Ainsi que les autres libéraux, ce n’est pas à Dieu qu’ils s’adressent

pour trouver un remède aux maux qui éprouvent l’Église. Ils préfèrent

solliciter des tripoteurs de la politique dont l’infamie est notoire. De

nos jours, nous les voyons se traîner aux pieds de Caillaux, couvert du

sang d’un patriote tué par sa femme, condamné par ses anciens complices

pour entente trop formelle avec l’agresseur d’Outre-Rhin, amnistié

depuis mais non réhabilité au regard des âmes honnêtes. Cet assassin par

procuration, ce traître, ce jongleur favori de la Banque, il est leur

grand homme, le génie dont ils attendent la sauvegarde de leur pécune.

Ils le regardent avec idolâtrie. Peu s’en faut qu’ils n’allument des

cierges devant ses portraits...

Quand la persécution viendra--et sans doute elle viendra bientôt et elle

sera terrible car tout indique que la patience de Dieu est à bout--les

courtisans de la Finance se hâteront d’apostasier. Ce ne sera d’ailleurs

pas une cause de tristesse: la persécution purifie l’Église. Celle qui

approche la délivrera des esclaves de l’Or immonde et lui donnera les

Saints dont elle a le plus urgent besoin!

* * * * *

En démocratie parlementaire, c’est-à-dire sous le régime du bavardage

dans le vide, les libéraux, qui prisent fort cette intempérance du

gosier, souffrent de ne pas s’y livrer autant qu’ils le souhaitent.

Désolés de ne pas réussir malgré toutes leurs avances à conclure une

paix durable avec les ennemis irréductibles de l’Église, n’obtenant que

des armistices précaires où ils tiennent l’emploi de dupes plus ou moins

bénévoles, ils ont tenté récemment un suprême effort pour déchirer la

Tunique sans couture. Ils ont imaginé d’accepter les lois laïques.

Certains politiciens athées, de la nuance dite conservatrice, exigeaient

cette trahison pour leur concéder une toute petite place autour de

l’assiette au beurre. Le pacte fut conclu sans hésitation et il

s’ensuivit que quelques libéraux, choisis parmi les plus souples,

réussirent à se glisser dans les rangs des élus qui, à la Chambre ou au

Sénat, jacassent sous le joug de la Banque omnipotente.

Résultat pour le bien de l’Église--néant.

Il ne pouvait en aller autrement. D’abord ces déserteurs ne peuvent

acquérir aucune influence. La soi-disant Libre-Pensée ne croit pas à

leur sincérité. Pour la satisfaire pleinement, il faudrait qu’ils

cessent de manifester leur croyance et, par exemple, d’entendre la

Messe. Il faudrait que lorsqu’on outrage Dieu devant eux, ils approuvent

avec chaleur. Comme ils n’en sont pas encore tout à fait là, leur

soumission partielle ne leur vaut que des rebuffades et des réprimandes.

La chose se conçoit facilement: les héritiers de la Révolution

soupçonnent et soupçonneront toujours de duplicité ceux qui, quémandant

leur alliance, n’acceptent pas tous les articles de leur _Credo_ dont

les principaux sont la négation de l’existence de Dieu et la réprobation

de la foi catholique. On ne saurait leur reprocher cette méfiance; ils

sont dans la logique de l’esprit sectaire qui les inspire.

Les libéraux devraient avoir appris qu’on ne gagne rien à ménager toutes

les chèvres et tous les choux et qu’on ne fonde rien de solide sur

l’équivoque. Mais ces hongres par persuasion semblent trop amollis pour

réagir. Ils se rendent compte que s’ils protestaient à la tribune contre

quelque application par trop odieuse des lois laïques, on leur

rappellerait aussitôt que, sur l’autel du Manitou qui a nom Suffrage

universel, ils ont adhéré à un principe dont ils rejettent maintenant

les conséquences. Ils n’ont donc d’autre ressource que de se confiner un

silence craintif ou, tout au plus, de s’abstenir de voter les mesures de

persécution qu’ils contribuent à préparer.

Est-ce pour une neutralité de ce genre que les catholiques illusionnés

dont ils faussèrent l’entendement par d’insidieuses promesses leur ont

donné mandat de les représenter?

Se taire, se composer une attitude passive quand on attaque l’Église,

est-ce un _moindre mal_ que de la défendre vigoureusement et sans nulle

réticence chaque fois que l’adversaire revient à l’assaut?...

Pour ceux d’entre les catholiques qui oublient trop facilement les

exigences salutaires de leur foi, précisons ce que signifie le fait

d’accepter les lois laïques.

1º C’est, contrairement à la doctrine immuable de l’Église,

contrairement à un précepte formel de l’Évangile, reconnaître à l’État

le droit de désunir, par le divorce, les couples unis par Dieu.

2º C’est reconnaître à l’État le droit de dissoudre et d’expulser, de

spolier les Congrégations, c’est-à-dire des communautés d’hommes et de

femmes réunis pour suivre une règle qui ne trouble en rien l’ordre

social et pour prier en commun.

3º C’est reconnaître à l’État le droit d’imposer aux enfants une

instruction et une éducation athées dans ses écoles.

Vraiment, on se demande si l’on rêve lorsqu’on voit des gens qui se

croient bons catholiques assumer une pareille responsabilité devant

Dieu, sous prétexte d’éviter un plus grand mal! Comme si le pire des

maux n’était pas d’ouvrir la brèche par où la horde en révolte contre la

loi divine investirait le Temple et en souillerait le Parvis.

* * * * *

Tout de même, une multitude de fidèles n’admettent pas cette tactique

aberrante d’où ne résulterait que le déshonneur de l’Église. Ils ont

interrogé leur conscience et elle leur a dit que les pauvres

ruses--d’ailleurs éventées par l’ennemi--où s’égare le libéralisme

n’étaient pas de nature à nous attirer les bénédictions de la

Providence. Pleins de tristesse et d’anxiété, ils se sont alors tourné

vers les chefs de la hiérarchie catholique et ils leur ont demandé ce

qu’il fallait faire.

La réponse est venue.

Le 10 Mars 1925, une assemblée des Cardinaux et Archevêques de France a

formulé une déclaration dont voici les passages essentiels:

_1º Les lois de laïcité sont injustes d’abord parce qu’elles sont

contraires aux droits formels de Dieu. Elles procèdent de l’athéisme et

y conduisent dans l’ordre individuel, familial, social, politique,

national, international. Elles supposent la méconnaissance totale de

Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son Évangile. Elles tendent à

substituer au vrai Dieu des idoles (la liberté, la solidarité,

l’humanité, la science, etc.); à déchristianiser toutes les vies et

toutes les institutions. Ceux qui en ont inauguré le règne, ceux qui

l’ont affermi, étendu, imposé, n’ont pas eu d’autre but. De ce fait,

elles sont l’Œuvre de l’impiété, qui est l’expression de la plus

coupable des injustices, comme la religion catholique est l’expression

de la plus haute justice._

Exposant ensuite la tactique de compromission adoptée par les libéraux,

la déclaration ajoute:

_Cette tactique laisse les lois debout. A supposer qu’un ministère ou

plusieurs ministères n’en usent qu’avec bienveillance, ou même cessent

d’en user contre les catholiques, il dépendra d’un nouveau gouvernement

de les tirer de l’oubli, de leur rendre leur vigueur et leur efficacité.

Danger qui n’est pas imaginaire, car de notre temps le pouvoir passe

continuellement d’un parti relativement tolérant à un parti extrême. Il

suffit que le premier se soit montré un peu conciliant pour que le

second, par réaction, ne garde, à notre endroit, aucun ménagement.

Depuis des années, nous assistons à ce flux et à ce reflux de la

persécution religieuse qui, au fond, s’est toujours aggravée. Elle

habitue les esprits, fussent-ils sincèrement catholiques, à regarder

comme justes, comme compatibles avec la religion les lois de laïcité;

elle favorise ces hommes qui, oscillant perpétuellement entre le

laïcisme et le catholicisme, sont prêts à toutes les concessions pour

gagner des voix à droite et à gauche, pour entrer dans un ministère, et

n’essayant que d’atténuer quelques effets du laïcisme, en laissent

subsister le principe, et en pratique lui sacrifient à peu près

complètement le catholicisme. On dira qu’une attitude de conciliation

nous a valu quelques faveurs particulières. Petits avantages quand on

songe à l’immense courant d’erreur et de mal qui envahit les âmes et les

entraîne à l’apostasie! Petits avantages qui nous enchaînent et nous

empêchent de réagir contre nos adversaires!_

_2º Les plus malfaisantes de ces lois continuent à agir, quelles que

soient les intentions des ministères successifs. Au moment des accalmies

apparentes, nous avons eu trop de confiance, les écoles athées

fonctionnaient sans arrêt; on préparait les dossiers contre les Ordres

religieux, et l’attribution des biens ecclésiastiques se poursuivait

sournoisement et sûrement._

_3º Cette politique encourage nos adversaires qui, comptant sur notre

résignation et notre passivité, se livrent chaque jour à de nouveaux

attentats contre l’Église. En somme, les lois de laïcité se sont

multipliées au point de réduire chaque jour davantage la reconnaissance

du domaine divin sur nous et le champ de nos droits et de nos libertés.

Ces pensées frapperont singulièrement quiconque se rappellera la série

des lois dont nous sommes les victimes, quiconque invoquera le

témoignage de l’histoire pendant le dernier demi-siècle._

_C’est pourquoi la majorité des catholiques vraiment attachés à leur foi

demande qu’on adopte une attitude plus militante et plus énergique. Elle

demande que sur tous les terrains, dans toutes les régions du pays, on

déclare ouvertement et unanimement la guerre au laïcisme et à ses

principes jusqu’à l’abolition des lois iniques qui en émanent; que, pour

réussir, on se serve de toutes les armes légitimes._

La déclaration énumère ensuite les moyens d’action contre les lois

laïques. Puis elle conclut:

_Les révolutionnaires multiplient les démarches, voire les grèves; ils

assiègent et ils harcèlent le gouvernement qui, presque toujours, finit

par céder à leurs instances. Pourquoi, autant que nous le permettent

notre morale, notre dignité, notre amour de la paix fondée sur la

justice et la charité, ne les imiterions-nous pas, afin d’effacer de

notre code les lois qui, suivant l’énergique parole d’un de nos évêque,

«nous mènent du laïcisme au paganisme»?_

_Assurément, l’œuvre est immense et difficile, mais le propre de la

vertu de force est d’affronter les obstacles et de braver les dangers.

De plus, nous disposons de troupes dont le nombre et le courage égalent

au moins le nombre et le courage des autres groupements, car une

multitude de chrétiens, à compter seulement ceux qui sont fervents et

agissants, sont impatients d’engager la lutte. Nos cadres--paroisses,

diocèses, provinces ecclésiastiques,--sont préparés. Ce qui a trop

manqué jusqu’ici aux catholiques, c’est l’unité, la concentration,

l’harmonie, l’organisation des efforts. N’auront-ils pas assez

d’abnégation pour former un corps compact qui travaillera avec ensemble

sous la direction de leurs supérieurs hiérarchiques? On dira que cette

attitude nous expose à des retours offensifs et impitoyables de nos

adversaires. Ce n’est pas certain; en tout cas, à quelles calamités ne

nous expose pas l’attitude contraire? Quel avenir nous attend si,

satisfaits d’une légère et artificielle détente, nous nous endormons?

Jamais peut-être, depuis cinquante ans, l’heure n’a paru aussi propice.

A la laisser passer sans en profiter, il semble bien que nous trahissons

la Providence._

* * * * *

Quel réconfort pour les âmes droites que ces magnifiques paroles qui

disent si nettement le vrai! Quelle reconnaissance nous devons à nos

chefs pour nous avoir indiqué le chemin à suivre, le chemin de lumière,

celui qui passe loin des sables mouvants et des landes mal famées où se

fourvoie le libéralisme!

Célébrant cette Déclaration, M. Robert Havard a eu raison d’écrire:

«Elle est une charte précieuse, si l’on en tient compte pratiquement, si

l’on ne l’étouffe pas sous des équivoques. Nul document n’est plus

propre à instaurer la discipline des catholiques, par-dessus leurs

divergences politiques. Au seuil de l’autre camp, on a disposé, comme

pierre de touche, les lois intangibles et la laïcité de l’État. Nous

voudrions que, chez les catholiques, la Déclaration de leurs pasteurs

spirituels jouât le même rôle, c’est-à-dire qu’elle servît à les grouper

en un seul faisceau[4].»

[4] Article publié dans le journal _Rome_ nº du 1er Août 1925. On ne

saurait trop recommander la lecture de cette feuille. Le libéralisme

y est combattu sans cesse avec des arguments aussi judicieux que

solides en doctrine.

Quant à moi, mon choix est fait. Un ange m’apparaîtrait pour m’enjoindre

d’apporter mon suffrage aux libéraux qui acceptent les lois laïques,

m’appuyant sur la Déclaration, je lui répondrais comme sainte Angèle de

Foligno: «--Je te connais: c’est toi qui es tombé du Ciel!»

LES DISCIPLES D’EMMAÜS

_Jésus feignit d’aller plus loin; mais ils le pressèrent,

disant: «Reste avec nous car le soir arrive et le jour est déjà

sur son déclin...»_

_Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous,

pendant qu’il nous parlait sur le chemin?..._ (SAINT LUC, XXIV).

«Les faits de la vie de Jésus continuent, chaque jour, à se reproduire

sous nos yeux. Le voile du temple se déchire chaque jour devant le

regard des croyants afin qu’ils puissent contempler les mystères de la

foi. Comme la terre tremblait devant la majesté du Crucifié, la chair

tremble sous l’impression des paroles et des choses nouvelles que nous

apporte Jésus-Christ. Les pierres se brisent: des cœurs qui étaient durs

comme pierre se brisent par la contrition. Semblables, jusque-là, à des

tombeaux pleins de corruption, ils vont être débordants de vie; ils vont

rendre gloire au Créateur. Les tombeaux s’ouvrent, ces tombeaux qui

contenaient des âmes mortes à la loi divine. Ces âmes sortent

d’elles-mêmes, elles suivent Jésus et elles marchent dans une nouvelle

vie.»

Ainsi parlait Origène. Ainsi Jésus se manifeste aux âmes qui le

cherchent à travers cette vie transitoire et se manifestera aux âmes qui

le chercheront--jusqu’à la fin du monde. Il n’est pas un verset de

l’Évangile où nous ne puissions constater que tous les épisodes de son

passage sur la terre, toutes les phrases prononcées par Lui se répètent

quotidiennement. Non seulement son verbe et ses actes nous instruisent

et nous émeuvent mais encore ils prennent une valeur de symbole

perpétuel pour les contemplatifs.

Tant que nous attachons de l’importance aux illusions d’ici-bas, nous

sommes pareils à d’étranges convives aux noces de Cana qui estimeraient

_le moins bon vin_ si délectable qu’ils ne se soucieraient pas du vin

miraculeux que leur offre Jésus. Au contraire, dès que nous comprenons

ceci: Rien n’a d’importance hormis la Sainte Trinité, nous écartons tout

ce qui n’est pas ce breuvage incomparable, la Grâce illuminante par quoi

le spectacle du monde ne nous présente plus que l’image, perçue «comme

dans un miroir», de la vie intérieure.

Alors nous obéissons joyeusement à la Sainte Vierge qui nous prescrit:

«Tout ce qu’il vous dira, faites-le.» Et nous méritons de nous écrier

après elle: «Il crée en moi de grandes choses, Celui qui est la

Puissance!»

* * * * *

Il y a des heures aussi où nous sommes les disciples d’Emmaüs...

Je me souviens: j’étais à Paray-le-Monial, occupé à écrire la vie de

Sainte Marguerite-Marie. Des jours vinrent où j’éprouvai de ces crises

d’aridité qui portent à prendre l’apparence pour la réalité. Privé, pour

un temps, du sentiment que Jésus rayonne au centre de l’âme éprise de le

servir, j’errais dans le désert par une nuit très obscure.

Une bise incessante me cinglait et je me traînais en grelottant le long

d’une route rocailleuse qui me semblait n’aller nulle part. A cause de

toute cette ombre qui pesait sur moi--qui régnait en moi--je ne

distinguais rien des formes alentour. J’avais seulement l’impression de

m’enfoncer dans une solitude stérile dont je n’atteindrais jamais la

limite. Tantôt j’étais si las que j’avais peine à poser un pied devant

l’autre. Tantôt je m’efforçais de presser le pas, m’imaginant qu’ainsi

je parviendrais à l’extrémité de cette morne étendue et que, là-bas, je

retrouverais ma Lumière. Mais je me décourageais vite et alors je

devenais immobile à ouïr, avec angoisse, les houles de ce vent lugubre

qui ricanait comme un démon. Et, triste hors de toute mesure, je me

répétais: Jésus est mort en moi. Il ne ressuscitera pas...

Or, comme j’allais m’étendre sur les pierres du chemin et laisser mon

âme se dissoudre dans la désespérance, voici qu’il y eut quelqu’un

d’invisible près de moi qui me parlait de telle sorte que je dus me

remettre en marche à côté de lui, avec l’instinct que l’accompagner me

serait salutaire. Quels furent ses propos?--Je ne puis qu’en résumer la

substance.

Il me disait:--Ce Jésus que tu regrettes, n’as-tu pas fait l’expérience

qu’il se donne, quand il le juge à propos, à ceux qui ne l’attendaient

pas? Sais-tu si, en ce moment, ce n’est pas pour t’apprendre ta misère

sans lui qu’il semble t’avoir abandonné?

Il me disait encore:--Si tu te cherches, tu ne te trouveras pas. Si tu

cherches Jésus, tu le trouveras là même où tu n’aurais pas cru qu’il pût

être. Mais, pour cela, il faut ne penser qu’à lui et non t’apitoyer sur

ta médiocre personne.

Ensuite il me rappela tout ce que Jésus avait fait pour moi depuis ma

rédemption. Puis il s’arrêta et me regarda bien en face. En même temps,

l’obscurité se dissipa, l’espace d’une minute, et le désert m’apparut

comme une campagne en fleurs sous un soleil d’été. Mon compagnon de

route se rendit visible aux yeux de mon âme. Il souriait... Ah! je

reconnus ce sourire: c’était celui du Bon Maître.

Puis le soleil se cacha derrière l’horizon et l’ombre envahit de nouveau

la plaine. Je m’écriai:--Seigneur, reste avec moi. Vois, dès que tu

t’éloignes, le jour décline et la nuit froide commence à ressaisir mon

âme. Que suis-je en ton absence?

Je crus l’entendre me répondre:--Je ne m’absente pas; je suis avec toi

_surtout_ lorsque je semble t’enlever ma présence. Reprends ta route

avec la seule volonté de me chercher quoi qu’il t’arrive. Et le soleil

reviendra...

Il cessa de m’être sensible mais je me trouvais tout consolé car je

venais d’apprendre à L’aimer pour lui-même et non pour le plaisir

égoïste de me prélasser, sans abnégation, dans sa Lumière.

* * * * *

Durant ce même séjour à Paray, je me liai avec un homme d’une

quarantaine d’années que nous appellerons Radius. La plus étrange et la

plus sublime des aventures venait de le conquérir à Jésus, sans aucun

intermédiaire. Voici, très simplement et très brièvement, son histoire.

Né dans une famille pieuse, il avait perdu la foi et abandonné toute

pratique dès sa jeunesse. Il ne manifestait pas d’hostilité formelle à

l’Église et il s’appliquait à observer un silence ironique lorsqu’on

parlait des choses saintes en sa présence. Mais, aux profondeurs de son

âme, il nourrissait un sentiment d’aversion d’une rare intensité contre

la Révélation.

Il me disait par la suite:--La pensée que des gens puissent se faire une

conception surnaturelle de l’univers, croire, prier, me mettait en

colère. J’aurais voulu leur enlever l’espérance, les convaincre que,

selon l’aphorisme d’un émule de Schopenhauer, la vie de l’homme doit se

définir: «Un cauchemar entre deux néants.» D’ailleurs si je m’abstenais

de propager, de bouche, parmi les nombreux catholiques avec lesquels

j’étais en relations, cette lugubre doctrine, cela ne m’empêchait pas

d’assembler des notes pour un livre où je comptais démontrer, d’une

façon que je m’imaginais irréfutable, la non-existence de Dieu.

Il sied d’ajouter que cet état d’âme incarcérait Radius dans une geôle

de tristesse dont l’esprit de négation tenait la porte soigneusement

close. Vivre le dégoûtait à ce point qu’il rêvait de suicide.

Il en va souvent aussi chez ceux qui, d’une volonté délibérée, se

ferment à la Grâce. Sous l’influence du Mauvais, cette perversité qui,

depuis le péché originel, fait le fond de la nature humaine, produit en

eux toutes ses conséquences. Non seulement elle les pousse à détourner

les âmes de la Voie unique mais encore elle les incite à se détruire

eux-mêmes.

Radius en était là quand, du jour au lendemain, tout changea. Il a plu à

Notre-Seigneur que je sois mêlé à beaucoup de conversions; celle-ci est

la seule où j’eus à constater un retour à Dieu aussi soudain.

D’habitude, le passage d’une âme de l’incrédulité totale à la foi prend

un laps de temps assez considérable: des mois ou des années. Il y a des

luttes, des alternatives de révolte et de soumission. Chez Radius, rien

de pareil: son cas rappelle le foudroiement de Saint Paul sur le chemin

de Damas.

Par suite de circonstances que les esprits irréfléchis attribueraient au

hasard--mais le mot hasard ne représente nulle réalité--Radius

entretenait des relations suivies avec un prêtre en résidence provisoire

à Paray. Précisons que leurs entrevues n’étaient motivées que par des

intérêts d’ordre purement matériel. Jamais la question religieuse

n’avait été soulevée entre eux.

Or, un matin d’hiver, Radius eut une communication urgente à faire à cet

ecclésiastique. Il se rendit à l’hôtel où celui-ci était descendu. Là,

on lui dit qu’il le trouverait à la sacristie de la chapelle des

Visitandines qui est, comme on le sait, le sanctuaire où Jésus apparut à

Sainte Marguerite-Marie pour lui révéler le Sacré-Cœur.

Uniquement préoccupé de l’objet profane de sa visite, Radius se rendit à

la chapelle et traversa rapidement la nef. Il passait à gauche du

maître-autel pour atteindre la porte de la sacristie lorsque,

subitement, il ressentit comme un choc au cœur. En même temps le

sentiment de la présence de Dieu l’envahit et l’inonda de lumière. Il

reçut la foi intégrale, d’un coup et--à fond.

Me racontant, plus tard, le miracle, il me disait:--Oui, c’est bien

ainsi que la chose arriva. Une seconde auparavant, je ne croyais à rien,

absolument à rien; impossible d’être moins préparé à cette

transfiguration de mon âme car si quelqu’un m’avait prédit la veille ou

à mon lever, ce matin-là, que j’allais être converti, je lui aurais ri

au nez...

La victoire de la Grâce fut tellement entière que l’idée ne lui vint

même pas de résister. Il se confessa, il communia puis, sur le conseil

du prêtre qui l’avait réconcilié, il alla faire une retraite de quinze

jours à la Trappe de Septfons, située entre Paray et Moulins. Lors d’un

de mes séjours fréquents en cette sainte maison, j’ai appris du

religieux qu’on lui avait désigné pour directeur que l’adhésion de

Radius aux vérités révélées était si solide qu’il avait eu seulement à

lui donner quelques avis pour le règlement de sa nouvelle existence.

Et c’est ainsi que l’athée militant d’hier est devenu le catholique

fervent qu’il n’a cessé d’être.

* * * * *

Voici maintenant comment l’amitié naquit entre Radius et moi. Nous

prenions pension au même hôtel mais lui mangeait à la table d’hôte

tandis que, par goût de l’isolement, je me faisais servir à une petite

table, dans un coin de la salle. Il en résulta que nous fûmes plusieurs

semaines sans nous parler autrement que pour échanger quelques phrases

de politesse. Ce fut sainte Térèse qui nous fournit l’occasion de mieux

nous connaître[5].--Radius avait coutume d’apporter aux repas un livre

qu’il plaçait côté de son assiette et où il s’absorbait sans grand souci

des vagues nourritures qui nous étaient distribuées.

[5] Il sied peut-être de spécifier, pour les personnes peu au courant

de l’hagiographie, qu’il existe deux Saintes de ce nom: la petite,

celle de Lisieux, et la Grande, la réformatrice du Carmel, celle que

l’Église qualifie: «docteur en Mystique». C’est de cette dernière

qu’il est question dans ce chapitre comme, du reste, dans tout le

volume.

Soit dit en passant, cette façon d’agir choquait grandement les pèlerins

huppés et gourmés qui se succédaient dans ce pieux caravansérail. Ils

estimaient, sans doute, que nulle lecture, fût-elle de religion, ne

valait qu’on négligeât de paraître s’intéresser aux propos incolores où

ils se confinaient sous prétexte de «bon ton». Radius était donc peu

considéré. Moi aussi, vu le soin que je prenais de me tenir à l’écart.

Mais combien cela nous était égal!

Jusqu'à la fin du monde · 第 5 / 11 段