DIFFICULTÉS SPÉCIALES DE LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE.

Bien que nous ne devions admettre qu'avec une extrême

circonspection l'impossibilité de la formation d'un organe par une

série de transitions insensibles, il se présente cependant

quelques cas sérieusement difficiles.

Un des plus sérieux est celui des insectes neutres, dont la

conformation est souvent toute différente de celle des mâles ou

des femelles fécondes; je traiterai ce sujet dans le prochain

chapitre. Les organes électriques des poissons offrent encore de

grandes difficultés, car il est impossible de concevoir par

quelles phases successives ces appareils merveilleux ont pu se

développer. Il n'y a pas lieu, d'ailleurs, d'en être surpris, car

nous ne savons même pas à quoi Ils servent. Chez le gymnote et

chez la torpille ils constituent sans doute un puissant agent de

défense et peut-être un moyen de saisir leur proie; d'autre part,

chez la raie, qui possède dans la queue un organe analogue, il se

manifeste peu d'électricité, même quand l'animal est très irrité,

ainsi que l'a observé Matteucci; il s'en manifeste même si peu,

qu'on peut à peine supposer à cet organe les fonctions que nous

venons d'indiquer. En outre, comme l'a démontré le docteur R.-Mac-

Donnell, la raie, outre l'organe précité, en possède un autre près

de la tête; on ne sait si ce dernier organe est électrique, mais

il paraît être absolument analogue à la batterie électrique de la

torpille. On admet généralement qu'il existe une étroite analogie

entre ces organes et le muscle ordinaire, tant dans la structure

intime et la distribution des nerfs que dans l'action qu'exercent

sur eux divers réactifs. Il faut surtout observer qu'une décharge

électrique accompagne les contractions musculaires, et, comme

l'affirme le docteur Radcliffe, «dans son état de repos l'appareil

électrique de la torpille paraît être le siège d'un chargement

tout pareil à celui qui s'effectue dans les muscles et dans les

nerfs à l'état d'inaction, et le choc produit par la décharge

subite de l'appareil de la torpille ne serait en aucune façon une

force de nature particulière, mais simplement une autre forme de

la décharge qui accompagne l'action des muscles et du nerf

moteur.» Nous ne pouvons actuellement pousser plus loin

l'explication; mais, comme nous ne savons rien relativement aux

habitudes et à la conformation des ancêtres des poissons

électriques existants, il serait extrêmement téméraire d'affirmer

l'impossibilité que ces organes aient pu se développer

graduellement en vertu de transitions avantageuses.

Une difficulté bien plus sérieuse encore semble nous arrêter quand

il s'agit de ces organes; ils se trouvent, en effet, chez une

douzaine d'espèces de poissons, dont plusieurs sont fort éloignés

par leurs affinités.

Quand un même organe se rencontre chez plusieurs individus d'une

même classe, surtout chez les individus ayant des habitudes de vie

très différentes, nous pouvons ordinairement attribuer cet organe

à un ancêtre commun qui l'a transmis par hérédité à ses

descendants; nous pouvons, en outre, attribuer son absence, chez

quelques individus de la même classe, à une disparition provenant

du non-usage ou de l'action de la sélection naturelle. De telle

sorte donc que, si les organes électriques provenaient par

hérédité de quelque ancêtre reculé, nous aurions pu nous attendre

à ce que tous les poissons électriques fussent tout

particulièrement alliés les uns aux autres; mais tel n'est

certainement pas le cas. La géologie, en outre, ne nous permet pas

de penser que la plupart des poissons ont possédé autrefois des

organes électriques que leurs descendants modifiés ont aujourd'hui

perdus. Toutefois, si nous étudions ce sujet de plus près, nous

nous apercevons que les organes électriques occupent différentes

parties du corps des quelques poissons qui les possèdent; que la

conformation de ces organes diffère sous le rapport de

l'arrangement des plaques et, selon Pacini, sous le rapport des

moyens mis en oeuvre pour exciter l'électricité, et, enfin, que

ces organes sont pourvus de nerfs venant de différentes parties du

corps, et c'est peut-être là la différence la plus importante de

toutes. On ne peut donc considérer ces organes électriques comme

homologues, tout au plus peut-on les regarder comme analogues sous

le rapport de la fonction, il n'y a donc aucune raison de supposer

qu'ils proviennent par hérédité d'un ancêtre commun; si l'on

admettait, en effet, cette communauté d'origine, ces organes

devraient se ressembler exactement sous tous les rapports. Ainsi

s'évanouit la difficulté inhérente à ce fait qu'un organe,

apparemment le même, se trouve chez plusieurs espèces éloignées

les unes des autres, mais il n'en reste pas moins à expliquer

cette autre difficulté, moindre certainement, mais considérable

encore: par quelle série de transitions ces organes se sont-ils

développés dans chaque groupe séparé de poissons?

Les organes lumineux qui se rencontrent chez quelques insectes

appartenant à des familles très différentes et qui sont situés

dans diverses parties du corps, offrent, dans notre état

d'ignorance actuelle, une difficulté absolument égale à celle des

organes électriques. On pourrait citer d'autres cas analogues:

chez les plantes, par exemple, la disposition curieuse au moyen de

laquelle une masse de pollen portée sur un pédoncule avec une

glande adhésive, est évidemment la même chez les orchidées et chez

les asclépias, -- genres aussi éloignés que possible parmi les

plantes à fleurs; -- mais, ici encore, les parties ne sont pas

homologues. Dans tous les cas où des êtres, très éloignés les uns

des autres dans l'échelle de l'organisation, sont pourvus

d'organes particuliers et analogues, on remarque que, bien que

l'aspect général et la fonction de ces organes puissent être les

mêmes, on peut cependant toujours discerner entre eux quelques

différences fondamentales. Par exemple, les yeux des céphalopodes

et ceux des vertébrés paraissent absolument semblables; or, dans

des groupes si éloignés les uns des autres, aucune partie de cette

ressemblance ne peut être attribuée à la transmission par hérédité

d'un caractère possédé par un ancêtre commun. M. Mivart a présenté

ce cas comme étant une difficulté toute spéciale, mais il m'est

impossible de découvrir la portée de son argumentation. Un organe

destiné à la vision doit se composer de tissus transparents et il

doit renfermer une lentille quelconque pour permettre la formation

d'une image au fond d'une chambre noire. Outre cette ressemblance

superficielle, il n'y a aucune analogie réelle entre les yeux des

seiches et ceux des vertébrés; on peut s'en convaincre,

d'ailleurs, en consultant l'admirable mémoire de Hensen sur les

yeux des céphalopodes. Il m'est impossible d'entrer ici dans les

détails; je peux toutefois indiquer quelques points de différence.

Le cristallin, chez les seiches les mieux organisées, se compose

de deux parties placées l'une derrière l'autre et forme comme deux

lentilles qui, toutes deux, ont une conformation et une

disposition toutes différentes de ce qu'elles sont chez les

vertébrés. La rétine est complètement dissemblable; elle présente,

en effet, une inversion réelle des éléments constitutifs et les

membranes formant les enveloppes de l'oeil contiennent un gros

ganglion nerveux. Les rapports des muscles sont aussi différents

qu'il est possible et il en est de même pour d'autres points. Il

en résulte donc une grande difficulté pour apprécier jusqu'à quel

point il convient d'employer les mêmes termes dans la description

des yeux des céphalopodes et de ceux des vertébrés. On peut, cela

va sans dire, nier que, dans chacun des cas, l'oeil ait pu se

développer par la sélection naturelle de légères variations

successives; mais, si on l'admet pour l'un, ce système est

évidemment possible pour l'autre, et on peut, ce mode de formation

accepté, déduire par anticipation les différences fondamentales

existant dans la structure des organes visuels des deux groupes.

De même que deux hommes ont parfois, indépendamment l'un de

l'autre fait la même invention, de même aussi il semble que, dans

les cas précités, la sélection naturelle, agissant pour le bien de

chaque être et profitant de toutes les variations favorables, a

produit des organes analogues, tout au moins en ce qui concerne la

fonction, chez des êtres organisés distincts qui ne doivent rien

de l'analogie de conformation que l'on remarque chez eux à

l'héritage d'un ancêtre commun.

Fritz Müller a suivi avec beaucoup de soin une argumentation

presque analogue pour mettre à l'épreuve les conclusions indiquées

dans ce volume. Plusieurs familles de crustacés comprennent

quelques espèces pourvues d'un appareil respiratoire qui leur

permet de vivre hors de l'eau. Dans deux de ces familles très

voisines, qui ont été plus particulièrement étudiées par Müller,

les espèces se ressemblent par tous les caractères importants, à

savoir: les organes des sens, le système circulatoire, la position

des touffes de poil qui tapissent leurs estomacs complexes, enfin

toute la structure des branchies qui leur permettent de respirer

dans l'eau, jusqu'aux crochets microscopiques qui servent à les

nettoyer. On aurait donc pu s'attendre à ce que, chez les quelques

espèces des deux familles qui vivent sur terre, les appareils

également importants de la respiration aérienne fussent

semblables; car pourquoi cet appareil, destiné chez ces espèces à

un même but spécial, se trouve-t-il être différent, tandis que les

autres organes importants sont très semblables ou même identiques?

Fritz Müller soutient que cette similitude sur tant de points de

conformation doit, d'après la théorie que je défends, s'expliquer

par une transmission héréditaire remontant à un ancêtre commun.

Mais, comme la grande majorité des espèces qui appartiennent aux

deux familles précitées, de même d'ailleurs que tous les autres

crustacés, ont des habitudes aquatiques, il est extrêmement

improbable que leur ancêtre commun ait été pourvu d'un appareil

adapté à la respiration aérienne. Müller fut ainsi conduit à

examiner avec soin cet appareil respiratoire chez les espèces qui

en sont pourvues; il trouva que cet appareil diffère, chez chacune

d'elles, sous plusieurs rapports importants, comme, par exemple,

la position des orifices, le mode de leur ouverture et de leur

fermeture, et quelques détails accessoires. Or, on s'explique ces

différences, on aurait même pu s'attendre à les rencontrer, dans

l'hypothèse que certaines espèces appartenant à des familles

distinctes se sont peu à peu adaptées à vivre de plus en plus hors

de l'eau et à respirer à l'air libre. Ces espèces, en effet,

appartenant à des familles distinctes, devaient différer dans une

certaine mesure; or, leur variabilité ne devait pas être

exactement la même, en vertu du principe que la nature de chaque

variation dépend de deux facteurs, c'est-à-dire la nature de

l'organisme et celle des conditions ambiantes. La sélection

naturelle, en conséquence, aura dû agir sur des matériaux ou des

variations de nature différente, afin d'arriver à un même résultat

fonctionnel, et les conformations ainsi acquises doivent

nécessairement différer. Dans l'hypothèse de créations

indépendantes, ce cas tout entier reste inintelligible. La série

des raisonnements qui précèdent paraît avoir eu une grande

influence pour déterminer Fritz Müller à adopter les idées que

j'ai développées dans le présent ouvrage.

Un autre zoologiste distingué, feu le professeur Claparède, est

arrivé au même résultat en raisonnant de la même manière. Il

démontre que certains acarides parasites, appartenant à des sous-

familles et à des familles distinctes, sont pourvus d'organes qui

leur servent à se cramponner aux poils. Ces organes ont dû se

développer d'une manière indépendante et ne peuvent avoir été

transmis par un ancêtre commun; dans les divers groupes, ces

organes sont formés par une modification des pattes antérieures,

des pattes postérieures, des mandibules ou lèvres, et des

appendices de la face inférieure de la partie postérieure du

corps.

Dans les différents exemples que nous venons de discuter, nous

avons vu que, chez des êtres plus ou moins éloignés les uns des

autres, un même but est atteint et une même fonction accomplie par

des organes assez semblable en apparence, mais qui ne le sont pas

en réalité. D'autre part, il est de règle générale dans la nature

qu'un même but soit atteint par les moyens les plus divers, même

chez des êtres ayant entre eux d'étroites affinités. Quelle

différence de construction n'y a-t-il pas, en effet, entre l'aile

emplumée d'un oiseau et l'aile membraneuse de la chauve-souris;

et, plus encore, entre les quatre ailes d'un papillon, les deux

ailes de la mouche et les deux ailes et les deux élytres d'un

coléoptère? Les coquilles bivalves sont construites pour s'ouvrir

et se fermer, mais quelle variété de modèles ne remarque-t-on pas

dans la conformation de la charnière, depuis la longue série de

dents qui s'emboîtent régulièrement les unes dans les autres chez

la nucule, jusqu'au simple ligament de la moule? La dissémination

des graines des végétaux est favorisée par leur petitesse, par la

conversion de leurs capsules en une enveloppe légère sous forme de

ballon, par leur situation au centre d'une pulpe charnue composée

des parties les plus diverses, rendue nutritive, revêtue de

couleurs voyantes de façon à attirer l'attention des oiseaux qui

les dévorent, par la présence de crochets, de grappins de toutes

sortes, de barbes dentelées, au moyen desquels elles adhèrent aux

poils des animaux; par l'existence d'ailerons et d'aigrettes aussi

variés par la forme qu'élégants par la structure, qui en font les

jouets du moindre courant d'air. La réalisation du même but par

les moyens les plus divers est si importante, que je citerai

encore un exemple. Quelques auteurs soutiennent que si les êtres

organisés ont été façonnés de tant de manières différentes, c'est

par pur amour de la variété, comme les jouets dans un magasin;

mais une telle idée de la nature est inadmissible. Chez les

plantes qui ont les sexes séparés ainsi que chez celles qui, bien

qu'hermaphrodites, ne peuvent pas spontanément faire tomber le

pollen sur les stigmates, un concours accessoire est nécessaire

pour que la fécondation soit possible. Chez les unes, le pollen en

grains très légers et non adhérents est emporté par le vent et

amené ainsi sur le stigmate par pur hasard; c'est le mode le plus

simple que l'on puisse concevoir. Il en est un autre bien

différent, quoique presque aussi simple: il consiste en ce qu'une

fleur symétrique sécrète quelques gouttes de nectar recherché par

les insectes, qui, en s'introduisant dans la corolle pour le

recueillir, transportent le pollen des anthères aux stigmates.

Partant de cet état si simple, nous trouvons un nombre infini de

combinaisons ayant toutes un même but, réalisé d'une façon

analogue, mais entraînant des modifications dans toutes les

parties de la fleur. Tantôt le nectar est emmagasiné dans des

réceptacles affectant les formes les plus diverses; les étamines

et les pistils sont alors modifiés de différentes façons,

quelquefois ils sont disposés en trappes, quelquefois aussi ils

sont susceptibles de mouvements déterminés par l'irritabilité et

l'élasticité. Partant de là, nous pourrions passer en revue des

quantités innombrables de conformations pour en arriver enfin à un

cas extraordinaire d'adaptation que le docteur Crüger a récemment

décrit chez le coryanthes. Une partie de la lèvre inférieure

(_labellum_) de cette orchidée est excavée de façon à former une

grande auge dans laquelle tombent continuellement des gouttes

d'eau presque pure sécrétée par deux cornes placées au-dessus;

lorsque l'auge est à moitié pleine, l'eau s'écoule par un canal

latéral. La base du labellum qui se trouve au-dessus de l'auge est

elle-même excavée et forme une sorte de chambre pourvue de deux

entrées latérales; dans cette chambre, on remarque des crêtes

charnues très curieuses. L'homme le plus ingénieux ne pourrait

s'imaginer à quoi servent tous ces appareils s'il n'a été témoins

de ce qui se passe. Le docteur Crüger a remarqué que beaucoup de

bourdons visitent les fleurs gigantesques de cette orchidée non

pour en sucer le nectar, mais pour ronger les saillies charnues

que renferme la chambre placée au-dessus de l'auge; en ce faisant,

les bourdons se poussent fréquemment les uns les autres dans

l'eau, se mouillent les ailes et, ne pouvant s'envoler, sont

obligés de passer par le canal latéral qui sert à l'écoulement du

trop-plein. Le docteur Crüger a vu une procession continuelle de

bourdons sortant ainsi de leur bain involontaire. Le passage est

étroit et recouvert par la colonne de telle sorte que l'insecte,

en s'y frayant un chemin, se frotte d'abord le dos contre le

stigmate visqueux et ensuite contre les glandes également

visqueuses des masses de pollen. Celles-ci adhèrent au dos du

premier bourdon qui a traversé le passage et il les emporte. Le

docteur Crüger m'a envoyé dans de l'esprit-de-vin une fleur

contenant un bourdon tué avant qu'il se soit complètement dégagé

du passage et sur le dos duquel on voit une masse de pollen.

Lorsque le bourdon ainsi chargé de pollen s'envole sur une autre

fleur ou revient une seconde fois sur la même et que, poussé par

ses camarades, il retombe dans l'auge, il ressort par le passage,

la masse de pollen qu'il porte sur son dos se trouve

nécessairement en contact avec le stigmate visqueux, y adhère et

la fleur est ainsi fécondée. Nous comprenons alors l'utilité de

toutes les parties de la fleur, des cornes sécrétant de l'eau, de

l'auge demi-pleine qui empêche les bourdons de s'envoler, les

force à se glisser dans le canal pour sortir et par cela même à se

frotter contre le pollen visqueux et contre le stigmate également

visqueux.

La fleur d'une autre orchidée très voisine, le _Catasetum_, a une

construction également ingénieuse, qui répond au même but, bien

qu'elle soit toute différente. Les bourdons visitent cette fleur

comme celle du coryanthes pour en ronger le labellum; ils touchent

alors inévitablement une longue pièce effilée, sensible, que j'ai

appelée l'_antenne_. Celle-ci, dès qu'on la touche, fait vibrer

une certaine membrane qui se rompt immédiatement; cette rupture

fait mouvoir un ressort qui projette le pollen avec la rapidité

d'une flèche dans la direction de l'insecte au dos duquel il

adhère par son extrémité visqueuse. Le pollen de la fleur mâle

(car, dans cette orchidée, les sexes sont séparés) est ainsi

transporté à la fleur femelle, où il se trouve en contact avec le

stigmate, assez visqueux pour briser certains fils élastique; le

stigmate retient le pollen et est ainsi fécondé.

On peut se demander comment, dans les cas précédents et dans une

foule d'autres, on arrive à expliquer tous ces degrés de

complication et ces moyens si divers pour obtenir un même

résultat. On peut répondre, sans aucun doute, que, comme nous

l'avons déjà fait remarquer, lorsque deux formes qui diffèrent

l'une de l'autre dans une certaine mesure se mettent à varier,

leur variabilité n'est pas identique et, par conséquent, les

résultats obtenus par la sélection naturelle, bien que tendant à

un même but général, ne doivent pas non plus être identiques. Il

faut se rappeler aussi que tous les organismes très développés ont

subi de nombreuses modifications; or, comme chaque conformation

modifiée tend à se transmettre par hérédité, il est rare qu'une

modification disparaisse complètement sans avoir subi de nouveaux

changements. Il en résulte que la conformation des différentes

parties d'une espèce, à quelque usage que ces parties servent

d'ailleurs, représente la somme de nombreux changements

héréditaires que l'espèce a successivement éprouvés, pour

s'adapter à de nouvelles habitudes et à de nouvelles conditions

d'existence.

Enfin, bien que, dans beaucoup de cas, il soit très difficile de

faire même la moindre conjecture sur les transitions successives

qui ont amené les organes à leur état actuel, je suis cependant

étonné, en songeant combien est minime la proportion entre les

formes vivantes et connues et celles qui sont éteintes et

inconnues, qu'il soit si rare de rencontrer un organe dont on ne

puisse indiquer quelques états de transition. Il est certainement

vrai qu'on voit rarement apparaître chez un individu de nouveaux

organes qui semblent avoir été créés dans un but spécial; c'est

même ce que démontre ce vieil axiome de l'histoire naturelle dont

on a quelque peu exagéré la portée: _Natura non facit saltum_. La

plupart des naturalistes expérimentés admettent la vérité de cet

adage; ou, pour employer les expressions de Milne-Edwards, la

nature est prodigue de variétés, mais avare d'innovations.

Pourquoi, dans l'hypothèse des créations, y aurait-il tant de

variétés et si peu de nouveautés réelles? Pourquoi toutes les

parties; tous les organes de tant d'êtres indépendants, créés,

suppose-t-on, séparément pour occuper une place séparée dans la

nature, seraient-ils si ordinairement reliés les uns aux autres

par une série de gradations? Pourquoi la nature n'aurait-elle pas

passé soudainement d'une conformation à une autre? La théorie de

la sélection naturelle nous fait comprendre clairement pourquoi il

n'en est point ainsi; la sélection naturelle, en effet, n'agit

qu'en profitant de légères variations successives, elle ne peut

donc jamais faire de sauts brusques et considérables, elle ne peut

avancer que par degrés insignifiants, lents et sûrs.

ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE SUR LES ORGANES PEU IMPORTANTS EN

APPARENCE.

La sélection naturelle n'agissant que par la vie et par la mort

par la persistance du plus apte et par l'élimination des individus

moins perfectionnés, j'ai éprouvé quelquefois de grandes

difficultés à m'expliquer l'origine ou la formation de parties peu

importantes; les difficultés sont aussi grandes, dans ce cas, que

lorsqu'il s'agit des organes les plus parfaits et les plus

complexes, mais elles sont d'une nature différente.

En premier lieu, notre ignorance est trop grande relativement à

l'ensemble de l'économie organique d'un être quelconque, pour que

nous puissions dire quelles sont les modifications importantes et

quelles sont les modifications insignifiantes. Dans un chapitre

précédent, j'ai indiqué quelques caractères insignifiants, tels

que le duvet des fruits ou la couleur de la chair, la couleur de

la peau et des poils des quadrupèdes, sur lesquels, en raison de

leur rapport avec des différences constitutionnelles, ou en raison

de ce qu'ils déterminent les attaques de certains insectes, la

sélection naturelle a certainement pu exercer une action. La queue

de la girafe ressemble à un chasse-mouches artificiel; il paraît

donc d'abord incroyable que cet organe ait pu être adapté à son

usage actuel par une série de légères modifications qui l'auraient

mieux approprié à un but aussi insignifiant que celui de chasser

les mouches. Nous devons réfléchir, cependant, avant de rien

affirmer de trop positif même dans ce cas, car nous savons que

l'existence et la distribution du bétail et d'autres animaux dans

l'Amérique méridionale dépendent absolument de leur aptitude à

résister aux attaques des insectes; de sorte que les individus qui

ont les moyens de se défendre contre ces petits ennemis peuvent

occuper de nouveaux pâturages et s'assurer ainsi de grands

avantages. Ce n'est pas que, à de rares exceptions près, les gros

mammifères puissent être réellement détruits par les mouches, mais

ils sont tellement harassés et affaiblis par leurs attaques

incessantes, qu'ils sont plus exposés aux maladies et moins en

état de se procurer leur nourriture en temps de disette, ou

d'échapper aux bêtes féroces.

Des organes aujourd'hui insignifiants ont probablement eu, dans

quelques cas, une haute importance pour un ancêtre reculé. Après

s'être lentement perfectionnés à quelque période antérieure, ces

organes se sont transmis aux espèces existantes à peu près dans le

même état, bien qu'ils leur servent fort peu aujourd'hui; mais il

va sans dire que la sélection naturelle aurait arrêté toute

déviation désavantageuse de leur conformation. On pourrait peut-

être expliquer la présence habituelle de la queue et les nombreux

usages auxquels sert cet organe chez tant d'animaux terrestres

dont les poumons ou vessies natatoires modifiés trahissent

l'origine aquatique, par le rôle important que joue la queue,

comme organe de locomotion, chez tous les animaux aquatiques. Une

queue bien développée s'étant formée chez un animal aquatique,

peut ensuite s'être modifiée pour divers usages, comme chasse-

mouches, comme organe de préhension, comme moyen de se retourner,

chez le chien par exemple, bien que, sous ce dernier rapport,

l'importance de la queue doive être très minime, puisque le

lièvre, qui n'a presque pas de queue, se retourne encore plus

vivement que le chien.

En second lieu, nous pouvons facilement nous tromper en attribuant

de l'importance à certains caractères et en croyant qu'ils sont

dus à l'action de la sélection naturelle. Nous ne devons pas

perdre de vue les effets que peuvent produire l'action définie des

changements dans les conditions d'existence, -- les prétendues

variations spontanées qui semblent dépendre, à un faible degré, de

la nature des conditions ambiantes, -- la tendance au retour vers

des caractères depuis longtemps perdus, -- les lois complexes de

la croissance, telles que la corrélation, la compensation, la

pression qu'une partie peut exercer sur une autre, etc., -- et,

enfin, la sélection sexuelle, qui détermine souvent la formation

de caractères utiles à un des sexes, et ensuite leur transmission

plus ou moins complète à l'autre sexe pour lequel ils n'ont aucune

utilité. Cependant, les conformations ainsi produites

indirectement, bien que d'abord sans avantages pour l'espèce,

peuvent, dans la suite, être devenues utiles à sa descendance

modifiée qui se trouve dans des conditions vitales nouvelles ou

qui a acquis d'autres habitudes.

S'il n'y avait que des pics verts et que nous ne sachions pas

qu'il y a beaucoup d'espèces de pics de couleur noire et pie, nous

aurions probablement pensé que la couleur verte du pic est une

admirable adaptation, destinée à dissimuler à ses ennemis cet

oiseau si éminemment forestier. Nous aurions, par conséquent,

attaché beaucoup d'importance à ce caractère, et nous l'aurions

attribué à la sélection naturelle; or, cette couleur est

probablement due à la sélection sexuelle. Un palmier grimpant de

l'archipel malais s'élève le long des arbres les plus élevés à

l'aide de crochets admirablement construits et disposés à

l'extrémité de ses branches. Cet appareil rend sans doute les plus

grands services à cette plante; mais, comme nous pouvons remarquer

des crochets presque semblables sur beaucoup d'arbres qui ne sont

pas grimpeurs, et que ces crochets, s'il faut en juger par la

distribution des espèces épineuses de l'Afrique et de l'Amérique

méridionale, doivent servir de défense aux arbres contre les

animaux, de même les crochets du palmier peuvent avoir été dans

l'origine développés dans ce but défensif, pour se perfectionner

ensuite et être utilisés par la plante quand elle a subi de

nouvelles modifications et qu'elle est devenue un grimpeur. On

considère ordinairement la peau nue qui recouvre la tête du

vautour comme une adaptation directe qui lui permet de fouiller

incessamment dans les chairs en putréfaction; le fait est

possible, mais cette dénudation pourrait être due aussi à l'action

directe de la matière putride. Il faut, d'ailleurs, ne s'avancer

sur ce terrain qu'avec une extrême prudence, car on sait que le

dindon mâle a la tête dénudée, et que sa nourriture est toute

différente. On a soutenu que les sutures du crâne, chez les jeunes

mammifères, sont d'admirables adaptations qui viennent en aide à

la parturition; il n'est pas douteux qu'elles ne facilitent cet

acte, si même elles ne sont pas indispensables. Mais, comme les

sutures existent aussi sur le crâne des jeunes oiseaux et des

jeunes reptiles qui n'ont qu'à sortir d'un oeuf brisé, nous

pouvons en conclure que cette conformation est une conséquence des

lois de la croissance, et qu'elle a été ensuite utilisée dans la

parturition des animaux supérieurs.

Notre ignorance est profonde relativement aux causes des

variations légères ou des différences individuelles; rien ne

saurait mieux nous le faire comprendre que les différences qui

existent entre les races de nos animaux domestiques dans

différents pays, et, plus particulièrement, dans les pays peu

civilisés où il n'y a eu que peu de sélection méthodique. Les

animaux domestiques des sauvages, dans différents pays, ont

souvent à pourvoir à leur propre subsistance, et sont, dans une

certaine mesure, exposés à l'action de la sélection naturelle; or,

les individus ayant des constitutions légèrement différentes

pourraient prospérer davantage sous des climats divers. Chez le

bétail, la susceptibilité aux attaques des mouches est en rapport

avec la couleur; il en est de même pour l'action vénéneuse de

certaines plantes, de telle sorte que la coloration elle-même se

trouve ainsi soumise à l'action de la sélection naturelle.

Quelques observateurs sont convaincus que l'humidité du climat

affecte la croissance des poils et qu'il existe un rapport entre

les poils et les cornes. Les races des montagnes diffèrent

toujours des races des plaines; une région montagneuse doit

probablement exercer une certaine influence sur les membres

postérieurs en ce qu'ils ont un travail plus rude à accomplir, et

peut-être même aussi sur la forme du bassin; conséquemment, en

vertu de la loi des variations homologues, les membres antérieurs

et la tête doivent probablement être affectés aussi. La forme du

bassin pourrait aussi affecter, par la pression, la forme de

quelques parties du jeune animal dans le sein de sa mère.

L'influence des hautes régions sur la respiration tend, comme nous

avons bonne raison de le croire, à augmenter la capacité de la

poitrine et à déterminer, par corrélation, d'autres changements.

Le défaut d'exercice joint à une abondante nourriture a

probablement, sur l'organisme entier, des effets encore plus

importants; c'est là, sans doute, comme H. von Nathusius vient de

le démontrer récemment dans son excellent traité, la cause

principale des grandes modifications qu'ont subies les races

porcines. Mais, nous sommes bien trop ignorants pour pouvoir

discuter l'importance relative des causes connues ou inconnues de

la variation; j'ai donc fait les remarques qui précèdent

uniquement pour démontrer que, s'il nous est impossible de nous

rendre compte des différences caractéristiques de nos races

domestiques, bien qu'on admette généralement que ces races

descendent directement d'une même souche ou d'un très petit nombre

de souches, nous ne devrions pas trop insister sur notre ignorance

quant aux causes précises des légères différences analogues qui

existent entre les vraies espèces.

JUSQU'À QUEL POINT EST VRAIE LA DOCTRINE UTILITAIRE; COMMENT

S'ACQUIERT LA BEAUTÉ.

Les remarques précédentes m'amènent à dire quelques mots sur la

protestation qu'ont faite récemment quelques naturalistes contre

la doctrine utilitaire, d'après laquelle chaque détail de

conformation a été produit pour le bien de son possesseur. Ils

soutiennent que beaucoup de conformations ont été créées par pur

amour de la beauté, pour charmer les yeux de l'homme ou ceux du

Créateur (ce dernier point, toutefois, est en dehors de toute

discussion scientifique) ou par pur amour de la variété, point que

nous avons déjà discuté. Si ces doctrines étaient fondées, elles

seraient absolument fatales à ma théorie. J'admets complètement

que beaucoup de conformations n'ont plus aujourd'hui d'utilité

absolue pour leur possesseur, et que, peut-être, elles n'ont

jamais été utiles à leurs ancêtres; mais cela ne prouve pas que

ces conformations aient eu uniquement pour cause la beauté ou la

variété. Sans aucun doute, l'action définie du changement des

conditions et les diverses causes de modifications que nous avons

indiquées ont toutes produit un effet probablement très grand,

indépendamment des avantages ainsi acquis. Mais, et c'est là une

considération encore plus importante, la plus grande partie de

l'organisme de chaque créature vivante lui est transmise par

hérédité; en conséquence, bien que certainement chaque individu

soit parfaitement approprié à la place qu'il occupe dans la

nature, beaucoup de conformations n'ont plus aujourd'hui de

rapport bien direct et bien intime avec ses nouvelles conditions

d'existence. Ainsi, il est difficile de croire que les pieds

palmés de l'oie habitant les régions élevées, ou que ceux de la

frégate, aient une utilité bien spéciale pour ces oiseaux; nous ne

pouvons croire que les os similaires qui se trouvent dans le bras

du singe, dans la jambe antérieure du cheval, dans l'aile de la

chauve-souris et dans la palette du phoque aient une utilité

spéciale pour ces animaux. Nous pouvons donc, en toute sûreté,

attribuer ces conformations à l'hérédité. Mais, sans aucun doute,

des pieds palmés ont été aussi utiles à l'ancêtre de l'oie

terrestre et de la frégate qu'ils le sont aujourd'hui à la plupart

des oiseaux aquatiques. Nous pouvons croire aussi que l'ancêtre du

phoque n'avait pas une palette, mais un pied à cinq doigts, propre

à saisir ou à marcher; nous pouvons peut-être croire, en outre,

que les divers os qui entrent dans la constitution des membres du

singe, du cheval et de la chauve-souris se sont primitivement

développés en vertu du principe d'utilité, et qu'ils proviennent

probablement de la réduction d'os plus nombreux qui se trouvaient

dans la nageoire de quelque ancêtre reculé ressemblant à un

poisson, ancêtre de toute la classe. Il est à peine possible de

déterminer quelle part il faut faire aux différentes causes de

changement, telles que l'action définie des conditions ambiantes,

les prétendues variations spontanées et les lois complexes de la

croissance; mais, après avoir fait ces importantes réserves, nous

pouvons conclure que tout détail de conformation chez chaque être

vivant est encore aujourd'hui, ou a été autrefois, directement ou

indirectement utile à son possesseur.

Quant à l'opinion que les êtres organisés ont reçu la beauté pour

le plaisir de l'homme -- opinion subversive de toute ma théorie --

je ferai tout d'abord remarquer que le sens du beau dépend

évidemment de la nature de l'esprit, indépendamment de toute

qualité réelle chez l'objet admiré, et que l'idée du beau n'est

pas innée ou inaltérable. La preuve de cette assertion, c'est que

les hommes de différentes races admirent, chez les femmes, un type

de beauté absolument différent. Si les beaux objets n'avaient été

créés que pour le plaisir de l'homme, il faudrait démontrer qu'il

y avait moins de beauté sur la terre avant que l'homme ait paru

sur la scène. Les admirables volutes et les cônes de l'époque

éocène, les ammonites si élégamment sculptées de la période

secondaire, ont-ils donc été créés pour que l'homme puisse, des

milliers de siècles plus tard, les admirer dans ses musées? Il y a

peu d'objets plus admirables que les délicates enveloppes

siliceuses des diatomées: ont-elles donc été créées pour que

l'homme puisse les examiner et les admirer en se servant des plus

forts grossissements du microscope? Dans ce dernier cas, comme

dans beaucoup d'autres, la beauté dépend tout entière de la

symétrie de croissance. On met les fleurs au nombre des plus

belles productions de la nature; mais elles sont devenues

brillantes, et, par conséquent, belles, pour faire contraste avec

les feuilles vertes, de façon à ce que les insectes puissent les

apercevoir facilement. J'en suis arrivé à cette conclusion, parce

que j'ai trouvé, comme règle invariable, que les fleurs fécondées

par le vent, n'ont jamais une corolle revêtue de brillantes

couleurs. Diverses plantes produisent ordinairement deux sortes de

fleurs: les unes ouvertes et aux couleurs brillantes de façon à

attirer les insectes, les autres fermées, incolores, privées de

nectar, et que ne visitent jamais les insectes. Nous en pouvons

conclure que si les insectes ne s'étaient jamais développés à la

surface de la terre, nos plantes ne se seraient pas couvertes de

fleurs admirables et qu'elles n'auraient produit que les tristes

fleurs que nous voyons sur les pins, sur les chênes, sur les

noisetiers, sur les frênes, sur les graminées, les épinards, les

orties, qui toutes sont fécondées par l'action du vent. Le même

raisonnement peut s'appliquer aux fruits; tout le monde admet

qu'une fraise ou qu'une cerise bien mûre est aussi agréable à

l'oeil qu'au palais; que les fruits vivement colorés du fusain et

les baies écarlates du houx sont d'admirables objets. Mais cette

beauté n'a d'autre but que d'attirer les oiseaux et les insectes

pour qu'en dévorant ces fruits ils en disséminent les graines;

j'ai, en effet, observé, et il n'y a pas d'exception à cette

règle, que les graines sont toujours disséminées ainsi quand elles

sont enveloppées d'un fruit quelconque (c'est-à-dire qu'elles se

trouvent enfouies dans une masse charnue), à condition que ce

fruit ait une teinte brillante ou qu'il soit très apparent parce

qu'il est blanc ou noir.

D'autre part, j'admets volontiers qu'un grand nombre d'animaux

mâles, tels que tous nos oiseaux les plus magnifiques, quelques

reptiles, quelques mammifères, et une foule de papillons

admirablement colorés, ont acquis la beauté pour la beauté elle-

même; mais ce résultat a été obtenu par la sélection sexuelle,

c'est-à-dire parce que les femelles ont continuellement choisi les

plus beaux mâles; cet embellissement n'a donc pas eu pour but le

plaisir de l'homme. On pourrait faire les mêmes remarques

relativement au chant des oiseaux. Nous pouvons conclure de tout

ce qui précède qu'une grande partie du règne animal possède à peu

près le même goût pour les belles couleurs et pour la musique.

Quand la femelle est aussi brillamment colorée que le mâle, ce qui

n'est pas rare chez les oiseaux et chez les papillons, cela

parfait résulter de ce que les couleurs acquises par la sélection

sexuelle ont été transmises aux deux sexes au lieu de l'être aux

mâles seuls. Comment le sentiment de la beauté, dans sa forme la

plus simple, c'est-à-dire la sensation de plaisir particulier

qu'inspirent certaines couleurs, certaines formes et certains

sons, s'est-il primitivement développé chez l'homme et chez les

animaux inférieurs? C'est là un point fort obscur. On se heurte

d'ailleurs aux mêmes difficultés si l'on veut expliquer comment il

se fait que certaines saveurs et certains parfums procurent une

jouissance, tandis que d'autres inspirent une aversion générale.

Dans tous ces cas, l'habitude paraît avoir joué un certain rôle;

mais ces sensations doivent avoir quelques causes fondamentales

dans la constitution du système nerveux de chaque espèce.

La sélection naturelle ne peut, en aucune façon, produire des

modifications chez une espèce dans le but exclusif d'assurer un

avantage à une autre espèce, bien que, dans la nature, une espèce

cherche incessamment à tirer avantage ou à profiter de la

conformation des autres. Mais la sélection naturelle peut souvent

produire -- et nous avons de nombreuses preuves qu'elle le fait --

des conformations directement préjudiciables à d'autres animaux,

telles que les crochets de la vipère et l'ovipositeur de

l'ichneumon, qui lui permet de déposer ses oeufs dans le corps

d'autres insectes vivants. Si l'on parvenait à prouver qu'une

partie quelconque de la conformation d'une espèce donnée a été

formée dans le but exclusif de procurer certains avantages à une

autre espèce, ce serait la ruine de ma théorie; ces parties, en

effet, n'auraient pas pu être produites par la sélection

naturelle. Or, bien que dans les ouvrages sur l'histoire naturelle

on cite de nombreux exemples à cet effet, je n'ai pu en trouver un

seul qui me semble avoir quelque valeur. On admet que le serpent à

sonnettes est armé de crochets venimeux pour sa propre défense et

pour détruire sa proie; mais quelques écrivains supposent en même

temps que ce serpent est pourvu d'un appareil sonore qui, en

avertissant sa proie, lui cause un préjudice. Je croirais tout

aussi volontiers que le chat recourbe l'extrémité de sa queue,

quand il se prépare à s'élancer, dans le seul but d'avertir la

souris qu'il convoite. L'explication de beaucoup la plus probable

est que le serpent à sonnettes agite son appareil sonore, que le

cobra gonfle son jabot, que la vipère s'enfle, au moment où elle

émet son sifflement si dur et si violent, dans le but d'effrayer

les oiseaux et les bêtes qui attaquent même les espèces les plus

venimeuses. Les serpents, en un mot, agissent en vertu de la même

cause qui fait que la poule hérisse ses plumes et étend ses ailes

quand un chien s'approche de ses poussins. Mais la place me manque

pour entrer dans plus de détails sur les nombreux moyens

qu'emploient les animaux pour essayer d'intimider leurs ennemis.

La sélection naturelle ne peut déterminer chez un individu une

conformation qui lui serait plus nuisible qu'utile, car elle ne

peut agir que par et pour son bien. Comme Paley l'a fait

remarquer, aucun organe ne se forme dans le but de causer une

douleur ou de porter un préjudice à son possesseur. Si l'on

établit équitablement la balance du bien et du mal causés par

chaque partie, on s'apercevra qu'en somme chacune d'elles est

avantageuse. Si, dans le cours des temps, dans des conditions

d'existence nouvelles, une partie quelconque devient nuisible,

elle se modifie; s'il n'en est pas ainsi, l'être s'éteint, comme

tant de millions d'autres êtres se sont éteints avant lui.

La sélection naturelle tend seulement à rendre chaque être

organisé aussi parfait, ou un peu plus parfait, que les autres

habitants du même pays avec lesquels il se trouve en concurrence.

C'est là, sans contredit, le comble de la perfection qui peut se

produire à l'état de nature. Les productions indigènes de la

Nouvelle-Zélande, par exemple, sont parfaites si on les compare

les unes aux autres, mais elles cèdent aujourd'hui le terrain et

disparaissent rapidement devant les légions envahissantes de

plantes et d'animaux importés d'Europe. La sélection naturelle ne

produit pas la perfection absolue; autant que nous en pouvons

juger, d'ailleurs, ce n'est pas à l'état de nature que nous

rencontrons jamais ces hauts degrés. Selon Müller, la correction

pour l'aberration de la lumière n'est pas parfaite, même dans le

plus parfait de tous les organes, l'oeil humain. Helmholtz, dont

personne ne peut contester le jugement, après avoir décrit dans

les termes les plus enthousiastes la merveilleuse puissance de

l'oeil humain, ajoute ces paroles remarquables: «Ce que nous avons

découvert d'inexact et d'imparfait dans la machine optique et dans

la production de l'image sur la rétine n'est rien comparativement

aux bizarreries que nous avons rencontrées dans le domaine de la

sensation. Il semblerait que la nature ait pris plaisir à

accumuler les contradictions pour enlever tout fondement à la

théorie d'une harmonie préexistante entre les mondes intérieurs et

extérieurs.» Si notre raison nous pousse à admirer avec

enthousiasme une foule de dispositions inimitables de la nature,

cette même raison nous dit, bien que nous puissions facilement

nous tromper dans les deux cas, que certaines autres dispositions

sont moins parfaites. Pouvons-nous, par exemple, considérer comme

parfait l'aiguillon de l'abeille, qu'elle ne peut, sous peine de

perdre ses viscères, retirer de la blessure qu'elle a faite à

certains ennemis, parce que cet aiguillon est barbelé, disposition

qui cause inévitablement la mort de l'insecte?

Si nous considérons l'aiguillon de l'abeille comme ayant existé

chez quelque ancêtre reculé à l'état d'instrument perforant et

dentelé, comme on en rencontre chez tant de membres du même ordre

d'insectes; que, depuis, cet instrument se soit modifié sans se

perfectionner pour remplir son but actuel, et que le venin, qu'il

sécrète, primitivement adapté à quelque autre usage, tel que la

production de galles, ait aussi augmenté de puissance, nous

pouvons peut-être comprendre comment il se fait que l'emploi de

l'aiguillon cause si souvent la mort de l'insecte. En effet, si

l'aptitude à piquer est utile à la communauté, elle réunit tous

les éléments nécessaires pour donner prise à la sélection

naturelle, bien qu'elle puisse causer la mort de quelques-uns de

ses membres. Nous admirons l'étonnante puissance d'odorat qui

permet aux mâles d'un grand nombre d'insectes de trouver leur

femelle, mais pouvons-nous admirer chez les abeilles la production

de tant de milliers de mâles qui, à l'exception d'un seul, sont

complètement inutiles à la communauté et qui finissent par être

massacrés par leurs soeurs industrieuses et stériles? Quelque

répugnance que nous ayons à le faire, nous devrions admirer la

sauvage haine instinctive qui pousse la reine abeille à détruire,

dès leur naissance, les jeunes reines, ses filles, ou à périr

elle-même dans le combat; il n'est pas douteux, en effet, qu'elle

n'agisse pour le bien de la communauté et que, devant l'inexorable

principe de la sélection naturelle, peu importe l'amour ou la

haine maternelle, bien que ce dernier sentiment soit heureusement

excessivement rare. Nous admirons les combinaisons si diverses, si

ingénieuses, qui assurent la fécondation des orchidées et de

beaucoup d'autres plantes par l'entremise des insectes; mais

pouvons-nous considérer comme également parfaite la production,

chez nos pins, d'épaisses nuées de pollen, de façon à ce que

quelques grains seulement puissent tomber par hasard sur les

ovules?

RÉSUMÉ: LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE COMPREND LA LOI DE

L'UNITÉ DE TYPE ET DES CONDITIONS D'EXISTENCE.

Nous avons consacré ce chapitre à la discussion de quelques-unes

des difficultés que présente notre théorie et des objections qu'on

peut soulever contre elle. Beaucoup d'entre elles sont sérieuses,

mais je crois qu'en les discutant nous avons projeté quelque

lumière sur certains faits que la théorie des créations

indépendantes laisse dans l'obscurité la plus profonde. Nous avons

vu que, pendant une période donnée, les espèces ne sont pas

infiniment variables, et qu'elles ne sont pas reliées les unes aux

autres par une foule de gradations intermédiaires; en partie,

parce que la marche de la sélection naturelle est toujours lente

et que, pendant un temps donné, elle n'agit que sur quelques

formes; en partie, parce que la sélection naturelle implique

nécessairement l'élimination constante et l'extinction des formes

intermédiaires antérieures. Les espèces très voisines, habitant

aujourd'hui une surface continue, ont dû souvent se former alors

que cette surface n'était pas continue et que les conditions

extérieures de l'existence ne se confondaient pas insensiblement

dans toutes ses parties. Quand deux variétés surgissent dans deux

districts d'une surface continue, il se forme souvent une variété

intermédiaire adaptée à une zone intermédiaire; mais, en vertu de

causes que nous avons indiquées, la variété intermédiaire est

ordinairement moins nombreuse que les deux formes qu'elle relie;

en conséquence, ces deux dernières, dans le cours de nouvelles

modifications favorisées par le nombre considérable d'individus

qu'elles contiennent, ont de grands avantages sur la variété

intermédiaire moins nombreuse et réussissent ordinairement à

l'éliminer et à l'exterminer.

Nous avons vu, dans ce chapitre, qu'il faut apporter la plus

grande prudence avant de conclure à

l'impossibilité d'un changement graduel des habitudes d'existence

les plus différentes; avant de conclure, par exemple, que la

sélection naturelle n'a pas pu transformer en chauve-souris un

animal qui, primitivement, n'était apte qu'à planer en glissant

dans l'air.

Nous avons vu qu'une espèce peut changer ses habitudes si elle est

placée dans de nouvelles conditions d'existence, ou qu'elle peut

avoir des habitudes diverses, quelquefois très différentes de

celles de ses plus proches congénères. Si nous avons soin de nous

rappeler que chaque être organisé s'efforce de vivre partout où il

peut, nous pouvons comprendre, en vertu du principe que nous

venons d'exprimer, comment il se fait qu'il y ait des oies

terrestres à pieds palmés, des pics ne vivant pas sur les arbres,

des merles qui plongent dans l'eau et des pétrels ayant les

habitudes des pingouins.

La pensée que la sélection naturelle a pu former un organe aussi

parfait que l'oeil, paraît de nature à faire reculer le plus

hardi; il n'y a, cependant, aucune impossibilité logique à ce que

la sélection naturelle, étant données des conditions de vie

différentes, ait amené à un degré de perfection considérable un

organe, quel qu'il soit, qui a passé par une longue série de

complications toutes avantageuses à leur possesseur. Dans les cas

où nous ne connaissons pas d'états intermédiaires ou de

transition, il ne faut pas conclure trop promptement qu'ils n'ont

jamais existé, car les métamorphoses de beaucoup d'organes

prouvent quels changements étonnants de fonction sont tout au

moins possibles. Par exemple, il est probable qu'une vessie

natatoire s'est transformée en poumons. Un même organe, qui a

simultanément rempli des fonctions très diverses, puis qui s'est

spécialisé en tout ou en partie pour une seule fonction, ou deux

organes distincts ayant en même temps rempli une même fonction,

l'un s'étant amélioré tandis que l'autre lui venait en aide, sont

des circonstances qui ont dû souvent faciliter la transition.

Nous avons vu que des organes qui servent au même but et qui

paraissent identiques, ont pu se former séparément, et de façon

indépendante, chez deux formes très éloignées l'une de l'autre

dans l'échelle organique. Toutefois, si l'on examine ces organes

avec soin, on peut presque toujours découvrir chez eux des

différences essentielles de conformation, ce qui est la

conséquence du principe de la sélection naturelle. D'autre part,

la règle générale dans la nature est d'arriver aux mêmes fins par

une diversité infinie de conformations et ceci découle

naturellement aussi du même grand principe.

Dans bien des cas, nous sommes trop ignorants pour pouvoir

affirmer qu'une partie ou qu'un organe a assez peu d'importance

pour la prospérité d'une espèce, pour que la sélection naturelle

n'ait pas pu, par de lentes accumulations, apporter des

modifications dans sa structure. Dans beaucoup d'autres cas, les

modifications sont probablement le résultat direct des lois de la

variation ou de la croissance, indépendamment de tous avantages

acquis.

Mais nous pouvons affirmer que ces conformations elles-mêmes ont

été plus tard mises à profit et modifiées de nouveau pour le bien

de l'espèce, placée dans de nouvelles conditions d'existence. Nous

pouvons croire aussi qu'une partie ayant eu autrefois une haute

importance s'est souvent conservée; la queue, par exemple, d'un

animal aquatique existe encore chez ses descendants terrestres,

bien que cette partie ait actuellement une importance si minime,

que, dans son état actuel, elle ne pourrait pas être produite par

la sélection naturelle.

La sélection naturelle ne peut rien produire chez une espèce, dans

un but exclusivement avantageux ou nuisible à une autre espèce,

bien qu'elle puisse amener la production de parties, d'organes ou

d'excrétions très utiles et même indispensables, ou très nuisibles

à d'autres espèces; mais, dans tous les cas, ces productions sont

en même temps avantageuses pour l'individu qui les possède.

Dans un pays bien peuplé, la sélection naturelle agissant

principalement par la concurrence des habitants ne peut déterminer

leur degré de perfection que relativement aux types du pays.

Aussi, les habitants d'une région plus petite disparaissent

généralement devant ceux d'une région plus grande. Dans cette

dernière, en effet, il y a plus d'individus ayant des formes

diverses, la concurrence est plus active et, par conséquent, le

type de perfection est plus élevé. La sélection naturelle ne

produit pas nécessairement la perfection absolue, état que, autant

que nous en pouvons juger, on ne peut s'attendre à trouver nulle

part.

La théorie de la sélection naturelle nous permet de comprendre

clairement la valeur complète du vieil axiome: _Natura non facit

saltum_. Cet axiome, en tant qu'appliqué seulement aux habitants

actuels du globe, n'est pas rigoureusement exact, mais il devient

strictement vrai lorsque l'on considère l'ensemble de tous les

êtres organisés connus ou inconnus de tous les temps.

On admet généralement que la formation de tous les êtres organisés

repose sur deux grandes lois: l'unité de type et les conditions

d'existence. On entend par unité de type cette concordance

fondamentale qui caractérise la conformation de tous les êtres

organisés d'une même classe et qui est tout à fait indépendante de

leurs habitudes et de leur mode de vie. Dans ma théorie, l'unité

de type s'explique par l'unité de descendance. Les conditions

d'existence, point sur lequel l'illustre Cuvier a si souvent

insisté, font partie du principe de la sélection naturelle. Celle-

ci, en effet, agit, soit en adaptant actuellement les parties

variables de chaque être à ses conditions vitales organiques ou

inorganiques, soit en les ayant adaptées à ces conditions pendant

les longues périodes écoulées. Ces adaptations ont été, dans

certains cas, provoquées par l'augmentation de l'usage ou du non-

usage des parties, ou affectées par l'action directe des milieux,

et, dans tous les cas, ont été subordonnées aux diverses lois de

la croissance et de la variation. Par conséquent, la loi des

conditions d'existence est de fait la loi supérieure, puisqu'elle

comprend, par l'hérédité des variations et des adaptations

antérieures, celle de l'unité de type.

CHAPITRE VII.

OBJECTIONS DIVERSES FAITES À LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE.

_Longévité. -- Les modifications ne sont pas nécessairement

simultanées. -- Modifications ne rendant en apparence aucun

service direct. -- Développement progressif. -- Constance plus

grande des caractères ayant la moindre importance fonctionnelle. -

- Prétendue incompétence de la sélection naturelle pour expliquer

les phases premières de conformations utiles. -- Causes qui

s'opposent à l'acquisition de structures utiles au moyen de la

sélection naturelle. -- Degrés de conformation avec changement de

fonctions. -- Organes très différents chez les membres d'une même

classe, provenant par développement d'une seule et même source. --

Raisons pour refuser de croire à des modifications considérables

et subites._

Je consacrerai ce chapitre à l'examen des diverses objections

qu'on a opposées à mes opinions, ce qui pourra éclaircir quelques

discussions antérieures; mais il serait inutile de les examiner

toutes, car, dans le nombre, beaucoup émanent d'auteurs qui ne se

sont pas même donné la peine de comprendre le sujet. Ainsi, un

naturaliste allemand distingué affirme que la partie la plus

faible de ma théorie réside dans le fait que je considère tous les

êtres organisés comme imparfaits. Or, ce que j'ai dit réellement,

c'est qu'ils ne sont pas tous aussi parfaits qu'ils pourraient

l'être, relativement à leurs conditions d'existence; ce qui le

prouve, c'est que de nombreuses formes indigènes ont, dans

plusieurs parties du monde, cédé la place à des intrus étrangers.

Or, les êtres organisés, en admettant même qu'à une époque donnée

ils aient été parfaitement adaptés à leurs conditions d'existence,

ne peuvent, lorsque celles-ci changent, conserver les mêmes

rapports d'adaptation qu'à condition de changer eux-mêmes; aussi,

personne ne peut contester que les conditions physiques de tous

les pays, ainsi que le nombre et les formes des habitants, ont

subi des modifications considérables.

Un critique a récemment soutenu, en faisant parade d'une grande

exactitude mathématique, que la longévité est un grand avantage

pour toutes les espèces, de sorte que celui qui croit à la

sélection naturelle «doit disposer son arbre généalogique» de

façon à ce que tous les descendants aient une longévité plus

grande que leurs ancêtres! Notre critique ne saurait-il concevoir

qu'une plante bisannuelle, ou une forme animale inférieure, pût

pénétrer dans un climat froid et y périr chaque hiver; et

cependant, en raison d'avantages acquis par la sélection

naturelle, survivre d'année en année par ses graines ou par ses

oeuf? M. E. Ray Lankester a récemment discuté ce sujet, et il

conclut, autant du moins que la complexité excessive de la

question lui permet d'en juger, que la longévité est ordinairement

en rapport avec le degré qu'occupe chaque espèce dans l'échelle de

l'organisation, et aussi avec la somme de dépense qu'occasionnent

tant la reproduction que l'activité générale. Or, ces conditions

doivent probablement avoir été largement déterminées par la

sélection naturelle.

On a conclu de ce que ni les plantes ni les animaux connus en

Égypte n'ont éprouvé de changements depuis trois ou quatre mille

ans, qu'il en est probablement de même pour tous ceux de toutes

les parties du globe. Mais, ainsi que l'a remarqué M. G. H. Lewes,

ce mode d'argumentation prouve trop, car les anciennes races

domestiques figurées sur les monuments égyptiens, ou qui nous sont

parvenues embaumées, ressemblent beaucoup aux races vivantes

actuelles, et sont même identiques avec elles; cependant tous les

naturalistes admettent que ces races ont été produites par les

modifications de leurs types primitifs. Les nombreux animaux qui

ne se sont pas modifiés depuis le commencement de la période

glaciaire, présenteraient un argument incomparablement plus fort,

en ce qu'ils ont été exposés à de grands changements de climat et

ont émigré à de grandes distances; tandis que, autant que nous

pouvons le savoir, les conditions d'existence sont aujourd'hui

exactement les mêmes en Égypte qu'elles l'étaient il y a quelques

milliers d'années. Le fait que peu ou point de modifications se

sont produites depuis la période glaciaire aurait quelque valeur

contre ceux qui croient à une loi innée et nécessaire de

développement; mais il est impuissant contre la doctrine de la

sélection naturelle, ou de la persistance du plus apte, car celle-

ci implique la conservation de toutes les variations et de toutes

les différences individuelles avantageuses qui peuvent surgir, ce

qui ne peut arriver que dans des circonstances favorables.

Bronn, le célèbre paléontologiste, en terminant la traduction

allemande du présent ouvrage, se demande comment, étant donné le

principe de la sélection naturelle, une variété peut vivre côte à

côte avec l'espèce parente? Si les deux formes ont pris des

habitudes différentes ou se sont adaptées à de nouvelles

conditions d'existence, elles peuvent vivre ensemble; car si nous

excluons, d'une part, les espèces polymorphes chez lesquelles la

variabilité paraît être d'une nature toute spéciale, et, d'autre

part, les variations simplement temporaires, telles que la taille,

l'albinisme, etc., les variétés permanentes habitent généralement,

à ce que j'ai pu voir, des stations distinctes, telles que des

régions élevées ou basses, sèches ou humides. En outre, dans le

cas d'animaux essentiellement errants et se croisant librement,

les variétés paraissent être généralement confinées dans des

régions distinctes.

Bronn insiste aussi sur le fait que les espèces distinctes ne

diffèrent jamais par des caractères isolés, mais sous beaucoup de

rapports; il se demande comment il se fait que de nombreux points

de l'organisme aient été toujours modifiés simultanément par la

variation et par la sélection naturelle. Mais rien n'oblige à

supposer que toutes les parties d'un individu se soient modifiées

simultanément. Les modifications les plus frappantes, adaptées

d'une manière parfaite à un usage donné, peuvent, comme nous

l'avons précédemment remarqué, être le résultat de variations

successives, légères, apparaissant dans une partie, puis dans une

autre; mais, comme elles se transmettent toutes ensemble, elles

nous paraissent s'être simultanément développées. Du reste, la

meilleure réponse à faire à cette objection est fournie par les

races domestiques qui ont été principalement modifiées dans un but

spécial, au moyen de la sélection opérée par l'homme. Voyez le

cheval de trait et le cheval de course, ou le lévrier et le dogue.

Toute leur charpente et même leurs caractères intellectuels ont

été modifiés; mais, si nous pouvions retracer chaque degré

successif de leur transformation -- ce que nous pouvons faire pour

ceux qui ne remontent pas trop haut dans le passé -- nous

constaterions des améliorations et des modifications légères,

affectant tantôt une partie, tantôt une autre, mais pas de

changements considérables et simultanés. Même lorsque l'homme n'a

appliqué la sélection qu'à un seul caractère -- ce dont nos

plantes cultivées offrent les meilleurs exemples -- on trouve

invariablement que si un point spécial, que ce soit la fleur, le

fruit ou le feuillage, a subi de grands changements, presque

toutes les autres parties ont été aussi le siège de modifications.

On peut attribuer ces modifications en partie au principe de la

corrélation de croissance, et en partie à ce qu'on a appelé la

variation spontanée.

Une objection plus sérieuse faite par M. Bronn, et récemment par

M. Broca, est que beaucoup de caractères paraissent ne rendre

aucun service à leurs possesseurs, et ne peuvent pas, par

conséquent, avoir donné prise à la sélection naturelle. Bronn cite

l'allongement des oreilles et de la queue chez les différentes

espèces de lièvres et de souris, les replis compliqués de l'émail

dentaire existant chez beaucoup d'animaux, et une multitude de cas

analogues. Au point de vue des végétaux, ce sujet a été discuté

par Nägeli dans un admirable mémoire. Il admet une action

importante de la sélection naturelle, mais il insiste sur le fait

que, les familles de plantes diffèrent surtout par leurs

caractères morphologiques, qui paraissent n'avoir aucune

importance pour la prospérité de l'espèce. Il admet, par

conséquent, une tendance innée à un développement progressif et

plus complet. Il indique l'arrangement des cellules dans les

tissus, et des feuilles sur l'axe, comme des cas où la sélection

naturelle n'a pu exercer aucune action. On peut y ajouter les

divisions numériques des parties de la fleur, la position des

ovules, la forme de la graine, lorsqu'elle ne favorise pas sa

dissémination, etc.

Cette objection est sérieuse. Néanmoins, il faut tout d'abord se

montrer fort prudent quand il s'agit de déterminer quelles sont

actuellement, ou quelles peuvent avoir été dans le passé les

conformations avantageuses à chaque espèce. En second lieu, il

faut toujours songer que lorsqu'une partie se modifie, d'autres se

modifient aussi, en raison de causes qu'on entrevoit à peine,

telles que l'augmentation ou la diminution de l'afflux de

nourriture dans une partie, la pression réciproque, l'influence du

développement d'un organe précoce sur un autre qui ne se forme que

plus tard, etc. Il y a encore d'autres causes que nous ne

comprenons pas, qui provoquent des cas nombreux et mystérieux de

corrélation. Pour abréger; on peut grouper ensemble ces influences

sous l'expression: lois de la croissance. En troisième lieu, nous

avons à tenir compte de l'action directe et définie de changements

dans les conditions d'existence, et aussi de ce qu'on appelle les

variations spontanées, sur lesquelles la nature des milieux ne

paraît avoir qu'une influence insignifiante. Les variations des

bourgeons, telles que l'apparition d'une rose moussue sur un

rosier commun, ou d'une pêche lisse sur un pêcher ordinaire,

offrent de bons exemples de variations spontanées; mais, même dans

ces cas, si nous réfléchissons à la puissance de la goutte

infinitésimale du poison qui produit le développement de galles

complexes, nous ne saurions être bien certains que les variations

indiquées ne sont pas l'effet de quelque changement local dans la

nature de la sève, résultant de quelque modification des milieux.

Toute différence individuelle légère aussi bien que les variations

plus prononcées, qui surgissent accidentellement, doit avoir une

cause; or, il est presque certain que si cette cause inconnue

agissait d'une manière persistante, tous les individus de l'espèce

seraient semblablement modifiés.

Dans les éditions antérieures de cet ouvrage, je n'ai pas, cela

semble maintenant probable, attribué assez de valeur à la

fréquence et à l'importance des modifications dues à la

variabilité spontanée. Mais il est impossible d'attribuer à cette

cause les innombrables conformations parfaitement adaptées aux

habitudes vitales de chaque espèce. Je ne puis pas plus croire à

cela que je ne puis expliquer par là la forme parfaite du cheval

de course ou du lévrier, adaptation qui étonnait tellement les

anciens naturalistes, alors que le principe de la sélection par

l'homme n'était pas encore bien compris.

Il peut être utile de citer quelques exemples à l'appui de

quelques-unes des remarques qui précèdent. En ce qui concerne

l'inutilité supposée de diverses parties et de différents organes,

il est à peine nécessaire de rappeler qu'il existe, même chez les

animaux les plus élevés et les mieux connus, des conformations

assez développées pour que personne ne mette en doute leur

importance; cependant leur usage n'a pas été reconnu ou ne l'a été

que tout récemment. Bronn cite la longueur des oreilles et de la

queue, chez plusieurs espèces de souris, comme des exemples,

insignifiants il est vrai, de différences de conformations sans

usage spécial; or, je signalerai que le docteur Schöbl constate,

dans les oreilles externes de la souris commune, un développement

extraordinaire des nerfs, de telle sorte que les oreilles servent

probablement d'organes tactiles; la longueur des oreilles n'est

donc pas sans importance. Nous verrons tout à l'heure que, chez

quelques espèces, la queue constitue un organe préhensile très

utile; sa longueur doit donc contribuer à exercer une influence

sur son usage.

À propos des plantes, je me borne, par suite du mémoire de Nägeli,

aux remarques suivantes: on admet, je pense, que les fleurs des

orchidées présentent une foule de conformations curieuses, qu'on

aurait regardées, il y a quelques années, comme de simples

différences morphologiques sans fonction spéciale. Or, on sait

maintenant qu'elles ont une importance immense pour la fécondation

de l'espèce à l'aide des insectes, et qu'elles ont probablement

été acquises par l'action de la sélection naturelle. Qui, jusque

tout récemment, se serait figuré que, chez les plantes dimorphes

et trimorphes, les longueurs différentes des étamines et des

pistils, ainsi que leur arrangement, pouvaient avoir aucune

utilité? Nous savons maintenant qu'elles en ont une considérable.

Chez certains groupes entiers de plantes, les ovules sont dressés,

chez d'autres ils sont retombants; or, dans un même ovaire de

certaines plantes, un ovule occupe la première position, et un

second la deuxième. Ces positions paraissent d'abord purement

morphologiques, ou sans signification physiologique; mais le

docteur Hooker m'apprend que, dans un même ovaire, il y a

fécondation des ovules supérieurs seuls, dans quelques cas, et des

ovules inférieurs dans d'autres; il suppose que le fait dépend

probablement de la direction dans laquelle les tubes polliniques

pénètrent dans l'ovaire. La position des ovules, s'il en est

ainsi, même lorsque l'un est redressé et l'autre retombant dans un

même ovaire, résulterait de la sélection de toute déviation légère

dans leur position, favorable à leur fécondation et à la

production de graines.

Il y a des plantes appartenant à des ordres distincts, qui

produisent habituellement des fleurs de deux sortes, -- les unes

ouvertes, conformation ordinaire, les autres fermées et

imparfaites. Ces deux espèces de fleurs diffèrent d'une manière

étonnante; elles peuvent cependant passer graduellement de l'une à

l'autre sur la même plante. Les fleurs ouvertes ordinaires pouvant

s'entre-croiser sont assurées des bénéfices certains résultant de

cette circonstance. Les fleurs fermées et incomplètes ont

toutefois une très haute importance, qui se traduit par la

production d'une grande quantité de graines, et une dépense de

pollen excessivement minime. Comme nous venons de le dire, la

conformation des deux espèces de fleurs diffère beaucoup. Chez les

fleurs imparfaites, les pétales ne consistent presque toujours

qu'en simples rudiments, et les grains de pollen sont réduits en

diamètre. Chez l'_Ononis columnae_ cinq des étamines alternantes

sont rudimentaires, état qu'on observe aussi sur trois étamines de

quelques espèces de _Viola_, tandis que les deux autres, malgré

leur petitesse, conservent leurs fonctions propres. Sur trente

fleurs closes d'une violette indienne (dont le nom m'est resté

inconnu, les plantes n'ayant jamais chez moi produit de fleurs

complètes), les sépales, chez six, au lieu de se trouver au nombre

normal de cinq, sont réduits à trois. Dans une section des

_Malpighiaceae_, les fleurs closes, d'après A. de Jussieu, sont

encore plus modifiées, car les cinq étamines placées en face des

sépales sont toutes atrophiées, une sixième étamine, située devant

un pétale, étant seule développée. Cette étamine n'existe pas dans

les fleurs ordinaires des espèces chez lesquelles le style est

atrophié et les ovaires réduits de deux à trois. Maintenant, bien

que la sélection naturelle puisse avoir empêché l'épanouissement

de quelques fleurs, et réduit la quantité de pollen devenu ainsi

superflu quand il est enfermé dans l'enveloppe florale, il est

probable qu'elle n'a contribué que fort peu aux modifications

spéciales précitées, mais que ces modifications résultent des lois

de la croissance, y compris l'inactivité fonctionnelle de

certaines parties pendant les progrès de la diminution du pollen

et de l'occlusion des fleurs.

Il est si important de bien apprécier les effets des lois de la

croissance, que je crois nécessaire de citer quelques exemples

d'un autre genre; ainsi, les différences que provoquent, dans la

même partie ou dans le même organe, des différences de situation

relative sur la même plante. Chez le châtaignier d'Espagne et chez

certains pins, d'après Schacht, les angles de divergence des

feuilles diffèrent suivant que les branches qui les portent sont

horizontales ou verticales. Chez la rue commune et quelques autres

plantes, une fleur, ordinairement la fleur centrale ou la fleur

terminale, s'ouvre la première, et présente cinq sépales et

pétales, et cinq divisions dans l'ovaire; tandis que toutes les

autres fleurs de la plante sont tétramères. Chez l'_Adoxa_

anglais, la fleur la plus élevée a ordinairement deux lobes au

calice, et les autres groupes sont tétramères; tandis que les

fleurs qui l'entourent ont trois lobes au calice, et les autres

organes sont pentamères. Chez beaucoup de composées et

d'ombellifères (et d'autres plantes), les corolles des fleurs

placées à la circonférence sont bien plus développées que celles

des fleurs placées au centre; ce qui paraît souvent lié à

l'atrophie des organes reproducteurs. Il est un fait plus curieux,

déjà signalé, c'est qu'on peut remarquer des différences dans la

forme, dans la couleur et dans les autres caractères des graines

de la périphérie et de celles du centre. Chez les _Carthamus_ et

autres composées, les graines centrales portent seules une

aigrette; chez les _Hyoseris_, la même fleur produit trois graines

de formes différentes. Chez certaines ombellifères, selon Tausch,

les graines extérieures sont orthospermes, et la graine centrale

coelosperme; caractère que de Candolle considérait, chez d'autres

espèces, comme ayant une importance systématique des plus grandes.

Le professeur Braun mentionne un genre de fumariacées chez lequel

les fleurs portent, sur la partie inférieure de l'épi, de petites

noisettes ovales, à côtes, contenant une graine; et sur la portion

supérieure, des siliques lancéolées, bivalves, renfermant deux

graines. La sélection naturelle, autant toutefois que nous pouvons

en juger, n'a pu jouer aucun rôle, ou n'a joué qu'un rôle

insignifiant, dans ces divers cas, à l'exception du développement

complet des fleurons de la périphérie, qui sont utiles pour rendre

la plante apparente et pour attirer les insectes. Toutes ces

modifications résultent de la situation relative et de l'action

réciproque des organes; or, on ne peut mettre en doute que, si

toutes les fleurs et toutes les feuilles de la même plante avaient

été soumises aux mêmes conditions externes et internes, comme le

sont les fleurs et les feuilles dans certaines positions, toutes

auraient été modifiées de la même manière.

Nous observons, dans beaucoup d'autres cas, des modifications de

structure, considérées par les botanistes comme ayant la plus

haute importance, qui n'affectent que quelques fleurs de la

plante, ou qui se manifestent sur des plantes distinctes,

croissant ensemble dans les mêmes conditions. Ces variations,

n'ayant aucune apparence d'utilité pour la plante, ne peuvent pas

avoir subi l'influence de la sélection naturelle. La cause nous en

est entièrement inconnue; nous ne pouvons même pas les attribuer,

comme celles de la dernière classe, à une action peu éloignée,

telle que la position relative. En voici quelques exemples. Il est

si fréquent d'observer sur une même plante des fleurs tétramères,

pentamères, etc., que je n'ai pas besoin de m'appesantir sur ce

point; mais, comme les variations numériques sont comparativement

rares lorsque les organes sont eux-mêmes en petit nombre, je puis

ajouter que, d'après de Candolle, les fleurs du _Papaver

bracteatum_ portent deux sépales et quatre pétales (type commun

chez le pavot), ou trois sépales et six pétales. La manière dont

ces derniers sont pliés dans le bouton est un caractère

morphologique très constant dans la plupart des groupes; mais le

professeur Asa Gray constate que, chez quelques espèces de

_Mimulus_, l'estivation est presque aussi fréquemment celle des

rhinanthidées que celles des antirrhinidées, à la dernière

desquelles le genre précité appartient. Auguste Saint-Hilaire

indique les cas suivants: le genre _Zanthoxylon_ appartient à une

division des rutacées à un seul ovaire; on trouve cependant, chez

quelques espèces, plusieurs fleurs sur la même plante, et même sur

une seule panicule, ayant soit un, soit deux ovaires. Chez

l'_Helianthemum_, la capsule a été décrite comme uniloculaire ou

triloculaire; chez l'_Helianthemum mutabile_, «_une lame plus ou

moins large_ s'étend entre le péricarpe et le placenta.» Chez les

fleurs de la _Saponaria officinalis_, le docteur Masters a observé

des cas de placentations libres tant marginales que centrales.

Saint-Hilaire a rencontré à la limite extrême méridionale de la

région qu'occupe la _Gomphia oleaeformis_, deux formes dont il ne

mit pas d'abord en doute la spécificité distincte; mais, les

trouvant ultérieurement sur un même arbuste, il dut ajouter:

«Voilà donc, dans un même individu, des loges et un style qui se

rattachent tantôt à un axe vertical et tantôt à un gynobase.»

Nous voyons, d'après ce qui précède, qu'on peut attribuer,

indépendamment de la sélection naturelle, aux lois de la

croissance et à l'action réciproque des parties, un grand nombre

de modifications morphologiques chez les plantes. Mais peut-on

dire que, dans les cas où ces variations sont si fortement

prononcées, on ait devant soi des plantes tendant à un état de

développement plus élevé, selon la doctrine de Nägeli, qui croit à

une tendance innée vers la perfection ou vers un perfectionnement

progressif? Au contraire, le simple fait que les parties en

question diffèrent et varient beaucoup chez une plante quelconque,

ne doit-il pas nous porter à conclure que ces modifications ont

fort peu d'importance pour elle, bien qu'elles puissent en avoir

une très considérable pour nous en ce qui concerne nos

classifications? On ne saurait dire que l'acquisition d'une partie

inutile fait monter un organisme dans l'échelle naturelle; car,

dans le cas des fleurs closes et imparfaites que nous avons

décrites plus haut, si l'on invoque un principe nouveau, ce serait

un principe de nature rétrograde plutôt que progressive; or, il

doit en être de même chez beaucoup d'animaux parasites et

dégénérés. Nous ignorons la cause déterminante des modifications

précitées; mais si cette cause inconnue devait agir uniformément

pendant un laps de temps très long, nous pouvons penser que les

résultats seraient à peu près uniformes; dans ce cas, tous les

individus de l'espèce seraient modifiés de la même manière.

Les caractères précités n'ayant aucune importance pour la

prospérité de l'espèce, la sélection naturelle n'a dû ni accumuler

ni augmenter les variations légères accidentelles. Une

conformation qui s'est développée par une sélection de longue

durée, devient ordinairement variable, lorsque cesse l'utilité

qu'elle avait pour l'espèce, comme nous le voyons par les organes

rudimentaires, la sélection naturelle cessant alors d'agir sur ces

organes. Mais, lorsque des modifications sans importance pour la

prospérité de l'espèce ont été produites par la nature de

l'organisme et des conditions, elles peuvent se transmettre, et

paraissent souvent avoir été transmises à peu près dans le même

état à une nombreuse descendance, d'ailleurs autrement modifiée.

Il ne peut avoir été très important pour la plupart des

mammifères, des oiseaux ou des reptiles, d'être couverts de poils,

de plumes ou d'écailles, et cependant les poils ont été transmis à

la presque totalité des mammifères, les plumes à tous les oiseaux,

et les écailles à tous les vrais reptiles. Une conformation,

quelle qu'elle puisse être, commune à de nombreuses formes

voisines, a été considérée par nous comme ayant une importance

systématique immense, et est, en conséquence, souvent estimée

comme ayant une importance vitale essentielle pour l'espèce. Je

suis donc disposé à croire que les différences morphologiques que

nous regardons comme importantes -- telles que l'arrangement des

feuilles, les divisions de la fleur ou de l'ovaire, la position

des ovules, etc. -- ont souvent apparu dans l'origine comme des

variations flottantes, devenues tôt ou tard constantes, en raison

de la nature de l'organisme et des conditions ambiantes, ainsi que

par le croisement d'individus distincts, mais non pas en vertu de

la sélection naturelle. L'action de la sélection ne peut, en

effet, avoir ni réglé ni accumulé les légères variations des

caractères morphologiques qui n'affectent en rien la prospérité de

l'espèce. Nous arrivons ainsi à ce singulier résultat, que les

caractères ayant la plus grande importance pour le systématiste,

n'en ont qu'une très légère, au point de vue vital, pour l'espèce;

mais cette proposition est loin d'être aussi paradoxale qu'elle

peut le paraître à première vue, ainsi que nous le verrons plus

loin en traitant du principe génétique de la classification.

Bien que nous n'ayons aucune preuve certaine de l'existence d'une

tendance innée des êtres organisés vers un développement

progressif, ce progrès résulte nécessairement de l'action continue

de la sélection naturelle, comme j'ai cherché à le démontrer dans

le quatrième chapitre. La meilleure définition qu'on ait jamais

donnée de l'élévation à un degré plus élevé des types de

l'organisation, repose sur le degré de spécialisation ou de

différenciation que les organes ont atteint; or, cette division du

travail paraît être le but vers lequel tend la sélection

naturelle, car les parties ou organes sont alors mis à même

d'accomplir leurs diverses fonctions d'une manière toujours plus

efficace.

M. Saint-George Mivart, zoologiste distingué, a récemment réuni

toutes les objections soulevées parmoi et par d'autres contre la

théorie de la sélection naturelle, telle qu'elle a été avancée par

M. Wallace et par moi, en les présentant avec beaucoup d'art et de

puissance. Ainsi groupées, elles ont un aspect formidable; or,

comme il n'entrait pas dans le plan de M. Mivart de constater les

faits et les considérations diverses contraires à ses conclusions,

il faut que le lecteur fasse de grands efforts de raisonnement et

de mémoire, s'il veut peser avec soin les arguments pour et

contre. Dans la discussion des cas spéciaux, M. Mivart néglige les

effets de l'augmentation ou de la diminution de l'usage des

parties, dont j'ai toujours soutenu la haute importance, et que

j'ai traités plus longuement, je crois, qu'aucun auteur, dans

l'ouvrage _De la Variation à l'état domestique_. Il affirme

souvent aussi que je n'attribue rien à la variation, en dehors de

la sélection naturelle, tandis que, dans l'ouvrage précité, j'ai

recueilli un nombre de cas bien démontrés et bien établis de

variations, nombre bien plus considérable que celui qu'on pourrait

trouver dans aucun ouvrage que je connaisse. Mon jugement peut ne

pas mériter confiance, mais, après avoir lu l'ouvrage de M. Mivart

avec l'attention la plus grande, après avoir comparé le contenu de

chacune de ses parties avec ce que j'ai avancé sur les mêmes

points, je suis resté plus convaincu que jamais que j'en suis

arrivé à des conclusions généralement vraies, avec cette réserve

toutefois, que, dans un sujet si compliqué, ces conclusions

peuvent encore être entachées de beaucoup d'erreurs partielles.

Toutes les objections de M. Mivart ont été ou seront examinées

dans le présent volume. Le point nouveau qui paraît avoir frappé

beaucoup de lecteurs est «que la sélection naturelle est

insuffisante pour expliquer les phases premières ou naissantes des

conformations utiles». Ce sujet est en connexion intime avec celui

de la gradation des caractères, souvent accompagnée d'un

changement de fonctions -- la conversion d'une vessie natatoire en

poumons, par exemple -- faits que nous avons discutés dans le

chapitre précédent sous deux points de vue différents. Je veux

toutefois examiner avec quelques détails plusieurs des cas avancés

par M. Mivart, en choisissant les plus frappants, le manque de

place m'empêchant de les considérer tous.

La haute stature de la girafe, l'allongement de son cou, de ses

membres antérieurs, de sa tête et de sa langue, en font un animal

admirablement adapté pour brouter sur les branches élevées des

arbres. Elle peut ainsi trouver des aliments placés hors de la

portée des autres ongulés habitant le même pays; ce qui doit,

pendant les disettes, lui procurer de grands avantages. L'exemple

du bétail niata de l'Amérique méridionale nous prouve, en effet,

quelle petite différence de conformation suffit pour déterminer,

dans les moments de besoin, une différence très importante au

point de vue de la conservation de la vie d'un animal. Ce bétail

broute l'herbe comme les autres, mais la projection de sa mâchoire

inférieure l'empêche, pendant les sécheresses fréquentes, de

brouter les branchilles d'arbres, de roseaux, etc., auxquelles les

races ordinaires de bétail et de chevaux sont pendant ces

périodes, obligées de recourir. Les niatas périssent alors si

leurs propriétaires ne les nourrissent pas. Avant d'en venir aux

objections de M. Mivart, je crois devoir expliquer, une fois

encore, comment la sélection naturelle agit dans tous les cas

ordinaires. L'homme a modifié quelques animaux, sans s'attacher

nécessairement à des points spéciaux de conformation; il a produit

le cheval de course ou le lévrier en se contentant de conserver et

de faire reproduire les animaux les plus rapides, ou le coq de

combat, en consacrant à la reproduction les seuls mâles victorieux

dans les luttes. De même, pour la girafe naissant à l'état

sauvage, les individus les plus élevés et les plus capables de

brouter un pouce ou deux plus haut que les autres, ont souvent pu

être conservés en temps de famine; car ils ont dû parcourir tout

le pays à la recherche d'aliments. On constate, dans beaucoup de

traités d'histoire naturelle donnant les relevés de mesures

exactes, que les individus d'une même espèce diffèrent souvent

légèrement par les longueurs relatives de leurs diverses parties.

Ces différences proportionnellement fort légères, dues aux lois de

la croissance et de la variation, n'ont pas la moindre importance

ou la moindre utilité chez la plupart des espèces. Mais si l'on

tient compte des habitudes probables de la girafe naissante, cette

dernière observation ne peut s'appliquer, car les individus ayant

une ou plusieurs parties plus allongées qu'à l'ordinaire, ont dû

en général survivre seuls. Leur croisement a produit des

descendants qui ont hérité, soit des mêmes particularités

corporelles, soit d'une tendance à varier dans la même direction;

tandis que les individus moins favorisés sous les mêmes rapports

doivent avoir été plus exposés à périr.

Nous voyons donc qu'il n'est pas nécessaire de séparer des couples

isolés, comme le fait l'homme, quand il veut améliorer

systématiquement une race; la sélection naturelle préserve et

isole ainsi tous les individus supérieurs, leur permet de se

croiser librement et détruit tous ceux d'ordre inférieur. Par

cette marche longuement continuée, qui correspond exactement à ce

que j'ai appelé la sélection inconsciente que pratique l'homme,

combinée sans doute dans une très grande mesure avec les effets

héréditaires de l'augmentation de l'usage des parties, il me

paraît presque certain qu'un quadrupède ongulé ordinaire pourrait

se convertir en girafe.

M. Mivart oppose deux objections à cette conclusion. L'une est que

l'augmentation du volume du corps réclame évidemment un supplément

de nourriture; il considère donc «comme très problématique que les

inconvénients résultant de l'insuffisance de nourriture dans les

temps de disette, ne l'emportent pas de beaucoup sur les

avantages». Mais comme la girafe existe actuellement en grand

nombre dans l'Afrique méridionale, où abondent aussi quelques

espèces d'antilopes plus grandes que le boeuf, pourquoi

douterions-nous que, en ce qui concerne la taille, il n'ait pas

existé autrefois des gradations intermédiaires, exposées comme

aujourd'hui à des disettes rigoureuses? Il est certain que la

possibilité d'atteindre à un supplément de nourriture que les

autres quadrupèdes ongulés du pays laissaient intact, a dû

constituer quelque avantage pour la girafe en voie de formation et

à mesure qu'elle se développait. Nous ne devons pas non plus

oublier que le développement de la taille constitue une protection

contre presque toutes les bêtes de proie, à l'exception du lion;

même vis-à-vis de ce dernier, le cou allongé de la girafe -- et le

plus long est le meilleur -- joue le rôle de vigie, selon la

remarque de M. Chauncey Wright. Sir S. Baker attribue à cette

cause le fait qu'il n'y a pas d'animal plus difficile à chasser

que la girafe. Elle se sert aussi de son long cou comme d'une arme

offensive ou défensive en utilisant ses contractions rapides pour

projeter avec violence sa tête armée de tronçons de cornes. Or, la

conservation d'une espèce ne peut que rarement être déterminée par

un avantage isolé, mais par l'ensemble de divers avantages, grands

et petits.

M. Mivart se demande alors, et c'est là sa seconde objection,

comment il se fait, puisque la sélection naturelle est efficace,

et que l'aptitude à brouter à une grande hauteur constitue un si

grand avantage, comment il se fait, dis-je, que, en dehors de la

girafe, et à un moindre degré, du chameau, du guanaco et du

macrauchenia, aucun autre mammifère à sabots n'ait acquis un cou

allongé et une taille élevée? ou encore comment il se fait

qu'aucun membre du groupe n'ait acquis une longue trompe?

L'explication est facile en ce qui concerne l'Afrique méridionale,

qui fut autrefois peuplée de nombreux troupeaux de girafes; et je

ne saurais mieux faire que de citer un exemple en guise de

réponse. Dans toutes les prairies de l'Angleterre contenant des

arbres, nous voyons que toutes les branches inférieures sont

émondées à une hauteur horizontale correspondant exactement au

niveau que peuvent atteindre les chevaux ou le bétail broutant la

tête levée; or, quel avantage auraient les moutons qu'on y élève,

si leur cou s'allongeait quelque peu? Dans toute région, une

espèce broute certainement plus haut que les autres, et il est

presque également certain qu'elle seule peut aussi acquérir dans

ce but un cou allongé, en vertu de la sélection naturelle et par

les effets de l'augmentation d'usage. Dans l'Afrique méridionale,

la concurrence au point de vue de la consommation des hautes

branches des acacias et de divers autres arbres ne peut exister

qu'entre les girafes, et non pas entre celles-ci et d'autres

animaux ongulés.

On ne saurait dire positivement pourquoi, dans d'autres parties du

globe, divers animaux appartenant au même ordre n'ont acquis ni

cou allongé ni trompe; mais attendre une réponse satisfaisante à

une question de ce genre serait aussi déraisonnable que de

demander le motif pour lequel un événement de l'histoire de

l'humanité a fait défaut dans un pays, tandis qu'il s'est produit

dans un autre. Nous ignorons les conditions déterminantes du

nombre et de la distribution d'une espèce, et nous ne pouvons même

pas conjecturer quels sont les changements de conformation propres

à favoriser son développement dans un pays nouveau. Nous pouvons

cependant entrevoir d'une manière générale que des causes diverses

peuvent avoir empêché le développement d'un cou allongé ou d'une

trompe. Pour pouvoir atteindre le feuillage situé très haut (sans

avoir besoin de grimper, ce que la conformation des ongulés leur

rend impossible), il faut que le volume du corps prenne un

développement considérable; or, il est des pays qui ne présentent

que fort peu de grands mammifères, l'Amérique du Sud par exemple,

malgré l'exubérante richesse du pays, tandis qu'ils sont abondants

à un degré sans égal dans l'Afrique méridionale. Nous ne savons

nullement pourquoi il en est ainsi ni pourquoi les dernières

périodes tertiaires ont été, beaucoup mieux que l'époque actuelle,

appropriées à l'existence des grands mammifères. Quelles que

puissent être ces causes, nous pouvons reconnaître que certaines

régions et que certaines périodes ont été plus favorables que

d'autres au développement d'un mammifère aussi volumineux que la

girafe.

Pour qu'un animal puisse acquérir une conformation spéciale bien

développée, il est presque indispensable que certaines autres

parties de son organisme se modifient et s'adaptent à cette

conformation. Bien que toutes les parties du corps varient

légèrement, il n'en résulte pas toujours que les parties

nécessaires le fassent dans la direction exacte et au degré voulu.

Nous savons que les parties varient très différemment en manière

et en degré chez nos différents animaux domestiques, et que

quelques espèces sont plus variables que d'autres. Il ne résulte

même pas de l'apparition de variations appropriées, que la

sélection naturelle puisse agir sur elles et déterminer une

conformation en apparence avantageuse pour l'espèce. Par exemple,

si le nombre des individus présents dans un pays dépend

principalement de la destruction opérée par les bêtes de proie --

par les parasites externes ou internes, etc., -- cas qui semblent

se présenter souvent, la sélection naturelle ne peut modifier que

très lentement une conformation spécialement destinée à se

procurer des aliments; car, dans ce cas, son intervention est

presque insensible. Enfin, la sélection naturelle a une marche

fort lente, et elle réclame pour produire des effets quelque peu

prononcés, une longue durée des mêmes conditions favorables. C'est

seulement en invoquant des raisons aussi générales et aussi vagues

que nous pouvons expliquer pourquoi, dans plusieurs parties du

globe, les mammifères ongulés n'ont pas acquis des cous allongés

ou d'autres moyens de brouter les branches d'arbres placées à une

certaine hauteur.

De l'origine des espèces · 第 29 / 58 题