grillais de savoir quel était l’écrivain qui l’accaparait de la sorte.
Certain jour, je ne pus réprimer ma curiosité. Comme j’avais fini de
manger quelques minutes avant lui, quittant le réfectoire, je
m’arrangeai pour frôler la table d’hôte et me pencher par-dessus
l’épaule de Radius. Je lus le titre du volume. C’était le _Château
Intérieur_, c’est-à-dire un des chefs-d’œuvre où sainte Térèse a
rassemblé, pour les âmes vraiment éprises de Notre-Seigneur, les fruits
les plus précieux de son expérience. Que Radius eût de la prédilection
pour cette Reine des contemplatifs, cela me causa un indicible plaisir.
Je m’écriai:--Ah! vous aimez sainte Térèse!... Vous avez rudement
raison!...
Radius ne s’offusqua pas de mon indiscrétion. Au contraire, il me suivit
dehors et nous engageâmes une conversation qui se prolongea une partie
de la journée. De là, notre bonne entente, qui, depuis, n’a fait que se
consolider.
* * * * *
J’habitais presque en face du Carmel, en haut de cette superbe avenue de
vieux platanes qui sort de la ville pour conduire à Charolles, le long
du Val d’Or. Tous les matins, j’allais entendre la messe à la chapelle
des Clarisses, asile de la Sainte Pauvreté, tabernacle d’holocauste et
d’oraison perpétuelle où j’ai reçu quelques-unes des plus grandes grâces
dont Dieu ait daigné combler son infime serviteur.
Quoiqu’il logeât à l’autre extrémité de Paray, Radius venait assez
souvent à cette messe et ce nous était une occasion d’échanger quelques
mots à la sortie. Mais chez moi surtout, nous avions la facilité de
causer plus longuement. Toute la journée, Radius était retenu par des
occupations fort astreignantes. De mon côté, bien que peu valide, je
rédigeais cette vie de Marguerite-Marie qui, disent certaines âmes
indulgentes, ne dessert pas trop la mémoire de la Sainte. Dès la nuit
tombée, je me mettais au lit, d’abord parce que l’effort cérébral
qu’exigeait ce travail difficile me fatiguait beaucoup et aussi pour
économiser les frais de chauffage. Car cela se passait aux dernières
semaines de la guerre et vers le temps de l’armistice. Le combustible
était rare, coûtait cher et l’exiguïté de mes ressources ne me
permettait pas de le renouveler à volonté. Je ne garnissais donc mon
poêle que pendant deux ou trois heures par jour au plus.
Radius me rendait visite à peu près tous les soirs. Il s’asseyait à mon
chevet et nous dialoguions sur les splendeurs de Dieu, c’est-à-dire sur
le sujet qui intéresse, avant tout, les âmes de bonne volonté.
Je me souviens d’un colloque où mon ami me parla de la flamme
surnaturelle qu’il sentait s’aviver sans cesse en lui. Elle
s’épanouissait avec tant d’ardeur, qu’elle le maintenait dans un état de
combustion qui allait parfois jusqu’à la souffrance physique.
--Telles sont les marques de l’amour de Jésus, lui dis-je. Tu entres, en
ce moment, dans la première phase de la vie illuminative qui
s’accompagne toujours d’un embrasement de l’âme si intense que le corps
en éprouve les effets. N’étant pas habitué à ce divin calorique, Frère
Ane--comme disait saint François d’Assise--proteste. Trouves-tu qu’il
ait raison?
--Pas le moins du monde, répartit Radius, je suis trop heureux de cette
souffrance, d’autant qu’elle coïncide avec une allégresse d’âme qui,
j’en ai l’intuition, me tient tout proche du Sacré-Cœur.
--Non seulement tout proche, repris-je, mais _en contact_ avec Lui.
D’ailleurs, ce n’est pas étonnant. C’est par l’action directe,
instantanée, exclusive du Sacré-Cœur que s’opéra ta conversion. Il est
donc normal qu’il prolonge la Grâce sensible de son effusion en toi. Tu
es le disciple d’Emmaüs, après que «ses yeux se furent ouverts». Comme
lui, à cause de Jésus présent dans ton âme, tu t’écries: «_Il est venu
sur mon chemin; mon cœur en est tout brûlant dans ma poitrine._» Tu
avanceras, tu monteras parmi des joies et des souffrances simultanées et
de plus en plus pénétrantes. Car il semble admissible que te voici l’un
de ces contemplatifs qui peuvent s’appliquer les exclamations adorantes
par quoi se conclut le _Gloria_ de la messe. _Tu solus Sanctus_, toi,
seul, ô mon Dieu, tu es la Sainteté qui me purifie du péché où je
croupissais en rébellion contre toi. _Tu solus Dominus_, toi seul tu es
le Maître qui enseigne mon âme obscure en l’illuminant de ta Grâce. _Tu
solus Altissimus_, toi seul, tu es le Très-Haut qui m’attirera des
pentes de la montagne jusqu’au sommet, afin que, si je reste digne de
mériter tes complaisances miséricordieuses, j’aspire à l’union dès
ici-bas avec ton essence. Oui, ces trois clameurs expriment les bonds
successifs de l’âme que Dieu mène par la vie purgative et par la vie
illuminative à la vie unitive sur la cime où elle se fond dans la
Lumière incréée. Mais ne t’y trompe pas. Si tu es appelé à cette
ascension, tu subiras de dures épreuve. Souviens-toi de ce que dit
sainte Térèse: «Il ne faut pas envier les contemplatifs car ils paient,
par des souffrances indicibles, le privilège de suivre Jésus partout où
il va.»
Beaucoup s’arrêtent en route et renoncent à persévérer jusqu’à l’auberge
d’Emmaüs où Notre-Seigneur romprait le pain avec eux. Seras-tu de
ceux-là?
--Je ne sais, répondit humblement Radius, je sais que j’aime
Notre-Seigneur jusqu’à mourir pour Lui s’il était nécessaire et que
j’envisage désormais l’existence comme une œuvre de sacrifice.
--Alors, repris-je, il est à conjecturer que, comme je le fais moi-même,
tu auras des périodes d’hésitation et de défaillance, mais que tu les
surmonteras pour reprendre ta route vers la cime, les yeux fixés sur ce
soleil incomparable: le Sacré-Cœur. Notre mot d’ordre c’est: espérance
invincible...
Ainsi nous échangions nos pensées, et nous y trouvions tant d’attrait
que, souvent, il nous arrivait d’oublier la fuite des heures. Pour nous
en rendre la notion, il fallait que la cloche, si frêle et si pure, du
monastère des Clarisses commençât de sonner Matines. Il était minuit.
Nous nous séparions; et je m’endormais paisiblement sous l’égide des
prières de ces saintes Moniales.
LES DEUX RÉCITS DU CURÉ
_Hic est vir caritatis cujus pietates non defuerunt._
LIBER SAPIENTIAE
LE CURÉ DE GOUGNY-EN-BIERRE
Les récits qu’on va lire ne sont pas des fictions: ils narrent des faits
réels. Mais les personnages qu’ils mettent en scène ayant existé ou
existant encore, pour des raisons faciles à comprendre, on a changé
quelques noms, et, de même, on a modifié ceux des villages où les
événements se sont passés. Pour le surplus, tout est exact et rapporté
aussi fidèlement que possible.
L’abbé Moret fut nommé à la cure de Gougny-en-Bierre dans des
circonstances assez difficiles. Le prêtre auquel il succédait avait
quitté le pays à la suite d’incidents qu’il vaut mieux ne pas spécifier.
Et, comme il arrive à la campagne aussi bien qu’à la ville, les
habitants de cette grosse commune, déjà peu pratiquants, s’autorisèrent
de cette fuite pour décrier le clergé en général et pour s’ancrer dans
leurs préventions contre l’Église.
L’évêque du diocèse se rendait compte de l’importance qu’il y avait à
désigner pour cette paroisse en perdition un desservant qui fît oublier
les souvenirs fâcheux laissés par le précédent titulaire. Après
réflexion et enquête, son choix se porta sur l’abbé Moret. Celui-ci
était alors professeur au petit séminaire. Son esprit surnaturel, ses
mœurs, ses vertus, son zèle sacerdotal l’avaient fait estimer de tous.
Ses collègues l’appréciaient à sa valeur; ses élèves lui témoignaient
une respectueuse affection; parmi les fidèles, on l’estimait grandement.
L’évêque, lui aussi, distinguait ce vaillant serviteur de Jésus-Christ
et s’il différa quelque temps de l’envoyer à Gougny-en-Bierre, ce fut
parce qu’il hésitait à priver son séminaire d’un éducateur aussi
accompli. D’ailleurs, il ne lui imposa pas sa nomination. L’ayant
convoqué en audience particulière, il ne lui dissimula point les
obstacles spéciaux que présentait l’exercice du ministère dans ce
village et il conclut:--Je ne m’adresse pas à votre obéissance dont je
suis sûr; je vous demande du dévouement et un pénible sacrifice. Le
malheureux que vous remplacerez a mis les choses dans un si triste état
que le soin de reconquérir à Dieu vos paroissiens exigera de vous une
rare abnégation. Si, toutefois, vous avez des motifs de refuser ce poste
de combat, je n’insisterai pas, car je vous connais assez pour admettre
qu’ils seront sérieux et que vous n’avez en vue que le bien de l’Église.
Je vous accorde deux jours de réflexion.
L’abbé Moret employa ce délai à s’examiner devant Dieu. Il m’a dit
depuis que la décision lui avait extrêmement coûté à prendre parce qu’il
craignait de ne posséder aucunement les qualités propres à réussir dans
la tâche qui lui était présentée. Ceci est tout à l’honneur de son
humilité, puisque ces dons existaient en lui à un haut degré comme le
prouvèrent les résultats qu’il obtint par la suite. Il eut quarante-huit
heures d’angoisse et de prières, puis il sentit que son devoir était là
et son parti fut pris. Très triste mais plein de résolution, il se
rendit chez l’évêque et lui déclara très simplement qu’il acceptait,
sans réticences, sa nomination.
Il faudrait un volume pour exposer dans le détail l’apostolat de l’abbé
Moret. D’abord la paroisse était fort étendue: neuf cents âmes à Gougny
même, plusieurs hameaux dépendant de la commune et situés assez loin les
uns des autres, Macherin, un binage à deux kilomètres et comprenant
trois cents âmes.
Ensuite, partout, une hostilité affichée ou sournoise. Une poignée de
croyants sincères s’affligeaient de constater cette malveillance presque
unanime. Mais, timides, paralysés par le respect humain, ils semblaient
s’y associer en manquant la messe et en se gardant de mettre les pieds
au presbytère. L’abbé Moret sut leur inculquer qu’ils avaient le devoir
d’affirmer leur foi et de démontrer par leur exemple qu’il était absurde
autant qu’injuste de faire supporter à la religion la peine des fautes
commises par un prêtre dévoyé. Il sut si fortement toucher ces âmes en
désarroi, stimuler chez elles la piété agissante qu’il eut assez vite un
noyau de partisans qui lui devinrent des auxiliaires. Peu à peu son
influence s’accrut; bientôt son labeur continuel et l’ascétisme
exemplaire qui réglait sa vie lui amenèrent nombre de ses paroissiens,
même parmi ceux qui s’étaient montrés d’abord les plus récalcitrants.
Comme on l’observait de fort près, on ne tarda pas à remarquer que s’il
se refusait tout bien-être, son austérité personnelle ne l’empêchait pas
de compatir aux souffrances de ses ouailles et de leur montrer une
affection sans limites. Le jugement porté sur lui se formula en ces
termes:--Notre nouveau curé est dur pour lui-même mais combien il est
doux aux autres!
Ce qui contribua beaucoup à lui ouvrir les cœurs c’est qu’ayant apporté
avec lui une certaine fortune, il la dépensa jusqu’au dernier sou pour
le bien de la paroisse. Non seulement l’église fut réparée et les
ornements du culte augmentés et embellis, mais il fonda un dispensaire
où des secours, des remèdes et des consultations médicales furent donnés
gratuitement aux pauvres. Puis il bâtit un ouvroir et il réussit à y
grouper les jeunes filles pour des travaux de couture destinés à des
œuvres charitables. Un peu plus tard, il institua pour les jeunes gens
une société de tir dont il fournit le matériel.
On n’énumère ici que les plus apparents de ses bienfaits. Mais il
importe d’ajouter que ses aumônes atteignirent les détresses les plus
cachées, que son dévouement à tous était infatigable et que, ne
s’absentant jamais, il employait toutes ses journées et ses veilles à
semer l’esprit de l’Évangile dans les âmes dont il se sentait comptable
devant Dieu. Sa mansuétude coutumière ne l’empêchait d’ailleurs pas de
montrer de la fermeté lorsque la chose était à propos. C’est ainsi qu’il
réprima le pharisaïsme de quelques dévotes au vinaigre qui, se croyant
mandatées pour censurer les faiblesses du prochain, lui commentaient la
chronique scandaleuse de la région. Sourd à leurs ragots, il leur imposa
silence et leur fit comprendre qu’elles n’auraient pas d’influence sur
lui. Plusieurs lui en gardèrent rancune et ne s’abstinrent pas de le
critiquer avec fiel. Mais, pareil à tous les bons prêtres, il supporta
ces avanies comme une tribulation propre à développer en lui la vertu de
patience.
Tels furent les traits essentiels de son action. Elle se montra efficace
au point que dix ans plus tard, même les incrédules s’écriaient:--Ah! si
tous les curés ressemblaient à l’abbé Moret!... Les croyants
disaient:--Avant lui, la paroisse de Gougny-en-Bierre était comptée
parmi les plus irréligieuses du diocèse. Voyez comme il l’a régénérée...
Et les fidèles ayant absolument le droit de juger leur clergé à
la mesure de son zèle au service de Notre-Seigneur, ils
ajoutaient:--Combien devraient l’imiter qui, placés dans des conditions
analogues, se contentent de gémir en se croisant les bras et abandonnant
tout à vau-l’eau. Que Dieu nous envoie beaucoup d’abbés Moret!...
Le prêtre doit être un homme d’abnégation et de sacrifice perpétuel.
S’il se borne à distribuer les sacrements comme un rond-de-cuir
distribue des papiers administratifs derrière un guichet, il manque à sa
vocation. L’abbé Moret n’y manquait pas. Grâce à Dieu, il a encore
passablement d’émules dans ce pays de mission que devient de plus en
plus la pauvre France. L’inertie sacerdotale reste l’exception.
Néanmoins, il n’y aura jamais assez d’apôtres voués ardemment au salut
des âmes. Aussi quelle joie l’on éprouve à décrire l’œuvre de l’abbé
Moret et avec quel empressement on la met en évidence!
Voici comment je connus ce prêtre de choix. Je résidais à Arbonne,
village situé, comme Gougny, contre la lisière ouest de la forêt de
Fontainebleau. Six kilomètres environ séparaient les deux communes. Je
vivais très solitaire, rédigeant mon livre _Du Diable à Dieu_ et ne
sortant que pour monter à la chapelle de Cornebiche qui joua un rôle si
décisif dans ma conversion et pour me livrer à de longues promenades
sous bois. Ces courses méditatives avaient pour moi un grand charme,
d’autant que, depuis toujours, je préfère la société des arbres à celle
de la plupart des hommes. Et puis l’oraison s’élève si librement vers
Dieu dans le silence de la forêt!
Comme quiconque à la ronde, j’avais entendu parler avec éloge de l’abbé
Moret mais je ne le connaissais pas personnellement. Notre première
rencontre eut lieu dans un sentier qui traverse le bornage sur le
territoire de Macherin. Il venait à ma rencontre, lisant son bréviaire.
Quand nous fûmes sur le point de nous croiser, je mis la main au chapeau
pour le saluer. Mais il s’arrêta et, ayant oublié sa montre au
presbytère, me demanda l’heure. Je le renseignai puis nous échangeâmes
quelques phrases. Il se nomma, je fis de même et il me dit qu’il était
au courant du motif de ma retraite en Arbonne. Tout de suite j’éprouvai
de la sympathie pour lui et j’ai su que, de son côté, il me prit en gré.
J’aimais la pureté lumineuse de son regard magnifiant un visage plutôt
ingrat, son élocution virile, sans afféterie ni papelardise, sa science
des âmes et surtout sa façon nette de mettre en valeur le sens
surnaturel de notre existence sur terre. Je crois pouvoir affirmer qu’en
retour, la «sauvagerie» qui me tient à l’écart des agitations mondaines
ne lui parut point blâmable. Bref, de ce jour une liaison se forma entre
nous. J’allais le voir assez souvent. Et c’est au cours de nos causeries
que j’ai recueilli de sa bouche les événements rapportés ci-dessous.
Note
Puisqu’au cours des lignes précédentes j’ai nommé Cornebiche, qu’il me
soit permis de formuler un éclaircissement au sujet de cette colline
où--comme le savent mes lecteurs--s’élève une tour dont l’intérieur
contient un autel et que surmonte une statue de la Sainte Vierge. La
publication de _Du Diable à Dieu_ y attira et y attire encore un certain
nombre de visiteurs. Or, plusieurs personnes m’ont écrit pour s’étonner
que le site et ses abords ne correspondissent que partiellement à la
description donnée dans mon livre. La chose s’explique pourtant sans
peine. En 1906, Cornebiche était fort ignoré. Le sentier qui aboutit au
sommet de la colline, tout à fait dégradé, gravissait la pente à travers
un pêle-mêle de rocs éboulés et d’arbres tombés. L’escalade en était
donc très ardue. De plus la _plattière_ où se trouve la chapelle était
parsemée de jeunes bouleaux dont le peu d’élévation ne dissimulait pas
le paysage alentour. Mais, depuis, les habitants d’Arbonne ont réparé le
sentier, enlevé les obstacles qui le barraient presque à chaque pas. En
outre, les bouleaux ont poussé. Ils forment un taillis épais qui arrête
le regard à quelques mètres. Il est donc facile de comprendre que ma
description, datant d’une vingtaine d’années, ne s’applique plus à
l’itinéraire et à l’aspect actuel de Cornebiche.
UNE FEMME PRATIQUE
Une après-midi de printemps, l’abbé et moi, nous déambulions à travers
la forêt. Quoiqu’il l’aimât beaucoup, ce n’était pas souvent que mon
saint ami pouvait se donner cette récréation. Journellement, les mille
occupations où l’absorbait l’exercice fervent de son ministère ne lui
laissaient point de loisir. Il fallut même qu’il eût à visiter la femme
souffrante d’un garde dont la maisonnette se trouvait à proximité de la
futaie du Bas-Bréau pour qu’il consentît à m’accompagner. Son office
charitable une fois rempli, je parvins à lui persuader de faire, en ma
compagnie, un détour sous les arbres avant de regagner le village par le
plus long. Le soleil trempait d’or fluide les frondaisons. Des souffles
tièdes caressaient la tendre verdure des feuillages nouveau-nés. Un
parfum de miel, avec une fine pointe d’amertume, s’exhalait des
aubépines en fleurs. Comme c’était le temps de Pâques, la joie de la
Résurrection se mêlait dans nos âmes au plaisir de nous imprégner de la
jeune lumière qui se jouait parmi les ramures et de respirer cette
atmosphère fortifiante. Je me sentais tout heureux de constater que
notre flânerie faisait du bien au cher Curé. Un sang plus vif colorait
ses joues d’ordinaire fort pâles; sa haute taille, un peu voûtée par des
fatigues excessives, se redressait; il marchait d’un pas allègre en
échangeant avec moi les plus gais propos.
Comme nous revenions par la belle route, ombragée de hêtres et de chênes
centenaires, qui conduit à Fontainebleau, nous vîmes venir à notre
rencontre une dame portant un petit panier au bras. Dès qu’elle
approcha, je distinguai, à sa toilette et à son chapeau, que ce n’était
pas une paysanne en quête de bois mort ou de champignons hâtifs. Elle
avançait avec nonchalance et se baissait parfois pour cueillir sur le
bord du chemin des campanules et des anémones. Or, aussitôt qu’à quelque
distance elle eut reconnu l’abbé Moret, elle s’arrêta net, se consulta
un moment puis, hâtant son allure, se jeta dans un sentier de traverse
qui s’enfonçait au cœur du taillis. Il était évident qu’elle fuyait le
prêtre.
--Hé, dis-je, monsieur le Curé, voilà une personne qui ne semble pas du
tout disposée à vous adresser la parole!
L’abbé Moret eut un sourire triste:--Je la connais bien, dit-il, c’est
Mme veuve Marival et j’ai, en effet, des raisons de savoir que ma
présence lui est désagréable.
Il se tut et s’absorba dans une rêverie qui lui assombrissait le visage.
Conjecturant qu’il y avait là quelque secret ressortissant à sa
fonction, je m’abstins de le questionner et nous fîmes quelques
centaines de mètres en silence. Alors, esquissant un geste comme pour
écarter une idée pénible, le Curé reprit:--Je ne vois pas pourquoi
j’hésiterais à vous confier le motif de l’aversion que Mme Marival
nourrit à mon égard. La chose ne relève nullement du confessionnal et
elle porte sur de déplorables états d’âme. Je vais donc vous la conter
en vous priant de n’en point épiloguer dans le pays.
--Cela va sans dire, répliquai-je.
--Il y a quatre ans, commença le Curé, un ménage bourgeois sans enfants,
les Marival, arrivant de Paris et ayant acheté une maison confortable à
Gougny, s’y installa avec un mobilier qui indiquait de l’aisance. Ils
vinrent d’abord assez régulièrement à la grand’messe le dimanche. Ainsi
que j’en ai l’habitude pour tous mes paroissiens, à moins que ceux-ci ne
me fassent entendre sans ambages qu’ils ne désirent pas de relations
avec moi, je me présentai chez les Marival. Je fus reçu d’une manière
affable et même empressée par le mari. Quant à la femme, elle ne me
témoigna qu’une politesse sèche qui me donna l’impression qu’elle se
tenait en garde contre la soutane. Il y avait quelque chose de si
méfiant et, à la fois, de si astucieux dans son regard! A divers
indices, je découvris que c’était elle qui exerçait l’autorité dans la
maison; comme on dit vulgairement, «elle portait les culottes». M.
Marival pliait sous elle. Toutefois, s’il ne la contredisait jamais,
s’il semblait approuver les aphorismes sèchement positifs qu’elle
émettait, je remarquai qu’il lançait parfois, à la dérobée, de son côté
des coups d’œil où se peignait plus de crainte et de timide révolte que
d’affection conjugale. Bref, j’eus lieu de me convaincre qu’il devait
exister entre eux un sujet de dissentiment qui, pour ne pas s’afficher
en public, amenait peut-être des heurts dans le tête-à-tête. Plusieurs
faits me confirmèrent, depuis, le bien-fondé de cette induction. Par
exemple, au bout de quelques mois Mme Marival ne parut plus à l’église
qu’aux grandes fêtes. Encore était-il visible que le souci d’observer
les convenances avait plus de part à cette ponctualité très relative que
la notion d’un devoir de piété à remplir. En somme, elle rendait au Bon
Dieu des visites espacées pour l’apparence de même qu’elle échangeait
des politesses cérémonieuses avec les quelques dames notables de la
commune. Cela l’ennuyait mais c’était «comme il faut» et faisait partie
des conventions sociales. Elle s’y adaptait donc pour ne pas encourir le
reproche de singularité.--Rien de plus.
Au contraire, M. Marival devint de plus en plus pratiquant. Non
seulement il se montrait fort exact à la messe du dimanche mais j’eus le
plaisir de le compter parmi les assistants aux messes de la semaine. La
chose se fit assez rapidement. D’abord il occupa son prie-Dieu un ou
deux matins, puis ce fut bientôt tous les jours. Son attitude était fort
recueillie et j’étais édifié par l’attention avec laquelle il suivait le
Saint-Sacrifice. Vous savez: certaines expressions de physionomie ne
sauraient leurrer un prêtre nanti de quelque expérience. Cependant
j’observai aussi qu’il ne se confessait ni ne communiait. Même point à
Pâques. Je m’aperçus également qu’il était toujours triste. Il y avait
de l’angoisse et du trouble dans sa prière. Je ne trouvais pas en lui
cette sérénité départie à ceux des fidèles qui vivent en paix avec Dieu.
On eût dit que cette âme supportait un fardeau écrasant _dont elle
n’osait pas se débarrasser_. Vous pensez bien que je me tenais prêt à
lui venir en aide, que j’épiais l’occasion de le faire et que je
suppliais le Seigneur de me la fournir. De son côté, M. Marival semblait
désireux de me fréquenter davantage. Mais qu’il y mettait de
précautions! Il n’entrait jamais au presbytère. Lorsque je le
rencontrais dans les rues du village, il évitait de me parler. Cette
réserve étrange me donnait à croire que sa femme lui avait interdit
d’entrer en rapports suivis avec moi et qu’il redoutait d’enfreindre la
règle qu’elle lui imposait. D’ailleurs Mme Marival se manifestait de
plus en plus hostile à ma personne. Son accueil, quand je me risquais
dans son salon, était si revêche que j’aurais pu m’en offenser. D’autre
part, M. Marival, tout le temps que durait ma visite, avait l’air au
supplice, comme dans l’attente d’une algarade de sa terrible compagne.
Pour lui éviter des ennuis, je m’abstins désormais de sonner à leur
porte.