une leçon destinée au duc de Bourgogne, aime mieux mourir que de
donner une parole, à moins qu'il ne soit résolu de la tenir à quelque
prix que ce puisse être. Rien n'est si honteux que de dire qu'on a
manqué de courage pour souffrir et qu'on s'est délivré en promettant
de mauvaise foi.»
Il faut rappeler les principales clauses du traité de Madrid, en
remarquant qu'il ne reproduisait que ce que Charles-Quint réclamait,
en 1521, aux conférences de Calais. François Ier restituait la
Bourgogne, dont Louis XI avait injustement dépouillé la duchesse
Marie, et c'était surtout pour satisfaire les justes griefs des
Flamands que cette clause avait été introduite dans le traité. «Bien
est vray que lesdits Flamens, dit un auteur français contemporain,
pensent bien avoir receu le temps propice pour faire la teste aux
François et prendre vengeance des injures qu'ils disent leur avoir
esté faictes par cy-devant par les roys très-chrestiens.»
De plus, Arras, Tournay, Mortagne et Saint-Amand étaient réunis à la
Flandre, et le roi de France renonçait à tout droit de rachat sur les
châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies; mais ce qui était plus
important et constituait en quelque sorte un vasselage vis-à-vis de
l'autorité impériale qui tendait à constituer l'unité politique,
c'était l'obligation imposée à François Ier de joindre ses vaisseaux à
la flotte que Charles-Quint se proposait d'armer contre les infidèles.
Le traité de Madrid ne fut jamais exécuté, et dès le 28 mars 1527 (v.
st.), le roi de France fit remettre à l'Empereur des lettres de défi
conçues dans les termes les plus violents. Le manifeste de
Charles-Quint, qui les réfutait, fut imprimé à Anvers, et par une rare
impartialité, la censure impériale permit d'y joindre les lettres
mêmes du roi de France comme une nouvelle preuve de sa déloyauté. «Le
roi de France, écrivait Charles-Quint, était, à juste titre, notre
prisonnier. Nous l'avons accueilli toutefois avec tant de générosité,
que l'on eût pu croire qu'il avait été non le vaincu, mais le
vainqueur à Pavie. Il était notre ennemi, et nous lui avons donné
notre sœur aînée, afin que désormais il fût notre frère. Loin de nous
faire restituer tout ce qui avait été usurpé sur nos prédécesseurs les
rois d'Espagne et les ducs de Bourgogne, nous nous sommes contenté de
réclamer ce qui touchait au soin de notre dignité et aux griefs si
anciens de nos sujets. Nous lui avons rendu le trône et la liberté,
aimant mieux sacrifier quelque chose de nos droits que de compromettre
le salut de la république chrétienne. En effet, il avait été convenu
entre nous que nous réunirions nos efforts contre les infidèles, mais
le roi de France s'est hâté d'oublier et nos bienfaits et les devoirs
de la religion et le soin de défendre les peuples chrétiens: il nous
poursuit de ses outrages. Quant à nous, nous ne lui opposerons que
notre courage, _maluimus ipsum virtute quam conviciis vincere_.»
Les circonstances étaient défavorables à Charles-Quint. Luther,
Zwingli, [OE]colompade agitent l'Allemagne. L'Italie, qui ne sut
jamais que flatter les ambitions envahissantes en rêvant des
libérateurs, court aux armes. En Angleterre, Henri VIII se prépare à
répudier la tante de Charles-Quint, afin d'épouser une jeune fille
d'une famille presque inconnue, qui descendait, dit-on, d'un vassal
des sires d'Avesnes. Anne Boleyn avait été attachée à Marguerite
d'Autriche et avait peut-être brillé, en 1513, aux fêtes de Tournay
avant que Marie d'Angleterre l'emmenât avec elle en France et lui
offrît le funeste exemple d'une cour où régnait la légèreté des
mœurs. Un regard d'Anne Boleyn a rendu impossible l'unité politique
de l'Europe et a compromis l'unité religieuse: Alice de Salisbury
n'avait du moins inspiré à Édouard III que des rêves de gloire.
Charles-Quint éleva la voix en faveur d'une princesse issue de la
maison royale d'Arragon. En 1528, ses énergiques réclamations semblent
allumer une guerre à laquelle la Flandre cherchera à rester étrangère,
en vertu de ses vieux principes de neutralité commerciale.
Thomas Morus écrivait au cardinal Wolsey:
«L'on a remis au roi une lettre de monsieur d'Ysselstein, à laquelle
ne paraît point étranger l'avis de madame Marguerite et de son
conseil. En effet, le porteur de cette lettre de créance exposa, de la
part de monsieur d'Ysselstein, que madame Marguerite et tous ses
conseillers étaient désolés de ce que la guerre était déclarée à
l'Empereur, et que l'on pouvait craindre la colère de Notre-Seigneur
contre les peuples chrétiens, si les plus grands princes renoncent si
aisément à l'espoir de la paix pour se combattre. Il ajouta que lors
même que la guerre aurait lieu entre l'Angleterre et l'Espagne, il
serait juste que l'Angleterre considérât l'amitié qu'elle a toujours
portée à la Flandre et aux Pays-Bas et qu'elle la conservât à un
peuple que rien n'affligerait plus que d'avoir le roi d'Angleterre
pour ennemi. Le roi a répondu qu'il n'avait pour but que de s'opposer
aux prétentions immodérées de l'Empereur de dominer sur toutes les
nations. Quant à ce qui touchait les Pays-Bas, il n'avait pas,
disait-il, oublié l'antique amitié qui les unissait à l'Angleterre,
comme il l'avait déjà montré par ses actes, et bien que la guerre eût
été déclarée, il s'était abstenu, à leur égard, de tout acte
hostile... Depuis, le roi m'a fait appeler et m'a chargé de vous
écrire que si les Pays-Bas étaient désolés de le compter pour ennemi,
il ne le serait pas moins d'être celui des Pays-Bas.»
Hume dit à ce sujet: «Les inconvénients de la guerre furent bientôt
sentis de part et d'autre. La défense faite aux Flamands d'acheter
des draps en Angleterre empêchait les marchands anglais de
s'approvisionner chez les fabricants, qui se virent eux-mêmes réduits
à congédier leurs ouvriers.» On ne tarda pas à conclure une
convention qui portait que les relations commerciales seraient
maintenues, même en temps de guerre.
Les démêlés relatifs aux projets de divorce de Henri VIII
contribuèrent à faire conclure, entre Charles-Quint et François Ier,
la paix des dames, signée à Cambray, le 5 août 1529, par Marguerite
d'Autriche et Louise de Savoie. Si l'Empereur renonce à la Bourgogne
et rend la liberté aux princes français prisonniers à Madrid,
moyennant une rançon de deux millions d'écus d'or, il sépare François
Ier de tous ses alliés, expulse les Français de l'Italie, cette terre
pour laquelle les Bayard et les Gaston de Nemours ont répandu leur
sang, et obtient une renonciation formelle à tout droit de suzeraineté
sur la Flandre et sur l'Artois.
Le roi de France déclarait de nouveau se désister de tout droit de
rachat sur les châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, qui se
trouvaient réunies à jamais à la Flandre, ainsi que le Tournésis et
les villes de Mortagne et de Saint-Amand.
(24 février 1529, v. st.). Le pape Clément VII sacre Charles-Quint
empereur à Bologne.
En 1530, Charles-Quint, imitant l'exemple de Charlemagne, qui avait
promulgué ses capitulaires ou livres carolins, publie la Caroline,
encore suivie aujourd'hui dans plusieurs pays de l'Allemagne.
En 1532, il chasse de Hongrie les armées de Soliman au moment même où
dans le nouveau monde Pizarre s'empare du Pérou.
Deux années (1533 à 1535) sont employées à la pacification de l'Italie
et de l'Allemagne.
(1535). Expédition de Charles-Quint en Afrique. Déjà il avait donné
l'île de Malte aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et envoyé la
flotte de Doria relever l'étendard de la croix sur le rivage de la
Grèce. Tandis que François Ier, indigne héritier du roi sanctifié par
les croisades, s'allie à Soliman et humilie les fleurs de lis devant
le Croissant, Charles-Quint, également issu de saint Louis et, de
plus, arrière-petit-fils de Gui de Dampierre, se souvient seul de ses
devoirs de prince chrétien. Guidé par la même pensée (la nécessité
d'affranchir la Méditerranée des excursions des pirates), il assemble
ses vaisseaux à Cagliari, ce vieux port des Pisans où saint Louis
avait réuni sa flotte. Le 21 juillet 1270, le roi de France arborait
sa bannière au pied des collines de Tunis; le 21 juillet 1535,
l'empereur Charles d'Autriche entrait à Tunis et vengeait sa mort.
Érasme, en apprenant ces victoires, appliquait à Charles-Quint ce vers
d'un ancien poète:
Secumque deos in prælia ducit.
Lorsque Charles-Quint entra à Rome l'année suivante, une inscription,
qui faisait allusion à ses triomphes en Afrique, fut placée sur un arc
de triomphe. On y lisait: «César, tu es dans la ville des Scipions.»
Cependant Charles-Quint, retenu loin de ses États héréditaires par des
expéditions lointaines, avait été frappé des dangers auxquels se
trouvaient sans cesse exposés les Pays-Bas, séparés du siége principal
de sa puissance. Pour y pourvoir, il songeait à former un royaume de
leurs fertiles provinces, désormais réunies par le lien d'une étroite
confédération. Sa volonté et son génie, les conquêtes mêmes qu'il
projetait, en eussent réglé les limites. «Il fut une fois en
résolution, dit Brantôme, de se faire roy de toute la Gaule belgique,
soubs laquelle l'on peut dire plus de trente-cinq grosses villes
très-fameuses, superbes et très-magnifiques comme: Louvain, Bruxelles,
Anvers, Tournay, Mons, Valenciennes, Bois-le-Duc, Gand, Bruges, Ypres,
Malines, Cambray, Arras, Lille, Liége, Namur, Utrecht, Amiens,
Boulogne, Saint-Quentin, Calais, Reims, Trèves, Metz, Nancy, Toul,
Verdun, Strasbourg, Mayence, Aix, Cologne, Clèves, Juliers et force
autres jusques à Rouen, dit l'histoire, et la pluspart de Paris, à
sçavoir celle du costé de la Seine, toutes lesquelles places sont
décorées de toutes dignités et titres impériaux, royaux, ducaux,
marquisats, contés et baronies, archevêchés et de tous autres honneurs
et degrés de prééminence. De plus, il y a plus de deux cents villes,
lesquelles, pour leurs qualités et facultés, ont priviléges de villes
murées, sans une infinité de beaux et grands villages qui paraissent
villes, ayant clochiers, avec un peuple infini et incroyable. Ce n'est
pas tout; car elle est embellie et enrichie de grosses rivières
navigables, comme le Rhin, la Meuse, la Seine, l'Escaut; puis de
très-grandes et belles forêts, comme les Ardennes, Charbonnière et
autres.»--«L'encloueure fut, ajoute Brantôme, en ce qu'il eut de
grandes guerres de tous costés et principalement contre ce grand roy
françois, lequel n'eust jamais permis qu'il fust venu régenter son
royaume aux portes de Paris. Quelque autre roy l'eust-il enduré?»
La vaillante défense des habitants de Marseille, le dévouement de la
noblesse de Picardie maintinrent, en 1536, l'intégrité du territoire
français. La glorieuse tâche des chevaliers et des hommes d'armes
était complète: elle rendra plus aisée celle qu'aborderont au seizième
siècle, comme au quatorzième, les chevaliers ès lois.
Le 15 janvier 1536 (v. st.), le roi de France se rend au parlement
avec le roi d'Écosse, le dauphin, les cardinaux de Lorraine et de
Bourbon, les ducs de Vendôme, d'Estouteville et de Guise, et un grand
nombre de seigneurs et de prélats. Dès que les avocats ont été
introduits, un huissier appelle la cause qui doit être plaidée, en ces
mots: «Plaise au roi nostre souverain seigneur donner audience à son
procureur général, demandeur en matière de commise et réversion de
fief, contre Charles d'Autriche, détenteur des comtés de Flandre et
d'Artois, et d'autres terres et seigneuries, défendeur en ladite
matière.» Alors, maître Jacques Cappel, premier avocat du roi au
parlement, s'agenouille humblement et prononce un long discours où il
invoque l'exemple de Philippe le Bel.
Le parlement se prête à cet étrange réquisitoire, quoiqu'en vertu du
traité même de Cambray le roi de France ait renoncé à tout droit de
suzeraineté. Un héraut se rend bientôt sur les frontières de Picardie
pour assigner Charles-Quint: dès que le délai qu'il a fixé, est
écoulé, un arrêt du parlement de Paris décide que Charles se trouve,
comme rebelle et contumace, privé de tous les avantages que lui a
attribués le traité du 5 août 1529, et la première conséquence de
cette déchéance est la confiscation des comtés de Flandre et d'Artois,
redevenus fiefs de la couronne.
Une armée française se hâte de recommencer la guerre, pour exécuter la
sentence du parlement pendant l'absence de Charles-Quint. Elle
s'empare tour à tour d'Hesdin, de Saint-Pol, de Lillers, de
Saint-Venant; mais quatre mille fantassins et six cents cavaliers
réunis à Merville, sous les ordres du comte du Rœulx, suffisent pour
arrêter cette menaçante invasion. Les Français se retirent vers
Doulens.
Au mois de juin 1537, le comte du Rœulx et le comte de Bueren
reprennent l'offensive. La ville de Saint-Pol est reconquise;
Montreuil capitule, et l'armée impériale, dans laquelle on compte huit
mille Flamands, met le siége devant Térouanne. Trêve de dix mois
signée à Bomy le 30 juillet 1537. Médiation du pape Paul III. Nouvelle
trêve de dix ans conclue le 23 décembre 1538.
Un gigantesque projet, conçu par le sieur de Castillon, ambassadeur de
France à Londres, s'attacha à cette trêve; elle était à peine signée
depuis sept jours, lorsqu'il proposa au connétable de Montmorency de
détrôner Henri VIII, devenu l'opprobre et le fléau de son royaume,
pour partager ensuite l'Angleterre entre François Ier et
Charles-Quint. «Le temps, écrivait-il, se présente de telle sorte
qu'on ne le peut désirer plus favorable. Butinez entre vous ce pays,
afin que l'un et l'autre ait sa commodité. Depuis la Thamise, c'est
une lisière cotoyant la Picardie, Normandie et Bretagne jusque devant
Brest, et plus outre garnie de beaux ports, qui est une chose autant
nécessaire à vostre royaume. En cette lisière est le pays de Galles et
de Cornouailles, naturels ennemis du reste de l'Angleterre et ayant
langage à part, qui est le nostre, car c'est Breton bretonnant.
L'autre costé de la Thamise cotoye pareillement pour l'Empereur,
Flandres, Hollande et Zélande, qui luy est semblable commodité.
Baillez au roi d'Escosse partie du nord qui est son ancien droit et
héritage. Ce faisant, chacun aura profit à cette entreprise.»
L'harmonie des deux princes n'était ni assez complète, ni assez
durable pour mener à bonne fin un si vaste projet. Il s'évanouit, et
il en reste à peine quelques traces dans l'histoire du seizième
siècle.
Tandis que les plus habiles négociateurs, essayant vainement de régler
la paix, ne parvenaient qu'à perpétuer la guerre, un pauvre
gentilhomme espagnol, nommé Ignace de Loyola, qui avait, à l'âge de
trente-sept ans, entrepris un cours complet d'études sérieuses à
l'université de Paris, arriva à Bruges pour y réclamer humblement des
marchands de sa nation quelques aumônes qui lui permissent de
poursuivre des travaux commencés avec un si grand zèle après une
jeunesse consacrée tout entière aux armes. Gonzale Aguillerez lui
donna l'hospitalité et le reçut en ami. Louis Vivès, l'illustre ami
d'Érasme et de Thomas Morus, aussi savant que le premier, aussi
courageux que le second dans sa résistance à Henri VIII, accueillit
également Ignace de Loyola comme un concitoyen animé d'une ardeur
toute semblable à la sienne pour la méditation des doctes traités
écrits par les Pères de l'Eglise, et, selon une tradition qui remonte
jusqu'à Ignace de Loyola lui-même, Louis Vivès dit un jour, en parlant
de sa piété, qu'il ne doutait point qu'il ne fût appelé à fonder une
société religieuse. Louis Vivès ne se trompait point, et lorsque
Ignace de Loyola eut fait approuver par le pape Paul III les règles de
l'institut de la _Compagnie de Jésus_, la Flandre eut la plus grande
part à son développement par l'appui qu'elle s'empressa de lui offrir.
«La Belgique, dit un ancien historien des jésuites, bien qu'elle ne
forme pas une grande partie du monde, n'est toutefois pas une de
celles où la Société de Jésus se développa avec le moins de succès. La
Belgique, célèbre à la fois par la guerre et par les arts de la paix,
n'étend pas seulement son influence sur ses habitants, mais sur tous
les peuples de l'Europe. Ce pays, vrai champ de Mars, fut une arène
ouverte à notre courage. Ce fut là que l'ordre se fit connaître et
qu'il se fortifia; ce fut là qu'il combattit noblement et qu'il
répandit son sang.»
Ainsi s'élevait, au sein de la société politique du seizième siècle,
si vacillante et si agitée, une nouvelle société religieuse fondée par
un pauvre gentilhomme qui n'était, dit Bourdaloue, qu'un inconnu et
qu'un mendiant, mais qui était appelé «à s'opposer à Luther, comme
jadis saint Augustin naissait en Afrique au même moment que Pélage en
Angleterre, et qui, malgré la sagesse des politiques, la passion des
intéressés, le zèle des uns et la malice des autres, ne s'était
proposé que de préparer à toutes les églises du monde des
missionnaires fervents, des prédicateurs évangéliques des hommes
dévoués à la croix et à la mort, des troupes entières de martyrs dont
il a été le père.»
La Flandre, restée silencieuse au milieu de ce bruit d'armes qui
remplissait toutes les régions de l'Europe, méritait d'être l'asile de
l'inspiration religieuse et des études graves et profondes. Il
semblait que la fortune, en éloignant d'elle l'éclat des grandeurs
humaines, ne lui en eût laissé que le deuil.
(1526). Isabelle, sœur de Charles-Quint, malheureuse épouse de
Christiern II, roi de Danemark, meurt à Zwinaerde. Les anciens comtes
de Flandre s'arrêtaient à Zwinaerde avant de prendre possession de
l'autorité héréditaire: Isabelle n'y attendait que les consolations de
Dieu pour la séparer de ses peines et de ses malheurs.
Quatre ans plus tard, Marguerite d'Autriche termine ses jours à
Malines, après avoir songé à se retirer aux Annonciades de Bruges,
comme l'atteste une lettre touchante adressée à la supérieure de ce
monastère: «Ma mère, ma mie, j'ai donné charge à ce porteur d'aller
vous dire de mes nouvelles et ma bonne disposition depuis aucuns
jours... Je suis délibérée faire une bonne fin dans vostre couvent à
l'aide de Dieu et de nostre bonne maîtresse sa glorieuse Mère. Je vous
prie, ma bonne mère, de faire prier toutes mes bonnes filles à
l'intention que je vous ay toujours dit, car le temps approche,
puisque l'empereur vient, à qui, à l'aide de Dieu, renderay bon compte
de la charge et gouvernement que luy a pleu me donner, et ce fait je
me renderay à la volonté de Dieu et de nostre bonne maîtresse, et
demourray toujours vostre bonne fille.
MARGUERITE.»
Marguerite ne vint pas prier au pied des autels de Bruges, où s'était
agenouillée Marie de Bourgogne, mais elle ordonna en mourant que son
cœur fût porté dans le tombeau qui renfermait les restes de sa mère.
Les ravages des épidémies rendaient communs à toutes les classes de la
société les mêmes sentiments de douleur. La suette, que quelques-uns
nommaient la peste d'Angleterre, s'était introduite de Hollande à
Anvers, où elle frappa en quatre jours cinq cents des plus riches
marchands. De là, elle pénétra d'abord à Gand et ensuite à Bruges, où
l'on vit à la fois les magistrats fermer les tribunaux et les
chanoines cesser de paraître dans le chœur de la cathédrale de
Saint-Donat. La durée de la suette était le plus souvent de
vingt-quatre heures, et de ceux qui en étaient atteints, il n'en était
presque point qu'elle épargnât.
La vengeance de Dieu semblait moissonner tout ce qu'épargnaient les
discordes des hommes. La peste suivait la guerre: un fléau appelait un
autre fléau pour l'expier et le punir:
Sublimes reges, magni duo lumina mundi,
Cernite quam vobis subdita regna dolent;
Cernite quos motus et quas res publica clades
Marte sub assiduo sollicitata ferat;
Nusquam tuta salus, late omnia et omnia longe
Bellica tempestas, mortis et horror habet:
Adde quod in populo magnam factura ruinam
Pestis atrox bello gliscit et atra lues.
En même temps l'industrie languit, et le travail des métiers se
ralentit chaque jour. Les marchands étrangers, qui envoyaient dans
toutes les parties du monde les étoffes fabriquées en Flandre, ont
quitté en grand nombre la ville de Bruges depuis que l'ensablement du
Zwyn ne permet plus que la navigation difficile et lente de quelques
alléges. Les troubles de la Flandre de 1452 avaient engagé quelques
marchands à se fixer à Anvers. Ceux qui éclatèrent à la mort de
Charles le Hardi, donnèrent lieu à de nouvelles émigrations, et l'on
publia même, le 25 mai 1477, un avis qui portait que tous ceux qui
s'étaient retirés à Anvers, seraient tenus de rentrer à Bruges dans le
délai de trois jours, sous peine d'une amende de six cents livres
parisis. Les discordes civiles, que vit se multiplier la _mainbournie_
de Maximilien, furent encore plus funestes à Bruges. Au mois d'août
1493, les marchands espagnols qui s'étaient réfugiés à Anvers,
refusèrent de retourner dans leur ancienne résidence. Adrien Drabbe,
s'étant rendu en Espagne pour porter les plaintes des magistrats de
Bruges au roi Ferdinand d'Arragon, ne reçut qu'une réponse assez
vague. Les Brugeois furent plus heureux près du conseil de Malines,
car ils obtinrent au mois de septembre 1494 un arrêt fondé sur leurs
priviléges, qui condamnait les marchands espagnols à ne point choisir
d'autre résidence dans les Pays-Bas. Les marchands espagnols
revinrent; ils ne cessèrent point toutefois de murmurer de ce que
chaque jour l'ensablement du Zwyn et cent autres causes rendaient leur
séjour à Bruges de plus en plus défavorable aux intérêts de leur
commerce.
Les relations de Bruges avec les marchands anglais n'étaient pas mieux
établies. Bien qu'elles fussent réglées par le traité du 24 février
1496, elles étaient presque complètement interrompues lorsque Pierre
Anchemant fut envoyé à Londres peu avant les fêtes de Pâques 1506,
pour engager les marchands anglais à rentrer à Bruges, comme les
marchands espagnols leur en avaient donné l'exemple. Pierre Anchemant
les assurait qu'on avait, par d'utiles travaux, amélioré le havre du
Zwyn et que la paix profonde qui régnait en Flandre avait à jamais
éteint les vieilles rivalités de Bruges, de Gand et d'Ypres, toujours
si funestes au commerce. Les marchands anglais protestaient que
c'était à tort qu'on leur attribuait le projet de se fixer à Anvers;
mais Pierre Anchemant ajoutait si peu de foi à ces assurances qu'il
s'adressa à Henri VII, au château de Greenwich. «Je lui parlay,
raconte-t-il lui-même, du fait de la ville en lui remonstrant l'amour
singulière que le roy nostre seigneur son bon fils a au bien et
ressource d'icelle tant pour ce qu'il en est natif comme pour la
beauté, bonté, honnesteté et loyaulté de vous, messeigneurs, et des
habitants, et aussi pour les grans biens et services que ses
prédécesseurs en ont eu.»
Henri VII parut fort touché des souvenirs de la généreuse hospitalité
que les Brugeois avaient accordée à Édouard IV, et sa réponse, conçue
dans des termes très-conciliants, remplit Pierre Anchemant
d'enthousiasme pour le monarque qui l'avait si bien reçu, et
d'espérances pour ceux dont il était le mandataire. Malheureusement,
Henri VII s'éloigna pour aller faire un pèlerinage à Notre-Dame de
Walsingham, et Pierre Anchemant se vit réduit à subir, comme une
nécessité dictée par les circonstances et la détresse des Brugeois, le
célèbre traité du 15 mai 1506, qui réservait tous les avantages aux
marchands anglais. Les Flamands (c'est Bacon qui le remarque)
appelaient le traité de 1494 _intercursus magnus_; ils donnèrent à
celui de 1506, à peine modifié par une convention du 5 juin 1507, le
nom d'_intercursus malus_. Bruges conserva l'étape; mais elle ne
parvint jamais à ressaisir le commerce même qui s'était retiré au port
d'Anvers, alors si riche et si prospère que les descriptions de
Guichardin nous semblent l'œuvre d'une imagination toute féerique.