A cette première réunion du Sanhédrin où l’on envisagea l’opportunité de

sévir contre Jésus, Nicodème se garda bien de plaider la cause du

perturbateur que ses collègues accusaient de violer les lois d’Israël.

Tout au plus balbutia-t-il qu’on devait observer à son égard les règles

juridiques, et, si l’on estimait à propos de mettre la main sur lui, ne

pas le condamner sans enquête. Sur quoi les autres Pharisiens froncèrent

les sourcils; les plus ombrageux lui rappelèrent qu’en dépit de ses

déclarations officielles, il était suspect de christianisme. Aussitôt,

tout effaré de son audace, il devint muet. La séance levée, il se hâta

de regagner son domicile dont il verrouilla soigneusement les portes.

Plus tard, lorsque Jésus fut traîné devant Caïphe et Pilate, il fut le

témoin inerte de l’iniquité dont son Maître était la victime. En

lui-même, il frémissait d’indignation mais pour rien au monde, il ne

serait intervenu.

Quand tout fut consommé, Joseph d’Arimathie se rendit chez Pilate pour

réclamer le corps de Jésus. Il aurait souhaité que Nicodème

l’accompagnât; mais le sachant incapable de surmonter ses paniques il ne

prit même pas la peine de le lui proposer. Nicodème se félicita d’être

laissé à l’écart.

Néanmoins, dès qu’on commença d’ensevelir la sainte dépouille, il fondit

en larmes, car, à travers les dérobades où le poussait sa nature

pusillanime, il aimait Jésus et maintenant il se reprochait de ne pas

l’avoir écouté comme il l’aurait fallu. Son chagrin et ses regrets lui

donnèrent le courage d’apporter du linge fin et des aromates précieux

pour honorer Celui qu’il connaissait pour l’incarnation de la Vérité

unique.--Il est vrai qu’en même temps il ne pouvait s’empêcher de se

dire avec une sorte de satisfaction trouble:--Après un exemple aussi

terrible, les disciples, à coup sûr, s’abstiendront de manifestations

bruyantes. Eux et moi, nous servirons la mémoire de Jésus à la sourdine

et avant tout nous éviterons de froisser les Pharisiens en affichant

notre croyance. On va être enfin un peu tranquille...

Une tradition, fort admissible, veut qu’il éprouvât une vive contrariété

quand il entendit les Apôtres proclamer, selon le Saint Esprit et sans

aucune retenue, leur foi au centre de tous les carrefours et sur le

parvis même du Temple.

--Hélas! les excès de zèle commencent, s’écria-t-il. Et il prédit que

cela finirait mal.

Quand les Juifs lapidèrent Saint Étienne, amèrement il triompha:--Voilà

ce qu’on gagne à braver l’opinion!...

A son lit de mort, il légua une grande partie de son bien à l’assemblée

des fidèles mais il recommanda de ne pas donner de publicité au

testament, car il tenait à ménager les préventions des Pharisiens.

Tel fut Nicodème. Ajoutons qu’il engendra une nombreuse postérité qui

florit surtout à notre époque. Ce fait lui donne tous les droits au

titre de patron des catholiques libéraux.

* * * * *

Parmi les libéraux, on compte beaucoup d’hommes qui, dans le privé,

témoignent d’une piété sincère et d’un attachement réel à l’Église.

Malheureusement, dans la vie publique, malgré leurs bonnes intentions,

ils la desservent, s’imaginant la servir.

D’où vient cette étrange déviation? De ceci qu’ils s’efforcent de marier

des contradictoires. Tels qui n’entreprennent nulle démarche avant

d’avoir prié et de s’être approchés des Sacrements, se conduisent

ensuite comme si la foi catholique n’était qu’une formule impropre à

régir leurs actes. Ainsi que l’a dit un très bon prêtre: «Les libéraux

cherchent un compromis entre des principes irréductibles; ils semblent

admettre le déterminisme universel et croire, en même temps, à

l’activité libre de Dieu et au libre-arbitre de l’homme, proclamer que

l’humanité se suffit à elle-même et garder la croyance en la Providence

et en la Grâce, ne pas nier, en théorie, que Dieu existe mais,

pratiquement, se passer de lui.»

En corollaire de ce résumé fort exact des tendances du libéralisme,

j’essaierai d’apporter des exemples à l’appui. Certes, ce n’est pas une

tâche agréable. Combien je préférerais me trouver d’accord sur tous les

points avec des frères en Jésus-Christ! La chose n’est pas possible

parce que, de propos délibéré, ils refusent, avec colère ou dédain,

d’entendre ceux qui ne partagent pas leurs illusions. Comme bien

d’autres--qui valent mieux que moi--je m’efforce, depuis vingt ans, de

leur souligner l’erreur qui leur fausse le jugement. J’ai tiré mes

arguments d’une expérience qu’ils ne peuvent me contester puisque je

l’ai acquise chez les ennemis de Dieu. Je n’ai rien obtenu. Non

seulement, je n’ai pas réussi à les convaincre, mais ils m’ont fait

sentir leur mauvaise humeur. Je suis donc forcé de m’adresser à

d’autres--aux âmes sans parti-pris, mais parfois mal informées, qui

s’étonnent et s’affligent de constater que toutes les entreprises des

libéraux pour adapter le catholicisme à l’état social où nous sommes

condamnés à vivre échouent l’une après l’autre. Ce faisant ai-je besoin

d’ajouter que je ne suis mû par aucune ambition d’ici-bas? Je ne me

plais que dans ma solitude, je ne veux rien être et mon seul objectif,

c’est de vouer le peu de forces qui me restent à reconnaître les

bienfaits dont Dieu daigna combler--si gratuitement--l’ouvrier de la

dernière heure en défendant pour ma petite part la Sainte Église des

périls que lui fait encourir l’aveuglement des libéraux. Par là,

j’espère me montrer digne de me tenir aux pieds de Jésus en croix; quand

on a choisi le Calvaire pour résidence, on voit plus loin que si l’on

s’attarde dans les ruelles tortueuses ou piétinent les politiques. Et,

au surplus, le sujet que je traite ici surpasse toute politique de

parti.

* * * * *

La caractéristique principale des libéraux c’est qu’ils semblent oublier

sans cesse que leur privilège de catholiques c’est-à-dire d’hommes à qui

Dieu octroya l’énorme bienfait de posséder la Vérité, implique des

devoirs impérieux. On dirait que ces obligations les gênent. On dirait

aussi qu’ils rougissent d’attester leur foi devant l’incrédulité

régnante. C’est pourquoi ils usent de l’équivoque comme d’un expédient

pour se persuader que «servir deux maîtres» ne constitue pas une faute

grave envers Notre-Seigneur. Plutôt que de l’avouer ils subtilisent afin

de justifier leurs avances aux ennemis de Dieu. Ils marivaudent avec eux

sous prétexte de «moindre mal», comme s’il y avait des degrés dans le

fait de nier la Révélation. Bref, ils donnent dans tous les pièges que

dispose à leur intention l’athéisme au pouvoir tant ils ont hâte de se

conformer le plus qu’ils peuvent à ses mœurs et pratiques. Il leur

arrive pourtant d’éprouver, de loin, en loin, quelques scrupules. Mais

bientôt ils se rassurent en se répétant qu’ils fortifient l’Église parce

qu’ils laissent de côté les principes sur lesquels Dieu la fonda. Cette

illusion les enveloppe de mirages à ce point qu’ils deviennent les

amants passionnés de la chimère et qu’ils méritent qu’on leur applique

la sentence de Bossuet: «C’est un grand dérèglement de l’esprit que de

voir les choses comme on désire qu’elles soient et non comme elles sont

réellement.»

On compte plusieurs catégories de libéraux. Nous allons en examiner

quelques-unes sans oublier que--sauf peut-être celle des gens de

finance--elles englobent beaucoup d’âmes de bonne foi dans leur

aberration.

Voici les _optimistes_. Ceux-ci estiment que les catholiques auraient

tort de dépenser du zèle pour maintenir la doctrine intégrale de

l’Église. Le présent leur apparaît passable et l’avenir serein.

Volontiers, ils s’écrieraient avec Pangloss: «Tout est pour le mieux

dans le meilleur des mondes possible». Un des propagateurs de cette

manière de penser écrivait, l’an dernier, à la première page du premier

numéro d’un hebdomadaire libéral: «Il n’y a pas lieu de s’inquiéter

outre mesure ni de maudire trop fort le temps présent. Bien des choses y

vont mal mais tout s’arrangera puisque Dieu nous l’a promis.» Un

catholique optimiste ne croit point que tout soit arrivé, il croit d’un

cœur joyeux que quelque chose arrivera, quelque chose d’infiniment

consolant: le Règne de notre Père. J’ai compté, mais ne me souviens plus

combien de fois le Sauveur nous répète en son Évangile: _Nolite timere,

non turbetur cor vestrum._ Cela veut dire dans l’araméen de Montmartre:

«Ne vous en faites pas. Tout ira bien.»

N’est-il pas navrant de voir interpréter avec tant de nonchalance et de

légèreté les enseignements du Verbe incarné?

Lorsque Notre-Seigneur recommande à ses disciples de ne pas craindre les

impies et de ne pas se troubler au cours des persécutions, ce n’est pas

du tout pour les inviter à l’optimisme, mais pour qu’ils se préparent,

les yeux fixés sur Lui seul, aux souffrances et aux sévices qu’attirera

sur eux l’amour qu’ils lui portent.

Il paraît que le rédacteur des espiègleries ci-dessus est aussi _calé_

en grec qu’en argot Montmartois. Mais on doit conclure de ses propos

qu’il est infiniment moins versé dans la connaissance de l’Évangile.

En outre on peut lui certifier que beaucoup de catholiques, prenant la

Sainte-Écriture au sérieux, voyant ce qui se passe, prévoyant ce qui va

venir, n’éprouvent pas du tout le besoin de prendre, à son exemple, un

air guilleret et de s’exclamer en se frottant les mains:--Allons,

allons, pas de bile! Nous avons lieu de nous réjouir et même de danser

la carmagnole en prêchant l’insouciance. Évidemment il arrive des

aventures fâcheuses à l’Église mais ne nous en occupons pas: Dieu

aplanira tout un jour ou l’autre...

Or pour que le règne du Père arrive, il ne suffit pas de concéder que

«bien des choses vont mal», puis de faire une pirouette et de se

réfugier ensuite dans un optimisme béat en laissant à qui voudra le soin

de lutter pour l’Église.

Certes nous savons que Dieu la protège constamment. Mais nous savons

aussi que, pour sa défense, il exige notre collaboration perpétuelle.

Nous dérober, c’est nous conduire en fatalistes. Dans ce cas nous nous

rendons indignes d’obtenir qu’Il écarte de nous la tentation et qu’Il

nous délivre du mal, car: _La foi qui n’agit pas, est-ce une foi

sincère?..._

Voici maintenant les _hybrides_.--En zoologie, on appelle ainsi les

animaux qui proviennent de deux espèces différentes. Exemple: les

mulets. Les hybrides sont, en général, inféconds. On peut appliquer la

même définition aux libéraux issus d’une tentative de compromis entre

les dogmes de l’Église et les faux dogmes de la Révolution. Leur

politique s’avère stérile en bons résultats. Et le pire, c’est que la

plus décevante des tactiques les porte à subordonner fréquemment les

droits de Dieu aux prétendus droits de l’homme. Ils espèrent par là

désarmer les tenants de la Révolution ou, tout au moins, atténuer les

effets de leur manie anti-religieuse. Or, l’histoire contemporaine

démontre non-seulement qu’ils s’abusent mais qu’ils nuisent à la cause

sacrée dont ils se figurent sauvegarder le plus essentiel.

Vers le milieu du XIXe siècle, ils déploraient comme inopportune la

promulgation des dogmes de l’Immaculée-Conception et de l’infaillibilité

pontificale. Afin d’apaiser l’ennemi en fureur, ils s’appliquaient à

fausser, par des commentaires lénifiants, la signification de cet

admirable catalogue des erreurs nées de la soi-disant Réforme et de la

Révolution: _le Syllabus_. Au temps de la Séparation, ils se

renfrognaient parce que Pie X, Saint d’une sublime clairvoyance,

refusait de pousser l’Église de France dans ce traquenard à ressorts

juifs et huguenots: les Cultuelles. Depuis, ils s’arrachent les cheveux

chaque fois que les catholiques militants opposent une résistance aussi

franche qu’efficace aux assauts de l’impiété: par des voies plus ou

moins obliques ils s’efforcent d’entraver leur action. Enfin ce

sentiment fâcheux que Louis Veuillot nommait «leur manque d’horreur pour

l’hérésie» les incline à considérer d’un œil plutôt amical les intrigues

du modernisme.

Tant de concessions à l’adversaire, tant de capitulations sans combat

ont-elle amené la paix honteuse qui leur permettrait d’engourdir

l’Église comme une marmotte hivernant au fond de son terrier?

Pas du tout. L’irréligion, encouragée par leur veulerie, n’a pas déposé

les armes un seul instant. Tandis qu’ils multipliaient les courbettes,

Gambetta lançait le cri célèbre: «Le cléricalisme voilà l’ennemi!» Et

par cléricalisme, l’évènement l’a prouvé, il entendait le catholicisme.

Ferry fit voter la loi laïque sur l’enseignement et supprimer la lettre

d’obédience qui, délivrée par les Évêques aux Religieux, permettait à

ceux-ci d’ouvrir des écoles. Waldeck-Rousseau fit voter la loi sur les

Associations de laquelle Combes se servit pour dissoudre et proscrire

les Congrégations. Poincaré déclarait naguère aux libéraux qui, en

retour de leur appui, lui demandaient quelques vagues garanties: «Nous

sommes séparés par toute l’étendue de la question religieuse» et, après

avoir promis d’autoriser la rentrée en France des noviciats de

Missionnaires, s’esquivait sans avoir tenu parole. Et afin de mettre

dans tout son jour le triomphe de l’athéisme officiel, Viviani, applaudi

avec enthousiasme par la Libre-Pensée et les Loges, proclamait: «Nous

avons éteint les étoiles du Ciel!» Par la suite, il avouait que la

prétendue neutralité scolaire n’était qu’un leurre. «Elle fut, dit-il à

la tribune de la Chambre, un _mensonge_ nécessaire lorsqu’on forgeait la

loi scolaire. On promit cette _chimère_ de la neutralité pour rassurer

quelques _timides_ dont la coalition eût fait obstacle au principe de la

loi. Mais Jules Ferry avait l’esprit trop net pour croire à la durée de

cet _expédient_. Ce ne fut qu’un prétexte...[3]»

[3] Ce Viviani, qui se glorifiait d’avoir aboli les lumières du Ciel,

Dieu l’a jeté dans «les ténèbres extérieures». Il est devenu fou et

l’on a dû l’enfermer. Puis il est mort sans avoir recouvré la

raison.

Ces leçons réitérées--et bien d’autres--ont-elles corrigé les

libéraux?--Nullement. Ils s’opiniâtrent dans leur aberration. Plus

encore, ils n’arrêtent pas de considérer comme de futurs sauveurs de

l’Église les politiciens athées qui feignent, pour de louches

combinaisons, d’accepter parfois leur alliance mais qui ne négligent

aucune occasion d’affirmer qu’ils ne leur feront jamais la moindre

concession.

Qu’on se souvienne: il y a peu, les libéraux flagornaient Briand,

aventurier suspect, apte aux roueries du parlementarisme, mais sectaire

obtus quant aux choses religieuses. C’est lui qui, dans le temps même où

les libéraux tendaient vers son ricanement des mains implorantes, disait

dans un discours fameux contre l’Église: «L’homme vrai, le citoyen de la

vraie démocratie, celui dont le cerveau n’est pas obstrué par la

préoccupation du mystère et du dogme--cet homme, la divinité est en

lui.»

Aujourd’hui, les libéraux balancent des encensoirs sous le nez de

Millerand qui s’est enrichi par le pillage des congrégations et qui se

gardera bien de restituer.

Mais les hybrides ont commis d’autres incartades particulièrement

graves: nous le verrons plus loin...

Voici maintenant _les Anarchistes inconscients_.--A l’extrême-gauche du

libéralisme, on découvre M. Marc Sangnier et le petit clan, étiqueté

démocrate, qui se groupa autour de lui après que le Sillonisme eut été

condamné. Rappelons d’abord que lorsque Pie X prononça cette

condamnation (par sa _Lettre à l’épiscopat français_ datée du 25 Août

1910) M. Sangnier déclara immédiatement qu’il se soumettait. Nous allons

voir la façon dont il a compris la discipline et l’obéissance à la

volonté du Saint Père. Mais, avant tout, il n’est pas sans intérêt de

citer deux passages des plus décisifs de la Lettre:

_Notre charge apostolique, nous fait un devoir de veiller à la pureté de

la foi et à l’intégrité de la discipline catholique, de préserver les

fidèles des dangers de l’erreur et du mal, surtout quand l’erreur et le

mal leur sont présentés dans un langage entraînant qui, voilant le vague

des idées et l’équivoque des expressions sous l’ardeur du sentiment et

la sonorité des mots, peut enflammer les cœurs pour des causes

séduisantes mais funestes. Telles ont été naguère les doctrines des

prétendus philosophes du XVIIIe siècle et du libéralisme tant de fois

condamnées. Telles sont encore aujourd’hui les théories du Sillon..._

_Le catholicisme du _Sillon_ ne s’accommode que de la forme du

gouvernement démocratique qu’il estime être la plus favorable à l’Église

et se confondre, pour ainsi dire, avec Elle: il inféode donc sa religion

à un parti politique. Nous n’avons pas à démontrer que l’avènement de la

démocratie universelle n’importe pas à l’action de l’Église dans le

monde. Nous avons déjà répété que l’Église a toujours laissé aux nations

le souci de se donner le gouvernement qu’elles estiment le plus

avantageux pour leurs intérêts. Ce que nous voulons affirmer, encore une

fois, c’est qu’il y a erreur et danger à inféoder, par principe, le

catholicisme à une forme de gouvernement, erreur et danger qui sont

d’autant plus grands LORSQU’ON SYNTHÉTISE LA RELIGION AVEC UN GENRE DE

DÉMOCRATIE DONT LES DOCTRINES SONT ERRONÉES. Or c’est le cas du

_Sillon_, lequel, par le fait et pour une forme politique spéciale, en

compromettant l’Église, divise les catholiques, arrache la jeunesse et

même les prêtres et des séminaristes à l’action simplement catholique et

dépense en pure perte les forces vives d’une partie de la nation..._

_Ce genre de démocratie dont les doctrines sont erronées_, c’est le

socialisme qui, on le sait, se réclame du matérialisme absolu et qui

qualifie la religion «un opium pour le peuple». M. Sangnier ne peut

l’ignorer et pourtant, dans ses discours et dans ses écrits, il ne cesse

d’exalter les théories socialistes comme les plus propres à instaurer un

ordre de choses où tous les hommes seraient libres, égaux et comblés de

félicités temporelles. A cet effet, il déforme les enseignements de

l’Évangile. Sentimental anarchisant, il y procède de telle sorte que,

lors de son passage à la Chambre, il recueillit les applaudissements des

communistes inspirés par Moscou.

Est-ce là de la soumission?

Mais il ne se borne pas à cette dangereuse inconséquence. Quand on lui

oppose la Lettre où sa chimère est formellement condamnée il insinue--et

ses lieutenants avec lui--que c’est un document suranné dont il n’y a

plus à tenir compte. Ainsi que le fait remarquer M. Dublaix dans la

brochure où il signale la survivance du _Sillon_: «A leurs jeunes

recrues, ils s’efforcent de cacher sinon l’existence--ce serait

difficile--du moins le texte de la lettre de Pie X. Ils leur racontent

qu’il y a quelques années, ce Pape, circonvenu par les royalistes, et

abusé par de faux rapports, a lancé contre _le Sillon_ et ses doctrines

une lettre de condamnation. Mais ce document pontifical est rempli

d’erreurs. Le Pape s’est trompé sur toute la ligne. Ses décisions ne

sauraient donc, en conscience, obliger les catholiques. Enfin, depuis sa

mort, l’encyclique a perdu toute espèce de valeur. Il est, par suite,

inutile de s’en préoccuper.»

Si M. Sangnier est de bonne foi lorsqu’il répand des assertions de ce

calibre parmi ses néophytes, je crois pouvoir l’avertir qu’il se trompe.

En décembre 1911, j’étais allé donner une conférence à Chambéry où j’eus

l’honneur d’être reçu par le cardinal Dubillard, théologien émérite

lequel fut chargé par Pie X d’enquêter sur _le Sillon_ et de préparer

les éléments de la Lettre où le Sillonisme fut réprouvé comme contraire

à l’orthodoxie. Le cardinal voulut bien m’analyser longuement et

lucidement les doctrines du _Sillon_ et me faire toucher du doigt les

germes d’anarchie qu’elles contenaient. C’est la plus belle leçon de

théologie que j’aie jamais eu le plaisir d’entendre.

Eh bien, je puis certifier à M. Sangnier que cet exposé magistral ne

toucha pas un seul instant à la politique: il s’agissait de l’ordre

social tel que l’Église n’a cessé de le définir à travers les variations

de la faiblesse humaine. Et, comme je remémorais au prélat que M.

Sangnier attribuait sa condamnation aux intrigues des royalistes, il

haussa les épaules et me répondit:--Ce malheureux garçon a oublié

jusqu’aux rudiments de la religion. Mais voilà: on se considère comme

l’interprète le plus éclairé, le plus avancé, le plus magnanime de la

foi catholique, on a de l’orgueil et l’on veut avoir raison même contre

le Pape infaillible.

Je n’ajouterai rien à ce jugement auquel souscrivent tous les fidèles,

c’est-à-dire tous ceux qui ne substituent pas leur sens propre aux

décisions du Souverain Pontife...

Voici les _Courtisans de la Finance_.--Il y en a parmi les catholiques

et il y en a même beaucoup trop. Ceux-là se sont aperçu que la

démocratie actuelle n’est qu’un masque pour la ploutocratie,

c’est-à-dire que c’est la Banque internationale qui régit notre globe

par le moyen de ses domestiques: la plupart des parlementaires de tout

poil. Ces simulacres de chrétiens désirent avec ardeur mériter la

bienveillance des Maîtres de l’Or qui craignent que l’Église

n’affaiblisse leur domination sur les âmes en désarroi d’un très grand

nombre de nos contemporains. Afin de les rassurer maints courtisans de

la finance professent le libéralisme, cette commode doctrine leur

fournissant des sophismes pour inviter l’Église à se calfeutrer dans ses

sanctuaires et à se désintéresser de la vie sociale. Ou s’ils se

résignent à lui permettre d’en sortir et à lui concéder quelque

influence, c’est dans l’espoir de réduire le clergé au rôle d’une

gendarmerie morale qui monterait la garde devant leurs coffres-forts.

Les libéraux épris de la Banque sont des gens tout à fait--positifs.

Aussi lorsqu’ils vont en pélerinage à l’étable de Bethléem, ils offrent

volontiers de la myrrhe à l’Enfant-Jésus, car cet aromate symbolise la

souffrance. Ils considèrent, en effet, que leurs richesses leur donnent

le droit de souffrir le moins possible et de laisser le fardeau de la

croix peser uniquement sur les épaules du Rédempteur.

Ils lui offrent aussi une sorte d’encens frelaté: ce sont leurs prières

qui ne portent que sur ce point obtenir de Celui qui n’eut même pas un

toit où abriter son dénuement qu’Il veille sur leur fortune--quelle

qu’en soit l’origine et qu’Il accroisse leurs revenus--quelle qu’en soit

la source. Quant à l’or, symbole de l’amour de Dieu selon la théologie

mystique, la part qu’ils en détiennent n’a rien de commun avec les dons

des Rois-Mages, elle est la représentation du métal dont le Démon leur

blinda le cœur. Il ne saurait donc leur venir à l’esprit de l’offrir à

l’Enfant-Jésus, d’autant que les mots _amour de Dieu_ sont pour eux

complètement dénués de sens. Tout au plus, s’ils l’osaient, ils

proposeraient à Marie et à Joseph des papiers fallacieux, par exemple,

les actions d’entreprises tombées en déconfiture et dont ils ont extrait

naguère tout le suc à la Bourse. Ils ne doutent pas que cette oblation

leur vaudrait l’appui de la Mère Immaculée et du Père nourricier auprès

d’une Providence qu’ils se figurent déjà très bien disposée à leur

égard. Toutefois, comme la Sainte-Famille ne possède pas d’économies,

ils s’abstiennent en regrettant qu’elle n’ait pas prévu les merveilles

de l’agiotage.

La seule parole de Notre-Seigneur qu’ils aient retenue est celle-ci: _Il

y aura toujours des pauvres parmi vous._ Ils la citent avec empressement

chaque fois qu’on montre la difformité des Institutions dont ils

bénéficient depuis 1789. N’ayant pas compris que ce texte fustige leur

dureté, leur avarice, leur égoïsme, ils s’en autorisent pour excuser la

répulsion haineuse que leur inspirent et les indigents et les

prolétaires écrasés sous le despotisme de la Banque. Ils baptisent

Progrès et Civilisation ce règne de la barbarie financière. Quand un

débordement de ces marais bourbeux, le socialisme et le bolchevisme,

menace leurs domaines, ils refusent rageusement d’avouer que ce fléau

soit le résultat inéluctable d’un état social dont ils furent les

créateurs.

Jusqu'à la fin du monde · 第 4 / 11 段