Beaucoup d'auteurs ont soulevé des objections analogues à celles

qui précèdent. Dans chaque cas, en dehors des causes générales que

nous venons d'indiquer, il y en a diverses autres qui ont

probablement gêné et entravé l'action de la sélection naturelle, à

l'égard de conformations qu'on considère comme avantageuses à

certaines espèces. Un de ces écrivains demande pourquoi l'autruche

n'a pas acquis la faculté de voler. Mais un instant de réflexion

démontre quelle énorme quantité de nourriture serait nécessaire

pour donner à cet oiseau du désert la force de mouvoir son énorme

corps au travers de l'air. Les îles océaniques sont habitées par

des chauves-souris et des phoques, mais non pas par des mammifères

terrestres; quelques chauves-souris, représentant des espèces

particulières, doivent avoir longtemps séjourné dans leur habitat

actuel. Sir C. Lyell demande donc (tout en répondant par certaines

raisons) pourquoi les phoques et les chauves-souris n'ont pas,

dans de telles îles, donné naissance à des formes adaptées à la

vie terrestre? Mais les phoques se changeraient nécessairement

tout d'abord en animaux carnassiers terrestres d'une grosseur

considérable, et les chauves-souris en insectivores terrestres. Il

n'y aurait pas de proie pour les premiers; les chauves-souris ne

pourraient trouver comme nourriture que des insectes terrestres;

or, ces derniers sont déjà pourchassés par les reptiles et par les

oiseaux qui ont, les premiers, colonisé les îles océaniques et qui

y abondent. Les modifications de structure, dont chaque degré est

avantageux à une espèce variable, ne sont favorisées que dans

certaines conditions particulières. Un animal strictement

terrestre, en chassant quelquefois dans les eaux basses, puis dans

les ruisseaux et les lacs, peut arriver à se convertir en un

animal assez aquatique pour braver l'Océan. Mais ce n'est pas dans

les îles océaniques que les phoques trouveraient des conditions

favorables à un retour graduel à des formes terrestres. Les

chauves-souris, comme nous l'avons déjà démontré, ont probablement

acquis leurs ailes en glissant primitivement dans l'air pour se

transporter d'un arbre à un autre, comme les prétendus écureuils

volants, soit pour échapper à leurs ennemis, soit pour éviter les

chutes; mais l'aptitude au véritable vol une fois développée, elle

ne se réduirait jamais, au moins en ce qui concerne les buts

précités, de façon à redevenir l'aptitude moins efficace de planer

dans l'air. Les ailes des chauves-souris pourraient, il est vrai,

comme celles de beaucoup d'oiseaux, diminuer de grandeur ou même

disparaître complètement par suite du défaut d'usage; mais il

serait nécessaire, dans ce cas, que ces animaux eussent d'abord

acquis la faculté de courir avec rapidité sur le sol à l'aide de

leurs membres postérieurs seuls, de manière à pouvoir lutter avec

les oiseaux et les autres animaux terrestres; or, c'est là une

modification pour laquelle la chauve-souris paraît bien mal

appropriée. Nous énonçons ces conjectures uniquement pour

démontrer qu'une transition de structure dont chaque degré

constitue un avantage est une chose très complexe et qu'il n'y a,

par conséquent, rien d'extraordinaire à ce que, dans un cas

particulier, aucune transition ne se soit produite.

Enfin, plus d'un auteur s'est demandé pourquoi, chez certains

animaux plus que chez certains autres, le pouvoir mental a acquis

un plus haut degré de développement, alors que ce développement

serait avantageux pour tous. Pourquoi les singes n'ont-ils pas

acquis les aptitudes intellectuelles de l'homme? On pourrait

indiquer des causes diverses; mais il est inutile de les exposer,

car ce sont de simples conjectures; d'ailleurs, nous ne pouvons

pas apprécier leur probabilité relative. On ne saurait attendre de

réponse définie à la seconde question, car personne ne peut

résoudre ce problème bien plus simple: pourquoi, étant données

deux races de sauvages, l'une a-t-elle atteint à un degré beaucoup

plus élevé que l'autre dans l'échelle de la civilisation; fait qui

paraît impliquer une augmentation des forces cérébrales.

Revenons aux autres objections de M. Mivart. Les insectes, pour

échapper aux attaques de leurs ennemis, ressemblent souvent à des

objets divers, tels que feuilles vertes ou sèches, branchilles

mortes, fragments de lichen, fleurs, épines, excréments d'oiseaux,

et même à d'autres insectes vivants; j'aurai à revenir sur ce

dernier point. La ressemblance est souvent étonnante; elle ne se

borne pas à la couleur, mais elle s'étend à la forme et même au

maintien. Les chenilles qui se tiennent immobiles sur les

branches, où elles se nourrissent, ont tout l'aspect de rameaux

morts, et fournissent ainsi un excellent exemple d'une

ressemblance de ce genre. Les cas de ressemblance avec certains

objets, tels que les excréments d'oiseaux, sont rares et

exceptionnels. Sur ce point, M. Mivart remarque: «Comme, selon la

théorie de M. Darwin, il y a une tendance constante à une

variation indéfinie, et comme les variations naissantes qui en

résultent doivent se produire dans _toutes les directions_, elles

doivent tendre à se neutraliser réciproquement et à former des

modifications si instables, qu'il est difficile, sinon impossible,

de voir comment ces oscillations indéfinies de commencements

infinitésimaux peuvent arriver à produire des ressemblances

appréciables avec des feuilles, des bambous, ou d'autres objets;

ressemblances dont la sélection naturelle doit s'emparer pour les

perpétuer.»

Il est probable que, dans tous les cas précités, les insectes,

dans leur état primitif, avaient quelque ressemblance grossière et

accidentelle avec certains objets communs dans les stations qu'ils

habitaient. Il n'y a là, d'ailleurs, rien d'improbable, si l'on

considère le nombre infini d'objets environnants et la diversité

de forme et de couleur des multitudes d'insectes. La nécessité

d'une ressemblance grossière pour point de départ nous permet de

comprendre pourquoi les animaux plus grands et plus élevés (il y a

une exception, la seule que je connaisse, un poisson) ne

ressemblent pas, comme moyen défensif, à des objets spéciaux, mais

seulement à la surface de la région qu'ils habitent, et cela

surtout par la couleur. Admettons qu'un insecte ait primitivement

ressemblé, dans une certaine mesure, à un ramuscule mort ou à une

feuille sèche, et qu'il ait varié légèrement dans diverses

directions; toute variation augmentant la ressemblance, et

favorisant, par conséquent, la conservation de l'insecte, a dû se

conserver, pendant que les autres variations négligées ont fini

par se perdre entièrement; ou bien même, elles ont dû être

éliminées si elles diminuaient sa ressemblance avec l'objet imité.

L'objection de M. Mivart aurait, en effet, quelque portée si nous

cherchions à expliquer ces ressemblances par une simple

variabilité flottante, sans le concours de la sélection naturelle,

ce qui n'est pas le cas.

Je ne comprends pas non plus la portée de l'objection que

M. Mivart soulève relativement aux «derniers degrés de perfection

de l'imitation ou de la mimique», comme dans l'exemple que cite

M. Wallace, relatif à un insecte (_Ceroxylus laceratus_) qui

ressemble à une baguette recouverte d'une mousse, au point qu'un

Dyak indigène soutenait que les excroissances foliacées étaient en

réalité de la mousse. Les insectes, sont la proie d'oiseaux et

d'autres ennemis doués d'une vue probablement plus perçante que la

nôtre; toute ressemblance pouvant contribuer à dissimuler

l'insecte tend donc à assurer d'autant plus sa conservation que

cette ressemblance est plus parfaite. Si l'on considère la nature

des différences existant entre les espèces du groupe comprenant le

_Ceroxylus_, il n'y a aucune improbabilité à ce que cet insecte

ait varié par les irrégularités de sa surface, qui ont pris une

coloration plus ou moins verte; car, dans chaque groupe, les

caractères qui diffèrent chez les diverses espèces sont plus

sujets à varier, tandis que ceux d'ordre générique ou communs à

toutes les espèces sont plus constants.

La baleine du Groënland est un des animaux les plus étonnants

qu'il y ait, et les fanons qui revêtent sa mâchoire, un de ses

plus singuliers caractères. Les fanons consistent, de chaque côté

de la mâchoire supérieure, en une rangée d'environ trois cents

plaques ou lames rapprochées, placées transversalement à l'axe le

plus long de la bouche. Il y a, à l'intérieur de la rangée

principale, quelques rangées subsidiaires. Les extrémités et les

bords internes de toutes les plaques s'éraillent en épines

rigides, qui recouvrent le palais gigantesque, et servent à

tamiser ou à filtrer l'eau et à recueillir ainsi les petites

créatures qui servent de nourriture à ces gros animaux. La lame

médiane la plus longue de la baleine groënlandaise a dix, douze ou

quinze pieds de longueur; mais il y a chez les différentes espèces

de cétacés des gradations de longueur; la lame médiane a chez

l'une, d'après Scoresby, quatre pieds, trois chez deux autres,

dix-huit pouces chez une quatrième et environ neuf pouces de

longueur chez le _Balaenoptera rostrata_. Les qualités du fanon

diffèrent aussi chez les différentes espèces.

M. Mivart fait à ce propos la remarque suivante: «Dès que le fanon

a atteint un développement qui le rend utile, la sélection

naturelle seule suffirait, sans doute, à assurer sa conservation

et son augmentation dans des limites convenables. Mais comment

expliquer le commencement d'un développement si utile?» On peut,

comme réponse, se demander: pourquoi les ancêtres primitifs des

baleines à fanon n'auraient-ils pas eu une bouche construite dans

le genre du bec lamellaire du canard? Les canards, comme les

baleines, se nourrissent en filtrant l'eau et la boue, ce qui a

fait donner quelquefois à la famille le nom de _Criblatores_.

J'espère que l'on ne se servira pas de ces remarques pour me faire

dire que les ancêtres des baleines étaient réellement pourvus de

bouches lamellaires ressemblant au bec du canard. Je veux

seulement faire comprendre que la supposition n'a rien

d'impossible, et que les vastes fanons de la baleine groënlandaise

pourraient provenir du développement de lamelles semblables, grâce

à une série de degrés insensibles tous utiles à leurs descendants.

Le bec du souchet (_Spatula clypeata_) offre une conformation bien

plus belle et bien plus complexe que la bouche de la baleine. Dans

un spécimen que j'ai examiné la mâchoire supérieure porte de

chaque côté une rangée ou un peigne de lamelles minces,

élastiques, au nombre de cent quatre-vingt-huit, taillées

obliquement en biseau, de façon à se terminer en pointe, et

placées transversalement sur l'axe allongé de la bouche. Elles

s'élèvent sur le palais et sont rattachées aux côtés de la

mâchoire par une membrane flexible.

Les plus longues sont celles du milieu; elles ont environ un tiers

de pouce de longueur et dépassent le rebord d'environ 0, 14 de

pouce. On observe à leur base une courte rangée auxiliaire de

lamelles transversales obliques. Sous ces divers rapports, elles

ressemblent aux fanons de la bouche de la baleine; mais elles en

diffèrent beaucoup vers l'extrémité du bec, en ce qu'elles se

dirigent vers la gorge au lieu de descendre verticalement. La tête

entière du souchet est incomparablement moins volumineuse que

celle d'un _Balaenoptera rostrata_ de taille moyenne, espèce où

les fanons n'ont que neuf pouces de long, car elle représente

environ le dix-huitième de la tête de ce dernier; de sorte que, si

nous donnions à la tête du souchet la longueur de celle du

_Balaenoptera_, les lamelles auraient 6 pouces de longueur --

c'est-à-dire les deux tiers de la longueur des fanons de cette

espèce de baleines. La mandibule inférieure du canard-souchet est

pourvue de lamelles qui égalent en longueur celles de la mandibule

supérieure, mais elles sont plus fines, et diffèrent ainsi d'une

manière très marquée de la mâchoire inférieure de la baleine, qui

est dépourvue de fanons. D'autre part, les extrémités de ces

lamelles inférieures sont divisées en pointes finement hérissées,

et ressemblent ainsi curieusement aux fanons. Chez le genre_

Prion_, membre de la famille distincte des pétrels, la mandibule

supérieure est seule pourvue de lamelles bien développées et

dépassant les bords, de sorte que le bec de l'oiseau ressemble

sous ce rapport à la bouche de la baleine.

De la structure hautement développée du souchet, on peut, sans que

l'intervalle soit bien considérable (comme je l'ai appris par les

détails et les spécimens que j'ai reçus de M. Salvin) sous le

rapport de l'aptitude à la filtration, passer par le bec du

_Merganetta armata_, et sous quelques rapports par celui du _Aix

sponsa_, au bec du canard commun. Chez cette dernière espèce, les

lamelles sont plus grossières que chez le souchet, et sont

fermement attachées aux côtés de la mâchoire; il n'y en a que

cinquante environ de chaque côté, et elles ne font pas saillie au-

dessous des bords. Elles se terminent en carré, sont revêtues d'un

tissu résistant et translucide, et paraissent destinées au

broiement des aliments. Les bords de la mandibule inférieure sont

croisés par de nombreuses arêtes fines, mais peu saillantes. Bien

que, comme tamis, ce bec soit très inférieur à celui du souchet,

il sert, comme tout le monde le sait, constamment à cet usage.

M. Salvin m'apprend qu'il y a d'autres espèces chez lesquelles les

lamelles sont considérablement moins développées que chez le

canard commun; mais je ne sais pas si ces espèces se servent de

leur bec pour filtrer l'eau.

Passons à un autre groupe de la même famille. Le bec de l'oie

égyptienne (_Chenalopex_) ressemble beaucoup à celui du canard

commun; mais les lamelles sont moins nombreuses, moins distinctes

et font moins saillie en dedans; cependant, comme me l'apprend

M. E. Bartlett, cette oie «se sert de son bec comme le canard, et

rejette l'eau au dehors par les coins». Sa nourriture principale

est toutefois l'herbe qu'elle broute comme l'oie commune, chez

laquelle les lamelles presque confluentes de la mâchoire

supérieure sont beaucoup plus grossières que chez le canard

commun; il y en a vingt-sept de chaque côté et elles se terminent

au-dessus en protubérances dentiformes. Le palais est aussi

couvert de boutons durs et arrondis. Les bords de la mâchoire

inférieure sont garnis de dents plus proéminentes, plus grossières

et plus aiguës que chez le canard. L'oie commune ne filtre pas

l'eau; elle se sert exclusivement de son bec pour arracher et pour

couper l'herbe, usage auquel il est si bien adapté que l'oiseau

peut tondre l'herbe de plus près qu'aucun autre animal. Il y a

d'autres espèces d'oies, à ce que m'apprend M. Bartlett, chez

lesquelles les lamelles sont moins développées que chez l'oie

commune.

Nous voyons ainsi qu'un membre de la famille des canards avec un

bec construit comme celui de l'oie commune, adapté uniquement pour

brouter, ou ne présentant que des lamelles peu développées,

pourrait, par de légers changements, se transformer en une espèce

ayant un bec semblable à celui de l'oie d'Égypte -- celle-ci à son

tour en une autre ayant un bec semblable à celui du canard commun

-- et enfin en une forme analogue au souchet, pourvue d'un bec

presque exclusivement adapté à la filtration de l'eau, et ne

pouvant être employé à saisir ou à déchirer des aliments solides

qu'avec son extrémité en forme de crochet. Je peux ajouter que le

bec de l'oie pourrait, par de légers changements, se transformer

aussi en un autre pourvu de dents recourbées, saillantes, comme

celles du merganser (de la même famille), servant au but fort

différent de saisir et d'assurer la prise du poisson vivant.

Revenons aux baleines, L'_Hyperodon bidens_ est dépourvu de

véritables dents pouvant servir efficacement, mais son palais,

d'après Lacépède, est durci par la présence de petites pointes de

corne inégales et dures. Il n'y a donc rien d'improbable à ce que

quelque forme cétacée primitive ait eu le palais pourvu de pointes

cornées semblables, plus régulièrement situées, et qui, comme les

protubérances du bec de l'oie, lui servaient à saisir ou à

déchirer sa proie. Cela étant, on peut à peine nier que la

variation et la sélection naturelle aient pu convertir ces pointes

en lamelles aussi développées qu'elles le sont chez l'oie

égyptienne, servant tant à saisir les objets qu'à filtrer l'eau,

puis en lamelles comme celles du canard domestique, et progressant

toujours jusqu'à ce que leur conformation ait atteint celle du

souchet, où elles servent alors exclusivement d'appareil filtrant.

Des gradations, que l'on peut observer chez les cétacés encore

vivants, nous conduisent de cet état où les lamelles ont acquis

les deux tiers de la grandeur des fanons chez le _Balaena

rostrata_, aux énormes fanons de la baleine groënlandaise. Il n'y

a pas non plus la moindre raison de douter que chaque pas fait

dans cette direction a été aussi favorable à certains cétacés

anciens, les fonctions changeant lentement pendant le progrès du

développement, que le sont les gradations existant dans les becs

des divers membres actuels de la famille des canards. Nous devons

nous rappeler que chaque espèce de canards est exposée à une lutte

sérieuse pour l'existence, et que la formation de toutes les

parties de son organisation doit être parfaitement adaptée à ses

conditions vitales.

Les pleuronectes, ou poissons plats, sont remarquables par le

défaut de symétrie de leur corps. Ils reposent sur un côté -- sur

le gauche dans la plupart des espèces; chez quelques autres, sur

le côté droit; on rencontre même quelquefois des exemples

d'individus adultes renversés. La surface inférieure, ou surface

de repos, ressemble au premier abord à la surface inférieure d'un

poisson ordinaire; elle est blanche; sous plusieurs rapports elle

est moins développée que la surface supérieure et les nageoires

latérales sont souvent plus petites. Les yeux constituent

toutefois, chez ce poissons, la particularité la plus remarquable;

car ils occupent tous deux le côté supérieur de la tête. Dans le

premier âge ils sont en face l'un de l'autre; le corps est alors

symétrique et les deux côtés sont également colorés. Bientôt,

l'oeil propre au côté inférieur se transporte lentement autour de

la tête pour aller s'établir sur le côté supérieur, mais il ne

passe pas à travers le crâne, comme on le croyait autrefois. Il

est évident que si cet oeil inférieur ne subissait pas ce

transport, il serait inutile pour le poisson alors qu'il occupe sa

position habituelle, c'est-à-dire qu'il est couché sur le côté; il

serait, en outre, exposé à être blessé par le fond sablonneux.

L'abondance extrême de plusieurs espèces de soles, de plies, etc.,

prouve que la structure plate et non symétrique des pleuronectes

est admirablement adaptée à leurs conditions vitales. Les

principaux avantages qu'ils en tirent paraissent être une

protection contre leurs ennemis, et une grande facilité pour se

nourrir sur le fond. Toutefois, comme le fait remarquer Schiödte,

les différents membres de la famille actuelle présentent «une

longue série de formes passant graduellement de l'_Hippoglossus

pinguis_, qui ne change pas sensiblement de forme depuis qu'il

quitte l'oeuf, jusqu'aux soles, qui dévient entièrement d'un

côté».

M. Mivart s'est emparé de cet exemple et fait remarquer qu'une

transformation spontanée et soudaine dans la position des yeux est

à peine concevable, point sur lequel je suis complètement de son

avis. Il ajoute alors: «Si le transport de l'oeil vers le côté

opposé de la tête est graduel quel avantage peut présenter à

l'individu une modification aussi insignifiante? Il semble même

que cette transformation naissante a dû plutôt être nuisible.»

Mais il aurait pu trouver une réponse à cette objection dans les

excellentes observations publiées en 1867 par M. Malm. Les

pleuronectes très jeunes et encore symétriques, ayant les yeux

situés sur les côtés opposés de la tête, ne peuvent longtemps

conserver la position verticale, vu la hauteur excessive de leur

corps, la petitesse de leurs nageoires latérales et la privation

de vessie natatoire. Ils se fatiguent donc bientôt et tombent au

fond, sur le côté. Dans cette situation de repos, d'après

l'observation de Malm, ils tordent, pour ainsi dire, leur oeil

inférieur vers le haut, pour voir dans cette direction, et cela

avec une vigueur qui entraîne une forte pression de l'oeil contre

la partie supérieure de l'orbite. Il devient alors très apparent

que la partie du front comprise entre les yeux se contracte

temporairement. Malm a eu l'occasion de voir un jeune poisson

relever et abattre l'oeil inférieur sur une distance angulaire de

70 degrés environ.

Il faut se rappeler que, pendant le jeune âge, le crâne est

cartilagineux et flexible, et que, par conséquent, il cède

facilement à l'action musculaire. On sait aussi que, chez les

animaux supérieurs, même après la première jeunesse, le crâne cède

et se déforme lorsque la peau ou les muscles sont contractés de

façon permanente par suite d'une maladie ou d'un accident. Chez

les lapins à longues oreilles, si l'une d'elles retombe et

s'incline en avant, son poids entraîne dans le même sens tous les

os du crâne appartenant au même côté de la tête, fait dont j'ai

donné une illustration. (_De la Variation des animaux_, etc., I,

127, traduction française.) Malm a constaté que les jeunes

perches, les jeunes saumons, et plusieurs autres poissons

symétriques venant de naître, ont l'habitude de se reposer

quelquefois sur le côté au fond de l'eau; ils s'efforcent de

diriger l'oeil inférieur vers le haut, et leur crâne finit par se

déformer un peu. Cependant, ces poissons se trouvant bientôt à

même de conserver la position verticale, il n'en résulte chez eux

aucun effet permanent. Plus les pleuronectes vieillissent, au

contraire, plus ils se reposent sur le côté, à cause de

l'aplatissement croissant de leur corps, d'où la production d'un

effet permanent sur la forme de la tête et la position des yeux. À

en juger par analogie, la tendance à la torsion augmente sans

aucun doute par hérédité. Schiödte croit, contrairement à quelques

naturalistes, que les pleuronectes ne sont pas même symétriques

dans l'embryon, ce qui permettrait de comprendre pourquoi

certaines espèces, dans leur jeunesse, se reposent sur le côté

gauche, d'autres sur le droit. Malm ajoute, en confirmation de

l'opinion précédente, que le _Trachyterus arcticus_ adulte, qui

n'appartient pas à la famille des pleuronectes, repose sur le côté

gauche au fond de l'eau et nage diagonalement; or, chez ce

poisson, on prétend que les deux côtés de la tête sont quelque peu

dissemblables. Notre grande autorité sur les poissons, le docteur

Günther, conclut son analyse du travail de Malm par la remarque

que «l'auteur donne une explication fort simple de la condition

anormale des pleuronectes.»

Nous voyons ainsi que les premières phases du transport de l'oeil

d'un côté à l'autre de la tête, que M. Mivart considère comme

nuisibles, peuvent être attribuées à l'habitude, sans doute

avantageuse pour l'individu et pour l'espèce, de regarder en haut

avec les deux yeux, tout en restant couché au fond sur le côté.

Nous pouvons aussi attribuer aux effets héréditaires de l'usage le

fait que, chez plusieurs genres de poissons plats, la bouche est

inclinée vers la surface inférieure, avec les os maxillaires plus

forts et plus efficaces du côté de la tête dépourvu d'oeil que de

l'autre côté, dans le but, comme le suppose le docteur Traquair,

de saisir plus facilement les aliments sur le sol. D'autre part,

le défaut d'usage peut expliquer l'état moins développé de toute

la moitié inférieure du corps, comprenant les nageoires latérales;

Yarrell pense même que la réduction de ces nageoires est

avantageuse pour le poisson; «parce qu'elles ont pour agir moins

d'espace que les nageoires supérieures». On peut également

attribuer au défaut d'usage la différence dans le nombre de dents

existant aux deux mâchoires du carrelet, dans la proportion de

quatre à sept sur les moitiés supérieures, et de vingt-cinq à

trente sur les moitiés inférieures. L'état incolore du ventre de

la plupart des poissons et des autres animaux peut nous faire

raisonnablement supposer que, chez les poissons plats, le même

défaut de coloration de la surface inférieure, qu'elle soit à

droite ou à gauche, est dû à l'absence de la lumière. Mais on ne

saurait attribuer à l'action de la lumière les taches singulières

qui se trouvent sur le côté supérieur de la sole, taches qui

ressemblent au fond sablonneux de la mer, ou la faculté qu'ont

quelques espèces, comme l'a démontré récemment Pouchet, de

modifier leur couleur pour se mettre en rapport avec la surface

ambiante, ou la présence de tubercules osseux sur la surface

supérieure du turbot. La sélection naturelle a probablement joué

ici un rôle pour adapter à leurs conditions vitales la forme

générale du corps et beaucoup d'autres particularités de ces

poissons. Comme je l'ai déjà fait remarquer avec tant

d'insistance, il faut se rappeler que la sélection naturelle

développe les effets héréditaires d'une augmentation d'usage des

parties, et peut-être de leur non-usage. Toutes les variations

spontanées dans la bonne direction sont, en effet, conservées par

elle et tendent à persister, tout comme les individus qui héritent

au plus haut degré des effets de l'augmentation avantageuse de

l'usage d'une partie. Il paraît toutefois impossible de décider,

dans chaque cas particulier, ce qu'il faut attribuer aux effets de

l'usage d'un côté et à la sélection naturelle de l'autre.

Je peux citer un autre exemple d'une conformation qui paraît

devoir son origine exclusivement à l'usage et à l'habitude.

L'extrémité de la queue, chez quelques singes américains, s'est

transformée en un organe préhensile d'une perfection étonnante et

sert de cinquième main. Un auteur qui est d'accord sur tous les

points avec M. Mivart remarque, au sujet de cette conformation,

qu'il «est impossible de croire que, quel que soit le nombre de

siècles écoulés, la première tendance à saisir ait pu préserver

les individus qui la possédaient, ou favoriser leur chance d'avoir

et d'élever des descendants.» Il n'y a rien qui nécessite une

croyance pareille. L'habitude, et ceci implique presque toujours

un avantage grand ou petit, suffirait probablement pour expliquer

l'effet obtenu. Brehm a vu les petits d'un singe africain

(_Cercopithecus_) se cramponner au ventre de leur mère par les

mains, et, en même temps, accrocher leurs petites queues autour de

la sienne. Le professeur Henslow a gardé en captivité quelques

rats des moissons (_Mus messorius_), dont la queue, qui par sa

conformation ne peut pas être placée parmi les queues préhensiles,

leur servait cependant souvent à monter dans les branches d'un

buisson placé dans leur cage, en s'enroulant autour des branches.

Le docteur Günther m'a transmis une observation semblable sur une

souris qu'il a vue se suspendre ainsi par la queue. Si le rat des

moissons avait été plus strictement conformé pour habiter les

arbres, il aurait peut-être eu la queue munie d'une structure

préhensile, comme c'est le cas chez quelques membres du même

ordre. Il est difficile de dire, en présence de ses habitudes

pendant sa jeunesse, pourquoi le cercopithèque n'a pas acquis une

queue préhensile. Il est possible toutefois que la queue très

allongée de ce singe lui rende plus de services comme organe

d'équilibre dans les bonds prodigieux qu'il fait, que comme organe

de préhension.

Les glandes mammaires sont communes à la classe entière des

mammifères, et indispensables à leur existence; elles ont donc dû

se développer depuis une époque excessivement reculée; mais nous

ne savons rien de positif sur leur mode de développement.

M. Mivart demande: «Peut-on concevoir que le petit d'un animal

quelconque ait pu jamais être sauvé de la mort en suçant

accidentellement une goutte d'un liquide à peine nutritif sécrété

par une glande cutanée accidentellement hypertrophiée chez sa

mère? Et en fût-il même ainsi, quelle chance y aurait-il eu en

faveur de la perpétuation d'une telle variation?» Mais la question

n'est pas loyalement posée. La plupart des transformistes

admettent que les mammifères descendent d'une forme marsupiale;

s'il en est ainsi, les glandes mammaires ont dû se développer

d'abord dans le sac marsupial. Le poisson _Hippocampus_ couve ses

oeufs, et nourrit ses petits pendant quelque temps dans un sac de

ce genre; un naturaliste américain, M. Lockwood, conclut de ce

qu'il a vu du développement des petits, qu'ils sont nourris par

une sécrétion des glandes cutanées du sac. Or, n'est-il pas au

moins possible que les petits aient pu être nourris semblablement

chez les ancêtres primitifs des mammifères avant même qu'ils

méritassent ce dernier nom? Dans ce cas, les individus produisant

un liquide nutritif, se rapprochant de la nature du lait, ont dû,

dans la suite des temps, élever un plus grand nombre de

descendants bien nourris, que n'ont pu le faire ceux ne produisant

qu'un liquide plus pauvre; les glandes cutanées qui sont les

homologues des glandes mammaires, ont dû ainsi se perfectionner et

devenir plus actives. Le fait que, sur un certain endroit du sac,

les glandes se sont plus développées que sur les autres, s'accorde

avec le principe si étendu de la spécialisation; ces glandes

auront alors constitué un sein, d'abord dépourvu de mamelon, comme

nous en observons chez l'ornithorhynque au plus bas degré de

l'échelle des mammifères. Je ne prétends aucunement décider la

part qu'ont pu prendre à la spécialisation plus complète des

glandes, soit la compensation de croissance, soit les effets de

l'usage, soit la sélection naturelle.

Le développement des glandes mammaires n'aurait pu rendre aucun

service, et n'aurait pu, par conséquent, être effectué par la

sélection naturelle, si les petits n'avaient en même temps pu

tirer leur nourriture de leurs sécrétions. Il n'est pas plus

difficile de comprendre que les jeunes mammifères aient

instinctivement appris à sucer une mamelle, que de s'expliquer

comment les poussins, pour sortir de l'oeuf, ont appris à briser

la coquille en la frappant avec leur bec adapté spécialement à ce

but, ou comment, quelques heures après l'éclosion, ils savent

becqueter et ramasser les grains destinés à leur nourriture.

L'explication la plus probable, dans ces cas, est que l'habitude,

acquise par la pratique à un âge plus avancé, s'est ensuite

transmise par hérédité, à l'âge le plus précoce. On dit que le

jeune kangouroo ne sait pas sucer et ne fait que se cramponner au

mamelon de la mère, qui a le pouvoir d'injecter du lait dans la

bouche de son petit impuissant et à moitié formé. M. Mivart

remarque à ce sujet: «Sans une disposition spéciale, le petit

serait infailliblement suffoqué par l'introduction du lait dans la

trachée. Mais il _y a une disposition spéciale_. Le larynx est

assez allongé pour remonter jusqu'à l'orifice postérieur du

passage nasal, et pour pouvoir ainsi donner libre accès à l'air

destiné aux poumons; le lait passe intensivement de chaque côté du

larynx prolongé, et se rend sans difficulté dans l'oesophage qui

est derrière.» M. Mivart se demande alors comment la sélection

naturelle a pu enlever au kangouroo adulte (et aux autres

mammifères, dans l'hypothèse qu'ils descendent d'une forme

marsupiale) cette conformation au moins complètement innocente, et

inoffensive. On peut répondre que la voix, dont l'importance est

certainement très grande chez beaucoup d'animaux, n'aurait pu

acquérir toute sa puissance si le larynx pénétrait dans le passage

nasal; le professeur Flower m'a fait observer, en outre, qu'une

conformation de ce genre aurait apporté de grands obstacles à

l'usage d'une nourriture solide par l'animal.

Examinons maintenant en quelques mots les divisions inférieures du

règne animal. Les échinodermes (astéries, oursins, etc.) sont

pourvus d'organes remarquables nommés _pédicellaires_, qui

consistent, lorsqu'ils sont bien développés, en un forceps

tridactyle, c'est-à-dire en une pince composée de trois bras

dentelés, bien adaptés entre eux et placés sur une tige flexible

mue par des muscles. Ce forceps peut saisir les objets avec

fermeté; Alexandre Agassiz a observé un oursin transportant

rapidement des parcelles d'excréments de forceps en forceps le

long de certaines lignes de son corps pour ne pas salir sa

coquille. Mais il n'y a pas de doute que, tout en servant à

enlever les ordures, ils ne remplissent d'autres fonctions, dont

l'une parait avoir la défense pour objet.

Comme dans plusieurs occasions précédentes, M. Mivart demande au

sujet de ces organes: «Quelle a pu être l'utilité des premiers

_rudiments_ de ces conformations, et comment les bourgeons

naissants ont-ils pu préserver la vie d'un seul Echinus?» il

ajoute: «Même un développement _subit_ de la faculté de saisir

n'aurait pu être utile sans la tige mobile, ni cette dernière

efficace sans l'adaptation des mâchoires propres à happer; or, ces

conditions de structure coordonnées, d'ordre aussi complexe, ne

peuvent simultanément provenir de variations légères et

indéterminées; ce serait vouloir soutenir un paradoxe que de le

nier.» Il est certain, cependant, si paradoxal que cela paraisse à

M. Mivart, qu'il existe chez plusieurs astéries des forceps

tridactyles sans tige, fixés solidement à la base, susceptibles

d'exercer l'action de happer, et qui sont, au moins en partie, des

organes défensifs. Je sais, grâce à l'obligeance que M. Agassiz a

mise à me transmettre une foule de détails sur ce sujet, qu'il y a

d'autres astéries chez lesquelles l'un des trois bras du forceps

est réduit à constituer un support pour les deux autres, et encore

d'autres genres où le troisième bras fait absolument défaut,

M. Perrier décrit l'_Echinoneus_ comme portant deux sortes de

pédicellaires, l'un ressemblant à ceux de l'Echinus, et l'autre à

ceux du Spatangus; ces cas sont intéressants, car ils fournissent

des exemples de certaines transitions subites résultant de

l'avortement de l'un des deux états d'un organe.

M. Agassiz conclut de ses propres recherches et de celles de

Müller, au sujet de la marche que ces organes curieux ont dû

suivre dans leur évolution, qu'il faut, sans aucun doute,

considérer comme des épines modifiées les pédicellaires des

astéries et des oursins. On peut le déduire, tant du mode de leur

développement chez l'individu, que de la longue et parfaite série

des degrés que l'on observe chez différents genres et chez

différentes espèces, depuis de simples granulations jusqu'à des

pédicellaires tridactyles parfaits, en passant par des piquants

ordinaires. La gradation s'étend jusqu'au mode suivant lequel les

épines et les pédicellaires sont articulés sur la coquille par les

baguettes calcaires qui les portent. On trouve, chez quelques

genres d'astéries, «les combinaisons les plus propres à démontrer

que les pédicellaires ne sont que des modifications de piquants

ramifiés.» Ainsi, nous trouvons des épines fixes sur la base

desquelles sont articulées trois branches équidistantes, mobiles

et dentelées, et portant, sur la partie supérieure, trois autres

ramifications également mobiles. Or, lorsque ces dernières

surmontent le sommet de l'épine, elles forment de fait un

pédicellaire tridactyle grossier, qu'on peut observer sur une même

épine en même temps que les trois branches inférieures. On ne

peut, dans ce cas, méconnaître l'identité qui existe entre les

bras des pédicellaires et les branches mobiles d'une épine. On

admet généralement que les piquants ordinaires servent d'arme

défensive; il n'y a donc aucune raison de douter qu'il n'en soit

aussi de même des rameaux mobiles et dentelés, dont l'action est

plus efficace lorsqu'ils se réunissent pour fonctionner en

appareil préhensile. Chaque gradation comprise entre le piquant

ordinaire fixe et le pédicellaire fixe serait donc avantageuse à

l'animal.

Ces organes, au lieu d'être fixes ou placés sur un support

immobile, sont, chez certains genres d'astéries, placés au sommet

d'un tronc flexible et musculaire, bien que court; outre qu'ils

servent d'arme défensive, ils ont probablement, dans ce cas,

quelque fonction additionnelle. On peut reconnaître chez les

oursins tous les états par lesquels a passé l'épine fixe pour

finir par s'articuler avec la coquille et acquérir ainsi la

mobilité. Je voudrais pouvoir disposer de plus d'espace afin de

donner un résumé plus complet des observations intéressantes

d'Agassiz sur le développement des pédicellaires. On peut, ajoute-

t-il, trouver tous les degrés possibles entre les pédicellaires

des astéries et les crochets des ophiures, autre groupe

d'échinodermes, ainsi qu'entre les pédicellaires des oursins et

les ancres des holothuries, qui appartiennent aussi à la même

grande classe.

Certains animaux composés qu'on a nommés zoophytes, et parmi eux

les polyzoaires en particulier, sont pourvus d'organes curieux,

appelés aviculaires, dont la conformation diffère beaucoup chez

les diverses espèces. Ces organes, dans leur état le plus parfait,

ressemblent singulièrement à une tête ou à un bec de vautour en

miniature; ils sont placés sur un support et doués d'une certaine

mobilité, ce qui est également le cas pour la mandibule

inférieure. J'ai observé chez une espèce que tous les aviculaires

de la même branche font souvent simultanément le même mouvement en

arrière et en avant, la mâchoire inférieure largement ouverte, et

décrivent un angle d'environ 90 degrés en cinq secondes. Ce

mouvement provoque un tremblement dans tout le polyzoaire. Quand

on touche les mâchoires avec une aiguille, elles la saisissent

avec une vigueur telle, que l'on peut secouer la branche entière.

M. Mivart cite ce cas, parce qu'il lui semble très difficile que

la sélection naturelle ait produit, dans des divisions fort

distinctes du règne animal, le développement d'organes tels que

les aviculaires des polyzoaires et les pédicellaires des

échinodermes, organes qu'il regarde comme «essentiellement

analogues». Or, en ce qui concerne la conformation, je ne vois

aucune similitude entre les pédicellaires tridactyles et les

aviculaires. Ces derniers ressemblent beaucoup plus aux pinces des

crustacés, ressemblance que M. Mivart aurait, avec autant de

justesse, pu citer comme une difficulté spéciale, ou bien encore

il aurait pu considérer de la même façon leur ressemblance avec la

tête et le bec d'un oiseau. M. Busk, le docteur Smitt et le

docteur Nitsche -- naturalistes qui ont étudié ce groupe fort

attentivement -- considèrent les aviculaires comme les homologues

des zooïdes et de leurs cellules composant le zoophyte; la lèvre

ou couvercle mobile de la cellule correspondant à la mandibule

inférieure également mobile de l'aviculaire. Toutefois, M. Busk ne

connaît aucune gradation actuellement existante entre un zooïde et

un aviculaire. Il est donc impossible de conjecturer par quelles

gradations utiles une des formes a pu se transformer en une autre,

mais il n'en résulte en aucune manière que ces degrés n'aient pas

existé.

Comme il y a une certaine ressemblance entre les pinces des

crustacés et les aviculaires des polyzoaires, qui servent

également de pinces, il peut être utile de démontrer qu'il existe

actuellement une longue série de gradations utiles chez les

premiers. Dans la première et la plus simple phase, le segment

terminal du membre se meut de façon à s'appliquer soit contre le

sommet carré et large de l'avant-dernier segment, soit contre un

côté tout entier; ce membre peut ainsi servir à saisir un objet,

tout en servant toujours d'organe locomoteur. Nous trouvons

ensuite qu'un coin de l'avant-dernier segment se termine par une

légère proéminence pourvue quelquefois de dents irrégulières,

contre lesquelles le dernier segment vient s'appliquer. La

grosseur de cette projection venant à augmenter et sa forme, ainsi

que celle du segment terminal, se modifiant et s'améliorant

légèrement, les pinces deviennent de plus en plus parfaites

jusqu'à former un instrument aussi efficace que les pattes-

mâchoires des homards. On peut parfaitement observer toutes ces

gradations.

Les polyzoaires possèdent, outre l'aviculaire, des organes curieux

nommés _vibracula_. Ils consistent généralement en de longues

soies capables de mouvement et facilement excitables. Chez une

espèce que j'ai examinée, les cils vibratiles étaient légèrement

courbés et dentelés le long du bord extérieur; tous ceux du même

polyzoaire se mouvaient souvent simultanément, de telle sorte

qu'agissant comme de longues rames, ils font passer rapidement une

branche sur le porte-objet de mon microscope. Si l'on place une

branche sur ce bord extérieur des polyzoaires, les cils vibratiles

se mêlent et ils font de violents efforts pour se dégager. On

croit qu'ils servent de moyen de défense à l'animal, et, d'après

les observations de M. Busk, «ils balayent lentement et doucement

la surface du polypier, pour éloigner ce qui pourrait nuire aux

habitants délicats des cellules lorsqu'ils sortent leurs

tentacules.» Les aviculaires servent probablement aussi de moyen

défensif; en outre, ils saisissent et tuent des petits animaux que

l'on croit être ensuite entraînés par les courants à portée des

tentacules des zooïdes. Quelques espèces sont pourvues

d'aviculaires et de cils vibratiles; il en est qui n'ont que les

premiers; d'autres, mais en petit nombre, ne possèdent que les

cils vibratiles seuls.

Il est difficile d'imaginer deux objets plus différents en

apparence qu'un cil vibratile ou faisceau de soies et qu'un

aviculaire, ressemblant à une tête d'oiseau; ils sont cependant

presque certainement homologues et proviennent d'une source

commune, un zooïde avec sa cellule. Nous pouvons donc comprendre

comment il se fait que, dans certains cas, ces organes passent

graduellement de l'un à l'autre, comme me l'a affirmé M. Busk.

Ainsi, chez les aviculaires de plusieurs espèces de _Lepralia_, la

mandibule mobile est si allongée et si semblable à une touffe de

poils, que l'on ne peut déterminer la nature aviculaire de

l'organe que par la présence du bec fixe placé au-dessus d'elle.

Il se peut que les cils vibratiles se soient directement

développés de la lèvre des cellules, sans avoir passé par la phase

aviculaire; mais il est plus probable qu'ils ont suivi cette

dernière voie, car il semble difficile que, pendant les états

précoces de la transformation, les autres parties de la cellule

avec le zooïde inclus aient disparu subitement. Dans beaucoup de

cas les cils vibratiles ont à leur base un support cannelé qui

paraît représenter le bec fixe, bien qu'il fasse entièrement

défaut chez quelques espèces. Cette théorie du développement du

cil vibratile est intéressante, si elle est fondée; car, en

supposant que toutes les espèces munies d'aviculaires aient

disparu, l'imagination la plus vive n'en serait jamais venue

jusqu'à l'idée que les cils vibratiles ont primitivement existé

comme partie d'un organe ressemblant à une tête d'oiseau ou à un

capuchon irrégulier. Il est intéressant de voir deux organes si

différents se développer en partant d'une origine commune; or,

comme la mobilité de la lèvre de la cellule sert de moyen défensif

aux zooïdes, il n'y a aucune difficulté à croire que toutes les

gradations au moyen desquelles la lèvre a été transformée en

mandibule inférieure d'un aviculaire et ensuite en une soie

allongée, ont été également des dispositions protectrices dans des

circonstances et dans des directions différentes.

M. Mivart, dans sa discussion, ne traite que deux cas tirés du

règne végétal et relatifs, l'un à la structuredes fleurs des

orchidées, et l'autre aux mouvements des plantes grimpantes.

Relativement aux premières, il dit: «On regarde comme peu

satisfaisante l'explication que l'on donne de leur _origine_ --

elle est insuffisante pour faire comprendre les commencements

infinitésimaux de conformations qui n'ont d'utilité que

lorsqu'elles ont atteint un développement considérable.» Ayant

traité à fond ce sujet dans un autre ouvrage, je ne donnerai ici

que quelques détails sur une des plus frappantes particularités

des fleurs des orchidées, c'est-à-dire sur leurs amas de pollen.

Un amas pollinique bien développé consiste en une quantité de

grains de pollen fixés à une tige élastique ou caudicule, et

réunis par une petite quantité d'une substance excessivement

visqueuse. Ces amas de pollen sont transportés par les insectes

sur le stigmate d'une autre fleur. Il y a des espèces d'orchidées

chez lesquelles les masses de pollen n'ont pas de caudicule, les

grains étant seulement reliés ensemble par des filaments d'une

grande finesse; mais il est inutile d'en parler ici, cette

disposition n'étant pas particulière aux orchidées; je peux

pourtant mentionner que chez le _Cypripedium_, qui se trouve à la

base de la série de cette famille, nous pouvons entrevoir le point

de départ du développement des filaments. Chez d'autres orchidées,

ces filaments se réunissent sur un point de l'extrémité des amas

de pollen, ce qui constitue la première trace d'une caudicule. Les

grains de pollen avortés qu'on découvre quelquefois enfouis dans

les parties centrales et fermes de la caudicule nous fournissent

une excellente preuve que c'est là l'origine de cette

conformation, même quand elle est très développée et très

allongée.

Quant à la seconde particularité principale, la petite masse de

matière visqueuse portée par l'extrémité de la caudicule, on peut

signaler une longue série de gradations, qui ont toutes été

manifestement utiles à la plante. Chez presque toutes les fleurs

d'autres ordres, le stigmate sécrète une substance visqueuse. Chez

certaines orchidées une matière similaire est sécrétée, mais en

quantité beaucoup plus considérable, par un seul des trois

stigmates, qui reste stérile peut-être à cause de la sécrétion

copieuse dont il est le siège. Chaque insecte visitant une fleur

de ce genre enlève par frottement une partie de la substance

visqueuse, et emporte en même temps quelques grains de pollen. De

cette simple condition, qui ne diffère que peu de celles qui

s'observent dans une foule de fleurs communes, il est des degrés

de gradation infinis -- depuis les espèces où la masse pollinique

occupe l'extrémité d'une caudicule courte et libre, jusqu'à celles

où la caudicule s'attache fortement à la matière visqueuse, le

stigmate stérile se modifiant lui-même beaucoup. Nous avons, dans

ce dernier cas, un appareil pollinifère dans ses conditions les

plus développées et les plus parfaites. Quiconque examine avec

soin les fleurs des orchidées, ne peut nier l'existence de la

série des gradations précitées -- depuis une masse de grains de

pollen réunis entre eux par des filaments, avec un stigmate ne

différant que fort peu de celui d'une fleur ordinaire, jusqu'à un

appareil pollinifère très compliqué et admirablement adapté au

transport par les insectes; on ne peut nier non plus que toutes

les gradations sont, chez les diverses espèces, très bien adaptées

à la conformation générale de chaque fleur, dans le but de

provoquer sa fécondation par les insectes. Dans ce cas et dans

presque tous les autres, l'investigation peut être poussée plus

loin, et on peut se demander comment le stigmate d'une fleur

ordinaire a pu devenir visqueux; mais, comme nous ne connaissons

pas l'histoire complète d'un seul groupe d'organismes, il est

inutile de poser de pareilles questions, auxquelles nous ne

pouvons espérer répondre.

Venons-en aux plantes grimpantes. On peut les classer en une

longue série, depuis celles qui s'enroulent simplement autour d'un

support, jusqu'à celles que j'ai appelées à feuilles grimpantes et

à celles pourvues de vrilles. Dans ces deux dernières classes, les

tiges ont généralement, mais pas toujours, perdu la faculté de

s'enrouler, bien qu'elles conservent celle de la rotation, que

possèdent également les vrilles. Des gradations insensibles

relient les plantes à feuilles grimpantes avec celles pourvues de

vrilles, et certaines plantes peuvent être indifféremment placées

dans l'une ou l'autre classe. Mais, si l'on passe des simples

plantes qui s'enroulent à celles pourvues de vrilles, une qualité

importante apparaît, c'est la sensibilité au toucher, qui

provoque, au contact d'un objet, dans les tiges des feuilles ou

des fleurs, ou dans leurs modifications en vrilles, des mouvements

dans le but de l'entourer et de le saisir. Après avoir lu mon

mémoire sur ces plantes, on admettra, je crois, que les nombreuses

gradations de fonction et de structure existant entre les plantes

qui ne font que s'enrouler et celles à vrilles sont, dans chaque

cas, très avantageuses pour l'espèce. Par exemple, il doit être

tout à l'avantage d'une plante grimpante de devenir une plante à

feuilles grimpantes, et il est probable que chacune d'elles,

portant des feuilles à tiges longues, se serait développée en une

plante à feuilles grimpantes, si les tiges des feuilles avaient

présenté, même à un faible degré, la sensibilité requise pour

répondre à l'action du toucher.

L'enroulement constituant le mode le plus simple de s'élever sur

un support et formant la base de notre série, on peut

naturellement se demander comment les plantes ont pu acquérir

cette aptitude naissante, que plus tard la sélection naturelle a

perfectionnée et augmentée. L'aptitude à s'enrouler dépend d'abord

de la flexibilité excessive des jeunes tiges (caractère commun à

beaucoup de plantes qui ne sont pas grimpantes); elle dépend

ensuite de ce que ces tiges se tordent constamment pour se diriger

dans toutes les directions, successivement l'une après l'autre,

dans le même ordre. Ce mouvement a pour résultat l'inclinaison des

tiges de tous côtés et détermine chez elles une rotation suivie.

Dès que la portion inférieure de la tige rencontre un obstacle qui

l'arrête, la partie supérieure continue à se tordre et à tourner,

et s'enroule nécessairement ainsi en montant autour du support. Le

mouvement rotatoire cesse après la croissance précoce de chaque

rejeton. Cette aptitude à la rotation et la faculté de grimper qui

en est la conséquence, se rencontrant isolément chez des espèces

et chez des genres distincts, qui appartiennent à des familles de

plantes fort éloignées les unes des autres, ont dû être acquises

d'une manière indépendante, et non par hérédité d'un ancêtre

commun. Cela me conduisit à penser qu'une légère tendance à ce

genre de mouvement ne doit pas être rare chez les plantes non

grimpantes, et que cette tendance doit fournir à la sélection

naturelle la base sur laquelle elle peut opérer pour la

perfectionner. Je ne connaissais, lorsque je fis cette réflexion,

qu'un seul cas fort imparfait, celui des jeunes pédoncules floraux

du _Maurandia_, qui tournent légèrement et irrégulièrement, comme

les tiges des plantes grimpantes, mais sans faire aucun usage de

cette aptitude. Fritz Müller découvrit peu après que les jeunes

tiges d'un _Alisma_ et d'un _Linum_ -- plantes non grimpantes et

fort éloignées l'une de l'autre dans le système naturel -- sont

affectées d'un mouvement de rotation bien apparent, mais

irrégulier; il ajoute qu'il a des raisons pour croire que cette

même aptitude existe chez d'autres plantes. Ces légers mouvements

paraissent ne rendre aucun service à ces plantes, en tous cas ils

ne leur permettent en aucune façon de grimper, point dont nous

nous occupons. Néanmoins, nous comprenons que si les tiges de ces

plantes avaient été flexibles, et que, dans les conditions où

elles se trouvent placées, il leur eût été utile de monter à une

certaine hauteur, le mouvement de rotation lent et irrégulier qui

leur est habituel aurait pu, grâce à la sélection naturelle,

s'augmenter et s'utiliser jusqu'à ce qu'elles aient été

transformées en espèces grimpantes bien développées.

On peut appliquer à la sensibilité des tiges des feuilles, des

fleurs et des vrilles les mêmes remarques qu'aux cas de mouvement

rotatoire des plantes grimpantes. Ce genre de sensibilité se

rencontrant chez un nombre considérable d'espèces qui

appartiennent à des groupes très différents, il doit se trouver à

un état naissant chez beaucoup de plantes qui ne sont pas devenues

grimpantes. Or, cela est exact; chez la _Maurandia_ dont j'ai déjà

parlé, j'ai observé que les jeunes pédoncules floraux s'inclinent

légèrement vers le côté où on les a touchés. Morren a constaté

chez plusieurs espèces d'_Oxalis_ des mouvements dans les feuilles

et dans les tiges, surtout après qu'elles ont été exposées aux

rayons brûlants du soleil, lorsqu'on les touche faiblement et à

plusieurs reprises, ou qu'on secoue la plante. J'ai renouvelé,

avec le même résultat, les mêmes observations sur d'autres espèces

d'_Oxalis_; chez quelques-unes le mouvement est perceptible, mais

plus apparent dans les jeunes feuilles; chez d'autres espèces le

mouvement est extrêmement léger. Il est un fait plus important,

s'il faut en croire Hofmeister, haute autorité en ces matières:

les jeunes pousses et les feuilles de toutes les plantes entrent

en mouvement après avoir été secouées. Nous savons que, chez les

plantes grimpantes, les pétioles, les pédoncules et les vrilles

sont sensibles seulement pendant la première période de leur

croissance.

Il est à peine possible d'admettre que les mouvements légers dont

nous venons de parler, provoqués par l'attouchement ou la secousse

des organes jeunes et croissants des plantes, puissent avoir une

importance fonctionnelle pour eux. Mais, obéissant à divers

stimulants, les plantes possèdent des pouvoirs moteurs qui ont

pour elles une importance manifeste; par exemple, leur tendance à

rechercher la lumière et plus rarement à l'éviter, leur propension

à pousser dans la direction contraire à l'attraction terrestre

plutôt qu'à la suivre. Les mouvements qui résultent de

l'excitation des nerfs et des muscles d'un animal par un courant

galvanique ou par l'absorption de la strychnine peuvent être

considérés comme un résultat accidentel, car ni les nerfs ni les

muscles n'ont été rendus spécialement sensibles à ces stimulants.

Il paraît également que les plantes, ayant une aptitude à des

mouvements causés par certains stimulants, peuvent

accidentellement être excitées par un attouchement ou par une

secousse. Il n'est donc pas très difficile d'admettre que, chez

les plantes à feuilles grimpantes ou chez celles munies de

vrilles, cette tendance a été favorisée et augmentée par la

sélection naturelle. Il est toutefois probable, pour des raisons

que j'ai consignées dans mon mémoire, que cela n'a dû arriver

qu'aux plantes ayant déjà acquis l'aptitude à la rotation, et qui

avaient ainsi la faculté de s'enrouler.

J'ai déjà cherché à expliquer comment les plantes ont acquis cette

faculté, à savoir: par une augmentation d'une tendance à des

mouvements de rotation légers et irréguliers n'ayant d'abord aucun

usage; ces mouvements, comme ceux provoqués par un attouchement ou

une secousse, étant le résultat accidentel de l'aptitude au

mouvement, acquise en vue d'autres motifs avantageux. Je ne

chercherai pas à décider si, pendant le développement graduel des

plantes grimpantes, la sélection naturelle a reçu quelque aide des

effets héréditaires de l'usage; mais nous savons que certains

mouvements périodiques, tels que celui que l'on désigne sous le

nom de _sommeil des plantes_, sont réglés par l'habitude.

Voilà les principaux cas, choisis avec soin par un habile

naturaliste, pour prouver que la théorie de la sélection naturelle

est impuissante à expliquer les états naissants des conformations

utiles; j'espère avoir démontré, par la discussion, que, sur ce

point, il ne peut y avoir de doutes et que l'objection n'est pas

fondée. J'ai trouvé ainsi une excellente occasion de m'étendre un

peu sur les gradations de structure souvent associées à un

changement de fonctions -- sujet important, qui n'a pas été assez

longuement traité dans les éditions précédentes de cet ouvrage. Je

vais actuellement récapituler en quelques mots les observations

que je viens de faire.

En ce qui concerne la girafe, la conservation continue des

individus de quelque ruminant éteint, devant à la longueur de son

cou, de ses jambes, etc., la faculté de brouter au-dessus de la

hauteur moyenne, et la destruction continue de ceux qui ne

pouvaient pas atteindre à la même hauteur, auraient suffi à

produire ce quadrupède remarquable; mais l'usage prolongé de

toutes les parties, ainsi que l'hérédité, ont dû aussi contribuer

d'une manière importante à leur coordination. Il n'y a aucune

improbabilité à croire que, chez les nombreux insectes qui imitent

divers objets, une ressemblance accidentelle avec un objet

quelconque a été, dans chaque cas, le point de départ de l'action

de la sélection naturelle dont les effets ont dû se perfectionner

plus tard par la conservation accidentelle des variations légères

qui tendaient à augmenter la ressemblance. Cela peut durer aussi

longtemps que l'insecte continue à varier et que sa ressemblance

plus parfaite lui permet de mieux échapper à ses ennemis doués

d'une vue perçante. Sur le palais de quelques espèces de baleines,

on remarque une tendance à la formation de petites pointes

irrégulières cornées, et, en conséquence de l'aptitude de la

sélection naturelle à conserver toutes les variations favorables,

ces pointes se sont converties d'abord en noeuds lamellaires ou en

dentelures, comme celles du bec de l'oie, -- puis en lames

courtes, comme celles du canard domestique, -- puis en lamelles

aussi parfaites que celles du souchet, et enfin en gigantesques

fanons, comme dans la bouche de l'espèce du Groënland. Les fanons

servent, dans la famille des canards, d'abord de dents, puis en

partie à la mastication et en partie à la filtration, et, enfin,

presque exclusivement à ce dernier usage.

L'habitude ou l'usage n'a, autant que nous pouvons en juger, que

peu ou point contribué au développement de conformations

semblables aux lamelles ou aux fanons dont nous nous occupons. Au

contraire, le transfert de l'oeil inférieur du poisson plat au

côté supérieur de la tête, et la formation d'une queue préhensile,

chez certains singes, peuvent être attribués presque entièrement à

l'usage continu et à l'hérédité. Quant aux mamelles des animaux

supérieurs, on peut conjecturer que, primitivement, les glandes

cutanées couvrant la surface totale d'un sac marsupial sécrétaient

un liquide nutritif, et que ces glandes, améliorées au point de

vue de leur fonction par la sélection naturelle et concentrées sur

un espace limité, ont fini par former la mamelle. Il n'est pas

plus difficile de comprendre comment les piquants ramifiés de

quelque ancien échinoderme, servant d'armes défensives, ont été

transformés par la sélection naturelle en pédicellaires

tridactyles, que de s'expliquer le développement des pinces des

crustacés par des modifications utiles, quoique légères, apportées

dans les derniers segments d'un membre servant d'abord uniquement

à la locomotion. Les aviculaires et les cils vibratiles des

polyzoaires sont des organes ayant une même origine, quoique fort

différents par leur aspect; il est facile de comprendre les

services qu'ont rendus les phases successives qui ont produit les

cils vibratiles. Dans les amas polliniques des orchidées, on peut

retrouver les phases de la transformation en caudicule des

filaments qui primitivement servaient à rattacher ensemble les

grains de pollen; on peut également suivre la série des

transformations par lesquelles la substance visqueuse semblable à

celle que sécrètent les stigmates des fleurs ordinaires, et

servant à peu près, quoique pas tout à fait, au même usage, s'est

attachée aux extrémités libres des caudicules; toutes ces

gradations ont été évidemment avantageuses aux plantes en

question. Quant aux plantes grimpantes, il est inutile de répéter

ce que je viens de dire à l'instant.

Si la sélection naturelle a tant de puissance, a-t-on souvent

demandé, pourquoi n'a-t-elle pas donné à certaines espèces telle

ou telle conformation qui leur eût été avantageuse? Mais il serait

déraisonnable de demander une réponse précise à des questions de

ce genre, si nous réfléchissons à notre ignorance sur le passé de

chaque espèce et sur les conditions qui, aujourd'hui, déterminent

son abondance et sa distribution. Sauf quelques cas où l'on peut

invoquer ces causes spéciales, on ne peut donner ordinairement que

des raisons générales. Ainsi, comme il faut nécessairement

beaucoup de modifications coordonnées pour adapter une espèce à de

nouvelles habitudes d'existence, il a pu arriver souvent que les

parties nécessaires n'ont pas varié dans la bonne direction ou

jusqu'au degré voulu. L'accroissement numérique a dû, pour

beaucoup d'espèces, être limité par des agents de destruction qui

étaient étrangers à tout rapport avec certaines conformations; or,

nous nous imaginons que la sélection naturelle aurait dû produire

ces conformations parce qu'elles nous paraissent avantageuses pour

l'espèce. Mais, dans ce cas, la sélection naturelle n'a pu

provoquer les conformations dont il s'agit, parce qu'elles ne

jouent aucun rôle dans la lutte pour l'existence. Dans bien des

cas, la présence simultanée de conditions complexes, de longue

durée, de nature particulière, agissant ensemble, est nécessaire

au développement de certaines conformations, et il se peut que les

conditions requises se soient rarement présentées simultanément.

L'opinion qu'une structure donnée, que nous croyons, souvent à

tort, être avantageuse pour une espèce, doit être en toute

circonstance le produit de la sélection naturelle, est contraire à

ce que nous pouvons comprendre de son mode d'action. M. Mivart ne

nie pas que la sélection naturelle n'ait pu effectuer quelque

chose; mais il la regarde comme absolument insuffisante pour

expliquer les phénomènes que j'explique par son action. Nous avons

déjà discuté ses principaux arguments, nous examinerons les autres

plus loin. Ils me paraissent peu démonstratifs et de peu de poids,

comparés à ceux que l'on peut invoquer en faveur de la puissance

de la sélection naturelle appuyée par les autres agents que j'ai

souvent indiqués. Je dois ajouter ici que quelques faits et

quelques arguments dont j'ai fait usage dans ce qui précède, ont

été cités dans le même but, dans un excellent article récemment

publié par la _Medico-Chirurgical Review_.

Actuellement, presque tous les naturalistes admettent l'évolution

sous quelque forme. M. Mivart croit que les espèces changent en

vertu «d'une force ou d'une tendance interne», sur la nature de

laquelle on ne sait rien. Tous les transformistes admettent que

les espèces ont une aptitude à se modifier, mais il me semble

qu'il n'y a aucun motif d'invoquer d'autre force interne que la

tendance à la variabilité ordinaire, qui a permis à l'homme de

produire, à l'aide de la sélection, un grand nombre de races

domestiques bien adaptées à leur destination, et qui peut avoir

également produit, grâce à la sélection naturelle, par une série

de gradations, les races ou les espèces naturelles. Comme nous

l'avons déjà expliqué, le résultat final constitue généralement un

progrès dans l'organisation; cependant il se présente un petit

nombre de cas où c'est au contraire une rétrogradation.

M. Mivart est, en outre, disposé à croire, et quelques

naturalistes partagent son opinion, que les espèces nouvelles se

manifestent «subitement et par des modifications paraissant toutes

à la fois». Il suppose, par exemple, que les différences entre

l'hipparion tridactyle et le cheval se sont produites brusquement.

Il pense qu'il est difficile de croire que l'aile d'un oiseau a pu

se développer autrement que par une modification comparativement

brusque, de nature marquée et importante; opinion qu'il applique,

sans doute, à la formation des ailes des chauves-souris et des

ptérodactyles. Cette conclusion, qui implique d'énormes lacunes et

une discontinuité de la série, me paraît improbable au suprême

degré.

Les partisans d'une évolution lente et graduelle admettent, bien

entendu, que les changements spécifiques ont pu être aussi subits

et aussi considérables qu'une simple variation isolée que nous

observons à l'état de nature, ou même à l'état domestique.

Pourtant, les espèces domestiques ou cultivées étant bien plus

variables que les espèces sauvages, il est peu probable que ces

dernières aient été affectées aussi souvent par des modifications

aussi prononcées et aussi subites que celles qui surgissent

accidentellement à l'état domestique. On peut attribuer au retour

plusieurs de ces dernières variations; et les caractères qui

reparaissent ainsi avaient probablement été, dans bien des cas,

acquis graduellement dans le principe. On peut donner à un plus

grand nombre le nom de _monstruosité_, comme, par exemple, les

hommes à six doigts, les hommes porcs-épics, les moutons Ancon, le

bétail Niata, etc.; mais ces caractères diffèrent considérablement

de ce qu'ils sont dans les espèces naturelles et jettent peu de

lumière sur notre sujet. En excluant de pareils cas de brusques

variations, le petit nombre de ceux qui restent pourraient,

trouvés à l'état naturel, représenter au plus des espèces

douteuses, très rapprochées du type de leurs ancêtres.

Voici les raisons qui me font douter que les espèces naturelles

aient éprouvé des changements aussi brusques que ceux qu'on

observe accidentellement chez les races domestiques, et qui

m'empêchent complètement de croire au procédé bizarre auquel

M. Mivart les attribue. L'expérience nous apprend que des

variations subites et fortement prononcées s'observent isolément

et à intervalles de temps assez éloignés chez nos produits

domestiques. Comme nous l'avons déjà expliqué, des variations de

ce genre se manifestant à l'état de nature seraient sujettes à

disparaître par des causes accidentelles de destruction, et

surtout par les croisements subséquents. Nous savons aussi, par

l'expérience, qu'à l'état domestique il en est de même, lorsque

l'homme ne s'attache pas à conserver et à isoler avec les plus

grands soins les individus chez lesquels ont apparu ces variations

subites. Il faudrait donc croire nécessairement, d'après la

théorie de M. Mivart, et contrairement à toute analogie, que, pour

amener l'apparition subite d'une nouvelle espèce, il ait

simultanément paru dans un même district beaucoup d'individus

étonnamment modifiés. Comme dans le cas où l'homme se livre

inconsciemment à la sélection, la théorie de l'évolution graduelle

supprime cette difficulté; l'évolution implique, en effet, la

conservation d'un grand nombre d'individus, variant plus ou moins

dans une direction favorable, et la destruction d'un grand nombre

de ceux qui varient d'une manière contraire.

Il n'y a aucun doute que beaucoup d'espèces se sont développées

d'une manière excessivement graduelle. Les espèces et même les

genres de nombreuses grandes familles naturelles sont si

rapprochés qu'il est souvent difficile de les distinguer les uns

des autres. Sur chaque continent, en allant du nord au sud, des

terres basses aux régions élevées, etc., nous trouvons une foule

d'espèces analogues ou très voisines; nous remarquons le même fait

sur certains continents séparés, mais qui, nous avons toute raison

de le croire, ont été autrefois réunis. Malheureusement, les

remarques qui précèdent et celles qui vont suivre m'obligent à

faire allusion à des sujets que nous aurons à discuter plus loin.

Que l'on considère les nombreuses îles entourant un continent et

l'on verra combien de leurs habitants ne peuvent être élevés qu'au

rang d'espèces douteuses. Il en est de même si nous étudions le

passé et si nous comparons les espèces qui viennent de disparaître

avec celles qui vivent actuellement dans les mêmes contrées, ou si

nous faisons la même comparaison entre les espèces fossiles

enfouies dans les étages successifs d'une même couche géologique.

Il est évident, d'ailleurs, qu'une foule d'espèces éteintes se

rattachent de la manière la plus étroite à d'autres espèces qui

existent actuellement, ou qui existaient récemment encore; or, on

ne peut guère soutenir que ces espèces se soient développées d'une

façon brusque et soudaine. Il ne faut pas non plus oublier que,

lorsqu'au lieu d'examiner les parties spéciales d'espèces

distinctes, nous étudions celles des espèces voisines, nous

trouvons des gradations nombreuses, d'une finesse étonnante,

reliant des structures totalement différentes.

Un grand nombre de faits ne sont compréhensibles qu'à condition

que l'on admette le principe que les espèces se sont produites

très graduellement; le fait, par exemple, que les espèces

comprises dans les grands genres sont plus rapprochées, et

présentent un nombre de variétés beaucoup plus considérable que

les espèces des genres plus petits. Les premières sont aussi

réunies en petits groupes, comme le sont les variétés autour des

espèces avec lesquelles elles offrent d'autres analogies, ainsi

que nous l'avons vu dans le deuxième chapitre. Le même principe

nous fait comprendre pourquoi les caractères spécifiques sont plus

variables que les caractères génériques, et pourquoi les organes

développés à un degré extraordinaire varient davantage que les

autres parties chez une même espèce. On pourrait ajouter bien des

faits analogues, tous tendant dans la même direction.

Bien qu'un grand nombre d'espèces se soient presque certainement

formées par des gradations aussi insignifiantes que celles qui

séparent les moindres variétés, on pourrait cependant soutenir que

d'autres se sont développées brusquement; mais alors il faudrait

apporter des preuves évidentes à l'appui de cette assertion. Les

analogies vagues et sous quelques rapports fausses, comme

M. Chauncey Wright l'a démontré, qui ont été avancées à l'appui de

cette théorie, telles que la cristallisation brusque de substances

inorganiques, ou le passage d'une forme polyèdre à une autre par

des changements de facettes, ne méritent aucune considération. Il

est cependant une classe de faits qui, à première vue, tendraient

à établir la possibilité d'un développement subit: c'est

l'apparition soudaine d'êtres nouveaux et distincts dans nos

formations géologiques. Mais la valeur de ces preuves dépend

entièrement de la perfection des documents géologiques relatifs à

des périodes très reculées de l'histoire du globe. Or, si ces

annales sont aussi fragmentaires que beaucoup de géologues

l'affirment, il n'y a rien d'étonnant à ce que de nouvelles formes

nous apparaissent comme si elles venaient de se développer

subitement.

Aucun argument n'est produit en faveur des brusques modifications

par l'absence de chaînons qui puissent combler les lacunes de nos

formations géologiques, à moins que nous n'admettons les

transformations prodigieuses que suppose M. Mivart, telles que le

développement subit des ailes des oiseaux et des chauves-souris ou

la brusque conversion de l'hipparion en cheval. Mais l'embryologie

nous conduit à protester nettement contre ces modifications

subites. Il est notoire que les ailes des oiseaux et des chauves-

souris, les jambes des chevaux ou des autres quadrupèdes ne

peuvent se distinguer à une période embryonnaire précoce, et

qu'elles se différencient ensuite par une marche graduelle

insensible. Comme nous le verrons plus tard, les ressemblances

embryologiques de tout genre s'expliquent par le fait que les

ancêtres de nos espèces existantes ont varié après leur première

jeunesse et ont transmis leurs caractères nouvellement acquis à

leurs descendants à un âge correspondant. L'embryon, n'étant pas

affecté par ces variations, nous représente l'état passé de

l'espèce. C'est ce qui explique pourquoi, pendant les premières

phases de leur développement, les espèces existantes ressemblent

si fréquemment à des formes anciennes et éteintes appartenant à la

même classe. Qu'on accepte cette opinion sur la signification des

ressemblances embryologiques, ou toute autre manière de voir, il

n'est pas croyable qu'un animal ayant subi des transformations

aussi importantes et aussi brusques que celles dont nous venons de

parler, n'offre pas la moindre trace d'une modification subite

pendant son état embryonnaire: or, chaque détail de sa

conformation se développe par des phases insensibles.

Quiconque croit qu'une forme ancienne a été subitement transformée

par une force ou une tendance interne en une autre forme pourvue

d'ailes par exemple, est presque forcé d'admettre, contrairement à

toute analogie, que beaucoup d'individus ont dû varier

simultanément. Or, on ne peut nier que des modifications aussi

subites et aussi considérables ne diffèrent complètement de celles

que la plupart des espèces paraissent avoir subies. On serait, en

outre, forcé de croire à la production subite de nombreuses

conformations admirablement adaptées aux autres parties du corps

de l'individu et aux conditions ambiantes, sans pouvoir présenter

l'ombre d'une explication relativement à ces coadaptations si

compliquées et si merveilleuses. On serait, enfin, obligé

d'admettre que ces grandes et brusques transformations n'ont

laissé sur l'embryon aucune trace de leur action. Or, admettre

tout cela, c'est, selon moi, quitter le domaine de la science pour

entrer dans celui des miracles.

CHAPITRE VIII.

INSTINCT.

_Les instincts peuvent se comparer aux habitudes, mais ils ont

une origine différente. -- Gradation des instincts. -- Fourmis et

pucerons. -- Variabilité des instincts. -- Instincts domestiques;

leur origine. -- Instincts naturels du coucou, de l'autruche et

des abeilles parasites. -- Instinct esclavagiste des fourmis. --

L'abeille; son instinct constructeur. -- Les changements

d'instinct et de conformation ne sont pas nécessairement

simultanés. -- Difficultés de la théorie de la sélection naturelle

appliquée aux instincts. -- Insectes neutres ou stériles. --

Résumé._

Beaucoup d'instincts sont si étonnants que leur développement

paraîtra sans doute au lecteur une difficulté suffisante pour

renverser toute ma théorie. Je commence par constater que je n'ai

pas plus l'intention de rechercher l'origine des facultés mentales

que celles de la vie. Nous n'avons, en effet, à nous occuper que

des diversités de l'instinct et des autres facultés mentales chez

les animaux de la même classe.

Je n'essayerai pas de définir l'instinct. Il serait aisé de

démontrer qu'on comprend ordinairement sous ce terme plusieurs

actes intellectuels distincts; mais chacun sait ce que l'on entend

lorsque l'on dit que c'est l'instinct qui pousse le coucou à

émigrer et à déposer ses oeufs dans les nids d'autres oiseaux. On

regarde ordinairement comme instinctif un acte accompli par un

animal, surtout lorsqu'il est jeune et sans expérience, ou un acte

accompli par beaucoup d'individus, de la même manière, sans qu'ils

sachent en prévoir le but, alors que nous ne pourrions accomplir

ce même acte qu'à l'aide de la réflexion et de la pratique. Mais

je pourrais démontrer qu'aucun de ces caractères de l'instinct

n'est universel, et que, selon l'expression de Pierre Huber, on

peut constater fréquemment, même chez les êtres peu élevés dans

l'échelle de la nature, l'intervention d'une certaine dose de

jugement ou de raison.

Frédéric Cuvier, et plusieurs des anciens métaphysiciens, ont

comparé l'instinct à l'habitude, comparaison qui, à mon avis,

donne une notion exacte de l'état mental qui préside à l'exécution

d'un acte instinctif, mais qui n'indique rien quant à son origine.

Combien d'actes habituels n'exécutons-nous pas d'une façon

inconsciente, souvent même contrairement à notre volonté? La

volonté ou la raison peut cependant modifier ces actes. Les

habitudes s'associent facilement avec d'autres, ainsi qu'avec

certaines heures et avec certains états du corps; une fois

acquises, elles restent souvent constantes toute la vie. On

pourrait encore signaler d'autres ressemblances entre les

habitudes et l'instinct. De même que l'on récite sans y penser une

chanson connue, de même une action instinctive en suit une autre

comme par une sorte de rythme; si l'on interrompt quelqu'un qui

chante ou qui récite quelque chose par coeur, il lui faut

ordinairement revenir en arrière pour reprendre le fil habituel de

la pensée. Pierre Huber a observé le même fait chez une chenille

qui construit un hamac très compliqué; lorsqu'une chenille a

conduit son hamac jusqu'au sixième étage, et qu'on la place dans

un hamac construit seulement jusqu'au troisième étage, elle achève

simplement les quatrième, cinquième et sixième étages de la

construction. Mais si on enlève la chenille à un hamac achevé

jusqu'au troisième étage, par exemple, et qu'on la place dans un

autre achevé jusqu'au sixième, de manière à ce que la plus grande

partie de son travail soit déjà faite, au lieu d'en tirer parti,

elle semble embarrassée, et, pour l'achever, paraît obligée de

repartir du troisième étage où elle en était restée, et elle

s'efforce ainsi de compléter un ouvrage déjà fait.

Si nous supposons qu'un acte habituel devienne héréditaire, -- ce

qui est souvent le cas -- la ressemblance de ce qui était

primitivement une habitude avec ce qui est actuellement un

instinct est telle qu'on ne saurait les distinguer l'un de

l'autre. Si Mozart, au lieu de jouer du clavecin à l'âge de trois

ans avec fort peu de pratique, avait joué un air sans avoir

pratiqué du tout, on aurait pu dire qu'il jouait réellement par

instinct. Mais ce serait une grave erreur de croire que la plupart

des instincts ont été acquis par habitude dans une génération, et

transmis ensuite par hérédité aux générations suivantes. On peut

clairement démontrer que les instincts les plus étonnants que nous

connaissions, ceux de l'abeille et ceux de beaucoup de fourmis,

par exemple, ne peuvent pas avoir été acquis par l'habitude.

Chacun admettra que les instincts sont, en ce qui concerne le

bien-être de chaque espèce dans ses conditions actuelles

d'existence, aussi importants que la conformation physique. Or, il

est tout au moins possible que, dans des milieux différents, de

légères modifications de l'instinct puissent être avantageuses à

une espèce. Il en résulte que, si l'on peut démontrer que les

instincts varient si peu que ce soit, il n'y a aucune difficulté à

admettre que la sélection naturelle puisse conserver et accumuler

constamment les variations de l'instinct, aussi longtemps qu'elles

sont profitables aux individus. Telle est, selon moi, l'origine

des instincts les plus merveilleux et les plus compliqués. Il a

dû, en être des instincts comme des modifications physiques du

corps, qui, déterminées et augmentées par l'habitude et l'usage,

peuvent s'amoindrir et disparaître par le défaut d'usage. Quant

aux effets de l'habitude, je leur attribue, dans la plupart des

cas, une importance moindre qu'à ceux de la sélection naturelle de

ce que nous pourrions appeler les variations spontanées de

l'instinct, -- c'est-à-dire des variations produites par ces mêmes

causes inconnues qui déterminent de légères déviations dans la

conformation physique.

La sélection naturelle ne peut produire aucun instinct complexe

autrement que par l'accumulation lente et graduelle de nombreuses

variations légères et cependant avantageuses. Nous devrions donc,

comme pour la conformation physique, trouver dans la nature, non

les degrés transitoires eux-mêmes qui ont abouti à l'instinct

complexe actuel -- degrés qui ne pourraient se rencontrer que chez

les ancêtres directs de chaque espèce -- mais quelques vestiges de

ces états transitoires dans les lignes collatérales de

descendance; tout au moins devrions-nous pouvoir démontrer la

possibilité de transitions de cette sorte; or, c'est en effet ce

que nous pouvons faire. C'est seulement, il ne faut pas l'oublier,

en Europe et dans l'Amérique du Nord que les instincts des animaux

ont été quelque peu observés; nous n'avons, en outre, aucun

renseignement sur les instincts des espèces éteintes; j'ai donc

été très étonné de voir que nous puissions si fréquemment encore

découvrir des transitions entre les instincts les plus simples et

les plus compliqués. Les instincts peuvent se trouver modifiés par

le fait qu'une même espèce a des instincts divers à diverses

périodes de son existence, pendant différentes saisons, ou selon

les conditions où elle se trouve placée, etc.; en pareil cas, la

sélection naturelle peut conserver l'un ou l'autre de ces

instincts. On rencontre, en effet, dans la nature, des exemples de

diversité d'instincts chez une même espèce.

En outre, de même que pour la conformation physique, et d'après ma

théorie, l'instinct propre à chaque espèce est utile à cette

espèce, et n'a jamais, autant que nous en pouvons juger, été donné

à une espèce pour l'avantage exclusif d'autres espèces. Parmi les

exemples que je connais d'un animal exécutant un acte dans le seul

but apparent que cet acte profite à un autre animal, un des plus

singuliers est celui des pucerons, qui cèdent volontairement aux

fourmis la liqueur sucrée qu'ils excrètent. C'est Huber qui a

observé le premier cette particularité, et les faits suivants

prouvent que cet abandon est bien volontaire. Après avoir enlevé

toutes les fourmis qui entouraient une douzaine de pucerons placés

sur un plant de _Rumex_, j'empêchai pendant plusieurs heures

l'accès de nouvelles fourmis. Au bout de ce temps, convaincu que

les pucerons devaient avoir besoin d'excréter, je les examinai à

la loupe, puis je cherchai avec un cheveu à les caresser et à les

irriter comme le font les fourmis avec leurs antennes, sans

qu'aucun d'eux excrétât quoi que ce soit. Je laissai alors arriver

une fourmi, qui, à la précipitation de ses mouvements, semblait

consciente d'avoir fait une précieuse trouvaille; elle se mit

aussitôt à palper successivement avec ses antennes l'abdomen des

différents pucerons; chacun de ceux-ci, à ce contact, soulevait

immédiatement son abdomen et excrétait une goutte limpide de

liqueur sucrée que la fourmi absorbait avec avidité. Les pucerons

les plus jeunes se comportaient de la même manière; l'acte était

donc instinctif, et non le résultat de l'expérience. Les pucerons,

d'après les observations de Huber, ne manifestent certainement

aucune antipathie pour les fourmis, et, si celles-ci font défaut,

ils finissent par émettre leur sécrétion sans leur concours. Mais,

ce liquide étant très visqueux, il est probable qu'il est

avantageux pour les pucerons d'en être débarrassés, et que, par

conséquent, ils n'excrètent pas pour le seul avantage des fourmis.

Bien que nous n'ayons aucune preuve qu'un animal exécute un acte

quel qu'il soit pour le bien particulier d'un autre animal, chacun

cependant s'efforce de profiter des instincts d'autrui, de même

que chacun essaye de profiter de la plus faible conformation

physique des autres espèces. De même encore, on ne peut pas

considérer certains instincts comme absolument parfaits; mais, de

plus grands détails sur ce point et sur d'autres points analogues

n'étant pas indispensables, nous ne nous en occuperons pas ici.

Un certain degré de variation dans les instincts à l'état de

nature, et leur transmission par hérédité, sont indispensables à

l'action de la sélection naturelle; je devrais donc donner autant

d'exemples que possible, mais l'espace me manque. Je dois me

contenter d'affirmer que les instincts varient certainement;

ainsi, l'instinct migrateur varie quant à sa direction et à son

intensité et peut même se perdre totalement. Les nids d'oiseaux

varient suivant l'emplacement où ils sont construits et suivant la

nature et la température du pays habité, mais le plus souvent pour

des causes qui nous sont complètement inconnues. Audubon a signalé

quelques cas très remarquables de différences entre les nids d'une

même espèce habitant le nord et le sud des États-Unis. Si

l'instinct est variable, pourquoi l'abeille n'a-t-elle pas la

faculté d'employer quelque autre matériel de construction lorsque

la cire fait défaut? Mais quelle autre substance pourrait-elle

employer? Je me suis assuré qu'elles peuvent façonner et utiliser

la cire durcie avec du vermillon ou ramollie avec de l'axonge.

Andrew Knight a observé que ses abeilles, au lieu de recueillir

péniblement du propolis, utilisaient un ciment de cire et de

térébenthine dont il avait recouvert des arbres dépouillés de leur

écorce. On a récemment prouvé que les abeilles, au lieu de

chercher le pollen dans les fleurs, se servent volontiers d'une

substance fort différente, le gruau. La crainte d'un ennemi

particulier est certainement une faculté instinctive, comme on

peut le voir chez les jeunes oiseaux encore dans le nid, bien que

l'expérience et la vue de la même crainte chez d'autres animaux

tendent à augmenter cet instinct. J'ai démontré ailleurs que les

divers animaux habitant les îles désertes n'acquièrent que peu à

peu la crainte de l'homme; nous pouvons observer ce fait en

Angleterre même, où tous les gros oiseaux sont beaucoup plus

sauvages que les petits, parce que les premiers ont toujours été

les plus persécutés. C'est là, certainement, la véritable

explication de ce fait; car, dans les îles inhabitées, les grands

oiseaux ne sont pas plus craintifs que les petits; et la pie, qui

est si défiante en Angleterre, ne l'est pas en Norvège, non plus

que la corneille mantelée en Égypte.

On pourrait citer de nombreux faits prouvant que les facultés

mentales des animaux de la même espèce varient beaucoup à l'état

de nature. On a également des exemples d'habitudes étranges qui se

présentent occasionnellement chez les animaux sauvages, et qui, si

elles étaient avantageuses à l'espèce, pourraient, grâce à la

sélection naturelle, donner naissance à de nouveaux instincts. Je

sens combien ces affirmations générales, non appuyées par les

détails des faits eux-mêmes, doivent faire peu d'impression sur

l'esprit du lecteur; je dois malheureusement me contenter de

répéter que je n'avance rien dont je ne possède les preuves

absolues.

LES CHANGEMENTS D'HABITUDES OU D'INSTINCT SE TRANSMETTENT PAR

HÉRÉDITÉ CHEZ LES ANIMAUX DOMESTIQUES.

L'examen rapide de quelques cas observés chez les animaux

domestiques nous permettra d'établir la possibilité ou même la

probabilité de la transmission par hérédité des variations de

l'instinct à l'état de nature. Nous pourrons apprécier, en même

temps, le rôle que l'habitude et la sélection des variations dites

spontanées ont joué dans les modifications qu'ont éprouvées les

aptitudes mentales de nos animaux domestiques. On sait combien ils

varient sous ce rapport. Certains chats, par exemple, attaquent

naturellement les rats, d'autres se jettent sur les souris, et ces

caractères sont héréditaires. Un chat, selon M. Saint-John,

rapportait toujours à la maison du gibier à plumes, un autre des

lièvres et des lapins; un troisième chassait dans les terrains

marécageux et attrapait presque chaque nuit quelque bécassine. On

pourrait citer un grand nombre de cas curieux et authentiques

indiquant diverses nuances de caractère et de goût, ainsi que des

habitudes bizarres, en rapport avec certaines dispositions de

temps ou de lieu, et devenues héréditaires. Mais examinons les

différentes races de chiens. On sait que les jeunes chiens

couchants tombent souvent en arrêt et appuient les autres chiens,

la première fois qu'on les mène à la chasse; j'en ai moi-même

observé un exemple très frappant. La faculté de rapporter le

gibier est aussi héréditaire à un certain degré, ainsi que la

tendance chez le chien de berger à courir autour du troupeau et

non à la rencontre des moutons. Je ne vois point en quoi ces

actes, que les jeunes chiens sans expérience exécutent tous de la

même manière, évidemment avec beaucoup de plaisir et sans en

comprendre le but -- car le jeune chien d'arrêt ne peut pas plus

savoir qu'il arrête pour aider son maître, que le papillon blanc

ne sait pourquoi il pond ses oeufs sur une feuille de chou -- je

ne vois point, dis je, en quoi ces actes diffèrent essentiellement

des vrais instincts. Si nous voyions un jeune loup, non dressé,

s'arrêter et, demeurer immobile comme une statue, dès qu'il évente

sa proie, puis s'avancer lentement avec une démarche toute

particulière; si nous voyions une autre espèce de loup se mettre à

courir autour d'un troupeau de daims, de manière à le conduire

vers un point déterminé, nous considérerions, sans aucun doute,

ces actes comme instinctifs. Les instincts domestiques, comme on

peut les appeler sont certainement moins stables que les instincts

naturels; ils ont subi, en effet, l'influence d'une sélection bien

moins rigoureuse, ils ont été transmis pendant une période de bien

plus courte durée, et dans des conditions ambiantes bien moins

fixes.

Les croisements entre diverses races de chiens prouvent à quel

degré les instincts, les habitudes ou le caractère acquis en

domesticité sont héréditaires et quel singulier mélange en

résulte. Ainsi on sait que le croisement avec un bouledogue a

influencé, pendant plusieurs générations, le courage et la

ténacité du lévrier; le croisement avec un lévrier communique à

toute une famille de chiens de berger la tendance à chasser le

lièvre. Les instincts domestiques soumis ainsi à l'épreuve du

croisement ressemblent aux instincts naturels, qui se confondent

aussi d'une manière bizarre, et persistent pendant longtemps dans

la ligne de descendance; Le Roy, par exemple, parle d'un chien qui

avait un loup pour bisaïeul; on ne remarquait plus chez lui qu'une

seule trace de sa sauvage parenté: il ne venait jamais en ligne

droite vers son maître lorsque celui-ci l'appelait.

On a souvent dit que les instincts domestiques n'étaient que des

dispositions devenues héréditaires à la suite d'habitudes imposées

et longtemps soutenues; mais cela n'est pas exact. Personne

n'aurait jamais songé, et probablement personne n'y serait jamais

parvenu, à apprendre à un pigeon à faire la culbute, acte que j'ai

vu exécuter par de jeunes oiseaux qui n'avaient jamais aperçu un

pigeon culbutant. Nous pouvons croire qu'un individu a été doué

d'une tendance à prendre cette étrange habitude et que, par la

sélection continue des meilleurs culbutants dans chaque génération

successive, cette tendance s'est développée pour en arriver au

point où elle en est aujourd'hui. Les culbutants des environs de

Glasgow, à ce que m'apprend M. Brent, en sont arrivés à ne pouvoir

s'élever de 18 pouces au-dessus du sol sans faire la culbute. On

peut mettre en doute qu'on eût jamais songé à dresser les chiens à

tomber en arrêt, si un de ces animaux n'avait pas montré

naturellement une tendance à le faire; on sait que cette tendance

se présente quelquefois naturellement, et j'ai eu moi-même

occasion de l'observer chez un terrier de race pure. L'acte de

tomber en arrêt n'est probablement qu'une exagération de la courte

pause que fait l'animal qui se ramasse pour s'élancer sur sa

proie. La première tendance à l'arrêt une fois manifestée, la

sélection méthodique, jointe aux effets héréditaires d'un dressage

sévère dans chaque génération successive, a dû rapidement

compléter l'oeuvre; la sélection inconsciente concourt d'ailleurs

toujours au résultat, car, sans se préoccuper autrement de

l'amélioration de la race, chacun cherche naturellement à se

procurer les chiens qui chassent le mieux et qui, par conséquent,

tombent le mieux en arrêt. L'habitude peut, d'autre part, avoir

suffi dans quelques cas; il est peu d'animaux plus difficiles à

apprivoiser que les jeunes lapins sauvages; aucun animal, au

contraire, ne s'apprivoise plus facilement que le jeune lapin

domestique; or, comme je ne puis supposer que la facilité à

apprivoiser les jeunes lapins domestiques ait jamais fait l'objet

d'une sélection spéciale, il faut bien attribuer la plus grande

partie de cette transformation héréditaire d'un état sauvage

excessif à l'extrême opposé, à l'habitude et à une captivité

prolongée.

Les instincts naturels se perdent à l'état domestique. Certaines

races de poules, par exemple, ont perdu l'habitude de couver leurs

oeufs et refusent même de le faire. Nous sommes si familiarisés

avec nos animaux domestiques que nous ne voyons pas à quel point

leurs facultés mentales se sont modifiées, et cela d'une manière

permanente. On ne peut douter que l'affection pour l'homme ne soit

devenue instinctive chez le chien. Les loups, les chacals, les

renards, et les diverses espèces félines, même apprivoisées, sont

toujours enclins à attaquer les poules, les moutons et les porcs;

cette tendance est incurable chez les chiens qui ont été importés

très jeunes de pays comme l'Australie et la Terre de Feu, où les

sauvages ne possèdent aucune de ces espèces d'animaux domestiques.

D'autre part, il est bien rare que nous soyons obligés d'apprendre

à nos chiens, même tout jeunes, à ne pas attaquer les moutons, les

porcs ou les volailles. Il n'est pas douteux que cela peut

quelquefois leur arriver, mais on les corrige, et s'ils

continuent, on les détruit; de telle sorte que l'habitude ainsi

qu'une certaine sélection ont concouru à civiliser nos chiens par

hérédité. D'autre part, l'habitude a entièrement fait perdre aux

petits poulets cette terreur du chien et du chat qui était sans

aucun doute primitivement instinctive chez eux; le capitaine

Hutton m'apprend, en effet, que les jeunes poulets de la souche

parente, le _Gallus bankiva_, lors même qu'ils sont couvés dans

l'Inde par une poule domestique, sont d'abord d'une sauvagerie

extrême. Il en est de même des jeunes faisans élevés en Angleterre

par une poule domestique. Ce n'est pas que les poulets aient perdu

toute crainte, mais seulement la crainte des chiens et des chats;

car, si la poule donne le signal du danger, ils la quittent

aussitôt (les jeunes dindonneaux surtout), et vont chercher un

refuge dans les fourrés du voisinage; circonstance dont le but

évident est de permettre à la mère de s'envoler, comme cela se

voit chez beaucoup d'oiseaux terrestres sauvages. Cet instinct,

conservé par les poulets, est d'ailleurs inutile à l'état

domestique, la poule ayant, par défaut d'usage, perdu presque

toute aptitude au vol.

Nous pouvons conclure de là que les animaux réduits en domesticité

ont perdu certains instincts naturels et en ont acquis certains

autres, tant par l'habitude que par la sélection et l'accumulation

qu'a faite l'homme pendant des générations successives, de

diverses dispositions spéciales et mentales qui ont apparu d'abord

sous l'influence de causes que, dans notre ignorance, nous

appelons accidentelles. Dans quelques cas, des habitudes forcées

ont seules suffi pour provoquer des modifications mentales

devenues héréditaires; dans d'autres, ces habitudes ne sont

entrées pour rien dans le résultat, dû alors aux effets de la

sélection, tant méthodique qu'inconsciente; mais il est probable

que, dans la plupart des cas, les deux causes ont dû agir

simultanément.

De l'origine des espèces · 第 30 / 58 题