INSTINCTS SPÉCIAUX.

C'est en étudiant quelques cas particuliers que nous arriverons à

comprendre comment, à l'état de nature, la sélection a pu modifier

les instincts. Je n'en signalerai ici que trois: l'instinct qui

pousse le coucou à pondre ses oeufs dans les nids d'autres

oiseaux, l'instinct qui pousse certaines fourmis à se procurer des

esclaves, et la faculté qu'a l'abeille de construire ses cellules.

Tous les naturalistes s'accordent avec raison pour regarder ces

deux derniers instincts comme les plus merveilleux que l'on

connaisse.

_Instinct du coucou_ -- Quelques naturalistes supposent que la

cause immédiate de l'instinct du coucou est que la femelle ne pond

ses oeufs qu'à des intervalles de deux ou trois jours; de sorte

que, si elle devait construire son nid et couver elle-même, ses

premiers oeufs resteraient quelque temps abandonnés, ou bien il y

aurait dans le nid des oeufs et des oiseaux de différents âges.

Dans ce cas, la durée de la ponte et de l'éclosion serait trop

longue, l'oiseau émigrant de bonne heure, et le mâle seul aurait

probablement à pourvoir aux besoins des premiers oiseaux éclos.

Mais le coucou américain se trouve dans ces conditions, car cet

oiseau fait lui-même son nid, et on y rencontre en même temps des

petits oiseaux et des oeufs qui ne sont pas éclos. On a tour à

tour affirmé et nié le fait que le coucou américain dépose

occasionnellement ses oeufs dans les nids d'autres oiseaux; mais

je tiens du docteur Merrell, de l'Iowa, qu'il a une fois trouvé

dans l'Illinois, dans le nid d'un geai bleu (_Garrulus

cristatus_), un jeune coucou et un jeune geai; tous deux avaient

déjà assez de plumes pour qu'on pût les reconnaître facilement et

sans crainte de se tromper. Je pourrais citer aussi plusieurs cas

d'oiseaux d'espèces très diverses qui déposent quelquefois leurs

oeufs dans les nids d'autres oiseaux. Or, supposons que l'ancêtre

du coucou d'Europe ait eu les habitudes de l'espèce américaine, et

qu'il ait parfois pondu un oeuf dans un nid étranger. Si cette

habitude a pu, soit en lui permettant d'émigrer plus tôt, soit

pour toute autre cause, être avantageuse à l'oiseau adulte, ou que

l'instinct trompé d'une autre espèce ait assuré au jeune coucou de

meilleurs soins et une plus grande vigueur que s'il eût été élevé

par sa propre mère, obligée de s'occuper à la fois de ses oeufs et

de petits ayant tous un âge différent, il en sera résulté un

avantage tant pour l'oiseau adulte que pour le jeune. L'analogie

nous conduit à croire que les petits ainsi élevés ont pu hériter

de l'habitude accidentelle et anormale de leur mère, pondre à leur

tour leurs oeufs dans d'autres nids, et réussir ainsi à mieux

élever leur progéniture. Je crois que cette habitude longtemps

continuée a fini par amener l'instinct bizarre du coucou. Adolphe

Müller a récemment constaté que le coucou dépose parfois ses oeufs

sur le sol nu, les couve, et nourrit ses petits; ce fait étrange

et rare paraît évidemment être un cas de retour à l'instinct

primitif de nidification, depuis longtemps perdu.

On a objecté que je n'avais pas observé chez le coucou d'autres

instincts corrélatifs et d'autres adaptations de structure que

l'on regarde comme étant en coordination nécessaire. N'ayant

jusqu'à présent aucun fait pour nous guider, toute spéculation sur

un instinct connu seulement chez une seule espèce eût été inutile.

Les instincts du coucou européen et du coucou américain non

parasite étaient, jusque tout récemment, les seuls connus; mais

actuellement nous avons, grâce aux observations de M. Ramsay,

quelques détails sur trois espèces australiennes, qui pondent

aussi dans les nids d'autres oiseaux. Trois points principaux sont

à considérer dans l'instinct du coucou: -- premièrement, que, à de

rares exceptions près, le coucou ne dépose qu'un seul oeuf dans un

nid, de manière à ce que le jeune, gros et vorace, qui doit en

sortir, reçoive une nourriture abondante; -- secondement, que les

oeufs sont remarquablement petits, à peu près comme ceux de

l'alouette, oiseau moins gros d'un quart que le coucou. Le coucou

américain non parasite pond des oeufs ayant une grosseur normale,

nous pouvons donc conclure que ces petites dimensions de l'oeuf

sont un véritable cas d'adaptation; -- troisièmement, peu après sa

naissance, le jeune coucou a l'instinct, la force et une

conformation du dos qui lui permettent d'expulser hors du nid ses

frères nourriciers, qui périssent de faim et de froid. On a été

jusqu'à soutenir que c'était là une sage et bienfaisante

disposition, qui, tout en assurant une nourriture abondante au

jeune coucou, provoquait la mort de ses frères nourriciers avant

qu'ils eussent acquis trop de sensibilité!

Passons aux espèces australiennes. Ces oiseaux ne déposent

généralement qu'un oeuf dans un même nid, il n'est pas rare

cependant d'en trouver deux et même trois dans un nid. Les oeufs

du coucou bronzé varient beaucoup en grosseur; ils ont de huit à

dix lignes de longueur. Or, s'il y avait eu avantage pour cette

espèce à pondre des oeufs encore plus petits, soit pour tromper

les parents nourriciers, soit plus probablement pour qu'ils

éclosent plus vite (car on assure qu'il y a un rapport entre la

grosseur de l'oeuf et la durée de l'incubation), on peut aisément

admettre qu'il aurait pu se former une race ou espèce dont les

oeufs auraient été de plus en plus petits, car ces oeufs auraient

eu plus de chances de tourner à bien. M. Ramsay a remarqué que

deux coucous australiens, lorsqu'ils pondent dans un nid ouvert,

choisissent de préférence ceux qui contiennent déjà des oeufs de

la même couleur que les leurs. Il y a aussi, chez l'espèce

européenne, une tendance vers un instinct semblable, mais elle

s'en écarte souvent, car on rencontre des oeufs ternes et

grisâtres au milieu des oeufs bleu verdâtre brillants de la

fauvette. Si notre coucou avait invariablement fait preuve de

l'instinct en question, on l'aurait certainement ajouté à tous

ceux qu'il a dû, prétend-on, nécessairement acquérir ensemble. La

couleur des oeufs du coucou bronzé australien, selon M. Ramsay,

varie extraordinairement; de sorte qu'à cet égard, comme pour la

grosseur, la sélection naturelle aurait certainement pu choisir et

fixer toute variation avantageuse.

Le jeune coucou européen chasse ordinairement du nid, trois jours

après sa naissance, les petits de ses parents nourriciers. Comme

il est encore bien faible à cet âge, M. Gould était autrefois

disposé à croire que les parents se chargeaient eux-mêmes de

chasser leurs petits. Mais il a dû changer d'opinion à ce sujet,

car on a observé un jeune coucou, encore aveugle, et ayant à peine

la force de soulever la tête, en train d'expulser du nid ses

frères nourriciers. L'observateur replaça un de ces petits dans le

nid et le coucou le rejeta dehors. Comment cet étrange et odieux

instinct a-t-il pu se produire? S'il est très important pour le

jeune coucou, et c'est probablement le cas, de recevoir après sa

naissance le plus de nourriture possible, je ne vois pas grande

difficulté à admettre que, pendant de nombreuses générations

successives, il ait graduellement acquis le désir aveugle, la

force et la conformation la plus propre pour expulser ses

compagnons; en effet, les jeunes coucous doués de cette habitude

et de cette conformation sont plus certains de réussir. Il se peut

que le premier pas vers l'acquisition de cet instinct n'ait été

qu'une disposition turbulente du jeune coucou à un âge un peu plus

avancé; puis, cette habitude s'est développée et s'est transmise

par hérédité à un âge beaucoup plus tendre. Cela ne me paraît pas

plus difficile à admettre que l'instinct qui porte les jeunes

oiseaux encore dans l'oeuf à briser la coquille qui les enveloppe,

ou que la production, chez les jeunes serpents, ainsi que l'a

remarqué Owen, d'une dent acérée temporaire, placée à la mâchoire

supérieure, qui leur permet de se frayer un passage au travers de

l'enveloppe coriace de l'oeuf. Si chaque partie du corps est

susceptible de variations individuelles à tout âge, et que ces

variations tendent à devenir héréditaires à l'âge correspondant,

faits qu'on ne peut contester, les instincts et la conformation

peuvent se modifier lentement, aussi bien chez les petits que chez

les adultes. Ce sont là deux propositions qui sont à la base de la

théorie de la sélection naturelle et qui doivent subsister ou

tomber avec elle.

Quelques espèces du genre _Molothrus_, genre très distinct

d'oiseaux américains, voisins de nos étourneaux, ont des habitudes

parasites semblables à celles du coucou; ces espèces présentent

des gradations intéressantes dans la perfection de leurs

instincts. M. Hudson, excellent observateur, a constaté que les

_Molothrus badius_ des deux sexes vivent quelquefois en bandes

dans la promiscuité la plus, absolue, ou qu'ils s'accouplent

quelquefois. Tantôt ils se construisent un nid particulier, tantôt

ils s'emparent de celui d'un autre oiseau, en jetant dehors la

couvée qu'il contient, et y pondent leurs oeufs, ou construisent

bizarrement à son sommet un nid à leur usage. Ils couvent

ordinairement leurs oeufs et élèvent leurs jeunes; mais M. Hudson

dit qu'à l'occasion ils sont probablement parasites, car il a

observé des jeunes de cette espèce accompagnant des oiseaux

adultes d'une autre espèce et criant pour que ceux-ci leur donnent

des aliments. Les habitudes parasites d'une autre espèce de

_Molothrus_, le _Molothrus bonariensis_ sont beaucoup plus

développées, sans être cependant parfaites. Celui-ci, autant qu'on

peut les avoir, pond invariablement dans des nids étrangers. Fait

curieux, plusieurs se réunissent quelquefois pour commencer la

construction d'un nid irrégulier et mal conditionné, placé dans

des situations singulièrement mal choisies, sur les feuilles d'un

grand chardon par exemple. Toutefois, autant que M. Hudson a pu

s'en assurer, ils n'achèvent jamais leur nid. Ils pondent souvent

un si grand nombre d'oeufs -- de quinze à vingt -- dans le même

nid étranger, qu'il n'en peut éclore qu'un petit nombre. Ils ont

de plus l'habitude extraordinaire de crever à coups de bec les

oeufs qu'ils trouvent dans les nids étrangers sans épargner même

ceux de leur propre espèce. Les femelles déposent aussi sur le sol

beaucoup d'oeufs, qui se trouvent perdus. Une troisième espèce, le

_Molothrus pecoris_ de l'Amérique du Nord, a acquis des instincts

aussi parfaits que ceux du coucou, en ce qu'il ne pond pas plus

d'un oeuf dans un nid étranger, ce qui assure l'élevage certain du

jeune oiseau. M. Hudson, qui est un grand adversaire de

l'évolution, a été, cependant, si frappé de l'imperfection des

instincts du _Molothrus bonariensis_, qu'il se demande, en citant

mes paroles: «Faut-il considérer ces habitudes, non comme des

instincts créés de toutes pièces, dont a été doué l'animal, mais

comme de faibles conséquences d'une loi générale, à savoir: la

transition?»

Différents oiseaux, comme nous l'avons déjà fait remarquer,

déposent accidentellement leurs oeufs dans les nids d'autres

oiseaux. Cette habitude n'est pas très rare chez les gallinacés et

explique l'instinct singulier qui s'observe chez l'autruche.

Plusieurs autruches femelles se réunissent pour pondre d'abord

dans un nid, puis dans un autre, quelques oeufs qui sont ensuite

couvés par les mâles. Cet instinct provient peut-être de ce que

les femelles pondent un grand nombre d'oeufs, mais, comme le

coucou, à deux ou trois jours d'intervalle. Chez l'autruche

américaine toutefois, comme chez le _Molothrus bonariensis_,

l'instinct, n'est pas encore arrivé à un haut degré de perfection,

car l'autruche disperse ses oeufs çà et là en grand nombre dans la

plaine, au point que, pendant une journée de chasse, j'ai ramassé

jusqu'à vingt de ces oeufs perdus et gaspillés.

Il y a des abeilles parasites qui pondent régulièrement leurs

oeufs dans les nids d'autres abeilles. Ce cas est encore plus

remarquable que celui du coucou; car, chez ces abeilles, la

conformation aussi bien que l'instinct s'est modifiée pour se

mettre en rapport avec les habitudes parasites; elles ne possèdent

pas, en effet, l'appareil collecteur de pollen qui leur serait

indispensable si elles avaient à récolter et à amasser des

aliments pour leurs petits. Quelques espèces de sphégides

(insectes qui ressemblent aux guêpes) vivent de même en parasites

sur d'autres espèces. M. Fabre a récemment publié des observations

qui nous autorisent à croire que, bien que le _Tachytes nigra_

creuse ordinairement son propre terrier et l'emplisse d'insectes

paralysés destinés à nourrir ses larves, il devient parasite

toutes les fois qu'il rencontre un terrier déjà creusé et

approvisionné par une autre guêpe et s'en empare. Dans ce cas,

comme dans celui du Molothrus et du coucou, je ne vois aucune

difficulté à ce que la sélection naturelle puisse rendre

permanente une habitude accidentelle, si elle est avantageuse pour

l'espèce et s'il n'en résulte pas l'extinction de l'insecte dont

on prend traîtreusement le nid et les provisions.

_Instinct esclavagiste des fourmis_. -- Ce remarquable instinct

fut d'abord découvert chez la _Formica_ (polyergues) _rufescens_

par Pierre Huber, observateur plus habile peut-être encore que son

illustre père. Ces fourmis dépendent si absolument de leurs

esclaves, que, sans leur aide, l'espèce s'éteindrait certainement

dans l'espace d'une seule année. Les mâles et les femelles

fécondes ne travaillent pas; les ouvrières ou femelles stériles,

très énergiques et très courageuses quand il s'agit de capturer

des esclaves, ne font aucun autre ouvrage. Elles sont incapables

de construire leurs nids ou de nourrir leurs larves. Lorsque le

vieux nid se trouve insuffisant et que les fourmis doivent le

quitter, ce sont les esclaves qui décident l'émigration; elles

transportent même leurs maîtres entre leurs mandibules. Ces

derniers sont complètement impuissants; Huber en enferma une

trentaine sans esclaves, mais abondamment pourvus de leurs

aliments de prédilection, outre des larves et des nymphes pour les

stimuler au travail; ils restèrent inactifs, et, ne pouvant même

pas se nourrir eux-mêmes, la plupart périrent de faim. Huber

introduisit alors au milieu d'eux une seule esclave (_Formica

fusca_), qui se mit aussitôt à l'ouvrage, sauva les survivants en

leur donnant des aliments, construisit quelques cellules, prit

soin des larves, et mit tout en ordre. Peut-on concevoir quelque

chose de plus extraordinaire que ces faits bien constatés? Si nous

ne connaissions aucune autre espèce de fourmi douée d'instincts

esclavagistes, il serait inutile de spéculer sur l'origine et le

perfectionnement d'un instinct aussi merveilleux.

Pierre Huber fut encore le premier à observer qu'une autre espèce,

la _Formica sanguinea_, se procure aussi des esclaves. Cette

espèce, qui se rencontre dans les parties méridionales de

l'Angleterre, a fait l'objet des études de M. F. Smith, du British

Museum, auquel je dois de nombreux renseignements sur ce sujet et

sur quelques autres. Plein de confiance dans les affirmations de

Huber et de M. Smith, je n'abordai toutefois l'étude de cette

question qu'avec des dispositions sceptiques bien excusables,

puisqu'il s'agissait de vérifier la réalité d'un instinct aussi

extraordinaire. J'entrerai donc dans quelques détails sur les

observations que j'ai pu faire à cet égard. J'ai ouvert quatorze

fourmilières de _Formica sanguinea_ dans lesquelles j'ai toujours

trouvé quelques esclaves appartenant à l'espèce _Formica fusca_.

Les mâles et les femelles fécondes de cette dernière espèce ne se

trouvent que dans leurs propres fourmilières, mais jamais dans

celles de la _Formica sanguinea_. Les esclaves sont noires et

moitié plus petites que leurs maîtres, qui sont rouges; le

contraste est donc frappant. Lorsqu'on dérange légèrement le nid,

les esclaves sortent ordinairement et témoignent, ainsi que leurs

maîtres, d'une vive agitation pour défendre la cité; si la

perturbation est très grande et que les larves et les nymphes

soient exposées, les esclaves se mettent énergiquement à l'oeuvre

et aident leurs maîtres à les emporter et à les mettre en sûreté;

il est donc évident que les fourmis esclaves se sentent tout à

fait chez elles. Pendant trois années successives, en juin et en

juillet, j'ai observé, pendant des heures entières, plusieurs

fourmilières dans les comtés de Surrey et de Sussex, et je n'ai

jamais vu une seule fourmi esclave y entrer ou en sortir. Comme, à

cette époque, les esclaves sont très peu nombreuses, je pensai

qu'il pouvait en être autrement lorsqu'elles sont plus abondantes;

mais M. Smith, qui a observé ces fourmilières à différentes heures

pendant les mois de mai, juin et août, dans les comtés de Surrey

et de Hampshire, m'affirme que, même en août, alors que le nombre

des esclaves est très considérable, il n'en a jamais vu une seule

entrer ou sortir du nid. Il les considère donc comme des esclaves

rigoureusement domestiques. D'autre part, on voit les maîtres

apporter constamment à la fourmilière des matériaux de

construction, et des provisions de toute espèce. En 1860, au mois

de juillet, je découvris cependant une communauté possédant un

nombre inusité d'esclaves, et j'en remarquai quelques-unes qui

quittaient le nid en compagnie de leurs maîtres pour se diriger

avec eux vers un grand pin écossais, éloigné de 25 mètres environ,

dont ils firent tous l'ascension, probablement en quête de

pucerons ou de coccus. D'après Huber, qui a eu de nombreuses

occasions de les observer en Suisse, les esclaves travaillent

habituellement avec les maîtres à la construction de la

fourmilière, mais ce sont elles qui, le matin, ouvrent les portes

et qui les ferment le soir; il affirme que leur principale

fonction est de chercher des pucerons. Cette différence dans les

habitudes ordinaires des maîtres et des esclaves dans les deux

pays, provient probablement de ce qu'en Suisse les esclaves sont

capturées en plus grand nombre qu'en Angleterre.

J'eus un jour la bonne fortune d'assister à une migration de la

_Formica sanguinea_ d'un nid dans un autre; c'était un spectacle

des plus intéressants que de voir les fourmis maîtresses porter

avec le plus grand soin leurs esclaves entre leurs mandibules, au

lieu de se faire porter par elles comme dans le cas de la _Formica

rufescens_. Un autre jour, la présence dans le même endroit d'une

vingtaine de fourmis esclavagistes qui n'étaient évidemment pas en

quête d'aliments attira mon attention. Elles s'approchèrent d'une

colonie indépendante de l'espèce qui fournit les esclaves,

_Formica fusca_, et furent vigoureusement repoussées par ces

dernières, qui se cramponnaient quelquefois jusqu'à trois aux

pattes des assaillants. Les _Formica sanguinea_ tuaient sans pitié

leurs petits adversaires et emportaient leurs cadavres dans leur

nid, qui se trouvait à une trentaine de mètres de distance; mais

elles ne purent pas s'emparer de nymphes pour en faire des

esclaves. Je déterrai alors, dans une autre fourmilière, quelques

nymphes de la _Formica fusca_, que je plaçai sur le sol près du

lieu du combat; elles furent aussitôt saisies et enlevées par les

assaillants, qui se figurèrent probablement avoir remporté la

victoire dans le dernier engagement.

Je plaçai en même temps, sur le même point, quelques nymphes d'une

autre espèce, la _Formica flava_, avec quelques parcelles de leur

nid, auxquelles étaient restées attachées quelques-unes de ces

petites fourmis jaunes qui sont quelquefois, bien que rarement,

d'après M. Smith, réduites en esclavage. Quoique fort petite,

cette espèce est très courageuse, et je l'ai vue attaquer d'autres

fourmis avec une grande bravoure. Ayant une fois, à ma grande

surprise, trouvé une colonie indépendante de _Formica flava_, à

l'abri d'une pierre placée sous une fourmilière de _Formica

sanguinea_, espèce esclavagiste, je dérangeai accidentellement les

deux nids; les deux espèces se trouvèrent en présence et je vis

les petites fourmis se précipiter avec un courage étonnant sur

leurs grosses voisines. Or, j'étais curieux de savoir si les

_Formica sanguinea_ distingueraient les nymphes de la _Formica

fusca_, qui est l'espèce dont elles font habituellement leurs

esclaves, de celles de la petite et féroce _Formica flava_,

qu'elles ne prennent que rarement; je pus constater qu'elles les

reconnurent immédiatement. Nous avons vu, en effet, qu'elles

s'étaient précipitées sur les nymphes de la _Formica fusca_ pour

les enlever aussitôt, tandis qu'elles parurent terrifiées en

rencontrant les nymphes et même la terre provenant du nid de la

_Formica flava_, et s'empressèrent de se sauver. Cependant, au

bout d'un quart d'heure, quand les petites fourmis jaunes eurent

toutes disparu, les autres reprirent courage et revinrent chercher

les nymphes.

Un soir que j'examinais une autre colonie de _Formica sanguinea_,

je vis un grand nombre d'individus de cette espèce qui regagnaient

leur nid, portant des cadavres de _Formica fusca_ (preuve que ce

n'était pas une migration) et une quantité de nymphes. J'observai

une longue file de fourmis chargées de butin, aboutissant à 40

mètres en arrière à une grosse touffe de bruyères d'où je vis

sortir une dernière _Formica sanguinea_, portant une nymphe. Je ne

pus pas retrouver, sous l'épaisse bruyère, le nid dévasté; il

devait cependant être tout près, car je vis deux ou trois _Formica

fusca_ extrêmement agitées, une surtout qui, penchée immobile sur

un brin de bruyère, tenant entre ses mandibules une nymphe de son

espèce, semblait l'image du désespoir gémissant sur son domicile

ravagé.

Tels sont les faits, qui, du reste, n'exigeaient aucune

confirmation de ma part, sur ce remarquable instinct qu'ont les

fourmis de réduire leurs congénères en esclavage. Le contraste

entre les habitudes instinctives de la _Formica sanguinea_ et

celles de la _Formica rufescens_ du continent est à remarquer.

Cette dernière ne bâtit pas son nid, ne décide même pas ses

migrations, ne cherche ses aliments ni pour elle, ni pour ses

petits, et ne peut pas même se nourrir; elle est absolument sous

la dépendance de ses nombreux esclaves. La _Formica sanguinea_,

d'autre part, a beaucoup moins d'esclaves, et, au commencement de

l'été, elle en a fort peu; ce sont les maîtres qui décident du

moment et du lieu où un nouveau nid devra être construit, et,

lorsqu'ils émigrent, ce sont eux qui portent les esclaves. Tant en

Suisse qu'en Angleterre, les esclaves paraissent exclusivement

chargées de l'entretien des larves; les maîtres seuls

entreprennent les expéditions pour se procurer des esclaves. En

Suisse, esclaves et maîtres travaillent ensemble, tant pour se

procurer les matériaux du nid que pour l'édifier; les uns et les

autres, mais surtout les esclaves, vont à la recherche des

pucerons pour les traire, si l'on peut employer cette expression,

et tous recueillent ainsi les aliments nécessaires à la

communauté. En Angleterre, les maîtres seuls quittent le nid pour

se procurer les matériaux de construction et les aliments

indispensables à eux, à leurs esclaves et à leurs larves; les

services que leur rendent leurs esclaves sont donc moins

importants dans ce pays qu'ils ne le sont en Suisse.

Je ne prétends point faire de conjectures sur l'origine de cet

instinct de la _Formica sanguinea_. Mais, ainsi que je l'ai

observé, les fourmis non esclavagistes emportent quelquefois dans

leur nid des nymphes d'autres espèces disséminées dans le

voisinage, et il est possible que ces nymphes, emmagasinées dans

le principe pour servir d'aliments, aient pu se développer; il est

possible aussi que ces fourmis étrangères élevées sans intention,

obéissant à leurs instincts, aient rempli les fonctions dont elles

étaient capables. Si leur présence s'est trouvée être utile à

l'espèce qui les avait capturées -- s'il est devenu plus

avantageux pour celle-ci de se procurer des ouvrières au dehors

plutôt que de les procréer -- la sélection naturelle a pu

développer l'habitude de recueillir des nymphes primitivement

destinées à servir de nourriture, et l'avoir rendue permanente

dans le but bien différent d'en faire des esclaves. Un tel

instinct une fois acquis, fût-ce même à un degré bien moins

prononcé qu'il ne l'est chez la _Formica sanguinea_ en Angleterre

-- à laquelle, comme nous l'avons vu, les esclaves rendent

beaucoup moins de services qu'ils n'en rendent à la même espèce en

Suisse -- la sélection naturelle a pu accroître et modifier cet

instinct, à condition, toutefois, que chaque modification ait été

avantageuse à l'espèce, et produire enfin une fourmi aussi

complètement placée sous la dépendance de ses esclaves que l'est

la _Formica rufescens_.

_Instinct de la construction des cellules chez l'abeille_. -- Je

n'ai pas l'intention d'entrer ici dans des détails très

circonstanciés, je me contenterai de résumer les conclusions

auxquelles j'ai été conduit sur ce sujet. Qui peut examiner cette

délicate construction du rayon de cire, si parfaitement adapté à

son but, sans éprouver un sentiment d'admiration enthousiaste? Les

mathématiciens nous apprennent que les abeilles ont pratiquement

résolu un problème des plus abstraits, celui de donner à leurs

cellules, en se servant d'une quantité minima de leur précieux

élément de construction, la cire, précisément la forme capable de

contenir le plus grand volume de miel. Un habile ouvrier, pourvu

d'outils spéciaux, aurait beaucoup de peine à construire des

cellules en cire identiques à celles qu'exécutent une foule

d'abeilles travaillant dans une ruche obscure. Qu'on leur accorde

tous les instincts qu'on voudra, il semble incompréhensible que

les abeilles puissent tracer les angles et les plans nécessaires

et se rendre compte de l'exactitude de leur travail. La difficulté

n'est cependant pas aussi énorme qu'elle peut le paraître au

premier abord, et l'on peut, je crois, démontrer que ce magnifique

ouvrage est le simple résultat d'un petit nombre d'instincts très

simples.

C'est à M. Waterhouse que je dois d'avoir étudié ce sujet; il a

démontré que la forme de la cellule est intimement liée à la

présence des cellules contiguës; on peut, je crois, considérer les

idées qui suivent comme une simple modification de sa théorie.

Examinons le grand principe des transitions graduelles, et voyons

si la nature ne nous révèle pas le procédé qu'elle emploie. À

l'extrémité d'une série peu étendue, nous trouvons les bourdons,

qui se servent de leurs vieux cocons pour y déposer leur miel, en

y ajoutant parfois des tubes courts en cire, substance avec

laquelle ils façonnent également quelquefois des cellules

séparées, très irrégulièrement arrondies. À l'autre extrémité de

la série, nous avons les cellules de l'abeille, construites sur

deux rangs; chacune de ces cellules, comme on sait, a la forme

d'un prisme hexagonal avec les bases de ses six côtés taillés en

biseau de manière à s'ajuster sur une pyramide renversée formée

par trois rhombes. Ces rhombes présentent certains angles

déterminés et trois des faces, qui forment la base pyramidale de

chaque cellule située sur un des côtés du rayon de miel, font

également partie des bases de trois cellules contiguës appartenant

au côté opposé du rayon. Entre les cellules si parfaites de

l'abeille, et la cellule éminemment simple du bourdon, on trouve,

comme degré intermédiaire, les cellules de la _Melipona domestica_

du Mexique, qui ont été soigneusement figurées et décrites par

Pierre Huber. La mélipone forme elle-même un degré intermédiaire

entre l'abeille et le bourdon, mais elle est plus rapprochée de ce

dernier. Elle construit un rayon de cire presque régulier, composé

de cellules cylindriques, dans lesquelles se fait l'incubation des

petits, et elle y joint quelques grandes cellules de cire,

destinées à recevoir du miel. Ces dernières sont presque

sphériques, de grandeur à peu près égale et agrégées en une masse

irrégulière. Mais le point essentiel à noter est que ces cellules

sont toujours placées à une distance telle les unes des autres,

qu'elles se seraient entrecoupées mutuellement, si les sphères

qu'elles constituent étaient complètes, ce qui n'a jamais lieu,

l'insecte construisant des cloisons de cire parfaitement droites

et planes sur les lignes où les sphères achevées tendraient à

s'entrecouper. Chaque cellule est donc extérieurement composée

d'une portion sphérique et, intérieurement, de deux, trois ou plus

de surfaces planes, suivant que la cellule est elle-même contiguë

à deux, trois ou plusieurs cellules. Lorsqu'une cellule repose sur

trois autres, ce qui, vu l'égalité de leurs dimensions, arrive

souvent et même nécessairement, les trois surfaces planes sont

réunies en une pyramide qui, ainsi que l'a remarqué Huber, semble

être une grossière imitation des bases pyramidales à trois faces

de la cellule de l'abeille. Comme dans celle-ci, les trois

surfaces planes de la cellule font donc nécessairement partie de

la construction de trois cellules adjacentes. Il est évident que,

par ce mode de construction, la mélipone économise de la cire, et,

ce qui est plus important, du travail; car les parois planes qui

séparent deux cellules adjacentes ne sont pas doubles, mais ont la

même épaisseur que les portions sphériques externes, tout en

faisant partie de deux cellules à la fois.

En réfléchissant sur ces faits, je remarquai que si la mélipone

avait établi ses sphères à une distance égale les unes des autres,

que si elle les avait construites d'égale grandeur et ensuite

disposées symétriquement sur deux couches, il en serait résulté

une construction probablement aussi parfaite que le rayon de

l'abeille. J'écrivis donc à Cambridge, au professeur Miller, pour

lui soumettre le document suivant, fait d'après ses

renseignements, et qu'il a trouvé rigoureusement exact:

Si l'on décrit un nombre de sphères égales, ayant leur centre

placé dans deux plans parallèles, et que le centre de chacune de

ces sphères soit à une distance égale au rayon X racine carrée de

2 ou rayon X 1, 41421 (ou à une distance un peu moindre) et à

semblable distance des centres des sphères adjacentes placées dans

le plan opposé et parallèle; si, alors, on fait passer des plans

d'intersection entre les diverses sphères des deux plans, il en

résultera une double couche de prismes hexagonaux réunis par des

bases pyramidales à trois rhombes, et les rhombes et les côtés des

prismes hexagonaux auront identiquement les mêmes angles que les

observations les plus minutieuses ont donnés pour les cellules des

abeilles. Le professeur Wyman, qui a entrepris de nombreuses et

minutieuses observations à ce sujet, m'informe qu'on a beaucoup

exagéré l'exactitude du travail de l'abeille; au point, ajoute-t-

il, que, quelle que puisse être la forme type de la cellule, il

est bien rare qu'elle soit jamais réalisée.

Nous pouvons donc conclure en toute sécurité que, si les instincts

que la mélipone possède déjà, qui ne sont pas très

extraordinaires, étaient susceptibles de légères modifications,

cet insecte pourrait construire des cellules aussi parfaites que

celles de l'abeille. Il suffit de supposer que la mélipone puisse

faire des cellules tout à fait sphériques et de grandeur égale;

or, cela ne serait pas très étonnant, car elle y arrive presque

déjà; nous savons, d'ailleurs, qu'un grand nombre d'insectes

parviennent à forer dans le bois des trous parfaitement

cylindriques, ce qu'ils font probablement en tournant autour d'un

point fixe. Il faudrait, il est vrai, supposer encore qu'elle

disposât ses cellules dans des plans parallèles, comme elle le

fait déjà pour ses cellules cylindriques, et, en outre, c'est là

le plus difficile, qu'elle pût estimer exactement la distance à

laquelle elle doit se tenir de ses compagnes lorsqu'elles

travaillent plusieurs ensemble à construire leurs sphères; mais,

sur ce point encore, la mélipone est déjà à même d'apprécier la

distance dans une certaine mesure, puisqu'elle décrit toujours ses

sphères de manière à ce qu'elles coupent jusqu'à un certain point

les sphères voisines, et qu'elle réunit ensuite les points

d'intersection par des cloisons parfaitement planes. Grâce à de

semblables modifications d'instincts, qui n'ont en eux-mêmes rien

de plus étonnant que celui qui guide l'oiseau dans la construction

de son nid, la sélection naturelle a, selon moi, produit chez

l'abeille d'inimitables facultés architecturales.

Cette théorie, d'ailleurs, peut être soumise au contrôle de

l'expérience. Suivant en cela l'exemple de M. Tegetmeier, j'ai

séparé deux rayons en plaçant entre eux une longue et épaisse

bande rectangulaire de cire, dans laquelle les abeilles

commencèrent aussitôt à creuser de petites excavations

circulaires, qu'elles approfondirent et élargirent de plus en plus

jusqu'à ce qu'elles eussent pris la forme de petits bassins ayant

le diamètre ordinaire des cellules et présentant à l'oeil un

parfait segment sphérique. J'observai avec un vif intérêt que,

partout où plusieurs abeilles avaient commencé à creuser ces

excavations près les unes des autres, elles s'étaient placées à la

distance voulue pour que, les bassins ayant acquis le diamètre

utile, c'est-à-dire celui d'une cellule ordinaire, et en

profondeur le sixième du diamètre de la sphère dont ils formaient

un segment, leurs bords se rencontrassent. Dès que le travail en

était arrivé à ce point, les abeilles cessaient de creuser, et

commençaient à élever, sur les lignes d'intersection séparant les

excavations, des cloisons de cire parfaitement planes, de sorte

que chaque prisme hexagonal s'élevait sur le bord ondulé d'un

bassin aplani, au lieu d'être construit sur les arêtes droites des

faces d'une pyramide trièdre comme dans les cellules ordinaires.

J'introduisis alors dans la ruche, au lieu d'une bande de cire

rectangulaire et épaisse, une lame étroite et mince de la même

substance colorée avec du vermillon. Les abeilles commencèrent

comme auparavant à excaver immédiatement des petits bassins

rapprochés les uns des autres; mais, la lame de cire étant fort

mince, si les cavités avaient été creusées à la même profondeur

que dans l'expérience précédente, elles se seraient confondues en

une seule et la plaque de cire aurait été perforée de part en

part. Les abeilles, pour éviter cet accident, arrêtèrent à temps

leur travail d'excavation; de sorte que, dès que les cavités

furent un peu indiquées, le fond consistait en une surface plane

formée d'une couche mince de cire colorée et ces bases planes

étaient, autant que l'on pourrait en juger, exactement placées

dans le plan fictif d'intersection imaginaire passant entre les

cavités situées du côté opposé de la plaque de cire. En quelques

endroits, des fragments plus ou moins considérables de rhombes

avaient été laissés entre les cavités opposées; mais le travail,

vu l'état artificiel des conditions, n'avait pas été bien exécuté.

Les abeilles avaient dû travailler toutes à peu près avec la même

vitesse, pour avoir rongé circulairement les cavités des deux

côtés de la lame de cire colorée, et pour avoir ainsi réussi à

conserver des cloisons planes entre les excavations en arrêtant

leur travail aux plans d'intersection.

La cire mince étant très flexible, je ne vois aucune difficulté à

ce que les abeilles, travaillant des deux côtés d'une lame,

s'aperçoivent aisément du moment où elles ont amené la paroi au

degré d'épaisseur voulu, et arrêtent à temps leur travail. Dans

les rayons ordinaires, il m'a semblé que les abeilles ne

réussissent pas toujours à travailler avec la même vitesse des

deux côtés; car j'ai observé, à la base d'une cellule nouvellement

commencée, des rhombes à moitié achevés qui étaient légèrement

concaves d'un côté et convexes de l'autre, ce qui provenait, je

suppose, de ce que les abeilles avaient travaillé plus vite dans

le premier cas que dans le second. Dans une circonstance entre

autres, je replaçai les rayons dans la ruche, pour laisser les

abeilles travailler pendant quelque temps, puis, ayant examiné de

nouveau la cellule, je trouvai que la cloison irrégulière avait

été achevée et était devenue _parfaitement plane_; il était

absolument impossible, tant elle était mince, que les abeilles

aient pu l'aplanir en rongeant le côté convexe, et je suppose que,

dans des cas semblables, les abeilles placées à l'opposé poussent

et font céder la cire ramollie par la chaleur jusqu'à ce qu'elle

se trouve à sa vraie place, et, en ce faisant, l'aplanissent tout

à fait. J'ai fait quelques essais qui me prouvent que l'on obtient

facilement ce résultat.

L'expérience précédente faite avec de la cire colorée prouve que,

si les abeilles construisaient elles-mêmes une mince muraille de

cire, elles pourraient donner à leurs cellules la forme convenable

en se tenant à la distance voulue les unes des autres, en creusant

avec la même vitesse, et en cherchant à faire des cavités

sphériques égales, sans jamais permettre aux sphères de

communiquer les unes avec les autres. Or, ainsi qu'on peut s'en

assurer, en examinant le bord d'un rayon en voie de construction,

les abeilles établissent réellement autour du rayon un mur

grossier qu'elles rongent des deux côtés opposés en travaillant

toujours circulairement à mesure qu'elles creusent chaque cellule.

Elles ne font jamais à la fois la base pyramidale à trois faces de

la cellule, mais seulement celui ou ceux de ces rhombes qui

occupent l'extrême bord du rayon croissant, et elles ne complètent

les bords supérieurs des rhombes que lorsque les parois

hexagonales sont commencées. Quelques-unes de ces assertions

diffèrent des observations faites par le célèbre Huber, mais je

suis certain de leur exactitude, et, si la place me le permettait,

je pourrais démontrer qu'elles n'ont rien de contradictoire avec

ma théorie.

L'assertion de Huber, que la première cellule est creusée dans une

petite muraille de cire à faces parallèles, n'est pas très exacte;

autant toutefois que j'ai pu le voir, le point de départ est

toujours un petit capuchon de cire; mais je n'entrerai pas ici

dans tous ces détails. Nous voyons quel rôle important joue

l'excavation dans la construction des cellules, mais ce serait une

erreur de supposer que les abeilles ne peuvent pas élever une

muraille de cire dans la situation voulue, c'est-à-dire sur le

plan d'intersection entre deux sphères contiguës. Je possède

plusieurs échantillons qui prouvent clairement que ce travail leur

est familier. Même dans la muraille ou le rebord grossier de cire

qui entoure le rayon en voie de construction, on remarque

quelquefois des courbures correspondant par leur position aux

faces rhomboïdales qui constituent les bases des cellules futures.

Mais, dans tous les cas, la muraille grossière de cire doit, pour

être achevée, être considérablement rongée des deux côtés. Le mode

de construction employé par les abeilles est curieux; elles font

toujours leur première muraille de cire dix à vingt fois plus

épaisse que ne le sera la paroi excessivement mince de la cellule

définitive. Les abeilles travaillent comme le feraient des maçons

qui, après avoir amoncelé sur un point une certaine masse de

ciment, la tailleraient ensuite également des deux côtés, pour ne

laisser au milieu qu'une paroi mince sur laquelle ils empileraient

à mesure, soit le ciment enlevé sur les côtés, soit du ciment

nouveau. Nous aurions ainsi un mur mince s'élevant peu à peu, mais

toujours surmonté par un fort couronnement qui, recouvrant partout

les cellules à quelque degré d'avancement qu'elles soient

parvenues, permet aux abeilles de s'y cramponner et d'y ramper

sans endommager les parois si délicates des cellules hexagonales.

Ces parois varient beaucoup d'épaisseur, ainsi que le professeur

Miller l'a vérifié à ma demande. Cette épaisseur, d'après une

moyenne de douze observations faites près du bord du rayon, est de

1/353 de pouce anglais [1/353 de pouce anglais = 0mm, 07]; tandis

que les faces rhomboïdales de la base des cellules sont plus

épaisses dans le rapport approximatif de 3 à 2; leur épaisseur

s'étant trouvée, d'après la moyenne de vingt et une observations,

égale à 1/229 de pouce anglais [1/229 de pouce anglais = 0mm, 11].

Par suite du mode singulier de construction que nous venons de

décrire, la solidité du rayon va constamment en augmentant, tout

en réalisant la plus grande économie possible de cire.

La circonstance qu'une foule d'abeilles travaillent ensemble

paraît d'abord ajouter à la difficulté de comprendre le mode de

construction des cellules; chaque abeille, après avoir travaillé

un moment à une cellule, passe à une autre, de sorte que, comme

Huber l'a constaté, une vingtaine d'individus participent, dès le

début, à la construction de la première cellule. J'ai pu rendre le

fait évident en couvrant les bords des parois hexagonales d'une

cellule, ou le bord extrême de la circonférence d'un rayon en voie

de construction, d'une mince couche de cire colorée avec du

vermillon. J'ai invariablement reconnu ensuite que la couleur

avait été aussi délicatement répandue par les abeilles qu'elle

aurait pu l'être au moyen d'un pinceau; en effet, des parcelles de

cire colorée enlevées du point où elles avaient été placées,

avaient été portées tout autour sur les bords croissants des

cellules voisines. La construction d'un rayon semble donc être la

résultante du travail de plusieurs abeilles se tenant toutes

instinctivement à une même distance relative les unes des autres,

toutes décrivant des sphères égales, et établissant les points

d'intersection entre ces sphères, soit en les élevant directement,

soit en les ménageant lorsqu'elles creusent. Dans certains cas

difficiles, tels que la rencontre sous un certain angle de deux

portions de rayon, rien n'est plus curieux que d'observer combien

de fois les abeilles démolissent et reconstruisent une même

cellule de différentes manières, revenant quelquefois à une forme

qu'elles avaient d'abord rejetée.

Lorsque les abeilles peuvent travailler dans un emplacement qui

leur permet de prendre la position la plus commode -- par exemple

une lame de bois placée sous le milieu d'un rayon s'accroissant

par le bas, de manière à ce que le rayon doive être établi sur une

face de la lame -- les abeilles peuvent alors poser les bases de

la muraille d'un nouvel hexagone à sa véritable place, faisant

saillie au-delà des cellules déjà construites et achevées. Il

suffit que les abeilles puissent se placer à la distance voulue

entre elles et entre les parois des dernières cellules faites.

Elles élèvent alors une paroi de cire intermédiaire sur

l'intersection de deux sphères contiguës imaginaires; mais,

d'après ce que j'ai pu voir, elles ne finissent pas les angles

d'une cellule en les rongeant, avant que celle-ci et les cellules

qui l'avoisinent soient déjà très avancées. Cette aptitude qu'ont

les abeilles d'élever dans certains cas, une muraille grossière

entre deux cellules commencées, est importante en ce qu'elle se

rattache à un fait qui paraît d'abord renverser la théorie

précédente, à savoir, que les cellules du bord externe des rayons

de la guêpe sont quelquefois rigoureusement hexagonales, mais le

manque d'espace m'empêche de développer ici ce sujet. Il ne me

semble pas qu'il y ait grande difficulté à ce qu'un insecte isolé,

comme l'est la femelle de la guêpe, puisse façonner des cellules

hexagonales en travaillant alternativement à l'intérieur et à

l'extérieur de deux ou trois cellules commencées en même temps, en

se tenant toujours à la distance relative convenable des parties

des cellules déjà commencées, et en décrivant des sphères ou des

cylindres imaginaires entre lesquels elle élève des parois

intermédiaires.

La sélection naturelle n'agissant que par l'accumulation de

légères modifications de conformation ou d'instinct, toutes

avantageuses à l'individu par rapport à ses conditions

d'existence, on peut se demander avec quelque raison comment de

nombreuses modifications successives et graduelles de l'instinct

constructeur, tendant toutes vers le plan de construction parfait

que nous connaissons aujourd'hui, ont pu être profitables à

l'abeille? La réponse me paraît facile: les cellules construites

comme celles de la guêpe et de l'abeille gagnent en solidité, tout

en économisant la place, le travail et les matériaux nécessaires à

leur construction. En ce qui concerne la formation de la cire, on

sait que les abeilles ont souvent de la peine à se procurer

suffisamment de nectar, M. Tegetmeier m'apprend qu'il est

expérimentalement prouvé que, pour produire 1 livre de cire, une

ruche doit consommer de 12 à 15 litres de sucre; il faut donc,

pour produire la quantité de cire nécessaire à la construction de

leurs rayons, que les abeilles récoltent et consomment une énorme

masse du nectar liquide des fleurs. De plus, un grand nombre

d'abeilles demeurent oisives plusieurs jours, pendant que la

sécrétion se fait. Pour nourrir pendant l'hiver une nombreuse

communauté, une grande provision de miel est indispensable, et la

prospérité de la ruche dépend essentiellement de la quantité

d'abeilles qu'elle peut entretenir. Une économie de cire est donc

un élément de réussite important pour toute communauté d'abeilles,

puisqu'elle se traduit par une économie de miel et du temps qu'il

faut pour le récolter. Le succès de l'espèce dépend encore, cela

va sans dire, indépendamment de ce qui est relatif à la quantité

de miel en provision, de ses ennemis, de ses parasites et de

causes diverses. Supposons, cependant, que la quantité de miel

détermine, comme cela arrive probablement souvent, l'existence en

grand nombre dans un pays d'une espèce de bourdon; supposons

encore que, la colonie passant l'hiver, une provision de miel soit

indispensable à sa conservation, il n'est pas douteux qu'il serait

très avantageux pour le bourdon qu'une légère modification de son

instinct le poussât à rapprocher ses petites cellules de manière à

ce qu'elles s'entrecoupent, car alors une seule paroi commune

pouvant servir à deux cellules adjacentes, il réaliserait une

économie de travail et de cire. L'avantage augmenterait toujours

si les bourdons, rapprochant et régularisant davantage leurs

cellules, les agrégeaient en une seule masse, comme la mélipone;

car, alors, une partie plus considérable de la paroi bornant

chaque cellule, servant aux cellules voisines, il y aurait encore

une économie plus considérable de travail et de cire. Pour les

mêmes raisons, il serait utile à la mélipone qu'elle resserrât

davantage ses cellules, et qu'elle leur donnât plus de régularité

qu'elles n'en ont actuellement; car, alors, les surfaces

sphériques disparaissant et étant remplacées par des surfaces

planes, le rayon de la mélipone serait aussi parfait que celui de

l'abeille. La sélection naturelle ne pourrait pas conduire au-delà

de ce degré de perfection architectural, car, autant que nous

pouvons en juger, le rayon de l'abeille est déjà absolument

parfait sous le rapport de l'économie de la cire et du travail.

Ainsi, à mon avis, le plus étonnant de tous les instincts connus,

celui de l'abeille, peut s'expliquer par l'action de la sélection

naturelle. La sélection naturelle a mis à profit les modifications

légères, successives et nombreuses qu'ont subies des instincts

d'un ordre plus simple; elle a ensuite amené graduellement

l'abeille à décrire plus parfaitement et plus régulièrement des

sphères placées sur deux rangs à égales distances, et à creuser et

à élever des parois planes sur les lignes d'intersection. Il va

sans dire que les abeilles ne savent pas plus qu'elles décrivent

leurs sphères à une distance déterminée les unes des autres,

qu'elles ne savent ce que c'est que les divers côtés d'un prisme

hexagonal ou les rhombes de sa base. La cause déterminante de

l'action de la sélection naturelle a été la construction de

cellules solides, ayant la forme et la capacité voulues pour

contenir les larves, réalisée avec le minimum de dépense de cire

et de travail. L'essaim particulier qui a construit les cellules

les plus parfaites avec le moindre travail et la moindre dépense

de miel transformé en cire a le mieux réussi, et a transmis ses

instincts économiques nouvellement acquis à des essaims successifs

qui, à leur tour aussi, ont eu plus de chances en leur faveur dans

la lutte pour l'existence.

OBJECTIONS CONTRE L'APPLICATION DE LA THÉORIE DE LA SÉLECTION

NATURELLE AUX INSTINCTS: INSECTES NEUTRES ET STÉRILES.

On a fait, contre les hypothèses précédentes sur l'origine des

instincts, l'objection que «les variations de conformation et

d'instinct doivent avoir été simultanées et rigoureusement

adaptées les unes aux autres, car toute modification dans l'une,

sans un changement correspondant immédiat dans l'autre, aurait été

fatale.» La valeur de cette objection repose entièrement sur la

supposition que les changements, soit de la conformation, soit de

l'instinct, se produisent subitement. Prenons pour exemple le cas

de la grande mésange (_Parus major_), auquel nous avons fait

allusion dans un chapitre précédent; cet oiseau, perché sur une

branche, tient souvent entre ses pattes les graines de l'if qu'il

frappe avec son bec jusqu'à ce qu'il ait mis l'amande à nu. Or, ne

peut-on concevoir que la sélection naturelle ait conservé toutes

les légères variations individuelles survenues dans la forme du

bec, variations tendant à le mieux adapter à ouvrir les graines,

pour produire enfin un bec aussi bien conformé dans ce but que

celui de le sittelle, et qu'en même temps, par habitude, par

nécessité, ou par un changement spontané de goût, l'oiseau se

nourrisse de plus en plus de graines? On suppose, dans ce cas, que

la sélection naturelle a modifié lentement la forme du bec,

postérieurement à quelques lents changements dans les habitudes et

les goûts, afin de mettre la conformation en harmonie avec ces

derniers. Mais que, par exemple, les pattes de la mésange viennent

à varier et à grossir par suite d'une corrélation avec le bec ou

en vertu de toute autre cause inconnue, il n'est pas improbable

que cette circonstance serait de nature à rendre l'oiseau de plus

en plus grimpeur, et que, cet instinct se développant toujours

davantage, il finisse par acquérir les aptitudes et les instincts

remarquables de la sittelle. On suppose, dans ce cas, une

modification graduelle de conformation qui conduit à un changement

dans les instincts. Pour prendre un autre exemple: il est peu

d'instincts plus remarquables que celui en vertu duquel la

salangane de l'archipel de la Sonde construit entièrement son nid

avec de la salive durcie. Quelques oiseaux construisent leur nid

avec de la boue qu'on croit être délayée avec de la salive, et un

martinet de l'Amérique du Nord construit son nid, ainsi que j'ai

pu m'en assurer, avec de petites baguettes agglutinées avec de la

salive et même avec des plaques de salive durcie. Est-il donc très

improbable que la sélection naturelle de certains individus

sécrétant une plus grande quantité de salive ait pu amener la

production d'une espèce dont l'instinct la pousse à négliger

d'autres matériaux et à construire son nid exclusivement avec de

la salive durcie? Il en est de même dans beaucoup d'autres cas.

Nous devons toutefois reconnaître que, le plus souvent, il nous

est impossible de savoir si l'instinct ou la conformation a varié

le premier.

On pourrait, sans aucun doute, opposer à la théorie de la

sélection naturelle un grand nombre d'instincts qu'il est très

difficile d'expliquer; il en est, en effet, dont nous ne pouvons

comprendre l'origine; pour d'autres, nous ne connaissons aucun des

degrés de transition par lesquels ils ont passé; d'autres sont si

insignifiants, que c'est à peine si la sélection naturelle a pu

exercer quelque action sur eux; d'autres, enfin, sont presque

identiques chez des animaux trop éloignés les uns des autres dans

l'échelle des êtres pour qu'on puisse supposer que cette

similitude soit l'héritage d'un ancêtre commun, et il faut par

conséquent, les regarder comme acquis indépendamment en vertu de

l'action de la sélection naturelle. Je ne puis étudier ici tous

ces cas divers, je m'en tiendrai à une difficulté toute spéciale

qui, au premier abord, me parut assez insurmontable pour renverser

ma théorie. Je veux parler des neutres ou femelles stériles des

communautés d'insectes. Ces neutres, en effet, ont souvent des

instincts et une conformation tout différents de ceux des mâles et

des femelles fécondes, et, cependant, vu leur stérilité, elles ne

peuvent propager leur race.

Ce sujet mériterait d'être étudié à fond; toutefois, je

n'examinerai ici qu'un cas spécial: celui des fourmis ouvrières ou

fourmis stériles. Comment expliquer la stérilité de ces ouvrières?

c'est déjà là une difficulté; cependant cette difficulté n'est pas

plus grande que celle que comportent d'autres modifications un peu

considérables de conformation; on peut, en effet, démontrer que, à

l'état de nature, certains insectes et certains autres animaux

articulés peuvent parfois devenir stériles. Or, si ces insectes

vivaient en société, et qu'il soit avantageux pour la communauté

qu'annuellement un certain nombre de ses membres naissent aptes au

travail, mais incapables de procréer, il est facile de comprendre

que ce résultat a pu être amené par la sélection naturelle.

Laissons, toutefois, de côté ce premier point. La grande

difficulté gît surtout dans les différences considérables qui

existent entre la conformation des fourmis ouvrières et celle des

individus sexués; le thorax des ouvrières a une conformation

différente; elles sont dépourvues d'ailes et quelquefois elles

n'ont pas d'yeux; leur instinct est tout différent. S'il ne

s'agissait que de l'instinct, l'abeille nous aurait offert

l'exemple de la plus grande différence qui existe sous ce rapport

entre les ouvrières et les femelles parfaites. Si la fourmi

ouvrière ou les autres insectes neutres étaient des animaux

ordinaires, j'aurais admis sans hésitation que tous leurs

caractères se sont accumulés lentement grâce à la sélection

naturelle; c'est-à-dire que des individus nés avec quelques

modifications avantageuses, les ont transmises à leurs

descendants, qui, variant encore, ont été choisis à leur tour, et

ainsi de suite. Mais la fourmi ouvrière est un insecte qui diffère

beaucoup de ses parents et qui cependant est complètement stérile;

de sorte que la fourmi ouvrière n'a jamais pu transmettre les

modifications de conformation ou d'instinct qu'elle a

graduellement acquises. Or, comment est-il possible de concilier

ce fait avec la théorie de la sélection naturelle?

Rappelons-nous d'abord que de nombreux exemples empruntés aux

animaux tant à l'état domestique qu'à l'état de nature, nous

prouvent qu'il y a toutes sortes de différences de conformations

héréditaires en corrélation avec certains âges et avec l'un ou

l'autre sexe. Il y a des différences qui sont en corrélation non

seulement avec un seul sexe, mais encore avec la courte période

pendant laquelle le système reproducteur est en activité; le

plumage nuptial de beaucoup d'oiseaux, et le crochet de la

mâchoire du saumon mâle. Il y a même de légères différences, dans

les cornes de diverses races de bétail, qui accompagnent un état

imparfait artificiel du sexe mâle; certains boeufs, en effet, ont

les cornes plus longues que celles de boeufs appartenant à

d'autres races, relativement à la longueur de ces mêmes

appendices, tant chez les taureaux que chez les vaches appartenant

aux mêmes races. Je ne vois donc pas grande difficulté à supposer

qu'un caractère finit par se trouver en corrélation avec l'état de

stérilité qui caractérise certains membres des communautés

d'insectes; la vraie difficulté est d'expliquer comment la

sélection naturelle a pu accumuler de semblables modifications

corrélatives de structure.

Insurmontable, au premier abord, cette difficulté s'amoindrit et

disparaît même, si l'on se rappelle que la sélection s'applique à

la famille aussi bien qu'à l'individu, et peut ainsi atteindre le

but désiré. Ainsi, les éleveurs de bétail désirent que, chez leurs

animaux, le gras et le maigre soient bien mélangés: l'animal qui

présentait ces caractères bien développés est abattu; mais,

l'éleveur continue à se procurer des individus de la même souche,

et réussit. On peut si bien se fier à la sélection, qu'on pourrait

probablement former, à la longue, une race de bétail donnant

toujours des boeufs à cornes extraordinairement longues, en

observant soigneusement quels individus, taureaux et vaches,

produisent, par leur accouplement, les boeufs aux cornes les plus

longues, bien qu'aucun boeuf ne puisse jamais propager son espèce.

Voici, d'ailleurs, un excellent exemple: selon M. Verlot, quelques

variétés de la giroflée annuelle double, ayant été longtemps

soumises à une sélection convenable, donnent toujours, par semis,

une forte proportion de plantes portant des fleurs doubles et

entièrement stériles, mais aussi quelques fleurs simples et

fécondes. Ces dernières fleurs seules assurent la propagation de

la variété, et peuvent se comparer aux fourmis fécondes mâles et

femelles, tandis que les fleurs doubles et stériles peuvent se

comparer aux fourmis neutres de la même communauté. De même que

chez les variétés de la giroflée, la sélection, chez les insectes

vivant en société, exerce son action non sur l'individu, mais sur

la famille, pour atteindre un résultat avantageux. Nous pouvons

donc conclure que de légères modifications de structure ou

d'instinct, en corrélation avec la stérilité de certains membres

de la colonie, se sont trouvées être avantageuses à celles-ci; en

conséquence, les mâles et les femelles fécondes ont prospéré et

transmis à leur progéniture féconde là même tendance à produire

des membres stériles présentant les mêmes modifications. C'est

grâce à la répétition de ce même procédé que s'est peu à peu

accumulée la prodigieuse différence qui existe entre les femelles

stériles et les femelles fécondes de la même espèce, différence

que nous remarquons chez tant d'insectes vivant en société.

Il nous reste à aborder le point le plus difficile, c'est-à-dire

le fait que les neutres, chez diverses espèces de fourmis,

diffèrent non seulement des mâles et des femelles fécondes, mais

encore diffèrent les uns des autres, quelquefois à un degré

presque incroyable, et au point de former deux ou trois castes.

Ces castes ne se confondent pas les unes avec les autres, mais

sont parfaitement bien définies, car elles sont aussi distinctes

les unes des autres que peuvent l'être deux espèces d'un même

genre, ou plutôt deux genres d'une même famille. Ainsi, chez les

_Eciton_, il y a des neutres ouvriers et soldats, dont les

mâchoires et les instincts diffèrent extraordinairement; chez les

_Cryptocerus_, les ouvrières d'une caste portent sur la tête un

curieux bouclier, dont l'usage est tout à fait inconnu; chez les

_Myrmecocystus_ du Mexique, les ouvrières d'une caste ne quittent

jamais le nid; elles sont nourries par les ouvrières d'une autre

caste, et ont un abdomen énormément développé, qui sécrète une

sorte de miel, suppléant à celui que fournissent les pucerons que

nos fourmis européennes conservent en captivité, et qu'on pourrait

regarder comme constituant pour elles un vrai bétail domestique.

On m'accusera d'avoir une confiance présomptueuse dans le principe

de la sélection naturelle, car je n'admets pas que des faits aussi

étonnants et aussi bien constatés doivent renverser d'emblée ma

théorie. Dans le cas plus simple, c'est-à-dire là où il n'y a

qu'une seule caste d'insectes neutres que, selon moi, la sélection

naturelle a rendus différents des femelles et des mâles féconds,

nous pouvons conclure, d'après l'analogie avec les variations

ordinaires, que les modifications légères, successives et

avantageuses n'ont pas surgi chez tous les neutres d'un même nid,

mais chez quelques-uns seulement; et que, grâce à la persistance

des colonies pourvues de femelles produisant le plus grand nombre

de neutres ainsi avantageusement modifiés, les neutres ont fini

par présenter tous le même caractère. Nous devrions, si cette

manière de voir est fondée, trouver parfois, dans un même nid, des

insectes neutres présentant des gradations de structure; or, c'est

bien ce qui arrive, assez fréquemment même, si l'on considère que,

jusqu'à présent, on n'a guère étudié avec soin les insectes

neutres en dehors de l'Europe. M. F. Smith a démontré que, chez

plusieurs fourmis d'Angleterre, les neutres diffèrent les uns des

autres d'une façon surprenante par la taille et quelquefois par la

couleur; il a démontré en outre, que l'on peut rencontrer, dans un

même nid, tous les individus intermédiaires qui relient les formes

les plus extrêmes, ce que j'ai pu moi-même vérifier. Il se trouve

quelquefois que les grandes ouvrières sont plus nombreuses dans un

nid que les petites ou réciproquement; tantôt les grandes et les

petites sont abondantes, tandis que celles de taille moyenne sont

rares. La _Formica flava_ a des ouvrières grandes et petites,

outre quelques-unes de taille moyenne; chez cette espèce, d'après

les observations de M. F. Smith, les grandes ouvrières ont des

yeux simples ou ocellés, bien visibles quoique petits, tandis que

ces mêmes organes sont rudimentaires chez les petites ouvrières.

Une dissection attentive de plusieurs ouvrières m'a prouvé que les

yeux sont, chez les petites, beaucoup plus rudimentaires que ne le

comporte l'infériorité de leur taille, et je crois, sans que je

veuille l'affirmer d'une manière positive, que les ouvrières de

taille moyenne ont aussi des yeux présentant des caractères

intermédiaires. Nous avons donc, dans ce cas, deux groupes

d'ouvrières stériles dans un même nid, différant non seulement par

la taille, mais encore par les organes de la vision, et reliées

par quelques individus présentant des caractères intermédiaires.

J'ajouterai, si l'on veut bien me permettre cette digression, que,

si les ouvrières les plus petites avaient été les plus utiles à la

communauté, la sélection aurait porté sur les mâles et les

femelles produisant le plus grand nombre de ces petites ouvrières,

jusqu'à ce qu'elles le devinssent toutes; il en serait alors

résulté une espèce de fourmis dont les neutres seraient à peu près

semblables à celles des _Myrmica_. Les ouvrières des myrmica, en

effet, ne possèdent même pas les rudiments des yeux, bien que les

mâles et les femelles de ce genre aient des yeux simples et bien

développés.

Je puis citer un autre cas. J'étais si certain de trouver des

gradations portant sur beaucoup de points importants de la

conformation des diverses castes de neutres d'une même espèce, que

j'acceptai volontiers l'offre que me fit M. F. Smith de me

remettre un grand nombre d'individus pris dans un même nid de

l'_Anomma_, fourmi de l'Afrique occidentale. Le lecteur jugera

peut-être mieux des différences existant chez ces ouvrières

d'après des termes de comparaison exactement proportionnels, que

d'après des mesures réelles: cette différence est la même que

celle qui existerait dans un groupe de maçons dont les uns

n'auraient que 5 pieds 4 pouces, tandis que les autres auraient 6

pieds; mais il faudrait supposer, en outre, que ces derniers

auraient la tête quatre fois au lieu de trois fois plus grosse que

celle des petits hommes et des mâchoires près de cinq fois aussi

grandes. De plus, les mâchoires des fourmis ouvrières de diverses

grosseurs diffèrent sous le rapport de la forme et par le nombre

des dents. Mais le point important pour nous, c'est que, bien

qu'on puisse grouper ces ouvrières en castes ayant des grosseurs

diverses, cependant ces groupes se confondent les uns dans les

autres, tant sous le rapport de la taille que sous celui de la

conformation de leurs mâchoires. Des dessins faits à la chambre

claire par sir J. Lubbock, d'après les mâchoires que j'ai

disséquées sur des ouvrières de différente grosseur, démontrent

incontestablement ce fait. Dans son intéressant ouvrage, le

_Naturaliste sur les Amazones_, M. Bates a décrit des cas

analogues.

En présence de ces faits, je crois que la sélection naturelle, en

agissant sur les fourmis fécondes ou parentes, a pu amener la

formation d'une espèce produisant régulièrement des neutres, tous

grands, avec des mâchoires ayant une certaine forme, ou tous

petits, avec des mâchoires ayant une tout autre conformation, ou

enfin, ce qui est le comble de la difficulté, à la fois des

ouvrières d'une grandeur et d'une structure données et

simultanément d'autres ouvrières différentes sous ces deux

rapports; une série graduée a dû d'abord se former, comme dans le

cas de l'Anomma, puis les formes extrêmes se sont développées en

nombre toujours plus considérable, grâce à la persistance des

parents qui les procréaient, jusqu'à ce qu'enfin la production des

formes intermédiaires ait cessé.

M. Wallace a proposé une explication analogue pour le cas

également complexe de certains papillons de l'archipel Malais dont

les femelles présentent régulièrement deux et même trois formes

distinctes. M. Fritz Müller a recours à la même argumentation

relativement à certains crustacés du Brésil, chez lesquels on peut

reconnaître deux formes très différentes chez les mâles. Mais il

n'est pas nécessaire d'entrer ici dans une discussion approfondie

de ce sujet.

Je crois avoir, dans ce qui précède expliqué comment s'est produit

ce fait étonnant, que, dans une même colonie, il existe deux

castes nettement distinctes d'ouvrières stériles, très différentes

les unes des autres ainsi que de leurs parents. Nous pouvons

facilement comprendre que leur formation a dû être aussi

avantageuse aux fourmis vivant en société que le principe de la

division du travail peut être utile à l'homme civilisé. Les

fourmis, toutefois, mettent en oeuvre des instincts, des organes

ou des outils héréditaires, tandis que l'homme se sert pour

travailler de connaissances acquises et d'instruments fabriqués.

Mais je dois avouer que, malgré toute la foi que j'ai en la

sélection naturelle, je ne me serais jamais attendu qu'elle pût

amener des résultats aussi importants, si je n'avais été convaincu

par l'exemple des insectes neutres. Je suis donc entré, sur ce

sujet, dans des détails un peu plus circonstanciés, bien qu'encore

insuffisants, d'abord pour faire comprendre la puissance de la

sélection naturelle, et, ensuite, parce qu'il s'agissait d'une des

difficultés les plus sérieuses que ma théorie ait rencontrées. Le

cas est aussi des plus intéressants, en ce qu'il prouve que, chez

les animaux comme chez les plantes, une somme quelconque de

modifications peut être réalisée par l'accumulation de variations

spontanées, légères et nombreuses, pourvu qu'elles soient

avantageuses, même en dehors de toute intervention de l'usage ou

de l'habitude. En effet, les habitudes particulières propres aux

femelles stériles ou neutres, quelque durée qu'elles aient eue, ne

pourraient, en aucune façon, affecter les mâles ou les femelles

qui seuls laissent des descendants. Je suis étonné que personne

n'ait encore songé à arguer du cas des insectes neutres contre la

théorie bien connue des habitudes héréditaires énoncée par

Lamarck.

De l'origine des espèces · 第 31 / 58 题