En conséquence, il avait réduit la pratique au strict minimum. Cœur

aride, intelligence embrasée d’un feu sinistre, il entassait sophisme

sur sophisme pour s’affermir dans son illusion ou bien il dépensait des

heures à noircir du papier pour fixer les arguments tortueux que lui

insinuait l’esprit de révolte.

Lorsqu’il se sentait la tête lasse, il parcourait le pays à bicyclette,

afin de donner un peu d’exercice à ses muscles. Et est ainsi que

l’après-midi où l’abbé Dieuze se rendit chez l’usurier, il roulait à

grande vitesse sur le chemin de la ville.

* * * * *

A deux kilomètres environ de la paroisse et à cinq du chef-lieu, la

route s’incline brusquement pour suivre une pente escarpée et atteindre

la plaine, toute en blés et en betteraves, qui s’étend jusqu’à l’horizon

occidental. Raboteuse, parmi des rocs à fleur de sol, elle s’encaisse

entre des talus ravinés par les pluies d’hiver et feutrés d’une herbe

malingre dont les plaques jaunâtres alternent avec des ronciers bourrus.

A mi-côte, à gauche en descendant, le talus s’interrompt, l’espace d’une

vingtaine de pas. Il y a en cet endroit, une sorte de plate-forme,

couleur d’ocre. Un petit taillis de frênes et d’acacias chétifs, que la

poussière soulevée par les automobiles habille de gris, la limite en

demi-cercle vers le sud. Au centre, on a bâti une maisonnette en

torchis, couverte avec des fragments de vieilles tuiles moussues et dont

la pièce unique s’ouvre, du côté de la route, par une porte en sapin

vermoulu dont la peinture s’écaille. Une seule fenêtre, étroite et

basse, garnie de carreaux fendillés par où la lumière du dehors ne

semble pénétrer qu’à regret.

Dans cette cahute logeait le cantonnier chargé d’entretenir la route, un

certain Lefalot mais dont les gens du pays ne connaissaient que le

prénom: Jacques. C’était un homme de petite taille, maigre, voûté, lent

d’allure. Par surcroît, il boitait un peu. Vêtu d’une bure râpée et de

nuance indécise, coiffé d’un débris de casquette, il offrait un aspect

si minable que jusqu’aux plus pauvres le toisaient avec mépris. Les

gamins le huaient et lui jetaient du crottin et des épluchures lorsqu’il

traversait le village pour quelque achat modique chez la fruitière ou le

boulanger. Il ne s’en courrouçait pas: on eût dit que ni les invectives,

ni les projectiles, ni les regards dédaigneux ne parvenaient à

l’émouvoir. Il s’en allait, très tranquille, la tête baissée, les mains

ballantes, comme absorbé en lui-même.

Pourtant, si quelqu’un avait pris la peine de détailler sa physionomie,

il aurait été frappé de la grande douceur qu’exprimaient ses yeux d’un

bleu-pâle et du sourire de bonté un peu triste qui se jouait sur ses

lèvres exsangues.--Mais personne n’y faisait attention. Au surplus,

comme il ne parlait guère, comme, interpellé, il n’émettait en réponse

que des phrases brèves et timides, l’opinion publique le tenait pour un

imbécile--d’ailleurs inoffensif.

Il pouvait avoir trente ans mais les rides précoces qui sillonnaient son

front et ses joues hâlées le faisaient paraître plus âgé.

* * * * *

Jacques était le fils de vanniers ambulants et fort miséreux que

cahotait à travers la France une petite roulotte branlante, attelée

d’une mule poussive. Son enfance fut sombre car son père, aigri par les

privations, et de caractère morose, le rudoyait, le considérant comme

une bouche inutile. Pour sa mère, elle lui donnait, d’une façon toute

instinctive, quelques soins. Mais elle était si déprimée par les soucis

perpétuels d’une vie précaire qu’elle demeurait, le plus souvent,

recluse dans un mutisme hébété. Lorsqu’elle en sortait, c’était pour se

plaindre du destin. Son mari, alors, lui criait des injures puis lui

enjoignait de se taire. Elle pliait le dos et ne manifestait plus sa

peine que par de longs soupirs sanglotés. Jacques la regardait, le cœur

serré, les yeux gros de larmes. Il aurait voulu l’embrasser, trouver des

mots pour la consoler. Mais n’ayant pour ainsi dire jamais été caressé,

n’ayant jamais entendu que des phrases plaintives ou des récriminations

pleines d’amertume, il ne savait comment s’y prendre.

Père et mère moururent le même jour, d’une grippe infectieuse, lorsque

l’enfant comptait à peine dix ans. Il fut recueilli par d’autres

nomades, vaguement ses cousins, qui tressaient çà et là quelques

corbeilles ou des chaises de jonc afin de justifier d’une occupation

vis-à-vis des gendarmes et des gardes-champêtres, mais qui subsistaient

surtout de chapardages et de mendicité. Ils abattirent la mule et se

régalèrent de sa viande aussi coriace que filandreuse et firent du feu

avec la roulotte qui, du reste, ne tenait plus ensemble. L’enfant eut,

pour sa part d’héritage, sept sous et quelques guenilles.

Jacques était d’une grande sensibilité mais précocement habitué à se

replier sur soi, il n’en laissait rien voir. Les vagabonds parmi

lesquels il grandissait ne pouvaient comprendre son caractère.

Grossiers, brutaux, hargneux à l’égard les uns des autres, ils

ressemblaient à des fauves toujours enclins à mordre. Satisfaire leurs

appétits en toute occurrence, ne craindre que la prison dévolue aux

maladroits, tels étaient pour eux la règle et le précepte. Jacques

risquait fort de se pervertir à leur contact. Or, par une prédestination

évidente, il se trouva que malgré les exemples qu’on lui offrait et les

incitations à mal faire, il ne voulut jamais ni voler ni se conformer

aux mœurs crapuleuses des pauvres êtres dégradés qui pourrissaient

autour de lui. Cette conduite lui valut force raclées, des apostrophes

boueuses et une persécution constante. Il demeura pourtant irréductible.

Quoi qu’il souffrît beaucoup de cette malveillance opiniâtre, il ne fit

rien pour en atténuer les effets. Réfractaire à la maraude, il tâchait

de se rendre utile en tressant le plus de paniers possible. Il les

vendait parfois aux ménagères des fermes et des hameaux. Les très

petites sommes qu’il tirait de son industrie, il les remettait, sans en

distraire un centime, au vieux chenapan qui exerçait un simulacre

d’autorité sur la déplorable tribu. Ce pourquoi, les enfants des nomades

l’appelaient «tourte» et «gourdiflot».

Plusieurs années passèrent de la sorte. Jacques atteignait sa

dix-neuvième année lorsque se produisit l’accident qui donna un cours

différent à son existence.

Un soir, un des plus audacieux de la horde réussit à dérober un litre

d’alcool chez un mastroquet où il était entré sous prétexte de quémander

un verre de piquette. De retour au campement, il se garda bien de

révéler l’aubaine aux camarades et il alla se tapir derrière un buisson,

à l’écart, pour se vider la bouteille, en trois lampées, dans le gosier.

Comme ensuite, afin de se rendre compte si nul ne l’avait aperçu, il

explorait, d’un œil furtif, la pénombre, il découvrit Jacques étendu

dans l’herbe à quelques pas.

--Tu m’as vu boire! gronda-t-il.

Jacques hocha la tête en silence.

L’ivrogne grinça des dents car déjà le poison faisait de lui une bête

féroce. Il craignait une dénonciation et il savait ce qui en

résulterait, la seule loi que la bande se fît gloire d’observer étant

celle-ci: tout produit d’un larcin devrait être partagé entre tous sous

peine de bastonnade pour le délinquant.

--Eh bien, reprit-il, d’une voix que la fureur étouffait presque, tu ne

parleras pas.

Il bondit sur Jacques, lui déchargea sur le crâne un coup de poing si

violent que le sang gicla et que l’assailli perdit connaissance. En même

temps, d’une atteinte frénétique de son soulier à clous, il lui cassa

net le tibia. Puis, faisant un crochet dans les labours, il rejoignit le

bivouac comme si de rien n’était. Les autres dormaient et lui-même

s’ensevelit bientôt dans le lourd sommeil de l’ivresse. Jacques restait

évanoui, face aux étoiles.

Le lendemain, dès l’aube, la bande leva le camp et reprit le «trimard»

sans qu’aucun fît une remarque sur son absence. Tout au plus, y en

eut-il un ou deux pour penser qu’il dormait encore dans quelque creux et

pour supposer qu’il rejoindrait au soleil levé. Comme de juste,

l’assassin ne soufflait mot.

Ce fut seulement vers midi que des faucheurs qui revenaient du travail

découvrirent Jacques. Quoique, par nature, peu faciles à émouvoir et

surtout peu portés à s’apitoyer sur un galvaudeux sans toit ni pécune,

la vue du sang, la jambe cassée, la pâleur et la tristesse résignée de

ce maigre visage aux traits tirés leur inspirèrent quelque compassion.

Ils le transportèrent à la métairie où ils étaient employés. La, on lui

bâcla un pansement hâtif puis on prévint le maire. Celui-ci, jugeant que

le blessé, victime peu intéressante d’une rixe entre vagabonds, n’avait

pas assez d’importance pour qu’on ouvrît une enquête, le fit évacuer sur

l’hôpital de la ville la plus proche.

* * * * *

Long fut le séjour de Jacques dans la salle de chirurgie où on le plaça.

La blessure de la tête guérit assez vite, mais la fracture était

d’importance et lorsque les os se furent ressoudés, sa jambe droite

resta un peu plus courte que l’autre--infirmité qui, par la suite, le

dispensa du service militaire.

Puis, à peine commençait-il à se lever qu’une typhoïde d’une malignité

insolite l’abattit de nouveau. On crut bien qu’elle l’emporterait.

Néanmoins après des rechutes, on put replacer dans le placard le linceul

qu’on lui avait préparé. Mais la convalescence dura. Une anémie

persistante le maintenait si faible que, durant plusieurs semaines, il

demeura tout chancelant: c’était une fatigue pour lui que de se traîner

jusqu’au jardin où il s’asseyait sur un banc qu’ombrageait un massif de

lilas.

D’ailleurs, on ne se pressa pas de le renvoyer. D’abord, à cette époque,

il n’y avait pas affluence de malades. Ensuite, le personnel l’avait

pris en gré. La surveillante comme les infirmiers louaient sa patience

et sa discrétion. Il ne se plaignait pas; la sincérité de sa gratitude,

dès qu’on lui marquait de l’intérêt, touchait les plus sceptiques; il

s’efforçait de rendre de petits services à ses compagnons d’infortune et

aux employés. Quand on l’interrogeait sur l’agression qu’il avait subie,

il se bornait à dire:--C’est un malheur... Si l’on insistait, sa figure

exprimait de l’embarras et même une sorte de souffrance. Visiblement il

ne voulait ni récriminer ni dénoncer le coupable. Certains s’imaginèrent

que c’était par esprit de solidarité envers les trimardeurs. Mais de

plus perspicaces devinèrent qu’il pardonnait; et cette mansuétude, d’une

qualité si rare, augmenta l’affection qu’ils lui portaient, car ils

sentirent qu’il eût agi pareillement avec quiconque.

Sitôt que Jacques redevint capable de quelque travail, il sollicita et

obtint de quoi fabriquer des nattes et des paillassons dont il fournit

la plupart des salles. Entre temps, utilisant les numéros dépareillés de

revues illustrées qui s’accumulaient çà et là sur les consoles, il

apprit à lire, ce qu’il désirait depuis son enfance. En cela, il fut

aidé par un vieil arthritique, son voisin de lit, qui se plaisait à lui

défiler ses réminiscences d’une vie jadis prospère. Jacques l’écoutait

sans avoir l’air d’être excédé par ses rabâcheries désuètes. Le

vieillard, heureux de cette attention à laquelle on ne l’avait guère

accoutumé, mit du zèle à le faire épeler et, les premières difficultés

vaincues, à lui expliquer, d’une façon plus ou moins exacte, la

signification des proses qui leur passaient sous les yeux.

Cependant Jacques reprenait des forces, et, non sans quelque anxiété, se

demandait ce qu’il allait entreprendre à sa sortie de l’hôpital.

Rejoindre la bande, il y répugnait. Mais où découvrir un emploi qui lui

permît de gagner honnêtement son pain quotidien?

La question fut résolue par le médecin qui l’avait soigné. Celui-ci,

brave homme et pitoyable aux indigents, éprouvait pour Jacques un

penchant indéfinissable qu’il formulait en une phrase peut-être à son

insu divinatoire:

--Il y a en ce garçon quelque chose qui retient, on ne saurait spécifier

pourquoi. Il se tait presque toujours; il semble prendre plaisir à

s’effacer et pourtant, c’est étrange, on dirait qu’un être supérieur l’a

doué d’un charme spécial qui rayonne autour de lui et qui nous oblige à

l’aimer.

Une fois certain que Jacques était désormais valide, il

l’interrogea:--Possédez-vous quelques ressources? Avez-vous des parents?

Espérez-vous trouver de l’occupation?

Jacques répondit:--Je ne possède rien sauf les vêtements qui me

couvrent. Je suis seul au monde. Je ne sais à qui m’adresser pour

trouver du travail.

--Oh bien, reprit le docteur, cela ne se passera pas ainsi. Je vais

m’occuper de vous...

Il était en relations suivies avec un conseiller général, gros

propriétaire bien vu à la préfecture et dont il avait sauvé la fille,

naguère mise en danger de mort par une fluxion de poitrine. En retour,

ce personnage influent lui avait affirmé, à maintes reprises, qu’il lui

rendrait volontiers service. Le docteur n’hésita donc pas à recommander

son protégé. L’autre, enchanté de tenir parole, s’enquit dans les

bureaux, apprit qu’un poste de cantonnier vaquait sur la route décrite

ci-dessus, mena au pas de charge les formalités, culbuta les objections,

éperonna les torpeurs administratives et, bref, arracha la nomination du

jeune homme.

* * * * *

Jacques s’adapta aisément aux conditions d’existence que lui imposait

son nouveau métier. Ce qui lui en plut par-dessus tout, ce fut qu’elles

lui permettaient de passer des journées entières sans dialoguer avec

personne. Nulle misanthropie ne lui dictait cet état d’âme mais une

disposition innée de son caractère lui faisait préférer à tout les

enchantements de la solitude. D’ailleurs, qu’il s’activât au dehors,

sous les ardeurs de la canicule ou sous la bise âpre de décembre, qu’il

se reclût, la nuit, dans sa maisonnette, il ne lui semblait pas être

seul. Il sentait, d’une façon permanente, autour de lui, une _Présence_

qui lui voulait du bien, le comblait de douceur et le maintenait dans

une paix ineffable. Parfois aussi, lorsque ses regards erraient sur la

campagne, le paysage lui apparaissait transfiguré. L’ondulation des

blés, le balancement des feuillages, le bleu profond du ciel prenaient

une signification intense, devenaient les symboles d’une vaste oraison

par où la nature célébrait cet Être mystérieux dont la munificence

n’avait d’égale que la splendeur.

Alors son âme ingénue se joignait, d’un élan spontané, à l’hymne

universel puis s’épanouissait comme une touffe de roses au premier

soleil d’avril. Sa simplicité ne s’étonnait pas de ses ravissements.

S’il lui eût fallu en rendre compte, il aurait été fort embarrassé mais

il s’y abandonnait, le cœur en fête: il était l’enfant qui, découvrant

une source cachée au fond des grands bois, y étanche sa soif avec

allégresse et la remercie naïvement d’être si limpide et si fraîche.

Ainsi, sa prière fut assez longtemps celle d’une âme toute primitive,

ignorant _Qui_ elle adore. Mais un jour, une circonstance providentielle

lui fit connaître la Voie, la Vérité et la Vie.

Il était allé à la ville pour s’acheter une paire de sabots, les siens

s’étant usés et prenant l’eau. Dans un coin de la boutique où il entra,

il y avait un tas de vieux papiers et de livres mis au rebut. Pendant

que le sabotier ajustait les brides, il ramassa un volume au hasard,

l’ouvrit et se prit à lire. Or, c’était, sous une reliure en cuir

roussâtre et à moitié décousue, un exemplaire tout fripé du

Nouveau-Testament. Beaucoup de pages manquaient, le sabotier s’en étant

servi pour allumer sa pipe--non par impiété mais par insouciance, car

comme nombre de nos contemporains, il n’avait reçu aucune espèce

d’éducation religieuse. Cependant les quatre Évangiles étaient intacts

et au complet.

Jacques tomba sur le chapitre VII de saint Mathieu et d’abord sur ce

passage: _Demandez et il vous sera donné; cherchez et vous trouverez;

frappez et il vous sera ouvert._

Ces paroles le remuèrent étrangement. Il feuilleta encore et ses yeux

s’arrêtèrent sur les versets où Jésus enseigne le _Pater_ aux disciples.

Il lut, il relut, touché jusqu’au fond du cœur par cette prière qui

contient toutes les prières.

--Oh! murmura-t-il, que cela est juste, que c’est admirable... Il faut

que j’apprenne à suivre Celui qui a dit ces choses.

Il se tourna vers le sabotier et lui demanda timidement s’il

consentirait à vendre ce livre. L’autre, surpris que quelqu’un

s’intéressât à un imprimé d’aussi piètre mine, examina le volume. Puis

il éclata de rire:--Tout de même, s’exclama-t-il, vous ne voudriez pas

que je vous le fasse payer!... Cela ne vaut pas deux sous. Tenez, je

vous le donne par-dessus le marché.

Jacques lui témoigna une telle gratitude que le bonhomme, goguenard et

le jugeant un peu fou, lui répétait:--En voilà une affaire! Je m’en

fiche, moi, de ce bouquin. Allez, allez, fourrez-le dans votre poche et

n’en parlons plus.

Après l’avoir de nouveau remercié avec effusion, Jacques s’éloigna. Le

sabotier, venu au seuil de sa boutique, l’accompagna du regard. Il

remarqua que le jeune homme avait repris sa lecture et qu’il s’y

absorbait au point de se heurter contre les passants et de ne pas avoir

l’air de se douter que ceux-ci maudissaient sa distraction.

--Ça, conclut le sabotier, c’est un drôle de citoyen!... Dirait-on pas

qu’il a découvert un trésor?

C’était bien un trésor pour Jacques. A partir de cette date il vécut de

l’Évangile. A tous ses moments de loisir il s’assimilait maints et

maints chapitres. Il les méditait en travaillant. La nuit, il se

réveillait pour y penser. Certains épisodes lui furent le point de

départ d’une oraison frémissante de réalité surnaturelle.

Particulièrement, le récit de la Passion lui fit aimer Notre-Seigneur

comme jamais il n’eût soupçonné qu’on pouvait aimer quelqu’un. Et cet

amour le possédait d’une façon si impérieuse qu’il lui semblait souvent

ressentir dans sa chair la piqûre des épines de la couronne dérisoire,

la brûlure de la flagellation, la meurtrissure de la croix à son épaule.

Il y avait aussi des soirs où il se croyait transporté au Calvaire. Et

alors, tandis qu’il pleurait les lèvres collées aux pieds du Crucifix,

le Sang rédempteur ruisselait, à larges gouttes, sur son front.

* * * * *

Il n’y avait qu’une personne, au village, pour s’intéresser à Jacques:

la vieille Eulalie. Elle l’avait d’abord observé de loin. Ne sachant pas

qu’il vivait dans la société de Notre-Seigneur, elle le plaignait de son

isolement. A diverses reprises, elle entendit tenir sur son compte des

propos où la dérision se mêlait à l’outrage, elle vit les enfants le

harceler et elle admira sa patience à subir leurs sévices. Quel

contraste avec son prédécesseur. Celui-là c’était un colosse, aux poings

massifs, à la bouche débordante de blasphèmes et de jurons. Lorsqu’il

s’enivrait, ce qui se produisait souvent, il saisissait, avec rage, tous

les prétextes à querelles et à rixes. On le haïssait, mais on le

craignait.

Jacques, au contraire, on eût dit que son aspect chétif et ses mœurs

inoffensives vexaient les ruraux et qu’ils lui en voulaient de ne pas

leur ressembler. Nul n’avait peur de lui et beaucoup l’auraient rossé

avec délices. Mais par quel joint malmener un faible qui n’opposait que

son silence aux provocations les plus acérées?

Eulalie, à part soi, s’indignait de cette barbarie déchaînée contre un

homme de qui le visage et les moindres gestes exprimaient la paix. Trop

craintive pour réprouver tout haut l’injustice, en compensation, elle

désirait ardemment se rendre utile à Jacques.

L’occasion lui en fut fournie par un coup de serpe mal dirigé dont le

cantonnier s’entama le poignet un matin qu’il élaguait des sureaux

ombrageant la route, non loin du presbytère. Eulalie balayait les

marches du perron. Elle accourut, trouva des mots persuasifs pour

obliger Jacques de la suivre dans sa cuisine, lava la plaie puis

l’entoura d’un linge imbibé d’arnica. Le garçon eut un sourire si

affectueux pour la remercier qu’elle se sentit tout-à-fait en confiance.

--Quand vous passerez par ici, dit-elle, il faudra vous arrêter un

moment nous ferons un bout de causette ensemble.

Jacques acquiesça d’un signe de tête.

Dès lors ils furent amis. Par discrétion, Jacques évitait d’entrer dans

le presbytère. Mais lorsqu’Eulalie se tenait assise à tricoter devant la

façade et qu’elle l’avait salué la première, il stationnait volontiers

debout devant elle et répondait à ses questions. C’est ainsi qu’il

raconta, sans récriminer le moins du monde, sa vie de souffrance et

d’abandon. Il termina en affirmant que son état présent lui convenait

fort. Eulalie le prit en grande pitié. Tout de suite, étant une âme de

foi profonde, elle lui parla de Dieu. Elle conjecturait qu’il ignorait

absolument les choses de la religion. Aussi fut-elle au comble de

l’étonnement lorsque les dires de Jacques lui révélèrent qu’il lisait

l’Évangile et que même il le possédait à fond. Un jour, il évoqua le Bon

Maître avec une telle précision et une telle abondance de détails qu’à

l’entendre, Eulalie s’écria:--Mais vous auriez vécu près de lui que vous

n’en sauriez pas plus long!

--Ah que je voudrais seulement le voir, le toucher et, si ce n’était

trop audacieux de la part d’un rien du tout comme moi, le soulager quand

il tombe accablé sous le fardeau de sa croix!...

--Vous le mériteriez, reprit Eulalie, et pourtant vous n’êtes même pas

baptisé.

--Ce n’est pas de ma faute; je désire l’être. Expliquez-moi un peu en

quoi cela consiste.

Eulalie le fit aussitôt et même lui donna un aperçu des autres

Sacrements.

Il faudra, conclut-elle, que vous appreniez le catéchisme. Je vous en

passerai un, et puis nous nous occuperons de votre baptême. Dès demain

j’en causerai avec M. le Curé.

Mais le lendemain, le Curé s’absenta pour aller chez Crochard.

* * * * *

L’abbé Dieuze sortit tout horrifié du petit bureau où l’usurier l’avait

reçu. Quoique celui-ci eût employé des formules patelines pour lui

exposer comment il réussissait à dépouiller ses victimes sans enfreindre

la lettre des lois, le prêtre avait pressenti l’abîme où il tomberait

certainement s’il s’associait avec cette détestable sangsue. Tout ce

qu’il y avait de bon en lui se révolta.

--Non, se dit-il, je ne dois pas me faire délibérément le complice d’un

pareil scélérat. Ce serait appeler sur moi la colère divine!... Je

chercherai un autre placement qui sera peut-être moins avantageux mais

qui me laissera la conscience en repos.

Du point de vue de la sagesse humaine, c’était raisonner droitement.

Mais alors pourquoi ne se sentait-il pas apaisé? Pourquoi l’étau où le

comprimait la préoccupation constante de tirer une fortune de son

héritage ne desserrait-il pas ses mâchoires?

C’est qu’un croyant qui se livre à l’esprit de lucre perd la saine

quiétude des vrais enfants de Dieu. Il croit tenir l’argent--c’est

l’argent qui le tient. Il s’imagine acquérir de l’indépendance--il se

rend esclave.

A ce moment, l’abbé Dieuze était tourmenté par le regret de s’être

séparé du portefeuille. En vain il se répétait: Je l’ai mis en lieu

sûr... il ne parvenait pas à se rassurer. Il lui tardait de regagner le

village pour replacer les billets dans sa poche secrète contre son cœur.

Il se hâtait sur le chemin du retour et il avait déjà parcouru un

kilomètre quand il fut rejoint par une carriole que conduisait un de ses

paroissiens, le boucher Bajot, de plus marchand de bestiaux assez cossu

et avec lequel il était en bons termes.

--Hé! M. le Curé, dit cet homme, en arrêtant son cheval, vous allez à

pied par cette chaleur? Y a de quoi périr! Venez donc près de moi.

L’abbé s’empressa d’accepter. En effet, il faisait si lourd que sa

marche précipitée l’avait mis tout en sueur. Mais surtout il se

félicitait que cette invite lui permît de retrouver plus tôt son cher

argent. Tout en roulant, le boucher lui confia qu’il était sur le point

d’acheter une auto, il en avait débattu le prix à la ville et il

espérait obtenir du vendeur de payer à tempérament. Le curé ne prêtait

qu’une oreille distraite à ces propos. Il approuvait par de vagues

monosyllabes mais sa pensée demeurait tendue vers le portefeuille.

Jusqu'à la fin du monde · 第 2 / 11 段