JACQUES-NICOLAS-XAVIER DU CASSE,

Maréchal des camps et armées du Roi, cordon-rouge de l'ordre royal et

militaire de Saint-Louis.

A peine âgé de dix-neuf ans, il reçut une commission de sous-lieutenant

au régiment de Navarre. Le 15 septembre 1791, par suite de la loi

de remaniement de l'armée, il passa dans le cinquième régiment

d'infanterie, de nouvelle formation. Neuf mois plus tard, indigné des

excès révolutionnaires et froissé dans ses sentiments royalistes, il

envoya sa démission au ministre de la guerre, qui lui répondit le 25

juin 1792:

«J'ai mis sous les yeux du Roi, monsieur, les motifs qui vous ont

déterminé à renoncer à l'emploi de sous-lieutenant auquel Sa Majesté

vous avait nommé le 15 septembre de l'année dernière, dans le

cinquième régiment d'infanterie, pour suivre une autre carrière, et

je vous préviens qu'elle a accepté votre démission.»

Toutefois, le jeune officier démissionnaire ne quitta pas la France.

Son ardent patriotisme ne se serait pas plié aux exigences de

l'émigration. Si l'empereur d'Allemagne, François II, passant une revue

de ses troupes et fier de leur belle tenue, lui eût dit: «Voilà de quoi

bien battre les sans-culottes,» Xavier du Casse, lui aussi, n'aurait

pas pu s'empêcher de répondre, comme le fit un gentilhomme français

émigré: «C'est ce qu'il faudra voir.»

Resté à Paris, Xavier du Casse, lors de la journée du 10 août, accourut

au château, ainsi que d'autres officiers démissionnaires, mettre son

épée à la disposition du Roi, qui ne sut pas utiliser les offres d'un

grand nombre de braves gentilshommes, et laissa, par une bonté mal

entendue, massacrer les Suisses et la plupart de ses défenseurs.

Recherché pour ce fait, le jeune du Casse faillit périr sur l'échafaud;

il n'eut d'autre ressource pour échapper aux massacres de Paris que

de gagner la frontière des Pyrénées; mais, au lieu de passer en

Espagne, il demanda un asile à la grande famille militaire. Nommé

lieutenant-adjoint aux adjudants-généraux à l'armée des Pyrénées

occidentales, il ne tarda pas à s'élever par son mérite et par son

courage. Aussi, lors de la création de la Légion d'honneur, bien que

simple adjudant-commandant (chef de bataillon), il fut un des premiers

(_le dixième_) promu officier de l'ordre.

Chef d'état-major de la division territoriale à Bourges en 1804, il

épousa l'une des plus jolies personnes de cette ville. Ce mariage

le rendait beau-frère d'un gentilhomme connu pour ses opinions

légitimistes, M. de Villeneuve Busson, allié de M. Hyde de Neuville,

compromis dans toutes les affaires de la chouannerie, devenu plus tard

ministre sous Charles X.

Xavier du Casse était un brave soldat, un officier fort instruit, un

excellent militaire et un écrivain distingué, mais spirituel, moqueur,

caustique à l'excès, toujours enclin à la critique et très-frondeur.

Si l'on ajoute à ces qualités et à ces défauts ses attaches dans le

parti royaliste, on comprend qu'il fût assez mal vu par Napoléon,

qui, connaissant tous les officiers de son armée, se montrait peu

bienveillant pour ceux qui faisaient de l'opposition.

Aussi le colonel du Casse fut-il souvent mis de côté sous le premier

empire. A la retraite en mai 1809, il fut rappelé à l'activité en

1810 et envoyé en Westphalie en qualité de directeur du personnel du

ministère de la guerre westphalien. Ces fonctions dans ce singulier

royaume lui convenant peu, au bout d'une année il obtint de passer à

l'état-major général du 11e corps d'armée.

Au mois de novembre 1812, il fut investi du commandement du grand-duché

de Mecklembourg et envoyé en cette qualité à Rostock. Pendant qu'il

occupait ce poste, on lui proposa un million s'il voulait _fermer les

yeux_ pendant la visite d'un bâtiment chargé de marchandises anglaises.

Xavier du Casse fit son devoir et resta fidèle à l'honneur, en

repoussant cette offre.

Au commencement de 1814, le maréchal Augereau ayant reçu le

commandement de l'armée de Lyon, désigna pour son chef d'état-major

général le colonel du Casse.

Nommé général de brigade le 23 mars 1814, Xavier du Casse fit toute

cette campagne avec le maréchal. Après l'abdication de Napoléon, il fut

chargé de pourvoir à la sécurité de l'empereur pendant que le souverain

déchu traverserait les départements occupés par l'armée de Lyon. Le 24

avril 1814, il écrivit de Valence, à ce sujet, au duc de Castiglione:

«J'ai attendu le retour de l'officier que j'avais envoyé à Loriol,

pour rendre compte à Votre Excellence du passage de l'empereur.

Après avoir traversé l'Isère, Sa Majesté a été accueillie par les

soldats de garde au Pont-Brûlé par les cris de _Vive l'Empereur!_

A Valence il ne s'est point arrêté, comme on l'avait annoncé, pour

déjeuner; il a traversé rapidement le faubourg. Les grenadiers du

quartier général, les hussards de l'escorte de Votre Excellence et

la compagnie des chasseurs autrichiens lui ont rendu les honneurs

militaires. Le peuple et les soldats ont été calmes; pas un cri

ne s'est élevé. Il a montré de l'émotion en voyant les grenadiers

français et les a salués avec attendrissement. Plusieurs d'entre eux

(ceci n'est point une exagération) versaient des larmes.

«J'ai éprouvé moi-même un serrement de cœur dont je ne suis pas

encore revenu. Il a changé de chevaux hors de la ville sur la route

de Loriol. Là, plusieurs soldats ont crié _Vive l'Empereur!_

«—Mes amis, leur a-t-il dit, je ne suis plus votre empereur, c'est

_Vive Louis XVIII_ qu'il faut crier.»

«—Vous serez toujours mon empereur,» a répondu un voltigeur du 67e

régiment, en s'élançant à la portière et en lui pressant la main. Il

a porté la sienne sur ses yeux et a dit au général Bertrand:

«—Ce brave homme me fait mal.»

«Entre la Paillasse et Loriol, les voitures ont rencontré la brigade

Ordonneau. Les régiments ont fait front, ont battu aux champs et lui

ont rendu les honneurs militaires. Des soldats, en faible minorité,

ont crié _Vive l'Empereur!_

«Il a appelé le général Ordonneau et a causé quelques instants avec

lui. Apercevant le colonel Teulet du 67e, il a dit: «Ce colonel sort

de ma garde;» il s'est entretenu avec lui. Arrivé à Loriol, il a été

environné par les canonniers de l'artillerie de la 1re division qui

n'en part que demain. Un d'eux lui a dit:

«S'il y avait deux cent mille hommes comme moi, nous vous enlèverions

et vous remettrions à notre tête; ce ne sont pas vos soldats qui vous

ont trahi: ce sont vos généraux.»

«Il a eu un mouvement convulsif, que le général Bertrand a calmé en

lui serrant le bras. Il est parti de Loriol avec le projet de se

reposer à Montélimart. Il paraît craindre de passer à Avignon et à

Aix. L'escorte de vos hussards l'a quitté à Loriol.»

Si Xavier du Casse se fit mal noter sous le premier empire par son

esprit d'opposition et ses boutades sarcastiques contre le gouvernement

établi, la lettre qu'on vient de lire montre que, gentilhomme et

soldat, il n'eut que des paroles pleines d'égards et de respect pour

le héros tombé.

Après avoir assuré la sécurité du passage de Napoléon, le général fut

chargé, quelques jours plus tard, d'escorter Mme la duchesse d'Orléans

qui rentrait en France. Pendant les quelques jours qu'il accompagna

cette princesse, il adressa à sa femme plusieurs lettres, et dans

toutes il écrivait que sa conviction était que la branche cadette avait

l'idée de remplacer sur le trône de France la branche aînée.

Cette tendance de la famille d'Orléans affligeait le général, dévoué

serviteur de la maison royale, heureux de voir le sceptre dans les

mains d'un frère du roi martyr, sous le règne duquel il avait fait

ses débuts dans la vie militaire comme sous-lieutenant au régiment de

Navarre.

Nommé chevalier de Saint-Louis, le 29 juillet 1814, commandeur de la

Légion d'honneur le 9 novembre, le général du Casse fut appelé, le 23

janvier 1815, au commandement du département du Var, à Toulon. Il s'y

trouvait lors du retour de l'île d'Elbe. Il fit arrêter l'avant-garde

de Napoléon, composée de vingt-cinq hommes sous les ordres d'un

capitaine.

Le gouvernement de la Provence était exercé par un maréchal de l'empire

qui, depuis le retour de Louis XVIII, s'était montré le chaud partisan

de la branche aînée. Tout à coup, sur la nouvelle du débarquement, le

maréchal réunit les officiers sous ses ordres et leur prêche l'amour de

l'empereur.

Le général du Casse, indigné, émet en termes assez peu mesurés l'avis

de garder le serment de fidélité fait au Roi, et de soutenir la lutte

contre Napoléon. Seul de son opinion, il la maintient énergiquement et,

s'adressant directement au gouverneur de la Provence, il lui demande ce

que signifie un pareil changement de conduite, un semblable langage,

une telle palinodie.

Le maréchal furieux vient à lui, le pousse dans une pièce voisine:

«Mais malheureux, s'écrie-t-il, tu veux donc te faire fusiller;

tais-toi.»

Le fait est que le général n'échappa qu'à grand'peine à la mort. Le

bruit de son attitude résolûment royaliste s'étant répandu dans la

garnison, les troupes voulurent lui faire un mauvais parti. Des soldats

ivres, le sabre à la main, envahirent sa demeure; il fut sauvé, grâce à

la présence d'esprit de son hôtesse, femme courageuse, qui parvint à le

dérober à la fureur des assassins.

Le duc de Rivière était dans la ville et partait le jour même pour

Constantinople, comme ambassadeur du Roi. Il proposa au général et à sa

femme de les prendre à son bord et de les emmener en Orient, mais la

baronne du Casse refusa cette offre obligeante ne voulant pas quitter

la France, où elle aurait été obligée de laisser un enfant en nourrice.

Le général du Casse, étant parvenu à sortir de la ville, vint se mettre

à la disposition de Mme la Dauphine, qui essayait d'organiser la

résistance dans le midi de la France. Lors de la formation par M. le

duc d'Angoulême d'une petite armée, il fut attaché par le prince à son

état-major général. Il était alors sans aide de camp. Ayant désigné un

jeune officier, M. Mottet, pour remplir cette fonction, il reçut de M.

le Dauphin la flatteuse lettre suivante datée du Pont Saint-Esprit, 1er

avril 1815.

«Monsieur le maréchal de camp baron du Casse,

«J'ai reçu votre lettre du 28 mars; elle contient une demande que je

vous accorde avec plaisir. J'approuve que M. Mottet vous soit attaché

en qualité de lieutenant aide de camp avec les appointements de son

grade. Je ne doute pas qu'il ne soit très-digne de cette faveur,

_puisqu'il m'est présenté par vous de qui la duchesse d'Angoulême a

eu si fort à se louer et que je tiens pour un des bons serviteurs du

Roi_. Comptez bien sur toute mon estime. Votre affectionné,

«LOUIS-ANTOINE.»

Dans le courant du mois d'avril le général du Casse reçut du ministre

de la guerre impérial l'ordre de venir à Paris se justifier de sa

conduite. Loin d'obtempérer à cette injonction il se jeta dans les

montagnes d'Auvergne et il fit bien. L'empereur était convaincu, à

tort croyons-nous, que le général du Casse était l'auteur du fameux

passage de la proclamation d'Augereau en 1814, disant que Napoléon

_n'avait pas su mourir en soldat_. L'empereur prétendait que le duc

de Castiglione était trop _bête_ pour avoir trouvé à lui tout seul

cette phrase, qui avait dû lui être soufflée par son spirituel mais

mordant chef d'état-major. Aussi Napoléon voulait-il profiter de la

conduite du baron du Casse dans le Midi pour faire passer cet officier

général devant un conseil de guerre; le bruit courait même qu'il

l'aurait volontiers vu condamner à mort pour crime de rébellion contre

l'autorité impériale. Pendant toute la durée des Cent-Jours le général

du Casse resta caché, sous un nom supposé, en Auvergne.

Le 1er septembre, Louis XVIII le nomma au commandement de la Nièvre. En

1816, Mme la duchesse d'Angoulême, qui l'aimait et l'estimait beaucoup,

vint à Nevers. Trouvant dans le salon de la préfecture le corps

d'officiers des chasseurs de l'Isère, elle éleva soudain la voix:

«Messieurs, leur dit-elle, vous êtes bien heureux d'être sous les

ordres du général du Casse: _c'est le modèle de l'honneur et de la

fidélité_.»

C'était, en peu de mots, le plus bel éloge que l'on puisse faire d'un

soldat.

Ce régiment des chasseurs de l'Isère était commandé par le marquis de

la Roche-Fontenilles, neveu du lieutenant général honoraire marquis

de Fontenilles, et cousin du comte Honoré de Fontenilles, devenu plus

tard aide de camp de M. le Dauphin; le général du Casse, fort lié avec

l'oncle et avec le cousin, avait pris en grande affection M. de la

Roche-Fontenilles, et pendant son séjour à Nevers il le maria avec Mlle

de la Rochefoucauld, fille d'une amie de la baronne du Casse.

Le 1er décembre 1817, le général fut mis en non-activité.

Monsieur, comte d'Artois, depuis Charles X, vit avec peine retirer un

commandement effectif à l'un des plus fidèles serviteurs du Roi; aussi

écrivit-il, le 7 février, au baron du Casse le billet suivant:

«Le général du Casse peut être assuré que je ne néglige aucun moyen

pour qu'il soit promptement emploié (_sic_) comme il mérite si bien

de l'être.

«CHARLES-PHILIPPE.»

Au-dessous et tracés de la main du général, on lit ces quelques

mots: «Cette lettre m'a été écrite lorsque j'ai été destitué de mon

commandement par M. le maréchal Saint-Cyr, pour avoir favorisé les

élections des deux candidats royalistes.»

Il faut convenir que jamais gouvernement n'a poussé, aussi loin que la

Restauration, l'honnêteté politique.

Il serait difficile, croyons-nous, sous les règnes qui ont suivi,

de trouver un seul exemple d'un officier général relevé de son

commandement pour avoir favorisé l'élection d'un candidat dévoué au

gouvernement existant.

Quelle distance franchie pour en arriver aux candidatures officielles!

Tous les princes de la branche aînée voulurent, dans cette

circonstance, bien prouver au baron du Casse que cette disgrâce

momentanée n'enlevait rien à l'estime qu'ils éprouvaient pour lui;

c'est ainsi que M. le Dauphin fit écrire, le 31 août 1818, par son

secrétaire des commandements, le baron de Giresse de la Beyrie, à Mme

du Casse la lettre suivante:

«Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous informer que Monseigneur,

duc d'Angoulême, est dans l'intention de recommander monsieur votre

fils au ministre de la guerre pour une place gratuite à l'école de

Saint-Cyr ou à celle de la Flèche.

«Je suis heureux d'avoir à vous faire connaître les dispositions

favorables de Son Altesse royale et de trouver cette occasion de

vous offrir l'hommage des sentiments respectueux avec lesquels

j'ai l'honneur d'être, madame la baronne, votre très-humble et

très-obéissant serviteur.

L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV) · 第 20 / 35 题