On le voit, c’est sur les valeurs métalliques effectives, plutôt que sur
les monnaies considérées dans leur valeur représentative, que les
premiers banquiers portèrent leurs opérations. Il ne faut donc pas
s’étonner de les voir étendre leur trafic aux objets métalliques de
toutes formes, et se rapprocher du métier des orfèvres changeurs. C’est
ce qui explique les noms de _vascularii_, de _fabri_ et même
_lapidarii_, qui se confondent parfois, dans l’ancienne littérature
latine, avec ceux de _mensularii_ ou d’_argentarii_[268].
[268] L. 39, D., _de auro argento_, 34, 2, et L. 61, _pr._, D., _de
obl. et act._, 44, 7.
Les Romains admirent-ils légalement un système de monnaie fiduciaire,
c’est-à-dire la circulation d’objets de valeur purement conventionnelle
comme nos billets de banque? Ce système avait été longtemps pratiqué
avant eux dans beaucoup de pays de l’Orient; ils le connurent donc, sans
doute, mais ils ne tentèrent même pas de l’employer; ils ne se servirent
que de monnaies frauduleuses, avec cours obligatoire, dont l’emploi se
rattache aux attributions des banquiers romains. Nous devons, par
conséquent, en dire quelques mots.
On avait employé, en Orient, des monnaies de plomb, d’étain et de terre
cuite, à titre de valeurs échangeables et ayant cours usuel. C’étaient
de véritables monnaies fiduciaires. M. Lenormant rapporte, dans son
savant livre[269], le texte qui figure sur plusieurs galettes
quadrilatères d’argile employées en Asie pour le commerce. Ce sont des
mandats de payement réglant l’échéance, les intérêts, le débiteur, le
porteur, avec remise de place en place; c’est la lettre de change, moins
la clause à ordre; peut-être la circulation en devenait-elle possible
sous forme de mandat, comme dans la _procuratio in rem suam_ romaine.
Les Égyptiens avaient eu une monnaie de verre dont l’usage se continua,
dans le pays, sous les Byzantins et sous les Arabes[270].
[269] _La monnaie dans l’antiquité_, t. I, p. 114 et suiv.
[270] _Eod._, p. 214.
On a dit que les Romains avaient eu aussi une monnaie fiduciaire de
bois, par conséquent sur l’absence de valeur de laquelle ils ne
pouvaient pas se tromper; rien ne le prouve. Ce qui est certain, au
contraire, c’est qu’ils ont, à diverses époques, gravement faussé leurs
monnaies.
Ils se servirent, pour cela, de monnaies _fourrées_, suivant
l’expression de Mommsen, c’est-à-dire de pièces «qui se composent d’un
flan de métal de peu de valeur, cuivre, fer, plomb ou étain, formant
âmes, et revêtu, dans toutes ses parties, d’une mince feuille d’argent
ou plus rarement d’or. Ame et enveloppe ont été soumises en même temps à
la frappe monétaire. Les pièces fourrées étaient donc des monnaies sans
valeur intrinsèque que l’on émettait pour des espèces d’argent ou d’or
et par une opération frauduleuse[271].»
[271] _Eod._, p. 222.
Le Sénat ordonna, à plusieurs reprises, de mêler cette monnaie à la
monnaie sincère, c’est ce que l’on appelait _miscere monetam_; on le
fit, pour la première fois, pendant la guerre d’Annibal, après la
bataille de Trasimène, en même temps que la loi _Flaminia_, par une
autre sorte de fraude, réduisait le poids de l’as. Ces procédés
antiéconomiques se renouvelèrent sous l’Empire.
On comprend quel trouble ces mesures durent jeter dans la circulation et
dans le crédit, nous en avons eu de plus récents exemples dans notre
histoire, et nous pouvons en juger presque par nous-mêmes.
C’est pour cela qu’en 670-84, Marius Gratidianus ordonna la vérification
des monnaies et fit retirer les pièces fourrées de la circulation. Des
_argentarii_ furent chargés de cette opération qui rentrait dans la
sphère de leurs occupations ordinaires et qui se rattachait au caractère
de leurs fonctions semi-officielles. Le peuple lui en témoigna sa
reconnaissance avec enthousiasme. «On éleva, dans tous les carrefours,
des statues au préteur qui avait pris l’initiative d’une aussi
bienfaisante réforme et l’on rendit à ces statues des honneurs presque
divins, en brûlant devant elles des cierges et de l’encens.» Sylla
renversa les statues, fit périr le préteur dans les tortures les plus
barbares, et revint, en vertu de la _Cornelia testamentaria_, au système
du cours forcé des monnaies fourrées[272].
[272] Cicéron, _De offic._, III, 20, 80; Pline, _Hist. nat._ XXXIII,
9, 132; Lenormant, _loc. cit._, p. 231.
Mais on sait comment le public traite les valeurs fictives discréditées,
et quelle est l’inutilité de tous les actes du gouvernement pour en
assurer la circulation, quand arrive la débâcle.
Sans doute, les banquiers romains comme ceux du moyen âge durent servir
d’intermédiaires aux justes résistances de la pratique, du bon sens et
de l’honnêteté publique. L’Empire pourtant, dans les premiers siècles
surtout, conserva ces détestables traditions. On est revenu, de notre
temps, au juste sentiment des choses à cet égard. Les grandes opérations
de la spéculation sur le change et sur les monnaies fiduciaires sincères
sont restées, et ne cesseront plus, probablement, d’employer cette sorte
de marchandise, la plus maniable de toutes, et ces valeurs de papier,
basées sur le crédit et qui sont, en retour, si nécessaires à son
fonctionnement.
2º _Avance de fonds, placements et autres actes divers._--Mais ce n’est
pas à cela que devait se borner l’intervention des banquiers romains, et
nous allons leur voir accomplir, de bonne heure, les opérations qui les
rapprochent davantage des banquiers modernes.
Cujas avait proclamé l’importance ou, du moins, la fréquence vraiment
extraordinaire de leur intervention dans les affaires, lorsqu’il disait:
«_Et propterea nec, sine argentario, ullus contractus habebatur, in quo
modo pecunia intercederet[273]._» «Ainsi, sans un banquier, aucune
affaire d’argent n’était traitée.»
[273] Cujas, sur la loi 8, _Depositi_, lib. 9, _Quæstiones
Papin_.--Voy. aussi Cicéron, _Pro Quintio_, 4, et L. 39, D., _de
solut._, 46, 2.
Assurément, ils ont fait, comme opérations ordinaires et normales des
avances d’argent, et, lorsque l’on ne trouvait pas à exercer le _mutuum_
gratuit, avec un ami désintéressé, comme dit Saumaise, dans son traité
de _Fœnore trapesitico_, on recourait au banquier qui prêtait à
intérêt[274]. Plaute indique cette ressource, comme une chose toute
naturelle, à l’égard d’un fils prodigue, dans son _Pseudolus_:
[274] Chap. I, p. 34 de l’édit. de Lyon, 1640.
Ba. _Fuit occasio, si vellet, jam pridem, argentum ut daret._
Ca. _Quid si non habui? Ba. Jam haberes, invenires mutuum,
Ad danistam devenires, adderes fenusculum,
Surripuisses patri._
Ba. «C’était l’occasion, s’il le voulait, de donner de l’argent.
Ca. Et si je n’en avais pas? Ba... Tu en aurais tout de suite, tu
trouverais à emprunter, tu irais trouver le banquier, tu lui offrirais
un petit intérêt, et ainsi, tu en soutirerais à ton père.»
On appelait, parfois, les banquiers _fœneratores_, ce qui indique qu’ils
pratiquaient usuellement le prêt à intérêt; ils le firent même, sous
diverses formes de contrats. Il est fort probable, d’ailleurs, que si le
dépôt irrégulier fut usité chez eux sur une grande échelle, ainsi que
nous le verrons tout à l’heure, c’est que non seulement les banquiers
spéculaient sur leur argent, mais qu’ils faisaient valoir aussi celui
qui leur était confié, lorsqu’on le laissait se confondre dans leur
caisse.
Les abus de l’usure paraissent, cependant, avoir été pratiqués au moins
dans les temps anciens, plus encore par les particuliers et spécialement
par les riches patriciens que par les banquiers. C’est ce qui nous
semble résulter, nous l’avons déjà dit, du caractère politique des
révoltes provoquées par les dettes et l’usure.
Cependant, de très bonne heure, sans doute, les banquiers cessèrent
d’opérer exclusivement sur les valeurs métalliques en nature. De leurs
opérations de crédit, le _mutuum_, c’est-à-dire la livraison des
espèces, avec stipulation d’intérêts, dut être la forme la plus
primitive et la plus simple, c’était la forme accessible à tous,
prêteurs et emprunteurs; celle que le droit romain protégeait par ses
actions les plus normales. Le _mutuum_ et la stipulation, en dehors des
paroles réservées aux citoyens, étaient, on le sait, des contrats du
droit des gens, et ils étaient protégés par des actions _stricti juris_.
C’était, qu’on nous permette le mot, le procédé classique et usuel de
tous les temps.
Mais les banquiers, _apud omnes gratiosi_[275], procédaient par d’autres
combinaisons plus caractéristiques et plus spéciales à leur métier, sur
lesquelles nous aurons à nous arrêter davantage.
[275] Cicéron, _De offic._, 14, nº 58.
Au contraire, ce serait sortir de notre sujet, que de parler des
incidents législatifs, judiciaires ou politiques, dont les intérêts
furent l’occasion, sous toutes les formes admises. Tantôt libres, tantôt
défendus absolument, le plus souvent limités à un taux _maximum_, les
intérêts donnèrent lieu à des abus que nous avons eu souvent à signaler
en passant, et dont nous devons nous borner, en ce moment, à rappeler la
persistance.
Mais ce que nous devons remarquer, ici, c’est que ces abus furent tels,
qu’on avait des doutes, même encore à l’époque de l’Empire, sur la
moralité et l’utilité des opérations de banque. Sénèque, dont nous avons
indiqué les débordements usuraires en Sardaigne, pouvait encore se
permettre de dire philosophiquement au public: «_Quid fœnus et
calendarium, et usura, nisi humanæ cupiditatis extra naturam quæsita
verba? Quid sunt istæ tabulæ, quid computationes, et venale tempus et
sanguinolentæ centisimæ? Voluntaria mala ex constitutione nostra
pendentia... inanis avaritiæ somnia[276]._» «Qu’est-ce que le capital,
et le livre des échéances, et l’intérêt, si ce n’est autant
d’expressions inventées par la cupidité humaine et hors nature?
Qu’est-ce que ces registres et ces comptes, et ces délais coûteux et ces
intérêts couverts de sang? Ce sont des maux que nous voulons et qui
découlent de notre constitution... des imaginations de notre vaine
avarice.»
[276] Sénèque, _De Benef._, VII, X.
Les banquiers devaient survivre à toutes les déclamations et à toutes
les lois, aussi bien que la représentation légitime du loyer de leur
argent, quelle que fût la forme employée pour en assurer le
recouvrement.
Nous avons des documents positifs très anciens, déterminant ce qu’il y a
de licite et d’usuel dans leurs actes, et l’on en retrouve encore,
jusque dans les recueils de Justinien. Marquardt en a tracé un tableau
d’ensemble. «C’est par l’intermédiaire des _argentarii_», dit-il[277],
«que se faisaient la plupart des payements, comme aussi ils se
chargeaient de l’encaissement des sommes dues, du placement à intérêt
des capitaux, de la vente des marchandises et particulièrement de la
liquidation des hérédités par la voie de la vente aux enchères, et enfin
des placements de toute nature; les opérations de change, notamment
l’échange des monnaies étrangères et la vente des monnaies romaines,
paraissent avoir été réservés aux _nummularii_. Ceux-ci, d’ailleurs,
comme les _argentarii_, faisaient toutes les opérations qui rentraient
dans le commerce des banques, acceptaient des capitaux en dépôt,
faisaient des payements pour le compte d’autrui, plaçaient des capitaux
à intérêt, et pour les opérations de change prélevaient un bénéfice ou
agio.»
[277] _Op. cit._, p. 80 et 82.
On retrouve donc, dans le ministère des banquiers, c’est-à-dire dans
l’accomplissement de ces actes et dans ceux sur lesquels nous allons
donner quelques indications plus précises, les attributions réparties
chez nous entre les agents de change, les commissaires priseurs et les
courtiers, pour les _auctiones_ ou ventes publiques[278], les changeurs,
les escompteurs et les sociétés de crédit de toute espèce.
[278] Voy. Caillemer, _Revue historique_, 1877-78, p. 400, et les
curieux détails relatifs aux tablettes de _Lucius Cæcilius
Jucundus_, découvertes à Pompéi en juillet 1865: _Tabulæ
auctionnariæ_.--Voy. aussi la thèse de M. Cruchon, p. 196 et suiv.
A Rome très probablement, comme dans certaines de nos grandes places
commerciales aujourd’hui, les spéculateurs en étaient venus, vers la fin
de la République, à ne plus traiter, même les affaires les plus simples,
sans l’intervention des intermédiaires de profession. C’est cette
pratique très commode et très avantageuse sous certains rapports, qui
donne une si grande importance commerciale et de si gros bénéfices,
spécialement aux courtiers en marchandises de Marseille, depuis de
longues années. Nous avons cité le passage de Cujas qui signale ce trait
des mœurs publiques comme très caractérisé dans la société romaine; il
faut bien qu’il en fût ainsi, pour que les banquiers y fussent si
nombreux et désignés sous des titres si divers que, malgré la multitude
de noms que nous avons signalés, nous n’en avons pas certainement épuisé
la liste.
3º _Dépôts réguliers et irréguliers._--On pratiqua fréquemment le dépôt
régulier, et, sans doute, aussi le séquestre chez les banquiers. Mais le
dépôt irrégulier fut un des actes les plus usuels et, j’ajoute, les plus
caractéristiques de leur profession. C’est chez les banquiers,
peut-être, qu’il prit naissance. «Il se faisait, surtout, chez eux», dit
M. Accarias, «eux seuls pouvant, quotidiennement, trouver, à cette façon
de s’obliger, plus de profit que de gêne[279].»
[279] Accarias, _Précis de droit romain_, t. II, p. 437, 3e édit.
Le trésor public, lui-même, recourait à ces dépositaires de
profession[280].
[280] Cicéron, _Pro Flacco_, 19.
On admit que le dépôt irrégulier fût productif d’intérêts, même de plein
droit, suivant la bonne foi et les usages. La restitution en fut
garantie par un privilège spécial, particulièrement en cas de faillite
du banquier. Ce sont là des points sur lesquels des controverses se sont
élevées. Nous aurons à les examiner en détail, lorsque nous traiterons
le côté purement juridique de la matière[281]. Nous signalerons,
seulement, ces mots d’Ulpien, à propos de l’opération dont nous parlons
en ce moment: «_Necessarium usum argentariorum ex utilitate
publica[282]._»
[281] Sur deux textes contradictoires d’Ulpien relatifs au privilège
du déposant, la controverse est assez animée pour que M. Cruchon,
dans sa thèse, ait pu signaler l’existence de douze systèmes
différents. _Loc. cit._, p. 180 et suiv.; L. 7, § 2 et 3, D.,
_depositi vel contra_, 16, 3, et L. 24, § 2, D., _de rebus auctor._,
42, 5.
[282] L. 8, D., _depos._, 16, 3.
Toutes les parties devaient, en effet, trouver des avantages dans ce
procédé; et on comprend que, dès l’antiquité, il fut très pratiqué et
soutenu par les juristes, comme d’utilité publique. Le déposant, d’une
part, y trouvait le moyen de faire fructifier son argent, la possibilité
de le retirer facilement, et des garanties spéciales de restitution; et,
d’autre part, le banquier dépositaire avait à sa disposition des fonds
sur lesquels il pouvait étendre ses spéculations et augmenter ses
bénéfices.
4º _Mandats de payements._--On pouvait utiliser ces dépôts de beaucoup
d’autres manières. «Que les _argentarii_ fussent dépositaires réguliers
ou non», dit M. Humbert, notre savant maître, «les déposants les
chargeaient souvent d’opérer pour leur compte des payements (_scriptura
per mensam_ ou _de mensa solvere_), et l’on avait même admis d’assez
bonne heure, qu’on pouvait les charger d’opérer des prêts (_mutuum_),
pour le compte du déposant sur un mandat appelé _præscriptio_
(_præscribere, solvere ab aliquo_). Il arriva, naturellement, que les
capitalistes prirent l’habitude de verser leurs deniers chez
l’_argentarius_, avec clause tendant à leur faire produire intérêts,
tout en se réservant la faculté d’en ordonner l’emploi à volonté[283].»
[283] _Dict._ de Daremberg et Saglio, vº _Argentarii_.
Il y avait là, assurément, des opérations qui tendaient à assouplir aux
besoins de la pratique journalière, ce qu’on a appelé le formalisme du
vieux Droit romain, et le fait est, par lui-même, intéressant à
constater; mais faut-il aller jusqu’à déclarer que c’est notre chèque
moderne que l’on retrouve dans ces mandats de payement? Nous dirons,
comme nous l’avons déjà dit, à propos de la lettre de change, que c’est
le trait caractéristique, la clause à ordre donnant la faculté de
circulation jusqu’à l’échéance, qui manque dans les deux cas[284]; en
réalité, les Romains ne connurent pas plus l’un que l’autre de ces
merveilleux instruments de crédit, dans ce qu’ils ont de plus original
et de plus fécond.
[284] Ce pourrait être, tout au plus, un chèque souscrit au profit
d’une personne déterminée, ainsi que la loi du 14 juin 1865 permet
de le faire. Art. 1er.
Peut-être même, n’arriva-t-on à ce procédé des ordres écrits, de ces
mandats de payement, qu’après de bien longues hésitations. Sénèque dit
que, de son temps encore, le déposant amenait son créancier à la table
du banquier détenteur de ses fonds, et le faisait payer devant témoins
(_pararii_). Il déchargerait, du même coup, le banquier son débiteur, et
se déchargeait lui-même de sa dette par le versement effectif des fonds
entre les mains de son créancier présent. C’est le procédé le plus
simple; ce fut, probablement, le premier employé. Les livres du banquier
vinrent donner d’autres facilités.
5º _Contrat de change._--Quelquefois, les Romains qui avaient à toucher
de l’argent dans un lieu éloigné, au lieu de s’y rendre eux-mêmes, y
envoyaient un esclave. Ce procédé, assez facile pour les gens riches,
possesseurs de très nombreux esclaves et de serviteurs élevés de façon à
ce qu’on pût compter sur eux, n’était pas, cependant, à la portée de
tout le monde, et, en tout cas, il était trop compliqué. Les textes du
Digeste nous le montrent comme employé au cas de prêt à la grosse
(_nauticum fœnus_); nous n’avons à le signaler ici, sous cet aspect, que
comme trait de mœurs.
Mais nous avons vu que les banquiers servaient usuellement
d’intermédiaires, soit pour recevoir, soit pour effectuer des payements,
cela pouvait être utilisé aisément dans les remises de place en place,
ou contrats du change.
Quels étaient les procédés suivis à cet égard? Quoique la question
touche, par ses détails, plutôt au Droit qu’à l’histoire des banques,
nous ne pouvons pas, cependant, même à ce dernier point de vue, passer
complètement sous silence ce qui avait été admis dans la pratique
romaine.
Lorsqu’on voulait obtenir le payement d’une somme versée à Rome, dans un
autre lieu, on pouvait le faire par _permutatio_; par exemple, Cicéron
envoyant son fils à Athènes, et voulant lui éviter l’ennui et le danger
de transporter avec lui de la monnaie, s’était préoccupé de lui en faire
avoir par ce moyen, à son arrivée. «_Id quæro_», écrivait Cicéron à
Atticus son ami, «_quod illi opus erit Athenis permutarine possit an
ipsi ferendum est[285]._» «Je te demande si ce dont il aura besoin à
Athènes pourra être obtenu par _permutatio_, ou s’il faudra qu’il
l’emporte avec lui.» A la suite de cette première lettre, Atticus répond
que la _permutatio_ est possible, et Cicéron écrit pour qu’elle ait
lieu: «_De Cicerone ut scribis, ita faciam, ipsi permittam de tempore:
nummorum quantum opus erit, ut permutetur tu videbis[286]._» «Je ferai
comme tu me dis pour Cicéron, je lui en procurerai à l’occasion; et tu
verras de lui obtenir, par _permutatio_, l’argent qu’il lui faudra.» Il
s’agissait là évidemment d’une sorte d’ouverture de crédit, avec remise
de place en place, au moins entre banquiers.
[285] _Ad. attic._, liv. XII, nº 24.
[286] _Ad. attic._, liv. XII, nº 27. Voir aussi: XV, 15; V, 15; XI, 1,
24; _ad. div._, II, 17; III, 5; _ad. quint._, frag. I, 3; _pro
Rabirio_, 4.
6º _Moyens de poursuite: actions civiles et prétoriennes._--Pour
accomplir ces opérations, les banquiers avaient diverses actions à leur
service, d’autres existaient au service de leurs clients.
Par l’action _de eo quod certo loco_, le banquier, qui avait promis de
faire un payement sur une autre place, pouvait y être indirectement
contraint par l’indemnité à laquelle il s’exposait, s’il se bornait à
payer à Rome[287]. L’action était arbitraire; elle ne paraît pas,
d’ailleurs, avoir été organisée principalement en vue du commerce de la
banque.
[287] «_Ideo in arbitrium judicis refertur hæc actio, quia scimus quam
varia sint pretia rerum per singulas civitates regionesque: maxime
vini, olei, frumenti: pecuniarum quoque, licet videatur una et eadem
potestas ubique esse, tamen altis locis facilius, et levibus usuris
inveniuntur, aliis difficilius, et gravibus usuris._»--L. 3, D., _de
eo quod certo loco_, XIII, 4.
Il en est de même de l’action résultant du _mandatum pecuniæ credendæ_;
elle pouvait singulièrement faciliter les mandats de versements de
fonds, puisque celui qui faisait l’avance à l’emprunteur avait action
contre le _mandator_ qui lui servait de garant, et que cela pouvait se
faire dans les formes les plus simples. Ceci n’empêchait pas les
banquiers de se servir, au profit de leurs clients, des autres modes
d’_intercessio_ pratiqués par tout le monde.
L’action _receptitia_, au contraire, était spéciale aux banquiers. Nous
n’exagérerons rien assurément sur ses effets très caractérisés, si nous
en référons au texte de M. Accarias qui ne se laisse pas facilement
entraîner à de simples conjectures. «Nous savons», dit le savant
romaniste[288], «que les banquiers seuls s’obligeaient dans la forme du
_receptitium_ ou _receptum_, que leur obligation était sanctionnée par
une action perpétuelle dite _receptitia_, et qu’elle avait pour objet un
ou plusieurs payements à faire à un tiers ou pour le compte d’un tiers,
et cela sans qu’on distinguât si ce tiers était ou non créancier du
banquier ni si lui-même devait quelque chose ou ne devait rien à la
personne qui toucherait le payement. L’objet du _receptum_ ainsi
déterminé, on voit tout de suite que, selon les circonstances, il
contient une ouverture de crédit ou n’est qu’une façon de mettre à la
disposition d’un client, soit à jour fixe, soit à volonté, des fonds
qu’il a déposés dans une maison de banque ou qu’elle a encaissé pour
lui. On voit aussi que, comme le _receptum_ ne suppose aucune provision
fournie au banquier, l’action qui en résulte n’est pas exposée à échouer
contre l’exception _non numeratæ pecuniæ_, et, à ce point de vue, ce
contrat présente un avantage évident sur la _stipulatio_ et la
_transcriptio_. Mais comment se formait-il? Quelques mots obscurs de
Justinien ont fait croire à plusieurs interprètes qu’il exigeait des
solennités de paroles. Mais à ce compte le _receptum_ eût été d’une
application plus gênante que le contrat _litteris_, et au lieu de
simplifier les rapports des banquiers avec leurs clients, il les eût
compliqués. J’estime donc que, s’il exigeait quelques formalités, ce ne
pouvait être que des écritures et probablement fort simples. A l’époque
de Justinien, le _receptum_ était presque tombé en désuétude.» Cette
disparition s’explique, le constitut était venu prendre sa place, et
l’on sait que Justinien fondit les deux institutions[289].
[288] Accarias, _op. cit._, t. II, p. 776, 3e édit.; nº 720, p. 614,
4e édit.
[289] §§ 8 et 9, Inst. IV, VI, _de action._
Tout cela est absolument affirmé, non seulement par les données du
droit, mais aussi par celles de l’histoire, et l’on voit ainsi quelle
variété d’opérations le droit, même le plus ancien, avait voulu rendre
possible à ces banquiers de tous noms[290].
[290] Quint., XI, 92; Plaute, _Curculio_, II, 3, 66; III, 1, 64; IV,
3, 3; V, 2, 30; 3, 34.
§ 3.--Livres et écritures. Contrat _litteris_ et billets. Comptes
courants. Compensations. _Editio rationum_.
L’un des principaux moyens de procéder dans les affaires des banquiers,
fut l’emploi de ces registres que, presque jusqu’à l’empire, tous les
citoyens tenaient encore avec un soin religieux, mais qui servaient
depuis longtemps déjà, tout particulièrement dans les maisons de banque.
Nous verrons Cicéron présenter comme un fait absolument extraordinaire
que l’on apporte en justice un brouillon à la place du _Codex_, et que
ce livre, rendu indispensable par les mœurs, ne soit pas tenu
régulièrement chez un citoyen qui se respecte[291].
[291] Cicéron, _Pro Roscio_, 2; _Verr._, II, liv. 23.
Le _Codex_ avait servi, dans les temps anciens, à faire le contrat
_litteris_. Du temps de Justinien, il ne servait plus à cet usage et on
ne le trouvait plus chez les particuliers. Mais il restait encore chez
les banquiers à l’état de registre obligatoire.
Il ne faut donc pas s’étonner de ne trouver que peu de renseignements
sur le _Codex_ dans les compilations de Justinien. Un texte du manuscrit
de Gaius en a donné quelques-uns très intéressants. Sans nous arrêter
aux difficultés qu’a suscitées l’explication complète de ce texte, nous
constaterons, comme remontant aux temps très anciens de Rome, la
pratique de la séparation en colonnes spéciales, du doit et de l’avoir
sur ce livre. Le registre s’appelle le _Codex accepti et depensi_. On y
procède aux _nomina transcriptitia a re in personam_ ou _a persona in
personam, in utraque pagina_, c’est-à-dire que le contrat _litteris_ s’y
constitue par l’inscription au _débit_, corrélative à celle qui doit
être faite au _crédit_ comme dans nos livres tenus en partie
double[292].
[292] Gaius, III, §§ 128 à 131.--«_Huic omnia expensa, huic omnia
feruntur accepta, et in tota ratione mortalium sola utramque paginam
facit_», dit Pline, _Hist. nat._, II, 7.
Cette pratique, nécessaire pour former le contrat _litteris_, d’après
une opinion que nous croyons exacte, s’était conservée sur les registres
des banquiers, même après la disparition de ce contrat, et telle qu’elle
était pratiquée du temps de Labéon. C’est ce qui semble résulter des
termes d’un texte que nous transcrivons plus bas, à l’occasion de
l’_editio rationum_, et dont nous aurons à parler.
Ces registres, soit à l’époque où le contrat _litteris_ existait encore,
soit à celle où il avait disparu, serviront à pratiquer les opérations
les plus ingénieuses de la banque moderne, et notamment les comptes
courants. M. Humbert n’hésite pas à l’admettre. «Les riches Romains»,
dit-il, «en vinrent à être en compte courant avec leurs banquiers, et
nous croyons que l’ouverture d’un crédit était une opération connue de
ces habiles manieurs d’argent, et qui n’avait rien de contraire aux
principes du droit romain. En effet, l’_expensitatio_ ou contrat
_litteris_ ne repoussait pas toute modalité, puisqu’il admettait la
solidarité parfaite ou corréalité[293].»
[293] _Dict._ de Daremberg et Saglio, vº _Argentarii_, II; M. Pilette,
_Revue hist. de droit_, 1861, et M. Thézard, _Revue critique_, 1871,
dans des articles sur la compensation, ont assimilé les comptes
courants des Romains à ceux de notre temps, avec les règles
spéciales admises par la jurisprudence sur l’unité du titre
résultant du reliquat. M. Cruchon, dans sa thèse sur les
_argentarii_ et sur les comptes courants, a combattu cette opinion.
Paris, 1878.
Les banquiers eurent, en outre, un registre spécial, dont il est
question dans les textes et qui s’appelait le _calendarium_; c’était le
livre des échéances; il portait ce nom, parce que les échéances
correspondaient d’ordinaire à l’époque des calendes.
On dut user de même des _arcaria nomina_ et aussi des _syngraphæ_, des
_chirographa_, papiers détachés, qui rendaient les relations plus
faciles avec les pérégrins[294].
[294] Gaius, III, §§ 131 et suiv.
On voit combien les Romains se sont rapprochés des pratiques de notre
temps dans ces matières. Les livres obligatoires, les registres tenus en
partie double, les billets, tout s’y retrouve, excepté, à la vérité, le
plus essentiel, la clause à ordre, et partant la libre circulation des
valeurs. Le progrès ne s’était réalisé que pour les actions des
compagnies de publicains; mais seulement, sans doute, par voie de
transfert, à notre avis.
Il existait encore quelques autres dispositions spéciales aux banquiers,
dont l’une des plus caractéristiques est l’_editio rationum_. Tous ceux
qui tiennent une banque peuvent être contraints à fournir, à tout
instant, leurs comptes à leurs clients et même à des tiers. Voici les
expressions d’Ulpien à ce sujet: «_Prætor ait: argentariæ mensæ
exercitores rationem, quæ ad se pertinet, edant adjecto die et consule.
§ 1. Hujus edicti ratio æquissima est: nam cum singulorum rationes
argentarii conficiant, æquum fuit, id quod mei causa confecit, meum
quodammodo instrumentum mihi edi[295]._» «Le préteur a dit: que ceux qui
tiennent table de banquiers fournissent les comptes les concernant, en
fixant la date du jour et de l’année. § 1. La raison de cet édit est des
plus équitables: car les banquiers tenant des comptes pour les
particuliers, il est juste que l’opération faite pour moi me soit
rapportée sous la forme d’une sorte de titre.»
[295] Ulpien, L. 4, _pr._, et § 1, D., _de edendo_, II, 13; L. 6, § 7
et 10, § 2, _epo._
Il est probable que cette disposition d’origine prétorienne était
antérieure à l’empire; elle répond aux mœurs commerciales du temps où
l’initiative individuelle dans les affaires d’argent fut à son apogée;
et Gaius, en expliquant, à son tour, le motif de la disposition, nous
confirme dans cette opinion: «_Ideo argentarios tantum, neque alios
ullos absimiles eis edere rationes cogit; quia officium eorum atque
ministerium publicam habeat causam; et hæc principalis eorum opera est,
ut actus sui rationes diligenter conficiant[296]._» «On force les
banquiers seuls à fournir leurs comptes et non d’autres personnes qu’il
ne faut pas confondre avec eux, parce que leur office et leur ministère
a un caractère public; et ce doit être un de leurs soins principaux, de
tenir note de leurs comptes avec diligence.»
[296] Gaius, L. 10, § 1, D., _eod. tit._
Les banquiers étaient donc légalement tenus d’avoir leurs comptes en
règle, car leurs clients avaient le droit de les exiger, à l’occasion
des procès qu’ils pouvaient avoir, soit avec eux, soit même avec des
tiers[297], et ce, sous peine des dommages résultant du défaut de
production de comptes. Le préteur pouvait même accorder ce droit à
d’autres, mais _cognita causa_, et en faisant prêter serment que la
demande n’était pas faite dans un but illicite, _jusjurandum
calumniæ_[298].
[297] _Eod._, _leg. pr._
[298] L. 8, D., _eod. tit._
Cette _editio rationum_ n’était pas exactement la communication ou la
représentation des livres, telle qu’elle est régie par le Code de
commerce, mais elle se rapprochait plus de la représentation que de la
communication, en ce que c’était seulement la partie des comptes
relative au procès qui devait être rapportée[299]. Tandis que, chez
nous, c’est en principe, le livre même qui doit être communiqué ou
représenté, à Rome, le banquier pouvait, soit dicter le contenu du
registre, soit en fournir copie, soit apporter le livre lui-même[300].
[299] L. 10, § 2, D., _eod. tit._
[300] L. 6, § 7, D., _eod. tit._
Ces dispositions s’étendent à d’autres personnes qu’aux banquiers; à
leurs héritiers d’abord et aussi au père ou au maître, si c’est un fils
ou un esclave qui ont fait la banque, de manière à engager la
responsabilité de ceux dont ils dépendent. Il en est de même dans
quelques autres cas spécifiés par les textes.
Enfin, cette _editio rationum_ suppose une série d’opérations
accomplies, et il ne suffirait pas d’un acte isolé pour que le banquier
fût tenu d’_edere rationes_ dans les conditions que nous venons
d’indiquer.
A cette tenue des registres se réfèrent des dispositions sur la
compensation, qui restent aussi spéciales aux banquiers, et qui
indiquent bien que les comptes courants étaient chez eux de pratique
fréquente et normale. Ainsi, lorsque l’_argentarius_ présente ses
comptes en justice, il est tenu, sous les peines rigoureuses de la _plus
petitio_, de ne demander que la différence résultant de la balance qu’il
a dû établir dans le compte personnel de son client[301]. Ce n’est pas
seulement par ce qu’il doit tenir ses livres en règle, tout le monde est
tenu à l’exactitude; mais c’est surtout parce que pour lui, les comptes
de toute nature qu’il entretient avec ses clients, sont habituellement
complexes, et parce que, d’autre part, les livres sont des sortes de
documents publics sur lesquels tout le monde a des droits[302]. C’est à
l’égard des banquiers, seulement, que la compensation de plein droit a
été admise, avec toute sa rigueur, dans la législation romaine, même des
temps anciens.
[301] «_Rationem esse Labeo ait, ultro citro dandi accipiendi,
credendi obligandi, solvendi sui causa negotiationem: nec ullam
rationem nuda duntaxat solutione debiti incipere: nec si pignus
acceperit, aut mandatum, compellendum edere: hoc enim extra rationem
esse. Sed et quod solvi constituit argentarius edere debet; nam et
hoc ex argentaria venit._» Le Constitut suppose, en effet, lui
aussi, deux obligations (L. 6, § 3, D., _eod. tit._).
Justinien maintint cette obligation, il l’étendit même (L. 22, C.,
_de fide instr._, IV, 21).
[302] Gaius, IV, § 64 et suiv.
§ 4.--Attributions ayant un caractère public.
Les _argentarii_ exercèrent, outre la banque proprement dite, des
délégations qui les rapprochent de certains de nos officiers
ministériels; ils étaient chargés des ventes aux enchères, par exemple;
on les appelait alors _argentarii auctionatores_. On a trouvé récemment,
dans les fouilles de Pompéi[303], quelques indications curieuses à cet
égard. Ils liquidaient les successions ou arbitraient les situations
pécuniaires embrouillées.
[303] Nous avons cité plus haut l’étude faite par M. Caillemer sur ce
texte. _Supra_, p. 159.
Sous le nom de _mensarii_, c’est eux surtout qu’on employa, très
probablement, dans certaines crises monétaires ou financières de l’État.
Ils facilitent alors officiellement la circulation des valeurs,
liquident, en vertu d’une délégation spéciale de l’État, les affaires
des citoyens. Nous retrouverons ces faits en étudiant les banquiers dans
leurs rapports avec les événements de l’histoire. Mais, de même que nous
n’avions pas d’intérêt, ici, à les considérer dans leurs fonctions de
contrôleurs ou d’orfèvres, _argentarii fabri_, _vascularii_,
_probatores_, _monetales_, de même, nous laisserons de côté ces sortes
d’offices qui ne touchent qu’indirectement au maniement ordinaire des
affaires, et à la circulation normale des richesses. C’est dans ces
dernières opérations seulement que nous les étudierons; c’est là qu’ils
ont joué un rôle considérable. Là, ils étaient de véritables banquiers,
avec la diversité des fortunes et des chances qui se rattachent aux
affaires d’argent, dans tous les temps et dans tous les pays.
§ 5.--Faillites.
A Rome, beaucoup d’_argentarii_ arrivèrent à la considération et à
l’opulence, mais beaucoup, aussi, sombrèrent sur la mer orageuse des
spéculations financières. Les dénominations de la pratique sont très
nombreuses pour désigner les catastrophes de ce genre, et l’on est
frappé de la ressemblance qui existe entre ce vocabulaire funèbre de
l’antiquité et celui de notre temps; les mêmes images s’y retrouvent. On
dit de cette triste fin, qui n’est pas d’ailleurs exclusivement réservée
aux banquiers: _mergere_, «sombrer»; _abire_, «partir»; _foro cedere_,
«quitter la place»; _mensum evertere_, «renverser sa table»; faire
banqueroute, _banco rotto_, et même _decoquere_, dont la traduction
littérale devient presque trop familière dans notre langue. Le
_decoctus_, «l’homme cuit» encourait la note d’infamie; il était soumis
à donner caution pour plaider[304], on envoyait ses créanciers en
possession de ses biens, pour faire vendre son patrimoine en masse sous
la direction de l’un d’eux, désigné sous le nom de _magister_, et que
l’on choisissait le plus possible, sans doute, parmi les
_argentarii_[305]. C’est dans ce cas, spécialement, qu’on pouvait faire
valoir le privilège spécial du dépôt chez les banquiers, dont nous avons
parlé, et c’est à cette hypothèse principalement que se réfèrent les
textes.
[304] Gaius, IV, 102.
[305] Gaius, III, 79.
§ 6.--Sociétés de banquiers. Corréalité.
Nous avons eu l’occasion de dire que les banquiers ne pouvaient former
que des sociétés de personnes, et que c’est là, ce qui avait très
probablement restreint la portée de leurs opérations, et diminué leur
rôle dans l’histoire. Néanmoins, les sociétés de banquiers furent assez
fréquentes chez les Romains; elles furent soumises à quelques règles
spéciales que nous ne devons que mentionner ici, mais qui ont donné lieu
à de graves discussions juridiques.
Évidemment, il ne faut pas confondre ces sociétés d’_argentarii_ avec
les corporations ou collèges que formèrent les banquiers en s’unissant,
comme le firent, à une certaine époque, tous les gens de même métier, de
la même profession. Il ne faut pas les confondre, non plus, avec l’état
d’indivision qui pouvait résulter, par exemple, de la mort d’un banquier
laissant plusieurs héritiers.
Ces sociétés se constituaient par simple contrat consensuel, sans aucune
des formes de publicité qui sont exigées de nos jours.
La personnalité civile, qui se rattache à la nature même de nos sociétés
commerciales, n’existait pas non plus, comme elle existait pour les
publicains. Cette personnalité était accordée aux collèges et
corporations autorisés, il est vrai, mais ces associations n’avaient
aucun but de spéculation[306].
[306] L. 1, D., _quod cujuscumque_, 3, 4.
Les sociétés de banquiers pouvaient se former comme sociétés _totorum
bonorum_ ou _omnium quæstuum_; normalement, elles ne devaient être que
_alicujus negotiationis_, c’est-à-dire exclusivement en vue de
l’exploitation de la _mensa_, de la banque. «_Quod quisque tamen socius
non ex argentaria causa quæsiit id ad communionem non pertinere[307]._»
«Ce que chaque associé retire d’ailleurs que des opérations de banque,
reste en dehors de la société.» C’est la société _unius negotiationis_,
dont le jurisconsulte nous indique les effets; ce devait être la société
usuellement pratiquée entre banquiers.
[307] L. 52, § 5, D., _pro socio_, 17, 2.
Mais une grave dérogation au droit commun, généralement reconnue
aujourd’hui, quoiqu’elle ait été fort discutée, fut admise à l’égard des
effets de l’obligation contractée par l’un des associés avec les
tiers[308]. Nous considérons, en effet, comme démontré, que cette
obligation entraînait de droit, l’engagement solidaire de tous les
autres associés.
[308] Savigny, _Des obligations_, trad. Joson, t. I, p.
171.--Demangeat, _Obligations solidaires_, p. 164.--Accarias, t. II,
p. 517, note 2, 3e édit.; p. 146, note 3, 4e édit.
Nous pourrons indiquer, ailleurs, les arguments fournis par les textes;
nous nous bornerons à faire remarquer ici, au point de vue des faits et
de la pratique, tout ce que cette solution a de rationnel et de
vraisemblable. Le client n’entend-il pas traiter avec la banque, plutôt
qu’avec la personne déterminée de l’associé avec lequel il se met en
rapport? Il fallait bien que, sans avoir les avantages de la
personnalité civile, du moins chacun des associés engageât toute la
_maison_,--si l’on me permet cette expression moderne,--en traitant avec
un de ses clients. Une solution contraire eût créé des embarras
incessants, et aurait pu nuire au crédit, non seulement de quelques-uns
des associés, mais encore, et par le fait même, à celui de la banque
toute entière. La pratique avait indiqué et imposé la solution
nécessaire, déjà du temps de Cicéron[309]. De même, et à l’inverse,
chaque _argentarius_ associé avait action contre le débiteur de la
maison de banque, indépendamment de toute clause de solidarité[310].
[309] Cic., _Ad Her._, II, 13.
[310] Humbert, _Dict._ de Daremberg et Saglio, vº _Argentarii_, qui
cite: Paul, fr. 27, D., _de pactis_, II, 14; Demangeat et Savigny,
aux lieux cités dans la note précédente.
La corréalité pouvait même se produire entre banquiers non associés, par
le fait d’une _stipulatio_ ou d’une _expensilatio_ communes. Les textes
ont prévu ce cas en ces termes: «_Quorum nomina simul facta sunt[311].
Quorum nomina simul eunt[312]._»
[311] L. 3, _pr._, D., _de pactis_, 2, 14.
[312] L. 34, D., _de receptis_, IV, 8.
Ces procédés adoptés pour faciliter les relations et augmenter le crédit
des banquiers, se rattachent à l’emploi de leurs livres, et rentrent
dans le courant de la pratique des affaires commerciales. Une grave
controverse s’est élevée, à son occasion, sur les effets produits par la
novation réalisée vis-à-vis de l’un des banquiers seulement[313]. Mais
ce n’est pas le moment de pénétrer dans les détails difficiles de cette
question de droit.
[313] Les lois 27, D., _de pactis_, II, 14, et 31, § 1, D., _de nov._,
46, 2, paraissent être en opposition. Nous reviendrons sur ce point.
§ 7.--Conditions requises pour exercer la banque. Situation sociale des
banquiers dans le monde de Rome.
Nous avons signalé, à plusieurs reprises, le caractère public
qu’affectaient, dans certaines circonstances, ou à certains égards, les
opérations des banquiers. Gaius disait[314]: «_Officium eorum atque
ministerium publicam habet causam._» Nous avons vu que leurs livres
paraissaient avoir le caractère de registres publics, qu’ils pouvaient
être invoqués par toute personne et qu’ils faisaient foi en justice.
«_Publicam habent fidem[315]._» Les banquiers étaient, en outre, chargés
de délégations qui revêtaient un caractère officiel comme l’_auctio_, la
fixation du change, etc. Enfin, ils étaient soumis à la surveillance du
_præfectus urbi_.
[314] L. 10, § 1, D., _de edendo_, 2, 13.
[315] L. 24, § 2, D., _eod._
Faut-il conclure de tout cela qu’ils étaient des fonctionnaires désignés
par l’État, et que le nombre de leurs charges était limité? Nous ne le
pensons pas. Leur fonction se rapprocherait plutôt, par leur caractère,
des tutelles, qui constituaient aussi un _munus publicum_. C’est la loi
romaine elle-même qui fait ce rapprochement[316], au sujet de la
compétence des tribunaux à leur égard. La vérité est que les affaires
dont ils s’occupaient appelaient, comme celle des incapables, la
surveillance et parfois l’intervention de l’État[317].
[316] L. 45, D., _de judiciis_, 5, 1.
[317] Leur situation était analogue, sous ce rapport, à celle qui est
faite à nos courtiers de marchandises par la loi de 1866.
C’est ce qui semble résulter d’une incapacité qui est de règle aussi, en
matière de tutelle, l’incapacité des femmes. Callistrate dit, dans un
texte inséré au Digeste[318]: «_Feminæ remotæ videntur ab officio
argentarii: cum ea opera virilis sit._» La forme presque dubitative de
ce texte, et ces mots, _ea opera_, prouvent bien qu’il ne s’agit pas
d’une fonction publique. L’incapacité de la femme paraît résulter ici
plutôt d’une disposition de convenance et d’usage, que d’une mesure
légale, comme semble devoir l’être l’exclusion des femmes des fonctions
politiques ou judiciaires. On a même mis en question l’affirmation de
Callistrate. Un texte du Code soulève un doute[319], et quelques
inscriptions parlent de femmes _argentariæ_; mais on pense que ces
inscriptions appellent _argentariæ_ des femmes de banquiers, pour leur
faire partager le titre de leurs maris, _honoris causâ_[320].
[318] L. 12, D., _de edendo_, II, 13.
[319] L. 1, D., _de edendo_, II, 1.
[320] _C. I. L._, t. VI, IIe part., p. 942, nº 5134. Il faut
reconnaître, d’ailleurs, que certaines dispositions du droit prises
à l’égard des femmes, telles que la loi Voconia, et le
sénatus-consulte Velléien, durent être pour les femmes, qui auraient
voulu spéculer, de sérieux obstacles.
Au surplus, il nous paraît incontestable que la qualité de citoyen ne
fut jamais requise pour être banquier. Ce furent même les étrangers qui
introduisirent les opérations de banque proprement dites dans le marché
romain, et nous savons que les Grecs, particulièrement, y avaient joué
un rôle si prédominant, que l’on avait confondu tous les banquiers sous
leur nom.
Très fréquemment, on employa des affranchis ou des fils de famille, ou
même des esclaves, pour faire le commerce de la banque. Les textes
parlent assez souvent de cette pratique. L’action _institoria_
garantissait aux tiers l’exécution des obligations contractées par
l’agent, dont le maître ou le mandant devenait personnellement
responsable[321].
[321] L. 4, §§ 2 et 3, D., _de edendo_, 2, 13; L. 1, et 5, § 3, D.,
_de instit. act._, 14, 3; L. 19, § 1, D., _eod._; L. 5, § 1, D.,
_quod jussu_, 15, 4.
On donnait aux esclaves des fonctions diverses dont les noms indiquent
le caractère. C’étaient: le _Servus kalendario præpositus_, _mensæ
præpositus_, _coactor_, _collectarius_[322]. C’étaient assez souvent des
hommes libres qui exerçaient ces missions modestes. Peut-être les
banquiers accomplissaient-ils quelquefois par eux-mêmes ces fonctions de
leur charge[323].
[322] Horace, _Sat._, liv. I, sat. IV, vers 85 et 87.
[323] On trouve, du moins sous l’Empire, des inscriptions portant des
titres très honorifiques pour des _coactores_. Le _C. I. L._
contient des inscriptions nombreuses concernant des banquiers, avec
des qualifications très diverses.
La _mensa_, c’est-à-dire l’office, était considérée comme une valeur
transmissible. Ulpien dit[324]: «_Qui tabernas argentarias vel cæteras,
quæ in solo publico sunt vendit, non solum, sed jus vendit; cum istæ
tabernæ publicæ sunt, quarum usus ad privatos pertinet._» «Celui qui
vend des boutiques de banquiers ou autres placées sur le sol public, ne
vend pas le sol, mais un droit; ces boutiques étant choses publiques,
les particuliers n’en ont que l’usage.» D’autre part, un texte de
Papinien déclare que l’on peut laisser une _mensa_ par fidéicommis[325]:
«_Mensæ negotium ex causa fideicommissi cum indemnitate heredum per
cautionem susceptum, emptioni simile videtur et ideo non erit quærendum
an plus in ære alieno sit quam in quæstu._» «Un office de banque accepté
à titre de fidéicommis avec une indemnité fixée pour les héritiers,
c’est comme le fait d’une vente, et l’on n’aura pas à rechercher s’il y
a plus de dettes que de gains.»
[324] L. 32, D., _de contr. Emp._, 18, 1. On pouvait même donner en
gage ou hypothèque une _taberna_. Cela s’entendait, alors, des
marchandises qui y étaient contenues. L. 34, D., _de ping. et hip._,
20.
[325] L. 77, § 16, D., _de leg._, nº 31.
S’agit-il là d’une charge achetée avec l’intervention de l’État, comme
celles de notre temps? Non évidemment; cela résulte des deux textes
précédents. Le premier assimile, en effet, les _tabernæ_ des banquiers
aux autres _tabernæ, vel cæteras_. C’est donc uniquement le droit de
continuer le commerce dans la _taberna_, que l’on transmet comme on
transmet une location; seulement, sur le Forum, le propriétaire du sol,
le locateur, c’est l’État. C’est à cela que se borne le rôle de l’État,
pour toutes les boutiques placées sur le sol qui lui appartient. Le
second texte est encore plus concluant, car il admet la transmission de
la _mensa_ par fidéicommis, sans parler d’autre condition de validité.
Mais sur quoi porte la vente? Il résulte du premier texte que l’on peut
céder son bail, nous venons de le dire. Ajoutons que cela devait se
faire, soit que la _taberna_ fût sur le Forum, soit qu’elle fût
ailleurs. Mais le texte de Papinien va bien plus loin, car il admet la
vente du fond de commerce lui-même, c’est-à-dire non seulement de la
boutique avec son achalandage, mais encore de l’actif et du passif; il
ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Comment le successeur
opérait-il cette transmission vis-à-vis des tiers, c’est-à-dire à
l’égard des créanciers et des débiteurs de l’ancien banquier son
prédécesseur? C’est ce qui devait être, sans doute, moins simple que
dans notre Droit, et c’est sur quoi le texte reste muet. «_Quærendum an
plus in ære alieno sit quam in quæstu._»
Les _argentarii_ durent s’organiser de bonne heure en corporations. Ils
obtinrent pour cela l’autorisation nécessaire. Le _Corpus inscriptionum_
indique la présence de ces collèges, dans plusieurs villes d’Italie.
Mais nous n’avons pas à insister sur ce point, et cela pour deux
raisons: la première, c’est que les textes relatifs à ces collèges de
banquiers se réfèrent à une époque postérieure à la République et sont,
par suite, en dehors du cadre de notre travail; la seconde raison, c’est
que ces corporations n’avaient en elles-mêmes et ne pouvaient avoir
aucun but de spéculation. C’étaient, à côté des associations ouvrières
d’origine très ancienne à Rome, des sortes de syndicats professionnels
où l’on s’occupait des intérêts communs du métier, où l’on se donnait
des fêtes funéraires et autres, où quelquefois on secourait les
indigents de l’association. Au bas empire, ces corporations subirent la
réglementation et la dépendance que l’on imposa à toutes choses.
Justinien prit des mesures particulièrement favorables aux sociétés
d’_argentarii_[326].
[326] Voy. l’_Histoire des classes ouvrières avant 1789_, par M.
Wallon, de l’Institut. _Passim_.
Les banquiers paraissent avoir joui, de tout temps, à Rome, d’une grande
considération. Sans doute, la comédie et la satire ont exercé leur
malignité sur le compte de ces financiers très en vue de toutes façons;
mais qu’est-ce donc qu’elles ont épargné, et en réalité quel est l’homme
ou l’institution humaine qui pourraient ne pas s’offrir, de quelque
côté, aux traits aiguisés de leurs critiques ou de leurs malices? Ceux
qui traitent avec le public y sont exposés plus que tous autres.
D’ailleurs, c’est dans les professions où la confiance et l’honorabilité
personnelle doivent jouer un rôle prédominant, que les abus deviennent
le plus faciles et le plus odieux à la fois, et l’on devait trouver à
Rome, des agents d’affaires tarés et véreux comme il en existera
assurément partout et toujours. Ce sont ceux-là dont Plaute rapporte les
chicanes:
Ut disputata est ratio cum argentario
Etiam plus ipsius ultro debet argentario.
(_Aulularia_, act. III, sc. VI).
«Quand on discute un compte avec un banquier, on doit toujours quelque
chose au banquier.»
Il ne peut pas être davantage question des banquiers dignes de ce nom,
lorsqu’on nous représente ces gens qui, ayant touché une somme au Forum,
s’enfuient comme les lièvres auxquels on rend la liberté, pour de courts
instants, dans les jeux du cirque.
Ubi quid credideris extemplo à foro
Fugunt, quam ex portâ ludis cum emissus, lepus.
«Lorsque vous leur prêtez quelque chose, ils fuient immédiatement du
Forum comme s’enfuit le lièvre à qui l’on ouvre une issue pour
l’envoyer aux jeux.»
Les trois vers suivants du _Curculio_ seraient par trop sévères s’ils
s’appliquaient indistinctement à tous les banquiers.
Habent hunc morem plerique argentarii
Ut alius alium poscant reddant nemini:
Pugnis rem solvant, si quis poscat clarius.
«L’habitude des banquiers c’est de demander et de ne jamais rendre;
ils vous payent à coup de poings si on devient trop pressant.»
C’est aussi, évidemment, une exagération de la comédie, cette tirade sur
le prêt que nous traduisons comme finement humouristique et curieuse.
(_Curculio_, act. V, sc. III.)
«Ceux qui disent qu’on place mal son argent chez les banquiers, disent
une sottise; moi je dis qu’on ne l’y place ni bien ni mal, j’en fais
aujourd’hui même l’expérience. On ne fait pas des placements chez eux,
puisqu’ils ne rendent jamais; on perd son argent, voilà tout. Ainsi, il
faut que celui-ci me paye dix mines: il parcourt avec agitation toutes
les banques voisines; et puis plus rien. Je le rappelle, je fais du
bruit: il me répond en m’appelant en justice. J’avais une affreuse peur
qu’il ne me payât par un procès; mais des amis l’ont raisonné, il m’a
apporté mon argent chez moi[327].»
[327]
Argentariis male credi qui aiunt, nugas prædicant;
Nec bene, nec male credi dico: id adeo hodie expertus sum.
Non male creditur, qui nunquam reddunt, sed prorsum perit.
Velut decem minas dum hic solvit, omneis mensas transiit.
Postquam nihil fit, clamore hominem posco; ille in jus me vocat.
Pessume metui, ne mihi hodie apud prætorem solveret.
Verum amici conpulerunt, reddit argentum domo.
Il en est de même de ce rapprochement quelque peu injurieux que nous
trouvons dans la même comédie, et qui se termine par une image exacte de
l’inanité des lois vis-à-vis de ceux qui ont, en quelque sorte, pour
profession de veiller à ne pas s’y laisser brûler les doigts. «_Quasi
aquam ferventem, frigidam esse, ita vos putatis leges._» (_Curculio_,
act. IV, sc. II.)
On a dit, avec raison certainement, que Plaute avait fait pour les
banquiers, ce que Molière avait fait pour les médecins. Il ne devait pas
être le seul à les transporter sur la scène.
Antoine, reprochant à Octave ses prétentions aristocratiques, lui
rappelait qu’il avait eu dans sa famille, des _argentarii_ qui avaient
noirci leurs mains dans la pratique du _Collybus_[328].
[328] «_Cassius Parmensis quadam epistola, non tantum ut pistoris, sed
etiam ut nummularii nepotem, sic taxat Augustum; materna tibi farina
ex crudissimo Ariciæ pistrino: hanc finxit manibus Collybo
decoloratis, Nerulonensis mensarius._» Suétone, _Augusti vita_, ch.
IV.
Il est incontestable, cependant, que leur profession fut honorée. On les
appelait usuellement _boni, optimi viri_, et il fallait bien qu’il en
fût ainsi, puisqu’ils recevaient sans cesse des missions de confiance
volontaires, de la part des particuliers et de l’État. C’est ce que nous
dit expressément Cicéron[329]: «_De quærenda et collocanda pecunia,
commodius a quibusdam optimis viris ad Janum medium sedentibus, quam ab
ullis philosophis ulla in scola disputatur._» «On discute mieux sur les
fonds à gagner et à faire valoir, chez certains hommes _optimi_ qui
siègent auprès du Janus du milieu, qu’on ne pourrait le faire dans
aucune école de philosophes.»
[329] _Pro Cæcina_, IV, 72, 3. Voy. aussi Aur. Victor, _De viris
illustr._, 72, 3. Horace, _Sat._, liv. I, VI, 86.
Sous l’Empire, on les qualifiait de _perfectissimi, honestissimi,
clarissimi_.
Ces manieurs d’argent, qui étaient évidemment plus ou moins considérés
selon leur réputation et leur valeur personnelle, étaient soutenus par
le caractère de leur profession, lorsqu’elle s’exerçait au grand jour;
ils étaient en relation avec l’univers entier. Ils avaient des
correspondants partout où se faisait le commerce; à défaut d’autres
confrères, ils y trouvaient les publicains, banquiers eux aussi, à
l’occasion.
Il ne saurait être douteux, en effet, que les relations d’affaires les
plus actives aient existé entre les _argentarii_ et les publicains. Nous
avons démontré que les administrateurs des grandes Compagnies se
réunissaient au Forum. Cicéron les y voyait tous les jours, et, par eux,
avait des nouvelles du gouvernement de son frère en Asie. Ils y
venaient, avec bien d’autres, traiter des affaires devant les _tabernæ
argentariæ_, et surveiller aussi le cours de leurs actions qui devait se
modifier, sous l’influence de la politique du jour, être très chères ou
à bon marché, comme l’indique Cicéron, suivant les nouvelles de la
guerre ou de tout autre événement public[330].
[330] _Pro lege Manilia_, et _infra_, ch. III, sect. I, § 6, l’extrait
transcrit.
SECTION III.
Centralisation des affaires à Rome et lieu de réunion des spéculateurs.
Très anciennement, tous les _negotiatores_ avaient naturellement pris
l’habitude de se réunir au Forum, comme le firent les marchands du
quatorzième siècle au Pont-au-Change de Paris, et ceux du seizième
siècle à la Bourse des marchands, à Lyon et à Toulouse notamment[331].
[331] Voy. l’édit de juillet 1549 de Henri II: «Établissons une bourse
commune des marchands à Toulouse, à l’instar, similitude et
semblance du change de notre ville de Lyon.»
Mommsen[332] remarque que ce qui caractérise les grandes spéculations
romaines, c’est leur centralisation absolue. Le caractère d’unité et la
tendance à absorber toutes choses dans la capitale de l’univers, se
retrouve dans l’organisation du grand commerce de Rome, comme dans son
administration et dans ses finances, en politique et en toutes matières.
[332] _Loc. cit._, t. VI, p. 27.
Or, les intermédiaires et les trafiquants avaient besoin de se réunir
pour traiter promptement leurs affaires. Ils furent vite en besogne; le
Forum devint de bonne heure le marché de l’argent et des grosses
spéculations; les banquiers y avaient leurs bancs, _mensularii_,
_mensas_.
Mais avec les progrès du temps, de pareils hommes, et ceux qui
traitaient avec eux ou circulaient autour de leurs bureaux, habitués au
luxe dans leurs demeures, ne pouvaient rester ainsi exposés aux
intempéries des saisons. Les basiliques s’élevèrent sur le Forum même;
elles furent, dès leur début, infiniment plus riches et plus belles,
elles furent aussi, sans aucun doute, beaucoup plus fréquentées que nos
bourses modernes; les banquiers s’y multiplièrent; ils y dressèrent
leurs comptoirs, leurs _Mensæ_, et les établirent même avec une élégance
et un confortable auxquels l’État vint contribuer de bonne heure, en y
disposant les boucliers dorés pris sur les ennemis.
On retrouve sur des bas-reliefs antiques, représentant les banquiers
derrière leur comptoir, la présence des grillages employés de nos jours
par les caissiers, pour mettre le numéraire et les billets à l’abri des
mains indiscrètes du public[333].
[333] Voir le bas-relief reproduit dans le _Dictionnaire des
antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio, vº
_Argentarii_.
De notre temps, il n’y a qu’une bourse dans les plus grandes capitales,
avec quelques annexes au dehors; à Rome, il y en eut plusieurs qui
étalèrent leurs splendeurs à côté les unes des autres, longtemps avant
le règne d’Auguste.
Sous le nom de basilique, nom assez singulier avec une pareille
destination, se fondèrent successivement des monuments vastes et
d’aspect somptueux, aux portes et aux toits de bronze, affectant à
l’intérieur les mêmes dispositions que notre Bourse de Paris. Ces
monuments s’appelaient ainsi, a-t-on dit, parce qu’ils étaient destinés
à recevoir le peuple-roi; peut-être était-ce plutôt un nom simplement
emprunté aux usages de la Grèce.
Ampère, parcourant les ruines de Rome, fait remarquer que «l’avènement
des capitalistes et des financiers coïncide, d’une manière remarquable,
avec l’établissement des deux premières basiliques élevées, l’une par
Caton, la basilique Porcia, et l’autre, par le père des Gracques, la
basilique Sempronia. Le même progrès de l’influence financière dans la
société romaine, ajoute-t-il, avait fait remplacer les boutiques de
bouchers, situées dans le Forum, du côté de la curie, par les bureaux
des changeurs et des prêteurs, qu’on appelait _argentariæ novæ_[334].»
[334] Ampère, _L’Histoire romaine à Rome_, t. IV, p. 268; _Caton et
les Gracques_.--Tite-Live, XXVI, 27.--Voy. aussi _Promenades
archéologiques_, par Gaston Boissier, ch, Ier, nº 2.
C’est bien réellement à l’usage des commerçants surtout, qu’étaient
faites ces basiliques, car Vitruve, donnant les règles qui doivent en
diriger la construction, commence ainsi: «Les basiliques qui sont dans
les places publiques doivent être construites dans l’endroit le plus
chaud, afin que, pendant l’hiver, les _commerçants_ puissent y trouver
un abri contre les rigueurs de la saison[335].»
[335] Vitruve, V, I.--Voy. _Dictionnaire des antiquités grecques et
romaines_, vº _Basilica_, art. de J. Guadet, et les nombreuses
citations à l’appui.
On y faisait, à la vérité, autre chose que du commerce. Les tribunaux y
tenaient aussi leurs audiences, comme au Forum dont elles étaient une
prolongation, et les gens de toute espèce s’y promenaient, en causant
des événements ou des choses du jour, comme sous les portiques.
Non seulement il y en eut simultanément plusieurs à Rome, mais les
villes les plus commerçantes de province en avaient aussi. On en
retrouve assez fréquemment des traces dans les fouilles qui se font
partout aujourd’hui avec plus de soin qu’autrefois. «A l’intérieur comme
à l’extérieur, les matières précieuses et les œuvres d’art furent
prodiguées par les fondateurs qui se faisaient un titre d’honneur de
cette magnificence.»
Mais nous ne devons pas nous arrêter ici sur ce sujet curieux.
L’histoire de ces monuments et du Forum lui-même se rattache aux faits
publics et extérieurs de la vie des banquiers. Elle trouvera sa place
tout naturellement dans une autre partie de notre étude[336]. Nous
allons donc revenir aux manieurs d’argent eux-mêmes, à leur vie de tous
les jours, en les suivant sur le terrain ordinaire de leurs opérations,
dans leur boutique, devant leur table, sur le marché où ils vont traiter
leurs affaires.
[336] _Infra_, ch. III, sect. II.
On a retrouvé, surtout dans les écrits littéraires du temps de la
République ou du commencement de l’Empire, d’intéressants détails sur
l’aspect de ce personnel de plus en plus nombreux, qui remplissait, du
matin au soir, le Forum et les monuments publics environnants; on
pourrait presque en constituer une sorte de topographie vivante.
L’agitation y était très grande. Aux habitudes bruyantes des méridionaux
et à l’exubérance italienne venaient se mêler, dans les siècles qui nous
occupent, des passions de toute nature, et particulièrement celle de
l’or, surexcitée par l’affluence des richesses de toutes les
provinces[337]. C’est ainsi que nous avons vu ce banquier mauvais
payeur, de la comédie, qui se met à courir chez tous ses confrères, qui
passe de comptoir en comptoir, puis revient tout haletant, fait du bruit
et du scandale autour de son créancier étonné, le menace de le citer en
justice, et, finalement, sur les observations de ses confrères, se calme
et paye ce qu’il doit. Les scènes de ce genre devaient être fréquentes
et venaient se mêler aux hâbleries tapageuses de certains promeneurs ou
aux cris des aruspices, des bateleurs et des personnes de toutes
catégories qui s’y donnaient des rendez-vous d’affaires ou de plaisir.
[337] L’aspect de la population devint de plus en plus pittoresque à
mesure que tous les peuples du monde connu y furent représentés par
suite de l’extension des conquêtes romaines. On peut en voir
d’intéressantes descriptions dans l’_Histoire romaine_ de M. Duruy,
et dans les études sur les mœurs ou les institutions à l’époque
d’Auguste, de Dezobry, Friedlænder, Gaston Boissier, Fustel de
Coulanges et de bien d’autres historiens ou lettrés.
Nos Bourses modernes, malgré les bruits étourdissants qui s’y font
entendre à certaines heures, ne sauraient nous donner une idée de cette
foule bigarrée de toutes façons, mêlée, et cependant très classée, que
l’on voyait à Rome et dans les grandes villes de l’antiquité romaine.
Les anciens, les hommes du moins, vivaient beaucoup plus que nous hors
de chez eux; la politique, la justice et les lois, comme les relations
de la vie de société, tout, à peu près, se passait au Forum ou à
l’Agora. Il n’y avait, en dehors de cela, de causeries que dans les
festins; on ne connaissait pas les salons; seulement, le même monde se
retrouvait, par les beaux jours, sur les promenades ou sous les
colonnades élégantes des portiques publics. A la vérité, les femmes
honnêtes ne s’y arrêtaient guère. Et c’est là cependant que se
traitaient toutes les petites affaires de la ville, comme les grandes
affaires du monde entier, lorsque Rome l’eut conquis.
Plaute a eu l’heureuse inspiration de faire paraître dans son
_Curculio_, pour nous renseigner exactement, un personnage inconnu
aujourd’hui, à moins qu’on ne traite comme tel notre régisseur parlant
au public. Sous le nom de _Choragus_, chef de la troupe, nous pourrions
même employer des noms plus caractérisés et plus modernes, ce personnage
vient, pendant la pièce, donner les détails les plus précis concernant
les gens qui occupent le Forum, ses diverses parties et tous ses
attenants. Il vient dire par où il faut passer pour trouver chaque
groupe, nous pourrions dire chaque classe de la société, à sa place
habituelle. Ces indications très nettes à l’usage des spectateurs, nous
sont évidemment beaucoup plus utiles qu’à eux, et nous allons essayer de
suivre notre guide à travers cette foule si animée et si bruyante, il y
a deux mille ans.
La société y est tellement hétérogène que nous devrons garder le latin
pour désigner quelques-uns de ces groupes, car le lecteur français veut
être respecté.
Heureusement, quant à ceux qui nous intéressent, nous n’aurons aucun
inconvénient à les mettre ici au grand jour de notre idiome ordinaire.
Voici, d’abord, le texte latin.
Commonstrabo, quo in quemque hominem facile inveniatis loco,
Ne nimio opere sumat operam, si quem conventum velit,
Vel vitiosum, vel sine vitio, vel probum, vel improbum,
Vel perjurum convenire volt hominem, mitto in comitium
Qui mendacem et gloriosum, apud Cluacinæ sacrum.
Diteis damnosos maritos sub basilica quærito.
Ibidem erunt scorta exoleta, quique stipulari solent.
Symbolarum conlatores apud forum piscarium.
In foro infimo boni homines, atque diteis ambulant.
In medio propter canalem, ibi ostentatores meri.
Confidenteis, garrulique, et malevoli supra lacum,
Qui alteri de nihilo audacter dicunt, contumeliam,
Et qui ipsi sat habent, quod in se possit vere dicier.
Sub veteribus, ibi sunt qui dant quique accipiunt fœnore.
Pone Castoris, ibi sunt, subito quibus credas male:
In Tusco vico, ibi sunt homines qui ipsi sese venditant,
In velabro vel pistorem, vel lanium, vel aruspicem,
Vel qui ipsi vortant, vel qui alii, ut subvortentur, præbeant.
Sed interim foreis crepuere: linguæ moderandum’st mihi.
(_Curculio_, act. IV, sc. I.)
Cherchons, dans cette foule, nos faiseurs d’affaires, nos manieurs
d’argent; ils sont fort nombreux, sans doute, et, avec les marchands,
ils y constituent la partie principale du public, car ils y figurent
sous plusieurs noms et dans divers groupes distincts, autour desquels
circulent les spéculateurs et les capitalistes.
Le _Choragus_ nous guide: les premiers que nous rencontrons sont en bien
mauvais voisinage, dans une basilique:
Diteis damnosos maritos sub basilica quærito.
Ibidem erunt scorta exoleta; quique stipulari solent.
Voici bien des gens d’affaires, car ils passent leur vie à s’engager
envers autrui et à engager les autres envers eux, dans la forme normale
de la _stipulation_. Pourquoi sont-ils en si mauvaise compagnie, et
pourquoi surtout Plaute s’applique-t-il à faire ressortir, par la forme
de sa phrase, un semblable entourage des deux sexes? Nous l’examinerons.
Un peu plus loin, le monde change d’aspect; au bas du Forum, _in Foro
infimo_, notre guide nous indique les _boni homines_ et les riches,
_diteis_, cette fois sans épithètes, qui circulent; c’est là que nous
espérons trouver la classe distinguée de ceux que nous cherchons:
In foro infimo boni homines, atque diteis ambulant.
Si nous allons jusqu’aux anciennes boutiques, nous rencontrerons encore
d’autres hommes d’argent, ce sont les _fœneratores_, ceux qui font des
avances avec intérêts ou chez qui on met de l’argent pour le faire
valoir:
Sub veteribus, ibi sunt qui dant, quique accipiunt fœnore.
Enfin, plus loin, viennent des marchands de toute espèce, des promeneurs
de tout genre et ceux qui apportent au marché les produits de leurs
terres pour les vendre, et qui nous importent peu.
Que représentent exactement ces trois groupes qui s’occupent évidemment
tous les trois de spéculations sur l’argent et qui cependant restent si
distincts et se tiennent si séparés? Ici nous sommes bien réduits à des
probabilités, mais nous croyons y voir des classifications naturelles
très vraisemblables, parce qu’elles sont dans l’ordre des choses,
qu’elles se produisent toujours, et qu’elles sont tout spécialement
conformes aux traditions et aux mœurs romaines.
Nos trois groupes de financiers pouvaient faire des spéculations de même
genre avec une spécialité prédominante, suivant le temps, les
circonstances et les moyens d’agir, mais ils devaient se distinguer
surtout par l’importance de leur commerce et l’honorabilité de leur
situation.
En tête, nous placerons les _boni homines_ du _Forum infimum_. Il ne
faut pas, évidemment, se contenter d’une traduction littérale qui ne
signifierait rien. Nous savons, au contraire, que _boni homines_ est le
nom que l’on donnait aux banquiers de profession, lorsqu’ils s’étaient
attiré l’estime du public par leur expérience des affaires et leur
honnêteté assurée. C’étaient les intermédiaires de confiance dans les
grosses opérations de crédit, et c’est pourquoi promènent dans leurs
voisinages les riches, _diteis_; comme à la bourse, de notre temps, les
spéculateurs circulent autour de la corbeille.
Viennent en second rang, les prêteurs à intérêt qui occupent les
anciennes boutiques des _argentarii_ primitifs: les _fœneratores_ qui
nous paraissent encore considérés, mais à un degré moins élevé; ceux-ci
ne sont qualifiés ni en bien ni en mal par le poète.
Mais nous ne dirons plus la même chose de ceux que nous avons rencontrés
d’abord; de ceux qui _stipulent_, à côté d’un monde de tristes femmes,
_scorta exoleta_, et de maris opulents cherchant traîtreusement des
aventures, sous les colonnades de la basilique contemporaine de Plaute.
Ces agents d’affaires paraissent subir un rapprochement très
volontairement injurieux, dans les vers du poète comique. C’étaient,
sans doute, ces banquiers véreux, qui justifiaient les plaintes et les
insultes qu’on leur adressait, parfois sans les distinguer des autres,
mais que l’on retrouve en tout temps et en tout pays, près des
frontières qui séparent la spéculation de l’escroquerie. On est là dans
le monde où tous les vices se donnent la main.
Pour ceux-ci, il n’est pas question de grand-livre, de _Codex_ et
d’_Expensilatio_; ils contractent des engagements par paroles,
probablement de moindre importance que les autres, et à courte échéance,
_stipulari solent_. Il nous semble qu’on pourrait retrouver là,
quelques-uns des groupes de ceux qu’en terme de bourse ou de coulisses,
on appelle les agents ou les banquiers marrons. Ce sont les manieurs
d’argent d’ordre inférieur, qui ne se mêlent pas aux autres, et traitent
leurs affaires au milieu d’une foule équivoque de promeneurs intéressés
et d’habitués des deux sexes.
A la vérité, ces groupements se font ainsi d’eux-mêmes, partout où les
gens d’affaires sont réunis; et, il faut le dire, dans aucun monde, le
classement n’est plus prompt, ni plus instinctif, ni plus nécessaire. Il
dut se faire plus nettement à Rome que partout ailleurs; dans une ville
où régnait cette vanité extérieure, et cette morgue traditionnelle qui
était passée, surtout avec ses travers, de la _nobilitas_ jusqu’aux
citoyens de la plèbe. C’étaient les préventions futiles, ou
l’exclusivisme calculé, se substituant, dans les relations privées, à la
vraie noblesse, à la vieille fierté romaine, et aux vertus austères de
l’antique patriciat désormais transformé.
La comédie et le roman contemporains, en s’appliquant à peindre ce qui
se passe autour d’eux, pourraient sembler, aujourd’hui même, avoir voulu
s’inspirer des descriptions des écrivains latins, comme on le faisait
souvent autrefois, notamment au grand siècle. Il n’en est rien, sans
doute, mais on voit bien que l’image à reproduire est restée la même
pour tous. Plaute et Horace, Ponsard et Zola, en décrivant le monde de
la Bourse, ont eu, à travers les années, les mêmes passions et les mêmes
personnages à traduire; et c’est pour cela que leurs œuvres devaient se
ressembler, même en se bornant à être exactes, chacune en ce qui les
concernait, dans le monde de leur temps.
Mais ceux qui nous intéressent spécialement dans ces groupes, nous
l’avons dit, ce sont ces _boni homines_ et les hommes riches que nous
avons classés les premiers, et auxquels il nous faut revenir.
Du temps de Plaute, les représentants des compagnies de publicains ne se
faisaient pas remarquer, sans doute, beaucoup au Forum; leur puissance
commençait à peine à se manifester, 574-180. Du temps de Cicéron, au
contraire, les _magistri_ et les publicains de toutes les grandes
compagnies y abondaient, et ce fut, sans doute, à ce groupe des hommes
riches, des _boni homines_, et de leurs conseillers ou agents, qu’ils
durent se joindre, car ils devinrent les grands seigneurs de la finance.
Nous avons vu à quels frais et avec quels soins, les publicains des
provinces les plus éloignées avaient organisé un service de dépêches
portées par ces _tabellarii_ qui s’échelonnaient jusqu’à Rome[338]. On y
était presque aussi bien renseigné sur les entreprises des publicains
que dans la province elle-même, et Cicéron, qui devait utiliser, un
jour, ce service pour sa correspondance de Cilicie, donnait, de sa
maison de Rome, des indications à son frère Quintus, sur ce qui se
passait dans la province d’Asie, dont ce dernier était le gouverneur et
où il résidait.
[338] Cicéron, _Ad attic._, V, XV, et XVI, 703-51; _Epist. fam._,
VIII, 7, 704-50; _Ad attic._, V, XXI, 704-50. Voy. l’article sur les
_Tabellarii_, courriers porteurs de dépêches, par M. Ernest
Desjardins, dans la _Bibliothèque des hautes études_, 1878, p. 51 et
suiv., et _supra_, chap. II, sect. I, § 4, p. 131.
Dans le discours _pro lege Manilia_, où nous avons puisé tant de
précieux renseignements, il nous parle des nouvelles que les publicains
reçoivent journellement à Rome, sur les projets de Mithridate, et sur
les dangers qui menacent les sociétés des mines et des _vectigalia_.
C’est par les mêmes intermédiaires qu’il se renseigne sur son frère, et
qu’il peut lui écrire: «_Non enim desistunt nobis agere quotidie
gratias, honestissimæ et maximæ societates[339]._» Chaque jour
arrivaient les courriers.
[339] Cicéron, _Ad quint. frat._, lettre de 693-61. _Ad quint._, I, 1.
C’est au Forum, évidemment, ou dans les basiliques, qu’il retrouve tous
les jours les représentants de ces très honorables et très grandes
sociétés[340]; à moins qu’il ne les voie aussi, se succédant à son
domicile, pour exprimer leurs sentiments au frère du proconsul d’Asie,
ce qui n’est guère vraisemblable, même avec les habitudes obséquieuses
des Romains de cette époque. Le rendez-vous universel et journalier,
c’est le Forum.
[340] «_Quod tibi quotidie ad forum descendenti, meditandum esse
dixeramus_», dit Quintus à son frère Cicéron, candidat au consulat.
_Ad Tullium fratrem, de Petitione consulatus_.
Les grandes sociétés publicaines y étaient représentées par leurs agents
probablement, et aussi par leurs _magistri_, c’est-à-dire par leurs
directeurs, qui résidaient toujours à Rome, quelque éloigné que fût
d’ailleurs le lieu où s’accomplissait l’entreprise. De même, chez nous,
c’est à Paris que les grandes compagnies financières ou industrielles
ont leur domicile et leur direction.
Le nombre des sociétaires présents à Rome, même pour les exploitations
les plus lointaines, devait être toujours considérable.
C’était là qu’était fixée la partie principale du conseil de direction
et des actionnaires, ainsi que le personnel évidemment très nombreux des
scribes, que nécessitait la tenue merveilleusement exacte des comptes et
des livres des compagnies.
Ce qui fait qu’on ne peut douter de la présence et de l’activité de tous
ces intéressés aux affaires des publicains sur le marché, c’est que,
précisément, c’était à leurs opérations que se rattachaient les
mouvements dans le crédit et les finances publiques, auxquels nous avons
souvent fait allusion, et que nous retrouverons plus tard en
détail[341].
[341] Voy. _infra_, chap. III, sect. I, § 6: Les publicains en Asie du
temps de Cicéron.
C’est bien sur ces entreprises, sur ces valeurs que la spéculation se
portait de préférence, car ceux que Cicéron déclare vouloir sauver d’une
débâcle menaçante, ce sont particulièrement ces nombreux citoyens
habitants de Rome qui ont engagé leurs fonds et ceux de leurs familles
sur les mines et les impôts d’Asie[342]; _magnæ res in vestris
vectigalibus occupatæ_.
[342] _Pro lege Manilia_, _loc. cit._
Nous retrouverons tous les faits auxquels nous faisons allusion en ce
moment, en parcourant l’histoire externe des publicains. Mais comment
aurions-nous pu les passer sous silence, à propos de la Bourse de Rome,
dont nous cherchons à déterminer le trafic, les opérations, et même,
grâce à Plaute, la topographie?
Il est certain, en effet, que le trafic qui s’y produisait était aussi
hasardeux que considérable.
On y jouait gros jeu, car les Romains étaient joueurs par instinct et
par tradition. On y jouait, ou du moins l’on y faisait les spéculations
les plus considérables sur ce qui se traitait chez les Banquiers,
c’est-à-dire sur les valeurs échangeables, et, par conséquent, sur les
fonds des publicains, les plus exposés de tous aux événements
politiques; car il est question de ruines et de fortunes subites, quand
les écrivains Latins nous parlent du Forum.
A ce sujet, il faut bien reconnaître, d’abord, que les Romains étaient
joueurs, spéculateurs. Leur éducation était dirigée dans cet esprit.
Horace se plaint, non pas dans une satire, mais dans une épître, de voir
que, de son temps, on apprend à manier l’argent et à calculer, en même
temps qu’on apprend à parler. C’est un trait de mœurs que le poète
entend rapporter sur le ton simple et exact de l’épître, et non pas un
fait isolé. Peut-être, sous ces habitudes traditionnelles et précoces,
voyait-il, dans son imagination de poète, se préparer les publicains
avides et les rapaces proconsuls de l’avenir. Laissons-lui la parole:
«Nos enfants de Rome apprennent, par de longs exercices, à partager un
as en cent portions. «Dis-moi donc, fils d’Albinus, si d’un
_quincunx_[343] je retire une once[344] que reste-t-il? Tu peux
répondre.--Triens[345].--Parfait. Tu sauras garder ton argent. Mais, si
je remets une once, qu’est-ce que cela fait?--Semis[346].» C’est bien;
quand ces soucis et ce désir de l’argent auront une fois envahi les
âmes, aurons-nous encore ces poésies gardées sous l’huile incorruptible
du cèdre, et que l’on conserve sur les tablettes légères de bois de
cyprès[347]?»
[343] 5/12. L’as se divisait en 12 onces.
[344] 1/12.
[345] 4/12 ou 1/3 de l’as.
[346] 6/12 ou la moitié de l’as.
[347]
Romani pueri longis rationibus assem
Discunt in partes centum diducere. «Dicat
Filius Albini: si de quincunce remota est
Uncia, quid superat? Poteras dixisse--Triens--Eu!
Rem poteris servare tuam. Redit uncia: quid fit?
Semis.» At hæc animos ærugo et cura peculi
Quum semel imbuerit, speramus carmina fingi
Posse linenda cedro et lævi servanda cupresso?
(Horace, _Lettre aux Pisons_, vers 325-332.)
Aristote a dit: «La poésie est plus philosophique et plus vraie que
l’histoire.» Il est certain qu’elle pénètre, en effet, plus profondément
dans les mœurs et qu’elle va chercher jusqu’au caractère intime des
peuples. Si nous savons lire sous les mots et juger d’ensemble, c’est à
elle que nous devons demander la peinture fidèle de son temps.
Or lorsque Juvénal, dans sa satire sur l’exemple[348], veut énumérer les
vices les plus épidémiques et les plus héréditaires à Rome, c’est par le
jeu et ses chances funestes, l’«_alea damnosa_», qu’il commence la
longue liste:
[348] Juvénal, _Sat._, XIV. Cicéron, _In Vatin._, XII _bis_.
Si damnosa senem juvat alea, ludit et heres
Bullatus, parvoque eadem movet arma fritillo.
«Si le jeu de hasard périlleux attire le vieillard, son héritier joue
aussi, dès sa jeunesse; lui aussi s’exerce avec les cornets faits à sa
taille.»
Peut-être Juvénal venait-il lui-même de subir les rigueurs de la
fortune, car il en parlait avec amertume, lorsqu’il plaçait le jeu au
premier rang, dans l’ordre des vices nuisibles et contagieux. Mais ne
tombons pas dans les conjectures fâcheuses. Ce qui est certain, c’est
que les _aleas_ du Forum n’étaient pas moins redoutables que les autres.
Horace nous parle de ce Volanerius qui, empêché par la goutte de jouer,
payait un homme à la journée, pour jeter les dés à sa place[349]. On ne
voit guère de semblables choses aujourd’hui.
[349]
Scurra Volanerius, postquam illi justa chiragra
Contudit articulos, qui pro se tolleret atque
Mitteret in phimum talos, mercede diurna
Conductum pavit.
(Horace, _Sat._, liv. II, 7, vers 15 et suiv.)
Et, comme pour confirmer à nos yeux ces traits de satire, des lois
existaient pour punir les abus qui y étaient flagellés, et les jeux de
hasard de toute nature, d’une peine pécuniaire du quadruple des valeurs
engagées[350]. Il fut rendu un édit censorial à ce sujet en 639-115.
D’autres dispositions du droit prétorien et des sénatus-consultes
prirent des mesures dans le même sens; on fut jusqu’à punir les joueurs
de la prison et des chaînes. _In Latumias et vincula publica._ Cicéron
représenta Antoine comme un joueur incorrigible, et l’accuse de
distribuer à ses compagnons de jeu les fonctions de juges et les faveurs
de l’État. Il parle de l’un d’eux, Licinius Dentatus, en spécifiant
qu’il a été condamné comme joueur et qu’à raison de cette condamnation,
il est défendu de jouer avec lui[351].
[350] _Dict._ de Daremberg et Saglio, article Humbert, vº _alea_.
[351] Cicéron, 2e _Philipp._, XXIII et XXXIX. Ces lois étaient plus
sévères que les nôtres qui punissent bien ceux qui tiennent des
maisons de jeu mais non pas les joueurs. 3e _Philipp._, XIV; 5e
_Philipp._, V; 13e _Philipp._, XI.
Cette passion du jeu se donnait-elle carrière au forum et dans les
basiliques[352], là où toutes les autres passions venaient si
impudemment s’étaler? Comment pourrait-on en douter, en présence de tant
d’espèces de gens que l’amour de l’argent y amenait?
[352] 2e _Philipp._, XIV, XXIII. Dans plusieurs de ces textes on
rapproche les joueurs des Grecs, _Græci_. Il faut se souvenir que
c’était le nom des spéculateurs du Forum. Le nom a conservé chez
nous le même caractère fâcheux, précisément aussi, dans le monde des
joueurs.
Lucilius, un autre satirique antérieur à Juvénal, dépeignait déjà, dans
ses écrits, ces hommes qui, «du matin au soir, courent au Forum,
préoccupés d’un seul souci, feindre l’honnêteté et se tromper les uns
les autres.»
Enfin, il faut bien expliquer par ces spéculations hasardeuses sur les
opérations diverses du Forum, ces tempêtes si dangereuses dont parlent
les écrivains, et ces naufrages si fréquents qui se produisaient entre
les deux Janus, c’est-à-dire précisément au lieu que fréquentaient les
manieurs d’argent sous leurs divers noms[353]. Horace en parle comme
d’une chose bien connue[354], et la peinture qu’il fait des mœurs de ce
joueur opulent hier, pauvre aujourd’hui, semble prise dans notre siècle,
où les favorisés de la capricieuse fortune se font aussi, volontiers,
collectionneurs et acheteurs d’objets d’art, moitié par vanité et moitié
par calcul, en comptant toujours sur leur habileté et leur bonne chance.
Ces rapprochements ne restent-ils pas curieux et instructifs jusque dans
leurs moindres détails?
[353] Là où on discute «_De quærenda et collocanda pecunia._» _Pro
Cæcina_, IV, 72.
[354] Horace, _Sat._, II, III:
«Postquam omnis res mea Janum
Ad medium fracta est, aliena negotia curo,
Excussus propriis. Olim nam quærere amabam», etc...
«A présent que toute ma fortune a été détruite au Janus du milieu,
je m’occupe d’autres affaires, les miennes m’ont été supprimées»; et
il continue: «Autrefois, je recherchais les vases d’airain où le
rusé Sisyphe avait lavé ses pieds, les figures étranges, les
sculptures primitives. En bon connaisseur, je mettais sur cet objet
cent mille sesterces! Moi seul, je savais acheter des jardins et des
palais!»
Il n’y a, à cet égard, d’incertain pour nous, que les procédés
d’exécution. Quant au jeu sur le change de l’argent, sur les
marchandises ou sur les valeurs, on ne saurait contester qu’il ait été
poussé à Rome jusqu’à ses derniers excès. Comment pourrait-on refuser de
voir la cause, là où les effets se révèlent si incontestablement?
Comment pourrait-on nier les spéculations audacieuses et les jeux
passionnés du Forum, lorsqu’on sait les fortunes subites et
scandaleuses, et les effondrements aussi, qui s’y produisaient comme des
faits ordinaires[355].
[355] Lorsque, sous l’Empire, les financiers ont disparu, entraînant
avec eux les jeux sur les valeurs de bourse, ils n’ont pas supprimé
pour cela la passion du jeu; mais on ne joue plus qu’aux terribles
jeux de dés que saint Cyprien anathématise; et alors ce n’est plus
au Forum que cela se passe. Nous reviendrons sur ce point dans notre
étude chronologique. Voy. _infra_, ch. III, sect. II.
En résumé, on faisait donc au Forum et dans les basiliques, beaucoup
d’affaires; on s’y livrait à des spéculations et à des commerces de
toute nature; on y adjugeait des travaux et des entreprises de toute
espèce; on y traitait de la politique et de bien d’autres choses encore;
on y préparait les élections et l’on y plaidait devant les juges de
divers ordres; le peuple-roi semblait exploiter et gouverner, de là, les
affaires de l’univers.
C’était, sous la République, le centre de tout, le point d’où prenait
son origine le mouvement qui devait se répandre dans le monde connu, et
c’est en cet endroit justement, sur ce terrain illustre du Forum, que
fut placée par Auguste, comme un symbole, la _Borne d’or_, point de
départ et d’arrivée de toutes les voies romaines.
Il nous reste, pour faire revivre dans leur véritable milieu, et avec la
physionomie de leur rôle, les publicains, les hôtes habituels du Forum
et des basiliques, à parcourir, dans l’ordre chronologique, les
principaux faits de leur vie publique à Rome, tels qu’ils sont rapportés
par les écrivains anciens. Nous procéderons ensuite de même pour les
banquiers; et puis, nous tracerons l’histoire du Forum et des
basiliques, considérés, à notre point de vue, comme terrain de la bourse
romaine. Ensuite nous pourrons nous résumer et conclure.
CHAPITRE III.
SUITE CHRONOLOGIQUE DES ÉVÉNEMENTS DE L’HISTOIRE ROMAINE CONCERNANT LES
PUBLICAINS ET LES BANQUIERS.--HISTOIRE EXTERNE.--ARRANGEMENTS DU FORUM;
ÉDIFICATION DES BASILIQUES.
C’est le sort commun de presque toutes les institutions très puissantes,
d’attirer sur ceux qui en sont les agents, tour à tour, ou même
simultanément, les injures les plus violentes et les plus basses
flatteries.
Tel fut, en effet, le sort des publicains et des banquiers, que l’on
appelait la force de la patrie, la fleur des chevaliers; que l’on
comparait, d’autre part, à la même époque, à des bêtes féroces, et à
l’égard desquels, il faut bien le reconnaître d’ailleurs, les
récriminations furent bien plus souvent justifiées que les adulations ou
les éloges.
Les publicains furent constamment mêlés, par la nature même de leurs
actes, aux plus grandes affaires de l’État; il ne faut donc pas
s’étonner que les faits rapportés par l’histoire sur leur compte, soient
assez nombreux. Il n’en fut pas de même des banquiers, qui restèrent
presque toujours agents ou intermédiaires des intérêts privés.
Nous allons constater, l’histoire en mains, que les publicains, à raison
de leurs privilèges, acquirent, en droit et en fait, une telle puissance
dans l’État, qu’ils finiront par en devenir les maîtres, jusqu’au moment
où les généraux, restant à la tête de leurs armées après la victoire, en
vinrent à se disputer le pouvoir, dans Rome même.
Les banquiers suivirent les publicains dans leur fortune politique,
parce qu’ils appartenaient à la même classe et se mouvaient, pour ainsi
dire, dans leur orbite. Nous les verrons fonctionner, en se développant,
sur le terrain de leurs opérations, au Forum et dans les basiliques.
SECTION PREMIÈRE.
Exposé et chronologie des faits de l’histoire romaine concernant les
publicains.
L’histoire, avons-nous dit, ne parle des publicains que depuis l’époque
des guerres Puniques; et cependant l’_ordo publicanorum_ existait déjà à
cette époque; les publicains constituaient dès lors, on ne sait depuis
quand, un ordre dans l’État[356].
[356] Mommsen le dit à plusieurs reprises dans son _Traité sur le
droit public romain_. Voy. notamment le t. VI, 2e partie, p. 109,
note 2, de la traduction Girard. Paris, 1889.
Jusque-là, certains impôts avaient déjà été donnés en adjudication;
c’était par le même procédé de la mise aux enchères que les travaux
publics avaient été, sans doute, exécutés sous la République. Il en
était ainsi des mines, des salines, des carrières. «_Hi qui salinas et
cretifodinas et metalla habent publicanorum loco sunt_», dit Cicéron. La
loi 1 du titre _Quod cujuscumque universitatis_, de Gaius, au Digeste,
fait le même rapprochement pour les mines d’or et d’argent. Mais, nous
le savons, il n’y avait rien là que de très ordinaire; l’adjudication
était le procédé employé partout où il était praticable, dans la vie
privée aussi bien que dans la vie publique.
Nous allons rattacher naturellement notre étude aux grandes périodes de
l’histoire romaine.
§ 1er.--De l’époque des guerres puniques jusqu’aux Gracques (540-214 à
621-133).
Le monde romain n’était ni très riche ni très brillant, il pratiquait
encore les vertus antiques, lorsque nous voyons certains publicains
faire leur entrée dans l’histoire, par un acte de fraude impudente,
qu’ont prévu et puni nos lois pénales les plus sévères.
Ne dirait-on pas qu’il n’y a plus rien à trouver de nouveau pour tromper
ses semblables, depuis bien longtemps, lorsque l’on voit, dès avant les
guerres Puniques, à une époque où la marine est à l’état tout à fait
primitif, et la spéculation encore à l’enfance de l’art, d’audacieux
trafiquants combiner et accomplir, au préjudice de l’État, le fait le
plus éhonté de baraterie[357]? Pouvait-on être plus fâcheusement
inventif, dans un temps où la pratique de l’assurance n’avait pas encore
habitué les gens sans scrupules à aller odieusement chercher la fortune,
jusque dans les naufrages et les événements sinistres de tous les
genres?
[357] Loi du 10 avril 1825, titre II: Du crime de baraterie. «Tout
capitaine, maître, patron ou pilote chargé de la conduite d’un
navire ou autre bâtiment de commerce, qui, volontairement et dans
une intention frauduleuse, le fera périr par des moyens quelconques,
sera puni de la peine de mort.» (Cet article a été modifié par
l’article 89 du décret du 24 mars 1852.)
C’était donc en 540 de la fondation de Rome (214 av. J.-C.). Tite-Live
raconte que Posthumius et Pomponius Veientanus se chargèrent des
fournitures et des transports de la guerre. Ils avaient fait insérer
dans leur marché, que les risques de mer seraient au préjudice de
l’État. Or, ils chargèrent sur des navires hors de service, des
marchandises de peu de valeur, les firent couler en haute mer, et
réclamèrent le prix de navires et de marchandises d’une valeur
considérable. Ils avaient eu soin d’ailleurs de préparer, au moyen de
bateaux amenés dans ce but, le sauvetage des marins complices de cette
fraude périlleuse.
Le Sénat n’osa pas poursuivre cet acte, sur la dénonciation qui avait
été portée devant lui, pour ne pas soulever contre lui l’ordre entier
des publicains, tant cet ordre était déjà puissant et redoutable. Les
tribuns du peuple n’eurent pas les mêmes craintes; ils accusèrent
Posthumius devant les comices, et proposèrent contre lui une amende de
deux cent mille as[358].
[358] Tite-Live, XXV, 1, 3: «_Quia patres ordinem publicanorum in tali
tempore offensum nolebant. Populus severior, vindex erat fraudis._»
Les publicains se sentirent tous atteints par cette poursuite exercée
contre l’un d’eux, ainsi que l’avait prévu le Sénat. Ils se portèrent en
grand nombre à l’assemblée des comices et firent, par leurs violences,
ajourner la décision. Les tribuns reprirent, malgré tout, leurs
accusations aux comices suivants, et Posthumius fut condamné au
bannissement.
Ce n’était que justice, et cependant les publicains devaient, sans
tarder, prendre leur revanche.
Leur puissance, d’ailleurs, ira en croissant avec leurs richesses, et
nous verrons bientôt le temps où leurs fraudes, cyniquement pratiquées,
s’effectueront sans qu’ils aient jamais rien à craindre, étant désormais
à l’abri de toute poursuite. C’est l’époque prochaine où l’on verra les
publicains devenir à la fois juges et parties, dans les affaires de
finances, qui sont les leurs.
Cependant, toute trace du patriotisme et de la vertu antique n’avait pas
encore disparu. On en était à la transition entre les mœurs anciennes et
la cupidité égoïste des mœurs futures.
Et en effet, deux années après l’odieux stratagème de Posthumius, en
542-212, pendant qu’un imperturbable citoyen achetait le champ où
Annibal campait victorieux, après la bataille de Cannes, des publicains,
suivant la même voie de confiance héroïque et vraiment romaine,
faisaient des avances considérables d’argent au Trésor, sans demander
aucune garantie.
Ce n’est pas chose vulgaire que ces avances ainsi proposées par des
financiers de profession, à un État menacé de si près dans son existence
même par un ennemi victorieux et implacable. Or, à l’honneur de la Rome
et des publicains de cette époque, le fait dont nous parlons ne fut pas
l’œuvre isolée d’un seul homme.
Ce furent trois sociétés de publicains qui se disputèrent la gloire de
secourir la patrie en détresse. Elles offrirent à l’État de faire les
fournitures dont il avait besoin, se faisant promettre simplement qu’on
les payerait avec les premiers fonds qui rentreraient dans la caisse
publique. «_Ut cum pecunia in ærario esset ii primum solverentur[359]._»
Ils imposèrent seulement deux conditions, très raisonnables d’ailleurs:
L’État devait d’abord dispenser les associés du service militaire, et
ensuite on devait leur garantir les risques de l’ennemi et ceux de la
tempête.
[359] Tite-Live, XXIII, 49.
Peu de temps après, un fait du même genre se produisit; nous nous
reprocherions de ne pas le signaler expressément pour le porter encore à
l’actif des publicains et de Rome elle-même; car les faits de cette
nature vont devenir bien rares. Voici comment Tite-Live raconte
celui-ci: «Comme les censeurs, vu la détresse du trésor, ne faisaient
plus les adjudications ayant pour objet l’entretien des édifices sacrés,
ou la fourniture des chevaux curules, et autres choses semblables, il se
présenta un grand nombre des habitués de ces adjudications, qui
engagèrent les censeurs à tout faire, à donner à l’entreprise, comme
s’il y avait de l’argent dans la caisse. Personne ne devait exiger de
l’argent qu’après la fin de la guerre[360].» Valère Maxime reproduit le
fait en termes encore plus énergiques: «Les publicains exhortèrent les
censeurs chargés des adjudications à tout donner à l’entreprise, comme
si la République regorgeait d’or, disant qu’ils pourvoiraient à tout;
ils s’engageaient à ne pas réclamer un as avant l’achèvement complet de
la guerre[361].»
[360] Tite-Live, XXIV, 18: «_Cum censores ob inopiam ærarii se jam
locationibus abstinerent ædium sacrarum tuendarum, curuliumque
equorum præbendorum, ac similium his rerum, convenire ad eos
frequentes, qui hastæ ejus generis assueverant, hortatique censores,
ut omnia perinde agerent, locarent, ac si pecunia in ærariis esset.
Neminem nisi bello confecto, pecuniam ab ærario petiturum esse._»
[361] Valère-Maxime, V, VI, 8: «_Publicani ultro aditos censores
hortati sunt, ut omnia sic locarent, tanquam respublica pecunia
abundaret, seque præstituros cuncta; nec ullum assem, nisi bello
perfecto petituros polliciti sunt._»
Voilà bien assurément le beau côté du caractère romain.
Le Trésor était épuisé; on avait eu recours à la réserve de l’_aurum
vicesimarium_, qui avait produit un poids de quatre mille livres d’or;
mais tout cela était insuffisant. Et c’est à ce moment que des
fournisseurs, des spéculateurs, consentent à travailler sans
rémunération, pour que rien ne souffre dans les services publics.
N’est-ce pas un étonnant et admirable spectacle, de la part surtout des
chevaliers, des hommes de cet ordre dont un si grand nombre venait de
rester sur le champ de bataille de Cannes, qu’Annibal avait envoyé à
Carthage trois boisseaux pleins des anneaux qu’on avait enlevés de leurs
cadavres?
Saluons au passage ce dernier trait de désintéressement et de foi dans
l’avenir de Rome. Nous ne retrouverons plus rien de semblable, dans la
série des faits que nous allons signaler, pour caractériser désormais
les publicains et leurs œuvres.
A partir de ce moment, en effet, nous n’aurons plus à parler d’eux, qu’à
raison de leurs démêlés avec l’État ou de leurs exactions envers les
particuliers. Tite-Live rapporte qu’à l’instigation des tribuns, les
édiles eurent à poursuivre souvent, dans le cours du sixième siècle, les
fermiers des pâturages publics. «_Multos pecuarios damnarunt... Multos
pecuarios populi judicium adduxerunt[362]._» Il faut que les abus et les
résistances des publicains aient été très graves, pour que l’historien
ait éprouvé le besoin de constater ces poursuites.
[362] Tite-Live, XXXV, 7 et 10; XXXIII, 42.
Déjà à cette époque, la puissance des sociétés de trafiquants commençait
à se faire sentir dans la direction des affaires publiques. «Ces
sociétés», dit M. Vigié avec les autres historiens de Rome, «ne furent
pas étrangères à la destruction de Carthage; elles vont pousser les
Romains à une lutte avec les cités commerçantes de la Grèce, et mettre,
après leur destruction, tout le commerce méditerranéen dans les mains
des Romains[363].»
[363] Vigié, _Des douanes dans l’Empire romain_, p. 18. Mommsen,
_Hist. rom._, t. IV, p. 353 et 354; t. VI, p. 25 et suiv.
Après avoir étudié l’état des grandes fortunes de Rome, Mommsen ajoute:
«Peut-on s’étonner, maintenant, si les capitalistes s’imposent à la
politique extérieure; si par rivalité de marchands ils ont détruit
Carthage et Corinthe, comme autrefois les Étrusques ont détruit Alalie,
et les Syracusains Cœré; si malgré la résistance du Sénat, ils ont
maintenu Narbonne[364].»
[364] Mommsen, _eod._, t. VI, p. 26.
Nous avons vu les _negotiatores_ précéder les grandes armées en Asie, en
Afrique, en Gaule; lorsque César se prépare à franchir les Alpes, il se
préoccupe encore du commerce avec l’Italie, des obstacles naturels et de
ceux qui proviennent des douanes à la frontière. «_Causa mittendi fuit_,
dit-il, _quod iter per Alpes, quo magno cum portoriis mercatores ire
consuerant, patefieri volebat[365]._»
[365] César, _Comm._, 3, 1.
L’exécution des entreprises de travaux des publicains fut, souvent
aussi, l’objet des préoccupations de l’État.
Ce sont d’abord les grandes agglomérations d’esclaves que l’État leur
reproche. Le temps des guerres serviles se fait déjà pressentir, et les
esclaves deviennent un danger public, lorsqu’on les réunit en grand
nombre dans les ateliers ou les chantiers des publicains.
C’est ainsi qu’en 612-142, une compagnie de publicains afferma une forêt
dans le Brutium, pour en extraire la poix brutienne très renommée à
cette époque. Les esclaves qu’ils employaient se livrèrent à des
violences et à des crimes dont les publicains eurent à répondre, et qui
furent si graves que Strabon et Cicéron les ont rappelés, à la distance
de plus d’un siècle[366].
[366] Strabon, VI, 1; Cic., _Brutus_, 22. Voy. Belot, _loc. cit._, p.
185.
De même encore, peu de temps après, à la suite de ces redoutables
soulèvements serviles qui grondaient sur tous les points de l’Italie, on
dut prendre des mesures à l’égard d’autres adjudicataires de grands
travaux.
Les lavages d’or de Victumulæ se faisaient depuis 611-143 pour le compte
de l’État. On fit, à leur occasion, des règlements, en vertu desquels on
enjoignit aux entrepreneurs de n’avoir jamais plus de 5,000 travailleurs
réunis sur le même point. Plus tard, un sénatus-consulte arrêta
complètement cette exploitation, qui devenait un foyer de révolte.
Mais les publicains eux-mêmes s’étaient déjà rendus coupables des plus
graves excès.
En 587-167, le Sénat vota l’abandon des mines de la Macédoine, parce
que, dit Tite-Live: «Là où il y a un publicain, le droit public n’est
qu’un vain mot, ou bien la liberté des alliés n’existe plus». «_Ubi
publicanus est, ibi aut jus publicum vanum, aut libertatem sociis nullam
esse[367]._» Nous verrons que les Romains ne se montrèrent pas toujours
aussi soucieux de la légalité, ni de la liberté de leurs _socii_, les
provinciaux.
[367] Tite-Live, XLV, 18.
Bientôt, Rome ne fut pas plus maîtresse des excès de ses publicains
qu’elle ne le fut des rapines de ses proconsuls ou de ses généraux. Le
pouvoir et la richesse allaient devenir des proies que devaient se
disputer, dans un désordre toujours croissant, l’ordre sénatorial, les
chevaliers et la plèbe, d’une part, et, d’autre part, les hommes
politiques de Rome, et les généraux revenant de province à la tête de
leurs armées victorieuses.
Nous laisserons les orateurs populaires et les soldats se disputer les
faveurs et le pouvoir de l’État, dans les camps ou sur la place
publique; mais si nous suivons les événements de la politique
quotidienne et normale à Rome, nous y retrouverons les publicains
triomphants d’ordinaire, quoique vaincus parfois, dans cette lutte des
trois ordres, qui s’est attachée comme une plaie mortelle aux flancs de
l’État républicain.
Vainement quelques cœurs élevés, quelques graves personnages à l’âme
encore romaine, s’efforceront de rétablir l’équilibre et la paix. C’est
devenu une tentative irréalisable entre ces hommes de castes de tout
temps séparées, où les traditions de rivalités haineuses se sont
conservées mieux que les vertus civiles.
Tous les citoyens des ordres supérieurs sont enivrés par les faveurs
inattendues de la fortune et de la gloire; presque tous vont à la
guerre, et ils rentrent dans Rome, excités à la lutte par leurs
habitudes belliqueuses. Ils apportent, dans les relations de la paix,
l’ambition violente et l’énergie indomptable qui faisait leur force
contre les ennemis du dehors.
Le père des Gracques, Sempronius Gracchus, «combattit avec mesure et
équité les Scipions et les grands; d’une main, il réprimait les
publicains, et, de l’autre, il refoulait les affranchis dans une seule
tribu[368].» Vains et derniers efforts d’une politique d’apaisement et
d’équilibre! Désormais, ce sera presque toujours le caprice du parti au
pouvoir, ou la violence des factions, qui gouverneront, sous les dehors
de la légalité.
[368] Duruy, _Hist. des Romains_, t. II.
En 574-180, Caton avait donné à ferme, en qualité de censeur, à des prix
élevés, la perception des impôts, et, avec des rabais très raisonnables,
l’exécution de grands travaux publics. Il avait fait là son devoir de
magistrat intègre et soucieux des finances de l’État. Mais voici que la
faction de Flamininus ne veut pas qu’il en soit ainsi; elle intrigue au
Sénat, et obtient, par la pression la plus éhontée, une délibération qui
casse les adjudications et en ordonne de nouvelles plus favorables aux
publicains. Certains tribuns, plus ardents que les autres, rapporte
Plutarque[369], voulaient même que l’on citât Caton devant le peuple,
pour avoir, sans doute, trop bien veillé aux intérêts du trésor public.
[369] Plut., _Caton_, 17. Voy. Duruy, _loc. cit._, p. 352. Tite-Live,
XXXIX, 44.
Peu de temps après, les censeurs Claudius Pulcher et Sempronius
Gracchus, voulant renouveler une mesure antérieurement prise par Caton,
avaient interdit à ceux qui, sous la censure précédente, avaient pris
part aux adjudications, de se présenter actuellement comme _socii_, et
même comme _affines conductionis_. Cela provoqua une véritable émeute,
et les publicains se transportèrent auprès du tribun, qui consentit à
proposer une loi annulant les nouvelles adjudications, et autorisant
tous les citoyens indistinctement à se présenter aux enchères, qu’on dut
recommencer. Les censeurs furent mis en jugement. Les publicains
s’habituaient à faire la loi[370].
[370] Tite-Live, XLIII, 16.
Les mœurs s’altèrent, la plèbe se réveille et s’agite, car nous touchons
aux premières années du septième siècle de Rome. Les grandes lois
agraires vont inaugurer le mouvement démocratique qui se personnifie
sous le nom des Gracques.
Les publicains étaient la bourgeoisie riche; ils eurent à souffrir des
lois agraires d’abord, autant que le patriciat. Aussi vit-on les deux
ordres se prêter un mutuel concours pour frauder, notamment la loi
agraire de Licinius Stolon, qui défendait à tout citoyen de posséder
plus de 500 jugères (126 hectares) de terres publiques, et d’y nourrir
plus de 100 têtes de gros bétail et 500 têtes de petit[371]. Les nobles
(_nobiles_), en rendant la justice, et en réglant, au Sénat, les comptes
de l’État, se montrent indulgents pour les adjudicataires des pâturages,
et acceptent sans contrôle leurs déclarations, pour que ceux-ci les
laissent, à leur tour, mener leurs immenses troupeaux paître
gratuitement sur les terres publiques. La prépondérance des publicains
s’établit donc de plus en plus solidement dans toutes les affaires qui
les intéressent. En combattant ouvertement avec les uns, en pactisant
habilement avec les autres, ils arrivent à leur but.
[371] Velleius Paterculus, II, 6; Cicéron, _De lege agraria_, II, 5;
Appien, _G. civ._, I, 8. Voy. Belot, _Hist. des chev._; Tite-Live,
liv. XXXIX.
§ 2.--Les Gracques.--Loi agraire.--Loi frumentaire.--Loi judiciaire; ses
effets par rapport à la puissance des publicains et des spéculateurs
(621-133, 643-111).
La révolution politique et financière des Gracques, commencée en vue de
donner l’aisance à la plèbe, et d’opposer aux excès d’une aristocratie
hautaine et immodérée, une classe moyenne sage et forte, eut des
conséquences tout opposées sur les destinées de Rome.
Les Gracques s’étaient assigné une mission élevée et patriotique, ils
avaient apporté au service de leur cause, des cœurs généreux, des âmes
fortes et vraiment romaines, de rares qualités d’intelligence et de
courage. C’est ce qui a rendu leur nom illustre dans l’histoire, et, à
cet égard, la fière patricienne qui leur avait donné le jour, et qui
leur fit entendre souvent les avertissements d’une âme supérieure, a pu
légitimement se faire appeler avec orgueil, la mère des Gracques.
Mais ils n’avaient pas prévu, sans doute, les redoutables conséquences
de leurs innovations aventureuses; et lorsqu’ils les aperçurent, il
était trop tard pour s’en rendre maître, soit à cause de la force du
courant irrésistible qu’ils avaient créé, soit parce qu’ils se
laissèrent entraîner eux-mêmes, par les passions d’une lutte
profondément animée, et qui ne tarda pas à devenir violente.
Presque sur tous les points de leur vaste entreprise, ils manquèrent
leur but, ou le dépassèrent. Par la loi _agraire_, ils redoublèrent les
éléments de discorde et jetèrent le trouble dans le monde romain; ils
inaugurèrent, par la loi _frumentaire_, la plus détestable et la plus
fatale des institutions, la plus opposée à l’objet de leur loi agraire;
enfin, ils assurèrent le triomphe des publicains, de l’aristocratie
d’argent, et garantirent pour longtemps l’impunité à leurs plus
affreuses exactions, par l’effet de leur loi _judiciaire_, toujours
combattue et toujours persistante, par ses effets, jusqu’à Sylla.
Nous ne dirons que quelques mots des lois agraires et frumentaires, nous
insisterons, au contraire, beaucoup plus sur les lois judiciaires, qui
constituent un des points les plus importants de l’histoire des
publicains et même de l’histoire politique et financière de Rome.
1º _Loi agraire._--Certainement les lois agraires, du moins celles des
Gracques, ne touchèrent pas, en principe, aux propriétés privées; elles
ne furent pas, comme on le dit quelquefois par erreur, des lois
communistes en elles-mêmes. Nulle part, nous l’avons établi, la
propriété n’a été proclamée plus inviolable qu’à Rome.