pour trouver un remède aux maux qui éprouvent l’Église. Ils préfèrent
solliciter des tripoteurs de la politique dont l’infamie est notoire. De
nos jours, nous les voyons se traîner aux pieds de Caillaux, couvert du
sang d’un patriote tué par sa femme, condamné par ses anciens complices
pour entente trop formelle avec l’agresseur d’Outre-Rhin, amnistié
depuis mais non réhabilité au regard des âmes honnêtes. Cet assassin par
procuration, ce traître, ce jongleur favori de la Banque, il est leur
grand homme, le génie dont ils attendent la sauvegarde de leur pécune.
Ils le regardent avec idolâtrie. Peu s’en faut qu’ils n’allument des
cierges devant ses portraits...
Quand la persécution viendra--et sans doute elle viendra bientôt et elle
sera terrible car tout indique que la patience de Dieu est à bout--les
courtisans de la Finance se hâteront d’apostasier. Ce ne sera d’ailleurs
pas une cause de tristesse: la persécution purifie l’Église. Celle qui
approche la délivrera des esclaves de l’Or immonde et lui donnera les
Saints dont elle a le plus urgent besoin!
* * * * *
En démocratie parlementaire, c’est-à-dire sous le régime du bavardage
dans le vide, les libéraux, qui prisent fort cette intempérance du
gosier, souffrent de ne pas s’y livrer autant qu’ils le souhaitent.
Désolés de ne pas réussir malgré toutes leurs avances à conclure une
paix durable avec les ennemis irréductibles de l’Église, n’obtenant que
des armistices précaires où ils tiennent l’emploi de dupes plus ou moins
bénévoles, ils ont tenté récemment un suprême effort pour déchirer la
Tunique sans couture. Ils ont imaginé d’accepter les lois laïques.
Certains politiciens athées, de la nuance dite conservatrice, exigeaient
cette trahison pour leur concéder une toute petite place autour de
l’assiette au beurre. Le pacte fut conclu sans hésitation et il
s’ensuivit que quelques libéraux, choisis parmi les plus souples,
réussirent à se glisser dans les rangs des élus qui, à la Chambre ou au
Sénat, jacassent sous le joug de la Banque omnipotente.
Résultat pour le bien de l’Église--néant.
Il ne pouvait en aller autrement. D’abord ces déserteurs ne peuvent
acquérir aucune influence. La soi-disant Libre-Pensée ne croit pas à
leur sincérité. Pour la satisfaire pleinement, il faudrait qu’ils
cessent de manifester leur croyance et, par exemple, d’entendre la
Messe. Il faudrait que lorsqu’on outrage Dieu devant eux, ils approuvent
avec chaleur. Comme ils n’en sont pas encore tout à fait là, leur
soumission partielle ne leur vaut que des rebuffades et des réprimandes.
La chose se conçoit facilement: les héritiers de la Révolution
soupçonnent et soupçonneront toujours de duplicité ceux qui, quémandant
leur alliance, n’acceptent pas tous les articles de leur _Credo_ dont
les principaux sont la négation de l’existence de Dieu et la réprobation
de la foi catholique. On ne saurait leur reprocher cette méfiance; ils
sont dans la logique de l’esprit sectaire qui les inspire.
Les libéraux devraient avoir appris qu’on ne gagne rien à ménager toutes
les chèvres et tous les choux et qu’on ne fonde rien de solide sur
l’équivoque. Mais ces hongres par persuasion semblent trop amollis pour
réagir. Ils se rendent compte que s’ils protestaient à la tribune contre
quelque application par trop odieuse des lois laïques, on leur
rappellerait aussitôt que, sur l’autel du Manitou qui a nom Suffrage
universel, ils ont adhéré à un principe dont ils rejettent maintenant
les conséquences. Ils n’ont donc d’autre ressource que de se confiner un
silence craintif ou, tout au plus, de s’abstenir de voter les mesures de
persécution qu’ils contribuent à préparer.
Est-ce pour une neutralité de ce genre que les catholiques illusionnés
dont ils faussèrent l’entendement par d’insidieuses promesses leur ont
donné mandat de les représenter?
Se taire, se composer une attitude passive quand on attaque l’Église,
est-ce un _moindre mal_ que de la défendre vigoureusement et sans nulle
réticence chaque fois que l’adversaire revient à l’assaut?...
Pour ceux d’entre les catholiques qui oublient trop facilement les
exigences salutaires de leur foi, précisons ce que signifie le fait
d’accepter les lois laïques.
1º C’est, contrairement à la doctrine immuable de l’Église,
contrairement à un précepte formel de l’Évangile, reconnaître à l’État
le droit de désunir, par le divorce, les couples unis par Dieu.
2º C’est reconnaître à l’État le droit de dissoudre et d’expulser, de
spolier les Congrégations, c’est-à-dire des communautés d’hommes et de
femmes réunis pour suivre une règle qui ne trouble en rien l’ordre
social et pour prier en commun.
3º C’est reconnaître à l’État le droit d’imposer aux enfants une
instruction et une éducation athées dans ses écoles.
Vraiment, on se demande si l’on rêve lorsqu’on voit des gens qui se
croient bons catholiques assumer une pareille responsabilité devant
Dieu, sous prétexte d’éviter un plus grand mal! Comme si le pire des
maux n’était pas d’ouvrir la brèche par où la horde en révolte contre la
loi divine investirait le Temple et en souillerait le Parvis.
* * * * *
Tout de même, une multitude de fidèles n’admettent pas cette tactique
aberrante d’où ne résulterait que le déshonneur de l’Église. Ils ont
interrogé leur conscience et elle leur a dit que les pauvres
ruses--d’ailleurs éventées par l’ennemi--où s’égare le libéralisme
n’étaient pas de nature à nous attirer les bénédictions de la
Providence. Pleins de tristesse et d’anxiété, ils se sont alors tourné
vers les chefs de la hiérarchie catholique et ils leur ont demandé ce
qu’il fallait faire.
La réponse est venue.
Le 10 Mars 1925, une assemblée des Cardinaux et Archevêques de France a
formulé une déclaration dont voici les passages essentiels:
_1º Les lois de laïcité sont injustes d’abord parce qu’elles sont
contraires aux droits formels de Dieu. Elles procèdent de l’athéisme et
y conduisent dans l’ordre individuel, familial, social, politique,
national, international. Elles supposent la méconnaissance totale de
Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son Évangile. Elles tendent à
substituer au vrai Dieu des idoles (la liberté, la solidarité,
l’humanité, la science, etc.); à déchristianiser toutes les vies et
toutes les institutions. Ceux qui en ont inauguré le règne, ceux qui
l’ont affermi, étendu, imposé, n’ont pas eu d’autre but. De ce fait,
elles sont l’Œuvre de l’impiété, qui est l’expression de la plus
coupable des injustices, comme la religion catholique est l’expression
de la plus haute justice._
Exposant ensuite la tactique de compromission adoptée par les libéraux,
la déclaration ajoute:
_Cette tactique laisse les lois debout. A supposer qu’un ministère ou
plusieurs ministères n’en usent qu’avec bienveillance, ou même cessent
d’en user contre les catholiques, il dépendra d’un nouveau gouvernement
de les tirer de l’oubli, de leur rendre leur vigueur et leur efficacité.
Danger qui n’est pas imaginaire, car de notre temps le pouvoir passe
continuellement d’un parti relativement tolérant à un parti extrême. Il
suffit que le premier se soit montré un peu conciliant pour que le
second, par réaction, ne garde, à notre endroit, aucun ménagement.
Depuis des années, nous assistons à ce flux et à ce reflux de la
persécution religieuse qui, au fond, s’est toujours aggravée. Elle
habitue les esprits, fussent-ils sincèrement catholiques, à regarder
comme justes, comme compatibles avec la religion les lois de laïcité;
elle favorise ces hommes qui, oscillant perpétuellement entre le
laïcisme et le catholicisme, sont prêts à toutes les concessions pour
gagner des voix à droite et à gauche, pour entrer dans un ministère, et
n’essayant que d’atténuer quelques effets du laïcisme, en laissent
subsister le principe, et en pratique lui sacrifient à peu près
complètement le catholicisme. On dira qu’une attitude de conciliation
nous a valu quelques faveurs particulières. Petits avantages quand on
songe à l’immense courant d’erreur et de mal qui envahit les âmes et les
entraîne à l’apostasie! Petits avantages qui nous enchaînent et nous
empêchent de réagir contre nos adversaires!_
_2º Les plus malfaisantes de ces lois continuent à agir, quelles que
soient les intentions des ministères successifs. Au moment des accalmies
apparentes, nous avons eu trop de confiance, les écoles athées
fonctionnaient sans arrêt; on préparait les dossiers contre les Ordres
religieux, et l’attribution des biens ecclésiastiques se poursuivait
sournoisement et sûrement._
_3º Cette politique encourage nos adversaires qui, comptant sur notre
résignation et notre passivité, se livrent chaque jour à de nouveaux
attentats contre l’Église. En somme, les lois de laïcité se sont
multipliées au point de réduire chaque jour davantage la reconnaissance
du domaine divin sur nous et le champ de nos droits et de nos libertés.
Ces pensées frapperont singulièrement quiconque se rappellera la série
des lois dont nous sommes les victimes, quiconque invoquera le
témoignage de l’histoire pendant le dernier demi-siècle._
_C’est pourquoi la majorité des catholiques vraiment attachés à leur foi
demande qu’on adopte une attitude plus militante et plus énergique. Elle
demande que sur tous les terrains, dans toutes les régions du pays, on
déclare ouvertement et unanimement la guerre au laïcisme et à ses
principes jusqu’à l’abolition des lois iniques qui en émanent; que, pour
réussir, on se serve de toutes les armes légitimes._
La déclaration énumère ensuite les moyens d’action contre les lois
laïques. Puis elle conclut:
_Les révolutionnaires multiplient les démarches, voire les grèves; ils
assiègent et ils harcèlent le gouvernement qui, presque toujours, finit
par céder à leurs instances. Pourquoi, autant que nous le permettent
notre morale, notre dignité, notre amour de la paix fondée sur la
justice et la charité, ne les imiterions-nous pas, afin d’effacer de
notre code les lois qui, suivant l’énergique parole d’un de nos évêque,
«nous mènent du laïcisme au paganisme»?_
_Assurément, l’œuvre est immense et difficile, mais le propre de la
vertu de force est d’affronter les obstacles et de braver les dangers.
De plus, nous disposons de troupes dont le nombre et le courage égalent
au moins le nombre et le courage des autres groupements, car une
multitude de chrétiens, à compter seulement ceux qui sont fervents et
agissants, sont impatients d’engager la lutte. Nos cadres--paroisses,
diocèses, provinces ecclésiastiques,--sont préparés. Ce qui a trop
manqué jusqu’ici aux catholiques, c’est l’unité, la concentration,
l’harmonie, l’organisation des efforts. N’auront-ils pas assez
d’abnégation pour former un corps compact qui travaillera avec ensemble
sous la direction de leurs supérieurs hiérarchiques? On dira que cette
attitude nous expose à des retours offensifs et impitoyables de nos
adversaires. Ce n’est pas certain; en tout cas, à quelles calamités ne
nous expose pas l’attitude contraire? Quel avenir nous attend si,
satisfaits d’une légère et artificielle détente, nous nous endormons?
Jamais peut-être, depuis cinquante ans, l’heure n’a paru aussi propice.
A la laisser passer sans en profiter, il semble bien que nous trahissons
la Providence._
* * * * *
Quel réconfort pour les âmes droites que ces magnifiques paroles qui
disent si nettement le vrai! Quelle reconnaissance nous devons à nos
chefs pour nous avoir indiqué le chemin à suivre, le chemin de lumière,
celui qui passe loin des sables mouvants et des landes mal famées où se
fourvoie le libéralisme!
Célébrant cette Déclaration, M. Robert Havard a eu raison d’écrire:
«Elle est une charte précieuse, si l’on en tient compte pratiquement, si
l’on ne l’étouffe pas sous des équivoques. Nul document n’est plus
propre à instaurer la discipline des catholiques, par-dessus leurs
divergences politiques. Au seuil de l’autre camp, on a disposé, comme
pierre de touche, les lois intangibles et la laïcité de l’État. Nous
voudrions que, chez les catholiques, la Déclaration de leurs pasteurs
spirituels jouât le même rôle, c’est-à-dire qu’elle servît à les grouper
en un seul faisceau[4].»
[4] Article publié dans le journal _Rome_ nº du 1er Août 1925. On ne
saurait trop recommander la lecture de cette feuille. Le libéralisme
y est combattu sans cesse avec des arguments aussi judicieux que
solides en doctrine.
Quant à moi, mon choix est fait. Un ange m’apparaîtrait pour m’enjoindre
d’apporter mon suffrage aux libéraux qui acceptent les lois laïques,
m’appuyant sur la Déclaration, je lui répondrais comme sainte Angèle de
Foligno: «--Je te connais: c’est toi qui es tombé du Ciel!»
LES DISCIPLES D’EMMAÜS
_Jésus feignit d’aller plus loin; mais ils le pressèrent,
disant: «Reste avec nous car le soir arrive et le jour est déjà
sur son déclin...»_
_Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous,
pendant qu’il nous parlait sur le chemin?..._ (SAINT LUC, XXIV).
«Les faits de la vie de Jésus continuent, chaque jour, à se reproduire
sous nos yeux. Le voile du temple se déchire chaque jour devant le
regard des croyants afin qu’ils puissent contempler les mystères de la
foi. Comme la terre tremblait devant la majesté du Crucifié, la chair
tremble sous l’impression des paroles et des choses nouvelles que nous
apporte Jésus-Christ. Les pierres se brisent: des cœurs qui étaient durs
comme pierre se brisent par la contrition. Semblables, jusque-là, à des
tombeaux pleins de corruption, ils vont être débordants de vie; ils vont
rendre gloire au Créateur. Les tombeaux s’ouvrent, ces tombeaux qui
contenaient des âmes mortes à la loi divine. Ces âmes sortent
d’elles-mêmes, elles suivent Jésus et elles marchent dans une nouvelle
vie.»
Ainsi parlait Origène. Ainsi Jésus se manifeste aux âmes qui le
cherchent à travers cette vie transitoire et se manifestera aux âmes qui
le chercheront--jusqu’à la fin du monde. Il n’est pas un verset de
l’Évangile où nous ne puissions constater que tous les épisodes de son
passage sur la terre, toutes les phrases prononcées par Lui se répètent
quotidiennement. Non seulement son verbe et ses actes nous instruisent
et nous émeuvent mais encore ils prennent une valeur de symbole
perpétuel pour les contemplatifs.
Tant que nous attachons de l’importance aux illusions d’ici-bas, nous
sommes pareils à d’étranges convives aux noces de Cana qui estimeraient
_le moins bon vin_ si délectable qu’ils ne se soucieraient pas du vin
miraculeux que leur offre Jésus. Au contraire, dès que nous comprenons
ceci: Rien n’a d’importance hormis la Sainte Trinité, nous écartons tout
ce qui n’est pas ce breuvage incomparable, la Grâce illuminante par quoi
le spectacle du monde ne nous présente plus que l’image, perçue «comme
dans un miroir», de la vie intérieure.
Alors nous obéissons joyeusement à la Sainte Vierge qui nous prescrit:
«Tout ce qu’il vous dira, faites-le.» Et nous méritons de nous écrier
après elle: «Il crée en moi de grandes choses, Celui qui est la
Puissance!»
* * * * *
Il y a des heures aussi où nous sommes les disciples d’Emmaüs...
Je me souviens: j’étais à Paray-le-Monial, occupé à écrire la vie de
Sainte Marguerite-Marie. Des jours vinrent où j’éprouvai de ces crises
d’aridité qui portent à prendre l’apparence pour la réalité. Privé, pour
un temps, du sentiment que Jésus rayonne au centre de l’âme éprise de le
servir, j’errais dans le désert par une nuit très obscure.
Une bise incessante me cinglait et je me traînais en grelottant le long
d’une route rocailleuse qui me semblait n’aller nulle part. A cause de
toute cette ombre qui pesait sur moi--qui régnait en moi--je ne
distinguais rien des formes alentour. J’avais seulement l’impression de
m’enfoncer dans une solitude stérile dont je n’atteindrais jamais la
limite. Tantôt j’étais si las que j’avais peine à poser un pied devant
l’autre. Tantôt je m’efforçais de presser le pas, m’imaginant qu’ainsi
je parviendrais à l’extrémité de cette morne étendue et que, là-bas, je
retrouverais ma Lumière. Mais je me décourageais vite et alors je
devenais immobile à ouïr, avec angoisse, les houles de ce vent lugubre
qui ricanait comme un démon. Et, triste hors de toute mesure, je me
répétais: Jésus est mort en moi. Il ne ressuscitera pas...
Or, comme j’allais m’étendre sur les pierres du chemin et laisser mon
âme se dissoudre dans la désespérance, voici qu’il y eut quelqu’un
d’invisible près de moi qui me parlait de telle sorte que je dus me
remettre en marche à côté de lui, avec l’instinct que l’accompagner me
serait salutaire. Quels furent ses propos?--Je ne puis qu’en résumer la
substance.
Il me disait:--Ce Jésus que tu regrettes, n’as-tu pas fait l’expérience
qu’il se donne, quand il le juge à propos, à ceux qui ne l’attendaient
pas? Sais-tu si, en ce moment, ce n’est pas pour t’apprendre ta misère
sans lui qu’il semble t’avoir abandonné?
Il me disait encore:--Si tu te cherches, tu ne te trouveras pas. Si tu
cherches Jésus, tu le trouveras là même où tu n’aurais pas cru qu’il pût
être. Mais, pour cela, il faut ne penser qu’à lui et non t’apitoyer sur
ta médiocre personne.
Ensuite il me rappela tout ce que Jésus avait fait pour moi depuis ma
rédemption. Puis il s’arrêta et me regarda bien en face. En même temps,
l’obscurité se dissipa, l’espace d’une minute, et le désert m’apparut
comme une campagne en fleurs sous un soleil d’été. Mon compagnon de
route se rendit visible aux yeux de mon âme. Il souriait... Ah! je
reconnus ce sourire: c’était celui du Bon Maître.
Puis le soleil se cacha derrière l’horizon et l’ombre envahit de nouveau
la plaine. Je m’écriai:--Seigneur, reste avec moi. Vois, dès que tu
t’éloignes, le jour décline et la nuit froide commence à ressaisir mon
âme. Que suis-je en ton absence?
Je crus l’entendre me répondre:--Je ne m’absente pas; je suis avec toi
_surtout_ lorsque je semble t’enlever ma présence. Reprends ta route
avec la seule volonté de me chercher quoi qu’il t’arrive. Et le soleil
reviendra...
Il cessa de m’être sensible mais je me trouvais tout consolé car je
venais d’apprendre à L’aimer pour lui-même et non pour le plaisir
égoïste de me prélasser, sans abnégation, dans sa Lumière.
* * * * *
Durant ce même séjour à Paray, je me liai avec un homme d’une
quarantaine d’années que nous appellerons Radius. La plus étrange et la
plus sublime des aventures venait de le conquérir à Jésus, sans aucun
intermédiaire. Voici, très simplement et très brièvement, son histoire.
Né dans une famille pieuse, il avait perdu la foi et abandonné toute
pratique dès sa jeunesse. Il ne manifestait pas d’hostilité formelle à
l’Église et il s’appliquait à observer un silence ironique lorsqu’on
parlait des choses saintes en sa présence. Mais, aux profondeurs de son
âme, il nourrissait un sentiment d’aversion d’une rare intensité contre
la Révélation.
Il me disait par la suite:--La pensée que des gens puissent se faire une
conception surnaturelle de l’univers, croire, prier, me mettait en
colère. J’aurais voulu leur enlever l’espérance, les convaincre que,
selon l’aphorisme d’un émule de Schopenhauer, la vie de l’homme doit se
définir: «Un cauchemar entre deux néants.» D’ailleurs si je m’abstenais
de propager, de bouche, parmi les nombreux catholiques avec lesquels
j’étais en relations, cette lugubre doctrine, cela ne m’empêchait pas
d’assembler des notes pour un livre où je comptais démontrer, d’une
façon que je m’imaginais irréfutable, la non-existence de Dieu.
Il sied d’ajouter que cet état d’âme incarcérait Radius dans une geôle
de tristesse dont l’esprit de négation tenait la porte soigneusement
close. Vivre le dégoûtait à ce point qu’il rêvait de suicide.
Il en va souvent aussi chez ceux qui, d’une volonté délibérée, se
ferment à la Grâce. Sous l’influence du Mauvais, cette perversité qui,
depuis le péché originel, fait le fond de la nature humaine, produit en
eux toutes ses conséquences. Non seulement elle les pousse à détourner
les âmes de la Voie unique mais encore elle les incite à se détruire
eux-mêmes.
Radius en était là quand, du jour au lendemain, tout changea. Il a plu à
Notre-Seigneur que je sois mêlé à beaucoup de conversions; celle-ci est
la seule où j’eus à constater un retour à Dieu aussi soudain.
D’habitude, le passage d’une âme de l’incrédulité totale à la foi prend
un laps de temps assez considérable: des mois ou des années. Il y a des
luttes, des alternatives de révolte et de soumission. Chez Radius, rien
de pareil: son cas rappelle le foudroiement de Saint Paul sur le chemin
de Damas.
Par suite de circonstances que les esprits irréfléchis attribueraient au
hasard--mais le mot hasard ne représente nulle réalité--Radius
entretenait des relations suivies avec un prêtre en résidence provisoire
à Paray. Précisons que leurs entrevues n’étaient motivées que par des
intérêts d’ordre purement matériel. Jamais la question religieuse
n’avait été soulevée entre eux.
Or, un matin d’hiver, Radius eut une communication urgente à faire à cet
ecclésiastique. Il se rendit à l’hôtel où celui-ci était descendu. Là,
on lui dit qu’il le trouverait à la sacristie de la chapelle des
Visitandines qui est, comme on le sait, le sanctuaire où Jésus apparut à
Sainte Marguerite-Marie pour lui révéler le Sacré-Cœur.
Uniquement préoccupé de l’objet profane de sa visite, Radius se rendit à
la chapelle et traversa rapidement la nef. Il passait à gauche du
maître-autel pour atteindre la porte de la sacristie lorsque,
subitement, il ressentit comme un choc au cœur. En même temps le
sentiment de la présence de Dieu l’envahit et l’inonda de lumière. Il
reçut la foi intégrale, d’un coup et--à fond.
Me racontant, plus tard, le miracle, il me disait:--Oui, c’est bien
ainsi que la chose arriva. Une seconde auparavant, je ne croyais à rien,
absolument à rien; impossible d’être moins préparé à cette
transfiguration de mon âme car si quelqu’un m’avait prédit la veille ou
à mon lever, ce matin-là, que j’allais être converti, je lui aurais ri
au nez...
La victoire de la Grâce fut tellement entière que l’idée ne lui vint
même pas de résister. Il se confessa, il communia puis, sur le conseil
du prêtre qui l’avait réconcilié, il alla faire une retraite de quinze
jours à la Trappe de Septfons, située entre Paray et Moulins. Lors d’un
de mes séjours fréquents en cette sainte maison, j’ai appris du
religieux qu’on lui avait désigné pour directeur que l’adhésion de
Radius aux vérités révélées était si solide qu’il avait eu seulement à
lui donner quelques avis pour le règlement de sa nouvelle existence.
Et c’est ainsi que l’athée militant d’hier est devenu le catholique
fervent qu’il n’a cessé d’être.
* * * * *
Voici maintenant comment l’amitié naquit entre Radius et moi. Nous
prenions pension au même hôtel mais lui mangeait à la table d’hôte
tandis que, par goût de l’isolement, je me faisais servir à une petite
table, dans un coin de la salle. Il en résulta que nous fûmes plusieurs
semaines sans nous parler autrement que pour échanger quelques phrases
de politesse. Ce fut sainte Térèse qui nous fournit l’occasion de mieux
nous connaître[5].--Radius avait coutume d’apporter aux repas un livre
qu’il plaçait côté de son assiette et où il s’absorbait sans grand souci
des vagues nourritures qui nous étaient distribuées.
[5] Il sied peut-être de spécifier, pour les personnes peu au courant
de l’hagiographie, qu’il existe deux Saintes de ce nom: la petite,
celle de Lisieux, et la Grande, la réformatrice du Carmel, celle que
l’Église qualifie: «docteur en Mystique». C’est de cette dernière
qu’il est question dans ce chapitre comme, du reste, dans tout le
volume.
Soit dit en passant, cette façon d’agir choquait grandement les pèlerins
huppés et gourmés qui se succédaient dans ce pieux caravansérail. Ils
estimaient, sans doute, que nulle lecture, fût-elle de religion, ne
valait qu’on négligeât de paraître s’intéresser aux propos incolores où
ils se confinaient sous prétexte de «bon ton». Radius était donc peu
considéré. Moi aussi, vu le soin que je prenais de me tenir à l’écart.
Mais combien cela nous était égal!