Ils arrivèrent à l’endroit où la route commence à monter. Le cheval prit

le pas et Bajot laissa flotter les rênes. Le soleil touchait à

l’horizon. De longs nuages dentelés semblaient ouvrir des gueules de

caïmans autour de l’astre élargi qu’ils barraient, par intervalles de

traînées couleur d’encre. Une clarté sanguinolente étendait, peu à peu,

son linceul lugubre sur la plaine et jusqu’aux lointains.

Bajot décréta:--Nous aurons de la pluie avant demain.

--Cela se pourrait, répondit le curé, comme il aurait répondu n’importe

quoi.

Un peu plus haut, ils rencontrèrent Jacques qui, courbé vers le sol,

nettoyait l’orifice d’un caniveau engorgé par le sable. Au bruit de la

voiture, le cantonnier se redressa et salua respectueusement. Bajot le

toisa d’un regard à la fois dédaigneux et protecteur et, pour toute

politesse, ébaucha le geste de porter son fouet à la hauteur de son nez.

Quand ils furent passés:--Vous connaissez ce traîne-la-savate?

questionna-t-il.

--Moi? dit le curé, non, je ne lui ai jamais parlé.

--Ça vit dans un coin comme un putois dans son terrier, reprit le

boucher, ça vous prend des airs de n’y pas toucher. Mais faut se méfier;

ces gas-là, le meilleur ne vaut pas tripette!

--Sans doute, approuva machinalement le curé qui, à ce moment même,

voyait poindre, par delà le sommet de la côte, le clocher de son église

et songeait qu’il tiendrait bientôt ses billets.

A mi-côte, juste en face de la maisonnette où Jacques abritait son

repos, ils aperçurent une espèce de vagabond écroulé plutôt qu’assis

contre le talus. Des guenilles trouées, poussiéreuses, comme tachées de

rouille ou d’un mélange de sang et de boue ancienne, le vêtaient de

misère. Ses cheveux, d’un roux foncé, retombaient, en mèches collées par

la sueur sur son visage où se lisaient un épuisement et une souffrance

infinis. Il paraissait sommeiller mais un tremblement de fièvre agitait

ses membres décharnés.

--Fichtre, s’écria Bajot, en voilà un qui m’a la mine d’être en train de

crever!...

L’abbé Dieuze éprouva une velléité de compassion pour ce pauvre en

détresse:--Ne pourrions-nous pas le hisser dans la carriole?... Au

village, on trouverait bien quelqu’un pour le recueillir, ne fût-ce

qu’une nuit.

--Non, non, dit Bajot, il nous donnerait de la vermine. Et puis qui

est-ce qui voudrait le recevoir? A coup sûr, pas moi ni vous non plus,

n’est-ce pas?...

Et, afin de couper court, il fouetta son cheval qui prit le trot. Le

curé n’insista point. Par nature, il ne portait guère d’intérêt aux

indigents. Si, par convenance ecclésiastique, il tolérait qu’Eulalie

leur fît l’aumône, lui-même préférait les tenir à distance. Et depuis

que la tentation de la richesse le possédait tout entier, il était

encore beaucoup moins disposé à s’attendrir sur leur sort.

Cependant, à vive allure, ils entraient dans le village. Parvenus sur la

place, devant l’église, le prêtre pria Bajot d’arrêter, sauta de la

voiture et, après quelques remercîments sommaires, franchit le portail à

pas précipités. Il traversa la nef presqu’en courant, gravit les marches

de l’autel, ouvrit le tabernacle et... leva les bras, avec une

exclamation de désespoir.

Le portefeuille avait disparu.

* * * * *

Quelques minutes après le curé, l’abbé Bercy, revenant de son excursion

rapide à travers la campagne, arriva au pied de la côte. A cause de la

pente, il mit pied à terre et, menant sa bicyclette par le guidon,

entama l’escalade. Ce retardement le vexait, tant il était pressé de

rentrer pour rédiger certaines idées qui lui étaient écloses chemin

faisant.

C’était une série de sophismes résultant d’une étude opiniâtre de «la

raison suffisante» telle que ce fabricant de chimères fuligineuses,

l’Allemand Kant, lui avait enseigné à la concevoir. Plus spécialement il

s’était attaché à l’aphorisme célèbre: «Je dois toujours agir de telle

façon que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle.»

Ce décevant précepte ravissait le séminariste, renforçait son orgueil et

avait pris pour lui un caractère d’évidence.--A quoi bon s’astreindre à

solliciter la Grâce, se disait-il, puisque nous portons en nous le

critérium de la certitude morale?

Une foule de déductions, sur la confiance qu’il était bon d’avoir en

soi-même s’étaient ensuivies. Il les jugeait tellement irréfutables

qu’impatient de les fixer sur le papier, il pestait contre cette côte

malencontreuse qui l’avait obligé de quitter la pédale.

Marchant aussi vite que le permettait la pente, il fut bientôt à

l’endroit où gisait le pauvre. Là, malgré sa préoccupation, il dut

s’arrêter--le temps de compter trente secondes--car l’aspect lamentable

du moribond lui tirait le regard. Il était trop desséché par le culte de

l’abstraction pour s’émouvoir. Une seule chose le frappa; ce déchet

d’humanité, baigné par la lumière rougeâtre qu’irradiait le couchant,

donnait l’impression d’un spectre.

--Tiens, pensa-t-il, c’est un sujet de tableau qui réjouirait un élève

de Rembrandt.

Et, sans plus, il passa.

Rendu chez ses parents, il monta quatre à quatre jusqu’à sa chambre,

s’assit devant son bureau, ouvrit le cahier où il consignait

amoureusement ce qu’il nommait ses découvertes dans le domaine de la

philosophie libérée et trempa sa plume dans l’encrier.

Mais alors un phénomène bizarre se produisit. Toutes ses idées se mirent

à tourbillonner dans sa tête comme des feuilles mortes sous une rafale

d’automne--puis elles se fondirent en une brume opaque où il ne

distinguait plus rien. Et il demeura, les yeux écarquillés, la bouche

béante, privé de mémoire et de raisonnement.

* * * * *

Le soleil s’était couché. Les nuées s’accumulaient, en lourde masse aux

reflets de plomb, pour un sombre crépuscule et l’obscurité croissante

empêchait Jacques de poursuivre son labeur. Il rassembla ses outils, les

chargea sur son épaule et remonta la route vers la maisonnette. Il en

cherchait la clef dans sa poche quand il aperçut une forme confuse qui

faisait saillie sur l’ocre du talus. Il s’approcha et il découvrit que

c’était un homme tombé là et qui ressemblait fort à un cadavre. D’abord,

il eut peur et faillit battre en retraite. Mais aussitôt il se reprocha

sa couardise et se pencha sur ce corps inerte en murmurant:--Peut-être

que le malheureux respire encore... Je dois lui donner du secours.

Il lui prit la main et ressentit une impression de froid comme s’il

avait touché de la glace. Il eut un cri:--Mon Dieu, il est mort!...

Afin de s’en assurer, il s’agenouilla tout contre et allait poser son

oreille sur la poitrine, avec le désir que le cœur n’eût pas cessé de

battre, quand il sentit un souffle saccadé qui lui frôlait la face, puis

il remarqua le tremblement fébrile qui secouait les membres. Du coup, il

brûla de charité. Sans tergiverser, il souleva l’abandonné et constata

son effrayante maigreur. Il le prit dans ses bras, traversa la route et

entra chez lui.

Que le logis était misérable! Des murs grumeleux et sillonnés de

crevasses; pour plancher, la terre nue; une vieille huche de rebut, aux

parois incrustées de moisissure et dont le couvercle faisait office de

table; une escabelle branlante; une couverture de cheval en lambeaux; çà

et là quelques ustensiles de ménage ébréchés; dans un coin une paillasse

décousue perdait son varech.

Jacques déposa le malade sur la paillasse. Il s’y était pris avec

beaucoup de douceur: néanmoins un gémissement s’échappa des lèvres

entr’ouvertes:

--Certainement, il est blessé, se dit le jeune homme, comment

pourrais-je bien le soigner?...

D’une voix presque imperceptible, le moribond articula ces mots:--J’ai

soif...

Comme la nuit était complètement venue, Jacques s’empressa d’allumer une

chandelle qu’il fixa sur le coffre. Puis il prit sa tasse en fer-blanc,

l’emplit avec l’eau de sa cruche et l’inclina sur la bouche plaintive.

Tandis que l’homme buvait il distingua des traces d’écorchures aux

tempes et au front. Il y avait aussi des caillots de sang dans la

chevelure emmêlée.

--Mais, mon pauvre ami, s’écria-t-il, qui donc vous a mis dans un pareil

état?

Une expression d’indicible tristesse passa, comme une ombre, sur le

visage du malade. Il répondit en soupirant:--_Ce sont les miens qui me

traitent de la sorte._

* * * * *

Au souper, chez ses parents, l’abbé Bercy offrit une mine si absente que

sa mère en prit de l’inquiétude et lui demanda s’il se trouvait

incommodé. Il fit un geste négatif et, en même temps, il fronça les

sourcils. On supposa que ses études l’absorbaient et l’on n’insista pas.

Lui s’efforçait d’avaler quelques bouchées mais en vain. Jetant alors sa

serviette sur la table il souhaita brièvement le bonsoir et remonta dans

sa chambre.

--C’est ennuyeux, murmura la mère, il ne mange pas...

--Ah! dame, déclara le père avec un gros rire, la science, ça nourrit!

En haut, l’abbé restait immobile. Sa stupeur hébétée persistait. Il

avait le cerveau plein de nuit et l’effort de penser lui causait un

malaise des plus pénibles. Cependant, il parvint à se convaincre qu’il

n’y avait là qu’un fait de surmenage intellectuel et que le sommeil y

remédierait. Tout de suite, il se mit au lit.

Il s’endormit lentement et quelques heures passèrent ainsi. Puis, vers

le petit jour, il eut un rêve.

Il se promenait dans un jardin exubérant de fleurs qui s’épanouissaient

de toutes parts, comme gorgées d’une sève impétueuse. La variété de

leurs nuances, la force étourdissante des aromes qu’exhalaient leurs

calices l’exaltaient jusqu’au vertige. Il allait de parterre en

parterre, avec le désir insatiable de les cueillir toutes. Mais chaque

fois qu’il en touchait une, elle se fanait soudain et tombait en cendre.

Et toujours il en poussait de nouvelles et toujours les assembler en une

gerbe pour lui seul lui paraissait le but suprême de son existence et

toujours elles s’effritaient au contact de ses doigts. Quoiqu’une énorme

fatigue résultât de ces tentatives décevantes, il s’y acharnait

lorsqu’il eut l’impression que, du milieu d’un buisson, au feuillage

terne et qu’il n’avait d’abord pas remarqué, quelqu’un l’observait. Il

s’en approcha et vit que c’était le pauvre rencontré la veille sur la

route et cruellement négligé par lui. Ce gueux lamentable le fixait d’un

regard de lumière qui le transperçait comme la pointe d’une lance

suraiguë et pénétrait jusqu’au tréfonds le plus caché de son âme. La

sensation fut si douloureuse qu’il se réveilla en criant.

Pendant un quart d’heure au moins, il n’arriva pas à rassembler ses

idées tant son esprit demeurait en désarroi. Mais, peu à peu, il reprit

conscience des choses et, brusquement, _il sentit_ la signification

redoutable de ce songe. Sa présomption, son égoïsme croulèrent. Il eut

horreur de sa barbarie et il sut nettement qu’il devait réparer.

Redevenu presque l’adolescent très pieux et spontané qu’il était à son

entrée au séminaire, il s’écria:--Seigneur, j’ai péché par orgueil,

pardonnez-moi!... Je vais me confesser.

Rapidement il s’habilla et se rendit chez le curé.

* * * * *

La disparition du portefeuille avait bouleversé l’abbé Dieuze. Son

premier mouvement fut de mettre en branle la gendarmerie. Mais il

réfléchit aussitôt qu’il n’avait parlé à personne de son héritage et

qu’une enquête policière lui attirerait toute sorte de tracas. Il

éprouvait également un scrupule à la pensée de révéler qu’il avait

déposé son argent dans le tabernacle. Il prévoyait les commentaires

railleurs des incrédules du village et du chef-lieu:--Quoi donc,

ricaneraient-ils, le Bon Dieu du curé n’a même pas été capable de lui

garder son magot!... Et bien d’autres quolibets. Il résolut de se taire.

Ensuite la crainte naquit en lui d’avoir manqué de respect au

Saint-Sacrement en accolant au ciboire une somme peut-être mal acquise

par la personne qui la lui avait léguée. Et, en outre, à travers sa

perplexité à ce sujet, s’infiltra l’aveu que lui-même n’était pas sans

reproches: sa joie toute mondaine chez le notaire et, au retour, son

projet d’association avec Crochard, puis l’ambition de faire fortune par

des moyens licites mais pour son bien-être exclusif--était-ce là le fait

d’un bon prêtre?...

Il retournait anxieusement la question dans son esprit et il en était si

troublé que, le voyant piétiner çà et là, marmotter des choses

indistinctes, les traits contractés comme ceux d’un homme qui souffre en

étouffant, tant bien que mal, ses plaintes, Eulalie se persuada qu’elle

aurait prochainement à le soigner pour un mal des plus pernicieux. Mais

elle n’osa lui témoigner sa sollicitude car elle se souvenait des

bourrades reçues récemment.

L’abbé, brisé par l’émotion et la fatigue de sa course à la ville, se

coucha de bonne heure et s’endormit d’un sommeil agité. Et lui aussi eut

un rêve.

Il était plongé jusqu’au menton dans une rivière étrange dont les flots,

que fouaillait un vent de flamme, ondulaient, pareils à de l’or liquide.

Une soif ardente le calcinait. Il semblait qu’il n’eût qu’à ouvrir la

bouche pour se désaltérer, mais chaque fois qu’il tentait de le faire,

cette eau devenait bouillante et il était obligé de la rejeter avec

précipitation. A maintes reprises il en fut ainsi et plus il avait envie

de boire plus la température s’accroissait. C’était un tel tourment qu’à

demi réveillé, il cria son angoisse:--Mon Dieu, je brûle, je brûle!...

Est-ce donc que je suis en Purgatoire?

Le vent d’incendie souffla plus fort; la rivière s’enfla et menaça de le

submerger. En détresse, il écoutait le clapotis impitoyable de cet or

fluide autour de sa tête et l’épouvante le paralysait au point qu’il ne

pouvait esquisser le moindre effort pour échapper à la noyade. Il voulut

appeler au secours: son gosier contracté n’émit qu’un son rauque qui ne

franchit pas les dents. Il allait couler au fond quand ses yeux

exorbités découvrirent, debout sur la rive, le pauvre de la route qui

lui tendait une main secourable. Alors l’usage de ses membres lui fut

restitué. Il nagea quelques mètres, gagna le bord, saisit la main et se

hissa hors de l’eau.

Dès qu’il eut repris haleine, il entama une phrase de gratitude. Mais le

pauvre le regardait avec un sourire si mélancolique qu’il perdit

contenance et ne put que balbutier. Et il demeura en place tout intimidé

tandis que son sauveur s’éloignait à pas lents puis disparaissait dans

un pli de terrain...

Il se réveilla. L’aube blanchissait aux vitres. Le monde extérieur

l’environnait mais il continua de vivre son rêve. Puis, il ressentit,

d’une façon simultanée, le regret lancinant d’avoir, hier, négligé ce

pauvre à l’agonie et le sentiment joyeux d’être libéré, comme d’un coup

de rateau, du souci de cet argent délétère qui lui avait si odieusement

endurci le cœur.

--Seigneur, soupira-t-il, j’ai péché par avarice. Je ferai pénitence!

* * * * *

Une heure avant la messe, l’abbé Dieuze et l’abbé Bercy étaient réunis

dans la salle à manger du presbytère. Le séminariste se disposait à

demander au prêtre de l’entendre en confession quand la sonnette de

l’entrée tinta doucement. Eulalie ouvrit la porte et poussa une

exclamation de surprise; Jacques était devant elle. Or, elle se

rappelait que le cantonnier n’avait pas coutume de franchir le perron.

--Comment, c’est vous, s’écria-t-elle, par quel hasard?...

Jacques avait l’air si ému et à la fois si recueilli que son étonnement

redoubla.

Il répondit:--Ce n’est pas un hasard. Je dois voir tout de suite M. le

Curé.

Alors elle, ingénument:--C’est pour lui parler de votre baptême?

--Oui... après...

--Après quoi?

--Dès que je lui aurai dit ce qui m’est arrivé cette nuit.

Eulalie, discrète, n’insista pas. Et puis, elle le sentait, Jacques ne

pouvait être là que pour le bien. Elle entra dans la salle et prévint le

curé.

--Mais que veut-il donc? demanda celui-ci.

--Je ne sais pas... Je crois que cela presse.

En toute autre circonstance, l’abbé Dieuze aurait différé de recevoir ce

tâcheron auquel il n’avait coutume d’accorder que si peu d’intérêt. Mais

depuis la veille, tant d’événements «pas naturels» s’étaient produits

qu’il s’attendait aux péripéties les plus inattendues.

Il se tourna vers le séminariste:--Vous permettez? Ce ne sera sans doute

pas très long.

L’abbé Bercy s’inclina sans souffler mot.

Jacques fut introduit. Comme il a été dit, d’ordinaire, son humilité le

portant à l’effacement, il évitait tout colloque. Mais aujourd’hui, une

force secrète le douait d’une assurance particulière. Sur l’invitation

du prêtre, il prit la parole d’une voix assez basse mais nullement

hésitante.

Il raconta d’abord sa découverte du vagabond au crépuscule et que,

l’ayant pris en pitié et transporté dans sa cabane, il l’avait étendu

sur sa paillasse, pour lui donner des soins. Il dit encore les

écorchures du front, le sang caillé dans les cheveux et la soif

terrible. Puis il continua:

--Quand je lui eus donné à boire, il parut un peu moins soufrant mais il

avait très froid; il n’arrêtait pas de grelotter et de claquer des

dents. J’eus l’idée de lui faire frictions. Je lui découvris donc le

torse et je vis alors que des marques fraîches de coups de fouet le

rayaient tout en travers des côtes. Elles étaient si nombreuses et si

profondes que je me demandais comment il avait pu y survivre. Ensuite,

j’aperçus, à gauche près du cœur, une coupure mal fermée qu’une lame

très large avait produite. Quand mon massage l’eut réchauffé, je

m’occupai de ses membres afin de vérifier s’il n’avait rien de cassé.

Tandis que j’examinais les pieds et les mains, je vis qu’eux aussi

portaient des cicatrices d’où ne cessaient de suinter des gouttes de

sang... Vraiment le malheureux avait été affreusement torturé et je

pleurais à me représenter l’acharnement de ceux qui l’avaient mis dans

cet état!

Jacques s’arrêta quelques secondes refoulant des sanglots. Ses auditeurs

avaient tressailli à sa description des plaies. Tout pâles, ils lui

firent signe de poursuivre. Faisant un effort, il reprit:

--A présent le blessé était un peu réchauffé mais il marquait un tel

épuisement que je compris qu’il avait besoin de repos. Je l’enveloppai

dans ma couverture et lui appuyai la tête contre une bûche que j’avais

là. Comme sa respiration devenait régulière j’en conclus qu’il

s’assoupissait. Sans faire de bruit, je m’assis par terre, à côté de la

paillasse, prêt à lui venir en aide s’il voulait se retourner. Mais il

ne bougeait ni ne gémissait plus. Tout proche de lui, je me sentis si

rassuré, si calme, l’âme si pleine d’une paix et d’un bonheur

inexplicables que je m’endormis à mon tour...

»Je ne sais quelle heure il était lorsque je me réveillai. Ce que je

puis dire c’est que la chandelle, usée jusqu’au bout, s’était éteinte et

qu’au dehors, il ne faisait pas encore clair. J’allongeai ma main avec

précaution vers la paillasse, et voilà que mon malade n’était plus là...

Impossible de m’y tromper, j’avais beau palper de long en large, mes

doigts ne rencontraient que la toile rugueuse...

»La maison restait obscure mais, dans le cadre de la porte grande

ouverte, s’étendait une nappe de lumière d’autant plus étrange que,

cette semaine, il n’y a pas de lune. Vêtu d’une robe blanche, tout

lumineux lui-même, l’homme se tenait là debout et il me regardait avec

tant de bonté que je sentais le cœur me fondre dans la poitrine. Jamais

personne ne m’a regardé de cette façon!...

»Je ne pourrais pas vous décrire comme il était beau je suis trop

ignorant. Ce dont je me souviens surtout, c’est que toutes les étoiles

du ciel rayonnaient dans ses yeux et qu’il me parut si grand--si

grand!...

»Combien de temps cela dura-t-il? Je serais bien embarrassé pour le

préciser: il semblait que le temps n’existait plus. A la fin, l’homme

étendit les bras dans la direction du village et, au dedans de moi,

j’entendis comme une voix qui m’ordonnait d’aller vous confier ces

choses. Puis l’homme disparut, je ne sais comment.

»En attendant le lever du soleil, j’étais comme si j’avais rêvé.

D’ailleurs tout cela, c’était peut-être un rêve. Pourtant le fait est

que l’homme n’était plus près de moi ni nulle part sur la route et que,

depuis, j’entends une belle musique d’orgue qui me tient l’âme en

prière. Je l’entends encore pendant que je vous parle...

Jacques se tut, pencha la tête et, les paupières closes, se reprit à

écouter la musique céleste.

Le curé, haletant, posa une question:--Et... il ne vous a rien dit?

Jacques eut un sursaut comme s’il revenait de très loin:--Si fait, après

que j’eus constaté les blessures de son front, je lui ai demandé d’où

elles provenaient. Il m’a répondu:--_Ce sont les miens qui me traitent

de la sorte._

Un silence souverain régna. Le visage dans les mains, l’abbé Bercy

pleurait. L’abbé Dieuze contemplait douloureusement un Crucifix attaché

à la muraille. Tous deux maintenant savaient que ce Pauvre, assisté par

un pauvre, c’était Notre-Seigneur Jésus-Christ[2].

[2] Il y a environ deux ans, le curé d’une petite ville de province

cacha ses économies dans le tabernacle de son église. L’argent fut

dérobé. Ni la porte n’était fracturée ni les vitraux cassés. Malgré

toutes les recherches le voleur ne fut jamais pris. C’est ce fait

divers qui a fourni la première idée de la légende contemporaine

qu’on vient de lire.

LA POSTÉRITÉ DE NICODÈME

_Il y avait, parmi les pharisiens, un homme appelé Nicodème, un des

principaux d’entre les Juifs. Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit:

«Rabbi, nous savons que c’est de la part de Dieu que vous êtes venu

comme maître car nul ne peut faire les miracles que vous faites si Dieu

n’est avec lui.» Jésus lui répondit «En vérité, je te le dis, nul, s’il

ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu... Parce que la

lumière est venue dans le monde et que les hommes ont mieux aimé les

ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises, telle

est la cause de leur condamnation_ (Saint Jean, III).

Le Sanhédrin s’étant réuni pour délibérer sur l’arrestation de Jésus,

_Nicodème, celui-là même qui était venu à Jésus la nuit, demanda:

«Est-il permis de condamner un homme avant de l’avoir entendu et de

connaître ce qu’il a fait?»_ Les Pharisiens répondirent: _«Es-tu donc

Galiléen, toi aussi?» Et ils s’en retournèrent chacun dans sa maison_

(Saint Jean, VII).

_Après que Jésus fut mort sur la Croix, Joseph d’Arimathie, qui était

disciple de Jésus, mais en secret, pria Pilate de lui permettre

d’enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc et prit

le corps. Nicodème, celui qui naguère était allé trouver Jésus la nuit,

vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès. Ils prirent donc

le corps et l’enveloppèrent dans des linges avec des parfums, selon la

manière d’ensevelir des juifs_ (Saint Jean, XIX.)

* * * * *

Bien qu’il crût à la divinité de Jésus-Christ, Nicodème s’appliquait à

dissimuler sa foi. Il donnait volontiers pour prétexte à sa prudence

que, dans le milieu où son origine pharisienne l’obligeait de vivre, on

haïssait les adeptes de la Bonne Nouvelle et qu’on regardait celle-ci

comme une superstition des plus virulentes. De même, en public, afin,

disait-il, de ne pas attirer la persécution sur les chrétiens, il

feignait d’ignorer le Maître ou lorsqu’on en parlait devant lui, de ne

le connaître que de réputation.

Sa timidité allait si loin qu’il revêtait un déguisement et choisissait

toujours les heures nocturnes pour ses entretiens avec le Sauveur. Ce

n’est donc pas sans raison que saint Jean insiste sur son goût du secret

et de l’ombre.

Quand Jésus l’avertissait que cette crainte extrême de la lumière le

mettait en péril de se perdre dans l’obscurité irrémissible où veille le

Père du péché, il faisait semblant de ne pas comprendre. Mais, à part

soi, il persistait à penser que le Maître avait tort de répandre sa

doctrine au grand soleil et, pris de panique à la réflexion qu’il

pourrait être soupçonné de connivence, il se promettait d’interrompre

ses visites. Il les suspendait, en effet, pendant quelques mois, puis il

revenait, quelque chose de plus fort que sa peur de se compromettre l’y

poussant.

Jusqu'à la fin du monde · 第 3 / 11 段