le pas et Bajot laissa flotter les rênes. Le soleil touchait à
l’horizon. De longs nuages dentelés semblaient ouvrir des gueules de
caïmans autour de l’astre élargi qu’ils barraient, par intervalles de
traînées couleur d’encre. Une clarté sanguinolente étendait, peu à peu,
son linceul lugubre sur la plaine et jusqu’aux lointains.
Bajot décréta:--Nous aurons de la pluie avant demain.
--Cela se pourrait, répondit le curé, comme il aurait répondu n’importe
quoi.
Un peu plus haut, ils rencontrèrent Jacques qui, courbé vers le sol,
nettoyait l’orifice d’un caniveau engorgé par le sable. Au bruit de la
voiture, le cantonnier se redressa et salua respectueusement. Bajot le
toisa d’un regard à la fois dédaigneux et protecteur et, pour toute
politesse, ébaucha le geste de porter son fouet à la hauteur de son nez.
Quand ils furent passés:--Vous connaissez ce traîne-la-savate?
questionna-t-il.
--Moi? dit le curé, non, je ne lui ai jamais parlé.
--Ça vit dans un coin comme un putois dans son terrier, reprit le
boucher, ça vous prend des airs de n’y pas toucher. Mais faut se méfier;
ces gas-là, le meilleur ne vaut pas tripette!
--Sans doute, approuva machinalement le curé qui, à ce moment même,
voyait poindre, par delà le sommet de la côte, le clocher de son église
et songeait qu’il tiendrait bientôt ses billets.
A mi-côte, juste en face de la maisonnette où Jacques abritait son
repos, ils aperçurent une espèce de vagabond écroulé plutôt qu’assis
contre le talus. Des guenilles trouées, poussiéreuses, comme tachées de
rouille ou d’un mélange de sang et de boue ancienne, le vêtaient de
misère. Ses cheveux, d’un roux foncé, retombaient, en mèches collées par
la sueur sur son visage où se lisaient un épuisement et une souffrance
infinis. Il paraissait sommeiller mais un tremblement de fièvre agitait
ses membres décharnés.
--Fichtre, s’écria Bajot, en voilà un qui m’a la mine d’être en train de
crever!...
L’abbé Dieuze éprouva une velléité de compassion pour ce pauvre en
détresse:--Ne pourrions-nous pas le hisser dans la carriole?... Au
village, on trouverait bien quelqu’un pour le recueillir, ne fût-ce
qu’une nuit.
--Non, non, dit Bajot, il nous donnerait de la vermine. Et puis qui
est-ce qui voudrait le recevoir? A coup sûr, pas moi ni vous non plus,
n’est-ce pas?...
Et, afin de couper court, il fouetta son cheval qui prit le trot. Le
curé n’insista point. Par nature, il ne portait guère d’intérêt aux
indigents. Si, par convenance ecclésiastique, il tolérait qu’Eulalie
leur fît l’aumône, lui-même préférait les tenir à distance. Et depuis
que la tentation de la richesse le possédait tout entier, il était
encore beaucoup moins disposé à s’attendrir sur leur sort.
Cependant, à vive allure, ils entraient dans le village. Parvenus sur la
place, devant l’église, le prêtre pria Bajot d’arrêter, sauta de la
voiture et, après quelques remercîments sommaires, franchit le portail à
pas précipités. Il traversa la nef presqu’en courant, gravit les marches
de l’autel, ouvrit le tabernacle et... leva les bras, avec une
exclamation de désespoir.
Le portefeuille avait disparu.
* * * * *
Quelques minutes après le curé, l’abbé Bercy, revenant de son excursion
rapide à travers la campagne, arriva au pied de la côte. A cause de la
pente, il mit pied à terre et, menant sa bicyclette par le guidon,
entama l’escalade. Ce retardement le vexait, tant il était pressé de
rentrer pour rédiger certaines idées qui lui étaient écloses chemin
faisant.
C’était une série de sophismes résultant d’une étude opiniâtre de «la
raison suffisante» telle que ce fabricant de chimères fuligineuses,
l’Allemand Kant, lui avait enseigné à la concevoir. Plus spécialement il
s’était attaché à l’aphorisme célèbre: «Je dois toujours agir de telle
façon que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle.»
Ce décevant précepte ravissait le séminariste, renforçait son orgueil et
avait pris pour lui un caractère d’évidence.--A quoi bon s’astreindre à
solliciter la Grâce, se disait-il, puisque nous portons en nous le
critérium de la certitude morale?
Une foule de déductions, sur la confiance qu’il était bon d’avoir en
soi-même s’étaient ensuivies. Il les jugeait tellement irréfutables
qu’impatient de les fixer sur le papier, il pestait contre cette côte
malencontreuse qui l’avait obligé de quitter la pédale.
Marchant aussi vite que le permettait la pente, il fut bientôt à
l’endroit où gisait le pauvre. Là, malgré sa préoccupation, il dut
s’arrêter--le temps de compter trente secondes--car l’aspect lamentable
du moribond lui tirait le regard. Il était trop desséché par le culte de
l’abstraction pour s’émouvoir. Une seule chose le frappa; ce déchet
d’humanité, baigné par la lumière rougeâtre qu’irradiait le couchant,
donnait l’impression d’un spectre.
--Tiens, pensa-t-il, c’est un sujet de tableau qui réjouirait un élève
de Rembrandt.
Et, sans plus, il passa.
Rendu chez ses parents, il monta quatre à quatre jusqu’à sa chambre,
s’assit devant son bureau, ouvrit le cahier où il consignait
amoureusement ce qu’il nommait ses découvertes dans le domaine de la
philosophie libérée et trempa sa plume dans l’encrier.
Mais alors un phénomène bizarre se produisit. Toutes ses idées se mirent
à tourbillonner dans sa tête comme des feuilles mortes sous une rafale
d’automne--puis elles se fondirent en une brume opaque où il ne
distinguait plus rien. Et il demeura, les yeux écarquillés, la bouche
béante, privé de mémoire et de raisonnement.
* * * * *
Le soleil s’était couché. Les nuées s’accumulaient, en lourde masse aux
reflets de plomb, pour un sombre crépuscule et l’obscurité croissante
empêchait Jacques de poursuivre son labeur. Il rassembla ses outils, les
chargea sur son épaule et remonta la route vers la maisonnette. Il en
cherchait la clef dans sa poche quand il aperçut une forme confuse qui
faisait saillie sur l’ocre du talus. Il s’approcha et il découvrit que
c’était un homme tombé là et qui ressemblait fort à un cadavre. D’abord,
il eut peur et faillit battre en retraite. Mais aussitôt il se reprocha
sa couardise et se pencha sur ce corps inerte en murmurant:--Peut-être
que le malheureux respire encore... Je dois lui donner du secours.
Il lui prit la main et ressentit une impression de froid comme s’il
avait touché de la glace. Il eut un cri:--Mon Dieu, il est mort!...
Afin de s’en assurer, il s’agenouilla tout contre et allait poser son
oreille sur la poitrine, avec le désir que le cœur n’eût pas cessé de
battre, quand il sentit un souffle saccadé qui lui frôlait la face, puis
il remarqua le tremblement fébrile qui secouait les membres. Du coup, il
brûla de charité. Sans tergiverser, il souleva l’abandonné et constata
son effrayante maigreur. Il le prit dans ses bras, traversa la route et
entra chez lui.
Que le logis était misérable! Des murs grumeleux et sillonnés de
crevasses; pour plancher, la terre nue; une vieille huche de rebut, aux
parois incrustées de moisissure et dont le couvercle faisait office de
table; une escabelle branlante; une couverture de cheval en lambeaux; çà
et là quelques ustensiles de ménage ébréchés; dans un coin une paillasse
décousue perdait son varech.
Jacques déposa le malade sur la paillasse. Il s’y était pris avec
beaucoup de douceur: néanmoins un gémissement s’échappa des lèvres
entr’ouvertes:
--Certainement, il est blessé, se dit le jeune homme, comment
pourrais-je bien le soigner?...
D’une voix presque imperceptible, le moribond articula ces mots:--J’ai
soif...
Comme la nuit était complètement venue, Jacques s’empressa d’allumer une
chandelle qu’il fixa sur le coffre. Puis il prit sa tasse en fer-blanc,
l’emplit avec l’eau de sa cruche et l’inclina sur la bouche plaintive.
Tandis que l’homme buvait il distingua des traces d’écorchures aux
tempes et au front. Il y avait aussi des caillots de sang dans la
chevelure emmêlée.
--Mais, mon pauvre ami, s’écria-t-il, qui donc vous a mis dans un pareil
état?
Une expression d’indicible tristesse passa, comme une ombre, sur le
visage du malade. Il répondit en soupirant:--_Ce sont les miens qui me
traitent de la sorte._
* * * * *
Au souper, chez ses parents, l’abbé Bercy offrit une mine si absente que
sa mère en prit de l’inquiétude et lui demanda s’il se trouvait
incommodé. Il fit un geste négatif et, en même temps, il fronça les
sourcils. On supposa que ses études l’absorbaient et l’on n’insista pas.
Lui s’efforçait d’avaler quelques bouchées mais en vain. Jetant alors sa
serviette sur la table il souhaita brièvement le bonsoir et remonta dans
sa chambre.
--C’est ennuyeux, murmura la mère, il ne mange pas...
--Ah! dame, déclara le père avec un gros rire, la science, ça nourrit!
En haut, l’abbé restait immobile. Sa stupeur hébétée persistait. Il
avait le cerveau plein de nuit et l’effort de penser lui causait un
malaise des plus pénibles. Cependant, il parvint à se convaincre qu’il
n’y avait là qu’un fait de surmenage intellectuel et que le sommeil y
remédierait. Tout de suite, il se mit au lit.
Il s’endormit lentement et quelques heures passèrent ainsi. Puis, vers
le petit jour, il eut un rêve.
Il se promenait dans un jardin exubérant de fleurs qui s’épanouissaient
de toutes parts, comme gorgées d’une sève impétueuse. La variété de
leurs nuances, la force étourdissante des aromes qu’exhalaient leurs
calices l’exaltaient jusqu’au vertige. Il allait de parterre en
parterre, avec le désir insatiable de les cueillir toutes. Mais chaque
fois qu’il en touchait une, elle se fanait soudain et tombait en cendre.
Et toujours il en poussait de nouvelles et toujours les assembler en une
gerbe pour lui seul lui paraissait le but suprême de son existence et
toujours elles s’effritaient au contact de ses doigts. Quoiqu’une énorme
fatigue résultât de ces tentatives décevantes, il s’y acharnait
lorsqu’il eut l’impression que, du milieu d’un buisson, au feuillage
terne et qu’il n’avait d’abord pas remarqué, quelqu’un l’observait. Il
s’en approcha et vit que c’était le pauvre rencontré la veille sur la
route et cruellement négligé par lui. Ce gueux lamentable le fixait d’un
regard de lumière qui le transperçait comme la pointe d’une lance
suraiguë et pénétrait jusqu’au tréfonds le plus caché de son âme. La
sensation fut si douloureuse qu’il se réveilla en criant.
Pendant un quart d’heure au moins, il n’arriva pas à rassembler ses
idées tant son esprit demeurait en désarroi. Mais, peu à peu, il reprit
conscience des choses et, brusquement, _il sentit_ la signification
redoutable de ce songe. Sa présomption, son égoïsme croulèrent. Il eut
horreur de sa barbarie et il sut nettement qu’il devait réparer.
Redevenu presque l’adolescent très pieux et spontané qu’il était à son
entrée au séminaire, il s’écria:--Seigneur, j’ai péché par orgueil,
pardonnez-moi!... Je vais me confesser.
Rapidement il s’habilla et se rendit chez le curé.
* * * * *
La disparition du portefeuille avait bouleversé l’abbé Dieuze. Son
premier mouvement fut de mettre en branle la gendarmerie. Mais il
réfléchit aussitôt qu’il n’avait parlé à personne de son héritage et
qu’une enquête policière lui attirerait toute sorte de tracas. Il
éprouvait également un scrupule à la pensée de révéler qu’il avait
déposé son argent dans le tabernacle. Il prévoyait les commentaires
railleurs des incrédules du village et du chef-lieu:--Quoi donc,
ricaneraient-ils, le Bon Dieu du curé n’a même pas été capable de lui
garder son magot!... Et bien d’autres quolibets. Il résolut de se taire.
Ensuite la crainte naquit en lui d’avoir manqué de respect au
Saint-Sacrement en accolant au ciboire une somme peut-être mal acquise
par la personne qui la lui avait léguée. Et, en outre, à travers sa
perplexité à ce sujet, s’infiltra l’aveu que lui-même n’était pas sans
reproches: sa joie toute mondaine chez le notaire et, au retour, son
projet d’association avec Crochard, puis l’ambition de faire fortune par
des moyens licites mais pour son bien-être exclusif--était-ce là le fait
d’un bon prêtre?...
Il retournait anxieusement la question dans son esprit et il en était si
troublé que, le voyant piétiner çà et là, marmotter des choses
indistinctes, les traits contractés comme ceux d’un homme qui souffre en
étouffant, tant bien que mal, ses plaintes, Eulalie se persuada qu’elle
aurait prochainement à le soigner pour un mal des plus pernicieux. Mais
elle n’osa lui témoigner sa sollicitude car elle se souvenait des
bourrades reçues récemment.
L’abbé, brisé par l’émotion et la fatigue de sa course à la ville, se
coucha de bonne heure et s’endormit d’un sommeil agité. Et lui aussi eut
un rêve.
Il était plongé jusqu’au menton dans une rivière étrange dont les flots,
que fouaillait un vent de flamme, ondulaient, pareils à de l’or liquide.
Une soif ardente le calcinait. Il semblait qu’il n’eût qu’à ouvrir la
bouche pour se désaltérer, mais chaque fois qu’il tentait de le faire,
cette eau devenait bouillante et il était obligé de la rejeter avec
précipitation. A maintes reprises il en fut ainsi et plus il avait envie
de boire plus la température s’accroissait. C’était un tel tourment qu’à
demi réveillé, il cria son angoisse:--Mon Dieu, je brûle, je brûle!...
Est-ce donc que je suis en Purgatoire?
Le vent d’incendie souffla plus fort; la rivière s’enfla et menaça de le
submerger. En détresse, il écoutait le clapotis impitoyable de cet or
fluide autour de sa tête et l’épouvante le paralysait au point qu’il ne
pouvait esquisser le moindre effort pour échapper à la noyade. Il voulut
appeler au secours: son gosier contracté n’émit qu’un son rauque qui ne
franchit pas les dents. Il allait couler au fond quand ses yeux
exorbités découvrirent, debout sur la rive, le pauvre de la route qui
lui tendait une main secourable. Alors l’usage de ses membres lui fut
restitué. Il nagea quelques mètres, gagna le bord, saisit la main et se
hissa hors de l’eau.
Dès qu’il eut repris haleine, il entama une phrase de gratitude. Mais le
pauvre le regardait avec un sourire si mélancolique qu’il perdit
contenance et ne put que balbutier. Et il demeura en place tout intimidé
tandis que son sauveur s’éloignait à pas lents puis disparaissait dans
un pli de terrain...
Il se réveilla. L’aube blanchissait aux vitres. Le monde extérieur
l’environnait mais il continua de vivre son rêve. Puis, il ressentit,
d’une façon simultanée, le regret lancinant d’avoir, hier, négligé ce
pauvre à l’agonie et le sentiment joyeux d’être libéré, comme d’un coup
de rateau, du souci de cet argent délétère qui lui avait si odieusement
endurci le cœur.
--Seigneur, soupira-t-il, j’ai péché par avarice. Je ferai pénitence!
* * * * *
Une heure avant la messe, l’abbé Dieuze et l’abbé Bercy étaient réunis
dans la salle à manger du presbytère. Le séminariste se disposait à
demander au prêtre de l’entendre en confession quand la sonnette de
l’entrée tinta doucement. Eulalie ouvrit la porte et poussa une
exclamation de surprise; Jacques était devant elle. Or, elle se
rappelait que le cantonnier n’avait pas coutume de franchir le perron.
--Comment, c’est vous, s’écria-t-elle, par quel hasard?...
Jacques avait l’air si ému et à la fois si recueilli que son étonnement
redoubla.
Il répondit:--Ce n’est pas un hasard. Je dois voir tout de suite M. le
Curé.
Alors elle, ingénument:--C’est pour lui parler de votre baptême?
--Oui... après...
--Après quoi?
--Dès que je lui aurai dit ce qui m’est arrivé cette nuit.
Eulalie, discrète, n’insista pas. Et puis, elle le sentait, Jacques ne
pouvait être là que pour le bien. Elle entra dans la salle et prévint le
curé.
--Mais que veut-il donc? demanda celui-ci.
--Je ne sais pas... Je crois que cela presse.
En toute autre circonstance, l’abbé Dieuze aurait différé de recevoir ce
tâcheron auquel il n’avait coutume d’accorder que si peu d’intérêt. Mais
depuis la veille, tant d’événements «pas naturels» s’étaient produits
qu’il s’attendait aux péripéties les plus inattendues.
Il se tourna vers le séminariste:--Vous permettez? Ce ne sera sans doute
pas très long.
L’abbé Bercy s’inclina sans souffler mot.
Jacques fut introduit. Comme il a été dit, d’ordinaire, son humilité le
portant à l’effacement, il évitait tout colloque. Mais aujourd’hui, une
force secrète le douait d’une assurance particulière. Sur l’invitation
du prêtre, il prit la parole d’une voix assez basse mais nullement
hésitante.
Il raconta d’abord sa découverte du vagabond au crépuscule et que,
l’ayant pris en pitié et transporté dans sa cabane, il l’avait étendu
sur sa paillasse, pour lui donner des soins. Il dit encore les
écorchures du front, le sang caillé dans les cheveux et la soif
terrible. Puis il continua:
--Quand je lui eus donné à boire, il parut un peu moins soufrant mais il
avait très froid; il n’arrêtait pas de grelotter et de claquer des
dents. J’eus l’idée de lui faire frictions. Je lui découvris donc le
torse et je vis alors que des marques fraîches de coups de fouet le
rayaient tout en travers des côtes. Elles étaient si nombreuses et si
profondes que je me demandais comment il avait pu y survivre. Ensuite,
j’aperçus, à gauche près du cœur, une coupure mal fermée qu’une lame
très large avait produite. Quand mon massage l’eut réchauffé, je
m’occupai de ses membres afin de vérifier s’il n’avait rien de cassé.
Tandis que j’examinais les pieds et les mains, je vis qu’eux aussi
portaient des cicatrices d’où ne cessaient de suinter des gouttes de
sang... Vraiment le malheureux avait été affreusement torturé et je
pleurais à me représenter l’acharnement de ceux qui l’avaient mis dans
cet état!
Jacques s’arrêta quelques secondes refoulant des sanglots. Ses auditeurs
avaient tressailli à sa description des plaies. Tout pâles, ils lui
firent signe de poursuivre. Faisant un effort, il reprit:
--A présent le blessé était un peu réchauffé mais il marquait un tel
épuisement que je compris qu’il avait besoin de repos. Je l’enveloppai
dans ma couverture et lui appuyai la tête contre une bûche que j’avais
là. Comme sa respiration devenait régulière j’en conclus qu’il
s’assoupissait. Sans faire de bruit, je m’assis par terre, à côté de la
paillasse, prêt à lui venir en aide s’il voulait se retourner. Mais il
ne bougeait ni ne gémissait plus. Tout proche de lui, je me sentis si
rassuré, si calme, l’âme si pleine d’une paix et d’un bonheur
inexplicables que je m’endormis à mon tour...
»Je ne sais quelle heure il était lorsque je me réveillai. Ce que je
puis dire c’est que la chandelle, usée jusqu’au bout, s’était éteinte et
qu’au dehors, il ne faisait pas encore clair. J’allongeai ma main avec
précaution vers la paillasse, et voilà que mon malade n’était plus là...
Impossible de m’y tromper, j’avais beau palper de long en large, mes
doigts ne rencontraient que la toile rugueuse...
»La maison restait obscure mais, dans le cadre de la porte grande
ouverte, s’étendait une nappe de lumière d’autant plus étrange que,
cette semaine, il n’y a pas de lune. Vêtu d’une robe blanche, tout
lumineux lui-même, l’homme se tenait là debout et il me regardait avec
tant de bonté que je sentais le cœur me fondre dans la poitrine. Jamais
personne ne m’a regardé de cette façon!...
»Je ne pourrais pas vous décrire comme il était beau je suis trop
ignorant. Ce dont je me souviens surtout, c’est que toutes les étoiles
du ciel rayonnaient dans ses yeux et qu’il me parut si grand--si
grand!...
»Combien de temps cela dura-t-il? Je serais bien embarrassé pour le
préciser: il semblait que le temps n’existait plus. A la fin, l’homme
étendit les bras dans la direction du village et, au dedans de moi,
j’entendis comme une voix qui m’ordonnait d’aller vous confier ces
choses. Puis l’homme disparut, je ne sais comment.
»En attendant le lever du soleil, j’étais comme si j’avais rêvé.
D’ailleurs tout cela, c’était peut-être un rêve. Pourtant le fait est
que l’homme n’était plus près de moi ni nulle part sur la route et que,
depuis, j’entends une belle musique d’orgue qui me tient l’âme en
prière. Je l’entends encore pendant que je vous parle...
Jacques se tut, pencha la tête et, les paupières closes, se reprit à
écouter la musique céleste.
Le curé, haletant, posa une question:--Et... il ne vous a rien dit?
Jacques eut un sursaut comme s’il revenait de très loin:--Si fait, après
que j’eus constaté les blessures de son front, je lui ai demandé d’où
elles provenaient. Il m’a répondu:--_Ce sont les miens qui me traitent
de la sorte._
Un silence souverain régna. Le visage dans les mains, l’abbé Bercy
pleurait. L’abbé Dieuze contemplait douloureusement un Crucifix attaché
à la muraille. Tous deux maintenant savaient que ce Pauvre, assisté par
un pauvre, c’était Notre-Seigneur Jésus-Christ[2].
[2] Il y a environ deux ans, le curé d’une petite ville de province
cacha ses économies dans le tabernacle de son église. L’argent fut
dérobé. Ni la porte n’était fracturée ni les vitraux cassés. Malgré
toutes les recherches le voleur ne fut jamais pris. C’est ce fait
divers qui a fourni la première idée de la légende contemporaine
qu’on vient de lire.
LA POSTÉRITÉ DE NICODÈME
_Il y avait, parmi les pharisiens, un homme appelé Nicodème, un des
principaux d’entre les Juifs. Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit:
«Rabbi, nous savons que c’est de la part de Dieu que vous êtes venu
comme maître car nul ne peut faire les miracles que vous faites si Dieu
n’est avec lui.» Jésus lui répondit «En vérité, je te le dis, nul, s’il
ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu... Parce que la
lumière est venue dans le monde et que les hommes ont mieux aimé les
ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises, telle
est la cause de leur condamnation_ (Saint Jean, III).
Le Sanhédrin s’étant réuni pour délibérer sur l’arrestation de Jésus,
_Nicodème, celui-là même qui était venu à Jésus la nuit, demanda:
«Est-il permis de condamner un homme avant de l’avoir entendu et de
connaître ce qu’il a fait?»_ Les Pharisiens répondirent: _«Es-tu donc
Galiléen, toi aussi?» Et ils s’en retournèrent chacun dans sa maison_
(Saint Jean, VII).
_Après que Jésus fut mort sur la Croix, Joseph d’Arimathie, qui était
disciple de Jésus, mais en secret, pria Pilate de lui permettre
d’enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc et prit
le corps. Nicodème, celui qui naguère était allé trouver Jésus la nuit,
vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès. Ils prirent donc
le corps et l’enveloppèrent dans des linges avec des parfums, selon la
manière d’ensevelir des juifs_ (Saint Jean, XIX.)
* * * * *
Bien qu’il crût à la divinité de Jésus-Christ, Nicodème s’appliquait à
dissimuler sa foi. Il donnait volontiers pour prétexte à sa prudence
que, dans le milieu où son origine pharisienne l’obligeait de vivre, on
haïssait les adeptes de la Bonne Nouvelle et qu’on regardait celle-ci
comme une superstition des plus virulentes. De même, en public, afin,
disait-il, de ne pas attirer la persécution sur les chrétiens, il
feignait d’ignorer le Maître ou lorsqu’on en parlait devant lui, de ne
le connaître que de réputation.
Sa timidité allait si loin qu’il revêtait un déguisement et choisissait
toujours les heures nocturnes pour ses entretiens avec le Sauveur. Ce
n’est donc pas sans raison que saint Jean insiste sur son goût du secret
et de l’ombre.
Quand Jésus l’avertissait que cette crainte extrême de la lumière le
mettait en péril de se perdre dans l’obscurité irrémissible où veille le
Père du péché, il faisait semblant de ne pas comprendre. Mais, à part
soi, il persistait à penser que le Maître avait tort de répandre sa
doctrine au grand soleil et, pris de panique à la réflexion qu’il
pourrait être soupçonné de connivence, il se promettait d’interrompre
ses visites. Il les suspendait, en effet, pendant quelques mois, puis il
revenait, quelque chose de plus fort que sa peur de se compromettre l’y
poussant.