A la fin du règne de Louis XIII, M. de Chavigny avait été

sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères et fort apprécié de

Richelieu qui distinguait en lui un bon serviteur du Roi, c’est-à-dire

de la France, les deux, sous l’ancien régime, ne faisant qu’un. Chavigny

possédait une fortune considérable mais entièrement accumulée au cours

des fonctions qu’il avait remplies. Des circonstances ont donné lieu de

croire qu’elle ne provenait pas tout entière de sources absolument

pures. En effet, lorsque Chavigny fut atteint de la maladie dont il

mourut (en octobre 1652), se sentant très bas, il pria le curé de sa

paroisse, M. Mazure, de lui permettre de se confesser à M.

Singlin--ecclésiastique renommé pour ses vertus et notamment pour sa

rectitude de jugement dans les cas de conscience. Le curé donna

l’autorisation; M. Singlin averti vint sans retard auprès de Chavigny.

Il l’entendit deux fois en confession et lui donna l’absolution. La mort

survint le soir même. Mais Chavigny, dont l’esprit de contrition avait

été stimulé par M. Singlin, remit auparavant à son ami intime, M. de

Bagnols, des effets représentant la somme de 974.000 livres--soit près

d’un million, ce qui ferait cinq fois plus aujourd’hui. Il spécifia, en

présence de sa famille et du confesseur, que c’était pour des

restitutions à des personnes spoliées. Il voulait aussi que M. Singlin

prît 300.000 livres en pistoles qui étaient renfermées dans son

coffre-fort. M. Singlin refusa de se charger des espèces et ne consentit

qu’à être le dépositaire des papiers et le répartiteur, devant témoins,

des sommes soustraites aux ayant-droit. Mais avant d’entamer les

démarches, il tomba d’accord avec M. de Bagnols de consulter pour se

mettre en règle et en mesure vis-à-vis de la veuve. Mais Mme de Chavigny

qui, notons-le, n’avait nullement protesté contre l’abandon d’une somme

aussi énorme tant que son mari fut en vie, jeta les hauts cris après le

décès et, quoique le restant de la fortune montât à plusieurs millions,

se déclara ruinée. Cependant l’examen des papiers mis en ordre par le

défunt ne laissait aucun doute; des notes inscrites au dos en disaient

long sur leur origine. N’empêche: la veuve exigeait qu’on passât outre

aux dernières volontés de son mari. L’affaire s’ébruita. Des gens de

Parlement, des docteurs de Sorbonne émirent des avis contradictoires.

Mais surtout certains casuistes--à la manche très large--se rangèrent du

parti de Mme de Chavigny moins, semble-t-il, par doctrine que pour nuire

à M. Singlin en qui ils combattaient depuis longtemps ce qu’ils

qualifiaient de «rigorisme outrancier». Ils alignèrent des arguments si

subtils qu’ils convainquirent Mme de Chavigny qu’elle serait sans

reproche devant Dieu si elle se contentait de distribuer cent mille

francs aux pauvres. Le surplus elle se l’attribuerait d’un cœur léger.

Et tant pis pour les personnes que feu Chavigny avait lésées. La veuve

estima la solution si ingénieuse qu’elle l’adopta aussitôt malgré les

avertissements de M. Singlin qui lui représentait que se conduisant de

la sorte elle chargeait lourdement sa conscience. Or, ce bon prêtre ne

fut pas écouté et même, ce qui est pire, ses monitions lui valurent de

la part des casuistes susdits de fangeuses calomnies[6]...

[6] Pour les détails de l’affaire Chavigny voir SAINTE-BEUVE,

_Histoire de Port-Royal_, tome II (édition Hachette).

Eh bien, poursuivis-je, ne trouvez-vous pas, monsieur le Curé, qu’il y a

de l’analogie entre l’état d’âme de Mme de Chavigny et celui de Mme

Marival, avec cette différence que la première fit du tapage et que la

seconde manœuvra pour étouffer toute révélation de son crime? Allez, que

ce soit au XVIIe siècle, que ce soit au XXe, que ce soit n’importe

quand, le diable a toujours su, saura toujours employer l’or maudit à

s’acquérir des âmes et les choses iront ainsi--jusqu’à la fin du monde.

--Ce n’est que trop vrai, soupira l’abbé Moret, voilà pourquoi je

remercie Dieu, chaque matin, de m’avoir inspiré l’amour de la Sainte

Pauvreté.

Et je conclus:--Je fais de même. N’avoir pas le sou et s’en réjouir,

c’est une grâce incomparable!...

IN EXTREMIS

En ce temps-là je vivais le plus possible sous la futaie. Sauf pendant

les heures occupées à la rédaction de mon livre, je ne restais guère à

mon logis que pour les repas et le sommeil. Et même, les jours où

j’accordais du loisir à ma plume, emportant une collation simplifiée, je

le quittais dès l’aube et n’y rentrais qu’à la nuit close. Encore

m’arrivait-il de découcher, comme on va le voir.

Je me sentais si heureux, tellement en famille parmi les arbres que j’ai

rêvé bien souvent de me construire une cabane au plus épais du couvert

ou d’aménager à mon usage quelque cavité dans les rochers. Là, j’aurais

mené, seul avec Dieu, la vie érémitique. Déjà, antérieurement à mon

entrée dans l’Église, je cultivais mon goût inné de la solitude. Mais

alors mes retraites intermittentes dans les grands bois ne se vouaient

qu’à la littérature. Férue d’illusions païennes, mon imagination les

peuplait de dryades et de faunes et les poèmes qui en résultaient ne

cessaient de moduler, selon des rythmes sylvestres, la louange de Pan.

Il me plaisait qu’on dît de moi:

_Fortunatus est ille deos qui novit agrestes._

Aujourd’hui, quelle différence! Ce n’était plus la chimère du panthéisme

qui m’égarait au gré de ses caprices. Je connaissais la Vérité unique.

L’âme et l’esprit comblés d’une joie radieuse, j’étais le servant de

Jésus-Christ: je sentais mon cœur battre à l’unisson du sien. La forêt

en prit une signification plus large et plus haute. Elle me fut le

sanctuaire où règne le Saint-Esprit, où l’oraison contemplative se

nourrit d’images d’une splendeur éblouissante, s’illumine de clartés

toujours accrues, s’élève, par des intuitions magnifiques, jusqu’au

sentiment intégral de la présence divine. Qu’il est vivifiant pour l’âme

le souffle du Paraclet à travers les frondaisons!...

Donc j’allais par les sentiers, éperdu d’amour de Dieu, mêlant mon

allégresse aux parfums que diffusaient, comme un arome liturgique, les

essences résineuses, aux hymnes du vent dans les feuillages. Ma prière

continuelle, non formulée par les pauvres mots dont usent les langues

humaines mais toute en élans d’adoration sans limite, suivait le chœur

des bouleaux et des pins, s’enflait, puis décroissait, puis s’enflait de

nouveau, selon la brise émouvant les ramures. Et c’était pareil tantôt

aux accords graves d’orgues éoliennes, frôlées par les ailes des anges,

tantôt aux cantilènes de l’océan, alors que ses vagues alanguies

s’étalent, avant de mourir, sur le sable des grèves.

Lorsque, après des marches prolongées dans les taillis débordant de

fougères exubérantes, je m’asseyais au pied d’un vieux chêne revêtu de

mousse et de lierre, j’écoutais ce patriarche m’enseigner les secrets de

la sagesse végétale. Ou bien, vers midi, quand le soleil s’insinue dans

la pénombre des futaies et sème des médailles d’or palpitant sur l’herbe

des clairières, je m’imprégnais du vaste silence qui descend des

feuillages assoupis. Absorbant la forêt, irradiant la prière, je me

tenais tellement immobile que les biches, avec leurs faons, sortaient du

fourré, s’avançaient à quelques pas, tendaient leur fin museau vers moi

et paraissaient se demander quel était cet être si tranquille dont

l’instinct leur disait qu’elles n’avaient rien à craindre. D’autres

fois, c’était un cerf, à la ramure majestueuse, qui d’un peu plus loin

me regardait longuement avec une curiosité où subsistait quelque

méfiance. Enfin, rassuré, il se remettait à brouter et l’on eût dit

qu’il comprenait que je n’étais pas un de ces tortionnaires bottés qui,

sous prétexte de chasse à courre, traquent et massacrent le noble animal

dont leur stupide barbarie aime à voir couler le sang...

J’emportais d’ordinaire sous bois un tome des œuvres de sainte Térèse et

que de progrès dans la vie spirituelle je dois à cette merveilleuse

conseillère des âmes portées à suivre partout Notre-Seigneur! Comme elle

indique, avec une clarté suprême, les privilèges, les souffrances et les

dangers de l’état mystique! A son école, j’appris les beautés de la

théologie. Ce ne fut pas l’étude de quelque traité aride mais une

initiation _vécue_ à ce qu’il y a de plus intensément religieux aux

profondeurs de notre être. Onde si fraîche et si brûlante à la fois où

je me plonge, miroir infiniment pur où se reflète la face même de Dieu:

la doctrine de sainte Térèse.

Très souvent la méditation de ces pages sublimes me ravissait au point

que j’oubliais l’envolement des heures. J’avais couvert des kilomètres

sans m’en apercevoir et quand je reprenais conscience des choses

extérieures, il arrivait que je me trouvasse à une distance considérable

d’Arbonne. Notamment ce fut le cas par un crépuscule qui commençait à

noyer d’ombres bleues les lointains de la forêt. Je constatai que je

suivais la crête d’une chaîne de collines rocheuses, ambitieusement

nommées sur les cartes: les monts de Fay. J’étais à peu près à une lieue

de Gougny-en-Bierre. Outre la nuit approchant, des nuages bas et plombés

venaient de l’ouest et menaçaient de se résoudre en pluie.

L’abbé Moret m’ayant dit, une fois pour toutes, qu’il me recevrait

toujours volontiers au presbytère, je n’hésitai pas à gagner sa

paroisse, car j’étais assuré de trouver chez lui un accueil empressé, un

lit et de quoi manger. Le repas serait sommaire et la couche peu

moelleuse, mais cela m’était fort indifférent. A cette époque, en effet,

je jouissais d’une santé robuste; ma sotte carcasse n’exigeait pas

l’attention qu’il me faut maintenant lui concéder. Et puis, ce qui

emportait tout, j’aurais le plaisir d’écouter, une soirée tout entière,

la parole de ce prêtre évangélique.

Je me dirigeai donc vers Gougny. Chemin faisant, je distinguai, à ma

droite, une croix de fer qui surmontait un piédestal d’élévation

médiocre et taillé dans le grès de la forêt. Une inscription y était

gravée mais l’obscurité qui régnait déjà sous les arbres m’empêcha de la

déchiffrer. Je conjecturai que ce monument commémorait un assassinat. La

pluie imminente fit que je ne m’arrêtai pas pour vérifier mon hypothèse

en frottant des allumettes.

La nuit était tout à fait tombée quand j’atteignis le presbytère. L’abbé

Moret se tenait dans la cuisine. Debout devant une table sans nappe, il

soupait d’une tranche de pain bis, d’un morceau de fromage et d’un

oignon assaisonné de gros sel. Pour boisson, un pot de piquette. Il me

coupa du pain, éplucha un second oignon, poussa vers moi l’assiette au

fromage et, me remettant un couteau ébréché, me dit avec un bon

rire:--Régalez-vous, cher ami!... Je ne me fis pas prier car j’avais

grand’faim.

Tout en jouant de la mâchoire, je lui demandai ce que signifiait cette

croix que j’avais remarquée un quart d’heure auparavant.

--Je puis d’autant mieux vous renseigner, me répondit-il, que j’ai joué

un rôle dans le dernier acte du drame rappelé, là-bas, par ce signe de

notre salut. Et, sans autre préambule, il me raconta ce qui suit:

--La croix en question fut élevée par les gardes de la forêt à la

mémoire d’un des leurs, tué à l’endroit même où vous l’avez vue. Le

piédestal porte la date du meurtre et le nom de la victime: Victor

Sampité. Sorti du service militaire comme sous-officier, pourvu

d’excellents certificats, ce garde était au service du Haut-Sucrier qui

a loué à l’État le droit de chasse à courre et au fusil dans la forêt.

Il s’était marié dès sa libération, sa femme lui avait donné une petite

fille et, au moment du crime, attendait un autre enfant. Le ménage

occupait cette maison forestière que vous avez dû repérer à la sortie du

village, sur la route de Fontainebleau. Sampité s’acquittait de sa

fonction avec une rigueur peut-être excessive. En général, les gardes

montrent plus de mansuétude. Quand leur zèle du début a jeté son premier

feu, il se conclut entre eux et les braconniers--qui pullulent dans la

région, comme vous le savez--un pacte tacite qui leur vaut une

réputation de «bon enfant» et, ce qui leur importe par-dessus tout, une

espèce d’assurance sur la vie. Ce n’est pas qu’ils feignent absolument

d’ignorer tous les délits qu’ils ont le devoir de réprimer. Mais tant

que les délinquants ne se font pas prendre sur le fait, ils ne protègent

le gibier que d’une façon relative. Ils ne dressent pas d’embuscades;

s’ils découvrent un piège, ils l’enlèvent mais ils ne se donnent guère

le tracas de rechercher celui qui l’a posé.

Sampité n’admettait pas qu’on louvoyât de la sorte avec la consigne. Non

seulement il appliquait à quiconque les règlements mais encore il

déployait une activité sans égale à pourchasser l’adversaire.

Infatigable, il multipliait les tournées dans la forêt. Il passait des

nuits à guetter les chiens en maraude et à dénoncer les ruses de la

braconne. Et les procès-verbaux grêlaient. Comme vous le pensez bien,

cette vigilance assidue, cette rigidité dans l’application de la loi,

lui suscitèrent des haines. Les paysans, jouant sur son nom,

l’appelaient _Sans-Pitié_. Et les plus vindicatifs ne se faisaient pas

faute de souhaiter tout bas qu’il reçût, comme par hasard, quelque

mauvais coup.

Un de ceux qui entrèrent le plus souvent en conflit avec lui se nommait

Alcide Rablot. Il possédait une petite aisance et pour l’entretenir,

tenait un commerce d’épicerie et de bimbeloterie à Macherin. Cependant,

célibataire, il ne s’en occupait pas beaucoup, il en déléguait

l’administration à sa sœur, veuve quadragénaire qui vivait avec lui.

Chasseur enragé, non par esprit de lucre mais par un penchant

irrésistible, ce Rablot ne concevait d’occupation plus attrayante que de

dépister le poil et la plume dans la plaine et dans le bornage. L’arme

au poing, la carnassière au dos, il battait tout le jour les buissons ou

les emblavures et il ne rentrait que rarement bredouille, car c’était un

tireur de premier ordre. A cela, rien à dire. Mais Rablot ne se

contentait pas de chasser en temps légal. Les mots: «fermeture de la

chasse» ne représentaient pour lui qu’une formule saugrenue et ne

méritant que le plus complet dédain. Aussi, quelle que fût la saison, il

se livrait à un braconnage intensif, plaçant des collets pour les

lièvres, prenant au nœud coulant des chevreuils, panneautant les

perdrix, s’adonnant aux affûts clandestins--bref, causant plus de

ravages que vingt autres Nemrods rustiques, ses émules. Il était,

d’ailleurs, secondé par un chenapan, venu l’on ne sait d’où, connu

seulement sous le prénom d’Alexandre et auquel il donnait l’hospitalité.

Ce réfractaire, je le définirai d’une phrase: il n’avait ni métier

avouable ni sens moral et semblait installé dans l’illicite comme dans

un domaine lui appartenant de droit.

Rablot, lui, n’était pas foncièrement pervers. Assez intelligent,

hableur, jovial, fréquentant le cabaret mais pas jusqu’à l’ivresse

coutumière--tandis qu’Alexandre chancelait presque toujours entre deux

vins--il se montrait d’abord facile, rendait volontiers service et était

très populaire dans le pays. J’ajoute qu’il ne mettait jamais les pieds

à l’église et paraissait fermé à toute croyance religieuse. Il y avait

là indifférence mais pas du tout hostilité, car, lorsqu’il me croisait,

il me saluait très poliment et ne craignait pas d’échanger quelques

propos courtois avec moi.

Mais, direz-vous, puisque Rablot était après tout un brave homme,

n’ayant que le tort de considérer le gibier ainsi qu’une propriété

commune, abusivement détournée par les locataires de la chasse, pour

quelle raison s’était-il si fort lié avec le détestable Alexandre? Je

crois qu’on peut s’expliquer la chose. Chez Rablot, le goût de la chasse

était une passion à laquelle il vouait toutes ses facultés et qui

régissait son existence entière. Alexandre, possédant une foule de

recettes pour la destruction du gibier, lui devint un aide indispensable

dont il ne voyait plus les vices. Ou, s’il les distinguait, il estimait

probablement que les dons spéciaux du gredin compensaient largement ses

tares. Et puis, il ne faut pas oublier que Rablot, personnage en somme

assez fruste, ne possédait pas une grande délicatesse de sentiments.

Vu le caractère de Sampité et les habitudes déprédatrices de Rablot et

d’Alexandre, la lutte s’exaspéra entre l’un et les autres. Il serait

trop long d’en décrire par le menu les péripéties. Je relèverai

seulement qu’elle produisit une animosité réciproque et d’autant plus

aiguë que c’était un duel d’amour-propre où chacun se jurait de

l’emporter. Plusieurs fois, malgré les ruses de ses antagonistes,

Sampité eut la satisfaction de les prendre en flagrant délit et de

dresser des procès-verbaux qui les conduisirent en correctionnelle. Des

condamnations à l’amende furent prononcées. Rablot payait mais, loin de

se corriger, il n’en montrait que plus de persistance à détruire le

gibier du secteur de forêt que surveillait Sampité. Et lorsqu’il avait

réussi quelque exploit dont il était impossible de le convaincre

formellement, il s’arrangeait pour rencontrer le garde en terrain neutre

et pour lui décocher, devant témoins, des phrases à double sens qui le

mettaient hors de lui.

--Tu peux blaguer, ripostait le fonctionnaire, blême de fureur, je

t’aurai et nous verrons celui qui rira le dernier...

Mais Rablot haussait les épaules, lui tournait le dos et s’en allait en

sifflotant la sonnerie d’hallali.

La guerre continua, sournoise et sans trêve jusqu’à un certain soir où

les deux braconniers se firent surprendre de nouveau par Sampité. Je ne

sais au juste quel était l’objet du délit mais ce devait être grave car,

comparaissant pour la cinquième ou sixième fois devant le tribunal, il

leur fut infligé quinze jours de prison. On m’a dit depuis qu’au cours

des débats, Rablot soutint que Sampité avait exagéré les faits pour

obtenir une condamnation sévère. Mais le garde s’en défendit vivement.

Et comme il était assermenté, les juges lui donnèrent raison.

Les condamnés ne récriminèrent pas; ils subirent leur peine. Et l’on fut

étonné qu’à leur retour, ils ne se répandissent point en bravades et en

défis au garde comme c’était antérieurement leur coutume. Même ils

semblaient assagis, car trois mois passèrent sans qu’il y eût prétexte à

sévir contre eux. Sampité triomphait bruyamment:--Ah! les bougres,

disait-ils, je les ai matés!... Stimulé par son succès, félicité par ses

supérieurs, il redoubla de vigilance au point qu’en peu de temps,

d’autres braconniers furent pincés par ses soins et punis conformément

aux lois, de sorte que de nouvelles rancunes s’ajoutèrent à celles qu’il

avait déjà suscitées. A diverses reprises, plusieurs de ses victimes

tinrent des propos violents à son sujet. Mais l’on remarqua que ni

Rablot ni Alexandre ne faisaient chorus. Ils écoutaient en silence,

s’appliquaient à garder une mine impassible et, si l’on insistait pour

obtenir leur avis, se dérobaient comme s’ils redoutaient de se

compromettre.

Les choses en étaient là quand,--il y aura sept ans au mois

d’octobre--par une nuit sans lune et brumeuse, Sampité quitta la maison

forestière pour une tournée sous-bois. Comme à son habitude il était

parti entre minuit et une heure après avoir prévenu sa femme qu’il

comptait rentrer au lever du soleil. La matinée s’écoula sans qu’il fût

de retour. Vers midi, Mme Sampité, inquiète, tourmentée d’un

pressentiment lugubre, alla prévenir le maire qui partagea ses

appréhensions et avertit les autres gardes de cette absence insolite.

Ceux-ci se mirent, en groupe, à la recherche de leur collègue. Vers deux

heures de l’après-midi, à la crête des monts de Fay, ils découvrirent

Sampité couché la face contre terre et frappé de deux coups de fusil,

l’un à la cuisse droite, l’autre au cœur. Il devait être mort depuis

longtemps car le cadavre était glacé et déjà tout raide. Les gardes,

effarés, ne prirent pas la précaution d’envoyer quelqu’un en avant pour

annoncer avec ménagement la catastrophe et, dans leur désarroi, au lieu

d’aller déposer le corps à la mairie, ils le transportèrent directement

à la maison forestière. Mme Sampité se tenait, pleine d’angoisse, sur le

seuil. Quand elle vit le funèbre cortège déboucher du bornage, elle

devina tout de suite ce qui était arrivé. Elle accourut et se jeta, en

poussant des cris affreux, sur son mari... On s’efforça de l’en arracher

mais voici qu’elle était morte, en mettant au monde, dans une mare de

sang, un enfant qui ne vécut que quelques minutes!...

Ce crime, avec son horrible contre-coup, souleva une grande émotion. Le

parquet, la gendarmerie, des agents expérimentés multiplièrent les

enquêtes. Mais malgré les recherches les plus minutieuses, on ne réussit

pas à découvrir le ou les meurtriers. Vous savez, du reste vous qui

vivez depuis longtemps à la campagne, combien il est difficile de faire

parler les paysans. Pour eux, l’autorité, c’est une étrangère qu’ils

entendent tenir le plus possible à l’écart de leurs affaires.

--Rien de plus exact, approuvai-je, avant de me fixer à Arbonne, j’ai

habité sept ans un village où il y eut deux morts violentes. En ce qui

concerne la première, les ruraux se désignaient entre eux le coupable;

cependant nul ne le livra. Pour la seconde, la justice ne fut même pas

alertée.

--Eh bien, reprit l’abbé Moret, l’assassinat de Sampité n’eut pas de

suites immédiates. Alexandre et Rablot se trouvaient parmi les plus

soupçonnés. Mais on eut beau les interroger, les retourner, les

observer, les menacer, on ne réussit pas à établir leur culpabilité

d’une façon assez évidente pour motiver leur arrestation. Ils

invoquaient un alibi que personne ne vint démentir.

A la longue, la justice dut reconnaître son impuissance. Le crime resta

impuni. La petite orpheline que laissaient les Sampité fut confiée à des

cousins. L’oubli commença de se faire et il est très probable qu’on

n’aurait jamais connu la vérité si la Providence, intervenant, ne

l’avait dégagée de l’ombre où elle gisait ensevelie.

Sampité disparu, il était à croire que Rablot ne tarderait pas à exercer

de nouveau son activité braconnière--d’autant que le remplaçant du garde

assassiné, ne se souciant sans doute pas de subir un sort analogue, ne

manifestait guère de zèle et s’appliquait à passer pour inoffensif. Mais

voici que Rablot semblait avoir perdu jusqu’au goût de la chasse. Même

en temps licite, la carabine au ratelier, la gibecière jetée dans un

coin, le chien bâillant dans sa niche, les mains dans les poches, il se

tenait au logis, à suivre, d’un œil morne, les allées et venues de sa

sœur et des clientes de l’épicerie. Ou s’il en sortait, c’était pour des

promenades solitaires et sans but dans le voisinage. A diverses reprises

des moissonneurs lui signalèrent des compagnies de perdreaux faciles à

débusquer. Il les écouta d’un air absent, comme si l’information ne le

touchait pas et persista dans son inaction. Plus encore, il prit en

grippe les mœurs d’Alexandre, ne l’accompagna plus au cabaret et refusa

désormais de favoriser ses rapines nocturnes. Il y eut certainement

entre eux quelque explication orageuse à huis-clos, car le maraudeur

quitta d’abord la maison puis bientôt le village en proférant des

injures et des menaces confuses à l’adresse de celui qui avait été son

hôte exagérément bénévole.

A peine Alexandre eut-il délivré le pays de sa peu regrettable personne,

qu’on apprit son décès. Ivre, il s’était couché sur les rails du chemin

de fer, près de Melun. Un rapide l’avait broyé. Accident ou suicide? On

ne l’a jamais su.

Dès le lendemain, la nouvelle, relatée par un journal, vint au village

et produisit sur Rablot une impression extraordinaire. Tandis que les

gens de Macherin la commentaient sans beaucoup d’étonnement, vu

l’intempérance célèbre d’Alexandre, lui en parut étrangement bouleversé.

Il n’émit pourtant aucune réflexion insolite mais il offrit aux

observateurs une physionomie tellement terrifiée qu’ils en conclurent

que, malgré la brouille, ses relations avec le défunt lui tenaient plus

à cœur qu’on ne l’aurait cru.

De ce jour Rablot changea à vue d’œil. Une tristesse profonde le

rongeait. Il n’y avait plus trace du bon vivant, à la voix sonore, aux

gestes exubérants qui faisait retentir le village du bruit de ses

exploits en tous genres. Quelques semaines le maigrirent, le pâlirent,

firent de lui le fantôme pitoyable du joyeux garçon de naguère. Oisif,

il errait çà et là, frôlant les murs, évitant les conversations,--comme

à la recherche perpétuelle d’on ne sait quoi. Puis, on cessa de le voir:

il gardait la maison, usait les heures affalé dans un fauteuil,

concentré en une songerie morose et ne répondait aux questions inquiètes

de sa sœur que par cette phrase sommaire:--Je pense à quelque chose qui

ne regarde que moi... T’en occupe pas...

Bientôt il se mit au lit n’en bougea plus et déclina rapidement. Des

amis vinrent le voir qui s’efforcèrent de le remonter. Il ne les

renvoyait pas, mais il marquait si peu d’intérêt à leurs dires, il

demeurait le regard si obstinément fixé au plafond que les visiteurs,

pris de malaise, ne tardaient pas à se retirer tout déconcertés.

Sa sœur, alarmée de cette singulière maladie, appela le médecin.

Celui-ci fut reçu comme tout le monde, avec une totale indifférence.

Rablot lui affirma qu’il ne souffrait de nulle part. Il y a seulement

cela, dit-il, que je me sens très faible et que je crois qu’on peut

raboter les planches pour mon cercueil. Et puis tout m’est égal!...

Le docteur, ne sachant trop que prescrire, recommanda vaguement les

fortifiants. Rablot ne protesta point quand sa sœur aligna sur la table

de nuit des fioles et des boîtes de pilules. Mais il s’abstint d’y

toucher.

Comme de raison, l’état de cette âme me préoccupait et surtout depuis

qu’étant tout à fait en bons termes avec le médecin, je lui avais

demandé ce qu’il fallait penser du cas de Rablot. Or il me confia que ce

mal lui semblait relever de ma compétence plutôt que de la sienne.

Le jour où je fus renseigné de la sorte, la soirée était trop avancée

pour que je me rendisse à Macherin. Je décidai donc d’attendre au

lendemain, et, dès ma messe dite, d’aller chez Rablot. Je ne craignais

pas d’être rebuté car sa sœur pratiquait d’une façon assez suivie et

lui-même, je vous l’ai dit, m’avait toujours témoigné de la déférence.

Mais Dieu abrégea le délai, voici comment.

Vers dix heures, je venais de terminer la récitation de mon bréviaire et

j’allais monter me coucher quand la sonnette de l’entrée retentit avec

violence. Si tard, ce ne pouvait être que pour une raison grave. Je me

hâtai d’ouvrir et, à la clarté de la lune, je reconnus Henri Brevard, un

jeune bûcheron de Macherin qui avait été l’un de mes enfants de chœur

jusqu’à sa première communion et que je comptais, à présent, parmi les

membres les plus assidus de ma société de tir. Il tenait sa bicyclette

par le guidon et m’apparut très pressé.

Jusqu'à la fin du monde · 第 8 / 11 段