--Bonsoir, Henri, lui dis-je, il y a donc le feu que tu as sonné si

fort?

Tout essoufflé de sa course, il me répondit:

--Ah monsieur le Curé, j’avais peur que vous soyez déjà endormi et je

voulais vous réveiller le plus vite possible. Excusez-moi, mais Rablot

est très mal; on croit qu’il ne passera pas la nuit. Il vous réclame et

comme il a également fait chercher le maire et l’adjoint, on suppose

qu’il a quelque chose d’important à régler avant la fin. C’est sa sœur

qui m’envoie et elle m’a chargé de vous prier de ne pas perdre une

minute. Aussi, j’ai pris ma bécane.

--Tu as bien fait, et le plus simple c’est que j’enfourche la mienne et

que je t’accompagne.

Ainsi côte à côte, nous fûmes vite rendus à Macherin car la nuit était

sereine et la route en bon état. Dans l’épicerie, avec la sœur de

Rablot, tout agitée de chagrin et d’angoisse, je trouvai le maire, M.

Brice, qui est ce gros marchand de bois que vous connaissez et son

adjoint, le boulanger Tourette. Tous deux semblaient fort étonnés de

cette convocation à une heure aussi tardive. Après des salutations

brèves, je me tournai vers la sœur de Rablot. Mais je n’avais pas ouvert

la bouche qu’elle s’écria:--Je vous en supplie, Messieurs, montez tout

de suite voir Alcide. Il dit qu’il va mourir et qu’il ne veut pas s’en

aller sans avoir fait, devant les autorités, une révélation qui lui pèse

sur le cœur!...

Il n’y avait pas à délibérer. Brevard se retire. Nous gravissons

l’escalier et nous pénétrons dans la chambre du malade. Étant donnée mon

expérience des agonies, je saisis immédiatement que le pauvre homme

était en effet bien bas: sa face, jadis rubiconde, était livide, luisait

comme enduite d’une sueur funèbre et ses doigts décharnés griffaient le

drap comme s’il tâchait de le ramener par-dessus sa tête. Aussitôt qu’il

nous aperçut, il eut une exclamation de joie et fit un effort pour nous

accueillir:--Ah! vous êtes bons d’être venus quand je vous appelais!

Vous m’écouterez, n’est-ce pas? Mais il ne faudrait pas m’interrompre

parce que je n’ai plus de forces et c’est important que j’aille jusqu’au

bout de ce que je me suis juré de vous apprendre. Asseyez-vous tout près

de moi.

Faire des cérémonies eut été fort intempestif en la circonstance. Chacun

prit une chaise et nous nous penchâmes vers le moribond.

Alors, d’une voix lasse mais parfaitement distincte, et où l’on

percevait la volonté de se libérer d’une obsession longtemps secrète,

Rablot prononça cet aveu:--C’est Alexandre et moi qui avons tué

Sampité...

Le maire et Tourette tressaillirent. La sœur poussa un gémissement

lugubre. Et je ne pus retenir un geste d’épouvante. Rablot nous lança un

regard de détresse et se tordit les mains. Lamentable, il reprit:--Je le

savais que je vous ferais horreur... Et pourtant je dois parler ou ce

serait pour rien que j’aurais tant souffert à me rappeler mon crime...

Par pitié, ne me tournez pas le dos, écoutez-moi!...

J’intervins:--Mon ami, dis-je, c’est Dieu qui vous inspira de nous

révéler cette faute affreuse. Qu’Il en soit béni... Maintenant, vous

vous repentez et le sang versé crie contre vous. Soulagez donc votre âme

en peine. Nous vous écouterons.

Rablot me fit un signe de gratitude. Une lueur ranima ses prunelles

presque éteintes et il reprit:--Quand nous sommes sortis de prison, nous

étions furieux d’avoir eu le dessous avec Sampité; nous n’avions qu’une

idée: nous venger de lui. Mais je crois que, dès lors, Alexandre avait

résolu de supprimer notre ennemi tandis que moi, je ne voulais que lui

donner une correction dont il se souviendrait longtemps. Ce n’est pas

tout de suite que nous avons causé là-dessus. Où nous nous étions mis

d’accord, c’était pour faire semblant d’être intimidés et pour éviter

toute occasion de procès-verbal afin qu’il ne se doute pas que nous

mijotions une revanche. Et c’est ainsi, que, pendant trois mois, nous

avons suspendu la braconne. Sûrement, je rageais de laisser le gibier en

repos et je n’arrêtais pas de rouler dans ma tête des combinaisons pour

réduire Sampité. J’en rabâchais à l’oreille d’Alexandre mais lui me

répétait:--Patience, nous ferons le nécessaire... Et, en disant cela, il

avait un rire en coin qui n’annonçait rien de bon pour le garde.

Le jour du crime, il sut m’entraîner à boire dès le matin. D’ordinaire,

quand nous ribotions ensemble, l’alcool me faisait jacasser, chanter,

cabrioler jusqu’à l’abrutissement final. Mais, cette fois, je n’avais

pas envie de rire. Plus je buvais, plus je devenais sombre. Cette pensée

me taraudait la cervelle et ne me quittait pas: flanquer une telle leçon

à Sampité qu’il n’oserait plus nous espionner. Je proposai ceci: le

surprendre à la brune, nous masqués et déguisés, le plonger dans le

lavoir de Gougny et lui garder la tête sous l’eau jusqu’à qu’il soit

presque asphyxié. Comme il faisait froid, il attraperait tout au moins

une fluxion de poitrine. Ça le calmerait et, durant qu’il serait à se

soigner, nous aurions le champ libre.

--C’est pas suffisant, répondit Alexandre, ce fouinard de malheur est

solide, il n’attrapera même pas un rhume.

Et il m’entonnait de l’eau-de-vie.

La nuit venue, il jugea que j’étais à point. Il me fixa de ses vilains

yeux couleur de boue et il me dit sans plus de mitaines:--La question,

ce n’est pas d’inventer une farce de gosse, c’est d’écarter

définitivement Sampité de notre chemin. Je l’ai suivi de près, depuis

une quinzaine, et je sais qu’il passera vers une heure aux monts de Fay.

Il y a du brouillard; dans un moment, tout le monde sera couché et

personne ne nous verra sortir du village. Nous prendrons nos fusils et

nous irons nous tapir à un endroit que j’ai repéré et quand il

arrivera,--paf! nous lui casserons une patte ou deux.

Quoique j’étais bien saoul, ça me parut excessif. Je me récriai

car,--j’en fais serment devant Dieu--je n’avais jamais eu le désir

d’estropier notre ennemi. Une râclée, soit, du sang, non!...

Alexandre m’écoutait la bouche tordue de mépris et me traitait de

_foie-blanc_. Puis, remplissant mon verre, il se mit à me rappeler, avec

des mots venimeux, toutes les vexations que le garde nous avait faites

et cet air qu’il avait de se ficher de nous depuis notre condamnation.

Tout ce baratage de mes ennuis finit par me mettre sérieusement en

colère et aussi je buvais coup sur coup sans y prendre attention.

Résultat, je m’écriai:--Eh bien, ça y est, va pour le fusil et lâche qui

s’en dédit!...

A présent, j’étais comme fou et j’avais un brasier sous le crâne. Nous

chargeons nos fusils à balle, nous gagnons la colline et nous nous

accroupissons dans un fossé plein de fougère où nous étions très bien

cachés. Vers une heure, comme Alexandre l’avait prévu, voilà Sampité qui

s’amène. Il marchait lentement, sans méfiance et il faisait la mine d’un

qui a sommeil et qui ne serait pas fâché d’avoir fini sa tournée. Sitôt

qu’il nous eut dépassés, Alexandre me chuchote:--Tire à la jambe droite,

moi, je vise la gauche...

Sans raisonner, sans hésiter, j’ajuste et je presse la détente--mais

Alexandre réserve son coup.

Sampité trébuche, pousse un cri et s’écroule.

--Allons regarder sa gueule de près, me souffle Alexandre. Nous

approchons; le garde nous voyant surgir devant lui, tandis qu’il

essayait de se relever, nous dévisage tour à tour. Je ne sais quelle

figure je faisais mais j’étais dégrisé et déjà je regrettais d’avoir

tiré. Mais Alexandre avait un regard si terrible que Sampité se sentit

mort. Il se souleva, comme il put, sur son coude et me dit d’une pauvre

voix chevrotante que j’entends toujours:--Rablot, j’ai une femme et un

enfant et je vais en avoir un autre!...

Je l’aurais secouru, je le jure, mais, avant que j’aie fait un pas,

Alexandre hurle:--Tais-toi, canaille!... Il met en joue, vise droit au

cœur et tire. Sampité retombe, avec un grand râle. Une seconde, et tout

fut fini...

Rablot, épuisé, se renversa sur l’oreiller. Il tremblait, de grosses

gouttes de sueur lui glissaient du front.--A boire, murmura-t-il, j’ai

encore un peu à dire...

Sa sœur lui apporta une tasse de tisane et lui essuya le visage. Puis,

sans que j’eusse besoin de l’encourager, il reprit:--Vous savez comment

nous avons réussi à éviter l’arrestation. Tant que durèrent les

recherches, j’étais surtout préoccupé de ne pas fournir d’indices à la

gendarmerie; j’avais peur de la guillotine et cela m’empêchait

d’examiner ce qui se passait en moi. Mais lorsqu’il devint à peu près

certain que je ne serais pas découvert, voilà que je ne pouvais plus

penser qu’à cette horrible affaire. Je revoyais le meurtre de Sampité

et, aussi, la mort de sa femme et de son enfant telle qu’on me l’avait

racontée. C’était comme si l’on me trouait le cœur et la tête avec une

vrille. J’en parlais à ce misérable Alexandre et pas pour m’en

vanter--ah! certes non!--Mais lui semblait tout à fait insensible. Il se

moquait de moi et il n’avait qu’un refrain:--Personne ne nous embêtera

plus... Une brute, une pierre, je vous dis!

Cette façon ignoble d’envisager notre crime me dégoûta si fort que je ne

tardai pas à l’exécrer. Vivre sous le même toit qu’un pareil individu me

fut insupportable. Je lui signifiai de déguerpir. Lui prétendit d’abord

s’incruster. Alors, je lui déclarai que s’il s’entêtait j’irais nous

dénoncer tous les deux à la police. Et je crois que je l’aurais fait,

car j’aimais mieux n’importe quoi que de subir plus longtemps sa

présence. Il comprit que ce n’était pas une phrase en l’air et il partit

en me crachant de la haine à la figure.

Une fois seul je me sentis d’abord un peu soulagé. Mais quand je lus sur

le journal comment, quelques jours après, il avait été écrasé par un

train, j’eus froid dans les os. Je ne suis pas assez instruit pour vous

expliquer très nettement tout ce que j’éprouvais. Ce que je puis vous

affirmer, parce que c’est la vérité même, c’est qu’il y eut comme une

voix, au dedans de moi, qui me répétait: Alexandre a reçu sa punition,

tu recevras la tienne!...

Depuis ce moment, je n’ai plus eu jamais faim, je n’ai plus dormi. Et

puis la chasse, cela me dégoûtait: rien que de regarder mon fusil me

donnait la nausée; je voyais du sang sur la crosse! Et enfin,

continuellement, j’entendais Sampité me demander la vie et je me

représentais sa femme cramponnée à son cadavre. Ça, c’était le plus

atroce! J’en meurs, frappé par le Bon Dieu--et je trouve que c’est

juste...

Il se tut, joignit les mains et ferma les yeux. Dans la chambre, on

n’entendit plus que sa respiration haletante. Sa sœur, le tablier en

tampon sur la bouche, étouffait des sanglots. Brice, Tourette et moi,

nous demeurions comme pétrifiés sur nos chaises. A la fin je me repris

assez pour me lever et toucher Rablot à l’épaule. A ce contact, il

ouvrit les paupières, et dit d’une voix tout entrecoupée et soudain

toute débile:--Monsieur le Maire, vous aurez, n’est-ce pas, la bonté

d’écrire à la justice ce que je viens d’avouer. Il ne faudrait pas qu’un

jour ou l’autre, un innocent soit inquiété à cause de mon crime...

Le maire, incapable d’articuler une syllabe, acquiesça de la tête.

--Merci, reprit Rablot, et merci de m’avoir écouté jusqu’au bout. Et

puis, je vous dis adieu ainsi qu’à Tourette... Laissez-moi seul avec M.

le Curé, nous avons encore à causer lui et moi...

Je reconduisis les assistants jusque sur le palier. Personne n’avait

formulé la moindre réflexion. Mais quand nous fûmes hors de la

chambre M. Brice dit, d’un ton qui prouvait la violence de son

émotion:--Monsieur le Curé, avant d’avoir entendu ce malheureux, je ne

croyais pas à grand’chose. Maintenant, je sais que Dieu existe.

--Pour sûr, M. Brice a raison, appuya Tourette, moi, je pense comme

lui...

Je pris congé d’eux fort remué, moi aussi, et je retournai au chevet de

Rablot. La grâce divine m’octroya ce qu’il fallait dire pour l’assister

durant son agonie. Je le confessai, je l’exhortai. Au cours de ce

dernier entretien, je ne cessai d’admirer combien la souffrance morale,

issue du remords, avait affiné cette âme désormais soustraite au Démon.

Ensuite, le matin étant venu, j’allai dire ma messe et je revins tout de

suite après, apportant l’Extrême-Onction et le Saint Viatique. Rablot

n’avait plus la force de parler mais il gardait sa connaissance et ses

regards me prouvaient qu’il s’unissait humblement à mes prières. Les

rites accomplis, je me rassis, près de lui, et ma main dans sa main, je

commentai doucement l’Évangile sur Lazare. Comme je prononçais la phrase

_Je suis la Résurrection et la vie_, Rablot exhala un long soupir et

entra dans la paix de Celui qui nous a donné cette parole...

Il avait fait un testament qui désignait sa sœur comme légataire

universelle à charge de verser, chaque année, une somme suffisante pour

assurer le nécessaire à l’orpheline des Sampité[7].

[7] Sampité le seul nom de personne qui n’ait pas été modifié au cours

des deux récits qu’on vient de lire. Plusieurs guides de la forêt

indiquent l’endroit où s’élève le monument commémoratif, entre

autres, celui de Charles Collinet.

L’abbé Moret, ayant achevé son récit, s’absorba dans une méditation

profonde que je me gardai de troubler. Ce ne fut qu’assez tard dans la

soirée qu’il parla de nouveau. Il dit très bas, comme en

oraison:--_Violenti rapiunt cœlum_... Jésus erre par le monde, cherchant

des âmes pour les embraser au foyer de son cœur douloureux. Les tièdes,

ceux dont il a, lui-même, précisé qu’il les «vomissait» ne soupçonnent

guère sa présence. Mais les ardents, les violents sont l’objet chéri de

sa sollicitude. Afin de s’acquérir leur nature impétueuse, il les met en

croix, à sa droite, sur le Calvaire. L’orgueil de vivre se brise en eux

par la souffrance et ces éprouvés lui demandent humblement de «_ne pas

les oublier lorsqu’il sera dans son royaume_». Le Maître leur

répond:--Mon royaume, c’est ton âme; j’y fais briller l’aube de ta

rédemption et les premières clartés du Jour qui n’aura pas de fin.

Alors, pressentant la Béatitude, ils s’en vont, pleins d’amour et

d’espérance, parfaire leur rachat en Purgatoire...

AU JARDIN DE LA SOUFFRANCE

_La souffrance, quand la Grâce l’accompagne, est un grand prêtre

qui dispense des mystères inconnus à ceux qui n’ont pas

souffert._

ROBERT-HUGH BENSON: l’Amitié de Jésus.

Dans mes livres précédents, j’ai nommé plusieurs fois Lapillus et l’on

m’a demandé si ce personnage était un être de fiction ou s’il existait

réellement. Eh bien, Lapillus existe. Mais, comme il a choisi pour

devise cette phrase de l’_Imitation_: _Nesciri et pro nihilo reputari_

et qu’il la met en pratique autant qu’il le peut, je ne donnerai pas

beaucoup de détails sur lui. Toutefois, je spécifie que c’est un

mystique, c’est-à-dire un contemplatif qui, suivant l’expression de

l’Aréopagite, «non seulement comprend mais encore sent les choses de

Dieu[8]». Pour le surplus, j’ajouterai qu’ayant, comme lui, vécu

longtemps dans la forêt, aimant, comme lui, la solitude et l’oraison,

étant, comme lui, presque toujours malade, je partage ses façons de voir

sur un grand nombre de points. Ce sont quelques-unes de ses réflexions,

notées fraternellement à la suite de nos entretiens, que je rapporte

ci-dessous. Peut-être seront-elles profitables aux âmes de bonne volonté

qui estiment qu’ici-bas cultiver et accroître en nous l’amour de

Notre-Seigneur constitue l’essentiel de notre raison de vivre.

[8] Οὐ μόνον μαθὼν ἀλλὰ παθὼν τὰ θεῖα. (Pseudo-Denis l’Aréopagite:

_Des noms divins_, II, 9). La traduction donne le sens, maie elle ne

rend pas toute l’énergie synthétique du texte grec.

Il importe de remarquer que cette formule n’a trait qu’à la

_Mystique divine_, car le diable étant le singe de Dieu--il y a une

contrefaçon diabolique dont des exemples contemporains nous sont

fournis par Raspoutine et, dans un autre ordre de faits, par la

Mesmin et ses adeptes. Il existe aussi certaines dispositions

naturelles qui présentent quelques ressemblances superficielles avec

les grâces que Dieu envoie aux contemplatifs. Mais le propre de

l’état mystique conforme à l’orthodoxie c’est qu’il est toujours

accompagné d’ascétisme persévérant et d’une soumission totale à

l’Église. Or ce n’est certes pas le cas des faux mystiques qui,

selon leur nature impulsive, se montrent rebelles à toute discipline

et encore moins le cas de ceux qui s’inféodent à Satan par

sensualité ou par orgueil. Il était indiqué de rappeler ces notions

élémentaires dans un temps où l’on voit des politiciens ineptes se

jeter à la tête le terme de «mystique» comme une injure et aussi des

médecins et des physiologistes entasser, avec une assurance

bouffonne, des dissertations sur les Mystiques où l’ignorance

religieuse le dispute à l’infatuation matérialiste.--A signaler

également les divagations de l’hérésie. Exemple: un moderniste

incurable, M. Henri Brémond, dans un livre décousu et bâclé, comme

presque tout ce qu’il publie, assimile l’état d’âme mystique à

l’état d’esprit romantique. M. le chanoine Halflants, théologien

expert et bon lettré, l’a, d’ailleurs, réfuté d’une façon définitive

dans ses _Études de critique littéraire_ (1 vol. chez Giraudon).

* * * * *

HORTUS CONCLUSUS.--Il est un jardin clos de murailles si élevées que

ceux qui craignent la souffrance ne les franchiront jamais. Sa porte ne

s’ouvre qu’aux prédestinés dont les pieds se sont meurtris à suivre

docilement Jésus dans la voie douloureuse--jusqu’au Golgotha.

Autour du jardin, le monde se vautre dans une fange de luxure stérile et

d’or putride. Les affolés de la chair poursuivent vainement l’infini en

ces galas décevants que le Prince de l’Orgueil et de la Révolte offre

aux convoitises de leurs cinq sens. D’autres,--devant l’idole peinte de

couleurs criardes qu’ils invoquent sous le nom de Progrès,--jurent que

demain, sans faute, les pauvres sciences humaines leur livreront le

secret du bonheur universel. Tous, reniant le Dieu qui les créa, lui

signifient:--Nous ne voulons plus de toi, nous ne croyons plus en toi.

Depuis que nous t’avons chassé de notre âme, nous connaissons la joie de

libérer nos instincts!...

La joie?--Mais alors, pourquoi l’écho de leurs clameurs résonne-t-il si

tristement aux oreilles des élus de la Croix qu’un rayon du Saint-Esprit

conduisit au jardin de la souffrance pour leur enlever toute envie d’en

sortir?

C’est que là s’épanouissent à foison les roses de l’amour divin--roses

de pourpre, roses lumineuses, roses du paradis entées sur un églantier

de la terre, roses dont le parfum baigne l’âme qui le respire dans un

fleuve d’éternelle Jouvence.

La jardinière qui assemble, en sept massifs, toutes ces roses, c’est

Notre-Dame des Douleurs:--Cueille celle-ci, nous dit-elle, et encore

celle-ci et puis celle-là, et cette autre... N’hésite pas à te déchirer

les doigts aux épines qui défendent leurs tiges; chaque blessure te

vaudra un surcroît de grâces. Maintenant, serre cette gerbe contre ton

cœur afin que lui aussi soit maintenant déchiré comme le mien ne cesse

de l’être tant que dure l’agonie de mon Fils... Et quand nous lui avons

obéi, elle nous commande de porter notre récolte embaumée et sanglante

aux pieds du haut Crucifix qui, d’un tertre abrupt, domine le jardin.

Nous faisons notre offrande. Et Notre-Dame, montrant les chemins qui

sillonnent les massifs, nous dit encore:--Dans le jardin de la

souffrance, tous les sentiers partent de la Croix, reviennent à la

Croix. Fleurir la Croix, c’est la joie unique, celle que le monde ne

peut ni ressentir ni concevoir.

A ces mots, l’allégresse du sacrifice déborde de notre âme. Nous nous

agenouillons et nous chantons:

Sancta Mater, istud agas:

Crucifixi fige plagas

Cordi meo valide!...

Et le parfum des roses, avec notre cantique, monte, comme un encens,

vers l’Agneau de Dieu, immolé pour notre salut et pour celui des

malheureux qui, l’ayant renié, s’enlisent--là-bas, hors des murs,--dans

le marécage où les égara la danse railleuse des feux-follets que le

Démon y allume sans trêve...

* * * * *

BEATA SOLITUDO.--A diverses reprises, j’ai rencontré des gens qui me

demandèrent si je ne m’ennuyais pas dans ma solitude. A chaque fois,

j’ai pu leur répondre:--D’abord, amis, si je m’y ennuyais, rien ne me

serait plus facile que de la faire cesser, étant donné qu’elle est

volontaire. Mais il y a autre chose, ceci: plus je suis seul, moins je

suis seul.

Cette assertion parut les étonner. Je leur expliquai:--Rappelez-vous ce

que dit Notre-Seigneur: «_Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et

mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous établirons en lui

notre demeure._»

Or, d’une façon bien imparfaite, mais en m’appliquant à le servir à

l’exclusion de tout autre maître, j’aime Jésus. Comme, passant outre à

l’insuffisance du pauvre logis que je lui offre, il daigne me faire

l’incomparable faveur d’y venir, j’en écarte les intrus, à savoir,

autant qu’il m’est possible, toute pensée, tout sentiment qui ne

seraient pas de son obédience. Pour cela, j’ai besoin de la solitude.

Certes, cette nécessité m’est personnelle et ne signifie point que je

tiens la solitude dont il lui plut de m’inspirer le goût pour une règle

que tout fidèle doit observer. Je n’oublie pas que Jésus a dit

également: «_Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père._»

Je sais qu’ils sont en nombre ceux que Jésus désigne pour le servir

parmi les hommes, qu’ils reçoivent des grâces à cet effet et que celles

qui font de moi un solitaire par dilection ne me donnent nullement le

droit de m’estimer supérieur à mes frères dans la foi. Je constate

simplement le fait suivant: depuis que Jésus me veut dans la retraite,

depuis qu’en sa charité ineffable, il m’y confère le privilège purement

gratuit de sa présence habituelle, le monde m’apparaît un désert, la

_terra invia et inaquosa_ du Psalmiste. La plupart des discours que j’y

entends me produisent une impression pénible; c’est comme si des grains

de sable, emportés par le vent, n’arrêtaient pas de me cingler

cruellement les oreilles. Je ne puis donc plus m’attarder dans les

endroits où s’agitent les foules. Si le service du Maître m’oblige d’y

faire un bref séjour, dès ma tâche accomplie, je me hâte de regagner

l’oasis où Jésus m’attend: ma bien-aimée solitude.

Là, c’est la grande paix, c’est l’oraison silencieuse où le rayonnement

de Jésus transforme l’humble demeure en une basilique toute illuminée

d’or solaire. Là, que je veille ou que je dorme, que des souffrances

physiques me remémorent ma condition de créature pécheresse ou que le

Mauvais tempête pour forcer la porte de mon âme, je ne suis jamais seul

puisque je sens que mon Sauveur ne me quitte pas.

Peut-être que cette certitude provient d’une illusion? Alors même je

remercierais Jésus de la permettre car, régissant toute ma vie

intérieure, elle m’infuse la pleine conscience que, Lui absent, je suis

le plus fragile des fils d’Ève. Mais je contemple mon Dieu. Le

contemplant, je découvre qu’au regard de cette Beauté absolue, j’ai

laissé mon âme se rendre difforme par complaisance pour les choses

périssables et, me souvenant qu’Il l’a créée à son image, j’ai honte

d’avoir si mal travaillé à la rectifier d’après ce modèle de toute

perfection. Heureusement, la miséricorde de Jésus m’ayant fait sentir

qu’il a _établi en moi_ sa demeure, je comprends désormais que je dois

lui céder la place. Avec Jean le Précurseur, je m’écrie:--_Il faut que

je diminue pour qu’Il grandisse!_--Et je me mets à l’œuvre pour n’être

plus que le tapis où il posera ses pieds adorables.

Ainsi, peut-être, réaliserai-je un jour ce qu’exprime le cri de saint

Paul:--_Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi!..._

La tâche est effrayante mais que vaut le chrétien qui, n’accordant à

Jésus que l’antichambre de son âme, se réserve un large salon pour y

gonfler à l’aise cette baudruche ridicule: son orgueil?

Je ne veux pas être celui-là. Toutes mes énergies s’emploieront à

m’effacer devant Jésus par l’abnégation de moi-même. Si j’échoue, je

n’aurai à en accuser que mon peu de foi, mon peu d’espérance, mon peu de

charité; car, lorsqu’il me prescrivit la voie étroite, mon Maître m’en

facilita l’accès par ces deux grâces inappréciables: l’amour de la

solitude--et la souffrance.

* * * * *

Jusqu'à la fin du monde · 第 9 / 11 段