Un an s'était à peine écoulé quand Charles recueillit l'héri

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par

le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été

conservée et n'a pas été harmonisée.

LA FLANDRE

PENDANT LES TROIS DERNIERS SIÈCLES.

Cet ouvrage forme la suite de l'_Histoire de Flandre_,

du même auteur.

Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.

LA

FLANDRE

PENDANT

LES TROIS DERNIERS SIÈCLES

PAR

le Baron KERVYN de LETTENHOVE

BRUGES

BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR

1875

LA FLANDRE

PENDANT LES TROIS DERNIERS SIÈCLES.

L'histoire de la Flandre se modifie profondément dans les premières

années du seizième siècle, et avec elle la tâche laborieuse de celui

qui se propose de l'étudier et de la faire connaître. L'influence,

l'initiative, l'action qui constituent le caractère politique d'un

peuple et qui révèlent la mission qu'il a à remplir, ont à peine

laissé quelques traces fugitives. Lisez nos chroniques de cette

époque: elles n'ont plus rien qui explique leur origine, et, de tous

les pays de l'Europe, le pays où elles furent écrites, y occupe

souvent l'espace le moins étendu. Le récit est sans ordre, parce qu'il

n'a plus de limites; les tableaux sont sans couleurs, parce que l'on

ne sent plus vibrer ni l'énergie du sentiment national, ni l'émotion

particulière à quiconque fut acteur, témoin ou victime dans ces luttes

si acharnées et si vives que virent se succéder sans relâche les

communes flamandes.

Il est d'autres difficultés qui rendent de plus en plus pénibles les

recherches historiques: d'une part, la multiplicité même des sources,

depuis les mémoires d'État et les documents diplomatiques, imprimés ou

manuscrits, jusqu'aux pamphlets encore à demi voilés par les ténèbres

d'où ils sortirent; d'autre part, la partialité, l'injustice,

l'inexactitude volontaire et préméditée que l'on retrouve dans des

récits inspirés par les passions les plus ardentes.

Pour rester fidèle au travail spécial que la Flandre réclamait

incontestablement pour le moyen-âge et qu'elle mérita, à plusieurs

intervalles, à une époque moins éloignée, une seule voie demeure

ouverte: c'est l'appréciation distincte des épisodes isolés, c'est

l'analyse raisonnée des événements où la Flandre se trouvera

inopinément entraînée à chercher en elle-même les dernières traditions

de sa puissance politique ou de son activité industrielle.

Nous commencerons par le règne du prince qui, selon la parole de

Montesquieu, vit paraître un monde nouveau sous son obéissance et

l'univers s'étendre pour lui procurer un nouveau genre de grandeur.

CHARLES-QUINT.

1500-1555.

Naissance de Charles-Quint.--Négociations entre Philippe le Beau

et Louis XII.--Mort de Philippe le Beau.--Mainbournie de

Maximilien.--Gouvernement de Marguerite d'Autriche.--Alliance de

Maximilien et de Henri VIII.--Neutralité de la Flandre.--Bataille

des Éperons.--Bayard prisonnier en Flandre.--Siége de Térouanne

et de Tournay.--Lettre de Charles à Gonzalve de Cordoue.--Sa

jeunesse.--Son éducation.--Son émancipation.--Avénement de

François Ier.--Charles devient roi d'Espagne, puis

empereur.--Situation de l'Europe.--Appréciation du caractère

politique de Charles-Quint.--Le cardinal Wolsey à Bruges.--Bruges

ville littéraire. Érasme, Thomas Morus, Louis Vivès, Jacques

Meyer et les savants du seizième siècle.--Prise de

Tournay.--Bataille de Pavie.--Traité de Madrid.--La Flandre cesse

de relever de la couronne de France.--Henri VIII se sépare de

Charles-Quint.--Neutralité commerciale de la Flandre.--Traité de

Cambray.--Projet de former un royaume des Pays-Bas.--Guerres

contre la Flandre.--La Flandre confisquée par arrêt du parlement

de Paris.--Trêves.--Projet de démembrement de

l'Angleterre.--Ignace de Loyola à Bruges.--Mort d'Isabelle de

Danemark et de Marguerite d'Autriche.--La suette.--Situation

commerciale et industrielle de la Flandre.--Accroissement des

impôts.--Résistance des Gantois.--Les Luthériens.--Les

_Cresers_.--Liévin Borluut.--Supplice de Liévin Pym.--Arrivée de

Charles-Quint en Flandre.--Confiscation des priviléges de

Gand.--Nouveau projet de créer un royaume des Pays-Bas.--Le duc

d'Orléans.--Guerres.--Paix de Crespy.--Le comte de Bueren.--Les

Pays-Bas réunis à l'Empire.--Le prince d'Espagne en

Flandre.--Charles-Quint dicte ses Commentaires.--Nouvelles

guerres.--Destruction de Térouanne.--Prise d'Hesdin.--Combats sur

mer.--Abdication de Charles-Quint.--Son dernier séjour en

Flandre.

(24 février 1499, v. st., 1500 selon le rit romain). Naissance à Gand

de Charles, fils aîné de Philippe le Beau et de Jeanne d'Arragon.

Les chroniqueurs du temps rapportent que jamais on ne vit plus de

pompe et plus de solennité à un baptême. Une galerie avait été

construite jusqu'à l'église de Saint-Jean, et elle était, dit-on,

éclairée par plus de dix mille flambeaux. On y remarquait douze

portes, dont une plus grande que toutes les autres, nommée: la _Porte

de paix_.

Lorsque cet enfant arriva, porté dans les bras de Marguerite d'York,

sous les voûtes de l'église de Saint-Jean, tendues de riches

tapisseries de drap d'or et de velours, les nobles et les bourgeois y

entrèrent avec lui, et l'éclat de leurs flambeaux répandit sur son

jeune front, qu'allait arroser l'eau lustrale du baptême, une

éclatante auréole, présage de renommée et de gloire: Charles de Gand

avait franchi le seuil de la _Porte de paix_ pour recevoir du sire de

Berghes l'épée qui allait écrire dans les annales du monde l'histoire

de sa vie.

L'année 1500 était une année mémorable: les uns remarquaient qu'un

même nombre d'années séparait Auguste de Charlemagne et Charlemagne du

jeune prince qui devait porter le nom de Charles-Quint; d'autres, en

saluant en lui l'aurore d'une ère nouvelle, faisaient observer que

l'humanité avait franchi la première moitié de cette grande période

que l'an mille avait commencée au milieu de la terreur la plus

profonde et dont le terme est encore couvert de voiles épais aux yeux

de notre siècle; mais rien ne reproduisait alors ces doutes et cet

effroi. L'Europe était en paix; Rome appelait les chrétiens aux joies

religieuses du jubilé séculaire, et une comète s'élevait dans le ciel

pour éclairer, comme le disaient les courtisans et les poètes, le

berceau où reposait un enfant:

Fausto sidere cœli.

Vers la fin de l'année 1501, Philippe le Beau et Jeanne d'Arragon

firent un voyage en Espagne. Philippe revint bientôt dans les

Pays-Bas: déjà commençait à se dessiner, entre les Flamands et les

Espagnols, cette antipathie de caractère et de mœurs que les

discordes civiles et religieuses allaient rendre si vive.

(26 novembre 1504). Mort de la reine Isabelle, veuve de Ferdinand le

Catholique. Une ambassade solennelle arriva à Bruges pour y remettre à

Philippe le Beau la couronne des monarques castillans: il y eut à ce

sujet de grandes fêtes auxquelles prirent part les marchands de la

_nation_ d'Espagne.

La Flandre était en paix: quelques inquiétudes s'élevaient seulement

sur les dispositions du roi de France. Louis XII était hostile à

Philippe le Beau. Il s'était séparé de Jeanne de France pour épouser

Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII, et ce mariage avait réveillé

de douloureux souvenirs chez le fils de Maximilien.

En 1491, les princes de l'Empire, ceux de l'Europe entière avaient

protesté contre une odieuse violation de la foi promise.

En 1498, les rois avaient gardé le silence au triste spectacle du plus

scandaleux procès de divorce, et si une voix s'était fait entendre

pour le condamner, c'était celle d'un pauvre docteur en théologie,

devenu, grâce à son talent et à la sainteté de ses mœurs, recteur de

l'université de Paris et principal du collége de Montaigu. Jean

Standonck était né à Malines, où il fonda l'une de ces pieuses écoles

qui conservèrent longtemps son nom; il y avait peut-être reçu les

bienfaits de Marguerite d'Autriche, sacrifiée, comme Jeanne de France,

à l'ascendant de la duchesse de Bretagne: quoi qu'il en fût, il

représentait, par son opposition, le sentiment public qui dominait

dans les Pays-Bas.

En 1505, des discussions relatives au droit de ressort que réclamait

le parlement de Paris, firent un instant craindre des hostilités

ouvertes de la part de Louis XII; mais le roi de Castille, «qui fort

avoit le cœur en Espaigne et ne demandoit point la guerre en France,

fut conseillé, dit Wielant, de faire faire, par son procureur général,

secrètement et à part, protestations pertinentes et à perpétuelle

mémoire, et icelles faites et enregistrées, manda à ses députés

accorder les points et articles projetés par les gens du roy de

France.» De qui venait ce conseil? Selon ce qui est le plus probable,

du grand conseil de Malines, qui, pour mieux se maintenir dans sa

rivalité contre le parlement de Paris, remontrait avec instance «que

ces matières de ressort sont de merveilleuse importance et de si grand

poids que la perte du comté de Flandres en dépend.»

D'autres discussions s'étaient élevées relativement au droit de

régale, réclamé par Louis XII dans l'évêché de Tournay. Jean de

Luxembourg et Philippe Wielant, envoyés à Paris, le contestaient en

invoquant le privilége accordé en 1288 par Philippe le Bel à Gui de

Dampierre, dont il résultait «que nuls, soit le roy ou aultre, ne

pouvoit prendre quelque chose en Flandres, sinon par la main du

comte;» mais on leur répondait que ce privilége personnel et

temporaire était si vague, qu'on pouvait lui opposer d'autres chartes

de Philippe le Bel, de 1280, de 1282 et de 1289, et qu'il était

d'ailleurs constant que Philippe de Valois s'était réservé, en 1345,

tous les droits de la souveraineté royale.

De plus, Louis XII exigeait que l'on reconnût que le pays de Waes et

le château de Rupelmonde étaient compris dans le fief de Flandre tenu

d'hommage lige vis-à-vis de la couronne de France. Les ambassadeurs

flamands répliquaient, cette fois, que si Marguerite de Constantinople

avait consenti à donner à saint Louis une déclaration favorable à ses

prétentions, elle en avait fait remettre une autre semblable au roi

des Romains, et que l'on savait assez qu'à une époque postérieure à la

déclaration de 1254, le pays de Waes avait été successivement

confisqué pour défaut de relief, puis reçu à hommage comme fief

impérial par Guillaume de Hollande et Richard de Cornouailles, rois

des Romains. Cependant les conseillers de Louis XII se montraient si

résolus à ne point céder que les ambassadeurs flamands écrivaient à

Philippe le Beau, le 17 octobre 1505: «Sire, nous ne voyons point que

ne soyez contraint de faire de trois choses l'une: assavoir ou de lui

accorder la régalle, ou de vous en mettre en procès en parlement, où

vous le avez perdu contant, ou de avoir la guerre.»

En effet, les circonstances deviennent de plus en plus graves. Au mois

de juillet 1506, le roi de France se prépare à soutenir le duc de

Gueldre qui guerroie contre le roi de Castille. D'autre part, le roi

d'Angleterre, Henri VII, forme le projet de faire débarquer en Flandre

sept mille hommes d'armes pour les opposer aux Français.

Ce fut au milieu de ces intrigues que Philippe le Beau mourut

subitement à Burgos, le 25 septembre 1506.

Les états généraux se trouvaient en ce moment réunis à Malines. Les

députés du Brabant, de la Hollande, de la Zélande et de la Frise

décernèrent la tutelle du jeune prince de Castille à son aïeul,

l'empereur Maximilien, sans que ceux de la Flandre, du Hainaut, de

l'Artois, de Namur, de Lille et de Douay prissent aucune part à cette

délibération. Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, et Jean de

Houthem, se rendirent aussitôt en Allemagne pour assurer Maximilien de

la fidélité et du respect des peuples qui, naguère encore, le

repoussaient. Il les accompagna dans les Pays-Bas, mais il comprit

bientôt combien son nom y réveillait peu de sympathies, et, par une

résolution aussi sage que prudente, il s'éloigna, après avoir adressé

à l'assemblée des états généraux, convoquée à Louvain, des lettres où

il investissait sa fille Marguerite de la tutelle du prince de

Castille, en même temps que du gouvernement des Pays-Bas.

Cependant Louis XII, imitant l'exemple que Charles VIII lui avait

laissé, protestait contre la mainbournie de Maximilien. «Très-chiers

et bien amés, écrivait-il le 27 juillet 1507 aux bourgeois d'Arras, le

roy des Romains s'est de longtemps fort traveillié de tout son pouvoir

de nous vouloir nuire et adomagier, non-seulement par voye de guerre,

mais aussy par paroles mensongères, lettres et libelles diffamatoires,

à la charge, folle honte et déshonneur de nous et de toute la nation

franchoise, à quoy sommes bien délibérés résister par toutes voyes...

de quoy vous avons bien voulu advertir pour ce que à nous est rapporté

qu'il prétend avoir la mainbournie des personnes et pays de nos

très-chiers frères et très-amés cousins les enfans de feu nostre chier

cousin le roy de Castille, desquels nous voulons et désirons le bien

et prouffit comme le nostre propre, pourveu qu'ils ne soient adhérens,

ne en l'obéissance d'icelluy roy des Romains.»

Maximilien ne cesse de redouter l'invasion d'une armée française.

Aussi a-t-il soin de recommander à sa fille de rassembler aux

frontières une armée destinée à la repousser.

On voit bientôt des relations secrètes s'établir entre Maximilien et

Henri VIII, qui vient de monter sur le trône d'Angleterre.

Dès le mois de février 1511, on écrit de France à Marguerite

d'Autriche: «Madame, la nouvelle de la descente des Anglois continue

tousjours icy de plus fort en plus fort, qui espouvante beaucoup ceulx

de par deçà, et l'on a tout plain de mauvaise suspicion des Flamengs

et autres pays de monsieur vostre nepveu, voisins desdits Anglois, que

l'on dit estre consentans de laditte descente.»

Les ambassadeurs de Marguerite à Paris ne manquaient point de démentir

tous ces bruits. Au mois de juin 1513, elle déclara de nouveau qu'elle

observerait les traités et que l'Empereur était animé des mêmes

intentions «combien que plusieurs, pour leur gaing et prouffit

particulier, à leurs périls et fortunes, soient allés au service du

roi d'Angleterre.»

Cependant, en ce même moment, l'Empereur écrivait à sa fille qu'il

engageait les Anglais à débarquer au Crotoy et à envahir la France en

suivant l'une ou l'autre rive de la Somme, «par ainsi qu'ils pourront,

à grant honneur et puissance, marcher oultre jusques à Montlhéry, où

feu nostre beau-père le duc Charles eut grant bataille et victoire,

auquel lieu il faut que les François combattent, car c'est au cueur du

royaume qui se nomme l'isle de France.» Il songeait même à éloigner le

prince Charles de Castille du théâtre de la guerre en le faisant

conduire en Allemagne, mais il n'osait exécuter ce projet, de crainte

de réveiller le mécontentement des communes flamandes, qui

chérissaient tendrement cet enfant, objet de tant d'espérances. «Nous

ne savons, écrivait-il lui-même, comment et par quelle manière nous

pourrons prendre et avoir hors de nos pays de par delà icelluy nostre

fils, affin que quand nous serons à ceste œuvre, nos subgects d'iceux

pays se veuillent contenter et ne commencer aucune inimitié.»

Maximilien décida Henri VIII à aborder en France en lui faisant

espérer soit la couronne impériale, soit tout au moins un vicariat

semblable à celui d'Édouard III. Pour conserver la neutralité des

Pays-Bas, il s'était rendu au camp anglais, mêlé à ces soudoyers dont

Marguerite d'Autriche parlait dans sa lettre à Louis XII, et portant,

comme eux, les couleurs anglaises; empereur mercenaire qui touchait sa

paye par jour ou par mois, comme le plus obscur _landsknecht_ de la

Souabe ou du Palatinat.

Cependant la neutralité de la Flandre dans cette guerre était bien

moins réelle que fictive. «Le roy de Castille, portent les mémoires de

Fleurange, laissoit aller de ses gens qui vouloit, nonobstant qu'il y

eust amitié entre luy et les François et n'y avoit point de guerre

déclarée.» Louis XII se plaignait fort haut des nobles du Hainaut: il

ne cherchait, au contraire, qu'à s'assurer, par des paroles douces et

conciliantes, l'appui des communes de Flandre.

Malgré les conseils de Maximilien, Henri VIII débarque à Calais, le 31

juin 1513, avec quelque cavalerie et un corps de six ou sept mille

lansquenets qu'on appelait la bande noire.

Siége de Térouanne. L'armée qui s'avance pour secourir cette

importante forteresse, est commandée par Louis d'Halewyn, sire de

Piennes. Maximilien retrouve sous les bannières françaises ses anciens

ennemis.

(16 août 1513). Bataille de Guinegate, connue sous le nom de bataille

des Éperons, parce qu'elle ressembla plus à une déroute qu'à un

combat. Les Français furent vaincus parce que les conseils du sire de

Piennes n'avaient pas été suivis: le champ de Guinegate portait

bonheur à Maximilien. La Palisse fut pris et se dégagea: Bayard se

rendit pour ne pas fuir.

Térouanne, manquant de vivres, ouvrit ses portes après un siége de

neuf semaines. «Le roy d'Angleterre, ayant Thérouenne dans ses mains,

dit Martin du Bellay, à la suscitation des Flamans la feit démolir,

remplir les fossés et brusler toutes les maisons, hormis l'église et

les maisons des chanoines.» Quelques mois plus tard, cette œuvre de

destruction fut complétée, en vertu d'une lettre de Marguerite

d'Autriche. «Pour ce qu'on murmure fort, écrivait-elle à Laurent de

Gorrevod, que les François se vantent de fortifier Thérouanne, il

semble à aucuns qu'il seroit bon de parbrûler ce qui y est demeuré de

laditte ville, et, si cest advis vous semble bon, le pourrez faire

exécuter comme trouverez à faire pour le mieulx.»

Les Anglais, vainqueurs à Guinegate et à Térouanne, résolurent

d'assiéger Tournay. Les habitants de cette ville avaient déclaré «que

Tournay estoit Tournay et que jamais n'avoit tourné et encore ne

tournera.» Ils se défendirent courageusement en attendant les secours

de Louis XII qui leur avait écrit: «Mes bons enfans de Tournay, des

plus anciens de la couronne, ne doubtez rien; je vous secourray quand

engagier debvroie la moictié de mon royaulme.»

Cependant les assiégeants disposaient d'une redoutable artillerie: on

y remarquait notamment douze gros canons qu'on nommait les douze

apôtres; ce qui donne lieu à un chroniqueur flamand d'observer «qu'il

ne convient pas de donner des noms de saints à de semblables

inventions diaboliques et qu'il eût mieux valu leur donner les noms de

Phalaris, Diomède, Néron, Mézence, Denys, Busiris, Commode et autres

tyrans de ce genre.» Robert Macquereau, que le désir d'assister à un

siége fameux avait conduit sous les murs de Tournay, entendit le roi

d'Angleterre ordonner à un canonnier de pointer saint Barthélemy sur

l'église de Notre-Dame: le boulet emporta une partie du clocher.

Quand les bourgeois de Tournay, abandonnés par Louis XII, se virent

réduits à capituler, ils déléguèrent vers Maximilien des députés qui

lui répétèrent: «Nous sommes Français.» Maximilien, irrité, les

renvoya à Henri VIII, _roi de France et d'Angleterre_.

Henri VIII donna l'évêché de Tournay à son ministre le cardinal

Wolsey, plaça dans l'église de Notre-Dame une statue équestre de saint

Georges et choisit pour sa résidence un hôtel qu'avait autrefois

occupé Louis XI. Marguerite d'Autriche espérait qu'il disposerait de

Tournay en faveur de son neveu, déjà fiancé à Marie d'Angleterre, de

même qu'Édouard III avait voulu en disposer autrefois en faveur des

communes flamandes, ses fidèles alliées. Elle y fit préparer des fêtes

brillantes où se réunirent les plus célèbres beautés des Pays-Bas; le

jeune prince de Castille se rendit lui-même à Tournay, mais il trouva

un adversaire dans Talbot qui, dissuadant Henri VIII d'un acte

contraire à ses intérêts politiques, le ramena à Calais après qu'il

eut laissé à Tournay pour garnison un corps de troupes anglaises.

Le prince de Castille était retourné en Flandre. «Charles d'Autriche,

remarque Fléchier, faisait son séjour ordinaire à Gand, où il était

né. On l'avait nourri dans les mœurs et dans les coutumes du pays.»

Charles avait près de quatorze ans. Sa jeunesse annonçait déjà ce

qu'un avenir prochain devait réaliser aux yeux de l'Europe étonnée.

Il avait à peine six ans lorsque Vincent Quirini écrivait, dans un

rapport au sénat de Venise: «L'aîné des fils du roi de Castille est

doué d'un extérieur agréable et montre des dispositions

extraordinaires; tout ce qu'il fait révèle son énergie et son courage.

Le peuple veille avec tant de soin sur lui, qu'il n'est personne qui

ne se fît mettre en pièces plutôt que de consentir à ce qu'il fût

conduit hors du pays.»

Philippe le Beau avait jadis chargé Guillaume de Croy, seigneur de

Chièvres, du gouvernement des Pays-Bas. Maximilien, qui le lui avait

peut-être fait obtenir, lui conserva plus tard une mission qui

embrassait le soin de surveiller l'éducation du prince de Castille.

Tel était le titre que l'on donnait alors au jeune prince que nous ne

connaissons que sous le nom de Charles-Quint.

Il ne paraît point, au reste, que Charles ait beaucoup écouté ses

doctes précepteurs, dont le plus célèbre est Adrien Florissone, depuis

pape sous le nom d'Adrien VI. Il se dérobait à leurs leçons pour

suivre les fauconniers à la chasse ou pour aller agacer dans sa cage

quelque fier lion de Numidie.

Une femme prudente, instruite et éclairée, qui lui tint lieu de mère,

exerça seule quelque empire sur lui: c'était Marguerite d'Autriche,

investie, dès le mois de mai 1507, de l'autorité suprême dans les

Pays-Bas.

Marguerite d'Autriche aimait tendrement le prince de Castille. En 1510

elle disait dans une de ses lettres: «Mon nepveu croit journellement

et s'adresse fort bien à toutes choses honnestes, et j'espère y

prendre telle garde que j'y auray honneur.» En 1514, elle le montre

consacrant déjà ses études aux soins du gouvernement et ajoute, à

propos d'un accès de fièvre dont il se trouve atteint: «En la personne

d'un tel prince ne peult avoir si petite maladie qui ne fasse bien à

penser.»

Le 15 février 1516, Charles écrit à la veuve de Gonzalve de Cordoue:

«Madame, j'ai sceu la mort du fameux Gonzalve de Cordoue, l'un des

plus grands capitaines du monde, que je désirois conserver tant pour

son rare mérite que parce que je souhaitois de le connoître pour me

servir de son expérience et de ses conseils...»

L'affection de Marguerite ne lui suffisait plus. A défaut des récits

de Gonzalve de Cordoue, il fut réduit à se faire lire le discours

d'Érasme: _de Institutione principis_, où le célèbre docteur de

Rotterdam, invoquant les sentiments généreux de la piété filiale,

avait représenté, sous le nom de Philippe le Beau, un prince doué des

vertus les plus éclatantes.

(1514). Traité entre Louis XII et Henri VIII. Marie, sœur du roi

d'Angleterre, appelée à confirmer cette paix en épousant Louis XII, ne

devient reine de France que pour présider à ses funérailles. François

Ier monte sur le trône le 1er janvier 1514 (v. st.).

Au moment où le successeur de Louis XII fait son entrée solennelle à

Paris, Charles, devenu majeur par un acte d'émancipation du même mois

de janvier 1514 (v. st.), est reçu à Gand par les échevins, qui le

conduisent à l'église de Saint-Jean. L'ancienne formule de serment lui

est présentée; il la repousse et en fait lire une autre bien moins

complète et bien moins étendue. Charles rompt ouvertement avec les

temps du moyen-âge; il semble que son génie craigne d'être étouffé

dans le cercle étroit que lui traçaient les vieux souvenirs des

franchises communales. Cependant, les métiers, fidèles à leurs

traditions, murmurent: l'agitation s'accroît, mais elle n'a d'autre

résultat que l'acte du 11 avril 1515, où l'on exige des échevins, des

doyens et des jurés le serment de respecter le traité de Cadzand

imposé par Maximilien aux Gantois.

Un an s'était à peine écoulé quand Charles recueillit l'héritage du

roi d'Arragon, mort à Madrigalejo, le 23 janvier 1515 (v. st.). «Le

prince Charles, écrivait Érasme à Jean Fisher, évêque de Rochester,

vient, assure-t-on, d'être appelé à dix-sept royaumes. Admirable

fortune dont ne profitera point, je l'espère, le prince seul, mais

aussi tout notre pays.» Dans une autre lettre il ajoutait: «Charles

possède entre autres qualités remarquables, qui le rendent digne de

l'autorité, celle d'être profondément attaché à tout ce qui est juste

et équitable;» et Wielant place à l'époque même où Charles venait de

recevoir le titre de roi, cette belle parole adressée au grand conseil

de Malines: «Je veux que vous ne distinguiez point entre les grands et

les petits, et si l'on parvenait à m'arracher des lettres de nature à

entraver l'action de la justice, j'entends que vous n'y obéissiez

point.»

François Ier avait vingt ans, Charles n'en avait pas seize. La

rivalité de ces deux jeunes princes devait troubler toute l'Europe;

leur double règne, qui s'ouvre simultanément, s'annonce toutefois sous

des auspices pacifiques. Charles, guidé par le sire de Chièvres,

charge Henri de Nassau de rendre en son nom hommage des comtés de

Flandre et d'Artois au roi de France et de conclure avec lui une

alliance dont l'une des conditions sera son mariage avec une fille de

Louis XII. Guillaume de Croy semblait aussi favorable que ses ancêtres

à la politique française: il représenta le roi de Castille aux

conférences de Noyon.

(1517). Voyage de Charles en Espagne. Soulèvement contre le sire de

Chièvres, que les Espagnols haïssaient parce qu'il était étranger.

Adrien Florissone, devenu évêque de Tortose, contribue à rétablir la

paix. Charles retourne aux Pays-Bas en s'arrêtant à Douvres, afin de

chercher à séparer le cardinal Wolsey du parti du roi de France, à qui

l'Angleterre vient de restituer Tournay, Mortagne et Saint-Amand.

Telle était la situation des choses lorsqu'on apprit la mort de

Maximilien. Les rêves de sa folle vanité ne s'étaient jamais effacés

de son intelligence affaiblie, et ne se contentant plus de la couronne

d'empereur, il avait, dans les dernières années de sa vie, élevé son

ambition jusqu'à la tiare de pontife. Que resta-t-il à Maximilien de

toutes ses espérances évanouies, de toutes ses illusions dissipées? Un

cercueil qu'il avait soin de prendre avec lui dans tous ses voyages,

afin qu'à défaut des pompes de vie, il pût compter du moins sur celles

de la mort.

(Juin 1519). Election de Charles à l'Empire. Quatrième empereur de ce

nom depuis Charlemagne, il prit et conserva le nom de Charles-Quint.

La Flandre montra un grand enthousiasme. «Au premier bruit de

l'élection de Charles-Quint, écrivait Érasme, tout le pays s'abandonna

à la joie; puisse cette élection être heureuse pour le monde chrétien,

puisse-t-elle surtout être heureuse pour nous!»

Quelle est la situation de l'Europe au moment où Charles-Quint

parvient à l'Empire?

Le seizième siècle est une époque de crise profonde. En France, Louis

XI n'a vu lui survivre que la haine de ses victimes; en Allemagne, la

faiblesse de Maximilien a tout compromis; en Angleterre, la royauté

s'est épuisée dans des proscriptions qui ont frappé tour à tour les

vainqueurs et les vaincus, les oppresseurs et les opprimés; en

Flandre, les tristes et profonds déchirements qui ont suivi la mort de

Marie de Bourgogne, ont attesté aussi bien la décadence et la

corruption des mœurs que l'affaiblissement des institutions.

C'est en ce moment où l'organisation communale qui fut au moyen-âge la

règle normale de la vie intérieure de la société, disparaît avec ses

liens étroits et ses garanties protectrices, que l'anarchie, ne

trouvant plus devant elle qu'un pouvoir supérieur tantôt faible et

tantôt violent, se développe sous toutes les formes. Elle ne respecte

même plus la sphère où, au-dessus de toutes les passions et de toutes

les ambitions, la religion exerçait depuis une longue suite de siècles

une influence incontestée. Ennemi plus dangereux que Soliman qui porte

l'Alcoran au-delà du Danube, le moine apostat Luther inaugure un

nouvel Évangile à Wittemberg et rompt ouvertement avec tout ce que

vénérait l'Europe chrétienne, avec ses traditions, avec ses croyances,

avec sa foi.

A ces périls, à ces menaces Charles-Quint opposera l'unité politique,

image de l'unité religieuse qu'elle doit protéger. Déjà Charles VIII

a entrevu les besoins de la situation en se présentant à Rome comme

l'héritier de Charlemagne. Charles-Quint, étendant plus loin ses

desseins, cherchera à réunir tous les princes chrétiens par une

confédération étroite, afin que sa main puissante porte à la fois les

destinées de la vieille Europe et celles de la jeune Amérique,

modérant ici les passions d'une société qui a atteint l'âge de sa

maturité, réveillant au-delà de l'Océan les peuplades sauvages pour

qui la civilisation est encore enveloppée dans les langes de son

berceau. Gigantesque entreprise qui nous révèlera le génie de celui

qui l'a conçue, mais qu'il ne doit toutefois voir jamais s'accomplir,

afin que, lors même que tout sentiment d'ambition y fût resté

étranger, un si merveilleux succès n'élevât pas trop haut son orgueil.

«La fortune, dit Jacques de Thou, rivalisa en ce prince avec la vertu

pour le porter au sommet des grandeurs et l'en rendre digne, et je ne

crois pas que l'on puisse trouver, ni dans notre siècle, ni dans les

temps les plus reculés, un prince qui méritât davantage, par la

réunion de toutes les qualités, de servir de modèle à ceux qui veulent

s'élever par la voie de la vertu. En effet, qu'a-t-il manqué à son

éloge, soit que l'on remarque sa sagesse dans ses projets, soit que

l'on considère sa constance dans les revers et sa modération dans les

succès, soit que l'on admire sa présence d'esprit dans les périls et

son amour de la justice, la plus haute des vertus qui puissent se

rencontrer chez un prince! Sa vie fut sérieuse presque dès les

premières années de son enfance; elle devait être occupée par les

expéditions les plus variées et les négociations les plus importantes,

et, sans que nous songions à le flatter, nous pouvons dire que dans la

paix comme dans la guerre, il fut toujours guidé par sa piété.»

Un publiciste plus moderne, le comte de Nény, ne juge pas moins

favorablement l'administration intérieure de l'Empereur:

«Charles-Quint fut le père et le législateur des Pays-Bas. Né et élevé

dans ces provinces, il possédait parfaitement les langues du pays; il

se plaisait à vivre dans une sorte de familiarité avec les citoyens

dont il était l'idole. L'histoire et la tradition en ont consacré

mille traits à l'immortalité... Jamais personne ne connut mieux que

lui le caractère, le génie et les mœurs des peuples des Pays-Bas. De

là vinrent ces lois admirables qu'il leur donna sur toutes les

parties de la police, sur la punition des crimes et des contrats

nuisibles à la société, sur le commerce et la navigation, lois que la

plupart des nations éclairées ont cherché à imiter ou à adapter à

leurs usages.»

Ce fut à Bruges que Charles-Quint s'arrêta à son retour d'Espagne. Il

y avait déjà fait son entrée solennelle au mois d'avril 1515 et se

souvenait de l'accueil pompeux que les Brugeois lui avaient fait à

cette époque. Au mois de mai 1520, il fut reçu à Bruges avec les mêmes

honneurs. Les ambassadeurs des princes et des villes libres de

l'Empire s'y étaient rendus pour lui offrir leurs félicitations; ils

l'accompagnèrent à Aix, où les archevêques de Cologne, de Mayence et

de Trèves posèrent la couronne impériale sur un front auquel toutes

les couronnes semblaient promises.

Au mois de juillet 1521, Charles-Quint était revenu à Bruges. Le 15

août le cardinal Wolsey, qu'il avait réussi à attacher à ses intérêts,

y arriva avec une suite de cinquante gentilshommes et de cinq cents

chevaux, et descendit au palais, où l'attendaient une pompe toute

royale, des banquets somptueux et tous les honneurs qui devaient

séduire son orgueil.

Des princes, des chevaliers, des négociateurs s'étaient réunis en

grand nombre à Bruges, et Érasme lui-même avait quitté sa retraite

pour revoir d'anciens amis, qu'il y chérissait ou qu'il espérait y

trouver, certain d'être accueilli avec estime par tous les courtisans,

avec une vive sympathie par tous ceux qui cultivaient les lettres.

Bruges était en effet une ville littéraire; Érasme se plaît à la

nommer «une célèbre cité qui possède un grand nombre d'hommes érudits,

et même, parmi ceux qui ne le sont point, beaucoup d'esprits heureux

et de sains jugements.» _In celeberrima civitate Brugensi quæ tot

habet eruditos, tot et sine litteris felicia, sanique judicii

ingenia._ Ailleurs il la loue d'être féconde en génies dignes de

l'Attique, éloge que Georges Cassander devait développer dans

l'éloquent discours qu'il prononça en 1541 à l'ouverture des cours

publics de belles-lettres, de philosophie et de théologie, fondés à

Bruges par Jean De Witte, évêque de Cuba.

Érasme mandait à Jean Fevin, chanoine de Saint-Donat: «Je me plais à

Louvain moins qu'autrefois et je suis plus porté à vivre à Bruges si

j'y trouve un asile commode et une table digne du palais d'un

philosophe. J'aime les repas où la recherche des mets supplée à leur

nombre, et qui sont exquis sans être longs. Serons-nous dépourvus

d'agréables convives là où nous possédons entre autres amis notre cher

Marc Laurin?...»

Érasme espérait en 1521 rencontrer à Bruges, parmi les Anglais qui

accompagnaient le cardinal Wolsey, ses amis les plus illustres: Jean

Fisher, évêque de Rochester, et Thomas Morus, le vertueux fondateur de

l'_Utopie_. Thomas Morus avait visité Bruges en 1514 avec Cuthbert

Tonstall, qui fut depuis évêque de Londres. En 1515 il y accompagna

les ambassadeurs que Henri VIII envoyait au prince de Castille; en

1517 il songeait à y retourner, car Érasme lui écrivait: «Si vous

allez à Bruges, n'oubliez pas de réclamer Marc Laurin, notre meilleur

ami.» Thomas Morus n'exécuta toutefois son projet qu'en 1520, et

l'année suivante il revint avec le cardinal Wolsey, comme Érasme

l'espérait, mais l'évêque de Rochester n'avait pu quitter

l'Angleterre.

«Je comptais à Bruges de nombreux amis, écrivait Érasme à Guillaume

Budé, et je dois nommer le premier le cardinal Wolsey, aussi digne de

notre amour que de notre respect, que l'Empereur a reçu comme s'il eût

été lui-même le roi dont il tenait ses pouvoirs. Cuthbert Tonstall,

Thomas Morus, Guillaume Mountjoy l'avaient accompagné. L'arrivée du

cardinal Wolsey m'avait causé d'autant plus de plaisir que j'espérais

que son influence et sa sagesse parviendraient à apaiser les

discussions qui séparent les princes les plus puissants du monde; mais

jusqu'à ce moment rien ne justifie mes espérances: du moins les

querelles des rois ne peuvent pas rompre l'alliance des Muses.»

Tandis que la politique avait ses conférences mystérieuses à la cour

de Charles-Quint, les lettres avaient leur temple dans le cloître de

Saint-Donat, chez Marc Laurin, où logeait Érasme. Si l'Angleterre se

vantait d'y avoir envoyé les évêques de Saint-Asaph et de Londres,

Thomas Morus et lord Mountjoy, l'Espagne y revendiquait avec orgueil

Louis Vivès, qui devait s'attacher si vivement à la ville de Bruges,

dont il chérissait à la fois les mœurs, le climat et les excellents

poissons inconnus à Louvain, qu'il résolut d'y passer toute sa vie;

Louis Vivès, que Henri VIII donna pour précepteur à sa fille Marie et

que le duc d'Albe eût désiré charger de l'instruction de ses

petits-fils; rhétoricien habile, orateur disert, qui aimait à se

promener sur les remparts de Bruges et à s'y asseoir sur le gazon pour

y réciter ces vers qu'il avait composés:

Ludunt et pueri, ludunt juvenesque senesque:

Ingenium, gravitas, cani prudentia ludus.

Denique mortalis, sola virtute remota,

Quid nisi nugatrix et vana est fabula vita?

La Flandre était aussi noblement représentée dans les banquets du

cloître de Saint-Donat, dignes d'être décrits par Athénée. Bruges y

comptait plusieurs de ses habitants, entre autres Marc Laurin et son

cousin Matthieu Laurin de Watervliet, dont Érasme regretta plus tard

vivement l'absence dans sa retraite de Bâle; Pierre De Corte, depuis

premier évêque de Bruges, et François de Cranevelde, que Thomas Morus

chérissait si tendrement qu'Érasme en fut jaloux. Gand n'était pas

moins fière de posséder parmi ses savants Louis de Praet, Antoine et

Charles Uutenhove, Liévin Goethals, Guillaume Van de Walle, Antoine

Stock, Omer Eding, le chartreux Liévin Ammonius et le trésorier de

Flandre Liévin de Pottelsberghe. Les autres villes de la Flandre

avaient pu choisir, pour compléter cette illustre assemblée, des

hommes non moins distingués: le chanoine Jean De Hont, de Courtray;

Josse Van de Clichthove, de Nieuport; Jacques Battus, de Bergues;

Pierre de Zuutpeene, de Cassel. J'aimerais aussi à y placer un jeune

prêtre accouru d'Ypres pour saluer cet aréopage de la science: Jacques

Meyer, qui, dès cette époque, se préparait à recueillir les titres

historiques des communes flamandes à défaut des titres écrits dans

leurs priviléges qu'on lui défendait de reproduire.

Meyer, animé du noble enthousiasme du poète en même temps que soutenu

par les études profondes de l'annaliste, eût pu offrir à Louis de

Praet une ode écrite en son honneur, où il lui rappelait l'objet de

ses travaux:

«Toutes les Muses te portent jusqu'au ciel. Les historiens qui

racontent tes hauts faits et les poètes qui les chantent, t'appellent

leur père et leur Mécène. Tu es notre gloire et l'honneur de notre

pays, ô toi qui comptes parmi tes ancêtres les rois et les princes

auxquels a obéi la Flandre. Par quelles louanges pourrais-je assez te

célébrer? La noblesse de ton origine est rehaussée par tant de vertus,

elle s'est révélée au monde par tant d'actions éclatantes que lors

même que le vieil Homère, chantre des rois de la Grèce, reviendrait

parmi nous, ses vers seraient inutiles à ta gloire.»

Dans un de ces banquets où les bons mots et les saillies ne

craignaient pas d'emprunter leur forme aux dialogues d'Aristophane ou

bien aux satires de Perse et de Juvénal, Thomas Morus avoua à Érasme

qu'il était disposé à accepter les fonctions publiques que lui offrait

Henri VIII, et son ami ne trouva, pour l'en dissuader, que le souvenir

de Phocion, qui se consolait d'un supplice injuste en disant qu'il

valait mieux périr innocent que coupable. Thomas Morus ne se rappela

les conseils d'Érasme que lorsqu'il imita Phocion, en refusant de se

rendre aux instances des siens, qui le pressaient de fuir pour se

dérober à la mort.

Érasme avait également été prophète quand il s'était effrayé des

résultats des conférences de Bruges pour la paix de l'Europe. Un

traité de ligue offensive et défensive avait été conclu entre

Charles-Quint et le cardinal Wolsey, mais il devait, pendant quelque

temps, rester secret.

Des conférences entre les plénipotentiaires flamands et français

s'ouvrirent inutilement à Calais. François Ier rejeta les prétentions

de l'Empereur, qui réclamait la Bourgogne et voulait affranchir la

Flandre et l'Artois de tout lien de suzeraineté, et il résolut même de

l'ajourner comme son vassal devant le parlement de Paris.

Déjà la guerre recommençait en Italie et sur les frontières des

Pays-Bas. Au mois de novembre 1521, les Français s'emparèrent

inopinément d'Hesdin. Martin du Bellay rapporte qu'on y trouva «un

merveilleux butin, car la ville estoit fort marchande parce que de

toute ancienneté les ducs de Bourgogne y avoient faict leur demeure.»

La perte d'Hesdin fut bientôt vengée par la prise de Tournay, qui

ouvrit ses portes au sire de Fiennes le 30 novembre 1521, après avoir

obtenu des garanties pour la conservation de ses vieilles franchises.

(24 mai 1522). Charles-Quint quitte Bruges et se rend en Espagne,

après s'être arrêté à Londres pour confirmer son alliance avec Henri

VIII. Conformément à cette alliance, le duc de Suffolk débarque en

France: le comte de Bueren le seconde à la tête de l'armée impériale

et s'avance jusque sous les murailles de Paris, après s'être emparé de

Roye et de Montdidier.

(24 février 1524, v. st.). Bataille de Pavie. François Ier demeura

prisonnier: dès qu'il eut été pansé, il alla rendre des actions de

grâces à Dieu dans une église où ses yeux s'arrêtèrent sur ce verset

du psalmiste: «Seigneur, vous m'avez abaissé afin que je puisse

désormais mieux connaître et craindre votre justice.» Cela lui toucha

fort au cœur, dit Brantôme.

Charles de Lannoy, qui reçut l'épée de François Ier, était un

chevalier flamand, aussi bien que Denis de Morbeke à qui le roi Jean

remit la sienne.

Grandes réjouissances en Flandre. Le 8 mars, la proclamation suivante

fut publiée dans la plupart des villes:

«Qu'il soit connu que les magistrats ont reçu la nouvelle certaine que

le 24 février dernier l'armée de l'Empereur notre très-redouté

seigneur a attaqué et combattu celle des ennemis. Le roi de France a

été fait prisonnier: quatorze mille de ses hommes d'armes ont péri, et

le surplus des siens qui s'étaient enfuis, a été pris ou tué, de telle

sorte que personne n'a réussi à s'échapper. Le présent avis est donné

afin que chacun rende immédiatement des actions de grâces à Dieu

tout-puissant: tous les monastères sont également invités à faire

sonner leurs cloches pour remercier Dieu, à qui nous devons cette

grande victoire.»

On chantait en Flandre:

«Le roi de France est tombé en notre pouvoir. Jamais nouvelle ne causa

dans notre pays plus de joie.

«Maison de Bourgogne, tu n'as plus rien à redouter; lion de Flandre,

cesse de gémir. Le roi de France a été fait prisonnier: aucun jour ne

fut jamais plus heureux pour nous.

«Flamands, vous pouvez vous abandonner à votre allégresse: c'est près

de Pavie que le roi de France a été pris au milieu du combat. La

plupart de ses hommes d'armes ont péri; aucun n'a réussi à fuir. Dieu

nous promet encore des temps prospères.»

Charles-Quint mérita cette victoire en rehaussant les qualités d'un

grand prince par l'humilité des vertus religieuses. Dès qu'il la

connut, il se retira dans sa chapelle et se déroba aux flatteries de

ses courtisans pour remercier le Ciel de sa protection; puis il fit

défendre qu'on célébrât par des fêtes un succès obtenu sur des

chrétiens. Il n'ordonna que des prières, en disant qu'il fallait les

rendre plus solennelles par une piété profonde et non point par une

pompe extérieure. Il voulut aussi que dans les sermons l'on s'abstînt

également de louanges pour son nom, d'outrages contre celui du roi de

France, pour ne parler que de la puissance et de la bonté de Celui qui

tient dans ses mains le sort des armées, modération bien rare chez un

empereur de vingt-cinq ans, _magna cum admiratione in ætate jam

tenera_.

Lorsque le docteur Sampson, envoyé de Henri VIII, se rendit près de

lui pour le féliciter, il se contenta de lui répondre qu'il espérait

que la victoire de Pavie permettrait d'établir la paix sur des bases

stables et de se réunir pour assurer la défense de l'Église contre les

infidèles en même temps que sa tranquillité intérieure; il déclarait

qu'aucune ambition ne le portait à profiter de ses succès afin

d'agrandir ses possessions, déjà assez vastes pour qu'il demandât

chaque jour à Dieu qu'il lui fût donné de suffire à la tâche immense

de les gouverner. «Ces paroles si remarquables et si sages, ajoute

l'ambassadeur anglais, furent prononcées avec tant de douceur et de

grâce qu'en trouvant chez l'Empereur cette admirable modération dans

les sentiments, dans les paroles et dans la conduite, je ne pus

m'empêcher, quelle que fût ma joie de la victoire de Pavie, de

m'applaudir encore plus qu'elle fût en des mains qui s'en montraient

si dignes: car je vous assure que rien n'était changé en lui; rien ne

révélait l'arrogance, l'orgueil ou l'effusion de la joie; mais il

rapportait toutes choses à Dieu avec d'humbles actions de grâces:

c'est ainsi que j'ai appris moi-même, par ce mémorable exemple, à

honorer la modération plus que ne me l'avaient enseigné tous les

livres que j'aie jamais lus.»

Le sire de Lannoy avait écrit à l'Empereur:

«Sire, nous donnâmes hier la bataille, et plut à Dieu vous donner

victoire, de sorte que avez le roi de France prisonnier... Sire, la

victoire que Dieu vous a donnée a été le jour de saint Mathias, qui

est jour de votre nativité. Du camp là où le roi de France étoit logé,

devant Pavie, le 25 février 1525.»

Charles-Quint répondit au sire de Lannoy:

«Maingoval, puisque m'avez prins le roi de France, je crois que je ne

me saurois mieux employer, si ce n'est contre les infidelles. J'en ai

toujours eu la volonté. Aidez à bien dresser les affaires afin que

avant je devienne beaucoup plus vieux, je fasse chose par où Dieu

veut être servi. Je me dict vieil parce qu'en ce cas le temps passé me

semble long et l'advenir loing.»

La lettre de François Ier à Louise de Savoie, plus concise et plus

brève, comme il convient au malheur, n'est pas moins belle: «Madame,

de toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie.» Mais

François Ier, si noble dans son langage quand il s'adresse à la France

qui partage sa douleur, ne retrouve plus ces sentiments de fierté en

présence de ses ennemis triomphants. Il est difficile de croire que

c'est la même main qui écrit d'Italie à Charles-Quint: «Si plustot

liberté par mon cousin le vice-roy m'eût été donnée, je n'eusse si

longuement tardé devers vous faire mon devoir, comme le temps et le

lieu où je suis, le méritent et n'ayant autre confort en mon infortune

que l'extant de votre bonté, vous supliant juger en votre cœur ce

qu'il vous plaira faire de moy, étant seur que la voulenté d'un tel

prince que vous êtes, ne peult estre accompaignée que de houneur et

magnanimité. Par quoy, si vous plaise avoir ceste honneste pityé de

moy et envoyer la seurté que mérite la prison d'un roy de France,

lequel l'on veult rendre amy et non désespéré, pouvez estre seur de

faire ung acquest en lieu d'un prisonnier inutile et rendre ung roy à

jamais votre esclave». Conduit en Espagne, François Ier oublie les

désastres de la guerre pour danser à Valence, de même que plus tard il

oubliera les calamités d'une paix humiliante pour danser à Bordeaux.

Rien ne révèle chez lui la dignité du malheur, cette vertu de l'homme

qui parfois l'honore plus que le succès.

Cependant la France, subissant une nouvelle honte, a réclamé

humblement l'appui de l'Angleterre qui, tant de fois, profita de ses

désastres. Un traité, signé le 30 août 1525, sépare Henri VIII de

Charles-Quint et assure son alliance à François Ier captif.

Le sire de Praet, grand bailli de Bruges, et le sire de Beveren se

trouvaient en ce moment en Angleterre; ils furent retenus prisonniers

par l'ordre de Henri VIII.

Traité de Madrid (14 janvier 1525, v. st.).

Charles de Lannoy reconduisit François Ier jusqu'aux frontières

d'Espagne et vit le prince, dont il avait reçu l'épée, s'élancer sur

le sol où il allait retrouver la liberté et la puissance, en s'écriant

à haute voix: «Je suis redevenu roi!»

François Ier ne tarda pas à réunir les membres des états généraux:

«Messieurs, leur dit-il, je vous ay mandés pour vous dire

l'appoinctement que j'ay faict, estant détenu prisonnier ès mains de

l'empereur, pour sortir desquelles il me convint obtempérer à tout ce

qu'il a voulu; et entendez que si l'empereur m'eust demandé tout mon

royaume, je luy eusse accordé pour me mettre en liberté, qui est le

trésor des humains.»

Le chancelier, dans sa réponse au nom des états, égala l'éloquence du

roi de France à celle de Cicéron: il alla plus loin, et comme la

mémorable parole que le roi Jean avait, dit-on, prononcée dans une

circonstance presque semblable, se présentait à tous les esprits, il

ne la rappela que pour la blâmer et allégua, contre la validité des

engagements personnels pris par François Ier, l'absence de l'adhésion

des trois états, représentants légitimes du royaume dont l'usufruit

seul appartenait au roi.

Qu'eût dû faire François Ier pour concilier ses doubles devoirs comme

roi et comme chevalier? Rendre à l'épée de la France sa liberté en

laissant sa propre épée enchaînée à Madrid par son serment.

La Flandre pendant des trois derniers siècles · 第 1 / 29 段