n’est guère que depuis quatre ans qu’il plu à Notre-Seigneur de me faire
appliquer à autrui le bénéfice de _toutes_ mes souffrances. Certes,
auparavant, je ne me confinais pas dans une pratique égoïste; je priais
tous les jours pour l’Église et pour ceux qui ne prient pas. Seulement,
il ne m’était pas encore venu à l’esprit de me conformer davantage à la
Passion du divin Maître en usant de mes épreuves comme d’un trésor qui
me serait inépuisable pour le soulagement ou le rachat du prochain.
Cette lumière me fut donnée un soir où je lisais le commencement de la
IIe Épître de saint Paul aux Corinthiens. Le voici: _Béni soit
Jésus-Christ qui nous console dans toutes nos afflictions afin que nous
puissions, nous-mêmes, consoler aussi ceux qui sont sous le poids de
toute sorte de maux. Car, comme les souffrances du Christ abondent en
nous, c’est aussi par le Christ que notre consolation abonde. Si nous
sommes dans l’affliction, c’est pour votre encouragement et votre salut;
si nous sommes consolés, c’est pour votre consolation..._
Ces phrases brûlantes, toutes radieuses des feux du Paraclet, portèrent
dans mon âme une chaleur et une clarté soudaines. Je vis, je sentis que
la solidarité des fidèles se manifeste surtout par l’entraide dans la
souffrance et que, de la sorte, comme le dit ailleurs l’Apôtre, _ils
accomplissent ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui
est l’Église_. Je sus que, désormais, j’aurais à porter la croix non
seulement pour moi-même mais, de préférence, pour quiconque reçoit le
divin fardeau avec joie, avec résignation, avec peu de courage ou avec
murmures. Et l’assurance m’étant donnée que la consolation abonderait en
mon âme à la mesure de mon sacrifice, je me mis à l’œuvre sans retard. A
la messe quotidienne, à la communion, j’offris mes souffrances à des
intentions de tout genre: pour la patrie que déchirent des factions
athées, pour les pauvres miens, vaguant dans les ténèbres d’une morne
indifférence, pour ceux dont la sollicitude délicate assiste le vieil
éclopé que je suis, pour les âmes très chères qui, par leur ferveur
renouvelée, m’attestent que le mince lopin dont Dieu me confia le labour
dans le champ de l’Église ne produit pas d’ivraie, pour les brebis
égarées, pour les déserteurs qui, ayant un matin vu le soleil se lever
sur le Calvaire, lui ont tourné le dos et n’ont pas tardé à rejoindre la
nuit d’où ils venaient,--pour bien d’autres encore...
Soit que j’eusse assez de force pour aller recevoir l’Eucharistie, soit
qu’un surcroît de malaise me retînt à la chambre, je n’éprouvai plus, en
ce qui me concerne, que le besoin de formuler cette prière:--Seigneur,
faites que ma volonté soit toujours la vôtre. Rien de plus et tout le
reste: oraisons, grâces reçues par la Sainte Hostie, grâces reçues par
le renoncement au monde, souffrances continuelles de mon corps délabré,
je les apporte à Jésus afin que, frappant ces médailles à son effigie,
il les distribue aux âmes qu’il daigne désigner à son esclave infime.
Il s’ensuit qu’au réveil, dès les yeux ouverts, je demande:--Seigneur,
au service de qui devrai-je souffrir aujourd’hui? Il est rare que j’aie
à réfléchir, la réponse me vient en général tout de suite et parfois
d’une façon bien inattendue...
Ici, Lapillus hésitait à continuer. Mais j’insistai si fort pour en
apprendre davantage qu’il finit par me céder. Il reprit:--Depuis
longtemps, j’ai coutume de prier pour les agonisants. J’y suis incité
par une inscription lue naguère dans une chapelle de religieuses
cloîtrées. Un matin que j’y entrais pour assister à la messe, je
remarquai une petite pancarte accrochée au-dessus du bénitier et où ces
mots étaient tracés: «On rappelle humblement aux personnes qui prendront
part au Saint Sacrifice dans ce sanctuaire qu’en ce moment même des âmes
vont comparaître devant Dieu et on les recommande à leurs prières.»
Ce _memento_ m’impressionna. Je me représentai qu’en effet, nous
oublions trop facilement qu’à chaque minute de notre existence
transitoire, le doigt de la mort fait signe à des âmes souvent mal
préparées pour le jugement, souvent aussi abandonnées de tous et qui se
tordent dans les angoisses d’une agonie que hante le spectre de la
désespérance. Pis encore, il en est qu’une longue pratique de l’impiété
pousse à refuser le secours de l’Église. J’éprouvai une violente
compassion pour ces âmes à la dérive qu’un fleuve obscur emporte vers
cet océan sans limite: l’Éternité bienheureuse ou à jamais malheureuse
et je pris la résolution--à quoi je n’ai pas manqué--d’offrir tous les
jours une prière pour ces infortunés. Mais je ne le faisais que d’une
façon collective à moins que je ne fusse informé que quelqu’un de mes
relations se trouvait sur le point de mourir.
Or, il n’y a pas très longtemps, j’avais eu à subir, pendant une nuit
entière, un redoublement du mal qui me tient. Au lever, je me sentis si
affaibli par cette crise que j’eus peine à m’habiller pour la messe. Je
me forçai cependant, l’expérience m’ayant appris que pour un
valétudinaire le meilleur des remèdes c’est l’Eucharistie.
A l’église, dès mon arrivée, je m’agenouillai sur mon prie-Dieu et,
comme à l’habitude, je me recueillis afin de connaître à quelle
intention j’offrirais mes souffrances de la journée qui commençait.
Aussitôt, avant que j’eusse pensé à qui que ce soit, il me sembla que
j’étais transporté dans une chambre que je n’avais jamais vue et auprès
d’un agonisant totalement inconnu de moi. De chaque côté de son lit,
deux femmes priaient ardemment et, de temps à autre, par des phrases
timides, essayaient de le décider à recevoir un prêtre. Mais, d’un
branle de tête négatif, il repoussait leurs instances et je devinais que
si l’état d’extrême affaiblissement où il était réduit ne l’en eût
empêché, il aurait proféré des blasphèmes tant le démon de l’impiété le
possédait à fond.
Comment te dire?... Je _voyais_ son âme, et les sentiments de haine
contre Dieu qui la corrodaient m’inspiraient simultanément de la terreur
et de la pitié. Il me sembla que je recevais intérieurement l’ordre
formel de lui venir en aide. J’obéis: cette messe, et la communion que
j’y reçus, je les dédiai à sa rédemption. Puis, durant tout le
Saint-Sacrifice, chaque fois que mon mal me lancinait, je
répétais:--Seigneur Jésus, j’accepte cette douleur avec joie pour le
salut du malheureux qui m’est montré ce matin... Ce disant, j’avais
confiance que cette prière serait exaucée mais je spécifie que la
curiosité ne me venait pas de me renseigner sur celui au profit de qui
elle porterait fruit dans le cœur du Bon Maître. J’en fus pourtant
informé; voici comment: le lendemain je rencontrai une veuve d’une haute
piété dont je savais qu’elle dépensait toute son existence à consoler
des familles dans la peine. Des circonstances inutiles à rapporter nous
avaient mis en relations. D’ailleurs, je ne la voyais que rarement et
nos entretiens étaient brefs, car la mission de dévouement où elle
s’absorbait ne lui laissait que peu de loisirs. Mais ce m’était toujours
un réconfort d’entendre la voix si douce de cette sexagénaire et
d’admirer dans son regard, ingénu comme celui d’un enfant, le feu sacré
qui lui consumait l’âme.
Elle me dit de prime-saut:--Je suis bien contente!... Figurez-vous que
je m’intéressais à un pauvre homme, franc-maçon militant et qui, depuis
des années, combattait l’Église avec rage. Sa femme et sa fille sont de
ferventes chrétiennes.--Elle prononça leur nom et c’était celui de
personnes dont je n’avais jamais entendu parler.--Puis elle
poursuivit:--Jugez combien ces dames, avec qui je suis liée, ont
souffert de vivre auprès d’un ennemi acharné de leur foi dont ni
l’affection qu’elles lui prodiguaient ni leur patience à supporter ses
outrages et ses moqueries n’avaient pu atténuer la fureur
anti-religieuse. Il y a une quinzaine, une néphrite l’a pris qui s’est
aggravée rapidement. Il fut bientôt au plus mal et le médecin le déclara
perdu. Il se rendit compte de son état mais on aurait dit que le
sentiment de sa fin prochaine surexcitait son esprit sectaire car il
n’arrêtait d’invectiver la religion. J’aidais mes amies à le soigner et
je vous affirme qu’il nous fallait le secours d’En-Haut pour ne pas
reculer devant le flot d’invectives sacrilèges que vomissait sa bouche.
Aussi, nous nous attachions à multiplier les prières et j’en demandais
de tous côtés... Eh bien, Dieu nous entendit. Hier matin, vers sept
heures, le malade tomba dans une grande prostration. Il baissait à vue
d’œil. Sa femme et sa fille lui demandèrent très doucement de recevoir
un prêtre. Il ne pouvait plus parler, mais, d’un mouvement de tête
opiniâtre, il refusait d’accéder à leur désir et nous ne pouvions nous
tromper sur son endurcissement car ses yeux ne cessaient d’exprimer la
colère et l’impiété. Nous nous disions,--avec quel chagrin!--qu’il s’en
irait sans s’être réconcilié. Ne sachant plus que faire, je me
prosternai sur le carreau, j’invoquai le Sacré-Cœur et le suppliai
mentalement de faire qu’un miracle de conversion se produisît avant
qu’il fût trop tard... Chose singulière, tandis que je priais, j’avais
comme l’intuition que, quelque part, au dehors, sur l’ordre de
Notre-Seigneur, on agissait pour le sauvetage de cette âme si proche du
Démon.
Tout-à-coup, la fille s’écrie:--Regardez-le!... Anxieuses, nous nous
rapprochons du moribond et nous demeurons stupéfaites... Monsieur, sa
physionomie était transfigurée. Sardonique et comme couverte d’ombre
quelques secondes auparavant, elle marquait à présent une humilité
totale et semblait éclairée d’une lumière indicible. Et il parle et il
dit:--Je vois!... Je veux me confesser...
Que voyait-il? Nous ne l’avons pas su. Sans perdre de temps à
l’interroger, je courus chez le vicaire de la paroisse. En le ramenant,
je lui appris ce qui venait de se passer et il fut très ému car il
n’ignorait pas le passé du malade. Celui-ci attendait le prêtre avec
anxiété. Il se confessa, reçut l’Extrême-Onction et demanda pardon à sa
femme et à sa fille de les avoir si sauvagement persécutées. Un quart
d’heure après, il rendit doucement son âme à Dieu... Quelle merveille,
n’est-ce pas!...
J’aurais voulu lui demander de me préciser quelques points de ce récit
sommaire. Mais la sainte femme était attendue et cela pressait. Elle me
le dit en s’excusant de me quitter aussitôt et en me promettant de venir
chez moi dès qu’il lui serait possible afin de m’exposer ses conjectures
touchant certains détails de cette extraordinaire agonie.
Malheureusement, nous n’eûmes pas l’occasion de nous retrouver ensemble.
Peu après, je dus faire un voyage qui eut cette conséquence que je me
fixais dans un autre endroit, de sorte que je n’en ai pas appris
davantage. Mais il va sans dire que ma pensée se reporte souvent à cette
épisode de ma vie errante. Peut-être est-ce de la présomption: je ne
puis m’empêcher de croire qu’il y eut autre chose qu’une coïncidence
fortuite entre l’image qui me fut imposée à la messe et le fait
indubitable de cette conversion _in extremis_...
Lapillus se recueillit quelques instants puis il reprit:--Je te l’ai
déjà dit: nous baignons dans le Surnaturel. Chez la plupart de nos
contemporains dont les yeux sont oblitérés par une taie de matérialisme,
la notion s’en est perdue. Et, chose plus triste, il ne manque pas de
catholiques qui raisonnent et agissent de façon à faire supposer qu’ils
partagent cet aveuglement. Mais lorsqu’on met du bon vouloir à souffrir
avec Jésus, on acquiert de la lucidité. Car c’est seulement du haut de
la Croix qu’on découvre le monde non tel que les gens du siècle se le
représentent mais tel qu’il existe au regard de la Sagesse éternelle.
* * * * *
STELLA MATUTINA.--Une nuit vient de passer qui fut d’insomnie et de
fièvre. Voici que l’ombre se retire pas à pas et que, les yeux fixés sur
la fenêtre, je commence à découvrir, entre deux toits en pente, un petit
coin de ciel pur où blanchit la première lueur de l’aube. Une étoile
discrète y scintille qui bientôt s’effacera dans la clarté
grandissante... Étoile du Matin, sourire de Notre-Dame, tu me pacifies,
tu me vivifies, tu écartes les spectres qui, durant ces heures, si
lentes à s’écouler, hantaient ma veille douloureuse, pesaient sur ma
poitrine et troublaient de leurs chuchotis incohérents le silence
nocturne!...
--Mon enfant, dit Notre-Dame, afin que tu supportes, avec abnégation, la
journée de souffrance qui se prépare, je vais maintenant te faire
entendre l’hymne annonciateur de la Rédemption tel qu’il sonne pour les
bien-aimés de mon Fils, depuis Nazareth.
Alors, d’un clocher voisin, l’Angelus s’élance et ses notes argentines
se dispersent dans l’atmosphère immobile comme un vol de colombes aux
ailes d’arc-en-ciel. Une fois de plus, le Verbe se fait chair, une fois
de plus, pour «achever la Passion» il consent à souffrir uni au plus
faible de ceux qu’il tira de l’abîme. Mon cœur bat doucement au rythme
du cantique; mes paupières se ferment enfin. Murmurant un _Ave Maria_ je
m’assoupis dans la nappe d’or glorieux dont le soleil levant emplit la
chambre. Et, comme en rêve, je sens la main fraîche de la Vierge
maternelle me caresser le front...
Plusieurs qui erraient, par les labyrinthes désolés de la vie, sur ce
globe où la bêtise et la méchanceté humaines s’acharnent à déformer
l’œuvre de la Création, ont connu cette merveilleuse tendresse de
l’Immaculée. Tel, l’auteur d’un livre posthume, récemment paru et que
j’ai sous les yeux: Jacques Rivière. Soldat au début de la guerre, fait
prisonnier par les Allemands à la fin d’août 1914, il fut interné au
camp de Koenigsbrück où il passa plus de trois ans. Là, parmi les
tristesses et les rancœurs de la captivité chez les barbares hérétiques,
la Grâce le toucha. Comme il avait à peu près perdu la foi depuis
quelques années, il ne se rendit pas sans luttes. Ainsi qu’il arrive
toujours, dans les crises d’une conversion, le Mauvais multipliait les
embûches pour entraver sa marche vers la Lumière. Un de ses amis écrit à
ce sujet: «Parce qu’il a été en perpétuel débat avec lui-même et dans
une incessante difficulté avec son propre cœur, nous avions craint que
Jacques Rivière ne fût en péril. Nous nous mettions en peine. C’est, en
effet, avec un sentiment de tristesse que nous le voyions incertain,
opprimé par le détail, encombré par sa complexité. Nous avions cru
devoir _stigmatiser_--comme il disait--son inquiétude, car nous sentions
qu’il prenait à refuser de se réduire sous le prétexte d’y voir clair,
une sorte de délectation [morose] qui l’éloignait de Dieu,--de la
«terrible simplicité de Dieu».
Parmi ces luttes, aux heures où il laissait l’oraison mettre de l’ordre
dans ses sentiments, il écrivit des pages de méditation religieuse que
j’estime singulièrement pénétrantes. «Nous l’y découvrons avec cette âme
pénitente, saturée de tendresse, agrandie de misère, vraiment ivre de
renoncement que la guerre lui avait faite, et qui, comme éblouie par la
Lumière divine, s’est sentie, à l’heure de mourir, _miraculeusement
sauvée_.»
En effet, Rivière est mort, l’an dernier, jeune encore, et tout-à-fait
reconquis à la Vérité unique[9]. Voici un fragment de son livre où
l’intercession de la Vierge apparaît évidente:
[9] Le livre de Jacques Rivière s’intitule _A la trace de Dieu_ (1
vol. chez Gallimard). On le signale comme auxiliateur pour les
jeunes intellectuels qui hésitent à la croisée des routes de la
pensée contemporaine.
_Hier soir, en récitant le _Salve Regina_, encore une de ces découvertes
délicieuses comme on en fait de temps en temps dans les prières; une de
ces phrases faites pour moi, que j’avais prononcées jusqu’ici sans en
sentir le goût, dont tout à coup le délice s’est délié dans ma bouche:
_Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exsilium
ostende!_ Promesse qui m’est faite dans l’exil, volupté qui m’est tendue
doucement au fond de cet abîme où je suis. Tout un réseau, tout un nid
de bonheur encore, posé dans mon avenir que je n’ai plus qu’à attendre,
qu’à atteindre. Jésus, comblez-moi de vous, quand je serai sorti d’ici.
Que je ne vous oublie pas! Que je ne sois plus jamais sans vous! Que
votre tendresse fonde mon cœur! Donnez-moi cette dissolution au lieu des
autres!_
_Comme il est mystérieux que les prières soient ainsi préparées à
l’unique, qu’elles gardent dans leurs plis des mots qui se trouveront
tout à coup, pour celui-ci ou celui-là, d’une propriété, d’une
pertinence ineffables. Cela parle comme vous-même, avec votre tour et
votre intonation! Étranges réserves, prodigieux secours ménagés par Dieu
avec cette adresse providentielle qui fait servir le général au
particulier, qui met l’universel au service de chacun. Toute mon âme
tout à coup résumée dans quelques humbles paroles, usées, limées, polies
par des millions de lèvres, plus neuves pourtant, plus prochaines, plus
personnelles que toutes celles que j’eusse su inventer. Toujours le
miracle le plus simple._
Ainsi, la Sainte Vierge accueille toute prière émise d’un cœur simple et
confiant. Inutile de se battre les flancs pour lui adresser des vocables
insolites; les mots qui, depuis des siècles, servent aux plus humbles
des fidèles suffisent et même ils expriment nos états d’âme les plus
anxieux et les plus complexes. C’est que Marie porte en elle la
plénitude de la Grâce, l’amour de Dieu intégral. Sa mission, c’est de
nous distribuer les aumônes de la Sainte-Trinité. Donc, lorsque nous
disons _Ave Maria_ ou _Salve Regina_, nous sommes assurés qu’elle nous
entend, qu’elle «tourne vers nous ses regards de miséricorde» et qu’elle
nous conduit par Jésus notre Sauveur, à Jésus et en Jésus.
* * * * *
SUPER HANC PETRAM.--Pendant plus de quatre ans, les prétendus civilisés
se sont massacrés sur terre, dans les airs et sous les eaux depuis les
confins du Pôle Nord jusqu’au Golfe Persique. Résultat: dix millions de
cadavres, vingt millions de mutilés, des ruines innombrables, une
recrudescence de haine entre les peuples qui portaient jadis le beau nom
collectif de chrétienté. C’est ce que divers charlatans, masqués de
philanthropie éventuelle, nomment le Progrès.
A présent, ils nous affirment que, l’idée de Dieu étant expulsée des
intelligences capables de raisonnement, l’humanité se chérira bientôt en
chacun de ses membres et posera ainsi les fondements du temple sublime
où elle s’adorera elle-même. Afin que cette prophétie se réalise ils se
sont réunis en un aréopage sur les bords d’un lac qui n’a rien de
commun--et pour cause--avec le lac de Génézareth. Là, ils ont déclaré
qu’ils avaient pour but d’établir la paix perpétuelle dans le monde.
--Ils aboutiront, s’écrient les Loges maçonniques de toute langue, car,
se gardant bien d’invoquer la bénédiction divine sur leurs travaux, ils
en ont écarté le personnage qui porte ce titre à jamais périmé: Vicaire
de Jésus-Christ. Nous ne sommes plus au Moyen-Age, époque de ténèbres,
comme n’en ignore quiconque reçut le bienfait d’une éducation sainement
laïque. Aujourd’hui, les Droits de l’Homme ont remplacé les
Commandements de Dieu. Par conséquent: silence au Pape!...
Or, tandis que les sectateurs du Progrès dégrossissent leurs matériaux
pour reconstruire la Tour de Babel, sur cime où rayonne la Croix, le
Pape n’a pas gardé le silence. Commentant le psaume: _Nisi dominus
custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam_, Pie XI a dit:
_Nulle institution humaine n’existe qui soit capable d’imposer à
l’ensemble des nations un code de législation commune. On y parvint au
Moyen-Age, dans cette véritable société des nations que fut la
communauté des peuples chrétiens. Sans doute, et en fait, le droit y
subissait des violations graves. L’inviolabilité du droit demeurait
néanmoins intacte en son principe grâce à une règle tutélaire d’après
laquelle étaient jugées les nations elles-mêmes. Or, il existe une
institution divine qui est en mesure de sauvegarder l’inviolabilité du
droit des gens, une institution qui appartient à toutes les nations.
Elle possède l’autorité la plus haute, elle s’impose à la vénération par
la plénitude de sa mission enseignante: c’est l’Église du Christ. Elle
seule apparaît capable d’accomplir cette tâche._
Mais les diplomates se sont bouché les oreilles; les socialistes, pour
étouffer cette voix importune, ont entonné l’_Internationale_; et la
Maçonnerie a fait retentir des claquettes de dérision.
Aussi, savez-vous ce qui arrivera? On peut l’annoncer presque à coup
sûr: la seconde Tour de Babel s’écroulera avant d’être bâtie plus haut
que le rez-de-chaussée. Les dissensions humaines iront s’aggravant,
c’est-à-dire que les hommes, de plus en plus réfractaires aux volontés
d’En-Haut, se jetteront les uns sur les autres en des conflits auprès de
quoi la guerre atroce dont nous saignons encore n’aura été qu’une pâle
idylle. Parque indifférente, la science découvrira des engins de
destruction si effroyables qu’en un clin d’œil, des villes seront
pulvérisées. Peut-être aussi que la menace asiatique prendra corps: les
hordes mongoles envahiront l’Europe sous les enseignes de la juiverie
bolchevique et, comme du temps d’Attila, où elles auront passé «l’herbe
ne poussera plus». A supposer qu’on les refoule, la société sera régie
par cette Finance qui, de nos jours, affirme déjà son pouvoir souverain
sur les relations de peuple à peuple et qui promulguera l’idolâtrie de
l’Or et le pontificat brutal de la Banque. Ou, s’il y a révolte, après
avoir répandu des fleuves de sang, la tyrannie socialiste animalisera
les hommes sous le niveau égalitaire et leur fera trouver délectable de
brouter à quatre pattes sans jamais plus lever les yeux vers le Ciel.
Dès longtemps, l’Église a prévu ces suites obligées du culte de la
matière tel que l’ont préconisé de soi-disant philosophies qui, niant
Dieu, mirent leur confiance dans la raison humaine et dans une foi
imbécile aux vertus de Caliban. Constatant les effets destructeurs de la
folie démocratique, elle a remonté aux causes et elle les a dénoncées.
Au XIXe siècle, un grand pape, Pie IX, dans le _Syllabus_, énuméra les
principes de décomposition que répandent les sophismes chers aux
héritiers de la Révolution et repoussa le pacte que ces catholiques sans
vigueur, les libéraux insinuaient d’établir entre la vérité de
Jésus-Christ et les mensonges du démon. Au XXe siècle, un grand saint,
Pie X écrase la tête de la vipère moderniste dont la bave amalgame
toutes les hérésies qu’elles procèdent d’un rationalisme arrogant ou
qu’elles s’inspirent d’une fausse mystique soufflée par l’enfer. Et
voici que Pie XI, attestant le Christ roi des Nations, rappelle, selon
l’Évangile, ce que doit être son royaume: Il dit:
_Ce royaume s’oppose à celui de Satan: il demande à ses sujets
non-seulement de renoncer aux richesses et aux biens terrestres mais
encore de renoncer à soi-même et de porter sa croix._
Chaque fois que des membres de l’Église militante transgressent ce
précepte, Dieu frappe l’ensemble des fidèles et, par le mérite des
innocents, maints coupables sont ramenés dans la voie étroite. C’est en
se pénétrant de cette évidence que les catholiques pourront affronter
les fléaux qui montent à l’horizon. Certes, il y aura des apostasies--et
de plus en plus nombreuses. Les précurseurs de l’Antéchrist s’en
autoriseront pour proclamer, de jour en jour, la mort de l’Église. Mais
l’Église, qu’illumine une Révélation constamment renouvelée, sait que
Jésus souffre en elle et c’est pourquoi, sous le signe de la Croix, elle
vivra--jusqu’à la fin du monde.
ÉPILOGUE
Enfant-Jésus, je ne suis pas un Mage versé dans toute sorte de sciences
et je ne puis te présenter des cadeaux somptueux. Berger hirsute,
traînant mon corps maladif, je t’amène quelques brebis boiteuses et dont
la toison s’est arrachée aux ronces de la lande où, lorsque je les
rassemblai, elles grelottaient sous le vent glacé que souffle le démon.