chez moi ou de m’aborder en public, je m’aperçus bientôt qu’il cherchait
à m’entretenir sans témoins qui pussent rapporter à sa femme que nous
nous abouchions. Soit lorsque j’allais à Macherin vers l’aube, soit
lorsque je revenais, au crépuscule, de quelqu’un des hameaux
environnants, je le voyais surgir d’un fourré où je crois bien qu’il se
blottissait pour me guetter au passage. Parfois il feignait que notre
rencontre fût fortuite; parfois, il ne se mettait pas en peine
d’explications. Toujours il offrait une mine embarrassée, mais où je
démêlais quand même du plaisir à me parler librement. Inutile de
préciser que je me prêtais de mon mieux à son besoin d’expansion. Nous
eûmes ainsi plusieurs colloques que je m’efforçais de diriger vers les
choses de Dieu. Mais à chacune de mes tentatives, il manifestait de la
gêne, détournait l’entretien ou le laissait tomber comme s’il n’avait
pas entendu, ou encore, il me quittait brusquement. De toute évidence,
son secret _ne voulait pas_ sortir. Il s’était mis en chemin avec
l’intention ferme de s’ouvrir à moi puis, au moment de parler, le
courage lui faisait défaut et il se verrouillait dans un silence
désespéré.
Un soir, pourtant, il sembla prendre son parti comme on se jette à
l’eau. A peine m’eut-il rejoint qu’après quelques banalités sur la
température, il me dit sans transition:--Monsieur le Curé, quelqu’un que
je connais désirerait être renseigné sur un cas de conscience qu’il m’a
chargé de vous exposer...
Naturellement, je compris tout de suite qu’il s’agissait de lui-même et,
à part moi, je ne pus m’empêcher de m’égayer un peu en constatant la
naïveté de son subterfuge.
--Je suis tout à votre disposition, répondis-je, et je remercie
sincèrement celui qui vous délègue de la confiance qu’il veut bien me
témoigner.
Il reprit:--Voici: cet homme possède la foi; il tâche de prier avec
ferveur; il implore la miséricorde divine mais il sent qu’il ne remplit
pas tout son devoir parce qu’un obstacle qu’il ne se résout pas à
franchir l’écarte des sacrements. Que doit-il faire?
Je me recueillis un peu puis je demandai mentalement à Dieu de
m’éclairer sur la ligne à suivre et je fus exaucé aussitôt, car il me
fut inspiré de lui dire:--Cette âme dans la peine et qui soupire après
la délivrance, c’est la vôtre, n’est-ce pas?
Il eut un sursaut, hésita quelques secondes puis avoua:--Eh bien oui,
c’est moi...
--A merveille, continuai-je, la situation est plus nette entre nous et
je préfère qu’il en soit ainsi. Je vous dirai donc que, depuis
longtemps, votre conduite me rend perplexe. Vous venez, à peu près tous
les jours, à la messe; tout prouve que ce n’est pas pour vous une
formalité vaine. Je dois donc vous tenir pour un chrétien plus occupé de
Dieu que beaucoup d’autres. Néanmoins, par une inconséquence bizarre,
vous vous privez des sacrements alors que, logiquement, vous devriez les
rechercher. Plus encore--et cela m’a fort étonné--vous ne faites même
pas vos Pâques. Cependant n’ignorez pas que se confesser et recevoir la
Sainte-Eucharistie, à cette époque de l’année, c’est un commandement de
l’Église auquel tout catholique a le devoir de se conformer.
--Je sais cela, reconnut-il à voix basse.
--Alors, pourquoi vous dérober?
Il porta la main à sa gorge comme s’il étranglait puis il fit un geste
de détresse. Combien je le prenais en pitié! Mais il fallait aboutir.
--Je suis votre ami, poursuivis-je, n’en doutez pas une minute. Soyez
sûr également que le caractère dont je suis revêtu et qui fait de moi le
serviteur de mes paroissiens m’a préparé à tout entendre et, le cas
échéant, à tout absoudre. Je vois qu’une charge excessive vous opprime
et je vous supplie d’être convaincu que je donnerais mon sang pour vous
l’enlever.
Dieu conférait sans doute à mes phrases l’accent nécessaire, car il fut
touché. Des larmes débordaient d’entre ses paupières et il tourna vers
moi un regard si plein de gratitude que je crus bien avoir remporté la
victoire.
Hélas, pas encore!...
Il se contenta de me dire d’une voix entrecoupée:--Quand on a commis une
faute grave et dont les suites ne cessent de léser autrui, il est
nécessaire, si je ne me trompe, non seulement de s’en repentir mais de
la réparer?...
--Sans nul doute, répondis-je. Pour que le sacrement de pénitence soit
efficace, il faut d’abord avoir la contrition et ensuite, agir de telle
sorte que le péché dont nous sollicitons le pardon, nous formions la
résolution de ne plus le commettre. Cela dans tous les cas et
particulièrement dans celui où ses conséquences nuiraient au prochain.
Alors nous devons, autant qu’il nous est possible, supprimer la cause du
mal que nous avons fait. Que vaudrait devant Dieu notre repentir si, à
notre escient, le tort dont nous nous sommes rendus coupables envers
autrui continuait de produire ses effets?
--Oui, oui, voilà le point, murmura M. Marival. Puis il se tut et, les
yeux baissés, se tordit les mains.
Je crus deviner le motif de ce mutisme et je repris:--Si, pour une
raison quelconque, vous ne jugez pas à propos de vous présenter à mon
confessionnal, je suis tout prêt à vous adresser à l’un de mes collègues
dans l’endroit qui vous conviendra le mieux. N’ayez aucun scrupule à cet
égard: Je ne me formaliserai pas que vous ayez recours à un autre que
moi. Je ne désire qu’une chose: c’est que vous vous réconciliez
entièrement avec Dieu.
Je pensais l’avoir mis au pied du mur et j’attendais anxieusement sa
réponse.
Il m’échappa. Soudain, comme si la perspective de se libérer sans délai
le bouleversait à fond, il sembla pris de panique.
--Plus tard!... Plus tard!... s’écria-t-il.
Et, me laissant là, il s’éloigna précipitamment. Puis tout à coup il
s’arrêta, comme frappé par une réflexion, fit demi-tour et, revenant
vers moi, me jeta:--Ne le dites à personne, à personne que je vous ai
parlé...
Je compris que cela signifiait:--Surtout pas à ma femme!
Il se perdit dans l’ombre croissante. Tout déconcerté, je demeurai sur
place... Ah! c’est cela que je ne puis me pardonner. J’aurais dû courir
après lui, le rattraper et alors Dieu m’aurait indubitablement inspiré
les paroles qui l’auraient persuadé de ne pas différer. _Mea culpa_,
j’ai manqué de résolution... Et j’en fus puni, comme vous allez voir.
Le lendemain, M. Marival n’assista pas à la messe. Le jour d’après, les
rumeurs du village m’informèrent qu’il était tombé malade et gardait le
lit. Je n’en fus pas extrêmement surpris car, lors de notre dernière
rencontre, sa pâleur et l’altération de ses traits m’avaient inquiété.
Le regret d’avoir perdu l’occasion de soulager cette pauvre âme dans
l’angoisse me tourmentait et m’empêchait de dormir. Je me jurai de tout
faire pour pénétrer jusqu’à lui.
Donc, un matin, sitôt ma messe dite, j’allai tout droit chez les
Marival. Ne me faisant guère d’illusions quant à la nature des
sentiments que me portait la femme, je n’espérais pas trop un
tête-à-tête avec le mari. Du moins, il me verrait et aurait la
consolation de se dire que je ne l’oubliais pas. Et puis, malgré tout,
qui sait si Dieu ne lui donnerait pas la force d’exiger qu’on me laissât
seul avec lui? Malheureusement, les choses se passèrent d’une façon
toute différente.
A peine eus-je sonné que Mme Marival en personne vint m’ouvrir. On ne
m’ôtera pas de l’esprit qu’elle se tenait à l’affût de ma visite et
qu’elle s’était préparée en conséquence.
Elle se campa dans l’embrasure, les coudes écartés, comme pour me barrer
le passage. Sans me donner le temps d’ouvrir la bouche, la mine rogue,
les yeux allumés d’une flamme haineuse, elle me dit, d’un ton coupant
comme une bise de décembre:--Monsieur le Curé, vous venez voir mon
mari?... C’est inutile; son état réclame le plus grand calme. Et,
d’ailleurs, il ne vous a pas demandé.
--Mon Dieu, Madame, répondis-je, loin de moi l’idée de lui causer
quelque agitation. Cependant, êtes-vous bien sûre que, tout au
contraire, ma présence et, si possible, quelques mots échangés avec moi
ne lui procureraient pas _ce calme_ dont je crois, comme vous, qu’il a
le plus grand besoin? Je vous promets de ne pas le fatiguer par une trop
longue entrevue.
Elle me toisa d’un air de défi sardonique. Et cette expression de
physionomie signifiait clairement:--Tu voudrais bien le confesser. Mais
tu n’y arriveras pas. Je suis là pour t’en empêcher.
De vive voix, elle se contenta de répéter:--Il n’a pas demandé à vous
voir; vous n’entrerez pas!...
Que faire? Je ne pouvais entamer, sur ce seuil, une discussion que,
selon toute probabilité, elle n’eût pas hésiter à pousser au scandale.
Déjà, des voisines, étonnées de son attitude agressive, nous regardaient
avec curiosité. Dieu sait les commentaires qui eussent suivi si j’avais
insisté d’une façon trop acerbe!
Simplement, je repris:--Je me retire, Madame, en souhaitant que Dieu
vous envoie la pensée de me faire appeler avant qu’il soit trop tard.
Mme Marival ne souffla mot. Mais dans le sourire vraiment démoniaque qui
lui tordait les lèvres tandis qu’elle refermait la porte, je lus
ceci:--Si tu comptes que je te ferai appeler, tu peux attendre!...
Que se passait-il dans cette âme enténébrée pour qu’elle se montrât si
opiniâtre à m’interdire le chevet de son mari?... Les jours qui
suivirent, je me fatiguai l’esprit à retourner ce problème. Et je
m’attristais toujours davantage, ayant l’intuition nette que M. Marival
aurait été soulagé de me voir et de se confier à moi. Il me semblait
inadmissible qu’un homme, dont je connaissais la foi, se sentant en
danger de mort, n’éprouvât pas le désir de se préparer au Jugement de
Dieu lorsqu’il en était encore temps.
Si seulement Mme Marival s’était absentée, ne fût-ce qu’une heure, j’en
aurais profité pour m’introduire dans la maison: la servante était
pieuse et je ne crois pas qu’elle m’aurait refusé l’entrée. Mais je ne
pus avoir recours à cet expédient. Tant que dura la maladie de M.
Marival, sa femme ne mit pas le pied dehors. Et c’était si bien un plan
arrêté chez elle d’isoler son mari qu’elle n’admit aucune de ses
relations dans la chambre à coucher, qu’elle ne prévint nul de leurs
parents et qu’elle ne fit même pas appeler le médecin. On eût dit
qu’elle redoutait de la part du moribond des révélations sur des choses
qu’elle tenait essentiellement à garder secrètes. Cette séquestration
étrange fit jaser. Mais elle ne parut pas s’en émouvoir. Deux ou trois
de ces curieuses qui cherchent toujours à connaître les tenants et
aboutissants de l’existence d’autrui, pour en alimenter leurs caquets,
risquèrent des visites sous prétexte de prendre des nouvelles de ce
«pauvre Monsieur», comme elles disaient. Mme Marival les reçut dans
l’antichambre, leur répondit brièvement qu’il s’agissait d’une
indisposition assez bénigne et ne cacha pas sa hâte de les congédier.
Elles se retirèrent fort déçues. Et les langues de marcher!
Au bout d’une semaine, je ne sais par quel canal, le bruit se répandit
que cette indisposition soi-disant sans gravité prenait décidément une
mauvaise tournure. On disait que M. Marival était au plus bas et ne
passerait sans doute pas la nuit.
Je ne pus y tenir. Il fallait, coûte que coûte, que je fisse une
nouvelle tentative pour pénétrer jusqu’à lui. C’était mon devoir et
j’étais absolument décidé à le remplir, dussé-je essuyer les insolences
de cette femme.
Je me rendis donc à la maison Marival. Je sonnai. On ne vint pas ouvrir.
Je réitérai avec plus d’insistance. Le résultat fut identique. A
l’intérieur, pas un mouvement; c’était comme si le logis eût été
inhabité. Je me reculai un peu et j’examinai la façade. Alors, à une
fenêtre close du premier étage, j’aperçus le profil de Mme Marival. Elle
soulevait le rideau de biais et glissait avec précaution un regard sur
la rue. Elle parut contrariée que je l’eusse découverte et elle allait
se retirer lorsque, y mettant toute l’énergie dont j’étais capable, je
lui fis signe de m’ouvrir. Elle secoua négativement la tête, puis quitta
la fenêtre aussitôt.
Qu’essayer d’autre? Je ne pouvais pourtant pas enfoncer la porte!... Je
retournai chez moi la tête basse et je multipliai les prières pour l’âme
dont on me refusait aussi obstinément l’accès...
M. Marival mourut vers trois heures de l’après-midi, le lendemain. Et
tout se passa selon la coutume. Je fis la levée du corps; il y eut du
monde pour suivre le cercueil à l’église et au cimetière. Un seul détail
me causa quelque distraction tandis que je récitais les dernières
oraisons devant la fosse ouverte. Mme Marival se tenait à trois pas de
moi, droite et impassible. A un moment, je levai les yeux sur elle et ce
que je perçus me fit tressaillir. _A la surface_, son visage offrait
comme un vernis d’affliction étalé là par bienséance. Mais,
_en-dessous_, je ne pus m’empêcher d’y découvrir une expression de joie
maligne qui lui crispait la bouche. Et, de plus, elle fixait sur le
cercueil un regard de triomphe où papillotait une lueur positivement
diabolique. J’aurais juré que sa pensée était celle-ci:--Enfin, il est
mort sans avoir parlé à personne... Quelle délivrance!
La cérémonie terminée, elle se retira sous l’escorte de quelques
officieuses et sans m’avoir dit un mot. Mais, le soir, un incident se
produisit qui m’éclaira sur les mobiles du drame et sur les actes de
cette femme si volontaire dans le mal. J’étais au presbytère quand on
vint me dire que Joséphine--la servante des Marival--demandait à me
voir. Je la fis entrer aussitôt et voici notre dialogue. J’en ai gardé
le souvenir très présent--il y avait de quoi.
Joséphine était fébrile. Je la sentis à la fois bouleversée de chagrin,
désireuse de me révéler des choses obsédantes et retenue par la crainte
de s’attirer des ennuis. Cependant, comme je la reçus d’une façon tout
affable, elle parut se rassurer un peu:--Monsieur le Curé, me dit-elle,
je viens vous demander une messe pour le repos de l’âme de M. Marival.
Je vous serais bien reconnaissante de la célébrer le plus tôt possible.
Elle répéta: Bien, bien reconnaissante. Et, en insistant de la sorte,
elle avait une inflexion de voix plus émue que ne le comportait une
requête aussi simple.
--Mais très volontiers, répondis-je, je constate avec plaisir que vous
regrettez votre maître. Il était bon pour vous, n’est-ce pas?
--Oui, oui, certainement oui, mais ce n’est pas seulement cela. Il y a
Madame...
Ici, elle s’arrêta net. L’extrême prudence, allant parfois jusqu’à la
dissimulation, qui caractérise l’âme paysanne m’était trop familière
pour que je marquasse de la hâte à l’interroger. Toute curiosité trop
appuyée l’eût fait battre en retraite. Je me contentai donc de lui
demander posément si c’était elle-même ou Mme Marival qui désirait cette
messe.
Joséphine eut alors une sorte de ricanement douloureux comme pour me
faire entendre qu’il était absurde de supposer chez sa patronne une
intention de ce genre. Puis elle reprit:
--Ah! non, ce n’est pas Madame qui m’envoie!
Et, soudain, ne parvenant plus à se contenir, elle ajouta:--Madame, elle
est trop contente d’être débarrassée du pauvre Monsieur!...
--Prenez garde, dis-je un peu sévèrement, il ne faut pas porter de
jugements téméraires.
--Ce n’est pas ce que je fais, s’écria Joséphine, mais quand je repense
ce qui s’est passé dans cette maison, je ne puis pas rester tranquille.
Puis, d’un seul trait, emportée par l’indignation, elle poursuivit:--Dix
fois, monsieur le Curé, dix fois, M. Marival vous a réclamé pour se
confesser. Madame faisait la sourde. Telle qu’elle est, ce n’est pas
commode de se mêler de ses affaires. Qui s’y risque ne recommence pas
souvent. Pourtant ça me remuait si fort d’entendre ce pauvre Monsieur se
tourmenter ainsi que je finis par proposer de vous aller quérir.
--C’est inutile, répondit Madame, tenez-vous en repos. Monsieur n’a pas
sa tête à lui et puis cela ne vous regarde pas... Moi j’observais et je
voyais bien qu’il ne battait pas la campagne mais je n’osais pas
désobéir quoique cela recommençât tout le temps. Chaque fois que
Monsieur se trouvait un peu moins faible, il vous demandait de nouveau.
Et c’était alors des discussions qui le brisaient. Enfin, la veille de
sa mort, j’apportais de la tisane, quand Monsieur se dressa tout droit
sur son lit et me cria:--Joséphine, je vous commande d’aller au
presbytère et de ramener le Curé avec vous!... Mais Madame, rouge de
colère m’arracha la tasse, la posa sur la table de nuit en en renversant
la moitié et me poussa dehors en me disant à dents serrées:--Il délire!
Ne l’écoutez pas ou je vous chasse... Puis elle ferma la porte et poussa
le verrou. J’étais trop outrée contre Madame pour retourner à la
cuisine; je voulais savoir ce qui allait arriver et j’avais tellement
pitié de Monsieur! Je demeurai aux écoutes derrière la porte. Mais elle
est très épaisse et j’entendais d’abord mal ce qui se disait dans la
chambre. Pourtant tous les deux élevèrent bientôt la voix au point que
je finis par saisir quelques mots...
Joséphine s’interrompit, comme reprise de la peur de trop parler. Et, de
mon côté, la presser de questions me répugnait.
Mais l’indignation l’emporta et, spontanément, elle reprit:--Je
saisissais des morceaux de phrases. Monsieur disait:--Je veux
restituer... Je ne mourrai pas sans avoir rendu cet argent... Je ne
paraîtrai pas devant Dieu avec cette infamie sur la conscience. Qu’on
appelle le Curé!... Et Madame répondait:--Non, non, et non, il ne
viendra pas. N’y compte pas... Je ne veux pas retomber dans la gêne à
cause de tes imaginations!...
Alors Monsieur poussa des gémissements si épouvantables que j’en fus
toute retournée. Je me sauvai dans la cuisine et je n’ai plus rien
entendu jusqu’à sa mort. Du reste, Madame montait la garde et ce fut
seulement lorsque Monsieur ne respira plus qu’elle me laissa rentrer
dans la chambre...
Joséphine n’en dit pas davantage. Comme effarouchée, elle jeta trois
francs sur la table en murmurant:--C’est pour la messe, et elle s’enfuit
avant que j’eusse pu prononcer un mot.
Mais elle en avait dit suffisamment pour que je fusse à même de
reconstituer le duel tragique de ces deux âmes, l’une corrodée de
repentir et torturée par le désir de réparer le tort fait à autrui,
l’autre farouche dans sa volonté de conserver une fortune mal acquise...
Peut-être que si j’avais revu Joséphine j’en aurais appris plus long
quoique je fusse décidé à ne pas prendre d’initiative quant à cette
sombre aventure. Mais il paraît certain que Mme Marival redoutait les
indiscrétions de sa servante, car elle s’arrangea pour lui faire quitter
le pays avant que la semaine fût écoulée. J’ai des raisons de croire
qu’elle ne la congédia point sans avoir acheté son silence.
En ce qui me concerne, cette femme endurcie me manifeste, depuis lors,
une animosité persévérante. Non seulement elle se mêle, pour les
envenimer, aux cabales des personnes acrimonieuses qu’afin de
sauvegarder non indépendance et la dignité de mon ministère, j’ai dû
tenir à l’écart, mais encore elle propage des calomnies sur mon compte.
On dirait que ma présence à Gougny lui est intolérable et qu’elle rêve
de me faire quitter la paroisse. Enfin la haine qu’elle nourrit contre
moi lui fait éviter mon approche. Vous venez d’en avoir la preuve!...
L’abbé Moret prononça ces dernières phrases avec un accent de mélancolie
poignante. Certes, aucune pensée de représailles ne germait dans cette
belle âme. Il éprouvait seulement une peine intense et j’en eus le
témoignage lorsqu’il ajouta:--Il est bien pénible de sentir qu’il y a
auprès de moi, contre moi, une haine vivace et toujours en armes.
Pourtant, je puis l’attester devant Notre-Seigneur en croix, je ne hais
personne, j’aime comme mes enfants tous mes paroissiens et aussi cette
malheureuse égarée. Je prie, je souffre avec joie pour obtenir qu’elle
comprenne l’iniquité de sa conduite et surtout l’avenir redoutable
qu’elle se prépare. Hélas, rien, jusqu’à présent, ne donne à espérer
qu’elle s’amende. Le grand pourrisseur d’âmes, l’argent, la possède à ce
point qu’elle lui rend un culte aveugle et qu’elle ne pressent point
l’abîme où cette idolâtrie la mène. C’est horriblement triste!...
L’abbé Moret se tut un peu de temps. Des larmes roulaient dans ses yeux.
Sa voix tremblait lorsqu’il reprit:--Il en va toujours ainsi quand ce
métal monnayé par le démon prend une place prépondérante dans notre
existence. Tandis que je vous narrais les péripéties de ce drame, vous
aurez remarqué que M. Marival comme Joséphine, malgré leurs efforts pour
en dénoncer les méfaits, continuaient de subir son influence. L’un et
l’autre voulaient sincèrement recourir au prêtre pour se libérer. Eh
bien, ils n’ont pu aller jusqu’au bout. Tous deux ont fui sans me
laisser le temps de leur venir en aide d’une façon efficace. Ah! que le
diable est puissant!... Peut-être suis-je trop imparfait pour mériter de
le vaincre...
Ce scrupule, cette humilité chez un prêtre d’une sainteté aussi avérée
m’émurent plus que je ne saurais l’exprimer.
Afin de faire diversion, je dis à l’abbé Moret:--A toute époque, cher
monsieur le Curé, l’argent fut le fauteur de grandes infamies et il y
eut des pasteurs d’âmes qui, voulant les combattre, subirent les
contradictions de l’avarice humaine. Tenez, je suis précisément en train
de lire un ouvrage de Sainte-Beuve: _L’histoire de Port-Royal_. J’y ai
relevé un épisode qui présente quelques points de ressemblance avec ce
que vous venez de me rapporter. Permettez-moi de vous le résumer.