart et par gens du pays comme autrefois a
esté fait.» Cependant le comte du Rœulx avait déjà réussi à arrêter
l'armée française, et la reine de Hongrie n'hésita plus à ordonner
dans la châtellenie de Gand la levée de l'impôt qu'avait sanctionné le
vote de trois membres du pays de Flandre. Il fallut cette fois
recourir à des voies d'intimidation, mais les magistrats de Gand, qui
semblaient peu les redouter, s'adressèrent itérativement à la reine de
Hongrie pour protester contre les arrestations qui avaient eu lieu,
alléguant que, d'après les priviléges du pays, «l'accord de la plus
grande partie ne peult charger, ni obliger la moindre partie en la
contribution d'aulcunes aides, subventions ou impositions,» et que les
châtellenies, soumises à leur autorité, ne pouvaient être imposées
sans leur assentiment; ils prétendaient, en conséquence, que les
poursuites exercées étaient «notoirement (en parlant en toute
révérence) contre toute raison, droit, priviléges, anciennes coustumes
et libertés desdits de Gand, et en dehors de tout entendement
raisonnable.»--«Et comme ledit maistre Liévin, ajoute le _Discours des
troubles de Gand_, eust présenté ladite requeste et se fust retiré de
la chambre, il retourna demandant de dire encore un mot, disant en
tremblant avoir charge de ses maistres de déclarer que si la royne ne
vouloit accomplir le contenu en ladite requeste, qu'ils estoient
délibérés d'envoyer leurs députés vers l'Empereur, requérant que on ne
le print de male part.»
Une démarche faite par le sire de Herbaix au nom de Charles-Quint eût
pu apaiser les Gantois. Rien n'était plus propre à atteindre ce but
que le discours qu'il leur adressa: «Par espécial suis chargé de faire
ceste requeste à vous, messieurs de Gand, pour l'entière et totale
confidence qu'il a en vous pour autant qu'il n'est point seulement
vostre seigneur et prince naturel, mais est né et natif d'icelle, ce
qui communément et de nature engendre quelque affection et amour
espécial de l'ung à l'autre, et si depuis ung peu il porroit avoir
aucune chose mal entendue, Sa Majesté ne sçauroit avoir de vous
aultre ymagination sinon que ce ait esté par faute d'avoir bien
comprins l'ung l'autre.»
Les Gantois aimèrent mieux recourir aux trois autres membres pour
qu'ils les aidassent à soutenir leurs priviléges, et le 24 septembre
1537 les quatre membres de Flandre réclamèrent d'un commun accord,
près de la reine de Hongrie, la liberté de toutes les personnes qui
avaient été arrêtées. Dans ces conjonctures difficiles, la reine de
Hongrie proposa aux Gantois de soumettre leurs réclamations à la
décision du conseil privé ou à celle du grand conseil de Malines, ou
bien à celle de l'Empereur lui-même, en consentant à ce que pendant
cette procédure les prisonniers fussent provisoirement mis en liberté;
mais les magistrats de Gand désiraient qu'on reconnût leurs priviléges
et non point qu'on les discutât. En effet, les discuter c'était
supposer qu'ils étaient sujets à contestation et qu'il était loisible
de les interpréter et même de ne pas s'y conformer: ils ne répondirent
pas aux propositions de Marie de Hongrie. Enfin, le 2 décembre, voyant
que les prisonniers n'étaient point relâchés, ils portèrent de
nouvelles plaintes à la reine, qui répliqua qu'ils avaient laissé
s'écouler les délais de surséance qu'elle leur avait offerts pour
qu'il fût statué sur leurs réclamations. Peu de jours après, le 31
décembre, les magistrats de Gand rédigèrent par-devant notaire un acte
d'appel à l'Empereur.
Charles-Quint se trouvait à Barcelonne. Il répondit le 31 janvier à la
protestation des Gantois. Bien que dans sa lettre il soutienne la
conduite de sa sœur en ordonnant la levée immédiate des quatre cent
mille carolus, nonobstant tout appel, il leur permet d'exposer leurs
griefs au grand conseil de Malines, et l'on rencontre de nouveau dans
son manifeste quelques lignes où il rappelle les liens qui l'unissent
à sa patrie: «Toutefois avions tousjours eu cette opinion et espoir de
vous que, durant nostre absence, vous vous deviez plus employer à nous
aider, assister et servir que nuls autres, à cause que sommes Gantois
et avons prins naissance en nostre ville de Gand... et quant à ce que
vous vous excusez sur la povreté du peuple, petite négociation et la
charge des précédentes aydes qui ont esté grandes, vous pouvez bien
considérer que les mêmes raisons militent aussy bien pour les trois
membres de Flandres et ceux de nostre pays de Brabant que pour vous,
lesquels, toutefois, considérans mieux valoir de deffendre les
frontières que laisser entrer les ennemis au pays, n'ont voulu
refuser à nous faire toute assistence en si urgente nécessité et
extrémité, comme aussy espérons que vous, les choses bien entendues,
faire ne vouldrez; et nous desplaist que les aydes ont esté si
grandes, veu que ce n'a esté pour nostre prouffict particulier, mais
seullement à cause des grandes affaires que avons eu pour garder et
maintenir nostre estat et réputation et pour le bien et utilité de nos
pays, repos, seureté et tranquillité de tous nos subjects.»
Charles-Quint croyait pouvoir calmer les Gantois par ces paroles,
aussi douces et conciliantes que celles que le sire de Herbaix avait
déjà fait entendre en son nom. Marie de Hongrie alla même jusqu'à
suspendre la levée des quatre cent mille carolus: rien ne devait
confirmer ces espérances.
Évidemment, il existait chez nos populations flamandes du seizième
siècle une tendance funeste à un abaissement moral, conséquence
inévitable de l'abaissement politique: «Les vieillards, écrivait
Meyer, prétendent que tout est changé dans les mœurs de notre nation,
et ils se plaignent qu'à des hommes simples, francs, loyaux,
courageux, robustes et d'une haute stature a succédé une génération
corrompue par le vice, l'oisiveté, l'ambition et l'orgueil. Les
désordres se sont multipliés, la piété du clergé s'est refroidie.
Autrefois il suffisait de l'arbitrage de quelques hommes sages pour
éteindre de rares discussions soulevées par des achats et des ventes
qui se faisaient souvent sans témoins: aujourd'hui, chacun recourt à
des actes écrits, de crainte de rencontrer une mauvaise foi que ne
connurent jamais nos ancêtres.»
Rien ne prouve mieux le relâchement qui régnait dans le lien social
que le penchant des esprits à rompre le lien religieux consacré par le
culte des générations qu'il unissait entre elles dans une pieuse
communauté de traditions et de souvenirs. Les doctrines des luthériens
s'étaient rapidement introduites dans les Pays-Bas, surtout dans les
cités commerciales et industrielles où affluaient un grand nombre
d'étrangers. Dès 1522, un an après la diète de Worms, elles avaient
fait de grands progrès à Anvers; Charles-Quint y fit même brûler, en
sa présence, les livres de Martin Luther, qui y avaient été envoyés
d'Allemagne, et deux moines augustins de cette ville, convaincus de
les avoir propagés, furent punis du dernier supplice à Bruxelles: ce
qui fit dire à Luther, dans une lettre adressée aux chrétiens de la
Hollande, du Brabant et de la Flandre: «Dieu soit loué de nous avoir
donné de vrais saints et de vrais martyrs! Nos frères d'Allemagne
n'ont pas encore été jugés dignes de consommer un si glorieux
sacrifice!» Luther se montra toutefois moins admirateur du zèle des
catéchumènes d'Anvers quand il apprit que presque tous s'étaient
attachés à la secte des anabaptistes. «Nous avons ici, écrivait-il le
27 mars 1525, une nouvelle espèce de prophètes: ils sont venus
d'Anvers et prétendent que l'Esprit Saint n'est autre chose que la
raison naturelle.»
Les doctrines de la réforme s'étaient également bientôt répandues à
Gand: malgré la publication de l'édit de Worms du 8 mai 1521, et des
édits successifs du 17 juillet 1526, du 14 octobre 1529, du 7 octobre
1531, du 10 juin 1535, du 17 février 1535 (v. st.), elles y avaient
pris un si grand développement qu'au mois de juin 1538 le président de
Flandre, Pierre Tayspil, annonça à Marie de Hongrie l'existence d'une
petite communauté de luthériens et d'anabaptistes aux portes mêmes de
Gand. L'année suivante ces doctrines se mêlèrent aux mystères que
représentaient publiquement, selon un ancien usage, les _povres de
sens_, de Furnes, les compagnons du Saint-Esprit, de Bruges, de
l'Alpha et Oméga, d'Ypres, de la Fleur de Lis, de Dixmude, et d'autres
membres des innombrables sociétés de rhétorique alors établies dans
les Pays-Bas.
«Plusieurs lieux pour le temps de lors estoient assez enclins à toutes
séditions, commotions et hérésies, et les intentions et désirs de tels
et semblables n'estoient que à pillier églises, gens nobles et autres
riches, et avec eux plusieurs estrangers se y feussent boutés aians
tous les mesmes voullentés et qui ne demandoient que ung tel temps
troublé, et lesquels tenoient la secte luthérienne qui régnoit lors
par toute la crestienté, qui aussy ne demandoient sinon faire toutes
choses communes et entre autres points hérétiques qu'ils soutenoient,
c'en estoit l'un... Toute la fin de leur commotion tendoit de faire
les riches devenir povres et les povres devenir riches, et en effect,
tous biens communs, ce qui estoit l'oppinion de plusieurs
luthériens.., et quand les povres rencontroient les riches, en allant
leur chemin par les rues, ils leur disoient par grant envye: Passez
oultre! le temps viendra de brief que possesserons vos richesses à
nostre tour, car vous les avez assez possessées et vous possesserez
nos povretés à vos tours; si sçaurez que c'est d'icelles, et nous
sçaurons que c'est de vos richesses, et porterons vos belles robes et
tous porterez les nostres, qui sont bien laides et de petite valleur.»
Cette secte portait à Gand le nom de _creesers_, qu'on n'a pas mieux
réussi à expliquer que celui des Huguenots.
On connaît, d'ailleurs, les projets politiques des _creesers_. «Toute
leur affaire tendoit, porte la relation que nous venons de citer, de
faire d'icelle ville de Gand une ville de commune et non subjecte à
nul prince, ni seigneur, fors à elle-mesme, comme il y en a plusieurs
en Allemagne et en Ytalie.»
François Ier avait soutenu les villes protestantes d'Allemagne. Les
_creesers_ espéraient trouver en lui le même appui. Au mois d'octobre
1538, Marie de Hongrie défend aux Gantois d'envoyer des députés au roi
de France. Ils feignent d'obéir, mais un de leurs émissaires, Lupart
Grenu, de Tournay, se rend à Fontainebleau, où le roi de France refuse
de l'écouter, parce qu'en ce moment il ajoute plus de prix à
l'alliance de Charles-Quint qu'au renouvellement des hostilités,
quelque favorable qu'il puisse paraître. «Les Gantois, écrit Martin de
Bellay, pour mieulx se fortifier et venir à l'effect de leur
entreprise, envoyèrent secrètement devers le roy lui offrir de se
mettre entre ses mains, comme leur souverain seigneur, et luy
offrirent pareillement de faire faire le semblable aux bonnes villes
de Flandres: chose que le roy refusa pour n'estre infracteur de foy
envers l'Empereur, attendu a trêve jurée entre eux depuis deux ans.»
(Juillet 1539). Nouvelles remontrances des Gantois. La collace du 8
juillet demande «que l'on deffende les bourgeois et adhérités de cette
ville et chastellenie, touchant l'exécution commencée.» L'agitation
s'accroît. Le 17 août, les métiers refusent de procéder à l'élection
de leurs doyens tant que les prisonniers n'auront point été délivrés.
Ils accusent les députés, chargés l'année précédente de porter leurs
réclamations à la reine de Hongrie, de ne pas s'être acquittés
fidèlement de leur mission. Liévin Borluut les encourage dans leur
résistance en leur rapportant que, selon une tradition qui s'était
perpétuée dans sa maison, il était arrivé à un comte de Flandre de
perdre son comté en jouant aux dés avec un comte de Hollande, mais
qu'un de ses ancêtres avait réussi à persuader aux bourgeois de Gand
de le lui racheter, et qu'ils avaient dès lors obtenu de ne pouvoir
jamais être soumis à des taxes malgré leur volonté. Liévin Borluut se
trompait: ses aïeux n'avaient conservé à la Flandre son indépendance
et sa liberté que sur le champ de bataille de Courtray, mais le peuple
n'en croyait pas moins à l'exactitude de son récit.
Le 19 août, on arrête à Gand Liévin Pym et Jean Van Waesberghe.
Regnier Van Huffel fuit à Bruxelles. Quatre députés de Gand l'y
suivent et l'y font arrêter, mais il se place sous la protection des
lois du Brabant.
Dans la collace du 22 août, on insiste pour que l'on interroge les
anciens échevins sur les actes de leur administration, sur leur
réponse à Marie, et sur la disparition du privilége mentionné par
Liévin Borluut, que l'on ne retrouve plus. Il faut, s'écrie-t-on de
toutes parts, qu'il soit défendu de faire sortir du blé de la ville,
qu'on approfondisse les fossés qui la protégent, qu'on réunisse son
artillerie, qu'on arbore publiquement son étendard, qu'on remette la
charte de _l'achapt de Flandres_ indiquée par Liévin Borluut; il faut
que les bourgeois adhérités dans la ville ne puissent plus se
présenter dans les collaces comme membres des métiers; il faut, de
plus, que l'on casse le _calfvel_ de 1515, par lequel Charles-Quint a
confirmé les conditions imposées par Maximilien aux Gantois dans le
traité de Cadzand.