PER VIAM DOLOROSAM.--Il y a environ dix ans que je suis malade, mais ce

n’est guère que depuis quatre ans qu’il plu à Notre-Seigneur de me faire

appliquer à autrui le bénéfice de _toutes_ mes souffrances. Certes,

auparavant, je ne me confinais pas dans une pratique égoïste; je priais

tous les jours pour l’Église et pour ceux qui ne prient pas. Seulement,

il ne m’était pas encore venu à l’esprit de me conformer davantage à la

Passion du divin Maître en usant de mes épreuves comme d’un trésor qui

me serait inépuisable pour le soulagement ou le rachat du prochain.

Cette lumière me fut donnée un soir où je lisais le commencement de la

IIe Épître de saint Paul aux Corinthiens. Le voici: _Béni soit

Jésus-Christ qui nous console dans toutes nos afflictions afin que nous

puissions, nous-mêmes, consoler aussi ceux qui sont sous le poids de

toute sorte de maux. Car, comme les souffrances du Christ abondent en

nous, c’est aussi par le Christ que notre consolation abonde. Si nous

sommes dans l’affliction, c’est pour votre encouragement et votre salut;

si nous sommes consolés, c’est pour votre consolation..._

Ces phrases brûlantes, toutes radieuses des feux du Paraclet, portèrent

dans mon âme une chaleur et une clarté soudaines. Je vis, je sentis que

la solidarité des fidèles se manifeste surtout par l’entraide dans la

souffrance et que, de la sorte, comme le dit ailleurs l’Apôtre, _ils

accomplissent ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui

est l’Église_. Je sus que, désormais, j’aurais à porter la croix non

seulement pour moi-même mais, de préférence, pour quiconque reçoit le

divin fardeau avec joie, avec résignation, avec peu de courage ou avec

murmures. Et l’assurance m’étant donnée que la consolation abonderait en

mon âme à la mesure de mon sacrifice, je me mis à l’œuvre sans retard. A

la messe quotidienne, à la communion, j’offris mes souffrances à des

intentions de tout genre: pour la patrie que déchirent des factions

athées, pour les pauvres miens, vaguant dans les ténèbres d’une morne

indifférence, pour ceux dont la sollicitude délicate assiste le vieil

éclopé que je suis, pour les âmes très chères qui, par leur ferveur

renouvelée, m’attestent que le mince lopin dont Dieu me confia le labour

dans le champ de l’Église ne produit pas d’ivraie, pour les brebis

égarées, pour les déserteurs qui, ayant un matin vu le soleil se lever

sur le Calvaire, lui ont tourné le dos et n’ont pas tardé à rejoindre la

nuit d’où ils venaient,--pour bien d’autres encore...

Soit que j’eusse assez de force pour aller recevoir l’Eucharistie, soit

qu’un surcroît de malaise me retînt à la chambre, je n’éprouvai plus, en

ce qui me concerne, que le besoin de formuler cette prière:--Seigneur,

faites que ma volonté soit toujours la vôtre. Rien de plus et tout le

reste: oraisons, grâces reçues par la Sainte Hostie, grâces reçues par

le renoncement au monde, souffrances continuelles de mon corps délabré,

je les apporte à Jésus afin que, frappant ces médailles à son effigie,

il les distribue aux âmes qu’il daigne désigner à son esclave infime.

Il s’ensuit qu’au réveil, dès les yeux ouverts, je demande:--Seigneur,

au service de qui devrai-je souffrir aujourd’hui? Il est rare que j’aie

à réfléchir, la réponse me vient en général tout de suite et parfois

d’une façon bien inattendue...

Ici, Lapillus hésitait à continuer. Mais j’insistai si fort pour en

apprendre davantage qu’il finit par me céder. Il reprit:--Depuis

longtemps, j’ai coutume de prier pour les agonisants. J’y suis incité

par une inscription lue naguère dans une chapelle de religieuses

cloîtrées. Un matin que j’y entrais pour assister à la messe, je

remarquai une petite pancarte accrochée au-dessus du bénitier et où ces

mots étaient tracés: «On rappelle humblement aux personnes qui prendront

part au Saint Sacrifice dans ce sanctuaire qu’en ce moment même des âmes

vont comparaître devant Dieu et on les recommande à leurs prières.»

Ce _memento_ m’impressionna. Je me représentai qu’en effet, nous

oublions trop facilement qu’à chaque minute de notre existence

transitoire, le doigt de la mort fait signe à des âmes souvent mal

préparées pour le jugement, souvent aussi abandonnées de tous et qui se

tordent dans les angoisses d’une agonie que hante le spectre de la

désespérance. Pis encore, il en est qu’une longue pratique de l’impiété

pousse à refuser le secours de l’Église. J’éprouvai une violente

compassion pour ces âmes à la dérive qu’un fleuve obscur emporte vers

cet océan sans limite: l’Éternité bienheureuse ou à jamais malheureuse

et je pris la résolution--à quoi je n’ai pas manqué--d’offrir tous les

jours une prière pour ces infortunés. Mais je ne le faisais que d’une

façon collective à moins que je ne fusse informé que quelqu’un de mes

relations se trouvait sur le point de mourir.

Or, il n’y a pas très longtemps, j’avais eu à subir, pendant une nuit

entière, un redoublement du mal qui me tient. Au lever, je me sentis si

affaibli par cette crise que j’eus peine à m’habiller pour la messe. Je

me forçai cependant, l’expérience m’ayant appris que pour un

valétudinaire le meilleur des remèdes c’est l’Eucharistie.

A l’église, dès mon arrivée, je m’agenouillai sur mon prie-Dieu et,

comme à l’habitude, je me recueillis afin de connaître à quelle

intention j’offrirais mes souffrances de la journée qui commençait.

Aussitôt, avant que j’eusse pensé à qui que ce soit, il me sembla que

j’étais transporté dans une chambre que je n’avais jamais vue et auprès

d’un agonisant totalement inconnu de moi. De chaque côté de son lit,

deux femmes priaient ardemment et, de temps à autre, par des phrases

timides, essayaient de le décider à recevoir un prêtre. Mais, d’un

branle de tête négatif, il repoussait leurs instances et je devinais que

si l’état d’extrême affaiblissement où il était réduit ne l’en eût

empêché, il aurait proféré des blasphèmes tant le démon de l’impiété le

possédait à fond.

Comment te dire?... Je _voyais_ son âme, et les sentiments de haine

contre Dieu qui la corrodaient m’inspiraient simultanément de la terreur

et de la pitié. Il me sembla que je recevais intérieurement l’ordre

formel de lui venir en aide. J’obéis: cette messe, et la communion que

j’y reçus, je les dédiai à sa rédemption. Puis, durant tout le

Saint-Sacrifice, chaque fois que mon mal me lancinait, je

répétais:--Seigneur Jésus, j’accepte cette douleur avec joie pour le

salut du malheureux qui m’est montré ce matin... Ce disant, j’avais

confiance que cette prière serait exaucée mais je spécifie que la

curiosité ne me venait pas de me renseigner sur celui au profit de qui

elle porterait fruit dans le cœur du Bon Maître. J’en fus pourtant

informé; voici comment: le lendemain je rencontrai une veuve d’une haute

piété dont je savais qu’elle dépensait toute son existence à consoler

des familles dans la peine. Des circonstances inutiles à rapporter nous

avaient mis en relations. D’ailleurs, je ne la voyais que rarement et

nos entretiens étaient brefs, car la mission de dévouement où elle

s’absorbait ne lui laissait que peu de loisirs. Mais ce m’était toujours

un réconfort d’entendre la voix si douce de cette sexagénaire et

d’admirer dans son regard, ingénu comme celui d’un enfant, le feu sacré

qui lui consumait l’âme.

Elle me dit de prime-saut:--Je suis bien contente!... Figurez-vous que

je m’intéressais à un pauvre homme, franc-maçon militant et qui, depuis

des années, combattait l’Église avec rage. Sa femme et sa fille sont de

ferventes chrétiennes.--Elle prononça leur nom et c’était celui de

personnes dont je n’avais jamais entendu parler.--Puis elle

poursuivit:--Jugez combien ces dames, avec qui je suis liée, ont

souffert de vivre auprès d’un ennemi acharné de leur foi dont ni

l’affection qu’elles lui prodiguaient ni leur patience à supporter ses

outrages et ses moqueries n’avaient pu atténuer la fureur

anti-religieuse. Il y a une quinzaine, une néphrite l’a pris qui s’est

aggravée rapidement. Il fut bientôt au plus mal et le médecin le déclara

perdu. Il se rendit compte de son état mais on aurait dit que le

sentiment de sa fin prochaine surexcitait son esprit sectaire car il

n’arrêtait d’invectiver la religion. J’aidais mes amies à le soigner et

je vous affirme qu’il nous fallait le secours d’En-Haut pour ne pas

reculer devant le flot d’invectives sacrilèges que vomissait sa bouche.

Aussi, nous nous attachions à multiplier les prières et j’en demandais

de tous côtés... Eh bien, Dieu nous entendit. Hier matin, vers sept

heures, le malade tomba dans une grande prostration. Il baissait à vue

d’œil. Sa femme et sa fille lui demandèrent très doucement de recevoir

un prêtre. Il ne pouvait plus parler, mais, d’un mouvement de tête

opiniâtre, il refusait d’accéder à leur désir et nous ne pouvions nous

tromper sur son endurcissement car ses yeux ne cessaient d’exprimer la

colère et l’impiété. Nous nous disions,--avec quel chagrin!--qu’il s’en

irait sans s’être réconcilié. Ne sachant plus que faire, je me

prosternai sur le carreau, j’invoquai le Sacré-Cœur et le suppliai

mentalement de faire qu’un miracle de conversion se produisît avant

qu’il fût trop tard... Chose singulière, tandis que je priais, j’avais

comme l’intuition que, quelque part, au dehors, sur l’ordre de

Notre-Seigneur, on agissait pour le sauvetage de cette âme si proche du

Démon.

Tout-à-coup, la fille s’écrie:--Regardez-le!... Anxieuses, nous nous

rapprochons du moribond et nous demeurons stupéfaites... Monsieur, sa

physionomie était transfigurée. Sardonique et comme couverte d’ombre

quelques secondes auparavant, elle marquait à présent une humilité

totale et semblait éclairée d’une lumière indicible. Et il parle et il

dit:--Je vois!... Je veux me confesser...

Que voyait-il? Nous ne l’avons pas su. Sans perdre de temps à

l’interroger, je courus chez le vicaire de la paroisse. En le ramenant,

je lui appris ce qui venait de se passer et il fut très ému car il

n’ignorait pas le passé du malade. Celui-ci attendait le prêtre avec

anxiété. Il se confessa, reçut l’Extrême-Onction et demanda pardon à sa

femme et à sa fille de les avoir si sauvagement persécutées. Un quart

d’heure après, il rendit doucement son âme à Dieu... Quelle merveille,

n’est-ce pas!...

J’aurais voulu lui demander de me préciser quelques points de ce récit

sommaire. Mais la sainte femme était attendue et cela pressait. Elle me

le dit en s’excusant de me quitter aussitôt et en me promettant de venir

chez moi dès qu’il lui serait possible afin de m’exposer ses conjectures

touchant certains détails de cette extraordinaire agonie.

Malheureusement, nous n’eûmes pas l’occasion de nous retrouver ensemble.

Peu après, je dus faire un voyage qui eut cette conséquence que je me

fixais dans un autre endroit, de sorte que je n’en ai pas appris

davantage. Mais il va sans dire que ma pensée se reporte souvent à cette

épisode de ma vie errante. Peut-être est-ce de la présomption: je ne

puis m’empêcher de croire qu’il y eut autre chose qu’une coïncidence

fortuite entre l’image qui me fut imposée à la messe et le fait

indubitable de cette conversion _in extremis_...

Lapillus se recueillit quelques instants puis il reprit:--Je te l’ai

déjà dit: nous baignons dans le Surnaturel. Chez la plupart de nos

contemporains dont les yeux sont oblitérés par une taie de matérialisme,

la notion s’en est perdue. Et, chose plus triste, il ne manque pas de

catholiques qui raisonnent et agissent de façon à faire supposer qu’ils

partagent cet aveuglement. Mais lorsqu’on met du bon vouloir à souffrir

avec Jésus, on acquiert de la lucidité. Car c’est seulement du haut de

la Croix qu’on découvre le monde non tel que les gens du siècle se le

représentent mais tel qu’il existe au regard de la Sagesse éternelle.

* * * * *

STELLA MATUTINA.--Une nuit vient de passer qui fut d’insomnie et de

fièvre. Voici que l’ombre se retire pas à pas et que, les yeux fixés sur

la fenêtre, je commence à découvrir, entre deux toits en pente, un petit

coin de ciel pur où blanchit la première lueur de l’aube. Une étoile

discrète y scintille qui bientôt s’effacera dans la clarté

grandissante... Étoile du Matin, sourire de Notre-Dame, tu me pacifies,

tu me vivifies, tu écartes les spectres qui, durant ces heures, si

lentes à s’écouler, hantaient ma veille douloureuse, pesaient sur ma

poitrine et troublaient de leurs chuchotis incohérents le silence

nocturne!...

--Mon enfant, dit Notre-Dame, afin que tu supportes, avec abnégation, la

journée de souffrance qui se prépare, je vais maintenant te faire

entendre l’hymne annonciateur de la Rédemption tel qu’il sonne pour les

bien-aimés de mon Fils, depuis Nazareth.

Alors, d’un clocher voisin, l’Angelus s’élance et ses notes argentines

se dispersent dans l’atmosphère immobile comme un vol de colombes aux

ailes d’arc-en-ciel. Une fois de plus, le Verbe se fait chair, une fois

de plus, pour «achever la Passion» il consent à souffrir uni au plus

faible de ceux qu’il tira de l’abîme. Mon cœur bat doucement au rythme

du cantique; mes paupières se ferment enfin. Murmurant un _Ave Maria_ je

m’assoupis dans la nappe d’or glorieux dont le soleil levant emplit la

chambre. Et, comme en rêve, je sens la main fraîche de la Vierge

maternelle me caresser le front...

Plusieurs qui erraient, par les labyrinthes désolés de la vie, sur ce

globe où la bêtise et la méchanceté humaines s’acharnent à déformer

l’œuvre de la Création, ont connu cette merveilleuse tendresse de

l’Immaculée. Tel, l’auteur d’un livre posthume, récemment paru et que

j’ai sous les yeux: Jacques Rivière. Soldat au début de la guerre, fait

prisonnier par les Allemands à la fin d’août 1914, il fut interné au

camp de Koenigsbrück où il passa plus de trois ans. Là, parmi les

tristesses et les rancœurs de la captivité chez les barbares hérétiques,

la Grâce le toucha. Comme il avait à peu près perdu la foi depuis

quelques années, il ne se rendit pas sans luttes. Ainsi qu’il arrive

toujours, dans les crises d’une conversion, le Mauvais multipliait les

embûches pour entraver sa marche vers la Lumière. Un de ses amis écrit à

ce sujet: «Parce qu’il a été en perpétuel débat avec lui-même et dans

une incessante difficulté avec son propre cœur, nous avions craint que

Jacques Rivière ne fût en péril. Nous nous mettions en peine. C’est, en

effet, avec un sentiment de tristesse que nous le voyions incertain,

opprimé par le détail, encombré par sa complexité. Nous avions cru

devoir _stigmatiser_--comme il disait--son inquiétude, car nous sentions

qu’il prenait à refuser de se réduire sous le prétexte d’y voir clair,

une sorte de délectation [morose] qui l’éloignait de Dieu,--de la

«terrible simplicité de Dieu».

Parmi ces luttes, aux heures où il laissait l’oraison mettre de l’ordre

dans ses sentiments, il écrivit des pages de méditation religieuse que

j’estime singulièrement pénétrantes. «Nous l’y découvrons avec cette âme

pénitente, saturée de tendresse, agrandie de misère, vraiment ivre de

renoncement que la guerre lui avait faite, et qui, comme éblouie par la

Lumière divine, s’est sentie, à l’heure de mourir, _miraculeusement

sauvée_.»

En effet, Rivière est mort, l’an dernier, jeune encore, et tout-à-fait

reconquis à la Vérité unique[9]. Voici un fragment de son livre où

l’intercession de la Vierge apparaît évidente:

[9] Le livre de Jacques Rivière s’intitule _A la trace de Dieu_ (1

vol. chez Gallimard). On le signale comme auxiliateur pour les

jeunes intellectuels qui hésitent à la croisée des routes de la

pensée contemporaine.

_Hier soir, en récitant le _Salve Regina_, encore une de ces découvertes

délicieuses comme on en fait de temps en temps dans les prières; une de

ces phrases faites pour moi, que j’avais prononcées jusqu’ici sans en

sentir le goût, dont tout à coup le délice s’est délié dans ma bouche:

_Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exsilium

ostende!_ Promesse qui m’est faite dans l’exil, volupté qui m’est tendue

doucement au fond de cet abîme où je suis. Tout un réseau, tout un nid

de bonheur encore, posé dans mon avenir que je n’ai plus qu’à attendre,

qu’à atteindre. Jésus, comblez-moi de vous, quand je serai sorti d’ici.

Que je ne vous oublie pas! Que je ne sois plus jamais sans vous! Que

votre tendresse fonde mon cœur! Donnez-moi cette dissolution au lieu des

autres!_

_Comme il est mystérieux que les prières soient ainsi préparées à

l’unique, qu’elles gardent dans leurs plis des mots qui se trouveront

tout à coup, pour celui-ci ou celui-là, d’une propriété, d’une

pertinence ineffables. Cela parle comme vous-même, avec votre tour et

votre intonation! Étranges réserves, prodigieux secours ménagés par Dieu

avec cette adresse providentielle qui fait servir le général au

particulier, qui met l’universel au service de chacun. Toute mon âme

tout à coup résumée dans quelques humbles paroles, usées, limées, polies

par des millions de lèvres, plus neuves pourtant, plus prochaines, plus

personnelles que toutes celles que j’eusse su inventer. Toujours le

miracle le plus simple._

Ainsi, la Sainte Vierge accueille toute prière émise d’un cœur simple et

confiant. Inutile de se battre les flancs pour lui adresser des vocables

insolites; les mots qui, depuis des siècles, servent aux plus humbles

des fidèles suffisent et même ils expriment nos états d’âme les plus

anxieux et les plus complexes. C’est que Marie porte en elle la

plénitude de la Grâce, l’amour de Dieu intégral. Sa mission, c’est de

nous distribuer les aumônes de la Sainte-Trinité. Donc, lorsque nous

disons _Ave Maria_ ou _Salve Regina_, nous sommes assurés qu’elle nous

entend, qu’elle «tourne vers nous ses regards de miséricorde» et qu’elle

nous conduit par Jésus notre Sauveur, à Jésus et en Jésus.

* * * * *

SUPER HANC PETRAM.--Pendant plus de quatre ans, les prétendus civilisés

se sont massacrés sur terre, dans les airs et sous les eaux depuis les

confins du Pôle Nord jusqu’au Golfe Persique. Résultat: dix millions de

cadavres, vingt millions de mutilés, des ruines innombrables, une

recrudescence de haine entre les peuples qui portaient jadis le beau nom

collectif de chrétienté. C’est ce que divers charlatans, masqués de

philanthropie éventuelle, nomment le Progrès.

A présent, ils nous affirment que, l’idée de Dieu étant expulsée des

intelligences capables de raisonnement, l’humanité se chérira bientôt en

chacun de ses membres et posera ainsi les fondements du temple sublime

où elle s’adorera elle-même. Afin que cette prophétie se réalise ils se

sont réunis en un aréopage sur les bords d’un lac qui n’a rien de

commun--et pour cause--avec le lac de Génézareth. Là, ils ont déclaré

qu’ils avaient pour but d’établir la paix perpétuelle dans le monde.

--Ils aboutiront, s’écrient les Loges maçonniques de toute langue, car,

se gardant bien d’invoquer la bénédiction divine sur leurs travaux, ils

en ont écarté le personnage qui porte ce titre à jamais périmé: Vicaire

de Jésus-Christ. Nous ne sommes plus au Moyen-Age, époque de ténèbres,

comme n’en ignore quiconque reçut le bienfait d’une éducation sainement

laïque. Aujourd’hui, les Droits de l’Homme ont remplacé les

Commandements de Dieu. Par conséquent: silence au Pape!...

Or, tandis que les sectateurs du Progrès dégrossissent leurs matériaux

pour reconstruire la Tour de Babel, sur cime où rayonne la Croix, le

Pape n’a pas gardé le silence. Commentant le psaume: _Nisi dominus

custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam_, Pie XI a dit:

_Nulle institution humaine n’existe qui soit capable d’imposer à

l’ensemble des nations un code de législation commune. On y parvint au

Moyen-Age, dans cette véritable société des nations que fut la

communauté des peuples chrétiens. Sans doute, et en fait, le droit y

subissait des violations graves. L’inviolabilité du droit demeurait

néanmoins intacte en son principe grâce à une règle tutélaire d’après

laquelle étaient jugées les nations elles-mêmes. Or, il existe une

institution divine qui est en mesure de sauvegarder l’inviolabilité du

droit des gens, une institution qui appartient à toutes les nations.

Elle possède l’autorité la plus haute, elle s’impose à la vénération par

la plénitude de sa mission enseignante: c’est l’Église du Christ. Elle

seule apparaît capable d’accomplir cette tâche._

Mais les diplomates se sont bouché les oreilles; les socialistes, pour

étouffer cette voix importune, ont entonné l’_Internationale_; et la

Maçonnerie a fait retentir des claquettes de dérision.

Aussi, savez-vous ce qui arrivera? On peut l’annoncer presque à coup

sûr: la seconde Tour de Babel s’écroulera avant d’être bâtie plus haut

que le rez-de-chaussée. Les dissensions humaines iront s’aggravant,

c’est-à-dire que les hommes, de plus en plus réfractaires aux volontés

d’En-Haut, se jetteront les uns sur les autres en des conflits auprès de

quoi la guerre atroce dont nous saignons encore n’aura été qu’une pâle

idylle. Parque indifférente, la science découvrira des engins de

destruction si effroyables qu’en un clin d’œil, des villes seront

pulvérisées. Peut-être aussi que la menace asiatique prendra corps: les

hordes mongoles envahiront l’Europe sous les enseignes de la juiverie

bolchevique et, comme du temps d’Attila, où elles auront passé «l’herbe

ne poussera plus». A supposer qu’on les refoule, la société sera régie

par cette Finance qui, de nos jours, affirme déjà son pouvoir souverain

sur les relations de peuple à peuple et qui promulguera l’idolâtrie de

l’Or et le pontificat brutal de la Banque. Ou, s’il y a révolte, après

avoir répandu des fleuves de sang, la tyrannie socialiste animalisera

les hommes sous le niveau égalitaire et leur fera trouver délectable de

brouter à quatre pattes sans jamais plus lever les yeux vers le Ciel.

Dès longtemps, l’Église a prévu ces suites obligées du culte de la

matière tel que l’ont préconisé de soi-disant philosophies qui, niant

Dieu, mirent leur confiance dans la raison humaine et dans une foi

imbécile aux vertus de Caliban. Constatant les effets destructeurs de la

folie démocratique, elle a remonté aux causes et elle les a dénoncées.

Au XIXe siècle, un grand pape, Pie IX, dans le _Syllabus_, énuméra les

principes de décomposition que répandent les sophismes chers aux

héritiers de la Révolution et repoussa le pacte que ces catholiques sans

vigueur, les libéraux insinuaient d’établir entre la vérité de

Jésus-Christ et les mensonges du démon. Au XXe siècle, un grand saint,

Pie X écrase la tête de la vipère moderniste dont la bave amalgame

toutes les hérésies qu’elles procèdent d’un rationalisme arrogant ou

qu’elles s’inspirent d’une fausse mystique soufflée par l’enfer. Et

voici que Pie XI, attestant le Christ roi des Nations, rappelle, selon

l’Évangile, ce que doit être son royaume: Il dit:

_Ce royaume s’oppose à celui de Satan: il demande à ses sujets

non-seulement de renoncer aux richesses et aux biens terrestres mais

encore de renoncer à soi-même et de porter sa croix._

Chaque fois que des membres de l’Église militante transgressent ce

précepte, Dieu frappe l’ensemble des fidèles et, par le mérite des

innocents, maints coupables sont ramenés dans la voie étroite. C’est en

se pénétrant de cette évidence que les catholiques pourront affronter

les fléaux qui montent à l’horizon. Certes, il y aura des apostasies--et

de plus en plus nombreuses. Les précurseurs de l’Antéchrist s’en

autoriseront pour proclamer, de jour en jour, la mort de l’Église. Mais

l’Église, qu’illumine une Révélation constamment renouvelée, sait que

Jésus souffre en elle et c’est pourquoi, sous le signe de la Croix, elle

vivra--jusqu’à la fin du monde.

ÉPILOGUE

Enfant-Jésus, je ne suis pas un Mage versé dans toute sorte de sciences

et je ne puis te présenter des cadeaux somptueux. Berger hirsute,

traînant mon corps maladif, je t’amène quelques brebis boiteuses et dont

la toison s’est arrachée aux ronces de la lande où, lorsque je les

rassemblai, elles grelottaient sous le vent glacé que souffle le démon.

Jusqu'à la fin du monde · 第 10 / 11 段