ADOLPHE RETTÉ
Jusqu’à la fin
du Monde
PARIS
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1926
Librairie A. MESSEIN, 19, Quai Saint-Michel, Paris
DU MÊME AUTEUR
POÉSIES (1897-1906): Campagne première, Lumières tranquilles,
Poèmes de la forêt (Messein) 7 fr.
Une belle dame passa (Messein. 1 vol. in-12) 7 fr.
Le Symbolisme (anecdotes et souvenirs). 1903 (Messein.
1 vol. in-12) 9 fr.
ŒUVRES CATHOLIQUES
Du diable à Dieu, récit d’une conversion (Messein).
Le règne de la Bête, roman (Messein).
Un séjour à Lourdes, journal d’un pélerinage à pied, impressions
d’un brancardier (Messein).
Sous l’étoile du Matin, la première étape après la conversion
(Messein).
Dans la lumière d’Ars, récit d’un pèlerinage (Tolra).
Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr (Téqui).
Quand l’esprit souffle, récits de conversions: Huysmans, Verlaine,
Claudel, etc. (Messein).
Ceux qui saignent, notes de guerre (Bloud et Gay).
Sainte Marguerite-Marie, vie de la Révélatrice du Sacré-Cœur, d’après
les documents originaux (Bloud et Gay).
Lettres à un indifférent, apologétique réaliste (Bloud et Gay).
Le Soleil intérieur, Saint Joseph de Cupertino, Catherine de Cardonne,
une Carmélite sous la Terreur, la Charité du malade (Bloud et Gay).
Louise Ripas, une privilégiée de la Sainte-Vierge, préface de
Mgr Landrieux, évêque de Dijon (Bloud et Gay).
Léon Bloy, essai de critique équitable (Bloud et Gay).
La Maison en ordre, autobiographie (Nouvelle librairie nationale).
Les Rubis du Calice, méditations et oraisons sur des textes de
la Messe (Messein).
La basse-cour d’Apollon, mœurs littéraires (Messein).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
5 exemplaires sur Vergé d’Arches
numérotés de 1 à 5.
Nº
In corde Christi
Amicis
Etiam ignotis
Et
Benefactoribus
PRÉAMBULE
Il existe, dans l’œuvre de Pascal, un écrit où se résume toute la
ferveur de cette grande âme éprise du Bon Maître alors qu’il souffre
dans l’angoisse d’une nuit sans étoiles. C’est _le Mystère de Jésus_.
Ici, point de propositions théologiques ou morales développées à loisir,
point de controverses ni de polémiques. Seul à seul avec Celui qui a
voulu supporter, en un abandon total, le poids de tous les péchés du
monde, Pascal reçoit la grâce de partager sa détresse. Il le voit
pleurer et il pleure; il le voit saigner et il saigne. Les souffles
lugubres qui agitent les feuillages du Jardin des Olives lui frôlent la
face et se mêlent aux ricanements du Démon qui rôde à travers l’ombre
implacable. Son cœur palpite à l’unisson du Cœur lacéré de Jésus et
chacune des phrases qu’articule péniblement cette bouche trois fois
sainte le transperce comme une flèche dont la piqûre barbelée le fait
tressaillir jusqu’au plus profond de son être. Il crie, non parce qu’il
souffre, mais parce que Jésus souffre par lui, pour lui--en lui. Et ses
cris sanglotés, c’est ce dialogue, sans art, sans littérature, mais où,
bien au-dessus des pauvres artifices de notre rhétorique, la voix même
du Rédempteur retentit dans son âme pour la purifier, pour la fondre au
creuset de ses propres douleurs, pour l’offrir, toute pantelante de
contrition, à la justice du Père éternel.
Dans cette nuit très obscure, dans cette nuit de sacrifice absolu,
Pascal se sent comptable de notre ingratitude perpétuelle à l’égard du
Sauveur. En gémissant, il murmure ces mots d’une véracité si effrayante:
«_Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde; il ne faut pas dormir
pendant ce temps-là... Jésus a prié les hommes et il n’a pas été
exaucé._»
Peu s’en faut que le voyant ne défaille pour s’être abreuvé à cette
coupe d’amertume. Simultanément, il lui semble que son Dieu, délaissé
hier, maintenant, toujours, s’est en allé très loin et ne reviendra sans
doute jamais plus. Il tâtonne à sa recherche et ne palpe que des
ténèbres. Il s’arrête éperdu; il ne sait à quoi se résoudre. Il se
demande s’il est mort impénitent et si son âme erre déjà au seuil de
l’enfer.
Mais alors Jésus se manifeste et lui fait entendre des mots de lumière:
«_Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé... Je
pensais à toi dans mon agonie; j’ai versé telles gouttes de sang pour
toi... C’est mon affaire que ta conversion; ne crains point et prie avec
confiance, comme pour moi..._»
Tout le sens sublime du _Mystère de Jésus_, à savoir l’extrême
désolation compensée par l’extrême espérance, se dégage de ces paroles.
Le Sauveur s’y assimile à l’âme en détresse qui l’implore; il imprime en
elle son image. Renvoyant au ciel sa divinité, il ne veut plus être
qu’un débris d’homme très humble et très faible et qui demande _qu’on
prie pour lui_ à peu près comme on prie pour les âmes du Purgatoire. Et
il n’est pas d’union plus efficace, plus illuminante que celle qui se
réalise, de la sorte, dans la douleur infinie avec Jésus. Saint Jean de
la Croix eut raison de dire que cette nuit sanglante, c’était «un abîme
de clarté».
* * * * *
L’agonie de Jésus au Jardin des Olives, première phase de la Passion,
déconcerte beaucoup trop de catholiques de même que les incommodent les
vociférations et les crachats de la foule au prétoire de Pilate ou le
bruit des marteaux frappant sur les clous qui rivent Jésus à la Croix.
Il ne leur déplaît pas de s’asseoir au banquet des noces de Cana; ils
aiment assez à brandir des palmes, en chantant, le Jour des Rameaux.
Mais souffrir avec Jésus, l’assister dans sa solitude, on y répugne. On
préfère écarter la pensée de ce qu’Il donne pour nous. Un contemplatif
le marque avec tristesse: «Bien des personnes, écrit-il, éprouvent une
impression de gêne en présence de la Passion de Jésus-Christ; et ce qui
augmente ce malaise, c’est que Jésus nous invite à faire entrer sa
Passion dans toute notre existence.» Oui, fort souvent, on ne veut
demander au christianisme que des émotions agréables et superficielles.
Et c’est à cause de cette barbare légèreté qu’en un grand nombre d’âmes,
Jésus subira son agonie _jusqu’à la fin du monde..._
Je ne suis qu’un atome à côté de Pascal et je prêterais à rire si
j’avais l’outrecuidance de placer mes piètres écritures auprès du
_Mystère de Jésus_. Pourtant, Dieu m’ayant octroyé la grâce de la
souffrance quotidienne, daigne aussi m’insuffler la volonté de l’unir
aux souffrances de mon Rédempteur. Je ne méritais pas cette marque de sa
miséricorde. Qu’on me permette de rapporter la circonstance où je la
reçus.
J’étais de passage dans une ville populeuse et bruyante dont la plupart
des habitants cherchaient à oublier les horreurs de la guerre en
s’étourdissant parmi des liesses ignobles. Sans aucun doute, il s’y
trouvait, çà et là, quelques âmes d’oraison mais je ne les connaissais
pas. Déjà malade, environné d’indifférence joviale, à peu près sans le
sou, je sentais le découragement s’insinuer en moi d’autant que l’avenir
m’apparaissait très sombre. Je priais bien encore un peu, par bribes,
non de l’âme mais du bout des lèvres, car l’_A quoi bon?_ père de toutes
les désertions commençait à régir mes prières. Et le Mauvais en
profitait, selon sa tactique invariable, pour me chuchoter que Celui à
qui j’avais la naïveté de me confier ne prêtait nulle attention à mes
plaintes. Un soir, je me traînais aux confins du désespoir; je me disais
que j’étais bien sot de m’enliser dans ma peine plutôt que de chercher
une diversion brutale dans les fêtes grossières qui m’invitaient à
chaque pas. En ce péril, je fus conduit, je ne sais comment, devant la
porte entr’ouverte d’une église. D’un mouvement tout machinal je la
poussai; j’entrai dans le sanctuaire; ce fut par habitude et sans même
articuler une syllabe de dévotion que je m’inclinai devant le
Saint-Sacrement.
Il n’y avait personne que moi--personne, sauf Jésus caché dans le
tabernacle. Mais je n’avais pas conscience qu’Il fût là ou plutôt, cela
m’était égal. J’errai quelque temps de la nef au transept puis je
m’assis contre un pilier. Courbé sur ma chaise, la tête basse, l’âme
inerte, je n’essayais plus de formuler le moindre fragment de prière
liturgique. Ce n’était pas seulement la fatigue qui me faisait fléchir
de la sorte. Il naissait aussi en moi un sentiment de révolte qui
m’incitait à refuser mon hommage à Jésus parce que _je tenais_ à me
figurer qu’il m’avait abandonné. Le démon, prenant vigueur dans ma lâche
faiblesse, ne cessait d’attiser, d’une griffe sournoise, cette flamme de
rébellion. Le pire de mon état, c’est que je ne m’en rendais pas compte.
Inclinant vers le péché consenti, j’en étais à ce point que me vautrer
dans la fange, par rancune contre le Seigneur, me paraissait presque
équitable. Ah! comme on risque d’être changé en pourceau quand on tolère
que la nature déchue se dérobe à la Grâce!
Peu à peu, à force de ressasser mes prétendus griefs, je fus pris de
somnolence. Non pas l’un de ces calmes sommeils sans rêves qui réparent
les forces épuisées mais une sorte d’engourdissement morose où survivait
l’impression confuse qu’en me tenant loin du Bon Maître, je lui causais
un préjudice. Il me restait bien comme un vague remords de cette
trahison mais _je ne voulais pas_ l’écouter.
Soudain, tandis que je m’embourbais toujours davantage, il me sembla
entendre une voix très basse, très lasse, très triste, qui me disait à
l’oreille: «--_Tu n’as pas pu veiller une heure avec moi._»
Seigneur Jésus, c’était le reproche que vous avez adressé à saint Pierre
parce qu’il dormait durant votre agonie au Jardin des Olives!
Dressé en sursaut, les mains tendues, d’instinct, vers le tabernacle, je
fondis en larmes, je repris possession de mon âme. Tremblant, je
m’écriai:--Je ne dors plus, bon Maître, je ne dors plus!...
Alors il me parut qu’une vaste lumière me balayait l’âme et en chassait
les ténèbres. En même temps, la tentation, chauve-souris obscène que le
diable y avait nichée, s’en échappait, fuyait avec un sinistre
froissement d’ailes. Tout de suite après, je me rappelai, en un
raccourci foudroyant, toutes les tortures endurées par Jésus lorsqu’il
demandait à son père que _s’il était possible, ce calice passât loin de
lui_. Je compris que le sommeil des apôtres se renouvelait, de siècle en
siècle, chez trop de chrétiens qui rendent ainsi plus amère la solitude
du Sauveur. D’un cœur déchiré de compassion, je fis le serment à Jésus
de ne plus être de ceux-là. Je demeurai longtemps en oraison de repentir
et d’amour. Quand je sortis de l’église, je me sentis à la fois plein de
souffrance et plein de bonheur parce que je veillais avec Jésus. Et
depuis, et surtout aux tournants douloureux de l’existence, j’ai pu
constater la profonde vérité des paroles de Saint Paul: «_A mesure que
les souffrances de Jésus abondent en nous, ainsi notre consolation
abonde avec elles._»
* * * * *
Seigneur Jésus, les hommes s’agitent pour conquérir des chimères alors
que vous êtes la seule Réalité. Votre vie et votre mort attestent deux
lois: loi de souffrance, loi de substitution, et ces lois gouvernent
l’univers. Par la première, vous nous apprenez à nous hausser au-dessus
de nous-mêmes pour l’amour de vous et à mériter ainsi le Royaume de
Dieu. Par la seconde, vous nous apprenez que, pour rester dignes de vous
suivre dans la voie douloureuse, nous devons vous aider à porter votre
croix et à remplacer ainsi ceux dont la nonchalance la trouve trop
pesante--ceux aussi qui refusent de vous connaître. La masse de nos
péchés écrasait votre épaule; notre bonne volonté, docile à votre Grâce,
allège cet affreux fardeau. Et vous nous avez promis la suprême
récompense lorsque vous nous avez dit sur la montagne: _Bienheureux les
miséricordieux car ils obtiendront miséricorde; bienheureux ceux qui ont
faim et soif de justice car ils seront rassasiés._
Seigneur Jésus, voyez: l’humanité de l’époque si sombre où nous sommes
voués à l’exil dans l’attente de la Lumière éternelle ne veut plus vous
connaître. Égarée par les brumes d’un matérialisme opaque, rongée de
haines homicides, calcinée par la convoitise de l’or diabolique,
impatiente de se détruire elle-même ou bien mollement indifférente à
votre Passion, elle roule au cataclysme qui bientôt peut-être
précipitera les âmes souillées et les âmes pures au pied du trône d’où
vous les jugerez selon leurs œuvres.
Comme vous l’avez annoncé, cet avenir, ce proche avenir vient à pas
furtifs, apportant les fléaux inéluctables...
Seigneur Jésus, voici que le crépuscule ensanglante l’horizon; peut-être
que les jours de la terre vont à leur déclin. Parlez-moi; faites que je
sente toujours descendre en mon cœur les rayons de votre Cœur; faites
que ce livre écrit dans la souffrance et dans la pauvreté réchauffe au
foyer de votre amour quelques âmes refroidies et rallume en elles le
désir de veiller avec vous au jardin des Olives--jusqu’à la fin du
monde.
DANS LA FORÊT DE L’ORAISON
_Ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus._
OSÉE.
Des personnes m’ont parfois demandé pourquoi je n’écrivais pas de
romans. Je puis leur répondre ceci: ce n’est pas que je dédaigne cette
forme d’art qui, pour ne mentionner que des écrivains appartenant à la
littérature catholique, nous a donné Huysmans, Benson, Bazin, d’autres
encore. _Mais on n’écrit pas les livres qu’on veut._ En ce qui me
concerne, du jour où j’entrai dans l’Église je n’eus plus qu’une pensée:
la servir selon mes moyens et de la façon dont il plairait à Dieu de
faire vibrer pour sa louange les cordes du pauvre violoncelle que je
suis. Or, sauf une fois avec _le Règne de la Bête_, les sujets que sa
Grâce m’invitait à traiter ne comportaient pas l’affabulation du roman.
Davantage encore: ils m’étaient, pour ainsi dire, imposés. Ainsi, fort
peu de jours avant de commencer la _Vie de Sainte Marguerite-Marie_, je
ne me doutais nullement que ce travail ardu me serait désigné. J’estime
superflu de raconter dans quelles circonstances je fus amené à
l’entreprendre. Je me bornerai à spécifier que, pour ce livre comme pour
d’autres avant et après, j’ai obéi, avec simplicité, à une suggestion
d’ordre intérieur dont je ne pouvais méconnaître l’origine.
Ce qu’il n’est permis d’ajouter c’est que mon goût de la solitude
s’adaptait à merveille à l’élaboration des volumes où je me suis efforcé
de mettre en évidence, pour quelques-uns, le sens surnaturel de notre
vie transitoire en ce bas monde.
La solitude, je l’ai toujours aimée. Même dans ma jeunesse, alors que je
me bouchais les oreilles pour ne pas entendre l’appel de Dieu, je la
préférais aux villes toutes retentissantes du vain bavardage des hommes.
Il y avait donc bien des années que je me tenais à l’écart de leurs
colloques lorsqu’il plut à la miséricorde divine de me convertir. Et je
ne crois pas téméraire de penser que cette inclination me prédestinait à
la tâche que je remplis depuis vingt ans: montrer Dieu à ceux de mes
contemporains qui le négligent ou qui mettent leur amour-propre à
l’ignorer. Car ce n’est que dans la solitude et le silence qu’on apprend
à Le connaître--et, par conséquent, à L’aimer.
* * * * *
Comme le savent les lecteurs de _Du diable à Dieu_, c’est dans la forêt
de Fontainebleau que je reçus les premières touches de la Grâce
illuminante. Là, plus que partout ailleurs, et longtemps avant ma
conversion, j’avais éprouvé les bienfaits de l’existence en pleine
nature et j’avais eu à me féliciter de ne m’être pas reclus dans
l’idolâtrie de l’art exclusif, de n’être pas devenu, comme tant de mes
confrères, un de ces scribes monotones qui semblent avoir un fouillis de
papier imprimé ou griffonné à la place de la cervelle et un pot rempli,
jusqu’au bord, d’une encre épaisse à la place du cœur. Là, quand sonna
pour moi l’heure de Dieu, je réalisai ce que signifiait la phrase de
Saint Bernard: _Aliquid amplius invenies in silvis quam in libris._ Oui,
là, parmi les peuplades harmonieuses des grands arbres, je sentis mon
âme se développer au souffle du Paraclet et je connus que cet
épanouissement radieux réduisait à rien la fausse sagesse que j’avais si
longtemps recherchée dans des livres où la Vérité unique n’avait point
de part.
_Du diable à Dieu_, c’est le procès-verbal, exact dans ses moindres
détails, de mes états d’âme à l’époque de ma transformation miraculeuse
et non, comme certains se le sont figuré, un récit «arrangé», truqué
selon les formules du métier littéraire. Les esprits vraiment religieux
qui voulurent bien me lire ne s’y trompèrent pas. Je n’ai pas à insister
sur ce point et si j’y reviens ici, c’est parce qu’on m’a demandé de
préciser la manière dont l’oraison germait, grandissait, fleurissait
alors en moi, m’imprégnait de clarté divine. Je ferai cet exposé non par
gloriole d’une faveur purement gratuite mais parce qu’il peut être utile
à certaines âmes que Dieu oriente vers la contemplation infuse. Du
moins, on me l’affirme. J’essayerai donc de satisfaire mes
correspondants. Toutefois, qu’ils ne perdent pas de vue que cette
analyse sera forcément incomplète: les opérations de la Grâce dans une
âme de bonne volonté gardent toujours de _l’indicible_.
* * * * *
Il importe tout d’abord de rappeler qu’en ce temps-là mon ignorance
religieuse était à peu près totale. Rien, ni mon genre de vie, ni mes
lectures, ni mes habitudes de pensée n’était de nature à la dissiper. Je
n’appartiens donc point à cette catégorie d’hommes à qui la foi
catholique fut inculquée dans leur enfance, qui s’en écartent par la
suite mais qui en gardant du moins une vague mémoire, n’ont à faire
qu’un effort relativement minime pour en reprendre la pratique lorsque
Dieu les dispose à se convertir. Non seulement je ne savais rien mais
encore, par éducation, par entraînement et par un penchant originel à
repousser toute discipline de l’âme, je nourrissais les plus fortes
préventions contre l’Église. Par suite je n’étais donc nullement préparé
à croire, quand la notion du Divin me fut révélée à l’improviste comme
il est rapporté au premier chapitre de _Du diable à Dieu_.
Ceci posé, l’on saisira combien, au cours de mes longues méditations
solitaires sous les ombrages de la forêt, j’apportais une sensibilité
toute neuve aux joies et aux souffrances que me valait l’infiltration
progressive du Saint-Esprit dans ma vie intérieure. Je souligne que son
action m’était tour à tour, et quelquefois simultanément, douloureuse et
suave; mais je dois mentionner que, dans l’un et l’autre cas, si intense
fût-elle, il n’en résultait nul trouble, nulle anxiété. Au contraire,
j’éprouvais un sentiment de confiance dans la Force mystérieuse qui se
rendait de la sorte maîtresse de mon être. Il s’ensuivait une paix sans
égale où mon âme, naguère si versatile, se reposait amoureusement dans
la contemplation des splendeurs de la certitude.
Et c’était bien un état de contemplation passive car, en cette phase de
ma conversion, je n’argumentais ni ne discutais. Je m’ouvrais à la
Grâce, je l’absorbais comme une terre longtemps durcie par un gel
rigoureux s’amollit avec délices pour laisser ses molécules s’imbiber
des gouttes tièdes d’une pluie de printemps.
Parfois ma contemplation prenait l’aspect d’une réminiscence: on eût dit
que je me souvenais de choses que je n’avais cependant ni connues ni pu
connaître durant les années antérieures. Parfois aussi je voyais se
lever en moi des images aux contours d’une netteté insolite et qui,
baignées d’une blanche lumière, se succédaient devant les yeux de mon
âme.
La Grâce se manifestait encore d’autre façon. Je tâcherai de dire
comment dans les lignes suivantes. Mais je tiens, avant tout, à répéter
qu’elle me conquit _d’abord_ par son infusion persistante dans les
domaines de la sensibilité et de l’imagination et non par le
raisonnement ou par une spéculation quelconque de l’intelligence. Et
c’est ainsi que naquit en moi le sentiment habituel de la présence de
Dieu.
* * * * *
Ce sentiment, je l’éprouvai, au début, selon la formule si vraie du
psalmiste: _Timor Domini initium sapientiae_: la crainte du Seigneur est
le commencement de la sagesse. Mais qu’on n’aille pas se méprendre; ce
n’était point de l’effroi que je ressentais. En l’occurrence, rien de
semblable à la panique d’un voyageur qui, entendant gronder un orage sur
sa tête, cherche, d’un cœur éperdu, l’abri où échapper à la foudre.
C’était l’intuition, pleine de respect, que de l’Énergie radieuse dont
j’étais comme circonscrit émanait toute beauté, toute bonté, toute
justice--la perfection absolue. Alors, faisant un retour sur moi-même,
je découvrais à quel point mon âme était encore loin de ressembler à ce
divin modèle. _Je voyais_ mes fautes coutumières, mes penchants mauvais
comme des taches sur cette Lumière et je concevais que pour mériter la
sollicitude adorable qui m’investissait de la sorte, je devais
travailler assidûment à réprimer ceux-ci, à effacer celles-là.
S’il n’y avait eu que moi pour acquérir les vertus nécessaires, j’aurais
certainement échoué. Mais chaque fois que j’accomplissais un effort dans
ce sens, je me sentais doucement encouragé à la persévérance. Quelqu’un
était là qui m’aimait--j’en avais conscience d’une façon très forte--qui
guidait mes pas incertains, qui fortifiait en moi la volonté de lui
plaire. Ah! je n’étais plus seul ainsi que je l’avais été si longtemps
parmi les hommes.
Savourant cette sécurité, j’entrais souvent dans un recueillement
profond où je demeurais entièrement absorbé par la contemplation de
l’Être qui daignait me prodiguer ses richesses et m’inculquer le désir
croissant de m’en rendre digne. Je perdais la notion de la durée et de
l’espace. Je demeurais immobile, tout ravi en Dieu, pendant des minutes
ou, peut-être, pendant des heures. En cet état, je ne pouvais articuler
la moindre parole mais mon âme entière se fondait en une oraison
silencieuse de gratitude et d’amour.
Lorsque je revenais au sentiment des spectacles d’ici-bas, je les
trouvais bien incolores. Certes, avant que la Grâce m’eût touché,
j’avais connu des moments admirables à dénombrer les charmes multiples
de ma chère forêt. Mais que c’était peu de chose en comparaison de la
beauté de Dieu telle que je la percevais à présent au dedans de moi.
Comme l’éclat de ce Soleil intérieur reléguait dans l’ombre le soleil
périssable qui se joue à travers les ramures ondoyantes!...
* * * * *
Ensuite je commençai d’apprécier à leur suprême valeur les vertus que la
Grâce faisait éclore en moi. Ayant vécu jusqu’alors dans l’esprit de
révolte et dans la complaisance au péché, je me trouvais comme
transporté dans une terre inconnue, dans une contrée miraculeuse, toute
parée de fleurs dont les nuances et les parfums m’attiraient d’autant
plus que je les découvrais pour la première fois. A les regarder, à les
respirer, l’envie me venait d’en greffer les sauvageons de mon âme
conformément aux préceptes de la Loi divine. Je tentai tout de suite
cette besogne salutaire. J’y mettais de la maladresse, mais Dieu ne
cessait de venir en aide à mon inexpérience.
Ce dont je me souviens également, c’est de la surprise que me causait ma
docilité. N’ayant jamais obéi qu’aux impulsions de ma nature violemment
indépendante, je demeurais stupéfait à constater que je prenais plaisir
à me soumettre et que cette humilité imprévue me valait des joies plus
intenses et surtout bien plus pures que celles dont j’avais coutume de
repaître mes instincts.
Dans un des plus beaux poèmes de _Sagesse_, Verlaine a parfaitement
exprimé cet éveil d’une âme désormais éprise de la vertu, frémissante
d’amour de Dieu mais tellement inaccoutumée à la vie chrétienne. Je ne
saurais mieux faire que de le citer:
Vous voilà, vous voilà pauvres bonnes pensées:
L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,
Douceur de cœur avec sévérité d’esprit,
Et cette vigilance et le calme prescrit
Et toutes!--Mais encore lentes, bien éveillées,
Bien d’aplomb, mais encore timides, débrouillées
A peine du lourd rêve et de la froide nuit.
C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit
L’autre et toutes ont peur du vaste clair de lune.
Telles, quand les brebis sortent d’un clos: c’est une,
Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,
La tête à terre et l’air des plus embarrassés;
Faisant ce que fait leur chef de file: il s’arrête,
Elles s’arrêtent tout à tour, posant leur tête
Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi...
Votre pasteur, ô mes brebis, ce n’est pas moi,
C’est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,
Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes,
Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.
Suivez-le: sa houlette est bonne.--Et je serai,
Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,
Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.
* * * * *
C’est alors qu’intervint la volonté. Le poète Lucrèce la définit, avec
une superbe vigueur, une puissance arrachée aux destins, _fatis avulsa
potestas_. Or, le destin que m’eût assigné mon passé, si Dieu n’était
intervenu, ç’aurait été de continuer à poursuivre, jusqu’à la fin de mes
jours terrestres, les illusions qu’une conception athée de l’existence
faisait miroiter devant moi. Mais je ne le pouvais plus. La Vérité
unique s’imposait à mon âme si impérieusement qu’il me fallait _vouloir_
vivre pour Elle.
Je voulus--mais il y eut, en effet, _arrachement_, car ce divorce avec
mes habitudes et mes mœurs anciennes n’alla point sans de vives
souffrances. Ce furent ces combats et ces rechutes momentanées dans le
mal que j’ai décrits tout le long de _Du diable à Dieu_. Notre nature
déchue est si foncièrement encline au péché que, même étreinte par la
Grâce, elle tendrait toujours à retourner au Démon si la volonté,
vivifiée d’En-Haut, ne lui barrait la route. C’est ce que saint Thomas
d’Aquin a lucidement indiqué lorsqu’il posa cet axiome: _l’amour de Dieu
est dans la volonté_.
La volonté se fortifie en s’unissant à l’oraison. Et cette alliance
engendre ce recours constant à Dieu,--source et principe de toutes les
énergies rédemptrices--qu’on appelle la foi et qui est, en somme, de la
volonté arrivée, surnaturellement, à sa plus grande concentration.
Dès que j’eus senti la foi garder toutes les avenues de mon âme, je
saisis la nécessité des sacrements pour la maintenir solide contre les
attaques du Mauvais. J’allai au prêtre en m’écriant: _Cor contritum et
humiliatum Deus non despicies!..._
En résumé: pour opérer ma conversion, Dieu me prit d’abord par le
sentiment irrésistible de sa présence, puis par la contemplation de sa
parfaite beauté. Ensuite il me fit _imaginer_ les attraits et les
bienfaits de la vertu. Par là, il suscita en moi le besoin irrésistible
de me purifier par la pénitence et la réforme de mon âme afin que je
méritasse désormais sa miséricorde adorable. Quand je me fus confessé,
pour mûrir les fruits de mon rachat, il me reçut à la Sainte Table.
L’Eucharistie m’illumina de clartés nouvelles. Mon intelligence fut
conquise à son tour. J’étudiai; j’assurai les fondements de ma
certitude. Et ainsi _je sus_ que les affirmations des sophistes qui
déclarent la foi incompatible avec la raison ne sont que du vent et que
croire en Dieu est une chose infiniment raisonnable.
Assez parlé de moi. Les pages ci-après contiennent le sujet principal de
mon livre. Puissent-elles accroître chez quelques-uns le désir de rester
fidèles à Notre-Seigneur dans la solitude où l’abandonne une société qui
se détourne de Lui toujours davantage.--Par moi-même, je ne vaux rien,
je ne puis rien; je ne suis qu’une lanterne fumeuse. Mais peut-être que,
sanctifiant ce lumignon, le Soleil incréé daignera l’alimenter d’une
parcelle de sa splendeur pour sa gloire--et non pour la mienne.
REFLETS DES ÉVANGILES
_Il s’agit ici de ce qui vit toujours, de ce qui nous est
éternellement contemporain dans la plus lointaine histoire._
LOUIS BERTRAND: Sanguis martyrum.
LE BON SAMARITAIN
_Un homme descendait de Jérusalem vers Jéricho et il tomba entre les
mains des voleurs qui le dépouillèrent, et, après l’avoir couvert de
plaies, ils s’en allèrent le laissant à demi-mort. Or il arriva qu’un
prêtre descendait par le même chemin et, l’ayant vu, il passa outre.
Pareillement, un lévite, étant venu là, le vit et passa outre. Mais un
Samaritain, qui était en voyage, vint près de lui, et, le voyant, fut
touché de compassion. Il s’approcha, banda ses plaies, y versa de
l’huile et du vin. Puis il le plaça sur sa monture, le transporta dans
une hôtellerie où il prit soin de lui. (Saint-Luc, X.)_
* * * * *
L’abbé Dieuze était un prêtre exact qui administrait d’une façon
correcte la paroisse de quatre cents âmes où son évêque l’avait placé
douze ans auparavant.
Dans ce village, assez à l’écart, la pratique religieuse se maintenait à
un niveau moyen. Le dimanche, il y avait du monde à la messe. Aux
grandes fêtes, la population remplissait l’église. En semaine, cinq ou
six femmes âgées--vierges quinquagénaires ou veuves--y venaient à peu
près régulièrement. Tous les enfants suivaient le catéchisme et
faisaient leur première communion. Et c’est tout au plus si une poignée
d’hommes, à l’esprit gâté de politique, se déclaraient libres-penseurs
sans trop savoir pourquoi et manquaient au devoir pascal. Encore ne se
montraient-ils guère agressifs.--Sauf en temps d’élection où, afin
d’obtenir quelque avantage personnel, ils répétaient à la sourdine, les
diatribes des feuilles radicales et les harangues saugrenues du candidat
désigné par les Loges et appuyé par le préfet. Mais ce n’était qu’un feu
de paille. D’habitude, ils ne tracassaient pas le curé, échangeaient
avec lui des coups de chapeau ou, s’ils le rencontraient en promenade,
lui parlaient volontiers de l’état des cultures et des variations de
l’atmosphère. La plus grande marque de leur opposition consistait à lui
faire refuser le vote d’un crédit municipal pour la réparation du
presbytère, bâtisse du XVIIe siècle qui commençait à tomber en ruine.
D’ailleurs, l’abbé Dieuze ne manifestait aucune velléité de les réfuter
ou de les convertir. Ami de son repos, satisfait de ne se point
connaître d’adversaires virulents, il accomplissait, selon une routine
honnête, les fonctions extérieures de son ministère, visitait les
malades lorsqu’il en était requis, soignait son potager à ses heures de
loisir, ne lisait rien hormis le journal bien pensant de la région et
s’appliquait à ne contredire personne.
Il avait une qualité: à moins d’urgence il ne s’absentait que pour une
retraite, tous les deux ans, au grand séminaire du diocèse. Il estimait
que se tenir en permanence, à la disposition de ses paroissiens
constituait l’essentiel de sa mission. Comme on ne le dérangeait presque
jamais pour lui soumettre un cas de conscience ou lui demander des
prières, il en concluait que tout allait au mieux dans le village.
Paisible, il s’endormait, chaque soir, en remerciant le Seigneur de
n’être pas un serviteur inutile.
Un matin de juillet, il reçut une lettre où le notaire d’une bourgade
située dans un autre département l’informait qu’une cousine éloignée,
avec laquelle il n’avait que fort peu de relations, venait de mourir lui
léguant une somme de quinze mille francs.
L’abbé Dieuze n’avait pas de fortune. Né de parents besogneux, boursier
durant ses études, il était entré dans le sacerdoce sans autre revenu
que sa part de denier du culte et le produit d’un casuel assez maigre.
En effet, sa paroisse, toute paysanne, trouvait fort bon que le curé ne
fût pas mis à même de thésauriser. Il ne s’en plaignait point, car il
n’était pas obsédé du désir d’accumuler de l’argent. Résigné à la gêne,
il ne couchait pas en joue les économies des dévotes. Le village ne
comptant nul indigent, il n’avait l’occasion de distribuer des secours
qu’aux rares vagabonds qui agitaient de loin en loin sa sonnette. Après
avoir un peu hésité, il leur faisait remettre par sa servante un
sou--quelquefois un reste de légumes ou un morceau de pain rassis.
C’était sans enthousiasme qu’il pratiquait ainsi l’aumône mais enfin--il
la pratiquait.
L’héritage suscita en lui un nouvel état d’âme.
* * * * *
Quand l’abbé Dieuze sortit de l’étude du notaire qui venait de lui
compter les quinze mille francs, il leva les yeux vers les panonceaux
dorés qui surmontaient la porte de la rue et il poussa un grand soupir
de satisfaction. Il lui sembla qu’il était un autre homme--doré lui
aussi à l’intérieur. Il se sentait comme dilaté; son cœur battait plus
largement; ses regards, tandis qu’il gagnait la station du chemin de
fer, se promenaient sur les gens et les choses avec une assurance qu’il
ne s’était jamais connue. Il se disait:--Tout de même c’est agréable
d’avoir un peu d’argent à soi, au-delà du strict nécessaire!...
Et, de minute en minute, il tâtait la poche intérieure de sa soutane,
pour vérifier si le portefeuille contenant les précieux billets ne
s’était pas évaporé.
Dès qu’il se fut installé, bien à l’avance, dans le train qui le
ramènerait à sa paroisse, afin de tuer le temps, jusqu’au sifflet du
départ, il entreprit de lire son bréviaire car, tout distrait par
l’impatience de l’argent à toucher, il n’y avait pas pensé depuis la
veille. Il se reprocha cet oubli comme un manque de gratitude envers
Dieu pour l’aubaine dont il était favorisé. Mais il ne réussit pas à
fixer son attention sur le texte sacré. En vain, il le chuchotait d’une
lèvre machinale, ce restait pour lui un exercice dénué de sens. Il se
revoyait palpant, un à un, les papiers de la Banque, traçant, avec une
hâte fébrile, la signature du reçu. Il entendait encore le grattement de
la plume, puis la voix grasse du tabellion qui, après l’avoir félicité,
lui suggérait, par une transition adroite, un placement hypothécaire de
tout repos. Or il ne s’était pas laissé convaincre:--Non, pas tout de
suite... Il verrait... Il réfléchirait...
En fait, il était bien décidé à garder l’argent par devers lui au moins
pendant plusieurs jours. Et il savourait déjà le plaisir de compter,
manier, soir et matin, les billets et de les glisser ensuite dans
quelque cachette choisie avec soin. Mais laquelle? Comme de juste, il ne
possédait pas de coffre-fort; et l’armoire où il avait coutume de ranger
son chétif pécule fermait assez mal. Cette préoccupation lui fut la
première ombre sur l’allégresse qui lui ensoleillait l’âme.
Cependant le train s’était mis en marche. Et, son bréviaire tombé sur
les genoux, l’abbé Dieuze furetant, par la pensée, dans tous les coins
de son presbytère, n’en découvrait aucun où son legs se trouvât en
sûreté. Il commençait à s’en dépiter sérieusement lorsque--tout près
d’un passage à niveau que le train franchissait d’une allure
ralentie,--s’encadra dans la fenêtre du wagon la façade d’une chapelle
récemment construite et dépendant, selon toute apparence, d’un
monastère. Au dessus du portail, le prêtre eut le temps de lire
l’inscription suivante qui se détachait en lettres rouges sur la pierre
blanche: _Amassez-vous dans le ciel des richesses qui ne périssent pas._
Impulsivement, il eut un geste de mauvaise humeur. Cette sentence, d’un
ascétisme sans fard, lui produisit l’effet d’un coup d’air froid parmi
la tiède félicité où il baignait son âme.
Puis un scrupule lui vint:--Je ne dois pas traiter avec légèreté cette
parole du Sermon sur la Montagne...
Mais aussitôt, une voix insidieuse murmura en lui:--Sans doute, sans
doute, c’est très beau... Néanmoins, l’argent qu’on touche ici bas a
bien aussi son mérite!
Cet argument lui parut la raison même. Il se le répétait avec
complaisance--et il se sentait tout proche de tenir pour dénué de sens
commun quiconque en aurait méconnu la valeur.--Dès lors, l’amour
croissant de sa petite fortune lui forma dans le cœur comme une
concrétion pierreuse.
De retour au village, il inquiéta sa servante par son agitation. Du
reste, depuis qu’il avait reçu la lettre du notaire, il était tout
changé à son égard. D’habitude, il commentait, pour elle, avec bonhomie,
les menus incidents de l’existence et même faisait cas de ses avis dans
les circonstances importantes. Maintenant un sentiment de défiance
insolite l’obligeait de garder le secret sur l’héritage comme il s’était
tu sur le motif de son déplacement. La vieille Eulalie ne méritait
pourtant pas qu’il la soupçonnât d’indiscrétion ou de convoitise
coupable. C’était une âme très pure et très simple qui, persuadée que le
fait de servir un prêtre lui assurait le paradis à la fin de ses jours
terrestres, n’eût pour rien au monde changé de condition. Sans
récriminer, elle s’accommodait de la pénurie des ressources pour la
cuisine et le confortable. La seule chose qui l’attristât, c’était de ne
pouvoir assister les miséreux autant qu’elle l’aurait souhaité. Ayant
souffert de la faim, avant que le curé la recueillît, elle gardait un
souvenir si poignant de sa détresse ancienne qu’il lui arrivait de
partager son écuelle de panade ou sa portion de ragoût avec les
trimardeurs qui, comme on l’a dit, frappaient parfois à la porte du
presbytère. Entre ceux-ci, il y en avait de fort mal famés, d’autres
d’une saleté répugnante. Mais elle ne les jugeait pas: c’était des
pauvres et cela suffisait à émouvoir sa charité. Et non seulement elle
les secourait dans la mesure de ses moyens, mais elle égrenait de
multiples chapelets pour les placer sous la protection de la
Vierge:--Bonne Mère, disait-elle, ils ont des poux plein les cheveux et
j’ai peur qu’ils n’en aient aussi dans l’âme. Délivrez-les des uns et
des autres.
L’abbé Dieuze aurait été bien inspiré de consulter cette humble amie de
Jésus sur l’emploi de l’argent dont il venait d’être gratifié d’une
façon tellement imprévue. Mais cet homme en péril ne pouvait plus y
songer. Une tentation des plus sordides ne cessant de l’assiéger, _son
cœur était où était son trésor_. Un être sombre, bas et tenace s’était
installé en lui pour lui présenter sans trêve des pensées d’avarice et
d’égoïsme.
N’ayant point découvert de cachette qui lui parût assez sûre, il gardait
tout le jour les billets dans sa poche. Le soir, il glissait le
portefeuille sous son oreiller et, la nuit, il se réveillait souvent en
sursaut avec la crainte qu’une main subtile ne le lui eût dérobé.
Partout il en était possédé: à sa messe, qu’il expédiait avec
distraction, à table où il ne mangeait plus guère, à la promenade où il
errait les yeux vagues, le front plissé, sans voir le paysage. Sa
quiétude un peu somnolente de naguère avait fui. Il était très
malheureux--d’autant que plus il souffrait de cet argent néfaste qui lui
empoisonnait l’âme d’une idée fixe, plus il s’y attachait.
Eulalie, consternée, risqua de timides questions. Mais il la rabroua
d’une intonation si rude qu’elle n’osa l’interroger davantage. Comme
elle était loin de soupçonner la cause de ce trouble, elle crut que son
maître couvait une maladie et pria éperdûment pour que Notre-Seigneur
lui rendît la santé.
Un mois passa de la sorte. Puis l’abbé Dieuze finit par se dire qu’il
était absurde de laisser les quinze mille francs improductifs. Mais
comment les faire fructifier? Il consulta des journaux de finance.
Toutes les opérations qu’ils préconisaient lui semblèrent douteuses ou
d’un revenu trop mince.
Un moment, la pensée lui traversa l’esprit d’une restauration, au moins
partielle, de son église presque aussi délabrée que le presbytère. Ou
bien pourquoi ne pas remplacer ses chasubles et ses aubes qui ne
tenaient plus qu’à force de raccommodages?
Ce ne furent que des velléités sans consistance.
--Ah! non, s’écria-t-il, plein d’une singulière aversion pour cette
dépense peu profitable, il vaudrait mieux me donner quelque bien-être...
Il y a si longtemps que je me prive!...
Alors, faire bâtir? Quitter la masure où le confinait la lésinerie de la
commune, avoir une maison à soi? Aussitôt il se représenta la cherté des
matériaux, les exigences de la main d’œuvre. Les prix avaient si fort
augmenté depuis la guerre. Il craignit, les quinze mille francs ne
couvrant pas les frais, de s’endetter.
Acheter une maison toute construite? Il passa en revue celles qu’il
savait à vendre dans le village. Aucune ne lui parut convenable.
Il flottait parmi cent projets disparates lorsque, soudain, sans qu’il
réalisât _d’où_ lui venait cette image, se dessina nettement en lui le
profil d’un terrible pince-mailles, l’huissier Crochard qui, sous le
masque de sa profession, pratiquait l’usure avec autant d’astuce que de
froide cruauté. Tapie dans la ruelle la plus sombre d’un faubourg du
chef-lieu de canton, cette araignée recherchait les occasions d’étendre
sa toile sur les campagnes à la ronde. Force mouches s’y prenaient dont
elle suçait le sang à mort. Des gens bien informés rapportaient que
Crochard acceptait des commanditaires auxquels il gardait, d’une façon
inviolable, le secret sur leur participation à ses trafics. Et il leur
servait, disait-on, de leurs fonds des intérêts tels que nulle banque
n’en offrit jamais d’aussi plantureux à ses clients.
Une impulsion dont il ne percevait pas la virulence projeta, tout
d’abord, le curé vers ce placement si lucratif. Mais aussitôt sa
conscience se réveilla de la torpeur où elle s’enlisait depuis le jour
de l’héritage pour lui crier les infamies dont il se rendrait le
complice s’il traitait avec Crochard. Il crut entendre les victimes de
l’usurier en appeler à la justice de Dieu.
A ce tournant décisif, s’il eût prié, son âme s’échappait de la
fondrière qui la tenait captive. Or, telle était la séduction du mirage
opulent dont il était circonvenu, qu’il n’eut point recours à l’aide
d’En-Haut. Et la grâce libératrice s’éclipsa.
Dès lors des ténèbres l’envahirent où il voyait briller, comme un phare
aux clartés fauves, un monceau d’écus qui allait toujours s’augmentant.
Il se peignit la volupté d’y plonger les mains, d’en goûter longuement
la possession sans en rien distraire pour qui que ce soit. Toutefois un
petit reste de scrupule subsistait tout au fond de son cœur. Afin de
l’étouffer, il se dit qu’il ne s’associerait pas aux crimes de l’usurier
et qu’il se bornerait à le consulter sur _un autre_ placement. Mais il
sentait bien la fragilité de ce subterfuge et que ce n’était qu’un
prétexte qu’il se donnait pour se voiler la gravité de sa faute. Puis
même cette vague échappatoire s’effaça de son esprit. Il vit de nouveau
le tas d’or rutiler devant lui. Et son âme ne fut plus que convoitise
déréglée, soumission à l’iniquité. Il avait hâte de conclure le pacte
qui le ferait riche--très riche--encore plus riche.
Déjà il avait pris sa canne et son chapeau pour courir à la ville, quand
une idée brusque l’arrêta.
Attention, pensa-t-il, je ne connais pas ce Crochard. Est-il prudent de
lui confier mon capital sans avoir étudié les garanties que je suis en
droit d’exiger?... On le dit très captieux. Peut-être que si je lui
remettais tout de suite la somme, j’aurais bientôt lieu de m’en
repentir. Prendre le temps de la réflexion serait sage... Mais alors il
ne faut pas emporter les billets... Et qu’en faire tandis que j’irai
m’aboucher avec cet homme? Les laisser ici serait absurde puisque rien
ne ferme...
Perplexe, il médita un bon quart d’heure, ne sachant à quoi se résoudre.
D’aventure, son regard, à travers la fenêtre, se posa sur la porte de
l’église entr’ouverte, juste en face du presbytère.
Tout allègre, il s’exclama--J’ai trouvé!... Je vais placer mon argent
sous la garde de Notre-Seigneur!
L’acte suivit immédiatement.
Il traverse la place à larges enjambées, s’engouffre dans l’église et
gagne l’autel. Puis, esquissant à peine une génuflexion, il ouvre le
tabernacle, pose le précieux portefeuille à côté du ciboire où veille la
Présence Réelle, referme, glisse la clef dans son gousset, et, sans
avoir articulé une syllabe d’oraison, s’élance sur la route qui mène à
l’antre de Crochard. Trois minutes plus tard il était hors de vue.
* * * * *
Dans le même temps, un séminariste, du nom de Bercy, appartenant à une
famille de cultivateurs aisés, et qui venait de recevoir le diaconat,
prenait ses vacances au village.
Fort intelligent, doué, à un degré rare, pour les langues mortes et
vivantes, ayant le goût de la dialectique, de la philosophie et de
l’exégèse, il faisait preuve d’un esprit si délié que ses maîtres le
tenaient pour un sujet de grand avenir et qui, plus tard, marquerait
dans l’Église. Peut-être le lui disaient-ils un peu trop. Mais le
supérieur du séminaire, homme d’expérience et fort avancé dans
l’oraison, l’avait observé de près et il formulait des réserves.
Certes, il ne contestait pas la valeur intellectuelle de l’abbé Bercy il
lui reconnaissait du brillant et une extraordinaire facilité
d’assimilation. Seulement, il avait remarqué que, chez lui, le cœur
était loin de valoir le cerveau. En outre, ce jeune homme, s’infatuant
de son mérite, tenait à interpréter les dogmes d’une façon téméraire et
à méconnaître la tradition. Enfin, il laissait parfois deviner qu’il se
considérait comme très au-dessus de ceux de ses camarades qui, moins
aptes que lui aux abstractions, demandaient à la prière ce qu’il
demandait trop exclusivement à l’étude, c’est-à-dire les vertus qui font
le bon prêtre.
Le supérieur craignait que cette âme ne se desséchât totalement au
contact des livres. C’est pourquoi, avec prudence et avec une ferme
douceur, il s’efforçait de la mettre en garde contre les excès de la
connaissance. Et il l’avertissait que la recherche outrée de la
certitude mène à l’orgueil lorsqu’elle ne s’accompagne point du
sentiment très humble de notre impuissance à expliquer le mystère de la
perfection divine.
Cette année-là, au départ pour les vacances, il avait dit à l’abbé
Bercy:--Mon enfant, je vous donne à méditer cette parole de saint Paul:
«_La science enfle mais la charité construit. Si quelqu’un présume de sa
science, il n’a encore rien connu comme on doit le connaître. Mais si
quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de Dieu._»
Et pour tout commentaire, il avait ajouté, d’après saint Augustin: «_Ama
scientiam sed antepone caritatem[1]._»
[1] Aimez la science mais faites marcher devant l’amour de Dieu.
L’abbé Bercy s’était incliné respectueusement mais sans émettre la
moindre phrase qui pût donner à son supérieur l’espoir qu’il accueillait
avec gratitude cette monition si mesurée.
C’est qu’à part soi-même, il avait ressenti une piqûre d’amour-propre.
Qu’on semblât rabaisser ses capacités en leur opposant un texte dont la
signification profonde lui échappait, cela blessait sa superbe.
--M. le Supérieur, pensait-il, est un Saint mais, vraiment, il ne fait
pas assez de cas du savoir. Voudrait-il donc que j’emploie mes vacances
à réciter des chapelets?...
Il n’en récita point. Et plutôt que de se recueillir dans la prière, il
se complut à lire ardemment une foule de publications d’une doctrine
suspecte et dont les auteurs, sous prétexte d’adapter les enseignements
de l’Église aux «exigences du progrès», équivoquaient sur les dogmes
avec l’arrière-pensée de substituer leur sens propre aux préceptes de la
Sagesse révélée.
Le diacre se passionna pour ces audaces. Il crut découvrir des vérités
nouvelles là où il n’y avait que des erreurs dûment réfutées dès les
premiers siècles du christianisme. Il éprouva une sorte d’ivresse
intellectuelle à se persuader qu’il rendrait service à l’Église en
réduisant la part du surnaturel dans la formation des âmes. Sa confiance
dans la rectitude de son jugement s’en accrut au point qu’il aboutit
assez vite à cette imagination pernicieuse que la nature humaine
possède, par elle-même, la notion du divin et non par un effet de la
Grâce. Ce faisant, il s’incarcérait dans cette geôle d’orgueil: le
modernisme. Que cette hérésie eût été condamnée par le pape Pie X, cela
ne l’arrêtait pas. Sans trop se l’avouer encore, il mettait en doute
l’infaillibilité pontificale, et si on l’avait sommé de s’expliquer sur
ce point, il est probable qu’il se fût soumis de bouche, mais,
intérieurement, comme la majorité des modernistes, il aurait persisté
dans son aberration et usé plus tard de subterfuges déloyaux pour
propager le _Non serviam_ sous une apparence d’orthodoxie.
Il n’en était pas encore à ce point d’_insurrection_ sournoise. Mais
déjà il élevait autour de son âme des murailles de rationalisme si
épaisses que l’écho de la voix de Notre-Seigneur ne lui parvenait
presque plus.